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Lutte de Classe, Série 1972-1977 (bilingue)
n°1 (juin 1972)
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Grèves exemplaires, ou la révolution par le verbe : les grèves en France

On pourrait croire que le papier dont sont faits les journaux gauchistes est doué de vertus miraculeuses. En effet, les grèves qui y sont relatées sont, paraît-il, plus significatives que les autres, pour tout dire, elles sont EXEMPLAIRES. Et, qui plus est, elles le sont systématiquement, qu’il s’agisse de la lutte des travailleurs de Girosteel ou du Joint Français ou de celle, plus modeste, des employés de « l’Encyclopedia Universalis ».

Par ce terme, les rédacteurs de LA CAUSE DU PEUPLE, RÉVOLUTION ! ou de ROUGE, pour ne citer que ceux-là, veulent différencier certaines luttes, privilégier certaines grèves parmi toutes celles qui se déroulent dans le pays. Pourquoi ? Parce qu’elles seraient, d’après eux, particulièrement significatives. Par les méthodes utilisées, par la longueur inusitée du conflit, par les revendications mises en ayant, elles constitueraient autant d’exemples qui devraient agir sur la conscience de la classe ouvrière dans son ensemble, en quelque sorte la stimuler et accroître sa combativité.

A y regarder de plus près, ce terme « d’exemplaire », loin de différencier les conflits en cours, sert au contraire à ranger pêle-mêle, sous la même étiquette, toutes sortes de luttes différentes qui n’ont le plus souvent en commun que d’avoir été, d’une façon au d’une autre, portées à la connaissance des rédacteurs gauchistes.

C’est ainsi que l’on voit qualifiées d’exemplaires des grèves aussi peu déterminantes et aussi peu connues d’ailleurs, que celles qui se sont déroulées chez Hachette, à Jeune Afrique ou Gibert Jeune. Pourquoi ont-elles été ainsi anoblies ? Parce qu’elles avaient pour caractéristique essentielle d’être effectivement dirigées ou influencées par des gauchistes. Elles avaient également pour caractéristique de ne concerner que des secteurs marginaux de la classe ouvrière - si l’on peut désigner ainsi cette pépinière d’étudiants ou d’anciens étudiants que représentent les entreprises citées plus haut. Et il faut bien le dire, la deuxième caractéristique suffit amplement à expliquer la première. Parce qu’ils sont surtout et presque exclusivement présents ou en contact avec les secteurs marginaux de la classe ouvrière, il arrive que des gauchistes y dirigent des luttes. Ces actions, dont la notoriété ne dépasse guère les limites des organisations concernées, sont bien sûr montées en épingle, mais ce procédé publicitaire ne relève que du bluff qu’entretient chacun des groupes à l’usage de ses propres militants (ceux des autres organisations savent généralement à quoi s’en tenir) ; quant à la classe ouvrière, elle ignore l’existence de ces combats titanesques qui n’ont de retentissement que dans le microcosme gauchiste.

Le même terne d’exemplaire désigne pourtant dans la presse gauchiste des conflits qui intéressent directement des secteurs précis de la classe ouvrière. De la grève des Batignolles à Nantes, à celle du Joint Français à Saint-Brieuc, la liste est longue des luttes qui ont retenu l’attention des gauchistes, et pas seulement dos gauchistes d’ailleurs puisque la CFDT les a aussi privilégiées.

Ce sont des grèves qui ont été populaires et qui ont provoqué le soutien moral et financier de larges couches de la population locale et même nationale. Pour ne citer que la plus récente, colle du Joint Français à Saint-Brieuc, il est évident que les bretons n’ont pas marchandé leur sympathie et leur appui aux grévistes, au point que même un politicien UDR s’est cru obligé de verser à la collecte. Il est évident aussi que, popularisée par la radio et la télévision, cette grève bretonne a eu un retentissement national et suscité la sympathie d’une grande partie de l’opinion publique ouvrière.

Que ces grèves aient été longues, dures (dix semaines pour Girosteel, huit semaines pour le Joint Français), qu’elles aient dû à un moment ou à un autre, et parfois même au départ, se dérouler contre la volonté de la CGT, qu’elles aient été relativement victorieuses, voilà qui est incontestable, et les révolutionnaires ont eu parfaitement raison de les soutenir politiquement. Mais en quoi ces grèves peuvent-elles être qualifiées d’exemplaires ?

Parce qu’elles ont quelque chose d’extraordinaire ? Mais il y a des dizaines et des centaines de luttes grévistes qui se mènent d’une façon identique quant à l’affrontement entre ouvriers et maîtrise, ouvriers et direction, ouvriers et police, et dont la presse ne parle pas. Parce que leur exemple s’est répandu ?

Les travailleurs du Joint Français seraient-ils entrés en grève parce qu’ils auraient appris la victoire des travailleurs de Girosteel et ceux de Girosteel à la suite du succès des camarades de Pennaroya ? Non, vraisemblablement chacune des entreprises concernées ignorait tout du combat des travailleurs des autres.

Parce que leur exemple peut se répandre ? Peut-être, mais il ne suffit pas pour cela de les qualifier d’exemplaires. Pour qu’une grève se généralise, il ne suffit pas qu’elle soit longue et dure, ni même qu’elle rencontre la sympathie et le soutien financier des autres travailleurs. Il faut encore que bien d’autres conditions soient réunies et qui ne dépendent pas toutes, loin de là, de la volonté des grévistes locaux ou de l’activité des militants révolutionnaires. Le poids du contexte politique et social est déterminant. Qu’il s’agisse de la grève de la fonction publique en 1953 , de celle de Nantes et Saint-Nazaire en 1955, ou plus près de nous, de Mai 68, les forces qui ont orienté le mouvement vers sa généralisation (et pas toujours victorieusement dans les cas cités plus haut) étaient essentiellement politiques et sociales.

Or dans les grèves « exemplaires » de Pennaroya, Girosteel ou du Joint Français, il n’y a eu, à aucun moment, de propension à la généralisation. A tel point que la CFDT a pu sans risque soutenir ces grèves, elle qui a su l’an passé prendre habilement le virage et arrêter avec la CGT les grèves de Renault et des cheminots en mai-juin 71. Il s’agit là d’un indice non négligeable ; la CFDT n’est partisan de la grève dure, de la grève bouchon, que lorsque cette grève reste précisément limitée et que la solidarité des autres travailleurs se traduit uniquement sur le plan financier. Pas plus que la CGT, elle ne tient à une généralisation des luttes qui pourrait mettre en danger l’économie bourgeoise ou du moins les profits patronaux.

C’est évidemment le rôle des militants révolutionnaires que d’agir quand cela est possible, quand cela répond à une situation donnée, comme Mai 68 au même au printemps 71, dans le sens de la généralisation des luttes. Mais pour que cette intervention soit efficace, encore faut-il avoir une certaine audience auprès des ouvriers, une certaine crédibilité gagnée au travers d’une implantation réelle dans la classe ouvrière, et au travers d’expériences partielles victorieuses ; encore faut-il avoir une politiqua juste aussi bien en temps de crise qu’on temps de calme relatif.

Dans cette voie, tout au presque reste encore à faire. Mais en choisissant de décerner des brevets d’exemplarité à telle au telle lutte en cours, les « gauchistes » ne cherchent pas à se donner les moyens d’agir réellement. Au contraire même puisqu’ils fourrent sous ce vocable d’exemplaire toutes sortes de conflits qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, et certains avec la classe ouvrière. Car de Gilbert Jeune au Joint Français, il y a toute une série de cas intermédiaires. Cela revient non seulement à introduire la plus grande confusion dans l’esprit des lecteurs ou des militants, mais cela revient pratiquement à refuser d’analyser politiquement concrètement chacun des conflits concernés, aussi bien dans son déroulement que dans ses perspectives et ses conséquences. Or sans une analyse précise, complète de chaque mouvement, comment peut-on avoir dans ce cas concret une politique juste, une politique qui conduise les luttes à la victoire. Cela est si vrai que, aussi bien aux Batignolles qu’au Joint Français, ce ne sont pas les gauchistes qui ont dirigé la grève, ou qui l’ont même influencée malgré leur comité de soutien, leur propagande, la politisation qu’ils croient avoir apportée au mouvement, le soutien le plus efficace est encore passé par le canal des militants syndicaux. [1]

En fait en se contentant de qualifier ces grèves d’exemplaires , les gauchistes ne font que masquer leur absence d’intervention réelle au niveau de l’entreprise. Faisant de pauvreté vertu, on les voit donc organiser autour et à côté des grèves qualifiées pour la circonstance d’exemplaires, toute une activité qui se traduit par la diffusion de tracts, le collage d’affiches, la constitution de comités de soutien. Si cette activité n’exprimait que le souci de suppléer à la carence des organisations ouvrières traditionnelles qui, en refusant de soutenir ces grèves, en les passant sous silence, n’assument pas les responsabilités qui sont les leurs, elle serait justifiée, en soulignant toutefois que l’action des gauchistes sur ce terrain se révèle souvent limitée à cause de la faible influence dont ils disposent dans la population laborieuse et de leur manque de crédibilité dans l’opinion ouvrière.

Mais leurs objectifs sont à la fois moins désintéressés et plus ambitieux. Moins désintéressés car ils utilisent les luttes qu’ils soutiennent comme un moyen pour se faire de la publicité pour leurs organisations respectives, espérant ainsi bénéficier d’une partie de la sympathie qui va aux grévistes et acquérir la considération sociale et politique qui leur manque. Cette attitude n’est en fin de compte que l’application particulière d’une pratique qui consiste à coller à tout ce qui, par le monde, fait quelque bruit, comme ils le font par exemple avec les mouvements d’émancipation nationale des pays du tiers-monde. Elle relève là encore du bluff assez naïf qui caractérise les organisations gauchistes dans tous les domaines de leur activité.

Mais au-delà de ces petits calculs, il y a toute une conception de l’intervention dans la lutte sociale qui procède d’une méthode qui rompt radicalement avec celles du marxisme révolutionnaire.

Ainsi par exemple, la Ligue Communiste justifie ses méthodes d’intervention par des impératifs qu’elle qualifie de « politiques ». Jugeons-on. Elle écrit :

« L’intervention extérieure de l’organisation sur un mouvement important est une nécessité politique. A ce niveau le fait d’avoir ou non des camarades implantés dans l’entreprise n’intervient qu’on second plan, cela la rend plus féconde, accroît ses chances de victoire ; mais ce n’est pas ce qui fonde l’intervention » (« Lutte Ouvrière ou la tendance prolétarienne » - page 28).

Cette fois encore la magie du verbe supplée à l’analyse. Pourquoi prétend que l’intervention EXTÉRIEURE de l’organisation est nécessaire ? Disons tout simplement que cette intervention. DANS un mouvement important est une nécessité politique. Le fait qu’elle soit extérieure ne caractérise que la faiblesse des révolutionnaires et limite obligatoirement la partie de cette intervention. Et prétendre que l’implantation : n’intervient qu’en second lieu, c’est une manière de théoriser ses propres faiblesses, riais ce n’est pas une réponse sérieuse au problème posé par le développement des luttes. Au contraire cette implantation reste décisive, sinon comment comprendre que les appareils bureaucratiques arriveront à maintenir leur emprise sur la classe ouvrière en dépit des intervention des gauchistes. Croire que l’on peut régler ce problème par quelques mots d’ordre « opératoires », croire, comme le fait ici la Ligue Communiste, qu’on peut accorder la priorité à l’intervention politique indépendamment de l’implantation, procède dune attitude qui consiste à nier singulièrement la nécessité de l’organisation ou du moins son importance. C’est croire, toute proportion gardée, qu’il suffisait pour le. Russie de 1917 d’un bon journal révolutionnaire dirigé par Lénine, par exemple, pour que la Révolution soit victorieuse, l’implantation du parti Bolchevik étant un moyen accessoires, fort utile certes, mais somme toute secondaire.

Ainsi pour la Ligue, l’important consiste à définir une « ligne d’intervention puis, quand elle juge qu’une grève prend une importance nationale, elle envoie « une brigade d’intervention » (sic), pour « politiser » la grève. Comme s’il suffisait, soit dit en passant, pour politiser une grève au toute autre manifestation, d’essayer d’y plaquer un sigle d’organisation. Cette conception est quelque peu simpliste, voire méprisante. En effet, si une grève peut avoir une signification politique, ce n’est pas par les organisations qui s’agitent autour... mais par la signification qu’elle prend pour le reste de la classe ouvrière.

Par ailleurs, en insistant sur les formes prises par les luttes dites exemplaires, les groupes gauchistes manifestent là encore, leur incompréhension des rapports entre la lutte de classe et l’intervention politique. Croire qu’il suffit d’une belle grève à Dunkerque, à Nantes ou à Saint-Brieuc pour impulser la lutte revendicative ou mieux pour la porter à un niveau politique, relève de l’image d’Épinal. D’abord parce que, contrairement à ce que semblent penser la plupart des gauchistes, une grève n’est pas pour les travailleurs un exercice de style ou une performance sportive. Une grève longue, une grève dure, si elle reflète la volonté de combat des travailleurs, exprime aussi l’intransigeance patronale et ne se reflète pas forcément dans la conscience ouvrière comme elle se reflète dans la conscience du militant gauchiste. Et il suffirait à ces camarades ne serait-ce que de côtoyer quelque peu les travailleurs pour les entendre raconter telles grèves longues qu’ils firent dans le passé et qui se traduisirent par des échecs, comme autant d’exemples qui les font hésiter à entrer en lutte si celle-ci risque de se prolonger. La mythologie qui consiste à s’extasier devant l’utilisation de certaines méthodes relève de l’imagerie gauchiste, au sens où Lénine employait ce terme, parce qu’elle procède d’une stratégie qui, finalement, méprise la classe ouvrière, en un mot une stratégie populiste. Car on retrouve dans le culte de la grève exemplaire la conception anarchiste de la bombe qui doit faire sortir le peuple de son apathie. Il est navrant que des gens qui se réclament du marxisme et même du trotskysme y sacrifient.

Cette attitude traduit en fin de compte la faible implantation des gauchistes dans la classe ouvrière et ce qu’aucun militant sérieux ne pourrait leur reprocher, si elle ne traduisait pas, en même temps leur refus de modifier cette situation.

Il est certes plus facile de croire qu’il suffit de remplir les interstices qui existent entre les différents secteurs en lutte, ou entre les secteurs en lutte et ceux qui re le sont pas, par une intense activité propagandiste que l’on appelle, pour la circonstance, politique, que d’intervenir sur le tas dans les grèves qui se déroulent, afin de leur donner une direction révolutionnaire. Il est tentant de compter sur d’hypothétiques détonateurs, que ce soit la lutte des Vietnamiens, celle des étudiants ou même celle du Joint Français, plutôt que sur le travail des révolutionnaires dans les usines, armés d’une juste politique. Il est tentant, en fin de compte, de s’en remettre à la magie du verbe et de l’exemple, donné par d’autres soit dit en passant, plutôt que de faire les efforts que nécessite l’implantation des révolutionnaires dans les entreprises. Et pourtant, pour doter la classe ouvrière du parti révolutionnaire qui lui manque si cruellement, il faut rompre avec le verbalisme qui recouvre en fait une attitude spontanéiste qui, sous des dehors ronflants, laisse la classe ouvrière désarmée.

[1Il n’est pas inutile de préciser qu’au Joint Français, aucune organisation révolutionnaire n’avait de militants à l’intérieur de l’entreprise à même d’influencer la lutte et a fortiori de la diriger. À Pennaroya selon nos informations, seuls quelques militants pro-chinois ou des Cahiers de Mai ont pu jouer un certain rôle. A Girosteel enfin, ce sont des militants syndicalistes appartenant politiquement à notre tendance qui ont effectivement dirigé la grève.


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