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Texte intégral de l'exposé n°104 du 16 juin 2006
L’Afrique malade du capitalisme
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L’Afrique malade du capitalisme Exposé du Cercle Léon Trotsky du 16 juin 2006

Ceux qui ont vu les images, rapportées par la télévision, des hommes tentant désespérément de franchir les barbelés qui séparent le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla ou celles des embarcations de fortune qui arrivent aux îles Canaries, surchargées d’hommes mourant à demi de soif et de faim, ne peuvent pas ne pas se poser la question : pourquoi ?

Pourquoi, chaque année, des milliers d’hommes et de femmes venant d’Afrique risquent-ils la mort, subissent-ils la loi des passeurs, pour tenter de pénétrer dans cette Europe qui leur apparaît une terre d’espoir, alors qu’en réalité ne les y attendent au mieux que du travail mal payé, mais plus souvent le chômage, la situation de sans-papiers, les lois anti-immigrés ?

Et cette question en soulève bien d’autres car, pour dramatique que soit le sort de ceux qui ont la détermination et les moyens, en particulier physiques, de tenter la route vers l’Europe, ceux-ci ne représentent qu’une infime minorité par rapport à ceux qui restent et qui ne se posent même pas la question de partir et qui affrontent jour après jour les difficultés de l’existence.

Car l’Afrique au sud du Sahara, qui compte quelque 500 millions d’habitants, est le continent dont la population est la plus pauvre du monde. Cela se traduit dans les statistiques qui, dans leur sécheresse même, révoltent. Dans l’Afrique sub-saharienne, en 2002, l’espérance de vie n’était que de 38 ans, la moitié d’une vie occidentale. 30 millions d’enfants sont mal nourris et, dans le sud de Madagascar, les parents ne donnent plus de prénoms à leurs enfants avant l’âge de cinq ans ! La sous-alimentation et les maladies, et pas seulement le sida mais des maladies qu’on sait guérir, déciment la population.

Le produit intérieur brut, ce chiffre censé mesurer la production des richesses d’un pays, de l’ensemble de ces pays africains est du même ordre que celui de la petite Belgique !

Alors, pourquoi cette situation ?

C’est à cette question que nous tenterons de répondre dans cet exposé.

La comprendre est d’autant plus important que le destin de l’Afrique est étroitement lié au destin de la partie occidentale de l’Europe, et en particulier de la France. Ces liens sont multiformes, économiques, culturels, humains. Mais s’ils ont été tissés au fil des siècles, ils l’ont été avec la montée du capitalisme en Europe occidentale, puis surtout avec sa consolidation impérialiste et sa mainmise sur l’ensemble de la planète. Or, sous le capitalisme, basé sur l’exploitation, les seuls liens sont ceux, d’un côté, de la concurrence et de la rivalité, et de l’autre, de la domination.

Depuis l’époque du commerce triangulaire et, donc, de celui des esclaves, en passant par le colonialisme, jusqu’à nos jours, les rapports entre l’Europe occidentale et l’Afrique ont toujours été des rapports d’exploitation, de pillage et d’oppression. Et en faisant l’histoire de l’Afrique, on fait en même temps l’histoire de l’Europe, de l’Europe capitaliste côté arrière-cour.

Et si, aujourd’hui, ils sont bien finis, les temps des colonies, de temps en temps, un événement rappelle que l’impérialisme français, pour ce qui le concerne, est toujours présent en Afrique. Cette année, il y a eu l’intervention de l’armée française au Tchad pour sauver la mise au dictateur Déby. Il y a peu, c’était la sanglante intervention des troupes françaises à Abidjan, capitale de la Côte-d’Ivoire, où elles sont toujours présentes. Et comment ne pas se rappeler l’infâme rôle de l’armée française au Rwanda, couvert par les politiques, de Mitterrand à Balladur, ou celui des troupes britanniques au Sierra Leone, sans remonter plus loin ?

Ce soir, nous ne parlerons que d’une partie du continent africain, au sud du Sahara, désignée parfois sous les noms d’Afrique noire ou d’Afrique sub-saharienne.

Nous n’évoquerons pas l’Afrique du Nord, dont l’histoire se rattache plus à celle du bassin méditerranéen. Et nous avons fait aussi le choix de ne pas parler de l’Afrique du Sud qui, comme l’ex-Rhodésie, a été, aussi, une colonie de peuplement pour une population d’origine européenne qui, pour maintenir sa position dans des sociétés où elle était très minoritaire, avait inventé le système de ségrégation institutionnalisée, l’apartheid, qui a son histoire particulière.

Ce dont nous parlerons, c’est de cet ensemble de plus de 40 États qui vont du Sénégal et de la Guinée, à l’ouest, à l’Éthiopie, au Kenya et à l’île de Madagascar, à l’est, du Mali et du Soudan, au nord, à l’Angola et au Mozambique, au sud. Certains de ces pays, la majorité, ont été colonisés par la France, d’autres par la Grande-Bretagne, d’autres encore par la Belgique, le Portugal et un peu par l’Espagne, sans parler des colonies allemandes et italiennes.

Du capitalisme commercial à la révolution industrielle : les premiers pillages de l’Afrique

Le continent africain n’a jamais été coupé du reste du monde. Sans remonter jusqu’à la naissance de l’humanité, on peut dire que bien avant le XVIe siècle des contacts humains et commerciaux liaient l’Afrique au monde arabe, à l’Europe, à l’Asie.

Mais à partir du XVIe siècle, l’histoire de l’Afrique noire bascula. Le capitalisme commercial se développait en Europe, il s’attaquait à d’autres régions du monde.

La quête d’or, d’épices et de soieries lança de nombreux navires européens sur les mers. À la recherche d’une route maritime vers l’Asie, les Européens ne se contentèrent pas de contourner le continent africain. Sur ses côtes, ils installèrent des comptoirs pour faire du commerce avec les richesses du continent : l’ivoire, l’or, la gomme… Puis, après la découverte de l’Amérique en 1492, les négociants vinrent chercher surtout des hommes.

C’est qu’en Amérique, les conquérants avaient besoin de main-d’oeuvre. En effet, plusieurs millions d’Indiens avaient été exterminés, en quelques décennies, dans les mines d’or et d’argent du nouveau monde. Le premier chargement d’esclaves venant d’Afrique à destination de l’Amérique aurait été organisé par un Britannique en 1562, sur un navire baptisé le Jésus...

Le commerce des esclaves à la base de grandes fortunes bourgeoises en Europe

Aux Antilles, au XVIIe siècle, les bourgeois européens mirent en place le système des plantations de canne à sucre. Les conditions d’existence y étaient terribles, la plupart des hommes et des femmes arrachés à leur continent pour devenir esclaves dans ces plantations ne survivaient pas plus de cinq ans. Mais ils furent à la base de profits immenses.

Ce fut aussi la première forme de mondialisation capitaliste, car le sucre et le rhum produits aux Antilles se vendaient en Europe. L’esclavage changeait d’échelle et de nature avec l’économie sucrière, qui avait besoin de plus en plus de bras et qui cherchait la plus grande productivité.

La traite devint très organisée avec le commerce dit triangulaire, puisqu’il unissait sinistrement trois continents.

Au départ de l’Europe, des marchands affrétaient des bateaux chargés de pacotille, de tissus et d’armes désuètes. En Afrique, ils troquaient cette monnaie d’échange contre des êtres humains qu’ils déportaient vers les Antilles ou le Brésil, où ces esclaves étaient vendus pour les plantations.

Les bourgeoisies de Nantes, La Rochelle, Bordeaux ou Liverpool doivent leurs richesses à ce commerce.

La traite a duré quatre siècles entre le XVIe et le XIXe. Le maximum a été atteint entre 1750 et 1800, en particulier au moment où se déroulait la Révolution française. On estime à 12 ou 13 millions le nombre de déportés.

Comme l’écrivait Marx : « Le capital (…) vient au monde suant le sang et la boue par tous les pores. »

Bien avant de pénétrer le continent véritablement, le capitalisme a modifié radicalement le destin de l’Afrique, il a posé les fondements de son futur non-développement [1]

Aujourd’hui, certains historiens et journalistes évoquent « les traites » en Afrique. Ils mettent sur le même plan la traite esclavagiste organisée par les marchands arabes, traite dite orientale, et celle organisée par les bourgeois européens, la traite atlantique. Ils insistent aussi sur la responsabilité des royaumes africains, qui y ont en effet participé, en fournissant les esclaves aux marchands.

L’inhumanité des esclavagistes était évidemment partagée par tous, à l’est comme à l’ouest. Il ne s’agit pas non plus de contester le nombre de victimes des deux traites. Mais ces débats aboutissent à gommer la spécificité du commerce triangulaire. Et ce n’est pas anodin.

Avec l’économie de plantations - répétons-le -, la traite esclavagiste atlantique a changé de nature et d’échelle. La recherche de productivité, spécifique au capitalisme, a fait de cette traite une organisation rationnelle, rentable, dont l’intensité allait croissant. Et puis l’importance historique particulière de ce commerce vient du fait qu’il est à la base du développement du capitalisme, en Europe d’abord, puis dans le monde, au profit de la bourgeoisie d’une demi-douzaine de pays.

Cependant, au début du XIXe siècle, le système esclavagiste avait fait son temps. La révolution industrielle ouvrait des perspectives illimitées devant la pénétration des capitaux dans la production. De commercial, le capitalisme devint industriel, engendrant de nouveaux besoins en matières premières. Certaines provenaient d’Afrique, comme l’arachide ou l’huile de palme [2]

Pour la bourgeoisie britannique, les profits issus des usines dépassaient largement ceux du commerce triangulaire. Le commerce de marchandises provenant des fabriques prit le pas sur le commerce d’esclaves.

Du fait de ces changements, la bourgeoisie anglaise, après avoir fait fortune grâce à l’esclavage, devint le chantre de l’interdiction de la traite. L’exploitation de travailleurs « libres », hommes, femmes, jusqu’aux enfants de cinq ans, se révéla plus rentable que le travail servile. Le trafic d’esclaves et l’esclavage finirent par être abolis par les différents États au cours du XIXe siècle.

Fin du XIXe siècle : la mainmise sur l’Afrique, produit de l’impérialisme

Le colonialisme ou le besoin de chasses gardées

L’évolution du capitalisme conduisait, à la fin du XIXe siècle, à une économie de plus en plus concentrée. La libre concurrence idolâtrée par les apôtres du capitalisme cédait la place à l’impérialisme, à l’émergence de grands monopoles, auxquels les marchés nationaux ne suffisaient plus. La transformation interne du capitalisme des pays industriels se traduisit par une nouvelle forme d’oppression : la colonisation. L’Afrique allait en être la principale victime.

À la recherche de débouchés pour leurs marchandises, des matières premières indispensables à leurs industries et de champs d’investissement pour leurs capitaux, les groupes industriels et financiers anglais, français, allemands ou hollandais ne se contentèrent pas d’investir dans la construction de ports, de chemins de fer, d’entreprises dans des pays moins développés comme l’Empire ottoman, la Chine, la Russie des tsars ou l’Amérique latine. Chacune des puissances impérialistes chercha à s’assurer le contrôle politique direct d’un maximum de territoires pour en faire des chasses gardées, préservées de la concurrence de ses rivaux. Les États européens s’engagèrent dans une politique de conquêtes coloniales.

En France, Jules Ferry fut l’homme politique qui enclencha cette nouvelle orientation. Dans un discours de juillet 1885, il expliquait aux députés : « Les colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux [...]. Je dis que la France, qui a toujours regorgé de capitaux et en a exporté des quantités considérables à l’étranger (…) ; je dis que la France a intérêt à considérer ce côté de la question coloniale.

Messieurs, il y a un second point d’idées que je dois également aborder [...] c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question [...]. Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. »

Jules Ferry se montrait parfaitement conscient des intérêts de la bourgeoisie française et ne reculait pas devant des arguments racistes qui serviront longtemps les puissances coloniales.

La conquête de l’Afrique

Jusque-là, en Afrique, les Européens se cantonnaient aux côtes. L’intérieur du continent leur demeurait inconnu, malgré quelques expéditions limitées. L’Afrique restait le continent mystérieux. Même le cours réel des fleuves était ignoré. Les sources du Nil faisaient l’objet de moult suppositions.

À partir des années 1880, l’Afrique noire devint le nouvel enjeu des puissances européennes. Les trois figures principales de ces événements furent ceux qu’on appela les 3 M : les missionnaires, les marchands et les militaires.

On a déjà vu l’arrivée des marchands. Ce fut ensuite le temps des explorateurs et des missionnaires, en particulier autour du bassin du Congo, en Afrique centrale.

Les appétits autour du Congo s’aiguisant, une conférence fut organisée en 1884-1885. 14 nations se réunirent à Berlin pour décider des règles du partage de toute l’Afrique, au-delà du Congo. En résumé, il était établi que lorsqu’une puissance coloniale était présente sur la zone côtière, tout l’arrière-pays lui revenait. Sa possession s’arrêtait là où elle rencontrait les armées d’une autre puissance. Bref, la règle était simple : que le plus fort gagne. Arrivèrent donc… les militaires.

La course s’engagea entre les armées des différentes puissances. La France, l’Allemagne, la Belgique et dans une moindre mesure le Portugal, l’Italie et l’Espagne partirent à la conquête de nouveaux territoires. Comme l’écrit Joseph Ki-Zerbo, historien de l’Afrique : « En 1880, à peine un dixième de l’Afrique était vaguement occupé par les Européens. En vingt ans tout le reste va être pris. On prend parce que l’on pense en avoir besoin pour protéger des prises antérieures ; puis on prend parce que c’est à la portée de la main ; puis on prend pour devancer le voisin ; on finit par prendre pour prendre, comme en temps de pénurie, parce que “cela pourra toujours servir”, ne serait-ce que comme monnaie d’échange. »

Dans des bureaux en Europe, les colonisateurs tracèrent à la règle, sur des cartes, les frontières de leurs domaines. Autour de 1900, de continent le moins colonisé, l’Afrique devint le seul continent entièrement colonisé, à l’exception du vieil État éthiopien, l’Abyssinie, et du Liberia, création américaine remontant à 1822.

L’Angleterre s’était emparée des territoires les plus riches. L’empire africain de la France était cependant plus vaste. Un espace à l’ouest, appelé Afrique Occidentale Française, AOF, et un espace en Afrique centrale, appelé Afrique Équatoriale Française, AEF. Mais une grande partie de cet empire se trouvait dans la zone désertique du Sahel. Le Portugal avait obtenu principalement deux territoires (Angola et Mozambique). L’Allemagne, arrivée plus tard dans la course aux colonies, possédait malgré tout le Cameroun, le Togo, le Tanganyika et la Namibie. L’Espagne n’avait arraché à ses adversaires que de petits espaces. Enfin, restait le cas particulier du Congo dit belge. 77 fois plus grand que la Belgique, il fut une propriété personnelle du roi Léopold II, et non de la Belgique elle-même.

Une économie de prédation

À l’intérieur de chaque territoire conquis, les entreprises capitalistes pouvaient agir à l’abri de la concurrence des capitalistes des autres puissances. Elles pouvaient puiser les matières premières à leur guise et à leurs conditions, et s’assurer le monopole pour la vente de leurs marchandises

Très vite, un faible nombre de compagnies dominèrent le commerce colonial en Afrique occidentale. Deux compagnies se partagèrent les colonies françaises, dont la Compagnie Française d’Afrique Occidentale qui existe toujours et appartient au groupe Pinault-Printemps-Redoute.

Une des compagnies qui firent fortune en Afrique britannique est le groupe anglo-hollandais Unilever. Les frères Lever, inventeurs de la savonnette, exploitèrent les palmiers à huile du Congo pour fabriquer leur savon. Plus tard, en 1921, ils rachetèrent la Royal Niger Company qui détenait le monopole des transports fluviaux et du commerce au Nigeria. En 1928, le groupe Unilever finit par détenir 60 % des achats et 50 % des ventes au Nigeria.

Les compagnies ne se préoccupaient aucunement de la production de ces matières premières. Le caoutchouc et l’huile de palme relevaient de la cueillette. L’arachide, en revanche, devait être cultivée. Mais les compagnies se contentaient d’acheter à bas prix cette arachide aux producteurs africains, sans leur fournir aucun soutien technique, aucun outillage.

Il s’agissait bien d’une économie de prédation, sans aucun investissement, si ce n’est quelques routes et infrastructures portuaires.

Le même type d’économie - plus ouvertement dominée par des monopoles - fut mis en place en Afrique équatoriale.

Cette région se composait du Congo belge (devenu plus tard Zaïre) et des territoires conquis par la France : Congo-Brazzaville, Gabon et Centrafrique.

Là, les territoires conquis furent partagés et carrément abandonnés à des compagnies privées, dites concessionnaires. En 1899, dans les colonies françaises d’Afrique centrale, l’État divisa 700 000 km² en 40 concessions. La plus grande compagnie obtint 140 000 km², soit l’équivalent d’un quart de la France [3].
Les compagnies concessionnaires régnaient en maîtres sur ces « fiefs ». Elles avaient le monopole de l’exploitation, du commerce, faisaient la police et la justice - si on ose dire. Avides de profits immédiats, elles se ruèrent sur les produits les plus accessibles : l’ivoire, l’or, le caoutchouc et le bois, l’okoumé du Gabon (du fait de sa légèreté il servait à fabriquer du contreplaqué).

Le Congo, modèle de ce système colonial, devint un vaste camp de travail où la terreur régnait. Pour les forcer à récolter le caoutchouc, les soldats et les agents des compagnies avaient toute latitude envers les populations africaines.

En cas de livraison insuffisante, les soldats tuaient les « coupables » avant de leur couper la main qu’ils rapportaient pour prouver qu’ils avaient bien puni les habitants du village rebelle. Les soldats recouraient aussi à l’enfermement d’otages, les femmes et les enfants, pour forcer les hommes à partir récolter le caoutchouc. Joseph Ki-Zerbo, déjà cité, livre des témoignages accablants de missionnaires : « Pour éviter la fuite des indigènes, chaque village était confié à la garde d’une escouade de miliciens et le départ des hommes ou le défaut de caoutchouc entraînait des expéditions punitives qui aboutissaient à des assassinats publics des chefs ou de leurs gens par des agents européens de la Société, à des viols ou enlèvements de femmes, à des mutilations de bras, de jambes, des parties génitales, (…), à des scènes de cannibalisme. »

Des campagnes de dénonciations eurent lieu contre les méthodes coloniales au Congo. Par exemple, les écrivains Mark Twain, Arthur Conan Doyle ou encore Anatole France notamment dénoncèrent le scandale du « caoutchouc rouge ».

Il y eut des enquêtes et on est allé jusqu’à dire que Léopold II fit brûler les archives qu’il jugeait trop compromettantes ! En 1908, le Congo, de propriété personnelle du roi, devint colonie belge. Entre 1880 et 1920, le système colonial causa la mort de dix millions de personnes, soit la moitié de la population. En même temps les sociétés installées au Congo belge - et en tout premier lieu la Société Générale de Belgique - encaissèrent en bénéfice vingt fois leur capital de départ.

Léopold II n’était pas une exception. Si le Congo de la fin du XIXe siècle connut de telles atrocités, les autres colonies d’Afrique centrale, en particulier françaises, ont largement usé des mêmes méthodes. En fait c’est l’ensemble du système qui se livra à une telle barbarie dans les années 1880-1913.

Pour imposer aux populations le transport des produits pour les compagnies commerciales, le portage fut légalisé. Le recours à la force était systématique. Les fonctionnaires étaient autorisés à se servir de la « chicotte » - du fouet -, de la prison, des amendes et même à déporter ou à exécuter les récalcitrants.

C’est l’institution du portage qui tenait lieu de réseau routier : nul besoin de construire des voies de chemin de fer, quand on pouvait faire porter des tonnes de produits à des hommes dont on avait enfermé la famille comme otage dans des camps.

On imposa le travail forcé dans toutes les colonies. Les compagnies osaient même avancer des justifications morales, la prétendue oeuvre de civilisation. Ainsi, dans un texte des compagnies : « Le peuple barbare qui se refuse à cette loi (la loi divine du travail !) ne se civilisera jamais. On peut donc l’y contraindre et, comme il ne peut servir que du travail en compensation des services qu’on lui rend pour l’amélioration de son sort, on a double motif pour imposer et exiger ce travail… »

Le capitalisme a été féroce sur toute la planète, à commencer par les pays où il a grandi. En Europe, l’industrialisation s’est produite avec l’expropriation des paysans, la misère croissante des masses, l’exploitation des enfants dans les usines. En Angleterre, il fallut enfermer les pauvres dans les workhouses pour les contraindre à venir s’épuiser dans les fabriques. Mais, cependant, cette même exploitation capitaliste, en révolutionnant les forces productives, a aussi donné à l’humanité une emprise sur la nature qu’aucune société n’avait avant elle. En Europe, le capitalisme a provoqué une véritable révolution sociale, il a débarrassé la société des structures féodales, a donné naissance à une nouvelle société.

Mais pas en Afrique. Non, l’Afrique a été conquise à une époque où le capitalisme n’avait même plus cette capacité. Il était devenu impérialiste, parasitaire. La colonisation de l’Afrique visait avant tout à en extraire les richesses. Jusqu’en 1914, la part la plus importante des exportations de l’Afrique noire se composa de produits de la cueillette. La cueillette ! Cela signifiait qu’on pillait sans rien construire, sans développer le moindre moyen de production. Et cela alors que la révolution industrielle avait transformé l’Europe et l’Amérique du Nord !

Entre 1900 et 1913, seuls 2 % de tous les investissements extérieurs de la France se dirigeaient vers l’Afrique. C’est dire le peu de constructions, le peu de voies ferrées [4].

Le credo des puissances impérialistes était de dire que les colonies ne devaient rien coûter. Selon l’historien Jean Suret-Canale : « En 1914, l’ensemble des dépenses pour l’outillage économique, les postes et télégraphes, les travaux publics, l’enseignement et la santé (des colonies françaises) représentaient la moitié de la somme que la Ville de Paris consacrait à l’entretien de ses rues et promenades. »

Entre 1880 et 1914, la froide logique de l’exploitation coloniale entraîna la saignée du continent. Ce furent des années tragiques pour les populations. Entre un tiers et un quart de la population a disparu.

Même dans des domaines où on pouvait penser que des pays riches européens apporteraient un progrès, comme l’enseignement, il n’en fut rien. En guise d’enseignement, les populations furent laissées aux mains des missionnaires. La France « laïque » ne fit pas exception. Gallieni, général français ayant sévi à Madagascar, expliquait : « L’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation. ». Alors, partout on assistait à une véritable union sacrée « administration + religion ».

Au Congo belge, les missionnaires omniprésents avaient pris l’habitude d’exploiter le travail d’enfants orphelins ou enlevés à leurs parents. Comment s’étonner, alors, que nombre de légendes circulèrent au Congo représentant les Blancs comme des voleurs ou des mangeurs d’enfants ?

À Madagascar, île où les résistances à la colonisation furent fortes, l’administration interdit jusqu’aux livres d’histoire de France : ils pouvaient recéler des exemples fortifiant les convictions anticoloniales !

Les soldats africains dans la boucherie impérialiste

En 1914, la lutte entre les grandes puissances pour un nouveau partage du monde, donc des colonies africaines en particulier, aboutit à la Première Guerre mondiale.

134 000 soldats venant d’Afrique participèrent à la boucherie de la guerre dans la seule armée française. Le recrutement forcé occasionna des révoltes, comme en 1915 au Mali et au nord de la Côte-d’Ivoire, dans ce qu’on appelait la Haute-Volta.

Ce recrutement de soldats n’était pas une nouveauté en Afrique. Mais pour la première fois ces soldats partaient se battre en Europe. Ils découvrirent alors un autre monde. Tous les Français n’étaient pas des colons, certains même les considéraient comme des égaux. Les soldats africains étaient enrégimentés séparément, mais ils connaissaient les mêmes souffrances, la même mort que les autres poilus. Dans l’enfer des tranchées, ils partageaient ce qu’on leur avait dénié jusque-là : une humanité commune. Dans la bataille de Verdun, les régiments coloniaux de l’armée française furent particulièrement meurtris. Ils étaient aussi présents sur les pentes du Chemin des Dames en avril 1917. Ils furent parcourus alors par les mêmes sentiments de rage contre les offensives inutiles et meurtrières qui conduisirent certains régiments aux mutineries de mai 1917.

Nombre de soldats revinrent avec des idées nouvelles. À ceux qui, après guerre, réclamèrent l’égalité des droits, le pouvoir colonial répondit par le mépris. Bien des idées commencèrent alors à cheminer. Des idées qui mèneront à l’indépendance politique beaucoup plus tard. En Afrique aussi la guerre fut un formidable accélérateur de l’histoire, selon la formule de Lénine.

L’apogée du colonialisme…

Après 1918, les bourgeoisies européennes - dont les économies étaient ruinées par la guerre - se replièrent sur leur empire colonial dont les contours avaient été modifiés avec la défaite de l’Allemagne. Les colonies de cette dernière furent partagées entre les puissances impérialistes du camp victorieux : l’Angleterre récupéra le Tanganyika et la Namibie, la France s’empara de la majeure partie du Cameroun et la Belgique occupa le Rwanda et le Burundi.

Mais accroître l’exploitation dans les colonies d’Afrique exigeait un minimum d’investissement. Les grandes compagnies refusaient d’investir, c’est l’État qui s’en chargea.

Même pendant cette période, l’Afrique noire resta le parent pauvre. La France y investit dix fois moins qu’au Maghreb. Quelques lignes de chemin de fer furent quand même construites, toujours pour drainer les richesses des mines ou des plantations vers les ports. Aucune liaison entre deux colonies ne fut établie.

… ou l’apogée des crimes coloniaux

Entre 1921 et 1934, la réalisation du chemin de fer Congo-Océan, dans le Congo français, fut un véritable scandale humain. On commença par forcer des milliers de personnes à migrer pour venir travailler sur ce chantier. Aucun ravitaillement n’avait été prévu pour le voyage de ces hommes. Sur 8 000 hommes recrutés, 1 700 arrivèrent à destination. Une insurrection générale se déclencha alors. Le chantier n’était pas encore commencé.

Le journaliste Albert Londres dans son livre Terre d’ébène relata les conditions dans lesquelles fut construit le chemin de fer : « Ici, écrit-il, (…) le Noir remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ? Pour porter les barils de ciment de cent trois kilos, les « Batignolles » [5] n’avaient pour tout matériel qu’un bâton et la tête de deux Noirs ! » Albert Londres fut traité de « métis, juif, menteur, saltimbanque » parce qu’il avait décrit ce qu’il avait vu sur place.

Le train fut baptisé « mangeur d’hommes ». Certains estiment qu’il y eut un mort par traverse [6].

Une économie tournée vers les exportations

Toute la production des colonies visait à satisfaire les besoins impérialistes, et non les besoins des populations. On imposa aux colonies des cultures d’exportation, sous la forme de monoculture. On obligea les paysans à produire du café, du cacao, de l’arachide, pour les marchés européens.

Pour y parvenir, on imposa le paiement d’un impôt par tête. Ce qui obligea les paysans à cultiver ce qui rapportait de l’argent.

En Côte-d’Ivoire, la culture du cacao s’accompagnait du recrutement forcé de travailleurs venant du nord, du Burkina Faso actuel. On leur imposait des contrats de un ou deux ans. Sous prétexte de donner aux travailleurs le sens de l’épargne… on ne les payait pas et on inscrivait les sommes dues sur des carnets.

Au Sénégal, plus de la moitié des terres étaient consacrées à l’arachide. Une confrérie de marabouts, les Mourides, faisait travailler ses disciples dans un cadre quasi esclavagiste, et vendait cette production aux compagnies commerciales.

La colonisation utilisait ainsi des formes archaïques de production et renforçait une organisation sociale rétrograde. Cela lui coûtait moins cher que de mécaniser les cultures.

La France développa aussi le coton dans ses colonies, pour échapper à la mainmise britannique sur le coton indien et égyptien.

Ces cultures furent imposées sous la forme de cultures obligatoires, appelées de manière indécente « cultures éducatives ».

En Centrafrique, en 1924, le gouverneur Félix Éboué - premier gouverneur d’origine guyanaise et présenté comme un grand démocrate- a été le père de la culture obligatoire du coton.

Les quantités de produits exportés augmentaient par extension des terres utilisées et non grâce à l’amélioration des rendements. En parallèle à l’accroissement des monocultures, les cultures vivrières furent délaissées, ce qui provoqua des famines.

Des pays qui étaient autosubsistants jusque-là devinrent dépendants des importations pour leur alimentation. En Afrique le colonialisme modifia les habitudes alimentaires. Par exemple, le riz - cultivé en Indochine, autre colonie française - remplaça en grande partie le mil, nourriture de base au Sénégal. Les paysans, au lieu de poursuivre leurs cultures vivrières, étaient obligés d’acheter du riz avec l’argent gagné difficilement par la vente de l’arachide. Les compagnies commerciales gagnaient donc deux fois, car les mêmes compagnies achetaient l’arachide et vendaient le riz.

Les exploitations minières étaient elles aussi tournées exclusivement vers les métropoles.

Après le caoutchouc, le Congo belge révéla d’autres trésors : zinc, cuivre, diamants industriels. Le Katanga, une des régions du monde les plus riches en minerais, devint le fief de la Société Générale de Belgique, à travers l’Union Minière du Haut-Katanga et la Forminière. En 1934, la Société Générale de Belgique contrôlait 60 % du capital investi au Congo.

Partout, les entreprises occidentales détenaient le monopole de l’extraction. Les minerais partaient vers les métropoles, où étaient installées les industries de transformation.

La crise mondiale, démarrée en 1929, amplifia encore le repli des pays capitalistes européens sur leur empire. Dans les citadelles impérialistes, la production reculait, les capitaux ne trouvaient plus à se placer. Le commerce mondial se restreignait. Avec les empires coloniaux, le protectionnisme fut utilisé comme ultime tentative pour échapper à la crise du système.

Cela permit à un industriel comme Marcel Boussac d’accroître sa fortune. Boussac avait commencé son ascension dans le textile grâce à la Première Guerre mondiale. Puis il racheta toutes les usines des Vosges où il faisait fabriquer des tissus… avec le coton venant d’Afrique, du Tchad en particulier. Le système colonial permettait à Boussac d’acheter pour rien ce coton et de vendre ses tissus à travers tout l’empire. Car au passage le colonialisme avait détruit l’ensemble de l’artisanat textile, en Afrique comme ailleurs.

À part quelques infrastructures pour exporter, toutes les industries de transformation étaient proscrites dans les colonies, pour ne pas concurrencer celles de la métropole. La colonisation engendrait une dépendance et une domination économiques totales.

La volonté de justifier la colonisation…

L’Exposition coloniale de 1931 à Paris fut la glorification du colonialisme à son zénith.

Évidemment, il serait plus agréable de raconter la contre-exposition organisée par la CGT-U, car celle-ci dénonçait les méfaits commis en Asie ou en Afrique et prônait l’émancipation des peuples opprimés.

Dans sa présentation, le maréchal Lyautey affirmait : « Coloniser, ce n’est pas uniquement construire des quais, des usines ou des voies ferrées ; c’est aussi gagner à la douceur humaine les coeurs farouches de la savane et du désert. » Des Africains, des Algériens, des Indochinois durent se donner en spectacle. Pour les organisateurs, il fallait absolument montrer un folklore exotique et affirmer la supériorité de la civilisation européenne. Ils allèrent même jusqu’à inventer des cannibales venant de Nouvelle-Calédonie.

… qui n’a pas disparu aujourd’hui !

Alors, le débat actuel quant aux aspects positifs de la colonisation n’est qu’une nouvelle manifestation du vieil esprit colonial, raciste, paternaliste, arrogant… et si peu soucieux de vérité !

En Afrique, la colonisation a eu comme conséquence que toutes les richesses tirées du continent ont été accumulées en Occident, dans les mains des bourgeoisies des métropoles.

L’économie des pays africains n’est pas « en retard », non : dans le cadre de la domination impérialiste elle est irrémédiablement déformée.

L’Afrique connut donc tous les dégâts du capitalisme, sans en voir le moindre progrès. Dans les domaines sociaux, le bilan de la colonisation n’a jamais été glorieux. La « mission civilisatrice » n’a bien sûr été qu’une mystification. En 1950, d’après l’UNESCO, les taux de scolarisation dans le primaire étaient de 21 % dans les colonies anglaises, 10 % dans les colonies françaises, 5 % dans les colonies portugaises. Et les filles ne représentaient qu’un tiers de ces chiffres.

La colonisation n’a même pas débarrassé les sociétés africaines de leurs aspects les plus archaïques. Au contraire même, le pouvoir de certains chefs traditionnels a été cautionné par l’administration coloniale. Les traditions révoltantes envers les femmes, comme l’excision, n’ont pas été combattues. Quant aux différences ethniques, elles ont bien souvent été utilisées et transformées en oppositions, voire en haines. Les populations africaines en payent aujourd’hui le prix.

Les luttes ouvrières

Pour l’ensemble des populations, la période coloniale n’a été qu’une longue suite d’humiliation, de mépris et d’exploitation, parfois de massacres. Mais cette histoire a été aussi ponctuée par des résistances et des luttes contre l’oppression.

Bien que le prolétariat africain fût peu nombreux, les luttes ouvrières prirent leur essor au début du XXe siècle. En 1919, des émeutes, grèves et pillages éclatèrent au Sierra Leone. En 1920, une première grève des ouvriers du chemin de fer Dakar-Saint-Louis fut organisée. Dans les années 1920, les mines du Congo, du Nigeria et du Ghana furent le théâtre de grèves. Mombasa, au Kenya, vécut une grève des dockers en 1934 et une grève générale en 1939.

Toutes ces luttes eurent lieu dans des conditions difficiles. Comme ailleurs, le patronat utilisa la violence et les armes. Mais en plus, il refusait aux travailleurs africains les droits qu’il avait dû céder aux travailleurs européens. L’Angleterre ne reconnut le droit syndical dans ses colonies que dans les années trente.

C’est en 1937 seulement que le gouvernement de Front Populaire autorisa la formation de syndicats dans l’Afrique colonisée par la France. Mais seuls ceux qui savaient lire et écrire étaient autorisés à se syndiquer. On le voit, la gauche au pouvoir n’a pas fait preuve de beaucoup d’audace.

Années soixante : la décolonisation de l’Afrique

La Seconde Guerre mondiale démarra en Afrique avant 1939, date indiquée dans les livres d’histoire. L’invasion de l’Éthiopie, le dernier grand État indépendant d’Afrique, par l’armée italienne de Mussolini en 1935, fut un des premiers actes d’une guerre qui allait devenir mondiale. Mussolini put agir avec l’assurance donnée par Laval que la France n’interviendrait pas.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique fut de nouveau saignée. On recruta de forces les hommes, on réquisitionna les vivres au détriment des populations appauvries. Les productions minières devinrent un enjeu considérable dans cette guerre. L’uranium du Congo belge servit à la fabrication de la première bombe atomique.

Après la seconde guerre impérialiste : un contexte mondial marqué par les révoltes anticoloniales

Le déroulement de la Seconde Guerre mondiale amorça la déroute et la fin du système colonial. Comme la précédente, elle contribua à ébranler la suprématie européenne, en particulier celle de l’impérialisme français vaincu en 1940.

À travers la planète, les souffrances endurées durant toutes ces années, la certitude que les puissances coloniales n’étaient pas invincibles, se transformèrent en une immense révolte.

Dès la fin de cette guerre, le monde entier fut secoué par un formidable mouvement anticolonial de centaines millions d’opprimés. Entre 1945 et 1947, en Inde, en Indonésie, les masses se soulevaient pour chasser les colonisateurs. En Chine, en 1949, la révolte des paysans permit à Mao de renverser le pouvoir corrompu. En Indochine, la guerre anticoloniale commencée en 1945 dura jusqu’en 1954. Le monde colonial s’embrasait pour une dizaine d’années.

Pour les peuples opprimés, chaque révolte, chaque victoire alimentait l’espoir, la confiance dans leurs forces et la rage d’en finir avec cette oppression coloniale. Ainsi les révoltes en Asie favorisaient les luttes dans toutes les colonies. En Afrique aussi.

Les soldats et les anciens combattants initièrent bien des révoltes. Ces soldats qu’on avait appelés « libérateurs », « sauveurs », lorsqu’ils avaient débarqué en Europe, retrouvaient, avec la fin de la guerre, le statut de colonisés. Mais ils n’étaient pas prêts à se laisser faire. En 1944, à Thiaroye au Sénégal, les anciens combattants de l’armée française se révoltèrent. Ils osaient réclamer leur dû et protester contre les mauvais traitements. La répression fut sanglante.

À Madagascar en 1947, une insurrection contre le colonialisme fut réprimée. Le massacre fit 80 000 morts peut-être. Pour faire le sale boulot, l’armée française envoya des soldats d’autres pays africains. Dresser les peuples colonisés les uns contre les autres faisait partie des méthodes du colonialisme.

Et partout, les années 1940 et 1950 virent se multiplier les luttes de la classe ouvrière. Le roman de Sembene Ousmane, Les bouts de bois de Dieu a fait connaître la grève des cheminots sur la ligne Dakar-Bamako entre 1946 et 1947.

Des bourgeoisies européennes pas prêtes à perdre leurs chasses gardées

Dans un premier temps, les bourgeoisies européennes, affaiblies par la guerre, s’accrochèrent à leurs possessions. La France commença par repousser jusqu’à l’idée d’indépendance pour les colonies.

Certains historiens racontent encore aujourd’hui que De Gaulle, à la conférence de Brazzaville en 1944, avait promis des avancées aux peuples d’Afrique. Dans la réalité, à Brazzaville, il ne fut pas question d’indépendance, ni de libertés pour les peuples. D’ailleurs pas un Africain n’avait été invité aux séances de discussions.

En 1946, l’Union Française - nouvelle appellation de l’empire colonial - vit le jour. Rien n’était changé sur le fond. Une partie seulement de la population africaine reçut le droit de vote [7].

Les partis politiques africains furent autorisés. Le travail forcé fut supprimé. Non sans susciter des résistances dans les milieux coloniaux. Ils voulaient imposer que « l’on considère le travail comme un devoir social » et donc le maintien des journées de corvées. En 1947, les fonctionnaires coloniaux continuaient, eux, à se déplacer dans des hamacs portés par des hommes, comme aux débuts de la colonisation.

Le pouvoir prenait donc des mesures pour mettre fin, au moins officiellement, aux aspects les plus visiblement abjects du colonialisme. Mais désormais les peuples réclamaient leur indépendance, pas seulement une égalité à laquelle, à juste titre, ils ne croyaient plus.

Par ailleurs, à l’intérieur même des métropoles, des divergences existaient.

Le maintien des empires coloniaux coûtait de plus en plus cher. Les investissements publics représentaient, après guerre, huit fois plus que dans les années précédentes. Bien sûr ces investissements servaient les capitalistes… ceux qui avaient des intérêts dans les colonies.

Mais ça n’empêchait pas un certain nombre de bourgeois - ceux dont l’industrie était la plus moderne et ceux qui ne dépendaient pas du marché colonial - de voir d’un mauvais oeil grossir ces budgets dont ils auraient préféré profiter pour leur propre compte.

Après guerre, les patrons de l’aéronautique, de l’automobile, etc., étaient plus appâtés par le marché européen que par le colonialisme de « grand-papa ».

Enfin, à partir de 1945, les États-Unis exercèrent une pression politique « anticoloniale ». En effet pour cet impérialisme, désormais le plus fort, nul besoin du système colonial obsolète pour piller la planète et imposer ses intérêts. La puissance réelle de son économie suffisait. Il avait donc beau jeu de vouloir mettre fin au système des chasses gardées et au protectionnisme qu’il impliquait.

Tous ces facteurs se conjuguèrent pour contraindre l’ensemble des États européens à décoloniser, même là où ils n’avaient pas été chassés par des révoltes.

Mais renoncer à la forme coloniale, à la forme directe de leur domination, ne signifiait aucunement renoncer à leur domination ! Dès lors, toute leur politique visa à conserver la mainmise sur leur zone d’influence.

La décolonisation en Afrique noire eut lieu entre 1957 et 1963. Sauf pour les colonies portugaises qui durent encore attendre plusieurs années.

Le pouvoir britannique sème les germes des divisions ultérieures

Alors que la Grande-Bretagne avait cédé l’indépendance politique de l’Inde en 1947, elle résista encore dix ans pour ses colonies africaines.

Les administrateurs britanniques étaient passés maîtres dans l’art de créer des divisions artificielles, de découper les territoires, de sélectionner des collaborateurs parmi les chefs traditionnels. Le passage vers l’indépendance, telle que la souhaitait le pouvoir britannique, s’en trouva facilité... Mais pas sans lutte.

En 1947, au Ghana, un jeune étudiant revenu des États-Unis, ¬N’¬Krumah, adepte fervent du panafricanisme, fonda un parti dans lequel il attira les anciens combattants et lança un slogan combatif : « L’indépendance tout de suite ». Une campagne de boycott des produis anglais, de grèves et de manifestations réprimées dans le sang dura plusieurs années. En 1957, le Ghana devint la première colonie d’Afrique noire à accéder à l’indépendance.

Le Kenya était une colonie de peuplement anglaise. Quatre mille colons accaparaient un quart des terres arables, sur lesquelles ils avaient installé leurs plantations de thé et de café. La culture du café avait été interdite aux paysans kenyans qu’on entassait dans des réserves exiguës. Des passeports intérieurs réglementaient leurs déplacements, l’accès aux villes européennes leur était quasiment interdit. Ils furent forcés de travailler sur les plantations des colons. Selon les habitudes de ségrégation raciale britannique, le commerce était tenu par des Indiens, venus du reste de l’empire britannique. En 1950, une révolte, celle des Mau-Mau, s’en prit aux Anglais, mais aussi aux Indiens. La guérilla dura jusqu’en 1960. À l’indépendance, en 1963, l’Angleterre imposa un pouvoir basé sur l’appartenance communautaire.

Le Nigeria, lui, devint indépendant en 1960. C’est le pays le plus vaste et le plus peuplé d’Afrique. L’Angleterre utilisa les divisions ethniques pour établir un fédéralisme fragilisant le Nigeria. Le pays, malgré sa taille, se retrouva affaibli. À l’indépendance, les dirigeants nigérians des trois régions officielles s’affrontèrent pour le contrôle de l’appareil d’État.

Autant de divisions en États dits indépendants, autant de bombes à retardement laissées sciemment par le pouvoir colonial anglais.

La bourgeoisie française maintient une situation semi-coloniale

Depuis 1945, les mouvements dans les colonies françaises étaient systématiquement réprimés. Et cela par des gouvernements auxquels participait la gauche, quand elle ne les dirigeait pas. Le PS a trempé les mains dans les répressions coloniales, dans les pires méfaits : les massacres, les bombardements de villages, la torture durant la guerre d’Algérie. Et le PC, en participant au gouvernement après guerre ou en soutenant le gouvernement du « socialiste » Guy Mollet, cautionnait cette politique.

Le retentissement international de la victoire des Vietnamiens à Dien Bien Phu en 1954 obligea les dirigeants de la bourgeoisie française à réaliser que l’heure des indépendances avait sonné. Malgré cela, les milieux coloniaux n’acceptaient pas cette évidence : leur temps était fini.

C’est la guerre d’Algérie qui fut l’accoucheuse des indépendances en Afrique noire. Il est significatif que la décolonisation n’ait pas été le fait de la gauche, pourtant au pouvoir en 1956 avec le gouvernement de Guy Mollet. Celui-ci, arrivé à la tête du gouvernement en promettant la paix en Algérie, y intensifia au contraire la guerre. La crise politique dans laquelle sombra la IVe République ne fut dénouée que par l’arrivée au pouvoir de De Gaulle. C’est donc cet homme politique réactionnaire qui osa faire ce que la gauche n’avait pas osé régler. Entre 1958 et 1960, il orchestra les indépendances devenues indispensables, y compris au maintien des intérêts capitalistes français.

La décolonisation, les indépendances ont fait que nombre d’Africains ont éprouvé la joie légitime de ne plus subir l’humiliation quotidienne de l’administration coloniale raciste.

Mais derrière la façade - les drapeaux, les hymnes nationaux et les sièges à l’ONU - la France comptait bien maintenir ses intérêts en Afrique.

Elle plaça à la tête de la plupart de ces États des hommes du sérail.

Certains futurs dirigeants africains avaient fait leurs premières armes dans les antichambres de l’État français. Houphouët-Boigny, ancien président du syndicat des planteurs ivoiriens, avait commencé par un nationalisme critique vis-à-vis de la France. Puis, patronné par Mitterrand, il fit une belle carrière dans les institutions de la bourgeoisie française. Député, puis plusieurs fois ministre sous la IVe République, il fut même l’un des rédacteurs de la Constitution de la Ve République. En l’installant en 1960 en tant que président de la Côte-d’Ivoire fraîchement indépendante, les dirigeants de l’impérialisme français savaient qu’il agirait en ami.

Léopold Sédar-Senghor a suivi un chemin parallèle. Ancien élève du lycée Louis-le-Grand, agrégé de grammaire, il était lié à Pompidou dont il avait été le condisciple. Il fut aussi ministre de la IVe République avant de prendre la tête du Sénégal.

Ces hommes formèrent une caste, liée moralement et socialement à la bourgeoisie française et décidée à en défendre les intérêts au-delà des indépendances. L’appartenance sociale lie les possédants entre eux, plus que la couleur de la peau.

Quand elle ne trouva pas dans les couches privilégiées nationales des dirigeants satisfaisants, la France puisa parmi les mercenaires formés au sein de son armée.

Bokassa, dictateur de Centrafrique à partir de 1969, était un ancien sous-officier dans la guerre d’Indochine. C’est avec le soutien de l’armée française que Bokassa conquit le pouvoir… et le conserva. Il a fini même par se faire sacrer empereur. Il copia le faste et le ridicule de la cérémonie sur le sacre d’un autre dinosaure de l’époque : Élizabeth II en Angleterre. Les journalistes ricanaient, mais le président de l’époque, Giscard, était présent, cautionnant ainsi le dictateur. Et c’est avec sa bénédiction qu’il put piller les caisses du Centrafrique et financer son règne.

Au Togo, Eyadéma, ancien sergent de l’armée coloniale française, imposa sa dictature jusqu’à sa mort en 2005.
Il y eut au moins un cas différent. En Guinée, en 1958, Sékou Touré opta avant tout le monde pour l’indépendance, contre De Gaulle. Par mesure de rétorsion, la France retira ses fonctionnaires et coupa les crédits.

Le Congo belge : l’explosion

Dans la vague des indépendances, le Congo belge tient une place à part. La Belgique n’avait absolument pas envisagé ni préparé son indépendance.

La ségrégation dans les transports, le logement, le travail imprégnait toute la société. La colonisation s’était accompagnée d’une politique maintenant fermement la population africaine loin de tout pouvoir, loin même de l’école. En 1960, l’immense Congo comptait en tout et pour tout 17 diplômés !

Une toute petite poignée de Congolais avaient un statut à part. Pour obtenir ce statut, nommé officiellement « évolué », les Congolais qui savaient lire et écrire devaient subir une inspection de leur mode de vie. Se servir d’un appareil électroménager et consommer du pain au petit déjeuner étaient des critères de civilisation pour l’administration belge...

Dans les années 1950, une fraction de cette petite bourgeoisie congolaise réclama l’égalité réelle. Patrice Lumumba, jeune postier, président de l’Association des évolués de Stanleyville, en faisait partie. L’opposition systématique des colons belges à tout changement finit par radicaliser les premiers nationalistes.

En 1956, la Belgique proposa un plan prévoyant l’indépendance… trente ans plus tard. Les Congolais n’étaient pas disposés à attendre. En 1959, il y eut des révoltes, des mutineries, des insurrections paysannes.

Patrice Lumumba était devenu le porte-parole du nationalisme congolais. Il avait su cristalliser la révolte contre l’aliénation coloniale et exprimer l’aspiration à l’indépendance, en faisant surgir un nationalisme à l’échelle de tout le Congo. Il ne cherchait pas à briser les liens avec la Belgique, mais sa façon de dénoncer le mépris colonial lui avait suffi pour encourir la haine, du roi en premier lieu, et des colons belges.

L’indépendance du Congo fut décrétée dans la précipitation le 30 juin 1960, donnant naissance à un État dont Lumumba fut le Premier ministre, du moins pendant deux mois.

Une révolte des soldats de l’armée congolaise contre les officiers, tous des Blancs, donna le signal d’une véritable explosion de colère. Les fonctionnaires et les colons belges prirent la fuite. L’État se retrouvait sans administration, sans prise sur les événements.

Alors, pendant plusieurs années, ce fut un véritable chaos.

La Belgique était incapable de maîtriser la situation dans ce vaste ensemble qui constituait le Congo. Assurer la continuité politique pour défendre ses intérêts impérialistes par la suite était au-dessus de ses forces.

Aussi chercha-t-elle à sauvegarder ses intérêts essentiels.

C’est pour cela que le trust belge l’Union Minière orchestra en sous-main la sécession du riche Katanga. Les capitalistes belges, mais aussi les gouvernements belge, anglais et français pensaient préserver leur pillage des ressources minières par le découpage du pays.

Mais l’impérialisme américain ne les laissa par se constituer ainsi de nouvelles chasses gardées. Sous couvert de l’ONU, une force armée fut reconstruite autour de Mobutu. En 1961 Lumumba, livré par Mobutu à ses ennemis du Katanga, fut assassiné.

En1965, sous protection américaine, Mobutu finit par prendre le pouvoir et rétablir l’unité du pays.

Une des pires dictature d’Afrique vit le jour. Mobutu trouva le soutien américain, bien sûr, mais aussi celui de la France. Par deux fois, dans les années 1970, l’armée française intervint pour le sauver de rébellions. Toutes ces années se soldèrent par la décomposition de l’économie dans le pays, au profit de Mobutu, de la clique qui l’entourait… et de l’impérialisme.

Les puissances coloniales imposent la division politique du continent

Avec la décolonisation, le continent fut aussi découpé, « balkanisé ». C’était un autre moyen d’assurer la pérennité de la domination des impérialistes.

Pour eux, il n’était pas question de favoriser l’union de ces pays, ne serait-ce que dans le cadre administratif créé par la colonisation, comme l’AOF et l’AEF. Et lorsque certains dirigeants envisagèrent une unification, les tentatives furent brisées dans l’oeuf par la puissance coloniale.

Les dirigeants africains dans leur ensemble acceptèrent ces frontières et les déclarèrent même intangibles en 1964.

Dans les colonies portugaises : la guerre civile, produit de la guerre anti-coloniale

Quant au Portugal, il s’accrocha à ses colonies, l’Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau, jusqu’en 1974, au prix de longues guerres.

L’incapacité du pouvoir colonial à gagner des guerres qui coûtaient de plus en plus cher, en hommes comme en argent, avait conduit à une grave crise du régime portugais, qui fut dénouée par l’armée elle-même. C’est une révolte partie des jeunes officiers de l’armée, la « Révolution des oeillets », en 1974, qui renversa la dictature en place et amena le nouveau régime à reconnaître l’indépendance des colonies portugaises.

Mais en Angola la guerre d’indépendance commencée en 1961, treize ans avant la fin de la domination coloniale, s’est prolongée bien au-delà. Les trois armées de guérilla qui s’étaient constituées dans la lutte contre le Portugal continuèrent à se battre pour le pouvoir. Ce fut une guerre civile longue, avec à l’arrière-plan les manoeuvres des États-Unis attirés par le pétrole découvert depuis peu. Elle vit intervenir l’armée zaïroise, puis celle de l’Afrique du Sud en faveur de la plus proaméricaine des oppositions armées au régime en place. Ce dernier était soutenu par l’URSS, qui demanda à Cuba d’y envoyer des troupes.

La guerre fit la fortune des trafiquants d’armes et des hommes politiques qui les couvraient, de Pasqua à Jean-Christophe Mitterrand. Elle dura plus de vingt ans, fit plus d’un million de réfugiés, quelque 300 000 morts et laissa une économie en ruine.

Ainsi donc, dans les années 1960, les empires coloniaux français et britannique en Afrique ont cessé d’exister. Après l’effondrement de l’empire portugais en 1974-1975, la quasi-totalité des pays d’Afrique étaient désormais indépendants.

Il n’est guère possible de relater l’histoire individuelle de la quarantaine d’États issus de la décolonisation. Ces pays sont extrêmement divers. Certains d’entre eux sont petits, comme la Guinée, le Bénin, le Togo ou la Gambie - long doigt enfoncé dans le Sénégal, dont le territoire se limite à une vingtaine de kilomètres de part et d’autre du fleuve Gambie. D’autres sont immenses, comme le Congo-Zaïre ou le Soudan, aussi étendus que la moitié occidentale de l’Europe, ou le Nigeria avec ses 125 millions d’habitants.

Certains, comme le Burkina Faso, sont dépourvus de richesses naturelles alors que d’autres en regorgent, comme le Congo-Zaïre qui, aux dires de certains géologues, représente « un scandale géologique », tant son territoire contient de richesses minières de toutes sortes, y compris les plus rares existant sur la planète.

La plupart de ces pays sont des créations artificielles du temps des colonies, alors que l’Éthiopie a une tradition étatique de plusieurs siècles. Certains ne comptent qu’une ou deux ethnies, alors que d’autres en dénombrent plusieurs dizaines, voire pour le Cameroun plus de deux cents, parlant des langues différentes.

Leurs évolutions politiques respectives après les indépendances ont également été fort diverses.

Quel bilan, 40 ans après les indépendances politiques ?

Pour les métropoles les plus faibles, la décolonisation a mis fin au monopole qu’elles exerçaient sur leurs anciennes colonies. Ce fut le cas, bien sûr, du Portugal. Mais ce fut le cas aussi de la Belgique, qui n’était pas de taille à dominer les appareils d’État du Congo-Zaïre ou même du Rwanda et du Burundi.

Bien sûr, des trusts belges ont conservé de grands intérêts au Zaïre, mais c’est la France qui a postulé au rôle de protecteur en chef de Mobutu, avec pendant longtemps l’accord tacite des États-Unis.

Les méthodes de l’impérialisme français pour garder sa zone d’influence

La France, justement, bien qu’obligée de décoloniser, tenait à garder ses ex-colonies dans sa zone d’influence. Elles représentaient un champ d’investissement pour un certain nombre de grands groupes capitalistes français. Investissements d’autant plus intéressants qu’ils étaient garantis, voire en partie financés par l’État français, via la prétendue « aide au développement ».

Les ex-colonies françaises d’Afrique constituaient une source privilégiée d’approvisionnement en matières premières : le pétrole du Gabon pour Elf, l’arachide du Sénégal pour Lesieur, le fer de Mauritanie pour Usinor, la bauxite de Guinée pour Péchiney et, pendant longtemps, le coton du Tchad pour Boussac. Elles restaient également des débouchés pour les marchandises de l’ancienne métropole, protégés des concurrents d’autres pays par les circuits commerciaux, par les habitudes et les liens conservés du temps colonial, sans parler de la langue.

Précisément parce qu’elle est une puissance impérialiste de seconde zone, la France n’a pu conserver cependant sa mainmise sur l’économie de la plupart de ses ex-colonies qu’en s’accrochant à un système de domination semi-colonial. Ce système repose, sur le plan politique, sur le contrôle étroit des appareils d’État autochtones, sous la protection des troupes françaises toujours présentes dans les endroits stratégiques. Ce protectorat politique implique le soutien garanti aux dirigeants de ces pays, fussent-ils d’infâmes dictateurs contre leurs propres peuples, en contrepartie de la protection des intérêts français face à la concurrence américaine, japonaise, allemande, etc.

Sur le plan économique, le maintien d’une zone CFA, c’est-à-dire d’une monnaie unique dans la plupart des ex-colonies, convertible à taux fixe en francs français auparavant et en euros aujourd’hui, assure aux capitalistes français la libre circulation de leurs capitaux et de leurs profits entre la France et ses ex-colonies. Elle constitue en même temps un obstacle devant la circulation des capitaux venus du Japon ou des États-Unis. Mais, indépendance oblige, tout en gardant l’intitulé « franc CFA », on changea le sens des initiales. De « Colonies Françaises d’Afrique », cela devint « Communauté Financière Africaine ». Mais les billets continuent à être émis sous le contrôle de la Banque de France.

La « politique africaine » de la France, poursuivie dans les années 1960, 1970, 1980 et, pour beaucoup des ex-colonies, jusqu’à aujourd’hui, faite de secrets, de combines, de dessous-de-table, de lobbies, a servi accessoirement à arroser la caste politique française et à créer des liens de complicité et d’interdépendance entre cette dernière, les dirigeants des grands trusts opérant là-bas et les dictateurs en place. À l’image d’Omar Bongo, dictateur du Gabon et homme lige d’Elf, qui a eu l’habitude de financer le parti au pouvoir en France, quel qu’il soit. Des hommes de main, des agents secrets, des mercenaires côtoient des hommes politiques, des PDG, des financiers, dans un milieu crapuleux qui a été surnommé la « Françafrique ».

Les entreprises comme Elf, intégrée aujourd’hui dans Total, possèdent des pans entiers de l’économie du Gabon ou du Congo-Brazzaville. Le gouvernement du Congo n’arrive même pas à savoir les quantités exactes de pétrole extraites par la compagnie.

Et si le pouvoir gaulliste a initié le phénomène, il ne faut pas oublier que la gauche l’a amplement utilisé et pérennisé. Après Foccart, l’éminence grise gaulliste, un des fils de Mitterrand, Jean-Christophe, a été l’homme de l’ombre de la gauche chargé des sales besognes en Afrique.

La voie nationaliste a abouti à une impasse pour les peuples

Mais tous les États d’Afrique n’ont pas suivi le même type d’évolution semi-coloniale.

C’est qu’en ces années 1960, la Chine de Mao Tsé Toung fournissait aux dirigeants nationalistes d’Afrique et d’ailleurs l’exemple d’un régime qui justifiait la dictature avec une phraséologie socialiste ou communiste susceptible de tromper les masses et menait une politique nationaliste en rupture avec l’impérialisme. Et surtout, l’existence du bloc soviétique, l’aide diplomatique, voire militaire de Moscou, permettait de se donner les moyens d’une certaine indépendance politique.

Ces années 1960 ont été également une époque marquée par le « tiers-mondisme », expression censée signifier la recherche d’une troisième voie pour les pays pauvres, entre les grandes puissances impérialistes et le bloc soviétique.

Nous ne parlerons pas ici plus en détail de ce tiers-mondisme, dont l’histoire a montré par la suite qu’il n’était qu’illusion. Les différents pays qui ont tenté, à un degré ou à un autre, de rompre politiquement avec l’impérialisme ont fini par retomber sous son influence.

L’impérialisme n’avait pas besoin de contrôler directement l’appareil d’État d’un pays pour avoir les moyens de l’étrangler. Pour reprendre l’exemple de la Guinée, qui avait voulu mener une politique d’indépendance à l’égard de l’ancienne métropole, Sékou Touré comptait asseoir cette ambition sur la bauxite, principale richesse minière du pays. Mais, n’ayant pas l’industrie pour transformer la bauxite en aluminium, la Guinée était obligée d’en passer par les trusts internationaux et, donc, de se soumettre à leurs lois.

Il en est allé de même y compris pour les pays d’Afrique les plus riches en minerais ou autres richesses naturelles. La nationalisation des mines pouvait donner aux États des marges de négociation plus grandes avec les trusts internationaux qui dominent le marché mondial. Mais cela ne les libérait pas de leur emprise. Et pour négocier les matières premières au meilleur prix, encore fallait-il en avoir la volonté politique. Cette volonté politique avait elle-même un prix : ce que coûtaient à acheter les dirigeants de l’État.

Les nationalisations elles-mêmes, au lieu de servir de protection contre le pillage impérialiste, se sont transformées, en règle générale, en moyens d’enrichir une mince couche privilégiée locale et en facteur de corruption.

Dans le cas de l’Afrique, le tiers-mondisme a pris la forme, au moment des indépendances, de la proclamation d’un « socialisme africain », incarné en particulier au Ghana par N’Krumah, et en Tanzanie par Nyerere.

Par la suite, dans la compétition entre les puissances occidentales et l’Union soviétique, on a vu plusieurs pays d’Afrique chercher le soutien de cette dernière, en armes et en aides financières.

L’Éthiopie sous Mengistu ou la Somalie sous Siyad Barré, et jusqu’au Congo-Brazzaville, ex-colonie française, se sont revendiqués pendant quelque temps du marxisme-léninisme.

Ce choix politique de trouver en Union soviétique et/ou en Chine une contrepartie à l’influence de l’impérialisme allait de pair avec une politique économique marquée par l’étatisme, par la protection de l’économie nationale, par l’existence de monnaies nationales non liées aux monnaies occidentales.

On peut donc dire, en faisant le bilan des quarante dernières années d’indépendance, que les pays africains ont à peu près tout tenté sur le plan politique et économique, entre les régimes ouvertement dévoués à l’ancienne métropole coloniale, comme Houphouët-Boigny en Côte-d’Ivoire et, à l’autre extrémité, le nationalisme économique de l’Éthiopie de Mengistu.

Eh bien, quelles qu’aient été les expériences tentées et, au-delà, quelle qu’ait été la variété des situations en fonction de la taille des différents pays et de leurs richesses naturelles, aucun des pays d’Afrique ne s’est un tant soit peu développé. Nulle part, les classes populaires ne sont sorties de la misère.

La décolonisation n’empêche pas les puissances impérialistes de continuer à dominer complètement l’économie de l’Afrique

Les statistiques de la bourgeoisie sont toujours menteuses, mais même ces statistiques-là montrent qu’au cours des vingt dernières années l’Afrique n’a non seulement pas progressé sur le plan de la production, mais qu’elle a régressé. Les économistes de la bourgeoisie, qui ont inventé la notion de « pays en développement » pour ne pas parler de pays sous-développés, ont été cependant obligés de créer un nouveau terme qui marque une pauvreté encore plus grande : « les pays les moins avancés ». Ce qui est encore une escroquerie car ces pays ne sont pas simplement « moins avancés », c’est-à-dire en retard par rapport aux autres sur le chemin du développement, mais ce sont des pays où les industries sont quasiment inexistantes, où l’agriculture est en recul, où le sol se dégrade, les forêts disparaissent, l’eau potable devient une denrée rare et où la malnutrition est permanente pour une grande partie de la population. Eh bien, sur les 49 pays du monde qui sont rangés par les statistiques de l’ONU parmi les moins développés, 33 se trouvent en Afrique. Et 33, ce sont les deux tiers des pays africains !

Deux informations, par exemple, sont particulièrement parlantes. Elles sont tirées de l’Atlas récemment publié par Le Monde diplomatique. La première : « Depuis 1995, l’Afrique sub-saharienne, pourtant considérée comme la région la plus pauvre du monde, envoie vers le Nord - c’est-à-dire vers les pays impérialistes - 1,5 milliard d’euros de plus que ce qu’elle en reçoit. » Et l’autre : « Selon l’économiste Samir Amin, la part des exportations dans le calcul de son produit intérieur brut (PIB) est de 45 % pour l’Afrique contre 15 % à 25 % pour les autres continents. »

Ces chiffres montrent clairement que l’Afrique continue à être pillée, et sur le plan financier, et sur le plan matériel. Que, tout comme au temps des colonies et même au temps du commerce triangulaire, ses richesses continuent à partir, à s’accumuler dans les métropoles impérialistes, à satisfaire les besoins de celles-ci, alors même que la population locale crève de misère.

La décolonisation, les indépendances, n’ont rien changé à ce mécanisme économique puissant, à cette immense pompe qui continue à vider l’Afrique de son sang. Le seul changement, c’est qu’elle arrose au passage une petite couche de privilégiés autochtones, qui bénéficient des miettes de l’exploitation de leurs peuples pour vivre en copiant la bourgeoisie occidentale.

Seuls se sont modifiés au cours de ces quarante ans d’indépendance les voies et les moyens du pillage.

Le pillage des richesses se poursuit au profit des ex-métropoles

Dans un premier temps, disons de 1960 au milieu des années 1970, l’ancienne métropole poursuivit la voie tracée sous la domination coloniale.

Entre 1960 et 1990, le cours des matières premières agricoles et minières a baissé de 25 % en moyenne. Et les prix des biens manufacturés ont continué à croître. Pour échapper à cette baisse des ressources, les pays africains ont produit plus, en resserrant encore plus le noeud coulant de la dépendance à l’égard du marché international.

Les sociétés commerciales, les mêmes que dans la période coloniale, conservaient le transport et la commercialisation des produits.

Dans les années 1960, le Nigeria devint le sixième exportateur mondial de pétrole. Cette découverte se solda par une tragédie.

En 1967, un général Ibo (originaire du delta du Niger, au sud-est) décréta la sécession de sa région, le Biafra. L’impérialisme français choisit de jouer la carte du général sécessionniste. En effet le pétrole de cette région du delta était accaparé par des trusts américains. Par leur soutien à la sécession, les capitalistes français, derrière Elf, espéraient mettre la main sur cette manne. Mille tonnes d’armes et de munitions, dont une grande partie provenait de France, furent livrées en deux mois aux armées sécessionnistes, leur permettant de faire durer plus longtemps la guerre. La guerre du Biafra fit deux à trois millions de morts. On disait qu’ils étaient morts, les uns, pour l’indépendance du Biafra, les autres, pour le maintien de l’unité du pays. Ils sont morts en réalité, les uns comme les autres, pour les trusts pétroliers.

Entre 1974 et 1990, le pétrole représentait 90 % des exportations du Nigeria. Mais la pauvreté ne diminua même pas. Il faut dire que, pendant cette période, 5 % des dépenses de l’État seulement allèrent à l’agriculture. En même temps, la production de pétrole par Shell, dans la région du delta du Niger, occasionne une pollution considérable. Les dirigeants de Shell laissent les installations fuir sans les réparer. Les terres, imbibées de pétrole, deviennent impropres à la culture. Ces dernières semaines, un oléoduc a explosé, occasionnant de nombreux morts.

À travers l’exploitation des richesses minières, la présence des trusts s’est accentuée. Les pays africains, dénués d’industrie propre, ont été dans l’obligation de faire appel aux entreprises européennes.

On trouve Péchiney au Niger dans l’exploitation des mines d’uranium, en partenariat avec le CEA (Commissariat à l’énergie atomique en France). CEA aussi présent en Centrafrique pour l’exploitation de l’uranium. Au Congo belge devenu le Zaïre, l’Union minière, déjà évoquée, fut nationalisée en 1966 et devint la Gécamines, sans que les liens avec la Société Générale de Belgique se rompent. En effet la gestion de la Gécamines, société d’État donc, revint à une filiale de la Société Générale de Belgique. Toujours au Zaïre, le pétrole exploité depuis 1975 est sous le contrôle de Pétrofina et Shell. Shell qu’on a déjà rencontré au Nigeria. Et j’ai déjà mentionné Elf-Total qui fait la pluie et le beau temps au Congo-Brazzaville et au Gabon.

Une autre étape dans le pillage de l’Afrique : son pillage par la dette

C’est qu’au début des années 1970, le capitalisme mondial était entré dans cette période d’économie à croissance faible dont il n’est pas encore sorti aujourd’hui. Dans un premier temps, l’augmentation brutale des prix du pétrole par les grands trusts pétroliers a gonflé brusquement les disponibilités en liquide des grands trusts et des grandes banques.

Plutôt que d’investir dans la production, mieux valait prêter aux États, seules institutions qui semblaient capables de rembourser leurs dettes, fût-ce en écrasant davantage les couches populaires de leurs pays.

Avec l’argent ainsi prêté, les dictateurs d’Afrique sont devenus une clientèle de choix pour les marchands d’armes, mais pas seulement. Grâce à l’argent prêté, un Houphouët-Boigny put transformer son village natal en capitale, avec un centre-ville tracé au cordeau, dominée par une cathédrale climatisée plus grande que Saint-Pierre de Rome !

D’autres placements avaient des objectifs pseudo industriels. Beaucoup ont abouti à des échecs patents. Ce sont ce qu’on appelle les « éléphants blancs » : des constructions ruineuses et inutiles - comme par exemple au Zaïre la barrage d’Inga, dans les années 1970, qui ne fonctionne qu’en partie, ou une aciérie, alors que le Zaïre, ne possédant pas de fer, devait acheter à l’Italie de la ferraille, au double du prix de la fonte.

Les prêts ont rapporté à tout le monde sauf aux classes laborieuses, qui en ont fait les frais. Les banques gagnèrent des sommes escroquées avec des taux usuraires. Ces prêts rapportaient aussi aux dirigeants africains, qui pouvaient se servir au passage. Toutes ces réalisations ont surtout enrichi les trusts du bâtiment, sans oublier des groupes comme Alstom.

Dans tous les cas, la paysannerie a été le parent pauvre. L’agriculture a été délaissée. Aujourd’hui, l’Afrique est le continent le moins irrigué du monde. De nombreux pays, qui arrivaient à nourrir à peu près leur population, se voient désormais obligés d’importer des produits alimentaires en quantité grandissante. Dans des pays aussi pauvres que le Burkina Faso ou le Sénégal, on cultive des haricots verts ou des tomates sous serre… mais c’est essentiellement pour les exporter à contre-saison. En Tanzanie, dans le lac Victoria, les perches du Nil sont exclusivement exportées vers les marchés européens. Leur prolifération détruit au passage les espèces nourrissant auparavant les pêcheurs locaux.

Au début des années 1980, la plupart des États africains se trouvaient ruinés - qu’on comprenne bien : les caisses de l’État, pas les chefs d’État, qui avaient pris soin de placer leur fortune personnelle ailleurs. Ce n’est pas pour rien que l’ancien dictateur du Zaïre, Mobutu, comptait parmi les dix hommes les plus riches de la planète.

Et il fallait rembourser une dette se gonflant inexorablement, et c’est évidemment aux peuples qu’on fait payer le remboursement avec les intérêts d’emprunts dont ils ne sont ni responsables, ni bénéficiaires.

Les organisations de finance internationales - celles-là mêmes qui avaient encouragé les prêts dans la période précédente - s’abattirent alors sur ces pays. Sous prétexte d’assainir les comptes, on imposa aux États des politiques d’économies insoutenables. Ce sont les fameux « plans d’ajustement structurel ».

Comment les trusts dépècent l’économie de l’Afrique

Les services publics furent dépecés. Des milliers de licenciements s’ensuivirent. Les fonctionnaires qui restaient se retrouvèrent sans paye durant des mois. Les budgets de la santé, de l’éducation, etc., furent réduits.

Le peu de protection, de secteur nationalisé mis en place fut systématiquement détruit. Les trusts décidèrent de mettre la main sur tout ce qui avait un tant soit peu de valeur, d’accaparer tout ce qui rapportait du profit, et de démolir le reste. Ils prouvèrent alors qu’on pouvait toujours aggraver la misère au-delà de ce que tout un chacun peut imaginer.

Une grande partie de la population en Afrique n’a pas accès à l’eau potable. Mais la gestion de l’eau devint privée. Au Sénégal, par exemple, c’est Bouygues qui mit la main dessus. Résultat, dans une ville populaire proche de Dakar, Pikine, en 1993, Bouygues fit fermer la moitié des bornes-fontaines, seul approvisionnement en eau de la population, pour cause de factures non payées. Eh oui, Bouygues peut faire de l’argent en coupant l’approvisionnement en eau des classes populaires. Aujourd’hui, les plus pauvres payent l’eau dix fois plus cher que dans les quartiers riches, parce qu’ils sont obligés de l’acheter à des marchands ambulants, au verre. Pour les consommations plus importantes, la lessive ou le lavage, c’est aux femmes d’aller de plus en plus loin pour en rapporter. Sylvie Brunel, géographe, spécialiste de l’Afrique, à propos du marché de l’eau parle d’un choix cynique : « le magot ou le marigot ».

On en revient à l’économie de prédation des premiers temps. Aucun investissement nouveau n’est réalisé. On n’a pas ajouté un seul centimètre supplémentaire à la ligne Abidjan-Ouagadougou depuis le temps des colonies. Privatisée au profit de Bolloré, on se contente de l’user tant qu’on peut.

Dans la zone encore sous influence française, quelques grands groupes monopolisent tout ce qui rapporte. L’Afrique représente un tiers du chiffre d’affaires de Bouygues. France Telecom et Bouygues ont arraché les télécommunications de nombreux pays africains. Vincent Bolloré, lui, s’est spécialisé dans les transports et le tabac en Afrique.

Des ravages en Afrique, il en est de pires encore. Dans le domaine de la santé, les trusts pharmaceutiques défendent leurs brevets et leurs profits contre la vie de millions de personnes. La majorité de la population n’a pas accès aux médicaments les plus simples contre le paludisme, par exemple, et à plus forte raison contre le sida.

Sur les dix pays ayant le plus fort taux de mortalité infantile dans le monde, six sont en Afrique de l’Ouest. Les guerres civiles contribuent à cette situation. Mais les décès résultent bien souvent de maladies comme la tuberculose, la pneumonie, la diarrhée, la rougeole, le paludisme, que l’on sait pourtant guérir.

Au Nigeria, un certain nombre de trusts pharmaceutiques sont aussi accusés d’avoir organisé des tests médicaux sans respecter les règles éthiques. Et cela doit se produire aussi dans d’autres pays. Le roman de John Le Carré, La Constance du jardinier, dont on a vu récemment la transposition au cinéma, est tiré de la réalité.

À la voie usuraire du pillage de l’Afrique se substitue de plus en plus, depuis une vingtaine d’années, une autre voie, celle du pillage du continent par l’intermédiaire des bandes armées. Ou plus exactement, cette voie vient s’ajouter au reste.

Les guerres, éléments du pillage impérialiste

Une bonne partie de l’Afrique noire s’installe dans une situation où les guerres ne sont plus un état momentané, accidentel, mais un état d’existence permanente. Cela a été le cas pendant plusieurs années au Liberia ou en Sierra Leone, et c’est toujours le cas aujourd’hui en Somalie, au Congo-Zaïre et au Soudan.

Aux bandes officielles s’ajoutent les bandes armées qui proviennent souvent de la décomposition des armées nationales elles-mêmes. Quand le gouvernement ne peut ou ne veut plus payer l’armée, cela suscite des mutineries, des révoltes militaires. Parfois aussi, cela aboutit à la coupure de l’armée en plusieurs tronçons en concurrence pour le pouvoir central ou cherchant à dominer telle ou telle partie du territoire.

Les trusts impérialistes, dans l’incapacité de faire assurer la continuité de l’exploitation des richesses minières par l’État lui-même, ont appris à jongler avec les chefs de guerre, à les financer et à les armer. Aux « compradores » d’antan, ont succédé les chefs de guerre compradores, dont l’activité économique consiste à piller les richesses de leurs pays, en particulier minières, pour les canaliser vers les receleurs impérialistes.

Même dissimulées, les rivalités inter-impérialistes jouent un rôle majeur derrière ces affrontements locaux ou régionaux. On l’a vu avec la guerre du Biafra. On le voit dans l’Afrique orientale, dans les conflits qui se sont déroulés dans la zone appelée « l’Afrique des Grands Lacs », impliquant le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda, la Tanzanie et la partie orientale du Congo-Zaïre. On le voit encore dans la zone à la lisière du Soudan et du Tchad.

Depuis le début de l’ère coloniale, cette partie de l’Afrique est une zone de confrontation entre les impérialismes français et britannique.

Les ambitions opposées des politiciens autochtones ou des chefs de guerre locaux expliquent amplement le pourquoi des déclenchements des conflits. Mais ce sont les manoeuvres diplomatiques des puissances impérialistes, les aides en argent et en armes qu’elles apportent à leurs protégés respectifs, qui en expliquent l’ampleur, la durée et le caractère sanglant. Les chefs de guerre locaux, incapables de se trouver une base sur un programme nationaliste, et à plus forte raison social, la cherchent sur des bases tribales ou ethniques. Mais les interventions des puissances impérialistes, voire de trusts particuliers désireux de contrôler une région, leurs finances et leurs livraisons d’armes font que les guerres tribales d’antan se mènent avec les armes d’aujourd’hui.

C’est ainsi que la guerre civile au Rwanda, le massacre de la population tutsie, et par la même occasion d’opposants politiques, par les Hutus au pouvoir, avec le soutien de l’impérialisme français, de son armée, de ses hommes politiques, de gauche comme de droite, s’est transformée en guerre régionale.

Nous ne ferons pas ici la longue liste de ces guerres civiles ou entre pays. Disons seulement que, durant les années 1990, 120 millions de personnes, un quart de la population d’Afrique noire, les ont subies. Les dégâts de ces guerres en vies humaines mais aussi en destructions de toutes sortes contribuent à rendre encore plus insupportable la vie déjà insupportable des classes populaires de ces pays.

La Côte-d’Ivoire : du « miracle » à la réalité

Pendant vingt ans, sous la main de fer d’Houphouët-Boigny et de son parti unique, la Côte-d’Ivoire a été le point d’appui de l’ancienne puissance coloniale française en direction de toute la région. Le port d’Abidjan était la porte d’entrée des marchandises… et la porte de sortie des richesses, principalement le café et le cacao. Des banques, des filiales de maisons de négoce ont surgi dans ce fiévreux climat d’affaires.

La majorité de la population n’en a jamais profité car les salaires n’ont jamais été bien élevés sur les chantiers de construction, dans les usines ou sur les docks. Quant aux petits planteurs, ils n’ont jamais cessé d’être très pauvres, sans même parler de celles et ceux qui, dans les bidonvilles, n’ont jamais même espéré trouver un travail stable.

Les temps dits de prospérité ont cependant profité à une bourgeoisie locale, composée de dignitaires du régime et d’affairistes de toutes origines qui gravitaient autour. C’est surtout la demi-douzaine de grandes sociétés françaises qui avaient la main sur l’économie du pays qui en a profité, les Bouygues, Bolloré, entre autres, ainsi que toute une bourgeoisie petite et moyenne venue de France pour faire fortune en Côte-d’Ivoire et dont l’avidité était légendaire et le comportement guère différent de celui du « temps béni des colonies ».

Depuis une dizaine d’années cependant, à la détérioration de la situation économique, à la dégringolade du prix des matières premières agricoles, s’est ajoutée la décomposition croissante de l’appareil d’État, cristallisée autour de leaders politiques en rivalité pour prendre la succession d’Houphouët-Boigny.

La désagrégation de l’État et la montée provoquée de l’ethnisme

Toute cette évolution a abouti en 2002 à l’éclatement de l’armée en deux composantes. Une partie domine le nord du pays, étendu mais pauvre, et l’autre, celle du pouvoir officiel, domine le sud, riche pour les affairistes. Cette coupure du pays en deux a en elle-même des conséquences graves pour la population car elle a coupé les circuits économiques traditionnels. Elle a produit une migration intérieure. Elle a fourni au pouvoir officiel du sud un prétexte pour ne payer que sporadiquement les fonctionnaires ou les instituteurs du nord. Elle a porté aussi le racket des hommes en uniforme contre la population à un degré jamais atteint auparavant.

Mais plus grave encore est le fait que les dirigeants des deux camps utilisent des arguments ethnistes, cherchant chacun à dresser les ethnies de sa sphère d’influence contre les ethnies de l’autre camp.

Même dans les campagnes, les populations d’ethnies différentes sont bien souvent mélangées, ce qui conduit à des affrontements armés, notamment pour la possession des terres. Mais, à Abidjan même, les différentes ethnies sont bien plus entremêlées encore, travaillent côte à côte - quand elles ont du travail -, vivent dans les mêmes courées. Là, le poison ethniste, déversé d’en haut sur des plaies ouvertes par la misère, se concrétise par la méfiance, par des conflits quotidiens et parfois des affrontements.

L’armée française présente pour défendre les intérêts des capitalistes français

Rappelons que, dans cette ville d’Abidjan où se trouve une des plus importantes bases militaires françaises en Afrique, l’armée française est intervenue il n’y a pas si longtemps, faisant des morts et des blessés. Les dirigeants de l’impérialisme français osent affirmer que l’armée française est là pour protéger la population ! Mais elle n’a jamais protégé ni les paysans, ni les ouvriers, ni le petit peuple de ce pays, des deux armées qui les oppriment, ou des bandes ethnistes ! Non, l’armée française n’est là que pour protéger les intérêts de la France, c’est-à-dire les intérêts des grands groupes capitalistes présents dans ce pays, et accessoirement la petite bourgeoisie affairiste originaire de France.

Alors, nous réitérons ici ce que nous avons affirmé au moment où ces affrontements ont eu lieu : « Retrait des troupes françaises de Côte-d’Ivoire comme de toutes leurs bases d’Afrique ! » Et, puisque les dirigeants politiques justifient leur présence par la protection des Français vivant dans ce pays, eh bien, que tous ces gens-là, qui font de l’argent sur la misère de ces pays, s’en retirent donc !

Le seul avenir souhaitable pour l’Afrique passe par la révolution sociale

Ce qu’on peut conclure de tout cela, c’est que sur le terrain du capitalisme, de l’impérialisme, il n’y a pas d’avenir pour l’Afrique. S’il y a un continent qui montre clairement la vanité, le caractère mensonger de tous les réformismes, c’est bien l’Afrique. On ne peut dire d’aucun de ces pays qu’il avance, fût-ce à petits pas, vers le progrès ou vers l’amélioration de la vie de ses habitants. Au contraire.

La pénétration capitaliste elle-même, quand ce ne sont pas les guerres, a démoli les conditions d’existence de la population des campagnes. Au cours du demi-siècle qui vient de s’écouler, l’Afrique a complètement changé de visage. Les populations chassées des villages se retrouvent dans les grandes villes ou, plus exactement, dans les immenses bidonvilles qui entourent les quelques quartiers résidentiels riches d’Abidjan, de Lagos, de Dakar ou de Kinshasa, leurs villas, leurs jardins qu’on arrose, leurs piscines, ainsi que les quartiers d’affaires qui ressemblent à n’importe quel quartier d’affaires du monde.

Des bidonvilles dont la majorité de la population n’a aucune chance de trouver un travail permanent.

Des bidonvilles où on essaie de survivre comme on peut avec des petits boulots, avec la débrouille individuelle. Des bidonvilles où il n’y a pas d’eau potable, pas de système sanitaire, pas même les conditions élémentaires d’une vie normale.

Les grandes villes d’Afrique sont des chaudrons bouillonnants, mais d’un bouillonnement pour le moment stérile. La pauvreté, la misère matérielle et morale ne conduisent jamais de façon spontanée et mécanique vers la prise de conscience.

Les bidonvilles sont la proie de sectes religieuses ici, de toutes sortes de prophètes auto-proclamés là, ou de fondamentalistes religieux ailleurs, et de bandes de voyous ou de gangsters un peu partout. La population travailleuse, déjà exploitée et opprimée, est rackettée par les policiers et les militaires. Et le climat permanent de crainte et d’insécurité ajoute à la misère, favorise la propagation de fantasmes collectifs, ancestraux ou, au contraire, surgis des maux des temps modernes.

Le rôle du prolétariat africain…

Et pourtant, l’avenir se trouve dans ces villes. Car c’est aussi là que se trouvent les grandes entreprises qui, pour être peu nombreuses, existent et regroupent le prolétariat moderne. Ce prolétariat moderne a un poids numérique propre et, surtout, la capacité d’entraîner l’immense sous-prolétariat citadin auquel il est lié par mille liens. À condition d’en avoir la volonté politique et des organisations pour l’incarner.

Nous n’en sommes là nulle part. Mais, au fond, en sommes-nous plus près ici, à Paris, à New York, à Berlin, dans toutes ces grandes villes d’Occident où, pourtant, le mouvement ouvrier a une si longue histoire ?

Si le mouvement ouvrier organisé a peu existé dans les pays d’Afrique, et surtout si n’ont pas existé des organisations politiques se battant sur le terrain de classe et défendant un autre avenir que le présent capitaliste, l’oppression coloniale puis les dictatures y sont pour beaucoup. Mais c’est, aussi, de la responsabilité de la direction du mouvement ouvrier organisé d’Occident, de ses dégénérescences successives, social-démocrate d’abord, stalinienne ensuite. Comment la social-démocratie aurait-elle pu transmettre aux travailleurs d’Afrique les idées de leur émancipation, elle dont beaucoup de dirigeants ont justifié le colonialisme à ses débuts pour ensuite donner aux guerres coloniales, de la France en particulier, quelques-unes de leurs incarnations politiques les plus dégoûtantes : les Guy Mollet, les Lacoste, mais, faut-il le rappeler, aussi Mitterrand…

Et comment le stalinisme, qui à son tour a joué, sinon le même rôle, du moins celui de complice de la répression coloniale contre les peuples d’Algérie, de Madagascar, dont les idées de toute façon ont été infectées de nationalisme, comment aurait-il pu transmettre les idées dont le jeune prolétariat africain avait besoin ?

Nous ne savons bien sûr pas, nous n’avons aucun moyen de deviner quand et comment le prolétariat d’Afrique, la seule classe sociale là-bas aussi qui représente l’avenir, trouvera le chemin de la conscience politique. Nous ne savons pas quand et comment les travailleurs des usines, des mines ou des grandes plantations parviendront à la conscience qu’organisés, ils représentent une force considérable et que cette force est susceptible de changer la société. Nous ne savons pas à travers quelles luttes il parviendra à entraîner sur le terrain politique, non seulement le peuple des bidonvilles, mais aussi les petits paysans des campagnes.

Nous ne savons pas tout cela. Ce que nous savons cependant, c’est qu’il n’y a pas d’autre avenir pour l’Afrique. Car son avenir capitaliste, c’est l’appauvrissement continu, ce sont les guerres, c’est la barbarie. Et nous avons la conviction qu’il se trouvera tôt ou tard des jeunes d’Afrique qui n’accepteront plus de n’avoir d’autre choix que de crever de misère chez eux ou de quitter leur pays, d’abandonner les leurs, d’affronter les déserts et les barbelés pour, finalement, se retrouver sous-prolétaires dans les pays d’Occident.

...et les liens qui unissent les ouvriers d’ici et de là-bas

Ce que nous savons aussi, c’est que le seul développement possible pour l’Afrique est qu’une partie des richesses que notre bourgeoisie a volées à ce continent, à ses peuples, leur revienne.

Il y a une multitude de façons possibles pour que la richesse matérielle et culturelle accumulée dans les pays impérialistes par le pillage passé et présent bénéficie y compris aux classes populaires d’Afrique. Elles pourront et devront avoir leur part, légitime, sans que ce soit au détriment du prolétariat d’ici. Car ce n’est pas au profit des travailleurs d’ici que le pillage séculaire s’est fait, ce n’est pas à eux qu’il faudra prendre cette part, mais à la bourgeoisie d’ici, celle qui exploite les uns comme les autres.

Et sur ce terrain, l’avenir du prolétariat des pays impérialistes coïncide avec celui des pays pauvres d’Afrique. Car on n’imagine pas un avenir où les classes populaires des riches pays d’Occident soient obligées de vivre derrière des barbelés de plus en plus hauts pour se protéger contre d’encore plus pauvres venus d’ailleurs. Et pour protéger quoi ? Le Smic à 1 217 euros brut ? Le RMI à 433 euros ?

L’avenir appartient à la collaboration fraternelle des classes laborieuses d’Afrique et d’Europe. Et à l’utilisation commune des moyens accumulés, afin que la production soit organisée pour satisfaire les besoins de tous, pas pour le profit, pas pour enrichir la minorité privilégiée d’ici et de là-bas.

Oui, du point de vue de sa force numérique, du point de vue de sa place dans la production, le prolétariat d’Afrique est aussi mûr pour la révolution que l’est objectivement et depuis bien longtemps le prolétariat des pays d’Occident.

Mais le problème fondamental est, comme le disait de façon concise Trotsky dans le Programme de transition, celui des conditions subjectives : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. » C’est cette crise-là qu’il est vital de surmonter car, par ailleurs, les liens entre le prolétariat d’Afrique et celui d’Europe sont tout naturels, pour la bonne et simple raison qu’une bonne partie du prolétariat d’Europe est constituée de prolétaires venus d’Afrique maghrébine mais aussi d’Afrique noire.

Au temps où le mouvement ouvrier révolutionnaire était vivant, au temps de la Deuxième et de la Troisième Internationales, c’est précisément par ces voies naturelles, par les voies tracées par l’économie capitaliste elle-même, que se propageaient les idées d’émancipation du prolétariat.

Eh bien, nous sommes certains que le prolétariat des pays impérialistes comme celui des pays d’Afrique retrouveront tôt ou tard ces idées et ces voies !

[1Les ravages de la traite en Afrique furent énormes. Outre les massacres et les déportations, la traite a poussé des populations entières à quitter des zones fertiles pour rejoindre des lieux plus hostiles, mais moins accessibles aux trafiquants. Les structures internes des sociétés africaines furent transformées. Le développement de la traite sur les côtes favorisa l’émergence de royaumes guerriers, spécialisés dans les razzias d’êtres humains. Le plus connu de ces royaumes fut celui du Dahomey, dans l’actuel Bénin.

[2Les ravages de la traite en Afrique furent énormes. Outre les massacres et les déportations, la traite a poussé des populations entières à quitter des zones fertiles pour rejoindre des lieux plus hostiles, mais moins accessibles aux trafiquants. Les structures internes des sociétés africaines furent transformées. Le développement de la traite sur les côtes favorisa l’émergence de royaumes guerriers, spécialisés dans les razzias d’êtres humains. Le plus connu de ces royaumes fut celui du Dahomey, dans l’actuel Bénin.

[3Au Congo, les frères Lever reçurent 5,6 millions d’hectares, soit pas loin de deux fois la superficie de la Belgique.

[4En 1900, 3 000 km de chemins de fer, seulement, auront été construits dans toute l’Afrique noire.

[5 Le chantier avait été attribué à la société des Batignolles.

[6André Gide, dans son livre Voyage au Congo, montre des femmes portant leur enfant dans le dos et travaillant à main nue à la réfection des routes, dans la même région : « Tous les vingt mètres environ, aux côtés de la route un vaste trou, profond de trois mètres le plus souvent. Il était arrivé plus d’une fois que le sol sans consistance s’effondrât, ensevelissant les femmes et les enfants qui travaillaient au fond du trou. ».

[7C’était une forme très claire de ségrégation. De plus, les milieux coloniaux, arriérés et réactionnaires, étaient nettement sur-représentés. Par exemple, l’unique sénateur européen de Centrafrique était élu par 15 électeurs.


 
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