photo site national ligne
hebdomadaire ligne
mensuel ligne
audio-LO ligne
U.C.I. ligne
la fête ligne
enveloppe
fin des menus
Lutte de Classe, Série 1972-1977 (bilingue)
n°36 (avril 1976)
imprimante
Une discussion entre Lutte Ouvrière et Accion Comunista

Dans le numéro 24 de Lutte de Classe, nous avons publié sous le titre « Accion comunista, de la « recherche » à l’égarement théorique » un article analysant les positions de ce groupe révolutionnaire espagnol, en ce qui concerne quelques problèmes clés (le rôle du prolétariat dans la révolution socialiste, la question des pays du bloc dit socialiste, la révolution dans les pays sous-développés, etc...

Les camarades de Accion comunista nous ont rapidement fait part de leur désir de répondre à cet article. Mais - et les difficultés de communication avec l’Espagne n’y sont sans doute pas pour rien - leur réponse, datée de novembre 1975, ne nous est parvenue que courant mars 1976.

Malgré le long délai qui sépare donc cette réponse de l’article dans lequel Accion comunista était mis en cause, nous la publions d’autant plus volontiers qu’elle pose un problème qui est toujours actuel.

Nos lecteurs trouveront d’ailleurs, après cette « Réponse d’Accion comunista », un commentaire de Lutte Ouvrière « Sur la méthode d’Accion comunista ».

RÉPONSE D’ACCION COMUNISTA À LUTTE OUVRIÈRE

La revue Lutte de Classe-Class Struggle, mensuel trotskyste édité par Lutte Ouvrière, a publié dans le n° 24 (décembre 1974) un long article de critique sous le titre : « Accion comunista, de la « recherche » à l’égarement théorique ». Nous accueillons par principe avec sympathie toute critique ; nous ne sommes que des borgnes dans un pays d’aveugles, et toute lumière supplémentaire est la bienvenue. LO voudrait corriger nos erreurs, et l’intention nous semble louable ; mais, nous en avons bien peur, nous ne pourrons tirer grand profit de la critique de LO Car si la semi-cécité est la règle générale dans le monde de l’extrême gauche, nous croyons que les camarades de LO y voient encore moins clair que nous. Nous allons essayer d’expliquer pourquoi.

Quelques questions de méthode

Toute citation est par définition un texte mutilé et déformé une fois sortie de son contexte. Les citations de Accion comunista qu’utilise Lutte Ouvrière n’échappent pas au sort commun et il est à vrai dire surprenant que certaines « déformations » particulièrement grossières n’aient pas été remarquées par le camarade de LO qui a rédigé l’article en question. Mais il s’agit sans doute de quelque chose d’inévitable dans tout choix de ce genre, et nous ne nous appesantirons pas là-dessus. Nos textes sont là, et nous y renvoyons tous ceux qui veulent savoir à quoi s’en tenir.

Ce qui est beaucoup plus grave, nous semble-t-il, c’est qu’on mélange, sans que le lecteur en soit averti, des citations tirées de textes signés par tel ou tel militant, et qui n’engagent donc que lui, d’autres du Comité de Rédaction de la revue, et d’autres enfin, élaborés par les instances centrales de l’organisation. Cela nous semble grave parce que cette confusion trahit un certain état d’esprit : il y a là-dessous l’idée que le monolithisme des conceptions est quelque chose « qui va de soi » dam une organisation ouvrière (c’est une chose qui va tellement de soi pour LO qu’ils utilisent des citations tirées de textes ouvertement opposés (l’un d’un militant « luxembourgiste » et l’autre du Cornité de Rédaction qui refuse tout « isme » quel qu’il soit, par exemple), sans même s’en apercevoir, apparemment. Il y a là l’indice d’une différence fondamentale entre LO et A.C., entre l’éducation que l’on donne aux militants de LO, et l’auto-éducation que nous, militants de A.C. essayons de nous donner.

La diversité d’opinion, dans le cadre des idées fondamentales et des problèmes exprimés dans notre plateforme politique, nous semble non seulement légitime mais féconde. Cette diversité, qui se manifeste de façon particulièrement bruyante dans notre Bulletin Intérieur, se manifeste également - elle doit se manifester - dans la revue, sur tous les points qui ne mettent pas en question des lignes d’action définies par des Conférences et des Congrès, d’après le principe majoritaire. Il nous arrive même d’offrir parfois les pages de la revue à des camarades qui ont des opinions différentes de celles des membres de A.C., mais qu’il nous semble utile de confronter avec les nôtres. Car, connaissant bien nos insuffisances, nous acceptons avec joie la moindre parcelle de vérité - même s’il faut aller la chercher en dehors de Accion comunista.

Sur certains points, les divergences dans les rangs de A.C. sont si considérables qu’elles sembleraient insupportables dans n’importe quelle organisation trotskyste. Ceci dit, dans la mesure où elles restent dans les limites du cadre auquel nous avons fait allusion, ces divergences n’aboutissent pas à des scissions, car tout le monde y voit des manifestations, provisoires mais inévitables, de notre façon d’aborder les problèmes. La discussion et la confrontation des opinions fait partie de notre méthode, et cette méthode est si bien ancrée chez les militants de A.C. qu’ils parviennent même à discuter sans béquilles du genre « petit-bourgeois », « opportuniste », « centriste », etc, etc. Chacun sait - du moins chez nous - que certains problèmes ne sont pas simples, et qu’il est difficile d’y voir clair ; on s’abstient donc d’attribuer systématiquement des intentions politiquement suspectes aux camarades avec lesquels on n’est pas d’accord ; on ne leur colle pas d’étiquette insultante, on ne les voue pas aux ténèbres extérieures ; on essaie d’argumenter inlassablement.

De là que majorité et minorité changent ou disparaissent, en fonction de l’évolution de l’opinion collective, grâce aux débats et aux expériences pratiques. Sur certains points - la question syndicale, le problème national - l’évolution est évidente ; elle s’est faite à travers des discussions parfois très âpres, mais à aucun moment les minoritaires n’ont songé à faire bande à part. Ce qui nous unit - la référence commune à la Plateforme Politique, à ses idées, à ses préoccupations et à ses interrogations fondamentales - est donc suffisamment puissant et efficace pour permettre à notre instrument d’action, l’organisation Accion comunista, de s’adapter sans incidents majeurs à l’évolution de la collectivité des militants et d’être ainsi, malgré des insuffisances et des limitations qui sont pour nous évidentes, l’instrument le moins mauvais dans l’actuel panorama politique espagnol.

Le socialisme et les états dits socialistes

Les divergences qui nous séparent de LO proviennent en grande partie d’un désaccord sur la question des États dits socialistes, question qui est étroitement liée à celle de la définition même du socialisme. Dès les premières pages de notre Plateforme Politique, nous avons essayé de présenter schématiquement notre conception du socialisme, car notre façon de poser le problème ne correspond ni à celle de maoïstes, ni à celle des camarades trotskystes, même si nous nous sentons plus proches de ces derniers. Ce qui est essentiel dans notre façon d’aborder le problème, ce n’est pas seulement l’importance que nous donnons à la démocratie ouvrière ; c’est également notre attachement à une perspective que l’on passe généralement sous silence, celle de la gestion ouvrière, dont les camarades de LO ne semblent pas faire grand cas, peut-être parce qu’ils attachent également moins d’importance que nous au problème de la bureaucratie.

L’importance que nous accordons à ces deux problèmes, qui est probablement ce qui nous distingue essentiellement des deux grands courants de l’extrême-gauche aujourd’hui, et nous fait donc exister en tant qu’organisation distincte, est due à deux constatations : la profondeur et l’extension du « phénomène bureaucratique », d’une part, la nécessité d’intégrer au projet révolutionnaire les nouvelles aspirations des masses que traduit la lutte de classe, expression des changements dans la situation morale et matérielle de la classe ouvrière et des travailleurs opprimés, d’autre part.

Nous ne pouvons nous étendre longuement ici sur nos propres conceptions sur les États dits socialistes. Il est pourtant indispensable de signaler qu’à notre avis la position de LO est insoutenable : pour LO, l’URSS est un « État ouvrier dégénéré », mais il n’y eut à Cuba, en Chine ou dans les « démocraties populaires » européennes que des révolutions bourgeoises, d’où le caractère bourgeois de ces États. Incapable de percevoir la profondeur du phénomène bureaucratique, LO ne voit pas ce que l’URSS, la Chine, la Pologne, la Yougoslavie, par exemple, ont en commun. Ce qui est assez original, car les camarades de LO doivent être à peu près seuls au monde à ne pas voir ce que ces sociétés ont en commun : une économie étatisée, gérée bureaucratiquement.

Il est difficile de ne pas sourire en assistant aux contorsions théoriques auxquelles ils doivent se livrer pour-défendre une position aussi extravagante. La Russie fut un État ouvrier, certes, mais il y a pas mal de décennies qu’elle ne l’est plus. S’accrocher à une définition génétique et la maintenir coûte que coûte, c’est fuir le présent et croire que tel événement historique qui a marqué ses débuts suffit à déterminer de façon définitive la nature d’un régime social. A ce compte-là, on pourrait définir l’État français actuel comme une « monarchie absolue révolutionnée », ce qui à vrai dire ne nous est d’aucun secours si ce que l’on veut c’est comprendre la lutte de classe en France aujourd’hui et offrir une perspective révolutionnaire au prolétariat français.

C’est assez surprenant que cette argumentation fasse appel, comme dernier recours, à une phrase du Manifeste Communiste sur la simplification progressive des classes sociales, et que l’on prétende en conclure que cela veut forcément dire « qu’il ne peut exister à notre époque (plus d’un siècle après que ces lignes aient été écrites) que des États bourgeois ou des États ouvriers ». Cette argumentation est si nettement scolastique et anti-marxiste, qu’au lieu de faire appel à l’analyse des classes et de la structure économique, elle n’hésite pas à évoquer la dichotomie des sexes (L. de C. page 21), alors que la complexité de la réalité est infiniment supérieure à celle de la réalité biologique et que même ici, il y a des cas irréductibles comme le syndrome de Klinefelter (sujet avec des chromosomes XXY, absence de spermatogenèse, développement des mamelles et testicules minuscules) qui, d’après les critères de LO, ne peuvent tout simplement pas exister.

LO, comme les autres groupes trotskystes, attribue une grande importance au fait que la révolution prolétarienne russe ait donné naissance à un État ouvrier. Nous avouons, quant à nous, que nous ne voyons pas quelle importance cela peut avoir pour les ouvriers russes aujourd’hui le fait que leurs grands-parents aient été capables de créer des soviets. Si, comme le rappelle LO, « c’est précisément le marxisme qui a forgé la notion de nature de classe d’un État, comme instrument de domination d’une classe sociale », il faut ajouter que cette affirmation est en contradiction totale avec la définition qu’ils donnent de l’URSS, pays où, à moins d’avoir recours à des sophismes, il faut bien admettre qu’il n’y a pas de domination du prolétariat. Le fait que LO défende des positions aussi saugrenues n’aurait à vrai dire qu’une importance assez limitée, si tout ceci n’impliquait pas en même temps le rejet de quelque chose d’essentiel pour le mouvement ouvrier réel : la gestion ouvrière. Enfermée dans l’utilisation et la répétition de vieilles formules, LO s’interdit d’entreprendre un travail théorique de plus en plus indispensable, que ce soit pour analyser les contradictions des pays dits socialistes ou pour stimuler et développer la lutte politique dans les pays capitalistes. Il est navrant de constater que notre effort de clarification en ce sens, ainsi qu’à notre discussion des revendications de transition correspondantes, la seule réponse de LO soit un geste de refus définitif et indigné : « Ia mise en avant de revendications dites autogestionnaires », c’est « une autre tarte à la crème de l’extrême-gauche petite-bourgeoise ». (page 25).

La conception du parti

Nous avons critiqué plus d’une fois ce qu’il y a d’unilatéral et de faux, en tant que proposition générale, dans la thèse bien connue de Trotsky : « Ia crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ». Pour les camarades de LO, nos objections sont « paradoxales », et ils nous renvoient à l’étude des causes de la défaite du prolétariat espagnol en 1937. C’est ce qu’on appelle passer tout à fait à côté de la question. Ce qui fait pour nous problème, ce n’est pas qu’à tel ou tel moment particulier l’action des organisations d’avant-garde puisse jouer un rôle décisif ; ce dont il s’agit, c’est de savoir si la thèse de Trotsky résume de façon essentielle la clef des problèmes et des difficultés auxquels se heurte actuellement le mouvement ouvrier mondial. Notre réponse sur ce point est parfaitement claire : nous affirmons que l’adhésion à cette thèse implique une conception profondément bureaucratique non seulement du mouvement de masses mais aussi de l’histoire, ainsi qu’une fidélité absurde à la lettre de toutes les positions que Trotsky a pu défendre à un moment déterminé (en général avec des arguments beaucoup plus sérieux que ceux de ses épigones, soit dit en passant).

Ce qui nous semble paradoxal, c’est qu’on puisse nous accuser d’un côté « d’idéalisme historique » parce que nous croyons que les formes organisationnelles du parti bolchévik ont joué un rôle non négligeable dans le processus de bureaucratisation, et réduire par ailleurs la crise de l’humanité à la crise de la direction révolutionnaire. C’est donner trop d’importance au rôle des organisations, ou pas assez, selon les cas. Nous savons bien, quant à nous, que toute explication en termes d’institutions est totalement insuffisante si l’on veut expliquer vraiment les phénomènes historiques, mais nous trouvons néanmoins surprenant que l’on puisse dénier toute influence sur la dynamique de la révolution russe à des facteurs comme l’élimination de la pluralité des organisations ouvrières ou des droits des minorités (tendances ou fractions) au sein du parti ouvrier hégémonique, c’est-à-dire à l’élimination de ce qui aurait pu faire contrepoids à la bureaucratisation.

Il faut reconnaître que, sur ce point, les positions de Lutte Ouvrière ne sont pas incohérentes, même si elles sont extrêmement éloignées des nôtres. Ils affirment que le programme trotskyste, « qui est le programme marxiste révolutionnaire de notre époque », « ne suffit certes pas à protéger des errements opportunistes ». Il faut également « des méthodes organisationnelles rigoureuses » qui permettent « d’échapper, au moins en partie, à la pression de la petite bourgeoisie, intellectuelle ». (L. de C. p.26). En ce qui nous concerne, nous préférons insister sur cette idée que « l’émancipation des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes », nous croyons que le parti doit être un instrument destiné à éclairer et informer le choix des masses, mais non à s’y substituer ; nous rejetons la conception d’un parti-tuteur pour une classe ouvrière qui serait éternellement mineure ; nous estimons que le fondement de toute « méthode organisationnelle » doit être « Ia liberté de critique et l’unité d’action », que la discipline organisationnelle est nécessaire mais ne doit jamais limiter le débat politique permanent et les droits d’expression des minorités ; nous refusons de transformer les organisations de classe en « courroie de transmission » ; nous voulons enfin retrouver les éléments libertaires du marxisme que le stalinisme a fait disparaître, et nous préférons l’État et la Révolution au Que faire ? .

Cest dans ce contexte qu’il faut examiner le jugement que nous portons sur le POUM, qui n’est pas celui que LO nous attribue. Pour nous, le POUM n’est nullement un modèle ; mais c’est la forme politiquement la plus achevée atteinte par le mouvement ouvrier réel de la péninsule ibérique. Cela ne veut pas dire qu’il s’agissait d’une forme satisfaisante ou admirable, mais tout simplement qu’elle fut la meilleure des formes réelles. Le POUM et sa politique peuvent être critiqués. Mais les groupes et les sectes trotskystes de l’époque furent, eux, insignifiants pour ce qui est de la lutte de classes réelles ; ils ne font pas partie de l’histoire du mouvement ouvrier, ils sont tout au plus un sujet de l’histoire des idées, des sectes et des groupuscules qui se sont réclamés du marxisme.

Attitude cléricale et déformation scolastique de l.o.

Il serait inutile, et de toute façon trop long, d’examiner en détail toutes les critiques de LO Dans certains cas, on peut même douter de la bonne foi de la critique : il faut une interprétation très malveillante pour croire, ou faire semblant de croire, que nous voulons nous emparer de l’État bourgeois et non pas le détruire pour construire une démocratie ouvrière (L. de C. p.20). Ce qui nous semble par contre digne d’être mentionné, c’est un parallélisme frappant entre les conceptions et les arguments qu’utilise LO et certains comportements et attitudes typiquement ecclésiastiques et scolastiques.

Pour LO, il n’y a pas de problèmes nouveaux, ni pour ce qui est de la nature de la bureaucratie et de la définition du socialisme, ni en ce qui concerne une éventuelle transformation du capitalisme. Les textes de Marx, Engels, Lénine et Trotsky, forment une sorte de Somme Théologique, où le militant de LO trouve réponse à tout. Quant aux auteurs qui ne font pas partie de la Somme (Rosa Luxembourg, Kollontaï, Gramsci, Korsch ... ), cela ne vaut même pas la peine d’y jeter un coup d’oeil. Il est dangereux de se poser des questions sur la façon dont les auteurs des textes sacrés ont posé tel ou tel problème, (sur la position de Lénine et de Trotsky sur la bureaucratie par exemple). Prétendre que le capitalisme a changé, c’est le péché caractérisé ; insinuer que le mouvement ouvrier fait du sur-place, c’est de l’hérésie. Nous préférons le risque d’erreur à la foi aveugle. Pour LO, c’est l’inverse. Le droit à la recherche et à l’erreur n’intéresse pas LO, il lui suffit d’être fidèle à l’orthodoxie de la Somme.

Le résultat d’une telle attitude, c’est cette idée alambiquée et incohérente que ces camarades se font de la réalité dans laquelle ils vivent. Leur respect superstitieux de la lettre des textes fait qu’ils affirment que l’URSS est un « État ouvrier », mais que la Chine ou la Yougoslavie sont des États bourgeois, dont la réalité sociale n’a, paraît-il, rien à voir avec celle de l’URSS ; toute réflexion réelle sur la bureaucratie, sur la gestion ouvrière ou sur n’importe quel autre sujet qui sorte du cadre de la Somme, ou qui ne corresponde pas à la définition orthodoxe donnée par celIe-ci, ne peut être qu’une innovation petite-bourgeoise ; le capitalisme est immuable, et il est par conséquent inutile de chercher une nouvelle tactique et une nouvelle stratégie pour le mouvement ouvrier.

Ce n’est pas non plus un hasard si l’action de LO a des limites bien précises, est axée sur des luttes élémentaires, syndicales, à un niveau où il ne peut y avoir conflit entre l’action de tous les jours et une position politique générale. Mais LO est incapable d’offrir une perspective globale, une alternative socialiste pour des ouvriers des dernières décennies du 20e siècle. Car sa seule raison d’être politique c’est le culte du passé, un effort pour maintenir en vie de façon artificielle et répéter inlassablement des idées qui furent peut-être valables il y a quarante ans.

Disons pour conclure que le ton et le contenu des critiques de LO nous ont semblé futiles ; ce que nous regrettons profondément, car nous croyons à la nécessité et à l’efficacité de la critique, et nous attendions tout autre chose de nos camarades.

Accion comunista, novembre 1975

RÉPONSE DE LUTTE OUVRIÈRE : SUR LA MÉTHODE « D’ACCION COMUNISTA »

La manière dont les camarades de Accion comunista abordent la question de la nature de classe des États dits socialistes est, à bien des égards, intéressante. Mais avant d’engager la discussion sur le fond du problème, il nous paraît nécessaire de formuler deux remarques.

La première concerne le choix des citations que nous avons utilisées. Accion comunista nous accuse de « déformations particulièrement grossières » et d’avoir mélangé, « sans que le lecteur en soit averti, des citations tirées de textes signés par tel ou tel militant, et qui n’engagent donc que lui, d’autres du Comité de Rédaction de la revue, et d’autres enfin, élaborées par les instances centrales de l’organisation ».

Tout en admettant que des divergences puissent exister (mais lesquelles ?) entre les « instances centrales de l’organisation » et le « Comité de Rédaction de la revue », nous avouons nous sentir le droit, tant que ces divergences ne sont pas publiquement et ouvertement exprimées, de discuter de la politique de Accion comunista à partir des textes programmatiques élaborés par ses « instances centrales », comme à partir des articles engageant la rédaction de la revue. D’autant qu’il est bien difficile, lorsque l’on se trouve devant un texte signé Accion comunista (comme par exemple la réponse que nous publions dans ce numéro), de savoir si cette signature désigne l’organisation ou la revue !

Or toutes les citations que nous avons utilisées, sauf une, étaient tirées de tels textes. (Pour nos lecteurs qui voudraient s’y reporter, et vérifier si elles « déformaient grossièrement » la pensée de Accion comunista, il s’agit de l’article-programme « Pour une alternative socialiste », signé A.C., paru dans le numéro 1 de Accion comunista ; de la « Plateforme d’Action comunista », et de la « Réponse de Accion comunista à la Quatrième Internationale », publiées dans le numéro 14 ; de l’éditorial du numéro 15 ; et de « l’avant-projet » de « programme de transition » soumis par Action comunista à « l’information publique » à l’époque où nous avons écrit l’article qui a motivé cette réponse de A.C.).

Quant à l’unique citation émanant de « tel ou tel militant », elle était tirée d’un article (« Sur la pensée politique de Accion comunista », par Frederic Gomez, A.C. numéro 12) qui était suivi d’une note de la rédaction (que nous avons d’ailleurs citée), précisant bien que « dans le présent article s’expriment — comme dans tous les articles signés personnellement — les opinions de l’auteur », mais ajoutant aussitôt : « Si nous disons cela, ce n’est pas avec l’intention d’émettre des réserves sur un article qui ale mérite d’aborder un problème aujourd’hui fondamental... mais nous vouions éviter, de la part d’un lecteur mal informé ou mal intentionné, une interprétation erronée, dans le sens de considérer que nous élevons « officiellement » le « luxembourgisme » à la catégorie d’orthodoxie exclusive de Accion comunista... Nous rappelons à nos lecteurs que les militants regroupés autour de cette revue ne se sont pas réunis autour d’un « isme » déterminé —en dehors du marxisme comme fondement du socialisme scientifique ». Quelles que puissent être les divergences — non exprimées d’ailleurs dans cette note — entre Frederic Gomez et la rédaction de Accion comunista sur la valeur à accorder à l’héritage « luxembourgiste », nous avions donc parfaitement droit de voir dans la publication de cet article, et de la note de la rédaction qui l’accompagnait, une manifestation de la manière dont Action comunista se situe par rapport au léninisme, et par rapport au trotskysme.

Notre deuxième remarque concerne le reproche que nous adressent implicitement les camarades de Action comunista — quand ils opposent aux mœurs qu’ils attribuent aux militants de Lutte Ouvrière celles qui président aux discussions au sein de leur organisation — d’avoir employé des termes comme « petit-bourgeois », « opportuniste » et « centriste ». lis voient là le désir « d’attribuer systématiquement des intentions politiques suspectes aux camarades avec lesquels on n’est pas d’accord ».

Nous n’avons pas attribué « des intentions », suspectes ou pas, aux camarades de Action comunista. Nous avons discuté de ce qu’ils écrivent. Et nous ne voyons pas pourquoi des militants marxistes devraient, en renonçant à utiliser toute une partie du vocabulaire politique qui sert à cela, renoncer du même coup à discuter des conséquences que peuvent avoir sur la politique des organisations ouvrières et révolutionnaires, les pressions et l’idéologie de la petite bourgeoisie.

La discussion entre militants révolutionnaires doit toujours rester fraternelle, c’est-à-dire qu’elle doit exclure les procédés polémiques de bas étage, l’amalgame et la calomnie. Mais elle engage, ou du moins devrait engager, trop de choses importantes pour qu’elle puisse prendre la forme d’une discussion de salon, où l’on évite de dire tout ce qui pourrait déplaire à son interlocuteur. Et le reproche que nous adressent les camarades de Active comunista nous paraît curieux, de la part de militants qui revendiquent si hautement le « droit à la critique ». A moins qu’ils ne le refusent aux
autres, par rapport à leurs propres positions.

Ces remarques étant faites, venons-en au fond du problème, c’est-à-dire à la méthode avec laquelle Accion comunista aborde le problème de la nature de l’État dans les pays dits socialistes.

Après avoir cité une phrase extraite du numéro 24 de Lutte de Classe : « Il ne peut exister à notre époque que des États bourgeois ou des États ouvriers », le rédacteur de Accion comunista écrit donc : « Cette argumentation est si nettement scolastique et antimarxiste, qu’au lieu de faire appel à l’analyse des classes et de la structure économique, elle n’hésite pas à évoquer la dichotomie des sexes ». Et après avoir expliqué que la réalité est infiniment plus complexe, il invoque le syndrome de Klinefelter pour en conclure « qu’il y a des cas irréductibles ».

C’est vrai que la réalité est infiniment plus complexe que toutes les classifications élaborées par l’esprit humain pour y mettre un peu d’ordre, et essayer de la saisir. Et il n’y avait pas besoin d’aller chercher le syndrome de Klinefelter pour démontrer que dans toutes ces classifications, il y a des cas bien difficiles à résoudre, car c’est une vérité générale.

Pour prendre une autre comparaison biologique, puisque le rédacteur de Accion comunista semble les apprécier, la différence entre un mammifère et un reptile, quand on pense au cheval et au crocodile, semble évidente. Mais bien des espèces fossiles, et quelques espèces encore vivantes ne se laissent pas si facilement ranger dans les tiroirs créés par les spécialistes de la systématique. Et cela est normal puisque, dans l’évolution biologique il y a eu une continuité, des reptiles aux mammifères, et que ce sont les biologistes qui ont inventé, en quelque sorte, et ces classes, et la limite qui les sépare.

Cela ne signifie pas pour autant que cette classification soit sans valeur, arbitraire, ni même que les cas difficiles soient « irréductibles », pour reprendre la terminologie de Accion comunista. Mais ce qui est profondément « scolastique » et « antimarxiste », c’est d’oublier que cette classification, comme toutes les classifications, est un instrument intellectuel, qui n’a de sens qu’en fonction des problèmes que l’on se propose de résoudre avec ; c’est de croire qu’elle a une valeur en elle-même, qu’elle existe indépendamment de la pensée humaine, et que les problèmes de classification se ramènent à ranger ensemble des êtres qui se ressemblent.

C’est pourtant ce que fait le rédacteur de A.C. quand il écrit : « L.O. ne voit pas ce que l’U.R.S.S., la Chine, la Pologne et la Yougoslavie, par exemple, ont en commun. Ce qui est assez original, car les camarades de L.O. doivent être à peu près seuls au monde à ne pas voir ce que ces sociétés ont en commun : une économie étatisée, gérée bureaucratiquement ».

Accion comunista nous attribue décidément une myopie politique hors du commun. Mais si, nous voyons très bien ce que ces sociétés ont en commun. Mais nous voyons aussi ce qu’elles ont de différent, leur origine. Et à la différence de Accion comunista et de tous ceux qui mettent un signe d’égalité entre ces sociétés, nous considérons, nous, que du point de vue marxiste révolutionnaire, c’est plus important.

D’ailleurs, si le rédacteur de A.C. trouve réconfortant de se trouver en si nombreuse compagnie, parmi ceux qui voient dans l’U.R.S.S. et dans la Chine des États de même nature, il devrait tout de même s’inquiéter en constatant que pour les uns il s’agit là d’États ouvriers dégénérés ou déformés, pour les autres d’États capitalistes d’État, et pour lui-même, si nous le comprenons bien, d’États « bureaucratiques ».

Comme quoi le « bon sens » qu’il invoque si ironiquement semble donner des réponses bien contradictoires. Mais c’est que le « bon sens » n’est que la logique des apparences...
Là aussi, une comparaison biologique nous aidera peut-être à nous faire comprendre des camarades de Accion comunista. Pour qui la voit voler, une chauve-souris ressemble infiniment plus à une chouette qu’à un éléphant, et pour qui le voit nager, un dauphin à un thon qu’à un chevreuil. Il n’empêche que les zoologistes considèrent le thon comme un poisson, la chouette comme un oiseau, et mettent ensemble le dauphin, le chevreuil, la chauve-souris et l’éléphant dans la classe des mammifères.

Est-ce parce qu’ils ne « voient pas » ce que chouette et chauve-souris d’une part, thon et dauphin, d’autre part, ont en commun ? Certainement pas, mais c’est parce qu’ils considèrent plus important le fait que la chauve-souris et le dauphin mettent au monde des petits vivants qu’ils allaitent, que le fait que la première ait des ailes qui lui permettent de voler comme un oiseau, et que le second soit adapté à la vie aquatique comme un poisson. Et pourquoi privilégient-ils certains critères plutôt que d’autres ? Pas arbitrairement bien sûr, pas non plus en fonction des prétendues évidences et du « bon sens » mais parce que ranger la chauve-souris et le dauphin dans les mammifères permet de comprendre bien mieux l’évolution biologique que ne le permettrait de faire une classification qui ferait de la chauve-souris un « animal volant » au même titre que les oiseaux, et du dauphin un « animal nageant » au même titre que les poissons.
Mais cela ne signifie pas, bien sûr, que les critères retenus par les biologistes soient les meilleurs en eux-mêmes, indépendamment du problème à résoudre, et qu’on ne puisse pas en choisir d’autres, pour résoudre d’autres problèmes. Qui veut aller à la chasse au dauphin, par exemple, aura plus intérêt à retenir qu’il ressemble à un thon, plutôt qu’il ressemble à un chevreuil.

Nous pouvons sembler, en disant cela, très loin du problème de la nature de l’État dans les pays dits socialistes. Mais nous en sommes au contraire tout près. Car là aussi, avant de se demander quelle étiquette il faut mettre sur tel ou tel État, il faut se demander à quoi sert cette classification.

La discussion sur la nature de classe de l’U.R.S.S. ou de la Chine apparaît généralement, de l’extérieur du mouvement révolutionnaire, hautement byzantine. Et elle l’est même aussi, souvent, vue de l’intérieur. Mais il faut bien comprendre que l’aspect qu’elle a de l’extérieur, n’est pas seulement lié à la manière dont cette discussion est menée : il est inhérent à cette discussion elle-même, qui n’a aucun sens pour qui ne se place pas sur le terrain du marxisme révolutionnaire. Et si elle apparaît, aussi, souvent byzantine vue de l’intérieur, cela tient à ce que de nombreux révolutionnaires ont oublié le sens réel de cette discussion. Si Marx et Engels ont inventé le concept d’État de classe, c’est parce qu’ils étaient des militants révolutionnaires, et pas seulement parce qu’ils étaient des intellectuels de talent. C’est parce qu’ils étaient les porte-parole d’une classe, le prolétariat, qui en avait besoin pour comprendre ses tâches historiques, et les mener à bien, alors que jusque-là, toutes les révolutions que l’histoire avait connues s’en étaient fort bien passées.

Et pourtant, contrairement à ce que pourrait croire le rédacteur de Accion comunista, les choses n’étaient pas plus claires au XIXème siècle qu’aujourd’hui. Avant de dégager les notions d’État bourgeois et d’État ouvrier s’opposant de manière irréductible, Marx et Engels n’ont évidemment pas eu l’occasion de se pencher sur la nature de l’U.R.S.S., des démocraties populaires, de la Chine ou de Cuba. Mais ils avaient sous les yeux les États prussien, russe et austro-hongrois, que le rédacteur de Accion comunista aurait sans doute estimés à l’époque « irréductibles » à la notion d’État, instrument de domination d’une classe sociale déterminée, tant ces défenseurs de l’ordre social bourgeois étaient marqués par les survivances du passé féodal. Et, en dépit des révolutions du XVIIème siècle en Angleterre, et du XVIIIème en France, le cas de ces deux derniers pays n’était guère plus clair. On oublie trop souvent en effet que c’est dans une Europe où tous les États de quelque importance étaient des monarchies, où l’éphémère deuxième République française venait de céder la place au deuxième Empire, que Marx et Engels affirmèrent la nécessité, pour la classe ouvrière, de détruire la vieille machine d’État bourgeoise, et d’instaurer à la place son propre pouvoir.
Comme toutes les abstractions, ces notions d’État bourgeois et d’État ouvrier simplifiaient évidemment une réalité complexe. Mais elles reposaient sur l’analyse qui avait conduit les fondateurs du socialisme scientifique à affirmer, à une époque où le prolétariat, même dans les pays les plus industrialisés, était encore embryonnaire, que « le caractère distinctif... de l’époque de la bourgeoisie, est d’avoir simplifié les antagonismes... en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat », et que ce prolétariat serait le moteur de la révolution socialiste mondiale. En même temps, cette notion d’État de classe armait la classe ouvrière, en lui traçant ses tâches révolutionnaires.

Et si la notion d’État de classe fut un des principaux acquis du marxisme, elle fut aussi inversement, la cible de toutes les tentatives révisionnistes, qui s’ingéniaient à essayer de prouver que les choses étant plus « complexes » que cela, la classe ouvrière n’aurait pas besoin de briser la machine d’État bourgeoise pour se libérer de l’exploitation capitaliste, qu’elle pourrait utiliser cette machine pour améliorer son sort. Car la notion d’État de classe, et celle de révolution prolétarienne, sont bien sûr étroitement liées.
Il ne faut pas oublier cela, quand on s’interroge aujourd’hui sur la nature de classe de tel ou tel État. Il s’agit bien sûr, comme l’écrit Accion comunista « de faire appel à l’analyse des classes », mais précisément pour se demander quelle classe contrôle ces appareils d’État, quelle classe les a mis en place.

Il y a bien sûr des cas simples, et des cas plus difficiles. L’État français, ou espagnol, est indubitablement un État bourgeois. Mais l’État chinois, où la bourgeoisie industrielle et financière semble avoir pratiquement disparu ? Mais l’État soviétique actuel, où le prolétariat est manifestement dépossédé du pouvoir ?

Si l’on en croit la comparaison du rédacteur de Accion comunista, il les considère comme aussi « irréductibles » à la notion d’État de classe (bourgeois ou ouvrier), que ne le seraient les individus atteints de certaines anomalies génétiques, à la notion de sexe (masculin ou féminin). Comparaison n’est certes pas raison. Mais l’exemple choisi par le rédacteur de A.C. ne va nullement dans son sens, car soit dit en passant, si les gens désireux de philosopher sur la relativité des classifications établies par l’homme, peuvent se permettre de voir dans les victimes d’aberrations génétiques la preuve que la division de l’humanité en deux sexes distincts n’est pas absolue, la médecine, à partir du moment où elle veut intervenir, est bien obligée de faire un choix, et d’essayer de corriger les ambiguïtés sexuelles des gens dont le sexe n’est pas évident, au départ, dans un sens ou dans l’autre.

Dans le cas des États qui s’écartent des normes habituelles, des États « monstres » en quelque sorte, il faut aussi faire un choix. Et le bon choix, c’est celui qui permet de mieux comprendre la place de ces États dans le processus de la révolution socialiste mondiale.
Accion comunista qui, il est vrai, ne raisonne jamais de ce point de vue, mais qui part toujours d’une analyse des rapports de production et des formes de gouvernement considérés uniquement dans le cadre national de ces États (ce qui est, pour des marxistes, une aberration), a choisi de créer, pour y ranger les cas qui lui semblent « irréductibles » aux notions d’État ouvrier et d’État bourgeois, une troisième catégorie d’État : celle des États « bureaucratiques ». Mais le problème, c’est de savoir si cette notion permet de s’y retrouver mieux dans la complexité de la réalité, ou si elle embrouille encore plus les choses.
Lutte Ouvrière, écrit le rédacteur de A.C., est « incapable de percevoir la profondeur du phénomène bureaucratique ». Mais qu’est-ce que A.C. entend par « phénomène bureaucratique » ? La bureaucratie de l’U.R.S.S., celle de la Chine, celle des démocraties populaires, sont-elles les représentantes d’une nouvelle classe sociale ayant un avenir à l’échelle mondiale, et ouvrant à l’humanité une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme ? Si Accion comunista (reprenant au fond une théorie qui n’a rien de nouveau, et que d’autres élaborèrent il y a quelque quarante ans, eux aussi à partir des ressemblances qui existaient entre l’U.R.S.S. et les États fascistes, et en forgeant eux aussi une nouvelle catégorie d’États, celle des États « totalitaires »), si Accion comunista donc, répond oui à cette question, alors A.C. a effectivement le droit de qualifier ces États d’États « bureaucratiques ». Mais il ne peut pas se borner à changer les étiquettes de quelques États. Il lui faut également réécrire dans cette nouvelle perspective le Manifeste Communiste, et procéder à une critique encore bien plus profonde des « vieux textes » qu’il ne l’a jamais fait... tout en montrant comment cette conception explique mieux que la « vieille » théorie marxiste l’histoire de notre époque. Si A.C. répond non à cette question, alors cette notion d’États « bureaucratiques » est vide de sens, puisqu’elle ne répond pas à la question essentielle pour des révolutionnaires : quelle place occupent les phénomènes qui ont donné naissance à ces États dans le processus de la révolution mondiale ?

En fait, à moins qu’un texte capital de Accion comunista nous ait échappé, A.C. ne répond nulle part à la question de savoir si la bureaucratie est oui ou non une nouvelle classe sociale aspirant à la domination du monde. Mais c’est justement là la pire des attitudes, celle de l’éclectisme, qui se préoccupe peu de savoir s’il ne résout pas deux problèmes liés, par deux méthodes contradictoires.

Pour notre part, quelles que soient par ailleurs les ressemblances — et elles sont nombreuses — qui existent entre ces États, nous nous refusons à mettre un signe égal entre l’U.R.S.S. et la Chine ou les démocraties populaires. Et ce faisant, ce n’est pas nous qui faisons des « contorsions théoriques » comme dit A.C. Ce sont les gens qui qualifient la Chine d’État ouvrier, bien que le prolétariat n’y ait jamais exercé le pouvoir, ou ceux qui qualifient l’U.R.S.S. d’État bourgeois, sans seulement être capables de dire quand a eu lieu la contre-révolution qui, d’après eux, a ramené la bourgeoisie au pouvoir. Ce sont aussi ceux qui se sentent obligés d’inventer un troisième sexe pour y ranger la femme à barbe et le travesti qu’ils ont rencontrés.

Et si le fait de dire que l’U.R.S.S. est un État ouvrier dégénéré, parce que la classe ouvrière y a pris le pouvoir, puis a abandonné celui-ci à une bureaucratie de plus en plus puissante ; si le fait de dire que la Chine est un État bourgeois parce que jamais la classe ouvrière n’y a exercé la moindre parcelle de pouvoir ; si ces analyses sont simplistes, alors c’est du même simplisme que celui qui amena Marx et Engels, à partir d’une réalité tout aussi complexe que celle d’aujourd’hui, à généraliser les notions d’État ouvrier et d’État bourgeois.

C’est à ses résultats que l’on reconnaît la valeur d’une théorie. Celle qui consiste à qualifier tous les États soi-disant socialistes d’États ouvriers « dégénérés » ou « déformés », et donc à voir dans d’autres couches sociales que le prolétariat le moteur possible d’une transformation socialiste de la société, a amené ses partisans à capituler politiquement, partout, devant des directions nationalistes-bourgeoises, et à se mettre à leur remorque. Celle qui consiste à qualifier tous ces États, U.R.S.S. comprise, d’États bourgeois, au lieu d’aider à comprendre l’antagonisme profond qui oppose l’U.R.S.S. à l’impérialisme, en masque les racines. Quant à celle qui consiste à qualifier tous ces États d’États « bureaucratiques », elle ne peut que rendre ses défenseurs, s’ils essaient d’être un peu conséquents avec eux-mêmes, incapables de comprendre quoi que ce soit à la politique des partis communistes (et Accion comunista, qui pense que la perspective des partis staliniens est la « constitution de l’économie collectivisée d’État », ne fait pas exception à la règle).

Le rédacteur de A.C. a été profondément indigné par le fait que nous avions écrit, à propos d’un texte où A.C. affirmait la nécessité de « l’expulsion des représentants des monopoles dans l’appareil d’État », que Accion comunista était perdu sur ce problème. « Il faut une interprétation très malveillante pour croire,ou faire semblant de croire, que nous voulons nous emparer de l’État bourgeois et non pas le détruire ». Mais en fait, comme nous venons de le voir, c’est toute la théorie marxiste de l’État que A.C. remet en cause.
Cet abandon de la théorie marxiste de l’État n’est pas propre à Accion comunista. Mais dans le cas de Accion comunista, elle découle directement de la méthode intellectuelle que A.C. revendique hautement dans la dernière partie de sa réponse, en ironisant sur la fidélité de L.O. aux vieux textes.

C’est vrai que nous choisissons nos textes, non pas ceux que nous lisons (pourquoi la lecture de Korsch présenterait-elle plus de danger que la lecture de... Accion comunista ?), mais ceux dont nous nous réclamons. Parce que nous ne pensons pas que l’on puisse militer sans choisir son camp, celui auquel nous appartenons aujourd’hui, comme celui auquel nous aurions appartenu hier.

Or, cette capacité de choisir semble faire singulièrement défaut à Accion comunista. Non seulement quand il s’agit de déterminer la nature de classe de la Chine ou de l’U.R.S.S., mais aussi quand il s’agit de se définir politiquement.

Nous, nous avons effectivement choisi entre Lénine et Korsch, entre le dirigeant de la première révolution prolétarienne victorieuse, et le représentant d’un courant politique qui affirmait que la Révolution d’Octobre était une révolution bourgeoise. Nous ne pensons pas pour autant que les bolchéviks n’aient pas pu faire d’erreurs politiques, pas plus que nous ne pensons que tout ce qu’à dit et écrit Trotsky entre 1923 et 1940 était juste a priori. Mais nous nous reconnaissons, par delà les années, dans la ligne politique des bolchéviks, dans la Révolution d’Octobre, dans la lutte de l’Opposition de Gauche et de la Quatrième Internationale du temps de Trotsky. Si Accion comunista appelle « culte du passé » le fait d’accorder son juste prix à l’héritage politique du courant dont nous nous réclamons, eh bien soit, nous avons le culte du passé.

Mais soit dit en passant, les vieux textes en question valent bien tout ce que les camarades de Accion comunista ont écrit depuis onze ans pour « repenser » le marxisme.
Le Programme de Transition a peut-être vieilli par certains aspects. Un certain nombre d’affirmations, en particulier celle qui chagrine tant A.C. (« La crise historique de humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire ») devraient sans doute être réécrites autrement aujourd’hui, après une période de près de trente ans de stabilisation relative du capitalisme. Mais c’est une question secondaire. Et tel qu’il est, ce programme est une boussole d’une autre qualité que les « recherches » et les « réflexions » dont se targuent tant les camarades de A.C.

Ce n’est pas de leur faute, d’ailleurs, s’ils n’ont pas fait mieux, en matière d’élaboration politique, que ce « vieux » programme, qui concentrait l’expérience de plusieurs générations de militants ouvriers, et de tout le mouvement socialiste international, de Marx à Trotsky. Pour faire mieux, il faudra attendre une renaissance du mouvement ouvrier révolutionnaire qui lui permette d’intervenir réellement dans les luttes sociales, et d’accumuler une nouvelle moisson d’expériences, au niveau des problèmes qui existaient déjà du temps de Trotsky, comme de ceux qui ont surgi depuis.

Mais c’est par contre la responsabilité des camarades de Accion comunista de ne pas s’être rendu compte que leurs prétentions à théoriser, alors qu’ils étaient autant hors du « mouvement ouvrier réel » que les groupes trotskystes espagnols des années 1936-37 qu’ils traitent si dédaigneusement, que l’éclectisme dans lequel ils se précipitaient tête basse dès le début de leur existence, ne pouvaient les mener qu’à des débâcles théoriques.

Lutte Ouvrière, avril 1976


AVERTISSEMENT

La mise en ligne de ces archives à partir de documents parfois en mauvais état a entraîné quelques difficultés techniques.

Il est donc possible - et même probable - que certains passages, voire certains documents entiers, comportent des fautes, soient altérés ou carrément manquants.

N'hésitez pas à signaler tout problème de ce genre au . Il fera son mieux pour le corriger au plus vite.

Téléchargez l'intégralité du numéro aux formats suivants :
 
Adresser toute correspondance à Lutte Ouvrière - BP233 - 75865 Paris Cedex 18
Lutte Ouvrière c/o Editions d'Avron, 6 rue Florian, 93500 Pantin - Tel : 01 48 10 86 20 - enveloppe - enveloppe