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Lutte de Classe, Série 1972-1977 (bilingue)
n°36 (avril 1976)
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Espagne : la bourgeoisie libérale, les partis réformistes et la classe ouvrière

La création de la Coordination Permanente regroupant les deux grands rassemblements d’opposition formés, l’un autour du Parti Communiste Espagnol (PCE.), l’autre autour du Parti Socialiste (PSO.E.) marque une date politique dans l’histoire de l’après-franquisme.

Elle rend en effet caduques les offres d’ouvertures privilégiées faites par le gouvernement Iribarne et ses promesses de libéralisation à pas de tortue. En acceptant de faire alliance avec un Parti Communiste que le régime avait décidé de maintenir au ban des forces nationales, les dirigeants des formations de la Coordination ont fait un choix politique. lis ont décidé de rejeter les avances d’lribarne et ses projets de réforme pour accepter la perspective politique qui est celle du PCE., à savoir « la rupture démocratique négociée ».

Cette formule, « la rupture démocratique négociée », contient le programme politique élémentaire pour la période actuelle des partis communiste et socialiste. par rupture démocratique, ces partis entendent préciser qu’il faut rompre avec la dictature et ses institutions pour préparer un avenir démocratique. santiago carillo a été précis sur ce point, la rupture pour lui, c’est « la dissolution des cortès, du conseil du royaume, l’annulation de toutes les lois franquistes qui sont en contradiction avec les lois démocratiques. c’est la fin des prérogatives encore reconnues aujourd’hui au mouvement national comme seul parti légal. c’est l’ouverture d’une période constituante, la mise en place d’un gouvernement provisoire qui préparera les conditions permettant au peuple espagnol de dire quelle sorte de régime il souhaite ».

Le problème est de savoir comment cette « rupture démocratique » peut se faire. L’adjectif « négociée » récemment ajouté à la formule « rupture démocratique » montre bien dans quelle direction s’engagent les partis de la « Coordination Démocratique ». Non seulement il ne s’agit pas, pour eux, d’appeler les masses à renverser la dictature, mais il ne s’agit même pas de s’inspirer de l’exemple portugais.

Au Portugal, c’est un coup d’État militaire qui a mis fin à la dictature et ce sont les officiers qui ont constitué un gouvernement provisoire auquel ils ont associé Parti Communiste et Parti Socialiste pour ouvrir cette « période constituante » qui doit le 25 avril prochain doter le pays d’institutions civiles parlementaires.

En Espagne, il ne s’est rien passé de semblable. Franco est mort et conformément aux textes prévus, Juan Carlos lui a succédé, sans aucune intervention extra-constitutionnelle. Cette transition au sommet s’est faite sans problème apparent, mais à part quelques infimes aménagements, la dictature est toujours en place.

Au Portugal, l’armée a été l’instrument de la liquidation de la vieille dictature et le garant pour la bourgeoisie de la transition dans l’ordre.

En Espagne, quel sera l’instrument de la liquidation de la dictature et qu’est-ce qui garantira à la bourgeoisie que cette liquidation se fera sans trouble ni révolution ?

Et d’abord, est-ce que cette liquidation et nécessaire à la bourgeoise ?

Il apparaît à une fraction de plus en plus importante de la bourgeoisie espagnole que le maintien de la dictature n’est plus efficace. Depuis plus de trente-huit ans que le franquisme assure l’ordre par la terreur en Espagne, le régime, s’il a pu porter à son crédit un tardif mais réel développement économique, a été du point de vue de la bourgeoisie incapable de régler les problèmes fondamentaux : la dictature n’a pu ni empêcher les grèves, ni s’opposer à l’organisation clandestine des travailleurs qui ont su, sous la répression la plus rigoureuse, imposer des augmentations de salaires et des améliorations de leurs conditions de vie. La terreur n’a pas davantage réglé le problème des nationalités, elle a au contraire accumulé contre le régime des haines terribles tant en Catalogne qu’au Pays Basque. Durant les derniers mois sinon les dernières années du règne de Franco, des pans entiers de la population jusque là attachée au régime commençaient à se détacher de lui. L’Église, mais aussi l’Armée prenaient leurs distances, la petite bourgeoisie, pas seulement estudiantine ou intellectuelle, mais aussi commerçante, citadine, exprimait son mécontentement. Et dans la perspective du développement économique de l’Espagne, de sa réintégration dans les institutions européennes, dans ses relations avec le monde occidental, le maintien de la dictature représentait un obstacle réel dont visiblement une partie de la bourgeoisie cherchait à se débarrasser. D’autant que l’expérience des autres pays européens, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, avait montré à l’évidence que des régimes de type parlementaire ne conduisaient pas fatalement à « l’anarchie » et à la révolution, et que l’existence de grandes centrales syndicales et de partis ouvriers réformistes fortement implantés, loin d’être des facteurs de troubles sociaux, pouvaient représenter au contraire des éléments stabilisateurs de l’ordre, des intermédiaires chargés d’atténuer les conflits de classe et non de les exaspérer.

Enfin, le relatif développement économique de l’Espagne favorisait ses aspirations à un régime plus démocratique. L’absence de liberté, le règne de l’arbitraire, le caractère policier du régime qui se retrouve partout dans les moers, la culture, tout cela était puant même à la bourgeoisie.

Inefficace, oppressante même pour la bourgeoisie, la dictature espagnole apparaît, après trente-huit ans d’usure et la mort de Franco, condamnée à disparaître. Dans quel délai et de quelle façon, là est le problème majeur.

Car renoncer à la dictature suppose que l’on a d’emblée une solution de remplacement ou du moins une solution d’attente. Or, pour mettre en place et faire vivre un régime parlementaire, l’Espagne comme toutes les dictatures, comme le Portugal hier, ne dispose pas de partis bourgeois ayant une clientèle électorale organisée dominant l’opinion par le jeu classique de la richesse, de la propagande, des relations, du pouvoir. Elle ne dispose pas de partis réformistes ayant fait leurs preuves. Elle n’a que des paris illégaux plus ou, moins tolérés ou carrément clandestins, des partis qui n’ont jamais été associés au gouvernement et il lui faut faire le pari qu’ils joueront bien le jeu gouvernemental sans réticences.

Il a fallu au Portugal deux années de gouvernement provisoire sous la houlette des officiers et du conseil de la Révolution pour que ces partis naissent et se développent, gagnent une assise électorale et soient à même de diriger demain les affaires nationales.

Il faut aussi à la bourgeoisie espagnole du temps pour mettre en place les partis et formations susceptibles de fonctionner selon des institutions parlementaires. Le problème qui se pose à elle est donc de définir cette période transitoire qui devrait, sans coup d’État, conduire de la dictature au parlementarisme. Et le problème majeur pour la bourgeoisie dans cette période de transition est que l’évolution se fasse dans l’ordre et la paix sociale, sans désordres politiques, sans explosion révolutionnaire. Comment changer en haut, sans que dans la brèche ouverte en bas par le desserrement de la dictature ne s’engouffrent les espoirs et les revendications populaires ? Peut-il y avoir une transition pacifique, et qu’est-ce qui peut garantir le caractère pacifique de cette transition, ?

Au Portugal, on l’a vu, c’est l’armée qui a été d’emblée le dépositaire des intérêts de la bourgeoisie et le garant de l’ordre. Cependant, même au Portugal et même en tenant compte de l’énorme capital de sympathie dont jouissait le MFA dans la population, prudemment pour donner à la période de transition le maximum de chances de se faire pacifiquement et sans débordement populaire, les officiers ont associé de leur plein gré au gouvernement les Partis Communiste et Socialiste. Ils avaient pour rôle fondamental de canaliser l’enthousiasme et les espoirs populaires dans des formes revendicatives compatibles avec les intérêts généraux de la bourgeoisie. Le résultat au bout de deux années et en dépit de tâtonnements et de retournements de situation politique somme toute secondaires, c’est que le Portugal s’achemine vers une démocratie parlementaire où les partis de droite et du centre ont bien des chances de former la nouvelle majorité, et ce dans un pays où depuis deux ans on ne parle, que ce soit aux sommets de l’État et de l’État-Major, ou dans les commissions de base, que de socialisme et de révolution !

L’expérience du Portugal est à n’en pas douter décisive pour les cercles dirigeants espagnols. D’autant plus décisive qu’elle se déroule aux frontières mêmes de l’Espagne. Le problème pour Juan Carlos est de compter les forces susceptibles de garantir un tel changement politique et de décider s’il associe ou non le Parti Communiste à ces changements. Dans un autre pays du bassin méditerranéen, en Grèce ; une dictature aussi s’est effondrée à la suite de l’échec de l’aventure militaire de Chypre : là encore la dictature a pu disparaître officiellement, sans insurrection, sans montée révolutionnaire. La démocratie de Caramanlis est certes très limitée, mais elle a pu s’établir sans le secours de l’armée discréditée et sans même que le Parti Communiste grec soit associé à cette transition pacifique.

C’est peut-être une solution de ce type qu’espérait mettre en place Iribarne dans son projet de libéralisation contrôlée et sélective. La prudence du projet, la longueur des délais et la lenteur du processus résultaient évidemment de ce que la dictature ne s’était nullement effondrée en Espagne et qu’il fallait compter avec les forces politiques et sociales qui étaient et qui sont toujours les appuis et les bénéficiaires de cette dictature et leur soutien dans l’État : l’appareil policier et judiciaire, le syndicat officiel et l’administration. Les contorsions d’Iribarne pour sauvegarder les institutions de la dictature tout en légalisant les partis - sauf le Parti Communiste - et en encourageant l’ouverture traduisent l’inconfort d’une politique qui s’efforce en vain de tenir compte des forces en présence et de ne rien brusquer.

En fin de compte ce sont les formations de l’opposition qui ont tranché. La majorité des hommes politiques bourgeois d’opposition, liés plus ou moins aux libéraux du gouvernement, a choisi, elle, d’associer le Parti Communiste à la transition souhaitée.

C’est le sens de la création de la Coordination permanente démocratique, c’est-à-dire du regroupement au sein d’un même organisme du Parti Socialiste Ouvrier d’Espagne et des courants de la Démocratie Chrétienne avec le Parti Communiste. Cela place le régime devant un choix : ou bien composer avec l’opposition, ou bien renoncer à la libéralisation et maintenir contre vents et marées une dictature périmée, gênante et menacée d’impuissance.

La Coordination ne cache pas son but : obliger le gouvernement à traiter avec elle, en dénonçant la comédie de la libéralisation dans la continuité de la dictature ; tactiquement et dans un premier temps, elle vise à mettre les libéraux du gouvernement au pied du mur. Dans un article paru dans Mundo Obrero du 24 mars, le Parti Communiste Espagnol précise :

« Pour renforcer l’unité de tout le peuple autour du changement, pour accumuler les énormes forces nécessaires à une rupture démocratique négociée - qui empêche l’utilisation de la force par l’État contre les aspirations populaires à la liberté - il est nécessaire de mettre lesdits réformistes au pied du mur, de les forcer à se séparer du bunker ou les forcer à se démasquer devant la société espagnole comme complices de ce bunker ».

Pour l’instant, l’initiative de la Coordination n’a pas provoqué de remous apparents dans les cercles dirigeants de la dictature espagnole, et les seules réactions visibles ont été les arrestations et les interdictions qui ont suivi l’annonce de la création de la Coordination. Mais on ne sait pas ce qui se passe en coulisse. Le régime est placé devant un choix ; il peut encore différer le moment de la décision car il n’est pas acculé par un mouvement de masse irrésistible. Mais il ne peut attendre trop longtemps sous peine de voir la situation politique et sociale se détériorer. La montée considérable des luttes ouvrières est un atout dans le camp de l’opposition. Celle-ci a organisé de grandes manifestations qui ont pu jusqu’ici être contrôlées, mais un raidissement de la dictature ou au contraire un laisser-aller visible pourrait entraîner des débordements aux conséquences imprévisibles. L’opposition rassemblée presque entièrement dans la Coordination le sait et le Parti Communiste en fait même un argument de propagande. C’est ainsi que dans Mundo Obrero du 24 mars, il écrit : « La vérité, c’est qu’aujourd’hui, en Espagne, l’ensemble des forces démocratiques et, bien entendu, la classe ouvrière et le Parti Communiste, sont le plus ferme obstacle à une guerre civile et à la création de situations chaotiques propices à n’importe quelle aventure. Nous le répétons, ce qui existe en Espagne, c’est une situation pré-démocratique, rien de plus. Et seule la démocratie, une démocratie authentique et non les succédanés que l’on nous offre aujourd’hui, peuvent garantir l’ordre et la solution négociée des problèmes qui préoccupent le pays ».

Le PCE., on ne peut plus clairement, s’offre à garantir le passage pacifique à la démocratie. Son projet politique, qui est aussi celui de la Coordination, vise à rassembler autour du pacte d’unité « toutes les forces démocratiques » et les « organismes unitaires qui existent dans les nationalités et les régions », à trouver « adhésion et appui des plus amples secteurs populaires, sociaux et économiques et du plus grand nombre de personnalités représentatives du pays ». A partir de ce pacte, la Coordination proposerait « publiquement l’ouverture d’une négociation aux éléments qui se déclarent réformistes et aux représentants des forces armées et de l’Église, afin d’établir un accord sur la composition possible, le programme et la façon d’installer au pouvoir un gouvernement provisoire ou transitoire authentiquement représentatif des plus vastes secteurs sociaux, et capable de réaliser, avec des garanties pour tous, un processus constituant ».

Tout ceci suppose bien entendu que le gouvernement et Juan Carlos laissent faire et négocient.

Toute la propagande de la Coordination sous-entend que le pouvoir ne peut que négocier. Car selon elle, il ne peut prétendre démocratiser sans tenir compte du PCE. et de la Coordination. L’hypothèse selon laquelle la dictature pourrait se raidir n’est même pas envisagée ; le gouvernement est présenté comme retranché dans un bunker, vivant en quelque sorte ses derniers instants. C’est évidemment délibérément que le PCE. ne présente que cette alternative, car n’étant pas un parti révolutionnaire, il n’a d’autre perspective politique et d’autre avenir que celui que veut bien lui laisser la bourgeoisie quand elle décide de composer avec lui. Il pense et sans doute avec quelque raison, que la bourgeoisie espagnole est prête à abandonner la dictature, il réclame donc sa part dans la nouvelle vie politique à instaurer et il la réclame avec d’autant plus de force que la classe ouvrière espagnole se montre combative et affronte les balles des policiers qui eux, il faut bien l’admettre, ne sont pas tous enfermés dans le bunker. La perspective d’une répression accrue et d’affrontements violents n’est évoquée que du point de vue de l’Espagne, c’est-à-dire de la bourgeoisie espagnole, et non de la classe ouvrière. Dans ces propositions, le PCE. dit : « De toute façon, ce que l’Espagne ne pourrait supporter aujourd’hui, ce serait un recul à la Pinochet qui provoquerait la ruine économique et l’isolement mondial du pays. Il n’y a pas d’autre chemin que celui de la marche décidée vers une démocratie authentique qui fasse de notre pays un pays semblable à l’Europe qui nous entoure ».

Dans toutes ces perspectives du PCE. et de la Coordination, il n’y a rien qui concerne directement la classe ouvrière, aucune proposition de classe. Le PCE. visiblement parle à la bourgeoisie, voire à la monarchie, il se place de leurs points de vue, dans celui de la défense de leurs intérêts. Mais il est bien évident que ce régime « démocratique » - avec toutes les limites que les marxistes donnent à ce terme qui désigne une forme politique de gouvernement sous laquelle se trouve toujours la dictature sociale du capital - intéresse les travailleurs et concerne directement certains droits et libertés dont ils sont privés depés plus de trente-huit ans.

Si la bourgeoisie espagnole, pour assurer la continuité de sa domination sociale, en vient, sans secousses, à changer de forme politique de gouvernement, si elle renonce à ,la dictature pour aborder le parlementarisme sous une forme ou sous une autre, c’est évidemment dans le but de maintenir l’exploitation et d’assurer la pérennité de son pouvoir. Mais il est vital pour la classe ouvrière de disposer des droits et des libertés nécessaires à son organisation et sa formation. Les droits démocratiques réclamés par la Coordination dans son texte de proclamation concernent les travailleurs au premier chef. Ce sont :

« - la libération immédiate des prisonniers politiques et syndicaux sans exclusion, le retour des exilés, une amnistie qui redonne à chacun tous les droits dont il a pu être privé pour raison politique ou syndicale ;

« - l’exercice entier et effectif des droits de l’homme et des libertés politiques, tels qu’ils sont consacrés dans les textes juridiques internationaux, et spécialement la liberté pour tous les partis politiques sans exclusion aucune ;

« - la reconnaissance immédiate et entière de la liberté syndicale et le rejet du syndicat étatique actuel ;

« - l’exercice plein, immédiat et effectif des droits et des libertés politiques des différentes nationalités et régions de lÉtat espagnol ;

« - le fonctionnement d’un pouvoir judiciaire unique et indépendant selon les exigences d’une société démocratique ».

Il s’agit, on le voit, d’une plateforme minimum qui se limite à un certain nombre de droits démocratiques et qui passe sous silence des problèmes comme ceux de la séparation de l’Église et de l’État ou la réforme agraire, et qui n’ont aucun caractère de classe. Néanmoins, tels qu’ils sont définis dans la Coordination, ils sont nécessaires et précieux pour la classe ouvrière, et les révolutionnaires ne peuvent que participer à toutes les actions unitaires que proposerait la Coordination pour l’obtention de ces droits minimum. Et sans cesser de dénoncer devant les travailleurs « l’opération politique » que recouvre la formation de la Coordination, sans cesser d’expliquer que seul le pouvoir ouvrier pourra garantir vraiment ces libertés démocratiques, ils doivent être les meilleurs combattants pour la conquête de celles-ci.

D’autant que ces droits, dans les faits, les travailleurs sont en train de les imposer aujourd’hui. Le droit de réunion n’est pas reconnu en Espagne, mais la population de Sabadell a pu obtenir la possibilité de se réunir au stade de la ville pour y tenir meeting et obtenir la libération des manifestants emprisonnés. Le droit de grève n’existe que sous une forme tronquée, mais dans tout le pays les travailleurs le prennent radicalement pour imposer leurs revendications. Le droit de manifestation n’est pas admis, mais en Catalogne des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue. Toutes ces actions restent isolées, éparpillées, mais dans la mobilisation et la conscience, chacune s’alimente du succès des autres.

Sous les pires années de la dictature, la classe ouvrière espagnole a su revendiquer, s’organiser clandestinement, déclencher des grèves victorieuses. Aujourd’hui que s’ouvre probablement devant elle la perspective d’un changement et d’une relative démocratisation, elle doit en profiter pour créer ou consolider ses formes d’organisation, syndicales ou politiques. La population de Sabadell exigeait la démission du maire, vieille canaille franquiste ; elle ne l’a pas obtenue, mais elle a forcé les autorités à reculer, à relâcher les manifestants et les grévistes emprisonnés, elle a obtenu le droit de se réunir. C’est cette intervention de la population et des travailleurs, au travers des organes qu’ils se donnent, qui représente pour l’avenir les éléments les plus positifs. Assemblées de villages, de villes, de branches d’industries locales, commissions ouvrières, il est difficile de savoir quelle voie empruntera la revendication populaire, mais elle cherche à s’exprimer et à intervenir. Bien plus que tout ce qui pourra se passer à la Constituante, s’il y en a une, ce sont ces formes d’organisation et d’intervention qui importent aux révolutionnaires.

Les partis de la Coordination permanente et en premier lieu le Parti Communiste Espagnol, ne veulent que gérer la société bourgeoise. Les travailleurs spontanément veulent plus, déjà aujourd’hui, même s’ils sont très loin de réclamer consciemment un pouvoir ouvrier. Dès l’établissement des libertés démocratiques, des conflits de classe apparaîtront. On l’a vu au Portugal. Ils seront peut-être limités, disciplinés, dévoyés par la grande force des partis ouvriers réformistes, mais ils peuvent aussi renforcer la conscience des travailleurs, accélérer la création d’un parti révolutionnaire. La tâche des militants révolutionnaires en Espagne est bien entendu d’être au premier rang de la bataille pour les libertés démocratiques mais elle doit être aussi de favoriser l’organisation de classe des travailleurs sous quelque forme qu’elle se fasse et leur prise de conscience ; elle est de montrer, au delà de la façade démocratique du nouveau pouvoir - si nouveau pouvoir il y a - la domination de la bourgeoisie, la domestication des partis ouvriers réformistes : elle doit être enfin de montrer comment ces droits et ces libertés ne peuvent être garantis par un gouvernement bourgeois et que la seule garantie, c’est la mobilisation, l’organisation des travailleurs, leur détermination à les défendre et à les élargir. Si l’Espagne s’achemine vers une forme de démocratie parlementaire, la classe ouvrière espagnole devra profiter au maximum de ces libertés pour occuper des positions, pour intervenir dans la vie politique et sociale, pour gagner des bases qui lui permettront demain de préparer sa véritable émancipation, celle qui ne peut exister que dans la société saris classe, celle qui passe par le renversement de la bourgeoisie.


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