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Texte intégral de l'exposé n°125 du 4 avril 2011
Aux origines, lointaines et proches, de la révolte des peuples arabes
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Introduction

Un vent de révolte souffle dans les pays arabes. Ce vent est parti de Tunisie, quand Mohamed Bouazizi, ce jeune chômeur diplômé, qui vendait des fruits et légumes à la sauvette, bousculé et molesté par la police, en s’immolant par le feu, a crié son désespoir face à une société qui l’empêchait même… de vendre des fruits ! Cela a provoqué la colère de toute la population de Sidi Bouzid, et bientôt la révolte s’est étendue face à un régime honni, qui a tant emprisonné et torturé.
La rage a pris le pas sur des décennies de peur et de résignation, et le vent de la révolte a soufflé à des degrés divers sur l’ensemble des peuples arabes, entraînant la chute de dictateurs qui semblaient indéboulonnables, comme Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte.
Ces peuples partagent aujourd’hui le même sort, le même sentiment d’injustice face à des régimes corrompus, face au chômage, au manque d’avenir. Mohamed Bouazizi était Tunisien, mais il aurait pu être égyptien, algérien, marocain ou jordanien. Oui, il y a un réveil des peuples arabes qui survient après des décennies d’humiliations, d’oppression coloniale, puis de régimes de dictature féroce soutenus par des pays impérialistes qui les ont maintenus dans le sous-développement. Les puissances occidentales ont aujourd’hui le cynisme de dénoncer ces régimes, alors même que nombre de responsables politiques français considèrent ces pays comme leur station d’hiver.

C’est ainsi que Michèle Alliot-Marie a passé ses vacances de Noël en Tunisie, François Fillon a fait le choix de l’Égypte, et Claude Guéant, lui, a préféré la Libye. Selon le Monde diplomatique, entre 2005 et 2010, le Maroc a enregistré plus de 400 séjours privés de ministres français. Alors autant dire que tous les dictateurs qui règnent sur l’autre rive de la Méditerranée sont leurs amis. Ils appartiennent au même monde, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles. Le fils de Kadhafi et le prince William, héritier de la couronne britannique sont, paraît-il, les meilleurs amis du monde.

Un monde où les frontières nationales ne font que dresser les peuples les uns contre les autres. Tout au long de leur histoire, les peuples arabes en ont fait l’amère expérience. Et à maintes reprises, au cours du siècle passé, les masses pauvres arabes eurent à se dresser à la fois contre ces divisions, créées par les puissances impérialistes, et contre l’oppression sociale et nationale qu’elles subissaient.

L’actualité nous ramène à ce passé pas si lointain, aux plaies encore douloureuses. A plusieurs reprises, dans les années 20, puis dans les années 30, puis encore après la Deuxième Guerre mondiale, les classes exploitées des pays arabes, en butte à l’oppression coloniale et sociale, se sont révoltées. A chaque fois, les révoltes se sont inter-influencées, d’un pays à l’autre.

C’est cette histoire que nous allons retracer ce soir, à partir de la fin du XIXème siècle.

Le déclin de l’Empire Ottoman

Le monde arabe s’étend de l’Asie à l’Afrique sur une surface de 13 millions de km2, l’équivalent de 25 fois la France. Il comprend une vingtaine de pays où vivent au total 250 millions de personnes. Cet espace va de la Mauritanie à l’ouest jusqu’à l’Irak à l’est, en passant par les pays du Maghreb, puis la Libye, l’Égypte, le Soudan, Djibouti, la Somalie, le Proche-Orient et toute la Péninsule arabique , où se situent l’Arabie saoudite, le Yémen et les émirats du Golfe. Chacun de ces États a ses particularités et son histoire, et si l’arabe est la langue largement dominante, d’autres langues comme le berbère sont toujours parlées par de nombreuses personnes en Afrique du Nord.

Dès le Moyen-âge, malgré la diversité religieuse et ethnique des peuples qui vivaient sous l’égide des califes qui se sont succédé, une unification culturelle s’était établie, fondée sur une religion nouvelle, l’islam, et surtout sur une langue commune, l’arabe. Dans ce vaste espace unifié qui regroupait des terres de vieille civilisation comme l’Égypte et la Mésopotamie, s’épanouit une civilisation originale, qui marqua l’histoire de l’humanité par le rôle qu’elle joua dans le développement des sciences, de la philosophie et des techniques.

Cette civilisation, qui avait elle-même puisé aux sources de la Grèce antique, féconda par la suite l’Europe du Moyen-âge.

Au XVIème siècle, l’ensemble des territoires arabes, à l’exception du Maroc, passèrent sous la domination des Turcs de l’Empire ottoman ou, si vous préférez, l’Empire turc. Chaque province avait une relative indépendance par rapport au Sultan qui siégeait à Istanbul, aucune frontière ne faisait entrave à la circulation des hommes, des idées et des marchandises. On pouvait par exemple aller d’Alger au Caire ou de la Mecque à Bagdad.

Jusqu’au milieu du XVIIIème siècle, les pays européens et l’Empire ottoman avaient des niveaux de développement similaires. Mais à la fin du XVIIIème, alors qu’en Europe la bourgeoisie accédait au rang de classe dominante, et développait le capitalisme sur les ruines de la société féodale, l’Empire Ottoman stagnait, la bourgeoisie y était incapable, du fait de sa faiblesse, de la moindre transformation sociale.

La perte de l’Algérie et de la Tunisie

Affaibli, l’Empire ottoman devait faire face aux interventions des puissances européennes. Dès 1830, le roi de France chassait le Dey d’Alger et occupait le pays. Occupée, pillée, l’Algérie a été colonisée durant 130 longues années.

La Tunisie, elle, était convoitée à la fois par l’Italie et la France.
Le Bey de Tunis contracta un emprunt auprès des banques françaises, puis un deuxième, puis un troisième, et bientôt ce fut la banqueroute. En 1872, la Tunisie passa sous le contrôle financier de la France, de l’Italie et de la Grande Bretagne, et leurs capitaux s’investissaient dans l’exploitation des mines de phosphates. Dix ans plus tard, les troupes françaises débarquaient, le pays était transformé en protectorat. Ainsi avant 1914, la France avait ravi aux Ottomans leur contrôle sur deux pays du Maghreb. Elle s’intéressait aussi de près au Maroc et à l’Égypte.

L’Égypte : tentative de développement national

En 1840, Mohammed Ali, gouverneur d’Égypte devenu vice-roi, voulut faire de l’Égypte un État moderne et indépendant. Il réorganisa l’armée et créa une imprimerie d’État. Il instaura un nouveau code foncier qui favorisait la grande propriété. Sur certaines terres, l’État imposait les cultures du sucre, du coton, et assurait également la commercialisation de la récolte. Une industrialisation de l’Égypte s’amorça dans les secteurs de l’armement et du textile. Le télégraphe, la poste, le chemin de fer faisaient entrer le pays dans l’ère moderne.

Le percement du canal de Suez, qui permettait de relier la Méditerranée à l’océan Indien via la mer Rouge, semblait couronner cet effort de modernisation, et laissait espérer que sans doute l’Égypte allait combler le retard accumulé sur l’Europe. Mais en inondant l’Égypte de leurs capitaux, les banques européennes firent tomber le pays sous leur dépendance.

Les emprunts d’État constituaient à eux seuls 61 % de l’ensemble des placements étrangers. La France détenait 60 % de ces emprunts, surnommés avec mépris : « valeurs à turban ».

La France initia et porta le projet de construction du canal. Les travaux de terrassement furent assurés pour les quatre cinquièmes par des paysans égyptiens, au titre de la corvée. Les bénéfices réalisés par la France et la Grande-Bretagne étaient exportables et libres de toute taxe.

Lourdement endetté auprès des banques françaises et anglaises, l’État égyptien était déclaré en faillite en 1876, et bientôt placé sous la tutelle des puissances européennes. C’était une colonisation qui ne disait pas son nom.

Les Britanniques contrôlaient directement les finances du pays. Un Anglais occupait même le ministère des finances, et un Français celui des travaux publics. L’Égypte, qui avait assuré le percement du canal de Suez avec la sueur et le sang de ses paysans, fut contrainte de revendre ses parts aux Anglais et ne bénéficia pas de l’exploitation du canal.

Premier sentiment national

Cependant, l’Égypte avait envoyé dans les grandes écoles militaires d’Europe de jeunes officiers arabes, qui prirent ainsi contact avec les idées nouvelles.

En 1879, les jeunes officiers égyptiens se rebellèrent face à des mesures discriminatoires qui favorisaient les officiers d’origine européenne. Le colonel Urabi à la tête de la révolte devint très vite populaire. Paris et Londres envoyèrent leur flotte au large d’Alexandrie. Les troupes anglaises débarquèrent dans la région du canal, à Ismaïlia, et bombardèrent les positions égyptiennes.

Dans les campagnes, des colonnes de paysans se portèrent au secours d’Urabi, et en profitèrent pour s’attaquer aux usuriers et aux gros propriétaires terriens qui les opprimaient. Les quartiers populaires des villes arabes se révoltèrent. Face aux armes à feu ils se défendirent à l’aide de gourdins, de cailloux et d’armes blanches. La révolte fut brisée par l’armée.

Voilà une scène qui, d’un bout à l’autre du monde arabe, allait se reproduire fréquemment, d’autant que pour le malheur de ces peuples, on découvrait que le sous-sol de la région était gorgé de pétrole.
La situation des peuples arabes variait d’une province à l’autre au sein de l’Empire ottoman. Mais la lutte contre le pouvoir ottoman et contre les puissances impérialistes, allaient donner aux peuples arabes une conscience nationale arabe qu’ils n’avaient pas forcément jusqu’alors.
Cette aspiration à se libérer de la tutelle ottomane allait se heurter aux impérialistes européens, et en premier lieu britannique, qui considéraient cette région comme leur domaine privé.

Pour la Grande Bretagne, il était vital de contrôler les routes terrestres et les détroits qui menaient à son empire des Indes, comme les détroits d’Aden et d’Ormuz.

En plus de l’importance stratégique, la découverte du pétrole en Perse et en Irak décupla l’acharnement des Britanniques à contrôler la région. Ils signèrent des traités avec les émirats qui bordaient le Golfe, les transformant en protectorats, et créèrent des frontières là où il n’y en avait pas, comme par exemple celle du Koweït.

Les Britanniques contrôlaient depuis 1909 les gisements de Perse. Les convoitises et les rivalités entre les pays impérialistes furent encore aiguisées, quand on découvrit l’immensité des gisements de Mésopotamie.

Les rivalités impérialistes et la Première Guerre mondiale

Ces rivalités s’exprimaient aussi dans la construction de lignes de chemin fer. La ligne Beyrouth-Damas était aux mains de la France, tandis que les Britanniques détenaient une partie du réseau de la Turquie. Quant à l’Allemagne, elle obtint la concession pour construire une ligne reliant Berlin à Bagdad.

Les rivalités pour le partage du monde s’exacerbaient, elles allaient quitter l’arène économique pour se transformer en affrontement armé.

Quand en 1914, la guerre éclata, les dirigeants ottomans se rangèrent du côté de l’Allemagne.

La Grande-Bretagne fit alors le choix d’attiser le sentiment national arabe contre l’Empire ottoman.

Elle promettait ainsi au prince Hussein, chérif de la Mecque, la création d’un grand royaume arabe, qui devait englober tous les territoires à populations arabes. Les Britanniques utilisèrent à leur profit le nationalisme arabe, et la révolte fut déclenchée le 5 juin 1916, avec le soutien militaire français.

Voici ce qu’en disait l’officier britannique Thomas Edward Lawrence, immortalisé par le film Lawrence d’Arabie :

« N’étant pas tout à fait idiot, je pouvais voir que si nous gagnions la guerre, les promesses faites aux Arabes seraient lettre morte. Si j’avais été un conseiller honnête, j’aurais renvoyé mes hommes chez eux sans risquer leur vie pour si peu. Mais l’inspiration arabe était notre meilleure arme pour gagner la guerre d’Orient. Je les assurais donc que l’Angleterre tiendrait sa parole. Au lieu d’être fier de ce que nous réalisions, j’éprouvais une honte permanente et amère. »

Et en effet, les peuples arabes allaient apprendre à leurs dépens qu’avec les impérialistes, loyauté et amitié ne sont jamais sincères, et qu’aucune amitié ne résiste à leurs intérêts sonnants et trébuchants !

Les rivalités franco-britanniques

Pour autant, la guerre contre l’Allemagne n’effaçait pas la rivalité qui opposait les Français aux Britanniques. Le Moyen-Orient, en particulier les territoires arabes, a été l’objet de bien des marchandages dans lesquels la volonté des peuples arabes ne pesait pas lourd.

Pendant que des troupes arabes remontaient vers le nord de la Syrie, animées par l’espoir d’unifier leurs territoires, la France, la Grande-Bretagne et la Russie signaient en secret les accords Sykes-Picot, où la promesse d’un royaume arabe uni avait disparu.

La France revendiquait la Syrie, au nom de la défense des communautés chrétiennes qui peuplaient les montagnes du Liban depuis plus de deux mille ans.

Les accords Sykes-Picot réservaient à la Grande-Bretagne une « zone rouge » dans les régions de Bagdad et Bassora, et à la France une « zone bleue » en Syrie. Rouge et bleue, parce que c’étaient les couleurs des crayons qui avaient servi à tracer les frontières sur la carte. Ce fut un sacré charcutage !

L’Empire ottoman n’allait pas résister aux assauts conjugués de l’impérialisme, et de la révolte arabe. Le 30 septembre 1918 les armées arabes arrivaient à Damas. Le lendemain, les troupes britanniques pénétraient à leur tour dans la capitale et mettaient sur le trône le roi Hussein, le chérif de la Mecque. Mais ce royaume arabe allait être éphémère.

La fin de la Première Guerre mondiale

En effet, la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, que Lénine qualifiait de « repaire de brigands », en décida autrement.

Elle adopta le système des mandats pour les anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman. Les nations avancées d’Europe étaient ainsi censées guider vers la maturité politique et l’indépendance, des peuples considérés comme moins avancés. Selon les brigands impérialistes, les peuples arabes n’étaient pas aptes à s’administrer eux-mêmes !

La Société des Nations accordait à la France la Syrie et le Liban. La Grande Bretagne confirmait son protectorat sur l’Egypte et recevait les territoires qui forment aujourd’hui, Israël, la Palestine, la Jordanie et l’Irak. La France avait dû renoncer à ses ambitions sur la région de Mossoul, que les Anglais refusaient de lâcher à cause de son pétrole. En guise de compensation, la France reçut les parts allemandes dans les compagnies de pétrole de Mossoul.

Des frontières nouvelles divisaient désormais les peuples arabes.
Avant 1918, l’Irak, la Syrie, le Liban ou la Jordanie n’existaient pas en tant que pays. L’Empire ottoman était composé de provinces, province de Bagdad, province d’Alep, de Damas ou de Bassora ; il n’y avait pas de frontière entre la Syrie et l’Irak par exemple. Ce découpage désorganisait des circuits d’échanges économiques et sociaux séculaires. Ainsi, Damas était coupée de Beyrouth, son débouché naturel sur la Méditerranée. Alep, un des plus vieux carrefours des routes terrestres de la région, se trouvait amputée de ses liens avec l’Anatolie.

Tous ces accords se faisaient sur le dos des peuples. Un vaste État arabe unifié aurait été indéniablement un progrès, même réalisé dans un cadre bourgeois. Mais exploiter les richesses de la région impliquait pour l’impérialisme d’empêcher à tout prix l’existence d’un tel État. Aussi les Anglais et les Français mirent en place, de façon systématique et cynique, un découpage qui flattait les particularismes ethniques ou religieux. Ce morcellement constituait un facteur de division pour les peuples arabes, et un frein à leur émancipation.

Mais dans cet après-guerre, les peuples n’avaient pas dit leur dernier mot.

La révolution russe

La guerre, pour reprendre l’expression de Lénine, avait été un formidable accélérateur de l’histoire.

La vague révolutionnaire, partie en février 1917 de la Russie tsariste arriérée, allait déferler dans toute l’Europe. La révolution d’Octobre ébranla le monde. Pour la première fois dans l’histoire, un gouvernement ouvrier exerçait le pouvoir, en s’appuyant sur l’initiative et la participation active des masses pauvres, ouvrières et paysannes.
Le pouvoir soviétique dénonça et publia tous les traités secrets. Il reconnut le droit à l’indépendance pour toutes les nationalités que les Tsars avaient jusqu’alors opprimées.

La Russie révolutionnaire, encerclée par les armées impérialistes, résista par une lutte acharnée. Et finalement les impérialistes furent obligés de battre en retraite. Les bolcheviks espéraient que la révolution s’étendrait aux autres pays d’Europe. Aussi, en pleine guerre civile, ils mirent tout en œuvre pour aider à la formation d’une nouvelle Internationale ouvrière.

Si la Russie révolutionnaire provoquait la haine des possédants, elle suscitait un immense espoir parmi les prolétaires et les masses pauvres en butte à l’oppression impérialiste et coloniale.

Quelle force était en mesure d’exprimer le sentiment national ?
Et justement, dans cette période d’après guerre, les territoires arabes furent le théâtre, eux aussi, d’une vague de contestation sociale et nationale.

Leur révolte était le produit à la fois de l’oppression nationale par les Européens, et de l’oppression sociale, par les grands propriétaires fonciers, et les patrons des usines qui les exploitaient.

Les classes possédantes souffraient elles aussi de l’oppression nationale, les officiers arabes n’appréciaient pas beaucoup d’être commandés par des étrangers. Mais les classes dirigeantes arabes profitaient et s’accommodaient tout à fait de l’exploitation des paysans et des ouvriers. Elles voulaient simplement chasser les étrangers pour avoir tous les pouvoirs.

Autant dire que le sentiment national des masses pauvres est bien différent du nationalisme de la bourgeoisie.

Dans la période qui s’ouvrait, ces masses pauvres allaient faire irruption de façon répétée sur la scène sociale.

Quels étaient les choix politiques qui s’offraient à elles ?

Au nom de la lutte contre les Européens, au nom de l’unité, allaient-elles combattre derrière la bourgeoisie ? Ou allaient-elles combattre sous leur propre drapeau, pour leurs intérêts de classe ?

Cette question s’est posée pour chaque vague de luttes : dans les années 20, puis dans les années 30, et enfin lors de la révolte coloniale qui secoua le monde après la deuxième guerre mondiale.

L’Internationale communiste accordait une grande importance aux luttes d’émancipation nationale.

Lénine traçait une politique pour les militants communistes dans les colonies. Le prolétariat y était naissant, minoritaire certes, mais c’était lui l’avenir. Pour les dirigeants bolcheviks, Lénine et Trotski, les partis communistes des colonies devaient être en pointe dans la lutte contre les colonisateurs, soutenir le cas échéant des partis bourgeois révolutionnaires, mais à la condition que les communistes arborent leur propre drapeau, leur programme, et préservent l’indépendance politique du prolétariat.

L’Internationale communiste dans les années 20 n’avait cependant pas encore les éléments humains en nombre suffisant pour mener une telle politique.

Des groupes communistes, de plus ou moins grande importance, se formèrent dans les années qui suivirent la guerre. Les idées communistes empruntèrent des circuits parfois détournés, pour arriver dans les pays arabes. À Jaffa, ce furent des militants juifs de Pologne, d’Ukraine et de Russie qui créèrent le Parti communiste de Palestine. À Alexandrie, en Égypte, le premier groupe de sympathisants communistes comptait 25 membres, deux Arabes, trois juifs, un Italien, et une majorité de Grecs.

Ils étaient peu nombreux, mais les polices britannique et française les surveillaient de près, conscients qu’ils pouvaient devenir très rapidement une force.

En 1919 en Égypte, les Britanniques obtinrent du Grand Mufti (un haut-dignitaire religieux), une fatwa contre le bolchevisme.

Mais malgré la fatwa, un observateur raconte : « les nouvelles des victoires des bolcheviks en Russie et en Asie provoquaient la joie dans toutes les classes de la société égyptienne ».

Révolte en Égypte en 1919

C’est d’Égypte qu’allait partir la révolte. La guerre avait transformé le pays. Pour répondre à la demande des pays en guerre, l’Égypte s’était industrialisée, et avait développé les secteurs du textile, de la production de sucre, de cigarettes. Le nombre de cheminots avait été multiplié par quatre. Un prolétariat s’était rapidement constitué. Dans les campagnes, les réquisitions de céréales, de coton et de bétail, imposées par les Britanniques, furent durement ressenties. Les hommes aussi furent réquisitionnés. Plus de 200 000 paysans avaient été arrachés à leur campagne pour être incorporés dans l’armée, et une fraction avait même suivi les armées britanniques jusque sur les fronts de la Somme et des Flandres. Mais avec la fin de la guerre, les usines s’étaient vidées, le chômage avait explosé, et le mécontentement touchait l’ensemble des classes populaires.
Des parlementaires du parti Wafd, qui représentait la bourgeoisie égyptienne, pensaient que le moment était venu de s’affranchir de la tutelle européenne.

Ils furent encouragés par une déclaration des Français et des Britanniques, qui s’engageaient sans complexe à soutenir : « L’émancipation complète et définitive des peuples si longtemps opprimés par les Turcs »

Les parlementaires égyptiens prirent cette déclaration pour argent comptant, et demandèrent à être reçus, pour plaider la cause de l’indépendance devant la Conférence de la paix qui devait se tenir à Paris. Leur leader, Saad Zaghloul, fut aussitôt arrêté, et exilé manu militari. Quand la nouvelle arriva au Caire, elle déclencha une révolte générale, qui dura toute l’année 1919.

Des manifestations d’étudiants, de fonctionnaires, d’artisans et d’ouvriers des chemins de fer, s’étendirent en quelques jours à la plupart des grandes villes du pays. Le mouvement s’étendit aux campagnes, jusque là considérées comme le monde de la passivité et du fatalisme.

Sous la pression populaire, les Britanniques se résignèrent à mettre un terme au protectorat, et en 1922, l’Égypte accédait à une relative indépendance. Le roi Faruk se retrouvait à la tête d’une monarchie parlementaire, dans laquelle les Britanniques conservaient quand même les ministères des affaires étrangères et de la défense.
Cela dit, ce recul des Britanniques fit essaimer la révolte, à des degrés divers, dans les autres régions arabes.

Révolte à Damas

A Damas, le mouvement nationaliste s’était enrichi d’une nouvelle génération qui avait muri avec la guerre. On comptait parmi eux, des jeunes officiers irakiens, ainsi que de jeunes syriens issus des couches moyennes. Tous refusaient la mainmise de l’impérialisme, leur programme politique était le nationalisme arabe.

Un congrès arabe avait adopté en 1919 un programme revendiquait l’indépendance d’une fédération syrienne qui engloberait le Liban et la Palestine. Le prince arabe Fayçal devait prendre la tête de ce nouveau royaume indépendant. Les Arabes refusaient les mandats qui les plaçaient sous la dépendance franco-britannique. Mais la France entendait bien imposer son mandat sur la Syrie. Elle le fit en envoyant 70 000 soldats, et en bombardant Damas le 24 juillet 1920.

Ce jour-là, la France venait d’illustrer de quelle manière elle concevait son rôle de guide vers l’indépendance.

Par la suite, la France divisa la région en cinq entités distinctes : l’État indépendant de Damas, le gouvernement d’Alep, le territoire autonome des Alaouites, le djebel Druze autonome, et enfin l’État du Grand Liban.

Ce découpage favorisait les clientèles confessionnelles de la France, à commencer par la bourgeoisie chrétienne maronite. Ce choix de favoriser les chrétiens n’était pas nouveau. Dans ce but, la république laïque avait implanté 500 écoles religieuses françaises, qui scolarisaient 50 000 élèves en Syrie !

Dans cette région coexistaient une mosaïque de confessions, juifs, chrétiens jacobites, catholiques, orthodoxes et maronites. Parmi les musulmans, on comptait divers courants de l’islam, des sunnites, des chiites, et des druzes. Toutes ces populations arabes avaient vécu ensemble durant des siècles, mais les Français et les Britanniques allaient créer et attiser les divisions.

Les Français firent le choix de s’appuyer sur les chrétiens. Les Britanniques, quant à eux, jouèrent en Palestine la carte sioniste. Ils voyaient d’un bon œil la création d’un foyer de peuplement juif. Les conflits probables qui surgiraient inévitablement entre sionistes et Arabes leur donneraient un rôle d’arbitre.

L’Irak en insurrection

La révolte rebondit également en Irak, où coexistaient aussi de multiples minorités, juive, chrétienne, kurde et chiite. Cette région constituait pour les Britanniques un bastion avancé de la défense de leur Empire des Indes, et un élément clé du commerce maritime avec l’Extrême-Orient.

Et puis surtout, l’Irak, c’était d’importants gisements de pétrole, d’une grande qualité et facile à exploiter. L’ampleur des forces que les Britanniques déployèrent dans la région témoignait de l’importance qu’ils lui accordaient. Plus d’un million de soldats quadrillaient le territoire, pour une population de seulement 3 millions d’habitants ! Mais cela n’empêcha pas l’insurrection du peuple irakien, qui refusait d’être une colonie britannique.

En Irak, le mouvement communiste était embryonnaire, les idées communistes avaient été introduites par quelques individus. Tel cet étudiant qui se trouvait à Berlin en 1919, au moment où l’Allemagne se couvrait de conseils ouvriers. Ou ce tailleur itinérant, du nom de Piotr Vassili, qui avait vécu en Géorgie, et qui créa en l’espace d’une dizaine d’années, des cercles communistes dans toutes les villes où il était passé, comme Bagdad, Bassora et Nassyria. En Irak, la révolution russe avait eu un écho jusque dans les mosquées, au point que des oulémas eurent de vifs débats pour savoir si, oui ou non, le bolchevisme était compatible avec l’islam. Certains prirent contact avec les bolcheviks à Bakou en 1920, lors du Congrès des Peuples d’Orient organisé par l’Internationale communiste.

Mais ce furent surtout les révoltes d’Égypte et de Syrie qui encouragèrent la révolte en Irak.

La révolte se déclencha dans le moyen-Euphrate, lorsqu’un Cheikh fut arrêté pour avoir refusé de payer des taxes à l’État. La plupart des leaders nationalistes de Bagdad et des grandes villes furent incarcérés par les Anglais à la mi-août 1920. Mais face à la profondeur de la révolte, les Britanniques renoncèrent à gouverner directement l’Irak.
A la place, ils firent le choix de s’appuyer sur l’émir Fayçal, chassé de Syrie par les Français et exilé au bord d’un lac italien. Ils lui offraient de devenir roi d’une monarchie constitutionnelle en Irak, bien sûr sous tutelle britannique.

Il restait juste à concevoir une mise en scène susceptible de faire apparaître ce scénario britannique comme l’authentique vœu des populations locales. L’émir Fayçal se rendit à la Mecque, d’où il envoya un télégramme aux principaux notables d’Irak, dans lequel il acceptait, disait-il, de se mettre au service du peuple irakien.

Une monarchie constitutionnelle était proclamée le 11 juillet. Tout comme en Égypte, c’était une fiction d’indépendance qui préservait les intérêts britanniques. La Grande-Bretagne se réservait la défense aérienne du territoire, ainsi que le contrôle de la politique étrangère et des finances.

Le nouveau pouvoir irakien devait, en outre, prendre en charge 25 % de l’occupation militaire britannique. La population irakienne se sentait frustrée des bénéfices de la révolte de 1920, et rejetait le roi Fayçal, qui n’était à ses yeux rien d’autre qu’un fantoche à la solde de l’impérialisme.

Fayçal n’avait pas obtenu la Syrie, mais les découpages impérialistes profitèrent à son frère Abdallah, à qui on tailla sur mesure un royaume en Transjordanie. Quant à leur père, le fameux Hussein, chérif de la Mecque, le royaume d’Arabie lui échappa. En effet les Britanniques, pour s’imposer dans la péninsule arabique, avaient joué émir contre émir, et finalement choisi son rival Ibn Séoud.

Ce dernier unifia derrière lui la plupart des tribus arabes, avec comme objectif le contrôle de la péninsule et de la capitale religieuse de la Mecque. Il reconnaissait servilement toutes les frontières artificielles des nouveaux pays créées par les Britanniques. L’accès de l’Irak à la mer était amputé par la création du Koweït, qui ne lui laissait que quarante kilomètres de côtes, d’ailleurs impraticables.

Séoud s’était imposé par les armes certes, mais aussi par une politique matrimoniale très active, puisque pour soumettre les différentes tribus, il avait épousé pas moins de 200 femmes.

Autant dire que sa nombreuse descendance grevait lourdement le budget du royaume. Ne croyez pas que maintenir un train de vie de prince soit si facile, ses fins de mois étaient délicates et il était en quête permanente d’argent.

Les géologues britanniques qui avaient prospecté un peu partout autour du Golfe avaient décidé que Bahreïn et l’Arabie ne contenaient pas une goutte de pétrole.

Cela ne faisait évidemment pas les affaires de Séoud. Mais en 1932, un géologue américain découvrit des formations géologiques qui semblaient indiquer la présence de pétrole en quantités importantes. Séoud décida d’ouvrir les trois quarts de son territoire aux compagnies pétrolières. Les Britanniques, sceptiques sur la réalité de ces gisements, proposèrent avec beaucoup de mépris, de payer les concessions en… roupies indiennes !

Les Américains, conscients de l’immensité du gisement, proposèrent de payer en or et emportèrent le marché. Les États-Unis prenaient solidement pied dans la Péninsule arabique, qu’ils ne devaient plus quitter.

Bilan d’après guerre

Au bilan, dans les révoltes qui avaient secoué ces pays au sortir de la guerre, le sentiment national partagé par l’ensemble des populations arabes avait été le principal facteur de révolte.

Mais le prolétariat, qui avait participé à la révolte et combattu avec ses armes de classe, n’avait pas réussi à en prendre la tête.

Ce furent les brigands impérialistes qui poussèrent malgré eux les peuples arabes à vouloir s’unir. Par leurs méthodes communes d’oppression, ils éveillèrent un sentiment national arabe puissant, auquel s’identifièrent, y compris, des ethnies non arabes, comme les Berbères du Rif, les Druzes du Liban, ou les Kurdes du nord de l’Irak.
Au milieu des années 20, les puissances européennes eurent toutes les difficultés à se maintenir dans les pays arabes. Du Maroc à l’Irak, elles furent confrontées à une succession de révoltes.

Cette révolte se nourrissait de tout ce qui contestait la domination des impérialistes. Au Maroc, les Espagnols furent mis en échec par l’insurrection d’Abdelkrim, un chef de tribu berbère, qui parvint à créer dans le Rif un État indépendant de trois millions d’habitants. Cela suscita la ferveur et l’espoir d’un bout à l’autre du monde arabe. Il était donc possible à un peuple arabe de l’emporter face aux Européens !
L’insurrection marocaine effraya le gouvernement français, qui pressentait une possible contagion à ses colonies algérienne et tunisienne ainsi qu’en Syrie. Les combattants du Rif étaient animés de toute l’énergie d’un peuple qui refuse la soumission.

La France dut envoyer un corps expéditionnaire de 800 000 hommes, et employer l’artillerie lourde, pour réduire les 75 000 insurgés marocains.

Abdelkrim et ses troupes avaient été vaincus, mais en tenant tête farouchement à un des plus puissants impérialismes de la planète, ils avaient gagné pour toujours le cœur des masses arabes opprimées !
La révolte du Rif à peine écrasée, ce fut au tour des Arabes de Syrie de s’insurger.

Les troupes françaises, fortes de leur expérience coloniale au Maghreb, et à l’époque déjà très fières de leur fameux « savoir faire en matière de répression contre les Arabes ». Ils étaient arrivés en Syrie en terrain conquis. La population syrienne, qui avait rejeté l’occupation ottomane, se retrouvait avec des occupants encore plus arrogants.

C’est un militant expulsé d’Égypte, Fouad Chemali, qui fut en 1923 à l’origine du parti communiste du Liban et de Syrie. Ouvrier dans une usine de cigarettes à Beyrouth, il mit sur pied un syndicat, puis, en moins de deux ans, il parvint à organiser syndicalement des travailleurs de l’imprimerie, de la chaussure, de la restauration, des transports et du bâtiment. Avec une dizaine de camarades, il prit contact avec l’Internationale Communiste. Ils furent rejoints par des militants d’origine arménienne, qui avaient connu le mouvement ouvrier russe et côtoyé les bolcheviks. Les militants communistes de Syrie et du Liban étaient regroupés dans la même organisation, et dénonçaient la création artificielle des frontières qui séparaient la Syrie du Liban.
Ce tout jeune parti, composé essentiellement de travailleurs, publia le premier numéro de son journal en 1925. Au bout de cinq numéros, le parti et son journal étaient interdits, et la rédaction sous les verrous.
La répression et la brutalité de l’armée française excédèrent même les notables druzes, que la France avait pourtant flattés.

Au printemps 1925, une délégation de notables décida de protester auprès du haut-commissaire français à Damas. Ils furent tous arrêtés et déportés.

Ce fut le début de la révolte des Druzes, qui s’étendit à toute la Syrie. Les Français occupèrent Damas, mais la révolte continua à s’étendre, et gagna le Liban. A Beyrouth, une manifestation organisée par les communistes fut réprimée dans le sang.

La répression mit un terme à l’agitation, mais ce répit fut de courte durée.

En effet, en 1929 éclatait à Wall Street la crise économique la plus profonde que le monde ait connue. L’onde de choc s’étendit au monde entier. Pour y faire face, les bourgeoisies d’Europe multiplièrent les barrières douanières pour se protéger de leurs concurrentes, et se replièrent encore plus sur leur empire colonial. Et en même temps qu’elles mettaient au pas leur classe ouvrière, elles firent payer la crise au prix fort aux peuples colonisés, en aggravant l’exploitation des travailleurs dans les colonies.

La crise des années 1930, nouvelle vague de contestation dans le monde arabe

De fait, c’est dans le monde entier que les conditions de vie des classes ouvrières se dégradèrent brutalement. La crise, conjuguée à la victoire du nazisme en Allemagne, provoqua un sursaut du monde ouvrier : Grève générale et occupations d’usine en France, révolution ouvrière en Espagne, la domination de la bourgeoisie était ébranlée.

La crise provoqua aussi de nouvelles révoltes dans le monde arabe. Ces révoltes s’influencèrent les unes les autres, du Maghreb à l’Irak. Elles étaient à la fois le produit de la dégradation de la vie des classes populaires, et celui du sentiment anticolonial.

Le morcellement subi par les populations arabes renforçait leur
aspiration à l’unité, et à une nécessaire solidarité contre l’oppression commune.

Ce sentiment « panarabe » fut exprimé par des intellectuels bourgeois, qui cherchaient des solutions nationales et bourgeoises pour créer l’unité arabe.En même temps ils popularisaient dans leurs journaux les luttes des Marocains, celles des Arabes de Palestine, ou l’action de Messali Hadj en Algérie.

Mais la vague de révoltes des années 20 avait fait naître aussi, parmi les masses exploitées, le sentiment de faire partie d’une même collectivité d’opprimés.

En 1936, les classes populaires arabes firent irruption sur la scène politique. Le prolétariat connut ses premières grèves importantes, précédant même parfois les luttes ouvrières en Europe.

Le Front Populaire en France allait-il soutenir et mettre en œuvre l’indépendance tant espérée ? C’est l’espoir qu’avaient les populations des colonies françaises. Eh bien, ces espoirs furent vite déçus. Le parti socialiste, qui dirigeait le front populaire, n’avait pas du tout l’intention de mettre à mal les intérêts de la bourgeoisie française.

Quant au Parti communiste, qui soutenait le Front populaire, il n’était plus ni révolutionnaire, ni internationaliste : il était devenu un instrument docile au service de la bureaucratie stalinienne.
Staline s’était senti menacé par l’arrivée d’Hitler au pouvoir, aussi il avait noué des alliances avec les pays impérialistes opposés à l’Allemagne.

Dès lors les partis communistes se devaient de défendre leurs gouvernements, sous prétexte de défendre les démocraties contre le fascisme.

Ainsi en 1936 en France, le parti communiste mit tout son poids pour sauver l’ordre bourgeois, expliquant aux travailleurs « qu’il fallait savoir arrêter une grève lorsque les revendications avaient été satisfaites ». En Algérie, le Parti communiste algérien, composé essentiellement d’Européens, n’hésitait pas à écrire : « c’est faire le jeu du fascisme international que de se livrer à des provocations en réclamant l’indépendance ».

Mais malgré cela, la révolte explosa quand même !

En Tunisie, la montée ouvrière avait commencé bien avant 1936. Dans son roman La terre des passions brûlées, Béchir Khraïef raconte les conditions vécues par les villageoises et les villageois de Metlaoui, près de Gafsa, exploités dans les mines de phosphates. Ce roman décrit le racisme, les brimades exercés par l’encadrement européen, l’oppression des femmes mais aussi la prise de conscience des travailleurs, ainsi que leur première grève.

En 1936, une vague de grèves et de manifestations nationalistes déferla sur la Tunisie. La répression s’abattit aussitôt, en particulier sur les militants communistes.

Les syndicats réclamèrent que les accords Matignon soient aussi appliqués en Tunisie. Les grèves se généralisèrent dans le secteur du bâtiment, entraînant des milliers de travailleurs français et tunisiens qui luttaient côte à côte. En août 1936, face à la détermination du mouvement, l’application des accords Matignon fut arrachée. C’était une victoire pour tous les travailleurs de Tunisie.

En revanche, le gouvernement ne céda pas sur ce qui portait atteinte au pouvoir des colons. L’agitation ouvrière se poursuivit pendant deux ans dans les mines de phosphate et dans les chantiers, la répression fit des dizaines de morts.

L’incendie social se propagea du Maroc à l’Irak, en passant par l’Algérie, l’Égypte, la Syrie et la Palestine.

En 1936 en Syrie, une grève de 50 jours précéda de plusieurs mois celle des travailleurs de France. Partie de Damas, elle s’étendit à toutes les grandes villes du pays. Des manifestations de soutien eurent lieu au Liban. Le gouvernement français du Front populaire fut contraint d’ouvrir les négociations en vue de l’indépendance, mais la promesse de celle-ci ne fut accordée que sur le papier.

C’est sans doute en Palestine que la contestation fut la plus explosive. L’occupation britannique y était devenue insupportable. Les sionistes, protégés par les Anglais, achetaient des terres aux grands propriétaires fonciers arabes, chassant les Palestiniens qui y travaillaient. La multiplication des colonies juives attisait la colère.
Toute la population de Palestine se mit en mouvement. Les ouvriers cessèrent le travail, les commerçants baissèrent leur rideau. La population s’arma et affronta l’armée britannique dans des batailles rangées. La grève dura 6 mois, et fit plus de 200 morts et 800 blessés.
Dans les trois années qui suivirent, les campagnes entrèrent à leur tour en insurrection. La révolte palestinienne suscita la sympathie de tous les peuples arabes de la région. Des jeunes Égyptiens, Syriens, Jordaniens affluèrent en Palestine et se portèrent volontaires pour prêter main forte aux Palestiniens. Ils se heurtèrent aux Anglais mais aussi aux milices de défense juives. Les Britanniques durent aligner 30 000 soldats pour venir à bout de la révolte. Mais leur objectif était atteint : si leur politique avait contribué à renforcer un sentiment national arabe, elle avait aussi réussi à creuser un fossé entre les populations arabe et juive.

Contestés en Palestine, les Britanniques le furent aussi en Irak. Le régime du roi Fayçal, qu’ils soutenaient, fut menacé par des révoltes ouvrières et paysannes. Les salaires des cheminots et des travailleurs du pétrole avaient chuté brutalement, et la paupérisation des masses paysannes ne cessait de s’aggraver. De plus, la nouvelle loi sur la conscription les astreignait au service militaire, servitude que jamais personne ne leur avait imposée.

Malgré l’envoi de troupes de plus en plus nombreuses, la contestation s’étendit, et les révoltés forcèrent le gouvernement à démissionner.
A la fin de l’année 1936, un officier hostile à la monarchie de Fayçal organisa un coup d’État militaire. Le roi demeura, mais l’armée forma un nouveau gouvernement auquel était associé le Parti du Peuple, parti nationaliste créé par un groupe d’étudiants durant la grève.
Ce ravalement de façade, au lieu d’arrêter le mouvement, l’amplifia. En mars 1937, des grèves ouvrières paralysèrent le port de Bagdad, et s’étendirent aux champs pétrolifères au nord du pays.

Les stations de forage et de pompage, le barrage de Kut, les ateliers ferroviaires de Bagdad, les usines textiles, et même une base militaire furent touchés. C’était la première grève d’ampleur nationale en Irak. Les travailleurs se révoltaient contre la monarchie pourrie, mais aussi contre l’exploitation.

Les débardeurs du port travaillaient 14 heures par jour pour des salaires dérisoires. Les enfants dans les usines travaillaient 10 heures par jour. Face à la puissance et à la généralisation du mouvement, les conservateurs de tout bord, les bourgeois, les grands propriétaires fonciers et les chefs de l’armée prirent peur. L’armée, qui avait porté tous les espoirs, réprima férocement le mouvement.

Le tout jeune mouvement communiste, dont les premières cellules clandestines s’étaient constituées en 1934, fut frappé par la répression.

Bilan

A la fin des années 30, de chaque coté de la Méditerranée, les révoltes ouvrières en Europe et celles des pays arabes avaient été vaincues. Mais les peuples arabes avaient pris conscience que leur luttes étaient liées les unes aux autres, et qu’ils avaient les mêmes intérêts face aux mêmes oppresseurs, les puissances coloniales européennes.

Ces révoltes des années 30 avaient renforcé parmi les masses arabes, le sentiment puissant de faire partie d’une même collectivité d’opprimés.

Ce sentiment était un facteur révolutionnaire de première importance, mais il pouvait être exprimé par deux forces sociales antagonistes : soit les masses opprimées prenaient la direction de la révolte, soit c’est la bourgeoisie nationaliste qui reprenait à son compte ce sentiment pour le canaliser et, au bout du compte, l’étouffer.

En Europe, le mouvement ouvrier, trahi par ses organisations, n’avait pu s’opposer à une nouvelle guerre mondiale. Les bourgeoisies se lancèrent dans la seconde guerre mondiale, pour tenter une nouvelle fois de se repartager le monde.

Le Moyen-Orient, avec son pétrole et ses détroits maritimes, représentait plus que jamais un enjeu stratégique de première importance.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale

Spectateurs du conflit mondial, les peuples colonisés observèrent avec une certaine satisfaction la débâcle française en 1940, ainsi que les bombardements allemands sur la Grande-Bretagne.

La seconde guerre mondiale avait modifié le rapport des forces entre les grandes puissances. Les grands vainqueurs étaient les États-Unis et l’URSS. L’affaiblissement des pays d’Europe encourageait les peuples arabes à s’émanciper de la tutelle coloniale. Mais les vieilles puissances européennes se sont d’autant plus accrochées à leur empire, qu’elles étaient affaiblies.

Ce qui préoccupait les dirigeants du monde, c’est que la deuxième guerre mondiale, ne débouche pas sur une vague révolutionnaire qui les aurait emportés. Staline, comme Roosevelt se rappelaient la vague qui avait suivi la première guerre mondiale, et ils firent tout pour empêcher que cela se renouvelle. Grâce au soutien des PC, les appareils d’États bourgeois furent remis en selle, évitant la révolution en Europe. Mais ils ne purent éviter la révolte qui surgit dans les colonies.

La classe ouvrière et le mouvement communiste dans les pays arabes
Dans l’ensemble du monde arabe, il fallait désormais compter sur une classe ouvrière renforcée numériquement, et organisée dans des syndicats et des partis communistes puissants. Comme dans les révoltes précédentes, le prolétariat avait à lutter pour son émancipation sociale et nationale.

Face à cette tâche, quelle fut l’attitude de ses organisations, et en particulier du mouvement communiste ?

Le rôle de l’URSS pendant la guerre, avec la victoire de Stalingrad, avait considérablement augmenté son prestige dans le monde arabe. Les jeunes ouvriers et intellectuels qui aspiraient à renverser l’ordre social et colonial, se tournèrent vers l’URSS et les partis communistes. Ils n’avaient aucune idée des combats que la bureaucratie avait livrés contre les révolutionnaires, et ignoraient que Staline avaient liquidé l’héritage communiste.

A l’échelle de la planète, seule une infime minorité de militants regroupés autour de Trotski avait compris ce qui se passait en URSS, et lutté contre cette évolution.

Mais les meilleurs d’entre eux, les militants de l’opposition de gauche en Union Soviétique, dépositaires des traditions du parti bolchevik, furent déportés en Sibérie avant d’être massacrés. Les trotskistes furent traqués, exclus des PC, et coupés de la classe ouvrière. Pour la première fois dans l’histoire, le fil qui reliait la classe ouvrière aux idées révolutionnaires était rompu.

Mais tout cela, les révoltés des pays arabes ne le savaient pas.
Pour eux, l’URSS, c’était la patrie du communisme, considérée à juste titre, comme un pays différent des autres, un pays anti-impérialiste qui les soutenait, un modèle dont il fallait s’inspirer. Staline son chef était respecté et vénéré. A Moscou, une université des peuples d’Orient avait accueilli des militants pour les former, leur transmettre un bagage politique, des méthodes organisationnelles. Ces militants, qui dans les années 30 et 40 fondèrent et rejoignirent les partis communistes, étaient sincères, dévoués et courageux. Mais le communisme qu’on leur transmettait, était un communisme frelaté, infecté par le poison du nationalisme. Un communisme qui tournait le dos à toute l’expérience chèrement acquise par la classe ouvrière depuis plus d’un siècle, qui tournait le dos à la révolution russe elle-même.

La bureaucratie soviétique cherchait à s’allier à des États susceptibles de renforcer son bloc, pas à susciter des révolutions ouvrières qui l’auraient fragilisée et sans doute balayée.

Voilà dans quel contexte dramatique se produisit l’essor des partis communistes arabes. Grâce à la ténacité des militants, ces partis allaient s’implanter dans la classe ouvrière, mais l’objectif qu’ils assignaient à la lutte des travailleurs, n’était pas, n’était plus leur émancipation sociale. Guidés par Moscou, ils ne proposèrent pas aux travailleurs une politique indépendante, une politique prolétarienne qui prennent en charge à la fois les aspirations sociales et nationales. Non, ces partis communistes se retrouvèrent à la remorque de forces nationalistes bourgeoises, au moment même où la classe ouvrière faisait preuve d’une formidable vitalité, et apparaissait comme la force motrice de la contestation.

Le prolétariat industriel des pays arabes restait certes minoritaire, mais il était concentré, et occupait une place unique par le rôle qu’il jouait dans la production. Il était proche des masses pauvres urbaines au milieu desquelles il vivait, et était en contact avec les masses pauvres des campagnes dont il connaissait les souffrances.

D’un bout à l’autre du monde arabe, le prolétariat avait à lutter contre les mêmes oppresseurs.

L’aspiration à l’émancipation nationale, se développait en même temps qu’un sentiment de classe que d’une certaine manière, les partis communistes incarnaient. Forte socialement, la classe ouvrière allait être désarmée politiquement par les dirigeants staliniens au cours de la révolte coloniale, qui se déclencha le jour même de l’Armistice.

La révolte coloniale

La France réprime en Algérie

La révolte commença en Algérie Le 8 mai 1945, lorsque dans le Constantinois la police voulut empêcher des manifestants de brandir le drapeau algérien. A Sétif, le défilé tourna à l’émeute, qui s’étendit le jour suivant. Ce fut le signal d’une répression féroce qui s’abattit sur toute la région. La loi martiale fut proclamée, et un navire de guerre bombarda les insurgés. Ces massacres firent 40 000 morts et furent accompagnés d’une répression légale qui s’abattit sur tout le pays, avec l’arrestation massive de militants syndicaux et politiques.
L’ordre colonialiste était préservé en Algérie, où les Arabes avaient été mis au pas.

….et est chassée de Syrie

En Syrie, les troupes françaises eurent bien plus de mal. Le mois de mai 1945, commencé par des grèves et des manifestations, s’acheva sur une véritable insurrection. Tout ce qui symbolisait le pouvoir de la France fut l’objet d’attaques : casernes, bureaux des légations françaises.

En réponse, l’armée française n’hésita pas à attaquer le parlement syrien à l’arme lourde. En solidarité avec leurs frères de Syrie et du Liban, les peuples arabes des pays proches furent appelés à une grève générale de solidarité. L’embrasement généralisé de la région effraya les Britanniques, qui étaient eux-mêmes empêtrés dans des révoltes en Irak et en Palestine.

Les Français durent finalement plier bagage en avril 1946 et quitter la Syrie et le Liban, au grand soulagement des populations.

1945-1947, révoltes ouvrières en Irak

Les Irakiens, encouragés par leurs frères de Syrie, espéraient bien chasser les Britanniques. Le parti communiste irakien avait su résister à la répression. Il avait gagné en implantation et en influence dans la classe ouvrière, ainsi que dans toutes les couches de la société. Bagdad comptait, après la deuxième guerre mondiale, 180 000 ouvriers et 70 000 employés.

Entre 1944 et 1946, le taux de syndicalisation variait de 30 à 60 % parmi les travailleurs du pétrole et des chemins de fer, et il était également très élevé parmi les dockers de Bassora. Les syndicats de tous ces secteurs étaient dirigés par des militants du Parti Communiste.
Face aux grèves ouvrières, et à la révolte de la population au Kurdistan, le pouvoir toujours aux mains des militaires déclara la loi martiale, et réprima.

Durant tout le mois de janvier, la jeunesse des écoles et des universités s’opposa au traité qui faisait de l’Irak un protectorat britannique. Ce soulèvement de la jeunesse scolarisée et la petite bourgeoisie, coïncidait avec un niveau historiquement bas des salaires, qui propulsa les ouvriers dans la bataille.

Le 20 janvier 1946, il y eut de grandes manifestations étudiantes, et pour la première fois se joignirent aux cortèges des ouvriers et des pauvres des bidonvilles. La police tira dans la foule mais les manifestants ne se dispersèrent pas. Malgré la répression, le mouvement grandit encore, entraînant de nouvelles catégories sociales.

Face à la puissance du mouvement, le roi fut contraint d’annuler le traité, ce qui amena certains partis d’opposition à cesser le mouvement. Mais à l’appel du Parti communiste, les étudiants et les ouvriers venus des quartiers populaires manifestèrent en masse. Le Parti communiste était devenu la force principale, mais le seul objectif qu’il assignait au mouvement, c’était l’établissement d’un régime démocratique !

Malgré les centaines de morts, la montée ouvrière ne s’arrêta pas. L’année 1948 fut une année record pour les grèves. Les travailleurs revendiquaient des droits démocratiques, ils revendiquaient aussi « du pain et des chaussures ».

Mais la politique du Parti communiste laissait les travailleurs sans perspective.

…et en Égypte

L’Égypte fut aussi le théâtre d’une agitation sociale sans précédent. Le pays était soi-disant indépendant, mais la présence de centaines de milliers de soldats britanniques, notamment dans la région du canal, excédait toute la population.

La présence britannique et la guerre avaient cependant bénéficié à toute une classe de riches. La puissante société Misr, par exemple, avait réalisé de somptueux bénéfices dans la production textile destinée à équiper les armées alliées.

Avec la fin de la guerre, 250 000 travailleurs employés par l’armée anglaise furent licenciés, ainsi que 300 000 ouvriers du secteur privé. Les salaires baissèrent. Les inégalités sociales étaient criantes, le luxe pour les uns, et la misère pour les autres.

Entre 1945 et 1947, les manifestations de masse contre l’occupation britannique, se succédèrent. Des grèves éclatèrent. Dans les principales usines du groupe Misr, des comités de grève se mirent en place, animés souvent par des communistes. Dans les universités et les écoles secondaires aussi, la jeunesse créa ses propres comités.
En février, 1946 la police tira sur des manifestants. La répression fit plusieurs morts et des centaines de blessés, la colère s’étendit à tout le pays.

Dans la foulée, l’ensemble des comités de grève, des usines et des universités se coordonnèrent dans un « Comité national des ouvriers et des étudiants ».

Le Comité national appela à manifester dans tout le pays le 21 février : les manifestations furent accueillies par le feu des mitrailleuses anglaises. Les funérailles des victimes furent l’occasion de manifestations encore plus massives, à nouveau réprimées. Le mouvement dura jusqu’en juillet. Alors, la chasse aux militants fut ouverte.

Au cours de l’année 1948, le régime du roi Faruk en Égypte, comme
celui de Fayçal II en Irak, l’un et l’autre soutenus par les Britanniques, était complètement discrédité. En Égypte comme en Irak, la classe ouvrière avait montré sa puissance, sa détermination.

Allait-elle s’en servir pour mettre à bas à la fois les régimes monarchiques, l’occupation britannique et la domination des classes possédantes ?

Cette possibilité existait, le potentiel révolutionnaire aussi, mais aucun parti communiste n’alla dans ce sens. Au contraire, ils mirent la force de la classe ouvrière au service des forces bourgeoises que des officiers de l’armée allaient incarner.

Mais en cette année 1948, ce qui sauva pour un temps ces régimes haïs, ce fut la naissance de l’État d’Israël, et la guerre israélo-arabe qui s’en suivit.

La guerre entre Israël et les pays arabes mit un frein brutal à l’explosion sociale. Elle servit de dérivatif, créant en Irak et en Égypte un semblant d’unanimité nationale derrière les dirigeants. Les régimes irakien et égyptien proclamèrent l’un et l’autre la loi martiale, sous prétexte de l’éclatement du conflit en Palestine.

A propos d’Israël

Je voudrais dire maintenant quelques mots à propos d’Israël :
Les Britanniques avaient promis qu’à la fin de la première guerre mondiale, ils favoriseraient la création d’un État juif. En 1945, ils allaient s’asseoir sur cette promesse. Ils ne souhaitaient pas quitter la Palestine, et portèrent leur présence militaire à 100 000 hommes. Cela contrariait évidemment le projet des organisations sionistes de créer un État juif. Aussi décidèrent-elles de l’imposer par la force à l’impérialisme britannique et aux masses arabes.

Si Les États-Unis et l’URSS soutenaient la création d’Israël, car elle affaiblissait la Grande Bretagne, ce qui permit avant tout la création d’Israël, ce furent les centaines de milliers de juifs rescapés des camps de la mort. Ne sachant où aller, et après avoir traversé tant d’horreur, ils voyaient dans la création de cet État, un pays qui leur apportait enfin la sécurité.

C’est bien le capitalisme pourrissant qui avait engendré le nazisme et qui portait la responsabilité du génocide. Mais ce furent avant tout les peuples arabes qui firent les frais de cette politique. Quant au peuple israélien, faute d’avoir cherché des alliés parmi les opprimés des pays arabes, il est devenu à la fois leur geôlier, et le jouet des grandes puissances.

En 1947, l’ONU adoptait un plan soutenu par les États-Unis et l’URSS, partageait la Palestine en deux États, un État juif et un État palestinien. Il faisait la part belle à Israël. Les représentants palestiniens et les dirigeants des États arabes refusèrent ce partage. La ligue des États arabes, qui venait de se constituer, annonça qu’ils entreraient en guerre contre le futur État juif.

En avril 1948, le massacre des villageois de Deir Yassin embrasa toute la région. En chassant les Palestiniens de leurs terres, en s’imposant par la force des armes, Israël avait creusé un fossé de haine entre le peuple juif et les peuples arabes.

Les dirigeants arabes étaient opposés à la création d’un État concurrent, Israël, mais ce n’est pas parce qu’ils étaient émus du sort des Palestiniens. Ils s’en moquaient éperdument.

Les dirigeants égyptiens et irakiens se saisirent de l’occasion pour décréter la loi martiale. Ils détournaient le mécontentement social, en l’orientant dans une guerre contre Israël. Les masses arabes se retrouvaient entraînées dans une guerre qui étouffait et masquait leurs propres intérêts, leur propre combat de classe.

Les partis communistes arabes, au nom de leur loyauté envers Moscou, soutinrent le plan de partage qui défavorisait les palestiniens. Les classes populaires, qui avaient mis leurs espoirs dans les partis communistes, se sentirent trahies, et s’en détournèrent. Dans le même temps, les militants communistes continuaient de subir la répression. Fadh, le dirigeant du PC irakien, fut pendu en public.

La guerre israélo-arabe

Israël sortit victorieux du conflit, et repoussa ses frontières bien au-delà de ce que proposait le plan de partage de l’ONU. Les Israéliens occupaient 70 % de la Palestine. Ce succès aurait été impossible, sans les importantes livraisons d’armes russes, et sans l’accord secret conclu avec Abdallah, le roi de Jordanie qui avait promis de rester en dehors du conflit, en échange d’une partie de la Palestine.

La Jordanie agrandit son territoire, mais l’Égypte en profita aussi pour prendre le contrôle de la bande de Gaza. La Palestine fut donc dépecée, certes par Israël, mais aussi par la Jordanie et l’Égypte. Entre 700 000 et 800 000 Palestiniens furent expulsés de leurs terres. L’ensemble des peuples arabes vécut cela comme une injustice et une humiliation de plus.

La guerre entre Israël et les pays arbes avait donc enrayé la révolte ouvrière et anti-impérialiste. Avec la défaite, les régimes arabes s’étaient complètement discrédités. Aussi la contestation repartit de plus belle, précipitant leur chute.

Égypte, 1950-1952, du mouvement de masse à l’arrivée des officiers
En Égypte, le canal de Suez symbolisait à la fois l’occupation du pays par l’armée britannique, et le pillage de ses ressources. Des organisations anti-britanniques de guérilla où étaient représentées toutes les tendances politiques, des Frères musulmans aux communistes, prirent pour cible l’occupation britannique du canal de Suez.

Dans le même temps, des jacqueries paysannes éclataient dans les grands domaines de l’aristocratie.

Voici le témoignage de l’écrivain Roger Vaillant :

« Les villageois travaillent sur 1500 ha appartenant à un seul propriétaire qui habite l’hiver au Caire, l’été à Alexandrie et six mois par an en Europe. Les jardiniers du plus fertile jardin du monde ont perpétuellement le ventre creux ; les fournisseurs en coton du monde occidental sont des loqueteux. Les jardins de la vallée du Nil enrichissent de par le monde un grand nombre d’hommes, les propriétaires fonciers égyptiens, les marchands qui vendent le coton brut, les financiers qui édifient des filatures et des tissages, les spéculateurs qui font monter et descendre le prix du coton. La Grande Bretagne parvient par des moyens tortueux à prélever sa dîme sur tous les produits de la vallée. »

Le 25 janvier 1952 ( c’était déjà un 25 janvier), ce fut aux pauvres des villes de se soulever, à la fois contre l’occupation anglaise, et contre les riches. Les quartiers déshérités du Caire suivaient avec attention l’agitation qui régnait dans la région du canal. La nouvelle du massacre des boulouk nizam, troupes de polices auxiliaires égyptiennes qui s’étaient solidarisées avec le mouvement populaire antibritannique, provoqua au Caire une immense manifestation d’un million d’ouvriers, d’étudiants, de fonctionnaires - y compris des policiers, des soldats et des sous-officiers.

Le roi décréta la loi martiale. Les classes possédantes se sentaient menacées par cette contestation qui les visait, eux, autant que la monarchie et les Britanniques. La corruption était généralisée, ceux qui avaient de l’argent pouvaient s’offrir un portefeuille de ministre ou un titre de pacha. Et les frasques du Roi Faruk qui traînait dans tous les casinos d’Europe, exaspéraient les Égyptiens. Ce roi, qui touchait un pourcentage sur toutes les affaires traitées en Égypte, cristallisait toutes les haines. Les arrestations arbitraires, la torture pratiquée à grande échelle par la police politique, ne suffisaient plus à étouffer le mécontentement populaire.

L’Égypte était grosse d’une révolution, où la question de la terre et la question nationale se mêlaient aux revendications sociales Mais le parti communiste, qui avait retrouvé un certain crédit auprès de la classe ouvrière, ne sut pas et ne voulut pas proposer des perspectives à la classe ouvrière. Il laissa le champ libre à d’autres forces politiques qui sauvèrent la domination de la bourgeoisie.

Les « officiers libres »

Le salut des classes possédantes vint de l’armée. Le 23 juillet 1952, les « officiers libres » regroupés autour de Nasser ont pris le pouvoir par un coup d’État. Ils l’ont remis aussitôt au général Néguib, connu pour son hostilité au roi. A la radio du Caire, Néguib annonça que l’armée avait changé de maître, il ajoutait que tout acte de violence, entendez toute intervention des masses, serait réprimé « avec la plus extrême rigueur ».

Le coup d’État fut accueilli avec soulagement par la population. Mais les premiers gestes des officiers visaient à rassurer les classes possédantes, les impérialistes, et à doucher les illusions qui pouvaient exister dans les classes populaires. Par contre, le roi Faruk put embarquer sur son yacht et quitter le pays en toute tranquillité.
Ces officiers qui apparaissaient comme rebelles constituaient une équipe de rechange pour la bourgeoisie égyptienne. Ils voulaient moderniser l’armée, pratiquer une réforme agraire modérée, qui saperait le pouvoir des féodaux, responsables selon eux de la paralysie des campagnes.

Ils souhaitaient industrialiser leur pays et s’opposèrent à tout ce qui entravait la production, en premier lieu les grèves ouvrières.
En août 1952, près d’Alexandrie, l’armée tirait sur les ouvriers de la filature Misr qui occupaient l’usine. La fusillade fit huit morts et fut suivie de huit cents arrestations. Et le lendemain les deux dirigeants de la grève furent pendus.

Ajoutons que s’il était intraitable avec les ouvriers, le régime tenta de s’entendre avec l’impérialisme en facilitant la pénétration des capitaux étrangers.

Nasser et la guerre froide

En 1954, Nasser évinça Néguib et concentra tous les pouvoirs entre ses mains. En bon nationaliste, il sut jouer de la rivalité qui opposait le bloc soviétique au bloc américain.

Lorsque les puissances occidentales refusèrent de lui livrer du matériel militaire, Nasser se tourna vers la Tchécoslovaquie et l’URSS. En 1955, il participa à la conférence de Bandung, où se réunirent la Chine, l’Inde ou l’Indonésie, de grands pays devenus indépendants qui prétendaient, dans le contexte de la guerre froide, se démarquer à la fois du bloc soviétique et du bloc de l’ouest.

Du coup, les États-Unis refusèrent de débloquer les 200 millions de dollars promis pour la construction du haut barrage d’Assouan.
Face à ce refus, le 26 juillet 1956, Nasser annonçait au cours d’un meeting à Alexandrie, sous les ovations de la population, qu’il nationalisait le canal de Suez. Cette déclaration fut ressentie comme un camouflet par la Grande-Bretagne et la France. Mais pour les populations arabes, et pour les Égyptiens en particulier, c’était une revanche sur près d’un siècle de colonisation, dont le canal était le symbole. C’était la réponse d’un pays du Tiers Monde au mépris que les grandes puissances lui manifestaient, c’était un défi à l’impérialisme, et cette mesure devait asseoir la popularité de Nasser, non seulement en Égypte, mais dans tout le monde arabe.

L’expédition de Suez

Cette décision, malgré son caractère symbolique, n’avait pourtant rien de révolutionnaire. Elle ne faisait qu’anticiper sur la restitution du canal à l’Égypte, prévue pour 1968. De plus, Nasser prévoyait d’indemniser les actionnaires à un taux qui ne les lésait pas. Mais c’était tout de même inadmissible pour les impérialistes franco-britanniques, qui ne tarissaient pas d’injures sur Nasser, qu’ils qualifiaient de “nouvel Hitler”, “de pillard insolent”, d’“apprenti dictateur “.

En fait, pour le premier ministre français, le socialiste Guy Mollet comme pour le gouvernement britannique, il ne s’agissait pas seulement du canal de Suez. Nasser, symbolisait le nationalisme arabe, avec lequel ils étaient aux prises ailleurs, à Alger ou en Irak. D’ailleurs Nasser avait proclamé son soutien sans faille à la lutte d’indépendance algérienne. Tout cela en avait fait « l’homme à abattre ».

En octobre 1956, la France et la Grande Bretagne, aidées d’Israël, se lancèrent dans l’expédition militaire de Suez pour la reconquête du Canal. Mais celle-ci fut un échec. Les États-Unis, qui avaient pris la relève des Britanniques dans la région, s’opposèrent à cette expédition, et l’URSS exigeait elle-aussi un cessez-le-feu. Devant la réprobation des deux “super-grands”, la France et l’Angleterre n’eurent pas d’autre choix que d’évacuer leurs troupes.

Nasser devenait le champion du nationalisme arabe, et incarnait la dignité retrouvée des peuples.

En 1957, en Jordanie, les partis pro-nassériens gagnèrent les élections. Refusant le verdict des urnes, le roi Hussein décréta l’État de siège. La situation était insurrectionnelle. Ce fut l’armée britannique qui vint au secours de la monarchie, et au Liban ce furent les troupes américaines qui rétablirent l’ordre.

En Irak, le coup d’État des officiers libres égyptien avait relancé la contestation : des grèves et des manifestations éclatèrent. La population vomissait un régime à plat ventre devant l’impérialisme, et l’exemple de l’Égypte était un encouragement.

Les officiers de l’armée irakienne étaient remués par les idées de Nasser. En juillet 58, une organisation clandestine des « officiers libres » se constitua au sein de l’armée irakienne.

Le général Kassem fit un coup d’État sans rencontrer la moindre résistance. La famille royale, au pouvoir depuis 1920, fut exécutée. Le général Kassem entra dans Bagdad en héros et proclama la République.

Un vent de liberté souffla sur Bagdad, créant un climat qui profita en premier lieu au Parti communiste irakien. Par le courage de ses militants, il avait regagné un prestige considérable. Mais le Parti communiste s’effaça complètement derrière le général Kassem, qui ne tarda pas à se retourner à la fois contre lui et la population.

Une période s’achevait. Les régimes militaires de Kassem, Nasser et d’autres officiers, étaient des dictatures plus ou moins paternalistes, mais férocement anti ouvrières. S’ils avaient pu se hisser au pouvoir et incarner le progrès, c’est parce que le puissant mouvement stalinien avait désarmé politiquement le prolétariat. Cela, au moment même où s’ouvraient des possibilités révolutionnaires.

Ces partis avaient préparé le terrain aux officiers, qui les remercièrent… en les jetant en prison.

Au moment où Nasser se rendait à la Conférence de Bandung en 1955, il organisait une immense rafle policière contre les communistes. Les bonnes relations entre l’Égypte et l’URSS obligeaient les communistes à soutenir le régime nassérien. Et le comble, c’est que du fond des camps où ils étaient enfermés et torturés, les communistes organisaient des meetings de soutien à Nasser et rédigeaient des odes en l’honneur de leur bourreau !

Le panarabisme

A la fin des années 50, Nasser était au zénith de sa popularité. Il avait neutralisé tous ses opposants. Il plaisait par ses discours, mais aussi par son style. Nasser, fils d’un petit fonctionnaire de la Poste, savait parler le langage des faubourgs. Il n’avait pas voulu quitter sa modeste maison de Zeitoun pour le palais présidentiel, et cela touchait le peuple égyptien.

Il symbolisait l’anti-impérialisme. Mais malgré les apparences, Nasser ne combattait pas l’impérialisme. Il combattait pour la place de la bourgeoisie égyptienne dans le cadre du système impérialiste.

Mais la nationalisation du canal et ses discours le faisaient apparaître comme radical vis-à-vis des masses pauvres, et le projet d’unité arabe qu’il tenta de mettre en œuvre renforça son prestige.

L’objectif du panarabisme était de créer un vaste marché unifié, sans barrière douanière, qui permette au capitalisme arabe de se développer. Une telle unification aurait été indéniablement un progrès, au regard du morcellement que subissaient les peuples arabes. Mais les bourgeoisies locales n’en avaient ni la capacité, ni la volonté. Les politiciens nationalistes agitaient ce slogan par démagogie, pour récupérer le sentiment et l’aspiration des masses à l’unité.

En 1958, la Syrie et l’Égypte fusionnèrent au sein de la République Arabe Unie. Mais celle-ci éclata trois ans plus tard. En effet l’État syrien n’accepta pas de subir le contrôle et l’hégémonie de l’État égyptien, beaucoup plus puissant.

Seules les masses pauvres en lutte, mobilisées, auraient pu créer un État unifié réellement démocratique, un État qui s‘appuie sur l’initiative des ouvriers et des petits paysans.

Un État où les travailleurs contrôlent l’ensemble des richesses de la région, planifient l’économie, et s’attaquent à tous les vestiges du passé.

Usure du nassérisme

L’Égypte était en proie à des difficultés économiques, aggravées par les dépenses militaires. La misère était toujours là. Dans les campagnes les ventres des paysans étaient toujours aussi creux. Le nassérisme s’usa. L’expérience panarabe avait tourné court.

Dans les années 60, le mécontentement grandit. On leur en avait demandé des sacrifices aux ouvriers et aux paysans, au nom de la production nationale, de la grandeur du pays. Mais ce qu’avaient rapporté leurs efforts, ils n’en avaient pas vu la couleur. Alors les grèves avaient beau être interdites, la colère finit par exploser. Fin 1966, après plusieurs années d’étouffement, des grèves contre l’augmentation du temps de travail se sont multipliées.

C’est dans ce contexte que Nasser, pour redorer son blason, procéda au blocus du port d’Eilat, débouché israélien sur la Mer Rouge : ce fut le prétexte à l’attaque israélienne de mai 1967.

L’aviation israélienne a détruit l’essentiel du potentiel militaire et stratégique égyptien. Les avions de l’Égypte furent, eux, cloués au sol. En six jours, les chars israéliens conquirent sur la Syrie les hauteurs du Golan. L’Égypte perdait Gaza et la péninsule du Sinaï, et Israël reprenait à la Jordanie ses conquêtes de 1948.

Cette guerre des « Six Jours », avec le soutien des États-Unis, avait triplé le territoire d’Israël, au détriment des peuples arabes et en premier lieu du peuple palestinien. Cela portait un coup fatal au prestige de Nasser. Il n’avait pas su préserver l’Égypte de la défaite. Nasser démissionna en juin 1967. De puissantes manifestations le rappelant au pouvoir, il revint. Mais le nassérisme était politiquement mort.

La lutte du peuple palestinien

A la suite de la guerre des Six Jours, les pays arabes, la Jordanie, la Syrie, l’Égypte, virent arriver un flot de réfugiés palestiniens chassés des territoires nouvellement occupés par Israël. La lutte du peuple palestinien allait occuper le devant de la scène.

Les Palestiniens prirent conscience qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes

Et ils rejoignirent les milices de l’OLP, l’organisation dirigée par Yasser
Arafat.

La lutte du peuple palestinien connut bien des rebondissements, souvent tragiques. Elle a représenté un formidable potentiel de révolte. Leur présence constituait un ferment révolutionnaire qui pouvait déstabiliser les États arabes qui les accueillaient. Dans tout le monde arabe, la popularité des combattants palestiniens était immense. Mais les masses pauvres palestiniennes n’en étaient pas conscientes, et il n’y eut aucun parti pour les éclairer dans ce sens.

Par contre les dirigeants arabes et ceux de l’OLP en avaient, eux, une conscience aiguë. En restant dans le cadre étriqué du nationalisme palestinien, les dirigeants de l’OLP ont agi en représentants responsables de leur bourgeoisie.

Les dirigeants arabes ne voulaient pas que les Palestiniens interviennent dans la vie politique de leurs pays.

Arafat n’empiéta pas sur leurs platebandes, car cela correspondait aussi à sa vision politique. Il voulait bien du soutien des États arabes, mais refusait de prendre la tête de la révolte des peuples, et refusait que les Palestiniens jouent ce rôle.

Pourtant ces derniers étaient dans une situation privilégiée pour être à la tête de cette révolte. Ils n’avaient pas besoin de Facebook pour communiquer leur révolte aux classes pauvres de Jordanie, du Liban, de Syrie, d’Égypte qu’ils côtoyaient physiquement. Ils auraient pu s’appuyer sur le sentiment qu’avaient les masses pauvres de ces pays de faire partie d’une même classe. D’autant que les Palestiniens avaient le plus haut niveau d’éducation du monde arabe, ils en partageaient la culture et la langue, mais leurs dirigeants refusaient d’avoir un langage de classe !

Du coup, la lutte du peuple palestinien se cantonna à une lutte contre l’Etat d’Israël, alors qu’elle pouvait devenir une lutte de l’ensemble des masses pauvres du monde arabe contre ceux qui les opprimaient. La lutte armée de l’OLP fit office de radicalisme. Mais cette politique était en réalité respectueuse de l’ordre social, et s’est révélée être un échec pour le peuple palestinien, qui se retrouva isolé, acculé à se battre à la fois contre Israël et contre les États arabes.

En 1970, en Jordanie, ce fut le massacre de « Septembre Noir ». Les blindés de l’armée jordanienne prirent d’assaut les camps de réfugiés palestiniens. Il y eut 3 500 morts et 10 000 blessés. Les États arabes ne bronchèrent pas, ni la Syrie, ni Nasser qui avaient attendu que les combattants palestiniens soient hors de combat pour demander un cessez-le-feu.

En 1976, l’armée syrienne entra au Liban. Elle venait rétablir l’ordre social, qui était menacé par la mobilisation conjointe des Palestiniens et des Arabes pauvres du Liban. Et puis, en 1982, ce fut l’armée israélienne qui franchit la frontière libanaise, avec comme objectif de chasser l’OLP du Liban. Arafat put rallier Tunis avec 15 000 hommes. Mais plus de 1 500 Palestiniens, en majorité des femmes et des enfants, furent massacrés dans les camps de Sabra et Chatila par l’extrême-droite chrétienne libanaise. Ces massacres auraient été impossibles sans la présence complice de l’armée israélienne.
En 1987 commençait la première Intifada : de très jeunes Palestiniens armés de pierres s’attaquèrent de façon systématique aux soldats israéliens suréquipés.

Ce ne fut pas l’OLP qui déclencha la révolte, mais la population des territoires occupés elle-même. L’OLP, cependant, en profita pour obtenir une relative reconnaissance de la part d’Israël, qui déboucha sur la promesse de la création d’un État palestinien.
Le retour d’Arafat en Palestine le 1er juillet 1994 donna lieu à des scènes de liesse. Mais elles furent de courte durée. La vie de la population palestinienne était toujours aussi difficile, l’occupation israélienne n’avait pas cessé. Une nouvelle fois, les Palestiniens se retrouvaient seuls face à Israël.

Finalement, le nationalisme palestinien résumait l’histoire de tous les nationalismes arabes, qui s’étaient prétendus « progressistes » et s’étaient révélés être une impasse. Ils avaient engendré désillusion et déception, pour finalement faire le lit de mouvements plus réactionnaires encore, les mouvements islamistes.
Égypte, de la guerre du Kippour à la politique de l’ouverture
Après la guerre du Kippour en 1973, qui pour la Syrie et l’Égypte apparut comme une défaite honorable, l’Égypte de Sadate, le successeur de Nasser, prit ses distances avec Moscou. Sadate se replia sur un nationalisme purement égyptien et tourna le dos au panarabisme.

Confronté à de graves difficultés financières, Sadate pratiqua une politique d’ouverture envers Israël et les États Unis. En 1977, il se rendit à Jérusalem. Et un an plus tard, les accords de Camp David furent signés sous l’égide de Carter.

Un traité de coopération économique s’ensuivit en 1979. Le Sinaï était restitué à l’Égypte. Celle-ci fut exclue de la Ligue Arabe. Peu de temps après, en 1981, Sadate était assassiné par les islamistes, payant ainsi cette politique de collaboration avec l’impérialisme.

La paix avec l’Égypte, en plus d’apporter à Israël la sécurité sur leur frontière commune, faisait voler en éclats la coalition arabe.
Les mouvements d’opposition islamistes profitèrent de l’échec des régimes soi-disant « progressistes ». La forme que prirent ces groupes islamistes variait d’un pays à l’autre. Dans ces années 70, ils cherchèrent à conquérir une base populaire. Outre l’échec du panarabisme, ce fut la conjugaison de plusieurs facteurs qui leur donna un élan : il y eut d’abord le soutien financier de l’Arabie saoudite, des États-Unis et d’Israël. Puis la révolution en Iran ; l’effondrement de l’URSS ; et pour finir la guerre du Golfe… Tout cela dans un contexte de crise économique profonde.

L’Arabie saoudite finançait de longue date dans de nombreux pays des groupes islamistes, dans le but d’affaiblir les régimes dits « progressistes », et surtout de faire pièce à l’influence communiste. Avec la bienveillance d’Israël et des États-Unis, l’Arabie Saoudite devint le premier bailleur de fonds du Hamas en Palestine, du FIS en Algérie, et des Frères musulmans en Égypte et au Soudan.

En 1979, alors que l’alliance de l’Égypte avec les États-Unis et Israël était vécue comme une trahison par les peuples arabes, en Iran, la révolution balaya le régime du Shah.

Et elle porta au pouvoir les Ayatollah. Ainsi, les islamistes devenaient les champions de l’anti-impérialisme.

Les déçus du nationalisme arabe retrouvèrent dans l’islamisme un substitut au panarabisme. Le parcours de l’algérien Abassi Madani illustre cette évolution : dans les années 40, il était membre du Mouvement pour le triomphe des libertés et de la démocratie, fondé par le militant algérien Messali Hadj et proche du parti communiste français. Dans les années 60, il se rapprocha de Ben Bella dirigeant du FLN, et à la fin des années 80, il devint un des principaux dirigeants du FIS, le Front Islamique du Salut.

L’effondrement du bloc soviétique avait laissé nombre de pays arabes orphelins d’un allié traditionnel et puissant. L’Algérie, le Sud-Yémen, la Syrie durent chercher des palliatifs à l’aide financière et technique que leur apportait l’URSS.

Durant les années 80, confrontés à la crise économique, les États arabes s’engagèrent dans la voie d’une « libéralisation de leur économie ». L’Égypte, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, endettés, furent contraints d’accepter les programmes du FMI.

Cela eut des conséquences sociales et économiques catastrophiques pour les peuples. Des émeutes de la faim éclatèrent un peu partout. La révolte sociale, provoquée par le chômage endémique et l’accroissement des inégalités, profita aux islamistes.
Le succès des islamistes était basé sur le développement d’associations d’entraide, tissées à travers les réseaux des mosquées construites massivement dans les années 80. Les mosquées étaient un des rares endroits où régnait une relative liberté d’expression. Mais sur le plan politique et moral, les islamistes faisaient reculer toute la société. Les femmes furent les premières à en faire les frais, par toute une série de lois et codes de la famille, qui en faisaient légalement des mineures à vie.

Les islamistes prétendaient améliorer la situation sociale grâce à la pureté de l’islam. Ils prétendaient lutter contre la corruption, le relâchement des mœurs, l’usage de l’alcool, en instaurant la charia. Mais ces mouvements obscurantistes, ultra-réactionnaires, défendaient ,tout comme aujourd’hui, une politique bourgeoise.

Ils ne remettaient en cause ni l’exploitation capitaliste, ni la domination de l’impérialisme.

Par exemple en Égypte, les Frères musulmans ont soutenu la contre-réforme agraire, qui a permis aux gros propriétaires de reprendre les terres cédées aux petits paysans lors de la réforme agraire de 1956.
Ainsi, en avril 2006, dans le village de Daqahliya, l’héritière d’une famille d’anciens propriétaires a été autorisée par la justice à récupérer des terres saisies sous Nasser. La police a investi le village et a expulsé une dizaine de familles de paysans. Les oulémas de l’Université Al-Azhar et le dirigeant des Frères musulmans ont déclaré cette décision « conforme aux préceptes de l’islam qui respecte et défend la propriété privée ». De nombreux paysans pauvres ont payé très cher ces « préceptes de l’islam » : entre 2001 et 2004, les affrontements entre paysans et anciens propriétaires auraient fait 171 morts, 945 blessés et abouti à l’arrestation de 1 642 personnes.

La révolte actuelle des peuples arabes

Ces trente dernières années ont donc été une période sombre pour les populations pauvres des pays arabes. Ceux qui ont été épargnés par la violence et les guerres, ont vu baisser leur niveau de vie déjà faible, et ont aussi subi des reculs politiques : à l’influence grandissante des intégristes dans la société, s’est ajoutée l’absence de libertés.

Les dictateurs ont pu bénéficier du soutien sans faille des puissances occidentales et de leurs forces de répression. Leurs instruments, qu’il s’agisse de la police ou de l’armée, sont soutenus par ces puissances. Les officiers d’état-major en particulier ont été formés dans les grandes écoles militaires européennes ou américaines. Chaque année les États-Unis déboursent près d’un milliard et demi de dollars pour entretenir l’armée égyptienne.

Le nouveau chef d’état-major de l’armée égyptienne, Sami Anan, présenté comme « l’arbitre impartial de la révolte populaire et l’épine dorsale de la transition politique », est passé par l’École de guerre en France.

Il se trouvait à Washington la veille de la chute de Moubarak, pour prendre conseil auprès des généraux américains.

Ces régimes de dictature ont permis que l’Égypte, la Tunisie, le Maroc, deviennent des Eldorados pour les investissements des patrons occidentaux, et notamment français.

La presse tunisienne révèle les bonnes affaires réalisées par les 1 250 entreprises françaises présentes en Tunisie. Par exemple, tel grand groupe hôtelier vend pour 1 500 euros à ses clients des séjours touristiques tout compris (avion, repas, massages, soins esthétiques…), qu’il achète 300 euros auprès de sa société tunisienne.
Ou cette banque étrangère, qui vend à sa filiale tunisienne un logiciel pour 15 millions d’euros, alors que sa valeur réelle est de 5 millions, et en prime le logiciel est obsolète !

Il n’y a pas à dire : pour les entreprises étrangères, ces pays, c’était vraiment le paradis. Main d’œuvre qualifiée, sous-payée, muselée, et, rêve absolu pour les patrons, les taxes et les impôts y sont ridiculement bas !

Ces pays ne sont pas que des paradis pour les passionnés de sites archéologiques ou les touristes en quête de soleil. Ce sont avant tout des paradis fiscaux pour les capitalistes de tout poil !

Mais pour l’heure, on ne parle plus de l’Égypte pour ses pyramides, ni de la Tunisie pour ses clubs de vacances. Car depuis plus de trois mois, les peuples ont relevé la tête. Par vagues successives, la révolte continue de s’étendre, à des degrés divers.

La contestation actuelle vise au renversement de régimes pourris. Elle a mis les mots d’ordre de liberté et de démocratie sur les banderoles des manifestations. Mais la révolte vient aussi de la faim, de la cherté de la vie, du chômage massif, de l’absence de perspectives, y compris pour la jeunesse diplômée. Avoir un logement pour sa famille, se nourrir convenablement, circuler librement, relèvent de plus en plus de l’impossible.

Les richesses produites par les travailleurs n’ont servi qu’à enrichir des grands groupes capitalistes et les cliques au pouvoir. Le fameux « miracle tunisien », avec ses taux de croissance élevés, n’était qu’un leurre.

En Algérie, le régime affiche triomphalement ses 155 milliards de dollars de réserve, produit de la rente pétrolière et gazière. La bourgeoisie algérienne et ses nouveaux nababs en ont bien profité, mais les masses exploitées, elles, ont été écartées du festin. Elles ont été condamnées à une misère croissante, et à un chômage record de 30 à 40 %, qui touche en premier lieu la jeunesse.

Oui, la force des pays arabes, c’est à coup sûr sa jeunesse : 60 % de la population a moins de 25 ans. Cette jeunesse a grandi sous la dictature des Ben Ali et Moubarak. Une jeunesse condamnée au chômage, et à vivre jusqu’à un âge avancé au domicile parental.
Alors la jeunesse des classes exploitées étouffe, toutes les portes se ferment devant elle, et avec brutalité. Elle ne peut même plus caresser le rêve des générations précédentes, émigrer et vivre une autre vie en Europe, car des barbelés se sont érigés autour des citadelles impérialistes : obtenir un visa est impossible – à moins d’avoir de l’argent ou du piston, ou plutôt les deux.

La jeunesse refuse la hogra. Ce mot, signifiant « mépris », est apparu en Algérie, sur des banderoles affichant « NON A LA HOGRA ».
L’expression s’est répandue de Casablanca à Tunis, reprise par la jeunesse pour exprimer son désespoir, le sentiment d’appartenir à une génération sacrifiée.

C’est ce qu’a exprimé le jeune Mohamed Bouazizi en s’immolant par le feu. Toutes les familles des quartiers populaires arabes ont entendu ce cri et l’ont compris dans leur chair. Une société qui condamne sa jeunesse au désespoir ne peut pas durer, et doit être renversée !
Comme l’ont dit des manifestants « Le mur de la peur est tombé »,. Face à la contestation, Ben Ali, dictateur de la Tunisie pendant vingt-trois ans, et Moubarak, dictateur de l’Égypte pendant trente ans, ont dû plier bagage. Des bagages biens lourds au demeurant, puisque chargés des milliards volés à leur peuple, 40 milliards pour Moubarak et « seulement », si l’on peut dire, 5 milliards pour Ben Ali.

Depuis trois mois, les régimes en place sont ébranlés avec plus ou moins d’ampleur.

Voici l’analyse d’un observateur inquiet de la tournure des évènements :

« Toute la région était un volcan éteint. Il se réveille avec d’autant plus de force qu’on le croyait éteint. Et il a de nombreux cratères, qui s’allument les uns après les autres ».

Eh bien nous, nous nous en réjouissons. Les choses bougent enfin, et les régimes ont l’air de ne pas réussir à contenir la révolte, les cratères semblent effectivement avoir des galeries qui communiquent.

Cela tranche sur les décennies de recul et de résignation. Décennies pendant lesquelles les peuples ont payé le prix fort, pris en tenaille entre la dictature militaire de régimes pourris d’une part, et la montée en puissance de courants obscurantistes d’autre part. Si les uns et les autres se sont parfois affrontés, ils se sont toujours entendus pour mettre au pas la population, et étouffer la combativité ouvrière.

Après tous les chocs subis, les masses arabes paraissaient abattues et résignées. Il faut croire que la vitalité des exploités est puissante.
La chaîne de volcans s’est réveillée, sans qu’on puisse dire si ces premiers soubresauts préparent, pour un avenir proche, des explosions plus fortes encore.

Les manifestations se succèdent et ont contraint les gouvernements à multiplier les concessions politiques.

Pour prévenir l’explosion, le 23 février, le roi Abdallah d’Arabie saoudite a promis un plan de 36 milliards de dollars, destiné à relever le salaire des fonctionnaires et à bâtir des logements.

Le 7 mars, le gouvernement du Bahreïn a limogé six ministres sur dix, et annoncé un programme de construction de 50 000 logements sur cinq ans, pour un coût de plus de 5 milliards de dollars. Le 28 février, le sultan d’Oman a offert 300 euros à chaque chômeur de son pays, et a augmenté le salaire minimum et les bourses des étudiants. Celui du Qatar à annoncé la tenue de prochaines élections. L’émir du Koweït, lui, a distribué, à deux reprises, 1 000 dollars à chaque citoyen koweïtien. Mais il n’est pas sûr que les monarchies pétrolières puissent ainsi acheter une paix sociale que l’ensemble des pays impérialistes souhaitent pour cette région qui leur est hautement stratégique.
Toutes les concessions faites n’ont pas réussi à arrêter le mouvement. La répression non plus : au contraire, l’extension à d’autres pays se poursuit. Au Yémen, malgré des dizaines de morts, les manifestants bravent le gouvernement et rejettent l’état d’urgence, tandis que la contestation s’est propagée à la Syrie, remettant en cause le régime
d’al-Assad.

Nous espérons que, quels que soient les politiciens bourgeois de tout poil qui cherchent à les tromper, les classes exploitées trouveront leur chemin, et qu’elles cultiveront la défiance qui les anime contre tous ceux qui voudraient qu’elles se contentent d’un ravalement de façade.
En Égypte et en Tunisie, ces bons démocrates bourgeois s’étalent sur les chaînes de télévision et dans la presse écrite pour expliquer « à des centaines de milliers de jeunes qui veulent avoir tout et tout de suite, que tout n’est pas possible ».

Mais pour l’heure, les travailleurs du textile, des banques, des transports, entrent en grève à tour de rôle, souvent pour les salaires. Les maigres avantages qu’on leur consent ne calment pas la protestation.

Sans doute parce qu’ils sentent confusément que leur luttes ne doivent se contenter, ni de quelques changements de gouvernements, ni de mascarades électorales et constitutionnelles. Elles ne doivent pas se contenter non plus de maigres augmentations que l’inflation galopante leur reprendra rapidement.

Le journal égyptien Al Arham rapportait, le 23 mars, la grève qui touche le secteur bancaire. Les employés des banques d’Alexandrie étaient en grève, ils revendiquent une égalité salariale et la démission de certains responsables accusés de népotisme. Ils dénoncent leurs maigres augmentations, alors que les copains ou proches du patron se voient allouer de grosses sommes.

A la Banque Nationale, la première du pays, c’est la même chose : 15 % d’augmentation pour les salaires des travailleurs, mais pour certains conseillers jusqu’à 1 million de livres égyptiennes par mois, soit environ 120 000 euros. Le journaliste conclut ainsi : « Les employés demandent justice et égalité. Des droits qui ne verront le jour qu’à travers une transparence totale du fonctionnement de ces institutions. »

Tel est le problème qui se pose aux classes exploitées : renverser un régime ne suffit pas, encore faut-il renverser le pouvoir économique que ces régimes servaient et qui, lui, est toujours là.

Le mur de la peur est tombé. Il reste le mur de l’argent, c’est-à-dire la dictature économique exercée par l’impérialisme, qui a pour complice les bourgeoisies locales.

La classe ouvrière porte l’avenir

Bien sûr, nous ne connaissons pas l’avenir de ces mouvements. Mais ils constituent d’ores et déjà un évènement majeur qui nous donne un espoir pour l’avenir.

Nous savons que dans ce combat, la classe ouvrière est la seule classe qui peut jouer un rôle moteur, et s’opposer à toutes les scories du passé, à tous les privilèges établis.

Le prolétariat des pays arabes est aujourd’hui bien plus nombreux, plus jeune et plus instruit que lors des révoltes du passé. Il a entre ses mains des atouts considérables, son nombre, mais aussi le fait de partager la même langue. Les travailleurs des pays arabes sont en contact les uns avec les autres, ils circulent facilement d’un pays à l’autre.

On a découvert avec la guerre civile en Libye qu’un million et demi d’Égyptiens y travaillaient, ainsi que des Tunisiens, des Algériens… Et il en va de même dans tous les pays du Golfe.

Et puis les travailleurs arabes ont un autre atout : ils sont des millions à vivre et travailler en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne. Ils sont intégrés à la classe ouvrière de ces pays, et participent à ses luttes. Alors, une renaissance du communisme dans les pays arabes aurait des conséquences incalculables, non seulement pour le mouvement ouvrier arabe lui-même, mais aussi pour le mouvement ouvrier des pays européens. Le lien entre eux pourrait s’établir naturellement. Et ce serait un juste retour des choses que le mouvement ouvrier arabe féconde et régénère le mouvement ouvrier d’Europe.

Nous faisons confiance au prolétariat pour qu’au travers de ses luttes, il prenne conscience de sa force, et de son droit à contrôler les richesses.

Bien sûr, pour aller au bout de ce combat, il lui faudra de véritables partis communistes. Et on peut espérer que parmi les travailleurs et les intellectuels, il y ait des femmes et des hommes qui se mettent à réfléchir à l’avenir. Pas seulement à leur avenir personnel, mais à l’avenir de toute l’humanité. Et on peut espérer aussi qu’ils renouent avec le marxisme, avec le passé du mouvement ouvrier.
Nous savons que ce n’est pas encore dans la conscience des travailleurs, mais les classes dirigeantes, elles, le craignent.
Et si cette crainte devient une réalité, tous les espoirs seront permis pour l’avenir d’une véritable « révolution arabe », c’est-à-dire la révolution des prolétaires et des exploités de ces pays.


 
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