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Texte intégral de l'exposé n°32 du 3 mars 1989
1789... La Révolution !

Mitterrand compte célébrer le bicentenaire de la Révolution française en bonne compagnie.

En effet, la réunion annuelle des chefs d’État des pays les plus riches de la planète, qui doit se tenir cette année à Paris, aura lieu le 14 juillet, le jour de la prise de la Bastille ! Rien moins !

En 1984, c’est à Versailles que Mitterrand avait invité les mêmes chefs d’État, avec des fastes qui n’eurent rien à envier à ceux de l’ancien régime.

Parallèlement, tout comme à la fin du 18e siècle, le temps des émeutes de la faim n’a pas disparu, même s’il l’a fait (pour combien de temps ?) des pays les plus riches.

On tire sur les pauvres et leurs enfants, on laisse des centaines de morts sur le pavé, à Rangoon, Alger, Lima ou Caracas, comme on tirait sur « la canaille » (c’est ainsi que les riches appelaient les pauvres), au Pont-Neuf, à Paris en 1788, quelques mois à peine avant le début de la Révolution.

Car après deux cents ans de domination sur la planète entière, le régime de la bourgeoisie souffre de maux analogues à ceux de l’ancien régime.

Et pourtant, il faudra les voir, le 14 juillet prochain, ces représentants des principales bastilles impérialistes qui affament les trois quarts de la planète, invoquer la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, après s’être prosternés, il y a seulement quinze jours, sur la tombe de Hiro-Hito.

Tous ces bourgeois et politiciens bourgeois, en effet, qui ont hérité des acquis de la Révolution française, en célèbrent avant tout aujourd’hui la déclaration la plus hypocrite et la moins suivie d’effets, cette « déclaration des droits de l’homme et du citoyen » rédigée en août 1789.

En même temps qu’elle sacralisait la propriété privée, cette déclaration posait l’égalité des hommes en droits, pour mieux consacrer leur inégalité en fait, comme les deux cents ans qui ont suivi l’ont montré.

Hypocrite, elle l’était dès sa rédaction. Car rappelons-le tout de même, ces fameux droits de l’homme proclamés en 1789, n’allèrent pas jusqu’à décréter l’abolition de l’esclavage. Il est vrai que les rédacteurs avaient de qui tenir. Si Voltaire avait dénoncé l’esclavage, il n’en tenait pas moins une partie de sa fortune de la traite des Noirs. Comme de juste, les enfants de Voltaire voulurent bien déclarer les hommes égaux en droits, mais pas accorder à tout le monde le statut d’homme. Il fallut attendre près de cinq ans, un décret du 4 février 1794, pour que les esclaves noirs soient eux aussi considérés comme des hommes. Il avait surtout fallu que la révolte des esclaves de la colonie française de Saint-Domingue (l’actuelle Haïti), impose de fait l’abolition de l’esclavage, puis que les esclaves de la Guadeloupe aient l’air de prendre le même chemin, pour que nos législateurs voltairiens de Paris se résignent à légaliser ce droit que les Noirs des colonies leur imposaient.

En fait, rien que de très logique dans tout cela. La Révolution française, en sa phase ascendante, n’a jamais progressé que de cette façon. L’abolition des privilèges féodaux eux-mêmes par l’Assemblée le 4 août 1789, fut moins un accès de générosité générale qu’un accès de peur panique, au moment où les châteaux et les titres féodaux brûlaient déjà dans toutes les campagnes... Mais les paysans de France eurent tout de même plus de chance que les esclaves coloniaux. Car Napoléon rétablit l’esclavage en 1802. Les révoltés de Saint-Domingue y échappèrent en conquérant l’indépendance de leur île. Mais l’esclavage ne fut aboli en Martinique et en Guadeloupe que lors de la Révolution de 1848.

Et puis, les ouvriers, en France, eux aussi, eurent moins de chance que les paysans...

Dès juin 1791, la bourgeoisie osa dépouiller la classe ouvrière du droit d’association que celle-ci venait à peine de conquérir. Le respectable député Le Chapelier fit adopter une loi qui interdisait toute association ouvrière, toute entente des travailleurs pour la défense de leurs intérêts communs, stigmatisée comme un « attentat contre la liberté et la déclaration des droits de l’homme » .

Les hommes étaient donc reconnus égaux en droits, sauf les esclaves coloniaux, sauf les esclaves salariés... et bien entendu sauf les femmes.

On comprend que la bourgeoisie impérialiste vénère encore aujourd’hui dans cet évangile des droits de l’homme, son premier acte de foi en elle-même, en sa propre domination future sur les exploités.

Car si elle fut bourgeoise dans ses objectifs et ses résultats (et ô combien), dans toute sa période ascendante qui s’est déroulée sur près de cinq ans, elle fut populaire, plébéienne pour reprendre l’expression de Marx (et non bourgeoise) dans ses moyens et ses méthodes. C’est ce qui fit sa force et sa dynamique, ce qui la rendit permanente sur plusieurs années et d’une société à une autre, et discrédita irrémédiablement ceux qui voulurent l’arrêter. C’est ce qui lui a donné ce caractère profondément radical et irréversible, au-delà même de la volonté des bourgeois eux-mêmes, qui dans leur masse n’y participèrent que de façon limitée.

Ce que la bourgeoisie régnante a ensuite le plus haï, a voulu le plus oublier, dans cette révolution, ce sont précisément ces méthodes populaires, plébéiennes, cette dictature démocratique du plus grand nombre sur ceux qui avaient jusque-là l’habitude de commander, et qu’on appela la Terreur. En vérité, c’est cette terreur-là - qui se manifesta d’ailleurs bien moins par la violence et la guillotine, que par la présence envahissante du peuple en éveil et suspicieux - qui terrorisa véritablement la bourgeoisie, bien plus que l’acharnement frénétique de la guillotine du temps de ce qu’on appela la Grande Terreur, en juin-juillet 1794, quand en fait, la population avait déserté les assemblées comme les rues, et que la révolution avait déjà entamé sa phase descendante.

Et ce qui pour notre part nous paraît le plus digne d’être étudié, c’est précisément ce que la bourgeoisie a par la suite le plus craint et le plus haï dans la Révolution française : la capacité de millions d’hommes de s’armer en huit jours ; la frénésie de s’organiser en associations populaires de toutes sortes, surgies à chaque fois là où il paraissait nécessaire de doubler, c’est-à-dire de contrôler, de nouvelles institutions représentatives. L’habitude de vouloir tout savoir, tout entendre, de demander continuellement des comptes, et parallèlement la volonté de concentrer et centraliser le pouvoir révolutionnaire, de façon à lui permettre de frapper chaque coup partout à la fois, aux moments des plus grands dangers.

Voilà cette violence révolutionnaire dont la seule idée est devenue insupportable à la bourgeoisie au pouvoir, et qui pourtant fut la seule qui permit à la vieille société d’accoucher de la nouvelle.

Et puis, comparons : on présente l’épisode de la Terreur comme la faute la plus atroce de la Révolution française. Mais en deux ans, à Paris, la guillotine fit trois mille morts. C’est énorme. Mais à Paris toujours, en juin 1848, la garde bourgeoisie fit trois mille morts en quatre jours, chez les ouvriers insurgés. En 1871, les troupes versaillaises firent trente mille morts chez les communards pendant la semaine sanglante. La terreur blanche, les répressions bourgeoises, ont toujours été féroces, plus féroces que les révolutions populaires. Les peuples insurgés ont plus souvent été victimes que bourreaux.

La Révolution française montra tout cela, et ne serait-ce que pour cette raison, elle mérite qu’on s’imprègne de sa dynamique.

La révolution, ce sont des millions d’hommes et de femmes avec chacun leur énergie, leur tempérament propre, leur passion, qui se mettent à faire de la politique ; qui dans les faits, dans les actes, contrôlent les moindres paroles, faits et gestes de ceux qui disent parler en leur nom : c’est là aussi le secret de l’usure rapide de ces chefs bourgeois révolutionnaires qui de 1789 à 1794 se succédèrent sur la scène politique. On comprend vite, très vite, dans de telles périodes, car la rage de comprendre s’empare de tous, à commencer par les plus pauvres.

C’est d’ailleurs ainsi que la Révolution française a commencé. Les paysans, y compris les plus pauvres, voulurent comprendre où passait leur argent. Ils voulaient savoir pour qui ils travaillaient si dur, qu’est-ce qui provoquait le « déficit » du budget dont leur parlait Monsieur Necker... Pourquoi on leur faisait payer le sel dix fois, cent fois son prix, comme pratiquement tous les produits de première nécessité. La population réclamait des comptes.

C’est ainsi que la population du pays, 26 millions d’hommes et de femmes entrèrent en politique, c’est-à-dire en révolution, pendant cinq années consécutives.

1789 : Les premières étapes de la révolution

La convocation des États généraux

Le 4 mai 1789, lorsque s’ouvrit la réunion des États Généraux du royaume de France, ceux-ci n’avaient pas été réunis depuis 175 ans, depuis 1614. A l’époque, les députés avaient été convoqués suivant le classement hiérarchique de la société en trois ordres : d’abord, le clergé et la noblesse, c’est-à-dire les ordres privilégiés ; ensuite tout le reste, la « roture », le Tiers État. En 1789, la procédure fut la même.

Mais tout avait changé.

Le pays était entré en ébullition depuis plusieurs mois déjà, depuis que les nobles juges du Parlement de Paris avaient réclamé ces États Généraux, pour consentir au roi Louis XVI les impôts dont celui-ci avait cruellement besoin. La nouvelle s’était répandue bien vite jusqu’au fond des provinces. Tous les hommes à partir de 25 ans, cinq millions d’hommes, étaient appelés à élire parmi eux ceux qui iraient se réunir à Versailles, où résidait le roi en son château ; et tous, jusque dans la plus infime paroisse, étaient appelés à dire ce qu’ils avaient sur le coeur, à inscrire leurs doléances dans des cahiers qui lui seraient portés.

Le roi l’avait fait afficher partout : « Sa Majesté a désiré que, des extrémités de son royaume, et des habitations les moins connues, chacun fut assuré de faire parvenir jusqu’à elle ses voeux et ses réclamations... » .

Puisque le roi sollicitait ainsi jusqu’au plus humble de ses sujets, c’était assurément pour prêter une oreille attentive à ses plaintes et griefs, qui ne manquaient pas. Partout, on cria « Vive le bon roi ! »

Il y avait bien entendu, maldonne. Quand les nobles, parce qu’ils ne voulaient pas payer d’impôts, s’étaient rebellés contre le roi, et qu’ils avaient cherché à faire de la convocation des États Généraux une machine de guerre contre le pouvoir royal, ils ne s’attendaient certes pas à contribuer ainsi à déclencher la tourmente qui allait les balayer eux-mêmes.

Quant au roi et à ses ministres, ils avaient surtout en vue de trouver une solution au déficit du budget de l’État, à la banqueroute qui menaçait. Et ils pensaient que les bons sujets du Tiers État, bien qu’ils fussent pour leur part accablés et pressurés de tous côtés, leur serviraient à faire pression sur la noblesse et le clergé, afin que ceux-ci consentent enfin à faire un effort, même si payer l’impôt était considéré comme un signe de roture !

En fait, ni la noblesse, ni le clergé n’y étaient du tout disposés. Au contraire, ces quelque deux cent à trois cent mille personnes sur 26 millions d’habitants s’accrochaient d’autant plus à leurs privilèges, à leurs prétendus droits, hérités des temps de la féodalité, qu’ils sentaient profondément qu’ils avaient fait leur temps. Ces oisifs, qui ne pouvaient pas travailler sans s’exclure de leur rang social privilégié, étaient en déclin accéléré, tandis que, au sein du Tiers État, de cette « roture » qu’ils méprisaient, la bourgeoisie avait acquis une puissance nouvelle, qui lui ouvrait les voies de l’avenir.

La noblesse ne se montrait nullement prête à céder à la bourgeoisie la moindre parcelle de sa domination ; ni dans l’armée où les places d’officiers étaient réservées seulement aux nobles, ni dans le clergé où les évêques étaient tous des nobles et où pour accéder à une position bien rémunérée, il fallait se faire le laquais d’un prince, ni à plus forte raison dans les sommets de l’État, où les places étaient encore plus réservées.

Pendant longtemps, les bourgeois avaient lutté pour grimper dans la hiérarchie sociale en essayant d’arracher au roi des titres qui en faisaient à leur tour des nobles. Et certains y étaient parvenus. Mais maintenant, c’était dépassé. Devant le raidissement des privilégiés, les bourgeois ne pouvaient que revendiquer ce qu’ils estimaient être leur droit : l’égalité. Ils voulaient être admis à partager le pouvoir, ils voulaient une Constitution qui limitât les pouvoirs de la monarchie et qui leur permit de participer à la gestion de l’État et à l’administration du pays de façon à le sortir de la pagaille et de la désorganisation, de l’arriération de ses campagnes, tous obstacles aux progrès du développement économique.

Dans ce puissant État qu’était alors le royaume de France, la bourgeoisie ne pouvait pas donner sa mesure, elle étouffait.

A la fin du 18e siècle, si la bourgeoisie française ne formait pas encore un seul bloc économique, et si elle englobait encore la masse des artisans, elle était cependant déjà fort riche.

A Nantes, Marseille ou Bordeaux, les grands négociants avaient bâti des fortunes sur le commerce maritime ; y compris sur le commerce des Noirs pris en Afrique et revendus comme esclaves aux planteurs des Antilles.

Au-dessus encore, une bourgeoisie financière s’élevait dans le monde de la banque parisienne et lyonnaise. Elle prêtait au roi, elle commençait à créer des sociétés par actions, et la spéculation allait déjà bon train.

La bourgeoisie proprement industrielle était encore secondaire, elle commençait seulement à apparaître.

Enfin la bourgeoisie, c’était aussi les professions libérales, c’est-à-dire à l’époque avant tout les notaires, procureurs, avocats, juristes, qui pullulaient mais qui parvenaient difficilement à se faire une place au soleil. « Les avenues sont barrées de toute part » , avait dénoncé Barnave, avocat à Grenoble. Parmi eux, la révolution allait puiser tout un personnel politique décidé à changer tout cela.

Car la bourgeoise française n’ignorait pas que si sa grande rivale, la bourgeoisie anglaise, avait devant elle de brillantes perspectives d’expansion, si elle avait déjà pris de l’avance sur le plan économique, elle le devait au fait qu’elle avait à sa manière réglé depuis belle lurette l’essentiel de ses comptes avec son propre ancien régime, qu’elle l’avait révolutionné, et pris le pouvoir.

Cet exemple, la propagande des grands intellectuels du siècle, ceux qu’on a appelés les Philosophes des Lumières, lui avait entre autres choses appris à le méditer.

Le despotisme de la monarchie française était partout battu en brèche.

En même temps, l’incrédulité en matière de religion s’était répandue, y compris au sein du clergé. Dans les séminaires, on lisait Voltaire, et même Diderot et Jean-Jacques Rousseau, plus ou moins clandestinement, tandis que dans les salons de la noblesse il était de bon ton de se prévaloir de la philosophie des Lumières. C’est dire à quel point les ordres privilégiés eux-mêmes avaient perdu confiance dans la valeur et la légitimité de leur régime !

Les idées d’égalité avaient fait leur chemin dans toute la société, répandues par une multitude de clubs, sociétés, académies, loges maçonniques, y compris dans les campagnes où les colporteurs apportaient des brochures de « Jean-Jacques ».

L’ensemble du régime était en faillite à la fin des années 1780, au point que toutes les tentatives de réformes des ministres de Louis XVI pour régler le problème de l’énorme dette de l’État, avaient échoué devant l’opposition de la caste des nobles. L’ultime tentative qui aboutit à la convocation des États généraux, elle, se retourna contre la noblesse, et finalement contre la monarchie elle-même.

Non pas du fait de la bourgeoisie. Celle-ci se serait accommodée d’un compromis avec la monarchie et avec les nobles libéraux, si ceux-ci y avaient consenti.

Mais alors une autre force sociale s’ébranla au sein du Tiers État. Celui-ci ne se confondait en un seul bloc qu’aux yeux des arrogants aristocrates.

En réalité, la grande masse de la population était composée de paysans misérables, les trois quarts de la population au moins.

Et dans les villes, une masse de tout petits artisans, de compagnons et de manoeuvres, d’ouvriers, de pauvres et de sans-emploi, se distinguait elle aussi des bourgeois.

Ce sont ces masses populaires qui en intervenant pour la première fois sur la scène ont réalisé la révolution pour le compte de la bourgeoisie. Engels a résumé cela ainsi : « A partir de la Bastille, la plèbe dut faire tout le travail pour les bourgeois. Sans son intervention en juillet et en octobre 1789, le 10 août 1792, le 4 septembre 1793, etc., l’ancien régime aurait vaincu la bourgeoisie. »

La réunion des États Généraux souleva un immense espoir dans tout le Tiers État.

En Janvier 1789, dans un pamphlet, un certain abbé Sieyès put proclamer : « Le Tiers État est une nation complète » - autant dire qu’on pouvait tout à fait se passer des nobles et du clergé. Il obtint un succès retentissant.

Dans les villages, on ne parlait plus que des État généraux. Tous tinrent à aller voter, les vieux voulaient voter avant de mourir. Avec l’aide souvent d’un bourgeois de la ville, les paysans se mirent à rédiger les cahiers qui dressaient le catalogue de leur misère et de leur exploitation.

Bien sûr, lorsque cette montagne de cahiers fut rassemblée et fusionnée, ce sont les bourgeois, les gens instruits, qui leur imprimèrent leur marque et ce qu’il en ressortit dans les cahiers du Tiers État, ce furent surtout la revendication d’une Constitution, et celle de l’égalité civile intégrale. Mais il n’en restait pas moins que, pour la première fois au cours des siècles, pour la première fois au monde peut-être, un peuple entier avait été appelé à prendre la parole.

Il n’était pas près de se la laisser reprendre.

Du Tiers État à l’Assemblée nationale

Les élus du Tiers réunis à Versailles le 4 mai furent quelque 650 ; c’étaient des notables des diverses provinces, hommes éduqués ayant fait leur droit, possédant des charges dans l’administration du pays, avocats et hommes de loi pour la moitié d’entre eux.

D’emblée, le roi donna le ton. Suivant en grande partie le vieux cérémonial remontant à 1614, il reçut les députés en fonction de la hiérarchie des ordres, et les « députés de la roture » furent abreuvés de marques de mépris.

Certes, le Tiers avait autant de députés que la noblesse et le clergé réunis, mais cela ne l’avançait à rien tant qu’on maintenait le principe du vote par ordre, et non par tête. Autant dire que les deux ordres privilégiés étaient assurés d’avance d’avoir la majorité !

Les députés du Tiers refusèrent alors de se constituer en Assemblée particulière, ils appelèrent les autres ordres à se réunir en commun. Devant le refus de ceux-ci, le 17 juin, les députés du Tiers se décrétèrent souverainement : « Assemblée Nationale » , aux cris de « Vive le Tiers et le roi »  ! Sur quoi la majorité des députés du clergé, constituée de curés d’extraction populaire, dont les intérêts n’étaient pas les mêmes que ceux des princes de l’Eglise, se rallièrent. Quelques nobles aussi dans la foulée.

Que fit le roi ? Tout simplement fermer la salle de leur réunion, d’où la nécessité pour la toute neuve Assemblée Nationale de se réfugier dans une salle de jeu voisine, où tous les députés prêtèrent le serment de ne pas se séparer avant d’avoir établi une constitution.

Alors, poussé par la noblesse, le roi décréta cassée la décision du 17 juin, et somma l’Assemblée d’obéir.

Lors d’une séance mémorable, son président, Bailly, proclama fièrement que « la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordre » . Mais toujours était-il que le pouvoir disposait des troupes dans Versailles, et que l’Assemblée était sous la menace d’être dispersée par la force. Elle avait « coupé le câble », suivant une expression de Sieyès, mais en paroles seulement, et par elle-même, elle ne serait pas allée beaucoup plus loin, bien que rien ne fût réglé.

12-14 juillet : l’intervention des masses populaires parisiennes

C’est l’insurrection parisienne du 12 au 14 juillet qui commença vraiment à couper ce câble.

Paris était entré en ébullition. Sur l’ordre du roi, la ville qui comptait alors quelque sept à huit cent mille habitants, était encerclée par des régiments royaux de mercenaires étrangers, allemands et suisses, qui inspiraient à la population la peur terrible de l’assaut et du pillage.

Sur ce, le dimanche 12, on apprit que le roi venait de renvoyer son ministre Necker, qui se trouvait être populaire. Cela mit le feu aux poudres.

La foule s’attroupa dans le quartier du Palais-Royal, des cortèges se répandirent dans les rues, les barrières de douanes autour de la ville furent incendiées, on sonna le tocsin. Le peuple entreprit de se procurer des armes.

Les bourgeois et notables parisiens ne perdirent pas le nord. Les autorités royales étant absentes ou inertes, ils se réunirent à l’Hôtel de Ville et entreprirent de gouverner la ville, cherchant d’abord à faire déposer les armes.

Mais le mouvement populaire était plus fort qu’eux. Sur son exigence, ils durent lever une milice de quarante-huit mille hommes, et ordonner la fabrication accélérée de piques. Des corporations, des quartiers formaient leurs propres légions de volontaires.

Le mardi 14 juillet, les travailleurs du Faubourg Saint-Antoine, quartier des petites entreprises d’ébénisterie, s’emparèrent de la Bastille.

Son gouverneur ainsi qu’un autre officiel y laissèrent leurs têtes, qui furent promenées au bout de piques.

Dans le camp des historiens réactionnaires on a répandu, depuis, bien des larmes sur ces deux morts qui mettraient une tâche fâcheuse sur la glorieuse prise de la Bastille - en négligeant la centaine d’hommes que son gouverneur venait, pour sa part, de faire tuer.

Il n’y a pas, pour ces gens-là, assez de mots pour flétrir, ou pour déplorer dans le meilleur des cas, la brutalité de l’intervention populaire. Mais les nobles, les rois et les prêtres avaient commencé. Pendant si longtemps, ils avaient impunément pendu des paysans aux arbres des campagnes, rossé des soldats qu’ils traitaient en bagnards quand ils ne les faisaient pas périr dans leurs guerres.

La justice du roi, c’était la question, la torture (qui faisaient officiellement partie de son fonctionnement) ; c’étaient le supplice de la roue ou de l’écartèlement, le bagne de Toulon ou les galères de Brest.

Lorsque le petit peuple se dressait, on ne lui faisait aucun quartier, sans que quiconque s’intéressât à établir le nombre exact de ses victimes. A la fin d’avril 1789, encore, on venait d’envoyer la troupe contre les habitants du Faubourg saint-Antoine qui s’en prenaient à une manufacture de papiers peints pour protester contre la baisse des salaires. « Le bilan, nous dit-on, oscilla entre trois cents et neuf cents morts » .

Croit-on qu’en juillet 1789, qu’en septembre 1792, le peuple avait pu oublier ses morts ?

Le 15 juillet, le Comité des notables réunis à l’Hôtel de Ville choisit un maire : Bailly. C’était lui qui présidait le Tiers État à Versailles. Et comme commandant de la Garde Nationale, c’est-à-dire la milice bourgeoise qui fut formée, ils choisirent La Fayette, un marquis, certes, mais populaire. On le considérait comme un héros de la liberté parce qu’il était allé en Amérique apporter sa contribution à la guerre d’indépendance des colonies anglaises, qui venait de susciter une grande admiration.

Ces événements étaient un camouflet pour le roi de France, roi en principe absolu par la grâce de dieu. Trois jours plus tard, il dut venir en personne à l’Hôtel de Ville, et se résigner à mettre à son chapeau la cocarde tricolore qui venait d’être adoptée. Il rappela le ministre Necker, et promit d’éloigner les troupes de Paris et de Versailles.

La population parisienne, au sein de laquelle deux cent mille hommes étaient en armes, restait défiante. Elle avait raison : une série de grands seigneurs émigrèrent dès le 17 juillet. Ils ne partaient pas pour aller planter leurs choux. On pouvait en outre s’attendre à ce que les autres souverains d’Europe soutinssent la monarchie française en ces mauvais moments. La défiance s’imposait bel et bien. Des comités de surveillance des aristocrates fleurirent dans toute la France.

Eté 1789 : les paysans entrent en scène à leur tour

Mais l’ébranlement du régime, en juillet 1789, ne se limitait déjà plus à ses sommets de Paris et Versailles. Il gagnait la profondeur du royaume.

Il y avait eu un bon nombre de révoltes de paysans au cours du printemps. Durant l’été, c’est à un phénomène général que l’on assista. Certains l’ont appelé la « Grande Peur » paysanne, car il eut, en effet, souvent pour point de départ la crainte des bandes de brigands qui sillonnaient les campagnes. Et il n’est que trop vrai que la faim réduisait nombre de paysans pauvres à errer en mendiant, sinon en volant. En fait de bandes de brigands, il s’agissait bien souvent de bandes d’affamés. Mais il faut croire que, pour les paysans, les pires brigands habitaient dans des châteaux, car ce à quoi on assista de façon générale, c’est à l’attaque des châteaux des seigneurs, et en particulier à leurs tours où étaient enfermés les antiques archives, les titres féodaux. On les détruisit, on y mit très souvent le feu, purement et simplement. C’étaient les Bastilles des paysans.

La noblesse et le clergé furent saisis d’épouvante et la bourgeoisie prit peur également. Avant toute autre chose, parce que les paysans s’étaient armés.

En fait, en cet été de 1789, une bonne partie du peuple s’arma. Dans bien des villes, on abattit des Bastilles locales. Les bourgeois levèrent des milices pour se protéger eux aussi contre des bandes de pillards affamés - c’était une réalité - mais aussi pour aider à protéger les châteaux contre les paysans. Manants et brigands, la différence n’était pas si grande à leurs yeux...

Et on voit là, dès ces premiers mois de la révolution, que l’intrépidité des députés bourgeois, bien réelle à un certain niveau, eut très vite comme contrepartie la peur sociale devant la menace que la France habituellement écrasée et muette, la France des gueux, risquait de faire planer sur la propriété tout court. Parmi les députés, une grande crainte de « l’anarchie » et de la « canaille » s’exprimait tout naturellement. Comme l’a exprimé un député de Bar-le-Duc dans sa correspondance : « Il faut faire le bonheur du peuple, mais il ne faut pas qu’il y travaille » .

Il y avait urgence, pour l’Assemblée discoureuse qu’on disait atteinte de « parlomanie », et où les députés des trois ordres se réunissaient ensemble depuis la fin juin. Or, on ne pouvait guère songer à recourir aux troupes du roi pour désarmer le peuple ! Il fallait donc se concilier celui-ci.

Le soir du 4 août, ce furent deux nobles libéraux qui donnèrent le signal, car l’affaire avait été préparée la veille au club des députés bretons. Ces nobles seigneurs proposèrent noblement d’abandonner leurs droits seigneuriaux. Sur quoi la nuit se passa en une surenchère générale. Chacun voulut sacrifier quelque chose, et surtout les privilèges du voisin, sur l’autel de la patrie. On décréta l’admissibilité de tous les citoyens aux fonctions publiques. Les ecclésiastiques furent plus durs à la détente. La dîme ne fut abolie que ... dans l’avenir.

Quand les défenseurs de la bourgeoise célèbrent aujourd’hui cette nuit du 4 août de l’abolition des privilèges, ils affectent d’y voir un magnifique élan de fraternité désintéressée, la communion de tous, riches et pauvres, dans une même nation. Ils passent sous silence le fait qu’elle fut dictée aux privilégiés par la peur.

Et ils ne mettent guère en lumière non plus le fait que les détenteurs de redevances et droits féodaux ne perdaient pas grand’chose dans l’affaire ; ils faisaient la part du feu, au sens concret du terme, pour sauver l’essentiel. Car les paysans n’en étaient libérés qu’à condition de les racheter. La bourgeoisie ne cherchait pas à abolir les survivances de la féodalité sans indemnité. Et l’abolition réelle et générale de cette vieille iniquité, sans l’obligation du rachat qui eût ruiné la paysannerie, ne se fit que par à-coups au cours des années révolutionnaires, à chaque fois sous la poussée des masses ou quand on eut besoin d’elles pour la guerre.

Déjà, dans l’immédiat, les décrets qui sortirent de la nuit du 4 août restèrent en suspens pendant plus d’un mois, car Louis XVI y opposa son veto. L’Assemblée mollit. Il fallait un second « accès » de révolution, comme l’a dit un journaliste de l’époque.

5-6 octobre : les femmes du peuple ramènent le roi à Paris

Paris avait faim, comme souvent, et vivait dans l’agitation permanente. Là-dessus, le roi défia l’Assemblée en appelant un nouveau régiment à Versailles. Et la Cour bafoua la cocarde tricolore.

Le 5 octobre, huit à dix mille femmes du peuple marchèrent sur Versailles, les soldats de la Garde Nationale entraînèrent La Fayette à les y suivre. La foule envahit le château jusque dans les appartements royaux, et le lendemain trente mille personnes ramenèrent le roi, la reine et le dauphin à Paris.

Les femmes du peuple pensaient qu’en ayant le roi en otage sous la main, au château des Tuileries, on était assuré au moins de ne pas mourir de faim.

Quant aux décrets du 4 août, Monsieur Veto, comme on commençait à appeler Louis XVI, avait bien dû les accepter dans la même foulée. Peu après, l’Assemblée décida que les biens ecclésiastiques seraient remis à la Nation et leur vente allait commencer, dans le but de réduire la dette de l’État.

Après les journées d’octobre, Sieyès avait dit : « Je n’y comprends rien, cela marche en sens contraire » . C’est que si l’Assemblée avait enclenché avec audace (avec imprudence, disaient certains) le processus de rupture avec un régime dépassé, à peine quelques mois après elle se retrouvait impuissante, bloquée entre d’une part sa crainte devant l’irruption violente des masses sur la scène, et d’autre part la crainte de la réaction aristocratique et de la restauration de l’ancien régime.

La plupart des députés s’en seraient bien volontiers tenu à leur révolution parlementaire.

Et ce sont ces députés-là que salue aujourd’hui François Furet, l’historien désormais presque officiel de la Révolution française, quand il explique : « Il y a eu le télescopage de trois révolutions autonomes et simultanées... celle de l’Assemblée, celle de Paris et des villes, celle des campagnes. La première seule est celle de la claire conscience politique et de la société de demain... »

C’est donc dans l’établissement d’une constitution monarchique, flanquée d’une déclaration des droits de l’homme bien générale et bien abstraite, que Furet voit le « lever du soleil » de la Révolution - cette étape qu’il préfère à tout ce qui suivit.

La Déclaration des droits de l’homme fut votée par l’Assemblée le 26 août. Attention, accusait alors le journaliste royaliste Rivarol : « Les nègres de nos colonies et les domestiques dans nos maisons peuvent, la Déclaration des Droits à la main, nous chasser de nos héritages »

Les bourgeois constituants de 1789 n’imaginaient pas vraiment alors que leur domination puisse être mise en question de ce côté-là ; mais ils prirent tout de même une précaution bien concrète dans l’immédiat, et bien significative : ils firent une distinction constitutionnelle, en fonction de la richesse, entre citoyens « actifs », auxquels étaient réservés les droits civiques, et citoyens « passifs ».

Comme quoi, si tous les hommes étaient égaux, certains l’étaient d’emblée malgré tout plus que d’autres.

de 1790 à 1792 : la révolution s’approfondit

Des années 1790 et 1791, l’histoire n’a guère retenu de dates marquantes, mais dans les profondeurs de la vie sociale, la révolution faisait son chemin.

Tandis que les masses populaires faisaient leur expérience, que la monarchie perdait son crédit, en face, les forces de la contre-révolution commençaient à s’organiser.

Dans un premier temps, on put croire cependant à la concorde et à l’unanimité.

La bourgeoisie avait rêvé de transformer la France. Ses députés entreprirent de la réorganiser d’en haut (c’est de là que date le découpage actuel en départements, cantons et communes), et les bourgeois se prêtèrent des serments d’alliance et de fraternité de ville à ville et de région à région, rompant avec des siècles d’isolement. L’apothéose de cette apparence d’unité nationale eut lieu le 14 juillet 1790 : une grande fête rassembla à Paris les « fédérés », les représentants des fédérations qui s’étaient formées à travers le territoire.

En présence de deux à trois cent mille Parisiens réunis au Champ de Mars, de la Cour et des députés, Louis XVI jura solennellement de respecter la Constitution qui venait d’être établie. On l’acclama.

Il faut dire que, depuis l’humiliation qu’il avait subie lors des journées d’octobre 1789, les dirigeants politiques de la Constituante s’étaient appliqués à le relever. Comme l’a écrit Michelet : « La peur du 6 octobre avait fait une foule de royalistes » .

La bourgeoisie avait vu intervenir les masses populaires qu’elle avait contribué à mettre en branle, et cela avait considérablement refroidi ses ardeurs. Sieyès, héros de l’arène parlementaire en juin 1789, se réfugiait désormais dans la méditation. Les grands hommes des premiers mois de la Révolution, Mirabeau - un noble déchu, qui avait été élu par le Tiers d’Aix-en-Provence - , La Fayette, se rallièrent au couple royal.

La contre-révolution releva la tête. Les princes et les évêques émigrés complotaient. Leurs agents, dans le Midi, poussèrent à la guerre civile : des émeutes royalistes éclatèrent à Montauban et à Nîmes.

Les relations entre le clergé et le régime se détériorèrent. Les princes de l’Eglise ne pouvaient se résigner à la nationalisation des importants biens de l’Eglise.

En juillet 1790, une Constitution civile du clergé fut votée, qui prévoyait une réforme de l’organisation de l’Eglise de France, la plaçant désormais sous l’autorité de l’État.

Et comble pour l’Eglise, cette même Assemblée, qui assurait désormais un traitement aux curés des paroisses, se permit d’exiger d’eux un serment solennel de fidélité à sa Constitution.

Le 10 mars 1791, le Pape condamna la Constitution civile du clergé et déclara suspendre les curés qui prêteraient ce serment.

Dès lors, ceux-ci, les « jureurs » ou prêtres constitutionnels, devinrent minoritaires par rapport aux prêtres qu’on appela « réfractaires ».

Et les réfractaires se lancèrent dans une virulente campagne contre la Révolution, ordonnant aux fidèles, sous peine d’être damnés, de ne pas payer d’impôts à ce régime accusé d’être dirigé par 1 200 brigands, des juifs et des protestants. Les prêtres constitutionnels se retrouvaient assommés ou avec leur maison brûlée.

De leur côté, cependant, et alors qu’on s’attendait en permanence à un mauvais coup de la part des nobles et des évêques, la majorité des paysans poursuivaient leur guerre pour ne pas payer les droits féodaux abolis. Des propriétés de nobles émigrés furent incendiées. Leur haine des nobles s’aviva encore lorsqu’un « Livre rouge » imprimé sur ordre de l’Assemblée révéla les largesses dont ils avaient bénéficié sous Louis XVI aux dépens des caisses de l’État.

A Paris, les masses populaires étaient en pleine effervescence, en particulier ceux qui parmi elles commençaient à se nommer fièrement les sans-culottes.

Dans leur mépris du peuple, les aristocrates baptisaient de ce nom les hommes des faubourgs, qui portaient des pantalons au lieu de leurs culottes serrées aux genoux.

Les plus avancés, au sein de la population révolutionnaire, revendiquèrent le titre avec fierté.

Depuis l’automne de 1789, on avait assisté à une floraison de gazettes que les coches, les voitures de poste et les diligences acheminaient dans les villes de province.

C’est alors qu’apparurent notamment L’Ami du Peuple de Marat, et Les Révolutions de France et du Brabant de Camille Desmoulins, un des rares journalistes ou hommes politiques à se déclarer républicains en 1789.

En outre, lors des élections pour les États Généraux, à peu près partout des « Comités de Correspondance » s’étaient créés. Jusque dans les bourgs reculés, les lettres des députés étaient attendues avec impatience ; on en faisait lecture publique, dans les auberges par exemple.

L’agitation gagne l’armée royale. Le massacre de Nancy (août 1790)

Messieurs les officiers étaient tous pris dans la noblesse, mais les soldats étaient gens du peuple. Dans l’ambiance de 1789, ils se sentirent partie intégrante du Tiers État, et ils s’éveillèrent eux aussi à la discussion politique. L’armée royale commença à se désagréger en 1790. Des affrontements se produisirent entre « patriotes » et contre-révolutionnaires. Des mutineries éclatèrent. Les soldats libéraient leurs collègues punis par les officiers. Un peu partout, les soldats se mirent à élire eux-mêmes leurs officiers.

Les officiers d’ancien régime étaient brutaux et méprisants et en plus ils volaient dans les caisses des régiments qui leur étaient confiées, aux dépens de la solde et même de la simple nourriture de leurs soldats.

L’attitude que le nouveau pouvoir entendait adopter face à la dissolution qui gagnait l’armée se révéla brutalement lorsque la garnison de Nancy se mutina, et qu’en particulier le régiment suisse dit Châteauvieux, régiment étranger au service du roi, entreprit de réclamer des comptes à ses officiers.

La Fayette demanda au commandant de la garnison de Metz, son cousin le marquis de Bouillé, de frapper un grand coup. Le 31 août 1790, celui-ci entra dans Nancy avec ses troupes et fit un massacre dans la population, qui défendait les soldats. Combien de victimes ? Elles n’ont pas été précisément dénombrées, plusieurs centaines en tous les cas. Les soldats suisses survivants subirent le supplice de la roue ou furent pendus ou envoyés aux galères.

Louis XVI eut de « cette affligeante mais nécessaire affaire, une extrême satisfaction » . Bouillé fut solennellement remercié par tous, Assemblée comprise.

Mais le peuple prit très mal la chose. Quand celle-ci se sut à Paris, il y eut de violentes manifestations de protestation.

Et on n’était qu’un mois et demi après la solennelle fête de la Fédération et le serment du roi !

Varennes (juin 1791) : La monarchie perd son crédit

Ce qui marqua de façon encore plus décisive la conscience populaire, ce fut la tentative de fuite de la famille royale vers l’Est, alors même que la masse des aristocrates émigrés s’organisait en armée révolutionnaire à Coblence. Capturé à Varennes le 21 juin 1791, le roi fut ramené à Paris comme un prisonnier. Tout le monde crut que, par cette fuite, il livrait le pays aux aristocrates et, avec eux, aux troupes prussiennes et autrichiennes.

Les villes de l’Est se mirent en état de défense, l’Assemblée ordonna une levée de volontaires et la fermeture des frontières. Deux mille citoyens du Faubourg Saint-Antoine, des pauvres, des citoyens qualifiés de « passifs » aux yeux de la loi, s’armèrent. Au long des quatre jours que prit le retour de Varennes, des foules armées surveillèrent la berline du roi. Des pétitions réclamaient que le parjure fût puni, et parfois même la République.

L’explosion populaire ébranlait le Trône, et l’Assemblée prit peur. Loin de détrôner Louis XVI, elle voulut au contraire à tout prix le relever, comme après les journées d’octobre 1789. Elle l’innocenta en affectant de croire qu’il avait été « enlevé », et le déclara inviolable.

L’Assemblée bourgeoise contre les sans-culottes

Même pas un mois après l’affaire de Varennes, le 17 juillet 1791, c’est contre un rassemblement populaire en train de signer une pétition républicaine au Champ de Mars que l’Assemblée donna à La Fayette et au maire Bailly l’ordre de la fusillade. Encore une cinquantaine de morts. Dans la foulée, elle organisa la répression contre les leaders des sociétés populaires et les journaux d’inspiration démocratique ; elle aggrava encore les exigences posées pour être électeur, et décida que la Garde nationale serait réservée aux seuls citoyens « actifs ».

Cette distinction faite par la Constituante entre citoyens actifs et citoyens passifs, en fonction de la richesse, alors même qu’elle s’enorgueillissait de sa Déclaration des droits de l’homme, fut quelque chose qui resta en travers de la gorge de bon nombre de pauvres, de ceux qui, à la ville comme à la campagne, n’avaient que leur bras pour tout bien. Ils n’avaient même pas le droit de vote comme en 1789 ! En somme, de la Révolution, les bourgeois avaient tout pris pour eux : de la mise en vente des biens du clergé, plus tard de ceux des émigrés, ils étaient les principaux bénéficiaires, et les droits civiques ils se les réservaient.

La presque totalité de l’Assemblée voulait absolument s’en tenir là en matière de révolution. Elle avait été élue deux ans plus tôt, avant des événements qui avaient contribué à faire évoluer la conscience de beaucoup de gens, et ne reflétait même plus les idées des secteurs les plus radicaux de la bourgeoisie.

Un de ses orateurs, Barnave, définit alors fort clairement son problème : « Je place ici la véritable question : allons-nous terminer la Révolution, allons-nous la recommencer ? Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi... Un pas de plus serait un acte funeste et coupable. Un pas de plus dans la ligne de la liberté serait la destruction de la royauté. Un pas de plus dans la ligne de l’égalité serait la destruction de la propriété » .

Aussi l’Assemblée ne fit-elle désormais aucun pas. Elle était frappée d’impuissance.

Le club des Jacobins

C’est dans cette période que le Club des Jacobins, fondé à l’origine par des députés, se développa.

Les Jacobins, qui tiraient leur nom de l’ancien couvent où ils se réunissaient, s’implantèrent à travers le pays. En juillet 1791, quatre cents associations de province s’étaient rattachées à la société parisienne ; elles furent un millier en septembre.

Robespierre, l’un des rares députés de la Constituante qui n’avaient pas approuvé la distinction légale entre citoyens actifs et passifs, ni les restrictions aux libertés, qui s’était opposé au rétablissement du roi dans ses prérogatives après sa tentative de fuite, en devint un des plus importants leaders. L’organisation nationale des Jacobins se fit « l’oeil » de la révolution pour surveiller et dénoncer ses ennemis, nobles, prêtres réfractaires, tous ceux que l’on suspectait de complicité avec les émigrés.

Ces Jacobins étaient des gens de la moyenne bourgeoisie, de ceux qui achetaient les biens nationaux et qui ne voulaient pas entendre parler de marche arrière.

L’Assemblée Législative succède à la Constituante (Octobre 1791)

De toute évidence, la Constituante et ses membres avaient fait leur temps. Robespierre ayant obtenu la décision qu’aucun d’eux ne pourrait se représenter aux élections qui allaient avoir lieu, ce furent tous des nouveaux qui composèrent l’Assemblée Législative qui se réunit en octobre 1791. La moitié de ces bourgeois avaient moins de 30 ans, ils formaient une relève parmi laquelle dominait le groupe des avocats venus de la Gironde qui, tel Vergniaud, dénonçaient la monarchie avec véhémence, et qui furent rejoints par l’éminent philosophe Condorcet et par le journaliste parisien Brissot.

Ce groupe des Brissotins, comme on les appelait dans les polémiques, ou la Gironde comme on dit plus tard, ne formait pas un parti politique au sens strict actuel du terme. Il était loin d’être homogène, il fluctuait en fonction de ses diverses personnalités et en fonction des différents clubs entre lesquels il se partageait.

Mais ils se montrèrent a priori plus confiants que leurs aînés de la Constituante ; mieux disposés àgarder « le contact » avec le peuple. Il ne fallait pas être trop peureux, expliquait ainsi Pétion, en se plaignant de l’attitude de la bourgeoisie : « Elle se place au-dessus du peuple, elle se croit au niveau avec la noblesse qui la dédaigne et qui n’attend que le moment favorable pour l’humilier... On lui a tant répété que c’était la guerre de ceux qui avaient contre ceux qui n’avaient pas, que cette idée-là la poursuit partout. Le peuple de son côté s’irrite contre la bourgeoisie, il s’indigne de son ingratitude et se rappelle les services qu’il lui a rendus, il se rappelle qu’ils étaient tous frères dans les beaux jours de la Liberté... La bourgeoisie et le peuple réunis ont fait la Révolution ; leur réunion seule peut la conserver » .

La bourgeoisie révolutionnaire avait en effet besoin de se gagner la force du peuple. Le peuple « s’irritait ». L’agitation sociale reprenait de plus belle. Dans les faubourgs de villes, les pauvres dénonçaient marchands et négociants « accapareurs » de denrées, pillaient éventuellement leurs maisons, les marchés, les convois. Ils voulaient que les prix soient réglementés par les autorités.

Deux fêtes de signification radicalement opposées, qui eurent lieu à Paris au printemps 1792, furent significatives de la différenciation qui s’opérait : le 15 avril, les sans-culottes fêtèrent les soldats du régiment de Châteauvieux qui venaient d’être libérés et ramenés des galères ; le 3 juin, une fête officielle, une « fête de la loi », fut organisée pour honorer le maire d’Etampes tué par la foule qui exigeait le blocage des prix des grains.

La révolution face à la guerre (printemps 1792)

Les menaces des émigrés, les complots perpétuels dans l’entourage du roi, l’alerte de sa tentative de fuite, tout cela faisait de plus en plus nettement planer des images de guerre.

Le 7 mars, le duc de Brunswick était placé à la tête des troupes coalisées de Prusse et d’Autriche. Cela sentait les préparatifs de l’invasion.

Ce furent l’Assemblée dominée par les Girondins et les ministres que le roi venait de prendre parmi eux qui, le 20 avril 1792, prirent les devants en déclarant la guerre de la France à l’empereur d’Autriche - « la guerre aux rois et la paix aux nations » , précisa-t-on.

Il y eut dans cette déclaration de guerre des raisons multiples, et même contradictoires, puisque l’entourage du roi y applaudit, au nom de la politique du pire.

La guerre pouvait être un moyen de consolider les conquêtes de la Révolution, mais aussi un dérivatif aux problèmes intérieurs. C’était aussi pour une partie de la bourgeoisie un moyen de faire des affaires.

Mais en tout état de cause, elle était à terme inévitable, car l’Europe de l’ancien régime pouvait difficilement tolérer le risque de contagion que représentait la France révolutionnaire.

Mais rien n’était préparé pour mener la guerre. L’armée était totalement désorganisée. En outre, le roi et la Cour avaient saboté de leur mieux l’organisation militaire. Et qui avait-on comme chefs de guerre ? La Fayette, royaliste et pas précisément ami du peuple comme on l’a vu ; Rochambeau, qui méprisait ses troupes de volontaires ; Dumouriez, ancien agent secret de Louis XV et fort peu sûr.

Robespierre jugeait la guerre prématurée : « Non, dit-il, je ne me fie point aux généraux (...). Je dis que presque tous regrettent l’ancien ordre des choses (...). Je ne me repose que sur le peuple, sur le peuple seul » .

En tout cas, après être entrées dans les Pays-Bas autrichiens - ce qui est aujourd’hui la Belgique - les troupes reculèrent en grand désordre, des régiments passèrent à l’ennemi, La Fayette à partir de là complota sans cesse pour retourner son armée contre Paris.

Ceux qui se réjouirent ouvertement de ces échecs, ce furent les nobles et les politiciens de l’entourage du roi. Celui-ci renvoya les ministres girondins. Et les Girondins demeurèrent hésitants, ils n’osaient pas attaquer le roi de front. Les sans-culottes du Faubourg Saint-Antoine qui envahirent le château des Tuileries le 20 juin, en protestant contre le renvoi des « ministres patriotes » et l’inaction de l’armée, réussirent bien à obliger le roi à se coiffer du bonnet rouge du peuple, mais cela resta un coup pour rien.

Là-dessus, les armées du duc de Brunswick, suivies de celle des émigrés, commencèrent à envahir le territoire ! L’agitation populaire déborda tout lorsque l’on apprit que, dans un manifeste, ce Brunswick menaçait Paris des pires représailles si on touchait à la famille royale. Danton fit solennellement proclamer « la Patrie en danger » le 11 juillet. Les sections (les circonscriptions entre lesquelles les habitants des grandes villes étaient répartis) réclamèrent la déchéance du roi, l’Assemblée dut admettre les citoyens passifs dans la Garde nationale, le bataillon des fédérés de Marseille, présents à Paris, arriva à la rescousse, la section des Quinze-Vingt lança un ultimatum à l’Assemblée pour le 10 août.

10 août 1792 : les sans-culottes abattent la monarchie

Toutes les initiatives vinrent de la population sans-culottes. Car l’Assemblée girondine ni ne condamna La Fayette pour ses complots, ni n’approuva la demande des sections de déclarer le roi déchu. Les Girondins reculèrent au moment décisif et à leur tour se replièrent dans le camp de l’ordre.

Le 9 août, les sections désignèrent leurs propres commissaires pour remplacer le Conseil général de la Commune de Paris, qu’elles jugaient trop timoré.

A 4 h du matin, cette Commune insurrectionnelle enleva l’artillerie qui était disposée sur le Pont-Neuf. Le chef de la Garde nationale fut arrêté et tué ; c’est le brasseur Santerre, l’homme du faubourg Saint-Antoine, qui le remplaça.

Vers 8 h-8 h 30, les premiers manifestants arrivant aux Tuileries se ruèrent à l’assaut des escaliers. Le roi avait comme protection des Gardes suisses et des nobles armés. Ils déclenchèrent une fusillade, qui fit trois cents ou quatre cents morts. Les fédérés et les milices des sections arrivèrent à la rescousse et le château fut pris au prix de nouvelles centaines de morts. Mais cette fois, il y en eut aussi un bon nombre parmi les Suisses et les nobles.

A 13 heures, ce vendredi 10 août 1792, le président de la Commune insurrectionnelle put signifier sa volonté à l’Assemblée : le roi devait être suspendu, et une nouvelle assemblée, la Convention, devait être convoquée sur la base du suffrage universel. Bien évidemment, par suffrage universel, la Commune n’entendait que le suffrage des hommes... Finie en tout cas la relégation des pauvres au rang de citoyens « passifs » !

On comprend que cette journée insurrectionnelle du 10 août ne soit pas honorée comme une grande date par la bourgeoisie au pouvoir. Ce fut pourtant une « journée » décisive pour son avenir.

C’est cette insurrection qui instaura la République et le principe du suffrage à peu près universel, dont la bourgeoisie se fait gloire aujourd’hui. C’est elle qui a jeté les bases de la république bourgeoise en France. Dans la foulée, les rentes féodales furent totalement supprimées sans indemnités ; les paysans étaient enfin libérés.

L’intervention des masses, faisant fi des hésitations des bourgeois girondins, trancha parmi les tergiversations et les manoeuvres. Elle fit le travail pour eux.

Tant que cela avait été possible, ces bourgeois avaient cherché des arrangements avec la Cour, ils avaient essayé d’empêcher l’insurrection.

La Commune insurrectionnelle, de fait, leur força la main. Non pas qu’elle visait la bourgeoisie, la propriété. Mais elle voulait aller jusqu’au bout dans l’abolition de la royauté, parce qu’elle voulait se défendre contre l’invasion étrangère.

En cette fin d’août 1792, les Prussiens venaient de s’emparer de Longwy, et Verdun, dernière place-forte avant Paris, fut prise le 2 septembre.

Tandis que le gouvernement girondin se bornait à déclarer le roi « suspendu » tout en faisant pour son compte des plans pour quitter Paris, la Commune voulait qu’on prît des mesures de terreur exceptionnelles, et en particulier qu’on créât un Tribunal extraordinaire composé de membres élus par les sections parisiennes.

L’Assemblée ne s’y décida pas, bien qu’un membre de la Commune vint avertir à la barre : « Le peuple est las de n’être point vengé. Craignez qu’il ne fasse justice lui-même » .

Et c’est ce qu’il chercha à faire à sa manière. Les prisons étaient pleines d’aristocrates et de prêtres réfractaires qui se réjouissaient des succès prussiens. Une foule furieuse fit la tournée des prisons avec un sombre esprit de vengeance. Du 2 au 5 septembre, à Paris, quelques douze cents personnes furent ainsi tuées.

Dès 1789, Babeuf avait pu prévoir ce qui allait arriver en 1792 et 1793, et il avait averti : « Les supplices de tout genre, l’écartèlement, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises moeurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares, parce qu’ils le sont eux-mêmes. Ils récoltent et récolteront ce qu’ils ont semé » .

Pour faire face au péril extérieur, étant donné l’inertie des Girondins, la Commune fit sonner le tocsin pour lever une armée de volontaires. Danton entreprit d’envoyer dans les provinces des commissaires choisis par la Commune pour organiser partout le recrutement et activer l’ardeur du peuple. Et ces troupes de volontaires, à moitié improvisées, montrèrent de quoi elles allaient être capables. Face aux régiments de la coalition, non seulement elles surent tenir le choc comme à Valmy le 20 septembre, ce qui stoppa l’offensive prussienne en Champagne, mais elles surent aussi se porter à l’attaque et vaincre comme à Jemmapes le 6 novembre, au cri de « Vive la Nation » .

1793 : « l’année terrible »

Automne 1792 : la Révolution entrait dans une période nouvelle. Les bases de la République bourgeoise étaient certes jetées, mais elles restaient menacées !

La Convention qui se réunit le 21 septembre 1792 et décréta le même jour la royauté abolie, était placée sous le signe du péril extérieur. Valmy et Jemmapes étaient de bon augure, mais jusqu’à la victoire de Fleurus en Juin 1794, qui consacra la délivrance de la totalité du territoire français, la guerre n’allait pas cesser et la jeune République avait des heures terribles à traverser.

Les représentants politiques de la bourgeoisie à la Convention se trouvèrent confrontés à des choix décisifs et ils se divisèrent.

Il y eut d’un côté la Gironde, et de l’autre, ce qu’on appela la Montagne, parce que ses députés se regroupaient en haut de l’Assemblée. La grande majorité restaient dans le Marais, ou la Plaine, le plus souvent silencieux, apeurés par la lutte qui allait opposer Girondins et Montagnards.

Les Girondins, qui étaient encore en position dominante à la Convention, avaient certes été partisans de la guerre, mais ils furent incapables de se donner les moyens de la mener à bien.

Cette incapacité avait des racines de classe.

Pour se donner les moyens de vaincre, il avait d’abord fallu que l’obstacle du roi fut éliminé et que place nette fut faite au pouvoir de la bourgeoisie. Cela, le peuple s’en était chargé. Il avait fait le travail. Pas plus les Montagnards que les Girondins n’en avaient pris l’initiative.

L’ennemi direct maintenant, c’était la formidable coalition de tous les rois et les princes de l’Europe, auxquels la puissante Angleterre allait se joindre. Cela allait être aussi le soulèvement contre-révolutionnaire de l’Ouest vendéen. Face à ces immenses périls, il faudra toute l’ardeur et le dévouement révolutionnaires des masses de paysans et de sans-culottes.

Les leaders girondins reculèrent. C’était évidemment l’intérêt de la bourgeoisie de voir assurer la victoire de son régime, mais se servir des masses révolutionnaires dans ce but, même à titre simplement de troupes, lui paraissait risqué. La Gironde n’avait ni la trempe nécessaire ni la volonté politique pour tenter un compromis de cette nature.

Il se trouva des hommes pourtant qui eurent suffisamment d’audace pour jouer ce jeu dangereux, qui enrôlèrent des armées de sans-culottes au service de la république bourgeoise, sans reculer devant les concessions que cela nécessitait.

Oh ! cette alliance avec le peuple, les Montagnards même les plus radicaux, les Jacobins Robespierre, Marat, Saint-Just ou Couthon, ne la mirent en pratique que de plus ou moins bon gré, et seulement durant une période relativement brève.

Ils n’étaient pas plus fondamentalement « partageux » dans le domaine de la propriété que les bourgeois girondins, même si ceux-ci les dénonçaient comme « anarchistes » et partisans de la loi agraire.

Et ils n’étaient pas davantage partisans d’imposer une réglementation et un contrôle autoritaire de l’économie. Le libéralisme économique était le credo de la bourgeoisie. Socialement, les dirigeants montagnards n’étaient guère différents des Girondins.

Cependant, ils s’appuyaient sur une clientèle différente. Leur base reposait sur la moyenne bourgeoise. Et ils savaient, ils l’avaient dit maintes fois, tout en exprimant la crainte constante de ce que tous appelaient « les excès de l’anarchie », que pour vaincre, il était indispensable suivant leur propre expression, « d’intéresser le peuple à la révolution » .

Cette politique se heurta parfois à la volonté de la bourgeoise elle-même, dans le feu des événements. Et plus d’un bourgeois dût frémir par exemple en entendant Robespierre opposer aux « faux patriotes » , en l’occurrence les Girondins - qui n’avaient, disait-il, l’intention de gouverner que « dans l’intérêt des riches et des fonctionnaires publics » - , les « vrais patriotes » « qui cherchent à fonder la république sur les principes de l’égalité et de l’intérêt général » .

Mais sous le voile des grands mots, sous la façade de l’égalitarisme sans-culottes, c’était bien la défense des intérêts historiques de la bourgeoisie que la politique de Robespierre incarna dans ces circonstances critiques.

Les Girondins dépassés par la radicalisation du mouvement populaire...

Les hommes politiques dits girondins étaient sortis de la crise révolutionnaire d’août 1792 affaiblis en raison de leur compromission avec le royalisme. Pendant les mois suivants, ils concentrèrent sur eux la défiance populaire.

Et d’abord lors du procès de Louis XVI. Après la prise des Tuileries, tous les partisans de la royauté se cachaient, ils étaient regardés comme traîtres. Or, on était plusieurs mois après et le procès traînait. Robespierre posa la problème au nom de la Révolution : « Il n’y a point ici de procès à faire. Louis n’est pas un accusé. Vous n’êtes point des juges. Vous n’êtes, vous ne pouvez être que des hommes d’État et les représentants de la nation. Vous n’avez pas une sentence à rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut public à prendre... »

Lorsqu’il fallut décider la mort de Louis XVI, les Girondins traînèrent les pieds tant et si bien qu’ils finirent par apparaître comme ses défenseurs.

L’exécution du roi, le 21 janvier 1793, relança la guerre en Europe.

Les Girondins avaient jusque là bénéficié des victoires militaires qui avaient amené l’armée française à Francfort, à Mayence, et qui lui avaient ouvert la Belgique ; et qui sait, peut-être la Hollande ensuite. Anvers, Amsterdam menacées ! La bourgeoisie anglaise et son ministre William Pitt ne restèrent pas indifférents.

La guerre fut officiellement déclarée au roi d’Angleterre et au gouverneur de Hollande le 1er février, au roi d’Espagne le 7 mars.

Mais alors le général Dumouriez se mit à accumuler le défaites et ce n’était que le début d’une longue série. Il allait bientôt falloir évacuer Bruxelles, ainsi que la rive gauche du Rhin.

Par ailleurs, la décision de lever trois cent mille volontaires en hâte rencontrait une certaine résistance, en particulier en Vendée : le soulèvement paysan y commença à cette époque. Parti de Cholet, il s’étendit aussitôt et l’armée blanche qui se constitua peu à peu, sous le titre de « Grande armée catholique et royale », s’empara de Fontenay, Saumur, jusqu’à Angers.

Pour parachever le fiasco de la Convention girondine et de ses ministres, on apprit, dans les premiers jours d’avril 1793, que Dumouriez, qui était proche d’eux, était passé aux Autrichiens ! Autant dire que les Girondins avaient peu de chances de se maintenir encore longtemps.

Et cela d’autant plus qu’au cours de la même période, ils s’étaient montrés incapables de faire face à l’agitation sociale qui avait repris de plus belle depuis l’hiver. L’inflation se déchaînait : la monnaie de papier que les bourgeois révolutionnaires avait créée, les assignats, était en principe gagée sur les biens nationaux, biens du clergé et biens des émigrés, qui furent mis en vente au cours de ces années. Mais leur paiement était échelonné sur une longue période, alors que le financement de la guerre, lui, était pressant. On fit de plus en plus marcher la planche à billets... Le prix des denrées de première nécessité ne cessa plus d’augmenter. Et le peuple avait faim.

De ses rangs, des hommes ardents sortirent, qui parlèrent pour lui au Club des Jacobins, à la Commune, à la Convention. On les appelait les Enragés : Leclerc, Varlet ; le plus connu fut Jacques Roux, ex-curé qui vivait avec les petits artisans du quartier des Gravilliers.

La Convention n’avait que mépris pour ces Enragés, ces « exagérés », qui réclamaient que l’on punisse les accapareurs de marchandises, les agioteurs et les marchands aux prix abusifs, qui déclaraient comme cet ouvrier tapissier du Faubourg Saint-Antoine à la barre de la Convention : « La Révolution n’a encore pesé que sur la classe indigente ; il est temps que le riche, que l’égoïste, soit lui aussi républicain » .

Du côté de la Montagne, l’hostilité fut masquée d’hypocrisie. Ainsi, Robespierre : « Quand le peuple se lève, ne doit-il pas avoir un but digne de lui ? De chétives marchandises doivent-elles l’occuper ? »

Dans l’immédiat, les Girondins se trouvaient de plus en plus en butte à l’hostilité populaire. Le 25 mai, le député Isnard proclama violemment que si la Commune menaçait la Convention, Paris serait anéanti... comme en avait menacé le duc de Brunswick deux semaines avant la journée du 10 août 1792.

Les Girondins récoltèrent, quant à eux, la journée du 31 mai 1793.

Les sections populaires formèrent un Comité insurrectionnel, qui désigna Hanriot comme chef pour la Garde Nationale, fit sonner le tocsin et occupa l’Hôtel de Ville. Il réclamait le pain à trois sous la livre, et accusait les Girondins d’entraver la défense révolutionnaire.

Robespierre et ses amis députés de la Montagne surent tirer parti du soulèvement pour éliminer les leaders girondins, ténors de la Convention. Ils s’en servirent en sous-main pour faire pression sur la Convention afin qu’elle prenne sur elle de décréter l’arrestation de vingt-neuf de ses députés. Hanriot fit encercler l’Assemblée par ses troupes ; et l’Assemblée capitula, en fait sous la menace populaire, tout en ayant conservé une apparence de souveraineté.

Ainsi prit fin, le 2 juin 1793, la prédominance des Girondins à la Convention. Relativement en douceur, tous comptes faits. Ils y conservaient plusieurs dizaines de leurs membres, même si ceux-ci étaient contraints à la discrétion. Les arrestations se firent sans brutalité, un certain nombre de députés purent s’enfuir en province, les autres furent consignés à domicile. Saint-Just et Robespierre furent partisans de la clémence.

Les bastions de la Gironde dans les villes de province n’avaient pourtant pas fini de créer des difficultés. A Lyon, le 29 mai, les sections royalistes et girondines unies se soulevèrent et s’emparèrent de la municipalité montagnarde au terme d’un combat où quelque huit cents républicains périrent.

Depuis plusieurs mois, les fabricants et les riches, Girondins et anciens aristocrates, s’étaient organisés, unis qu’ils étaient contre les revendications des ouvriers relativement nombreux alors à Lyon. Pour les frapper de terreur, ils firent exécuter leur chef, Joseph Chalier.

La Convention débarrassée des Girondins finit par être obligée d’entamer la lutte contre le soulèvement contre-révolutionnaire de Lyon ; le bombardement commença le 22 août mais la résistance ne prit fin que le 9 octobre.

La résistance girondine, cette résistance bourgeoise, se manifesta dans d’autres endroits. A Marseille aussi, les Girondins firent alliance avec les aristocrates. A Nantes et Bordeaux, les bourgeois avaient bien trop peur d’être éventuellement massacrés par les paysans vendéens pour ne pas rester davantage fidèles à la République. Dans l’Eure et le Calvados, un des chefs girondins qui avaient fui Paris, entreprit de lever une armée. En plusieurs endroits, c’est à travers les pouvoirs locaux que la révolte anti-montagnarde se manifesta. Elle prit en gros la forme d’une résistance fédéraliste contre Paris.

...qui porte la Montagne au pouvoir (Juin 1793)

Le soulèvement du 31 mai et l’élimination de la Gironde de la Convention avaient amené la Montagne au pouvoir.

Dans Paris, qui était tout autant la capitale de la révolution que celle du pays, le pouvoir de la Montagne était incontestable, car il s’appuyait justement sur les masses populaires.

Le remplacement des Girondins par les Montagnards à la tête de la Convention n’était pas, en effet, un simple problème parlementaire.

Depuis que la révolution avait éclaté, des masses de plus en plus nombreuses s’étaient mises en mouvement, et s’étaient radicalisées.

A chaque étape de ce processus qui s’étale sur plusieurs années, ces masses s’étaient senties représentées par une équipe d’hommes politiques, puis par une autre, et chaque changement dans le niveau de conscience des masses se traduisait par un changement d’équipe. Après le 10 août 1792, elles avaient imposé à la Législative de nouvelles élections, qui avaient amené les Girondins au pouvoir. En juin 1793, elles imposèrent à la Convention de changer sa propre direction.

C’est ainsi qu’investie de la confiance et des espoirs des masses parisiennes, la Montagne se retrouva au pouvoir.

Comme l’a dit Barère, la République était une ville assiégée. Valenciennes, Mayence, Dunkerque : victoires autrichienne, prussienne, anglaise. Au Sud, Piémontais et Espagnols passaient les frontières. A l’Ouest, les « chouans » n’étaient que momentanément arrêtés devant la Nantes républicaine.

Devant le péril, la masse des Conventionnels, plus ou moins girondins de coeur, se rallia en silence derrière la Montagne. Sans doute, pour certains, la peur de la répression joua-t-elle un rôle dans ce ralliement. Mais, c’est surtout leur conscience de classe qui leur dicta la nécessité de mener la guerre à la victoire, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Et à cette heure, lorsqu’il fallut porter l’énergie des masses à son plus haut degré, tirer le maximum des ressources du pays, la Convention sut cesser d’être une assemblée de législateurs laissant à d’autres le soin de faire appliquer leurs lois, comme l’auraient voulu les principes de séparation des pouvoirs qui avaient inspiré la Constitution de 1791.

La Convention concentra, au contraire, tous les pouvoirs entre ses mains, dans le Comité de Salut Public et son Comité de Sûreté Générale chargé de la police, flanqués du célèbre Tribunal révolutionnaire sous leurs ordres.

Plusieurs dizaines de députés, pour la plupart des Montagnards, se transformèrent d’eux-mêmes en « représentants en mission » qui se rendirent dans les provinces ainsi qu’auprès des armées, avec des pouvoirs illimités, afin de veiller à l’exécution de décisions de la Convention.

Cette concentration des pouvoirs aux mains d’une assemblée élue par le peuple était d’autant plus audacieuse que le peuple en question ne se privait pas d’assaillir la Convention d’innombrables délégations envoyées par les sections parisiennes, et provinciales également ; et c’est fréquemment qu’elle eut à délibérer et décider sous les regards, les moqueries, les huées ou les applaudissements de la foule des femmes du peuple qui envahissaient les tribunes.

Or, il fallait organiser le pays, trouver des troupes, pour mener la guerre avec autrement d’ardeur que jusqu’à présent. Les sans-culottes le clamaient ! Cela signifiait que l’heure était venue de leur lâcher un peu de lest.

Devant cette politique, les Girondins avaient reculé, ils avaient craint tout empiétement, même temporaire, à la liberté économique des riches, même si c’était le prix à payer pour s’attacher le concours du peuple.

Les Montagnards y étaient prêts.

Au moment du 2 juin, Robespierre avait noté dans son carnet : « Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple » . Certains de ses collègues s’en sont expliqués. Ainsi Baudot : « Les hordes étrangères ne pouvaient être repoussées que par les masses ; il fallait donc les soulever et les intéresser au succès »  ; Jean-Bon Saint André : « Il faut très impérieusement faire vivre le pauvre, si vous voulez qu’il vous aide à achever la révolution »  ; Levasseur : « La Convention devait se servir du zèle du pauvre, l’activer, le nourrir et le favoriser... puisque c’était lui qui s’offrait à défendre la patrie » .

On voit donc clairement les limites que les Montagnards traçaient à la politique de concessions aux masses populaires qu’ils menèrent pendant quelques mois de 1793 sous l’empire de la nécessité.

« Le peuple français debout contre les tyrans ! » (Août 1793)

C’est encore une fois le peuple révolutionnaire, les sans-culottes et les fédérés, qui donnèrent l’impulsion. L’assassinat de Marat le 13 juillet déchaîna leur désir de vengeance. La Révolution avait encore tout à craindre de la contre-révolution, aussi bien avec la guerre civile en Vendée et les menées fédéralistes, qu’avec la guerre tout court. Les sans-culottes exigeaient plus que jamais qu’on passe à une épuration radicale, qu’on prenne pour cela des mesures d’exception. Ils exigeaient la levée en masse du pays. Dans les régions de l’Est, celle-ci se faisait sans plus attendre, les hommes affluaient vers l’armée du Rhin.

Le décret de la levée en masses fut voté le 23 août 1793. Les bataillons, ces fameux bataillons des volontaires de l’an II, eurent pour bannière : « Le peuple français debout contre les tyrans ! »

Et même si très souvent ils n’avaient pas de souliers, si leurs tenues étaient faites de guenilles en tous genres, ils firent trembler les rois, les princes, le Pape et les ministres de l’Europe entière, car ils incarnaient, bien plus que la technique militaire, l’audace d’un peuple en révolution.

Amalgamés aux troupes régulières des anciens soldats de la monarchie, ce qui assurait l’indispensable cohésion, ils se choisirent leurs officiers jusqu’à un certain niveau ; c’en était fini des officiers aristocrates qui volaient dans la caisse. Des rangs plébéiens sortit toute une génération de généraux d’une tout autre trempe.

L’esprit démocratique qui dominait contribua à insuffler à tous la volonté de vaincre. Le peuple se mobilisait pour une guerre de défense révolutionnaire.

La Terreur montagnarde s’appuie sur la mobilisation des masses...

Cependant, les succès ne vinrent pas tout de suite. Et cette armée qui allait atteindre le million d’hommes, il fallait bien la nourrir, l’équiper, en même temps qu’assurer un minimum de subsistances à la population.

Le peuple des boutiques, des artisans et des campagnes, ce vivier de la sans-culotterie, commençait à s’exaspérer. Il s’exaspéra encore plus lorsqu’il apprit que Toulon venait d’être livrée aux Anglais. Les Enragés, les partisans de Hébert et de son Père Duchêsne se déchaînèrent. « Faites-nous aimer la révolution » , sommaient les orateurs des sections.

Le 4 septembre, les ouvriers du bâtiment, des manufactures d’armes qui s’étaient multipliées, des ateliers de typographie, quittèrent leur travail et se rassemblèrent place de l’Hôtel de Ville. La foule criait « Du pain ! Du pain ! »  ; ses délégués déclaraient poliment à la municipalité : « Citoyens, la difficulté d’avoir du pain chez les boulangers est la cause pour laquelle nous venons interrompre un instant les travaux importants qui vous occupent » . La menace de l’anarchie était bien là !

Ces journées des 4 et 5 septembre 1793 donnèrent l’impulsion décisive à ce qu’on a appelé la période de la Terreur. Sous la pression des couches les plus prolétarisées parmi la population sans-culotte, un régime d’exception contre les ennemis de la révolution fut décidé.

Etaient désormais suspects, les partisans de la tyrannie, les nobles, les émigrés et leurs familles, les tenants du fédéralisme girondin, les ennemis de la liberté en général, et enfin tous ceux qui n’avaient pas le certificat de civisme indispensable, décerné par les comités révolutionnaires locaux.

C’est alors que la reine Marie-Antoinette fut guillotinée. Les clubs et société populaires s’indignaient des lenteurs de la répression contre les Girondins arrêtés depuis le 2 juin : « Les députés s’entendent, ils cherchent à les sauver, disait-on, on fait mourir le pauvre et l’on veut pardonner au crime » .

21 députés girondins furent alors condamnés à mort à leur tour.

La nécessité de calmer le peuple imposait aussi de réglementer dans une certaine mesure l’économie : un maximum général fut fixé aux prix ; une loi punit de mort tout accaparement de marchandises, et elle créa une armée révolutionnaire chargée d’opérer les réquisitions nécessaires ; une commission centrale des subsistances pour contrôler la production fut instaurée.

Robespierre ne tenait pas, il le dit, à « taxer les bons citoyens » , et peu de véritables accapareurs furent envoyés à la guillotine. Il y avait une part de démagogie dans ces décisions. Mais partout où les sociétés populaires des sections étaient actives et mobilisées, elles appliquèrent effectivement la contrainte en matière de prix, tout en maintenant sur le papier le maximum des salaires qui avait été discrètement décidé au passage.

De la mi-octobre à la mi-décembre 1793, pendant environ deux mois, ce qu’on a appelé la Terreur économique fut bien réelle. Le suspect tendit à n’être plus seulement l’aristocrate et le curé, mais aussi le riche.

... tout en la conservant sous son contrôle

Dans cette même période où la Convention et le Comité de Salut public reprirent en grande partie le programme revendicatif des sans-culottes, ils cherchèrent à ne pas perdre le contrôle du mouvement populaire : ainsi les sections n’eurent plus l’autorisation officielle de se réunir en permanence, deux séances par semaine avec un horaire précis, devaient suffire et le pouvoir lança contre les Enragés une campagne de calomnies pour les discréditer, avant de les liquider, notamment en la personne de Jacques Roux.

La société des Républicaines révolutionnaires qui, avec Claire Lacombe, fit cause commune avec eux, fut supprimée, de même que, dans la même foulée, tous les clubs et sociétés populaires de femmes. Les femmes du peuple étaient souvent en pointe dans le mouvement sans-culotte.

Les soulèvements royalistes de Lyon et Marseille étaient réduits ; victoire en octobre à Cholet, qui signifiait le début de la fin pour la grande armée catholique et royale ; et victoire de Wattignies sur les Autrichiens, alors que leur grand chef avait déclaré : « S’ils viennent ici, je me fais sans-culotte » . Cobourg ne se fit pas sans-culotte. Mais l’armée française vint, en effet, au cri général de « Vive la République ! » .

La victoire générale semblait se rapprocher. Et, avec cette perspective, l’objectif de la bourgeoisie montagnarde de retirer dès que possible aux sans-culottes les canaux de leur intervention se précisa.

Robespierre, pendant cette période, prit appui sur sa droite, comme nous dirions.

Il passa un accord avec Danton, qui avait bien plus que lui l’oreille de la majorité de la Convention, des bourgeois du Marais. Tous deux déclarèrent la guerre aux « Ultras », c’est-à-dire en fait à la fraction la plus avancée, la plus radicale, des sans-culottes.

Cela leur paraissait d’autant plus nécessaire que les masses populaires des villes demeuraient promptes à s’enflammer, que la mobilisation révolutionnaire demeura vivace pendant l’hiver 1793-1794.

L’aile marchante des sans-culottes avait trouvé le moyen de tourner la loi qui interdisait aux sections de se réunir en permanence. Les « sociétés sectionnaires », elles, continuaient à être actives et à avoir une vie politique. Elles ne contestaient nullement la Convention. Elles se voyaient au contraire, comme des soutiens et des auxiliaires de son action.

Mais le pouvoir ne tenait plus tellement à être aidé par le mouvement populaire ! Sa manière trop plébéienne d’apporter ses services commençait même au contraire à lui peser sérieusement. Il se servit des Jacobins, porte-parole des autorités gouvernementales montagnardes, pour mettre ces sociétés populaires trop remuantes sous tutelle.

Le pouvoir frappa un coup plus direct au mouvement populaire en enlevant à la Commune l’essentiel de ses pouvoirs, en licenciant l’armée révolutionnaire. Et enfin il passa à l’attaque contre les partisans de Hébert et de son Père Duchêsne.

Ces « Hébertistes » étaient des hommes radicaux issus de la petite-bourgeoisie proche du peuple, des plébéiens. A la faveur de la Terreur en particulier, beaucoup avaient été propulsés à des postes dans les administrations et l’armée, et certains étaient davantage des démagogues que de véritables représentants des intérêts des pauvres. Mais pour ceux-ci, le Père Duchêsne symbolisait la Révolution.

Quand la population apprit le 13 mars 1794 l’arrestation de Hébert, ce fut la stupeur. Certains crurent que c’était une fausse nouvelle. Après un simulacre de procès, où le pouvoir amalgama toutes sortes de personnages fort différents, pour accuser les Hébertistes d’avoir conspiré avec des agents étrangers, ils furent exécutés le 24 mars.

Les sans-culottes ne réagirent pas. Leur désarroi fut total.

Petit à petit, l’élan révolutionnaire avait reflué et cette élimination des Hébertistes aggrava le sentiment de leur impuissance qui gagnait les masses populaires.

La Révolution se glaçait, suivant l’expression de Saint-Just.

Et bien sûr, la réaction releva la tête. Cette liquidation expéditive des « Ultras » avait grandement réjoui le camp des aristocrates et des modérés, et ranimé son audace.

Maintenant, c’était Danton qui pouvait lui servir de point de ralliement.

Robespierre avait signifié dès l’arrestation des Hébertistes que « toutes les factions devaient périr d’un coup » . Danton et Camille Desmoulins, entre autres, furent à leur tour envoyés à la guillotine, le 6 avril, soit une quinzaine de jours après les Hébertistes.

La chute de Robespierre (27 juillet 1794 - 9 Thermidor)

A ce moment-là, Robespierre n’avait lui-même qu’à peine plus de trois mois à vivre.

La politique qui consistait à prêter une oreille aux aspirations des masses populaires pour s’assurer leurs concours avait de moins en moins de raisons d’être et elle en eut encore moins lorsque la victoire militaire de Fleurus, le 26 juin 1794, libéra la totalité du territoire.

Rien ne semblait plus s’opposer plus à ce qu’un ordre plus conforme aux voeux profonds de la bourgeoisie fut rétabli, sinon Robespierre, qui restait un obstacle - Robespierre et ses Jacobins, malgré leurs bons et loyaux services, et bien qu’ils se fussent, en fait déjà engagés dans la voie de la réaction anti-populaire.

Il semblait pourtant bien puissant, Robespierre, pour que de simples machinations suffisent à l’abattre. En réalité, sa puissance reposait sur un rapport de forces politiques, et celui-ci s’était modifié.

Dès lors que d’un côté, le dynamisme révolutionnaire refluait, et que de l’autre, l’étreinte de la guerre civile et de la guerre tout court se desserrait sérieusement, il était devenu moins indispensable.

Alors, les bourgeois eurent le sentiment qu’ils pouvaient sans trop de risques se passer des Jacobins et de leur chef.

Sa chute fut préparée par un véritable complot au sein de la Convention. Robespierre fut empêché de parler à l’Assemblée et mis en état d’arrestation le 27 juillet 1794, le 9 Thermidor An II du calendrier révolutionnaire. Il fut exécuté avec notamment Couthon et Saint-Just le lendemain.

Les sans-culottes n’entreprirent rien pour sauver Robespierre et ses amis. « Le peuple ne veut plus se fier à personne » , notait un rapport de police.

Le 23 juillet, quatre jours avant la chute de Robespierre, la Commune avait publié les nouveaux tarifs des salaires dans la capitale. Ils étaient réduits de moitié, voire plus !

Mais on ne peut pourtant pas dire que le peuple fit défection à Robespierre en ce sens que Robespierre se refusa de toute façon à faire appel à lui. Lorsqu’il fut décrété d’arrestation, ses amis de la Commune réussirent à l’emmener à l’Hôtel de Ville. Ils le pressèrent de lancer un ordre d’insurrection. Mais il refusa d’endosser l’initiative de Hanriot qui, à la tête de la Garde Nationale de la Commune, fit une tentative contre la Convention, tentative qui avorta.

Et encore au tout dernier moment, il refusa de donner quelque ordre que ce soit qui aurait risqué de le ramener au pouvoir au moyen d’une émeute populaire.

Ultime message à la bourgeoisie - dont on peut dire que ses descendants sont bien ingrats aujourd’hui en ne reconnaissant pas en Robespierre l’un des hommes qui a le plus contribué à établir les fondations de son pouvoir.

1794-1799 : la bourgeoisie à la recherche de sa république

La réaction thermidorienne

En un mois, tout le personnel gouvernemental qui s’était mis en place en 1793 fut éliminé. A la Convention, les leaders de la Plaine menèrent la danse. Le maximum fut abandonné. La Convention interdit aux clubs de s’affilier les uns aux autres et de correspondre entre eux, d’envoyer des députations ou de présenter des pétitions. Les bandes de la jeunesse dorée, les muscadins, firent la loi dans tous les lieux publics.

Ils lancèrent leurs attaques contre les sans-culottes, les Jacobins ou tous ceux qui à leurs yeux pouvaient en être. Dans tout le pays commença la Terreur blanche, celle dont nos modernes historiens bourgeois ne parlent guère et dont ils s’émeuvent fort peu. Dans le Sud-Est ce furent des massacres en masse contre les Jacobins. La réaction donnait des ailes à la contre-révolution royaliste.

Mais les bourgeois eurent beau multiplier les mesures pour stopper la Révolution, ils furent à nouveau confrontés aux masses populaires qui lui avaient imprimé tout son dynamisme.

...contre les soulèvements populaires...

La ration de pain en mars 1795 devint dérisoire. La famine gagnait du terrain. Il y eut des réunions de femmes et des bagarres entre muscadins et ouvriers. Les arrestations étaient journalières. Le 1er avril (12 Germinal), les hommes et les femmes des faubourgs populaires envahirent l’Assemblée en réclamant : « Du pain et la Constitution de 1793 ! » Tous les députés furent consternés, y compris les députés de la Montagne qui demandèrent aux insurgés de déposer rapidement leurs revendications et d’évacuer la salle en bon ordre. Les insurgés n’ayant ni dirigeants, ni plan d’action furent encerclés par les bataillons de la Garde nationale. Mais l’agitation continua les jours suivants.

Le 20 mai (1er Prairial), dès 7 heures du matin, les femmes allèrent chercher les ouvriers dans les ateliers. Aux cris de « Du Pain ou la mort » , « La Constitution de 1793 » , elles convergèrent sur l’Assemblée qu’elles envahirent une première fois et furent chassées à coups de fouet. Elles revinrent avec le renfort de groupes armés issus de la Garde nationale et du Faubourg Saint-Antoine. Les insurgés tuèrent un député, présentèrent sa tête au bout d’une pique à ses collègues et un canonnier se mit à lire le programme du soulèvement, « L’Insurrection du peuple ». La Convention fit semblant d’adopter des mesures en faveur de la libération des Jacobins et d’un bon approvisionnement de la capitale. Entre temps, la Garde nationale des quartiers riches parvint sur les lieux et chassa les insurgés.

Le lendemain, un bataillon du Faubourg Saint-Antoine revint braquer ses canons contre la Convention. Il y eut encore des promesses et finalement on obtint la reddition des vingt mille insurgés en envoyant quarante mille hommes face à eux.

La répression fut impitoyable. Des milliers de sans-culottes et de Jacobins furent arrêtés. 36 furent condamnés à mort. Une loi fut votée excluant les ouvriers de la Garde nationale.

Désormais les masses populaires n’interviendraient plus en tant que telles avant plusieurs décennies pour tenter de changer leur sort. Mais les soulèvements de Germinal et de Prairial terrorisèrent les classes privilégiées pour longtemps. Vaille que vaille, la bourgeoisie rechercha, selon le mot d’un Thermidorien, « La voie moyenne entre la royauté et la démagogie » .

... et face aux tentatives royalistes

Elle crut atteindre à la stabilité en revenant de fait à la distinction entre citoyens actifs (les propriétaires) et citoyens passifs. Les Thermidoriens créèrent des institutions censées résister aux pressions de la Révolution plébéienne comme de la Contre-Révolution royaliste. La Convention, cherchant à prolonger son existence à coup de décrets, provoqua un soulèvement, cette fois-ci à l’Ouest de Paris dans les quartiers les plus privilégiés. Pour la première fois et aussi pour la dernière fois, des propriétaires, des commerçants et des rentiers se mettaient « en état d’insurrection » ! La Convention ne pouvait plus compter sur les sans-culottes pour écarter le danger sur sa droite. Son seul recours était l’armée. Elle envoya un jeune général au passé jacobin, Bonaparte, pour mater l’émeute royaliste. Deux à trois cents personnes furent tuées au cours des fusillades d’octobre 1795 (13 Vendémiaire), mais la répression fut ensuite beaucoup plus modérée qu’après l’insurrection de Prairial.

Par une nouvelle Constitution les « honnêtes hommes », comme s’appelaient les bourgeois aisés, cherchèrent encore et toujours la stabilité. Ils confièrent l’exécutif à un Directoire de cinq personnes et scindèrent la Convention en deux Assemblées : le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens. C’était la démocratie à l’usage exclusif des notables, des propriétaires et des hommes d’affaires. Mais le système demeurait instable, il n’était pas à l’abri d’une utilisation à leur profit par les royalistes, et de l’autre côté, si le mouvement populaire avait été brisé, les idées démocratiques renaissaient sans cesse devant les injustices et la misère dont la population tenait le Directoire pour entièrement responsable.

Ainsi, l’agitation démocratique des Jacobins reprenait. Un regroupement de toutes les tendances anti-thermidoriennes s’opérait au sein du Club du Panthéon. Une fois de plus, le Directoire fit appel à Bonaparte pour en assurer la fermeture manu militari (27 février 1796).

Une poignée de militants autour de Babeuf commençait à dégager de nouvelles leçons du recul de la révolution depuis Thermidor.

Ils s’efforçaient de construire la direction qui avait manqué aux combattants de Prairial. Avant d’être pourchassé par la police, Babeuf avait écrit dans son journal, Le Tribun du Peuple : « Qu’est-ce qu’une révolution politique en général ? Qu’est-ce en particulier que la Révolution française ? Une guerre déclarée entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres » . Babeuf et ses amis en étaient arrivés à la conclusion que seule la « communauté des biens et des travaux » pouvait garantir l’ « égalité de fait » .

La propagande babouviste se propageait parmi les ouvriers et les soldats au travers de brochures et de tout un réseau de sympathisants s’étendant à la province. Des bataillons gagnés aux idées de Babeuf furent dissous ou mutés aux frontières. Les « Egaux », comme Babeuf et ses amis se nommaient, furent pour la plupart arrêtés en mai 1796. Babeuf fut guillotiné en 1797. Dans la conscience de la bourgeoisie, à la haine des « bras nus » s’ajouterait dès lors le spectre du communisme.

En fait, les institutions mises en place par le Directoire favorisaient davantage la progression des royalistes qu’elles ne garantissaient le maintien de la République ; les royalistes grâce à leurs succès électoraux prenaient de plus en plus le contrôle des Assemblées ; et, en septembre 1797 (18 Fructidor), il fallut à nouveau recourir à un général pour mater une tentative de coup de force royaliste.

Décidément, la bourgeoisie devait mettre bien à mal sa propre démocratie parlementaire déjà fort restreinte, pour ne pas retomber dans l’ornière de l’ancien régime. Le gouvernement faisait souvent appel aux généraux pour le sauver, un jour du péril sans-culotte, un autre du péril royaliste. Rien d’étonnant à ce que l’un d’eux finît pas s’emparer du pouvoir et écarter ce Directoire importun et incapable d’assurer la fameuse stabilité politique et sociale à laquelle aspirait la bourgeoisie depuis Thermidor. Le 18 Brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte la délivra du souci de diriger son propre État.

En fin de compte, la bourgeoisie française ne devait résoudre son problème qu’en en arrivant, à travers le Consulat et l’Empire, à mettre en place un système qui, tout en imitant les formes de l’ancien régime, sauvegarderait et consoliderait tout ce qui pour les possédants constituait les acquis de la révolution.

La Révolution française et la naissance de l’Europe moderne

Si la Révolution était terminée en France, elle allait poursuivre sa course à l’échelle européenne, par l’action des masses de soldats déterminés à abattre tous les tyrans. L’Europe des monarques ne considéra pas Napoléon autrement que comme un « Robespierre à cheval », selon le mot de Madame de Staël. L’Europe de l’ancien régime n’avait pas tort. Du Sud de l’Italie jusqu’aux bords de la Vistule, les armées napoléoniennes ont introduit le Code civil. Et cela signifiait la suppression des particularismes archaïques, l’égalité civique, l’abolition du servage et assez souvent la suppression des redevances féodales. Sous ce rapport, la France issue de la Révolution fut vraiment le mauvais exemple qu’il fallait écraser du point de vue des forces sociales les plus rétrogrades.

Elle réussit à façonner durablement une partie de l’Europe à son image : l’Italie du Nord, l’Allemagne des bords du Rhin et les Provinces Unies. Ainsi le terrain y fut déblayé pour l’essor ultérieur du capitalisme industriel. Mais y compris les États monarchiques qui résistèrent à l’emprise de l’État français, furent atteints plus ou moins profondément. La Prusse s’efforça de neutraliser l’influence de la Révolution française en procédant à plusieurs reprises à des réformes politiques et sociales. Par contre-coup, l’État et la société prussienne se modernisèrent partiellement.

Même la vieille Russie tsariste, rempart le plus solide des forces sociales les plus arriérées, fut touchée d’une certaine façon. Le choc avec l’armée napoléonienne révéla des idées nouvelles et des comportements sociaux inconnus aux officiers et aux soldats russes.

Certes, l’idéal cosmopolite des philosophes des Lumières fut bafoué, piétiné par le nationalisme du Directoire et de Napoléon. Mais la Révolution avait ébranlé le vieux monde en profondeur et pour longtemps. Tous les hommes qui, en Europe comme bientôt en Amérique latine, luttèrent pour leur émancipation et voulurent renverser leurs oppresseurs, trouvèrent dans la Révolution française des idées et un drapeau.

Aucun domaine ne resta à l’écart. L’ébranlement révolutionnaire renouvela la culture européenne et la porta vers de nouveaux sommets.

La Révolution fut porteuse d’une nouvelle civilisation. Elle stimula le développement des sciences et de leurs applications. L’unification des poids et des mesures, par exemple, fut révélatrice de cette volonté de rationaliser la vie économique et sociale, d’introduire des conventions facilitant les échanges entre les hommes.

Alors, certains apôtres actuels du libéralisme sont bien dérisoires, quand ils s’interrogent gravement et sottement sur le « coût » d’une révolution qui, en renversant bien des obstacles sociaux, a permis un essor inouï de l’économie européenne ; ou quand ils se disent « horrifiés » par ce qu’ils appellent « le dérapage » de 1793.

Car le monde dont ils profitent - et le maigre stock d’idées dont ils se glorifient - font entièrement partie de l’héritage de cette révolution. Ils ont honte du passé de leur classe et se détourne avec un certain dégoût de cette révolution bourgeoise qui ne put vaincre que grâce à l’intervention vigoureuse des masses populaires !

De ce point de vue, Jean Jaurès n’avait pas tort de dire qu’ « il n’y a rien sous le soleil qui appartienne en propre à la bourgeoisie, pas même SA révolution » .

L’actualité de la Révolution française : celle de la révolution tout court

Mais nous pouvons aussi le comprendre dans un autre sens. A savoir que désormais, la Révolution française n’a plus d’enseignements à apporter qu’à la classe ouvrière. Pour les bourgeois elle n’est plus qu’un prétexte à commémoration insipide. Pour les travailleurs, elle peut être une source d’inspiration pour leurs combats futurs. Elle peut enrichir leur imagination politique et même d’une certaine façon leur indiquer la voie à suivre pour prendre en mains les destinées de la société.

Bien sûr le prolétariat de notre temps est dans une position radicalement différente de la bourgeoisie d’avant 1789. Celle-là avait progressé sur une longue période. Avant même d’être entraînée dans le tourbillon révolutionnaire, elle occupait déjà des positions essentielles dans la société. La Révolution fut un puissant accélérateur qui lui permit d’arracher celles qu’elle ne détenait pas encore. Indépendamment de sa cohésion et de sa conscience, la bourgeoisie était une classe dominante avant 1789, profondément enracinée par le seul poids de sa richesse. Comme la classe ouvrière est une classe exploitée, elle ne sera jamais dans une position analogue. Son poids social n’est pas dû à ses richesses, mais au fait que c’est elle qui les crée toutes.

Mais tout de même, la bourgeoisie disposait d’autres atouts qui méritent l’attention. Cette classe était persuadée d’être la future maîtresse du monde.

Les meilleurs de ses penseurs étaient ouverts sur l’Europe entière et leur curiosité était sans limite. Une classe montante, prétendant transformer toute la société, se devait d’avoir des porte-parole affranchis des préjugés, des mesquineries et des étroitesses des bourgeois pris comme individus. D’autre part, leur cosmopolitisme correspondait au fait que la bourgeoise était une classe montante à l’échelle européenne.

Parce que la bourgeoisie avait une grande confiance en son destin, parce qu’elle était effectivement à cette époque porteuse de l’avenir de la société, elle pouvait et elle devait prétendre représenter les intérêts de toute l’humanité. Cela même donnait l’audace à ses représentants les plus talentueux de tenir les frontières pour réalités négligeables, de dénoncer toutes les tares de l’ancien régime et d’indiquer toutes les chaînes morales et matérielles qu’il fallait briser.

Il y avait là un fil conducteur pour l’aile la plus radicale de la bourgeoisie. Dans le feu des événements, elle présenta la Révolution aux couches populaires comme une entreprise concrète, nécessaire, de libération universelle de l’humanité.

A son apogée la révolution fut prise dans cette contradiction : elle se voulait démocratique et universelle et finalement travaillait à asseoir les intérêts égoïstes de la seule bourgeoisie française. Ce qu’accomplirent certains dirigeants de la révolution, dans les années 1792-1793, est révélateur de ce qui a fait la grandeur de leur action, mais aussi de ses limites de classe. Carnot fut l’organisateur de la levée en masse. Il fit sortir des rangs de nouveaux généraux comme Jourdan, comme Hoche, comme Bonaparte. Grâce à cela et à l’apport populaire dans les armées, Carnot put concevoir une nouvelle tactique donnant une cohésion, une rapidité de mouvement et une force d’attaque qui assura aux armées républicaines la victoire. Plus tard Napoléon se contenta de perfectionner ces armées aguerries dont il avait hérité de la République de l’An II.

De son côté Cambon, le trésorier intraitable de la révolution, prit les mesures les plus audacieuses pour gagner la guerre révolutionnaire : en s’en prenant aux fournisseurs qui voulaient s’enrichir sur le dos des armées, en instaurant une réforme agraire dans les pays conquis et en y appelant les sans-culottes à participer activement à toute l’administration. Six mois plus tard, Robespierre supprimait cette mesure selon le principe bien bourgeois du chacun chez soi, chacun pour soi, tournant le dos au principe du caractère universel de la Révolution.

Aujourd’hui, seule la classe ouvrière peut reprendre le flambeau d’une révolution débordant le cadre étroitement national, appelant les exploités et les opprimés de tous les pays à se battre pour leur émancipation.

Mais elle ne révolutionnera la société capitaliste que si elle se présente comme représentante des intérêts de toute l’humanité. Et, dans son cas, cela n’aura plus du tout le caractère abstrait et illusoire de l’idéologie jacobine. Cela bien sûr demandera aux travailleurs ne serait-ce qu’une partie de la confiance en soi et la conscience de classe de la bourgeoisie au 18e siècle. C’est sur ce terrain que se jouera l’avenir du prolétariat et par conséquent celui de l’humanité.

Comparativement, la classe ouvrière dispose d’atouts énormes que n’avait pas la bourgeoisie. Elle est une classe numériquement considérable et existant à l’échelle de la planète. Dès qu’elle se mettra en mouvement, aucun intérêt particulier ne l’obligera à composer avec d’autres classes sociales ; aucune peur sociale d’être débordée, ne l’amènera à ralentir ou à stopper la marche de sa révolution avant l’accomplissement total de son programme.

Babeuf et ses compagnons s’étaient exclamés dans leur Manifeste des Egaux : « Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés. »

Ce qui n’était que le cri d’une poignée d’hommes au soir de la Révolution française sera la tâche primordiale de millions de travailleurs du monde entier dans la future révolution.

ANNEXE

Vendéens et Chouans contre la Révolution

Dans les départements de l’Ouest, les prêtres dits réfractaires étaient particulièrement nombreux et leur propagande contre-révolutionnaire intense. Mais, en fait, c’est lorsque la Convention voulut en mars 1793 réquisitionner les paysans pour la guerre que ceux-ci se soulevèrent en masse, en se réclamant de dieu et du roi.

Il y avait certes un grand nombre de paysans, de diverses régions, qui s’étaient engagés comme volontaires dans les armées de la République. Ces paysans se faisaient une gloire de défendre la Révolution qui les avait libérés du joug de l’ancien régime, qui les avait ouverts aux idéaux de liberté, d’égalité, à la notion de l’intérêt général. Les paysans qui se soulevèrent contre la République, eux, étaient sans aucun doute arriérés, tout imprégnés de préjugés religieux.

Mais il y avait un autre élément dans leur réaction : c’était aussi une réaction contre les bourgeois des villes qui avaient raflé - comme c’était la règle générale - la plus grande et la meilleure partie des biens nationaux lors des ventes aux enchères.

L’amour de dieu et du roi n’était pas le seul moteur de leur soulèvement.

Les dirigeants jacobins eurent vis-à-vis du soulèvement vendéen et de la chouannerie le mépris que peuvent avoir des bourgeois pour des gens du peuple incultes. A aucun moment on ne sent dans leur politique ce souci permanent d’essayer de gagner les troupes que l’adversaire peut recruter dans les masses populaires qui caractérisera, un siècle et demi plus tard, la Révolution russe.

Leur réaction fut de recourir à la répression systématique. C’est ainsi que Barère donna l’ordre le 1er octobre 1793 d’avoir détruit la Vendée avant le 20...

Avec le même état d’esprit, Collot d’Herbois, qui réprimait le soulèvement de Lyon, proposa de disperser les soixante mille ouvriers lyonnais à travers la France parce que, selon lui, ils ne seraient jamais révolutionnaires.

Repères chronologiques

1788

  • 16 août : Le Trésor étant vide, la monarchie suspend ses paiements.
  • 25 septembre : Le Parlement de Paris décide la convocation des États généraux.

1789

  • Février : Début des assemblées pour désigner délégués et députés, et de la rédaction des cahiers de doléances (environ cinquante mille).
  • Début des révoltes paysannes.
  • Mars-avril : Emeutes de la faim dans de nombreuses villes.
  • 5 mai : Séance d’ouverture des États généraux.
  • 17 juin : Le Tiers État se constitue en Assemblée nationale.
  • 20 juin : Serment de la salle du Jeu de Paume.
  • L’Assemblée nationale se proclame Assemblée Constituante (9 juillet 1789-30 septembre 1791)
  • 12-14 juillet : Insurrection à Paris, qui aboutit à la prise de la Bastille.
  • 17 juillet : Louis XVI reconnaît le nouveau maire de Paris et la Garde nationale.
  • Juillet-Août : Soulèvement des campagnes ( « Grande peur » ).
  • Nuit du 4 au 5 août L’Assemblée vote l’égalité fiscale, l’abolition des servitudes personnelles et le rachat des droits féodaux.
  • 26 août : Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
  • 5-6 octobre : Les femmes de la Halle et des faubourgs vont chercher le roi à Versailles et le ramènent au château des Tuileries.
  • 21 octobre : L’Assemblée vote la loi martiale contre les attroupements.

1790

  • 8 mars : Sur proposition de Barnave, l’esclavage est maintenu dans les colonies françaises.
  • 12 juillet : Constitution civile du clergé.
  • 14 juillet : « Fête de la Fédération » au Champ de Mars.
  • 27 juillet : La Révolution commence à inquiéter le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche (Traité de Reichenbach).
  • 9 août : La garnison de Nancy se mutine contre les officiers.
  • 31 août : Bouillé massacre la population et les soldats à Nancy
  • 25 novembre : Soulèvement des esclaves noirs à Saint-Domingue.

1791

  • 14 juin : Loi Le Chapelier.
  • 21 juin : Louis XVI tente de s’enfuir. Il est arrêté à Varennes.
  • 17 juillet : Fusillade du Champ de Mars.
  • 22 août : Début de la grande insurrection des esclaves à Saint-Domingue sous la direction de Toussaint Louverture.
  • L’Assemblée Législative succède à la Constituante (1er octobre 1791-10 août 1792)

1792

  • 20 avril : Déclaration de guerre à l’Autriche.
  • 20 juin : Les sans-culottes envahissent les Tuileries.
  • 11 juillet : Devant la menace d’invasion par les armées coalisées de Prusse et d’Autriche, la patrie est proclamée en danger.
  • 27-28 juillet : 47 des 48 sections de Paris réclament la déchéance du roi.
  • 10 août : L’insurrection populaire s’empare des Tuileries. le roi est suspendu. L’élection d’une Convention est décidée.
  • 23 août : Les Prussiens prennent Longwy.
  • 30 août : Verdun est assiégée.
  • 2 au 5 septembre : Massacre des prisonniers à Paris, puis en province.
  • 20 septembre : Les Prussiens sont arrêtés à Valmy.
  • 21 Septembre : La Convention se réunit et décrète la monarchie abolie.
  • 22 septembre : Les actes publics sont datés de l’An I de la République.
  • La Convention : 22 septembre 1792 - 1er novembre 1795
  • Convention girondine

  • 6 novembre : Victoire de Jemmapes sur les Autrichiens.

1793

  • 21 janvier : Exécution de Louis XVI.
  • 1er février : Déclaration de la guerre à l’Angleterre et à la Hollande.
  • 23-24 février : La Convention décide la levée en masse de trois cent mille hommes.
  • Début mars : Opposition à cette levée en Vendée : Cholet se révolte.
  • 25 mars : Alliance entre la Russie et la Grande-Bretagne contre la France.
  • 3 avril : Dumouriez convaincu de trahison est décrété hors-la-loi.
  • 6 avril : E : lissement d’un Comité de Salut Public.
  • 8 avril : Conférence entre la Grande-Bretagne, la Hollande, la Prusse et l’Autriche : la France doit devenir « un néant politique ».
  • 31 mai-2 juin : Insurrection à Paris. Arrestation de 29 députés girondins.
  • Convention montagnarde

  • 27 juillet : Robespierre entre dans le Comité de Salut Public.
  • 23 août : La Convention décrète la levée en masse réclamée par les sans-culottes.
  • 4-5 septembre : Rassemblements d’ouvriers et de sans-culottes à Paris devant l’Hôtel de Ville et la Convention, réclamant du pain et des mesures d’exception.
  • 11 et 29 septembre : Prix maximum des grains et de toutes les denrées de première nécessité pour tout le pays.
  • 17 septembre : Loi des suspects.
  • 16 octobre : Victoire de Wattignies sur les Autrichiens.
  • 17 octobre : Victoire de Kléber et Marceau sur les Vendéens à Cholet.
  • 30 octobre : Interdiction des clubs ou sociétés politiques de femmes.
  • 31 octobre : La plupart des députés girondins arrêtés le 2 juin sont guillotinés.

1794

  • 4 février : Suppression de l’esclavage à Saint-Domingue et la Guadeloupe.
  • 10 février : Jacques Roux se suicide dans sa prison.
  • 24 mars : Exécution des Hébertistes arrêtés depuis le 13.
  • 5 avril : Exécution de Danton, Camille Desmoulins, etc.
  • 8 juin : Grande Fête à l’Être suprême organisée par Robespierre (il brûle la statue de l’athéisme).
  • 10 juin (22 Prairial) : Loi qui accélère la procédure du Tribunal révolutionnaire. Début de la « Grande Terreur ».
  • 26 juin : Victoire de Fleurus, qui libère le territoire français.
  • 27 juillet (9 Thermidor) : Chute de Robespierre, Couthon, Saint-Just, exécutés le 28.
  • Convention thermidorienne

  • 29 juillet : Exécution de 70 personnes de la Commune, aux cris de « A bas le maximum ! ».
  • 12 novembre : Fermeture du Club des Jacobins.
  • 24 décembre : La loi du maximum est abolie.

1795

  • 1er avril (12 Germinal An III)
  • et 20 mai (1er Prairial) : Derniers soulèvements populaires, sévèrement réprimés.
  • 4 mai, 5 juin : Massacres de Jacobins à Lyon et Marseille.
  • 5 octobre
  • (13 Vendémiaire) : répression anti-royaliste à l’église Saint-Roch.
  • Le Directoire (2 - 3 novembre 1795-10 novembre 1799)

1796

  • 27-28 février : Fermeture du Club du Panthéon (partisans de Babeuf).
  • 11 avril : Début de la campagne d’Italie.
  • 15-17 novembre : Victoire du général Bonaparte à Arcole.

1797

  • 27 mai : Exécution de Babeuf.
  • 4 - 5 septembre
  • (18 Fructidor An V) : Répression anti-royaliste par le Directoire.

1798

  • 1er juillet : Bonaparte devant Alexandrie. Début de l’expédition d’Egypte.
  • 5 septembre : Service militaire obligatoire d’une durée de cinq ans (Loi Jourdan).

1799

  • 9-10 novembre (18-19 Brumaire An VIII) : Coup d’État de Bonaparte contre le Directoire. Le régime du Consulat commence.

 
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