photo site national ligne
hebdomadaire ligne
mensuel ligne
audio-LO ligne
U.C.I. ligne
la fête ligne
enveloppe
fin des menus
Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°146 (septembre-octobre 2012)
imprimante
Afrique du Sud - Après le massacre de Marikana

Il aura fallu la mort de 40 de leurs camarades assassinés par la police et six semaines d’une grève qui avait non seulement réussi à entraîner dans son sillage l’ensemble des mines du bassin platinifère du nord-ouest du pays, mais avait commencé à gagner d’autres secteurs miniers, pour que les 28 000 mineurs grévistes du complexe Lonmin de Marikana arrivent à contraindre la direction du groupe minier à céder du terrain.

Le 18 septembre, à l’issue de négociations présidées par l’évêque anglican Johannes Seoka, un accord était finalement annoncé. Selon les négociateurs, il donnait une augmentation générale immédiate de 11 à 22 % des salaires aux grévistes, suivant leur grade, assortie d’une prime de reprise de 200 euros et de la perspective d’une nouvelle augmentation de 12 % qui fera l’objet d’une autre négociation en octobre.

C’est sans doute loin des 1 250 euros par mois revendiqués par les grévistes qui, pour les mineurs les plus mal payés, auraient représenté une augmentation de 200 % de leurs salaires. Mais cela représente un recul significatif de la part du troisième groupe mondial du platine, qui jusqu’à présent n’avait répondu aux revendications des grévistes que par la violence policière et les menaces de licenciement.

À l’heure où nous écrivons, nul ne peut dire si ces concessions suffiront à faire reprendre le travail aux grévistes de Marikana. Sans doute, c’est ce que prétend la compagnie. Mais, les groupes miniers en général, et Lonmin en particulier, étant coutumiers des tentatives de désinformation, il faudra sans doute attendre encore quelques jours pour savoir exactement ce qu’il en est.

D’autant que la grève de Marikana fait désormais partie d’un mouvement beaucoup plus large, incluant les nombreuses autres mines qui avaient rejoint ce mouvement au cours des semaines précédentes, et où les compagnies n’ont toujours rien cédé. Ce n’est pas pour rien que les organes des milieux d’affaires sud-africains ont accueilli cet accord en des termes plus que mitigés. Ainsi pouvait-on y lire ce commentaire de Peter Attard-Montaldo, « expert en marché émergent » à la banque japonaise Nomura : « Le principal motif d’inquiétude qu’on puisse avoir maintenant est de voir se multiplier les augmentations de salaire de 22 % dans l’industrie minière. C’est quelque chose que cette industrie ne peut pas se permettre compte tenu des coûts considérables auxquels elle a déjà à faire face. »

Qui plus est, à l’heure où nous écrivons, la mobilisation des mineurs pourrait prendre un nouveau tour, à Marikana en particulier, après l’annonce de la mort d’une conseillère municipale à la suite de blessures reçues lors d’un raid de la police. Aussitôt les ruelles du bidonville où le raid avait eu lieu se sont enflammées et les blindés légers de la police qui stationnaient à proximité ont été renversés et incendiés par des manifestants en colère.

Donc rien n’est encore joué. Mais, d’ores et déjà, l’importance économique des secteurs affectés par les grèves de mineurs de ces dernières semaines, leur ampleur (plus de 100 000 grévistes au cours des deux premières semaines de septembre), la façon dont elles se sont développées (hors du contrôle des appareils syndicaux, voire explicitement contre eux), mais aussi le contexte politique dans lequel elles se sont déroulées, confèrent à ce mouvement une importance politique qu’aucun autre mouvement social n’avait encore eue depuis l’arrivée au pouvoir du régime multiracial de l’après-apartheid, en 1994.

Qui plus est, en montrant que même une classe ouvrière aussi pauvre et surexploitée que celle des mines sud-africaines pouvait trouver dans ses propres rangs les forces nécessaires pour se faire craindre des puissantes multinationales que sont les géants du secteur minier, les grévistes de Marikana et leurs camarades ont infligé un cinglant démenti – un de plus – à tous ceux qui, aujourd’hui, voudraient enterrer la lutte de classe.

Le platine  : profits mirobolants et surexploitation

Depuis un peu moins d’une dizaine d’années, le platine a détrôné l’or en tant que première source de devises pour l’économie sud-africaine et de profit pour le capital local et international. Cela non seulement parce que, faute d’investissements susceptibles de remplacer les mines d’or qui s’épuisaient, la production en or a baissé, mais aussi parce que le cours mondial du platine a augmenté beaucoup plus rapidement que celui de l’or au fil du temps. Et surtout, alors que les pays disposant de réserves d’or exploitables sont nombreux dans le monde, on estime que l’Afrique du Sud recèle plus de 80 % des réserves mondiales en platine, ce qui lui permet d’assurer environ 78 % de la production mondiale, essentiellement dans la « ceinture du platine », formée de deux régions situées dans la province sud-africaine du Nord-Ouest, le bassin de Rustenburg, où se trouve Marikana, et celui de Brits, au nord-est du précédent.

Comme le reste du secteur minier, le secteur du platine avait été réorganisé par les trusts impérialistes eux-mêmes à l’époque des négociations qui avaient conduit à la mise en place du régime multiracial actuel. Dans cette réorganisation, les trusts avaient conservé la part du lion tout en faisant une place à un certain nombre de petites compagnies minières locales, en se chargeant le plus souvent de l’exploitation de leurs mines. Une fois ces compagnies locales passées sous le contrôle de la nouvelle bourgeoisie noire de l’après-apartheid, cette division du travail devint une façon pour les trusts impérialistes de distribuer des miettes à la bourgeoisie locale en échange de l’aide que lui apportait son appareil d’État pour piller les ressources minérales du pays et exploiter sa classe ouvrière. Dans le platine, l’extraction et le raffinage du métal restent donc dominés aujourd’hui par trois groupes géants, tous liés aux trusts miniers impérialistes, avec, par ordre d’importance décroissante, Anglo Platinum, Impala Platinum et Lonmin.

Le secteur du platine a toujours été très profitable. Ce n’est pas pour rien que la ville-casino de Sun City, construite au temps de l’apartheid, se trouve au cœur de la « ceinture de platine ». Mais les profits de ce secteur ont connu une véritable explosion dans les années 2001-2009 grâce à une montée rapide des cours internationaux, alimentée en partie par l’afflux des capitaux spéculatifs vers le marché des matières premières, du fait des soubresauts des marchés boursiers au début de cette période, puis par la hausse de la demande en platine de l’industrie automobile mondiale (ce métal étant utilisé, entre autres, dans la fabrication des pots catalytiques). Pendant toutes ces années, les grands groupes opérant en Afrique du Sud ont engrangé des dizaines de milliards de profits, dont l’essentiel a été redistribué aux actionnaires sans investissement significatif.

Avec la crise, et la baisse de la demande en métal qu’elle a entraînée, le cours mondial du platine s’est mis à baisser, et avec lui les marges bénéficiaires. Pour les groupes miniers, il fallait maintenir ces marges à tout prix. Des mines ont été fermées, parce que considérées trop peu rentables, et dans les autres ce sont les mineurs qui ont fait les frais de la crise par une exploitation accrue. Moyennant quoi, en 2011, le revenu net total des trois grandes firmes du secteur a dépassé la bagatelle de six milliards d’euros.

Les conditions d’existence des mineurs de platine s’en sont trouvées fortement aggravées. Dans le complexe de Marikana, les foreurs de fond qui furent à l’origine de la grève, des ouvriers qualifiés qui font l’un des métiers les plus dangereux dans la mine, en sont arrivés à toucher un salaire net de base de 370 euros par mois. C’est sans doute deux fois plus que ce que touche un domestique des grandes villes. Mais une grande partie de ces ouvriers sont des immigrés de l’intérieur, venus de régions très pauvres comme la province d’Eastern Cape ou le Lesotho, qui doivent faire vivre sur leur salaire les parents qu’ils y ont laissés, en plus des membres de leur famille qui les ont suivis dans l’immigration. Or, même dans les régions rurales d’Afrique du Sud, les produits alimentaires de base ne sont que 20 à 30 % moins chers que dans les grandes capitales d’Europe occidentale. Autant dire qu’avec de tels salaires, c’est à peine s’ils peuvent survivre. Et c’est sans parler des mineurs non qualifiés, ni des 40 % de sous-traitants qui sont employés à la mine.

Les conditions de vie des mineurs de platine ne valent pas mieux que leurs salaires. Les mines les plus anciennes ont encore des logements hérités du temps de l’apartheid, des foyers de célibataires dont certains ont été convertis en microscopiques logements familiaux. Mais ce n’est pas le cas des mines un peu plus récentes. Là, les mineurs touchent une maigre allocation logement (120 euros par mois à Marikana) et doivent se débrouiller pour trouver un logement. Certains y arrivent peut-être dans les zones urbanisées mais, autour de la plupart des mines des deux bassins platinifères, c’est le bushveld, une terre aride et poussiéreuse où poussent de rares buissons.

Alors les mineurs construisent leur propre casemate, ou bien ils en louent une, dans des bidonvilles baptisés hypocritement du nom de « villages informels », situés près des mines, au milieu de nulle part. Les compagnies savent bien que les mineurs n’ont pas d’autre choix que de vivre ainsi, sans éclairage public ni électricité, sans eau courante (à Marikana, Lonmin fournit parfois des réservoirs d’eau polluée, ou bien quelques robinets qui ne fournissent de l’eau que quelques heures par jour), sans équipements sanitaires ni collecte des ordures. Ayant versé aux mineurs leur allocation logement, les compagnies se lavent les mains de leur sort, ou bien elles accusent d’incurie les municipalités voisines, même si celles-ci sont aussi démunies que les mineurs eux-mêmes !

Le NUM, du militantisme à la collaboration de classe

La presse sud-africaine et internationale a beaucoup parlé de la vague de grèves dans les mines, et surtout de ce qu’elle a appelé la « violence » qui la marquait, comme résultant d’un conflit opposant deux factions syndicales parmi les mineurs. Il faut dire sans la moindre ambiguïté qu’il s’agit là d’un mensonge éhonté, dont l’unique but est de dissimuler le caractère social de ce mouvement, son caractère explosif, exprimant la colère d’une large section de la classe ouvrière face à l’exploitation qu’elle subit.

Néanmoins, ce qui est vrai, c’est que ce mouvement a été marqué par le refus des grévistes de continuer à suivre le syndicat des mineurs NUM, dont ils considèrent les dirigeants trop liés aux compagnies minières et au régime.

Car il est loin le temps d’août 1987 où, en plein règne de l’apartheid, 360 000 mineurs d’or et de charbon avaient fait grève pendant trois semaines pour les salaires, sous la direction du NUM et de son secrétaire général d’alors, Cyril Ramaphosa. À l’époque, les autorités et les médias avaient aussi dénoncé la « violence » des grévistes après que la police eut assassiné 11 d’entre eux et en eut blessé 500 autres. Pendant cette grève, répondant au PDG du groupe aurifère Anglo Ashanti qui affirmait la nécessité pour le capital « libéral » de partager le pouvoir avec les travailleurs noirs, Ramaphosa avait rétorqué : « Je ne sais pas comment on peut partager le pouvoir avec des gens armés de carabines et de cartouches de gaz lacrymogène. Et je ne vois vraiment pas comment on peut partager le pouvoir avec des gens qui paient des salaires de misère. »

À peine quatre ans plus tard, Ramaphosa devait être élu à la présidence du Congrès national africain (ANC) avant de prendre la tête de la délégation des organisations nationalistes noires en vue de négocier la mise en place d’un régime multiracial. Finalement, ayant échoué dans sa tentative de se faire désigner comme candidat de l’ANC à la présidence du pays, Ramaphosa devait « quitter la politique » pour devenir l’un des plus beaux fleurons de la nouvelle bourgeoisie noire. Dix ans seulement avaient passé alors depuis la grève de 1987. Grâce à ses relations au sein de l’appareil d’État, Ramaphosa eut tôt fait de trôner à la tête d’un empire financier comprenant, entre autres, des parts de compagnies minières. Par la suite, il devait s’installer dans les fauteuils de toute une ribambelle de conseils d’administration, dont ceux de la banque d’affaire Standard Bank, du brasseur de bière SABMiller, et surtout de Lonmin, le trust propriétaire du complexe de Marikana !

Sans doute Ramaphosa n’était-il pas le NUM à lui seul. Mais il en est un symbole, au demeurant très représentatif des aspirations des membres de son appareil, et ce d’autant plus qu’il est de nouveau mentionné comme l’un des candidats possibles à la direction de l’ANC, lors de son congrès annuel qui doit se tenir en décembre. Car, à partir de 1994, on ne compta plus les dirigeants du NUM qui quittaient leurs postes de responsabilité dans le syndicat pour entamer des carrières autrement honorifiques et lucratives de député, de ministre ou, comme Ramaphosa, d’homme d’affaires. Et, bien sûr, même si tous ces gens-là avaient formellement quitté le NUM, ils n’en conservaient pas moins une influence considérable sur l’appareil de ce syndicat.

Qui plus est, cet appareil qui disposait de ressources considérables, en partie grâce à ses plus de 300 000 syndiqués, mais surtout grâce à son rôle dans la gestion d’une multitude de fonds sociaux, devint de plus en marqué par le carriérisme. Tant et si bien que la politique de la direction du NUM s’identifia de plus en plus à celle du régime, c’est-à-dire aux intérêts communs de la bourgeoisie sud-africaine et des trusts impérialistes.

Cette identification était particulièrement sensible dans l’industrie minière de l’or et du charbon, qui étaient chacune couverte par une convention collective nationale. La direction du NUM prit l’habitude de négocier des accords dans le cadre de ces conventions derrière le dos de ses syndiqués et de maintenir la discipline dans les rangs entre deux négociations. Et lorsque des syndiqués se rebiffaient, l’appareil du NUM ripostait par des mesures disciplinaires contre les rebelles, qui se traduisaient souvent par leur licenciement par l’employeur.

C’est ainsi qu’en septembre 1998, lorsque 3 000 mineurs de charbon de Douglas Colliery se mirent en grève pour obtenir la réintégration du secrétaire de leur section syndicale, un chrétien fervent du nom de Joseph Mathunjwa, qui avait été licencié, la direction du syndicat refusa de donner son aval à leur mouvement. Néanmoins les grévistes tinrent bon et, après trois semaines d’une grève illégale, ils obtinrent satisfaction. Mais c’est alors que la direction du NUM entama une procédure disciplinaire à l’encontre de Mathunjwa, au motif qu’il avait « discrédité » le syndicat (auprès du patronat, évidemment). Mathunjwa fut exclu du syndicat en bonne et due forme, mais il entraîna avec lui les 3 000 syndiqués de sa section qui formèrent le noyau d’un nouveau syndicat, le Syndicat associé des travailleurs de la construction et des mines (AMCU), qui entreprit de recruter les déçus du NUM aux quatre coins du pays.

Compte tenu des accords de représentativité qui existaient dans les grands secteurs miniers traditionnels, AMCU n’avait aucune chance d’obtenir la reconnaissance patronale, vu le petit nombre de ses adhérents. Mais il en allait autrement dans le platine. Dans ce secteur, en effet, le NUM n’avait pas cherché à obtenir de convention collective globale. Au contraire, les dirigeants du NUM préféraient y passer des accords séparés avec chaque compagnie, voire dans chaque mine. Dans des mines opérant en flux tendu face à une demande qu’elles avaient du mal à satisfaire, cette approche corporatiste facilitait l’obtention rapide de quelques concessions. Or, avec le début de la crise, les patrons ne se laissèrent plus faire. Au contraire, ils se servirent de l’absence de mécanisme centralisé de négociation pour jouer les mines les unes contre les autres, en utilisant le chantage à la fermeture pour baisser les salaires réels et augmenter les normes de production dans les unes, tout en licenciant dans les autres. Et comme la direction du NUM ne voulait pas faire de vagues dans ce secteur si important pour les rentrées de devises du pays, la situation se dégrada rapidement pour les mineurs.

Cela donna la possibilité à AMCU de mordre un peu sur le monopole du NUM dans le secteur du platine. Mais, ni dans le mouvement actuel parti de Marikana, ni dans ceux qui l’ont précédé cette année, comme celui des 46 000 ouvriers du complexe d’Impala Platinum en février-mars, AMCU n’est apparu comme offrant une perspective de lutte à la combativité des mineurs. Tout au plus le nouveau syndicat s’est-il efforcé de tirer le parti maximum de la colère que suscitait l’opposition du NUM à tout mouvement revendicatif, en usant d’un langage revendicatif destiné à gagner la sympathie des mécontents et à les recruter dans ses rangs – avec un certain succès, il est vrai, au lendemain de la grève d’Impala.

Marikana : la guerre des classes

Le mouvement actuel démarra le 10 août, lorsque les 3 000 foreurs de fond du complexe Lonmin de Marikana se lancèrent dans une grève sauvage pour un salaire de base de 1 250 euros par mois, soit, pour les plus mal payés d’entre eux, une augmentation de 200 %.

Les grévistes prirent immédiatement l’habitude de se réunir sur une colline, Wonderkop (la « colline des merveilles », en afrikaans). La plupart des grévistes étaient membres du NUM, tandis qu’une minorité appartenaient à AMCU. Mais, sans s’en remettre au bon vouloir des appareils syndicaux, ils se choisirent des leaders dans leurs propres rangs. Ils ne savaient évidemment pas encore ce qui les attendait. Mais ils étaient conscients de ce à quoi ils s’attaquaient. Car cela faisait déjà longtemps que dans les mines, comme dans le reste de l’économie, chaque grève s’accompagnait de morts, de blessés et d’arrestations, tout comme d’ailleurs chaque manifestation dans les bidonvilles urbains où, semaine après semaine, les résidents se retrouvent pour revendiquer que le régime remplisse ses promesses en matière d’eau courante, d’électricité, de collecte des ordures, d’éducation ou de transports en commun.

Dès le début, les grévistes durent subir non seulement les attaques physiques des agents de sécurité de la compagnie, mais aussi celles de fonctionnaires du NUM qui essayaient désespérément de reprendre le contrôle de la situation. Au cours de la première semaine de la grève, six grévistes, deux policiers et deux agents de sécurité trouvèrent ainsi la mort au cours de divers accrochages.

Du coup, le 16 août, les grévistes se rendirent à leur assemblée en arborant les armes qui leur tombaient sous la main. Il ne s’agissait que de pangas (machettes), knob-kieries (matraques de fortune dont le bout comporte une petite masse arrondie) et des lances coutumières. Ces armes n’avaient bien sûr qu’une valeur symbolique, destinée à souligner la détermination collective des grévistes. D’ailleurs, par la suite, ils devaient les troquer contre ces grands parapluies multicolores que l’on voit partout dans le pays.

Ce jour-là, des centaines de policiers étaient présents, bientôt rejoints par des soldats. Ils intimèrent aux grévistes l’ordre de se disperser. Ceux-ci refusèrent, se regroupant au contraire en une masse compacte sur les flancs de la colline et déclarant qu’ils étaient prêts à mourir plutôt que de renoncer à leur combat.

Des fonctionnaires du NUM arrivèrent alors, conduits dans des blindés légers de la police, pour s’adresser aux grévistes. Ils furent hués et invités à repartir au plus vite. De son côté, Jospeh Mathunjwa arriva, lui, à pied et se joignit aux ouvriers au pied de la colline. Cela lui valut les applaudissements qu’il recherchait. Selon un témoin de la scène, Mathunjwa s’adressa aux grévistes en ces termes : « On nous a dit que la situation était maintenant traitée comme un problème de sécurité nationale et que la zone avait été déclarée zone de sécurité. Ce que cela veut dire, c’est que la situation est maintenant entre les mains de la police. La police fera ce qu’elle voudra. En fait, pour dire les choses comme elles sont, il faut que le sang coule aujourd’hui. C’est ce qu’ils veulent. Ceci est un rassemblement où le sang doit couler. » Puis, ajouta le témoin, Mathunjwa s’agenouilla et supplia les grévistes de se disperser calmement, déclarant : « La compagnie ne veut pas voir les choses en face. Elle veut vous voir morts, parce qu’elle vous considère comme des brutes sans foi ni loi. Le NUM veut que l’on dise qu’il y a eu des morts après qu’AMCU s’est adressé à vous. Ça c’est de la politique. Ils veulent nous faire porter le chapeau. Alors ils vous tueront aujourd’hui et ils en trouveront d’autres pour faire votre travail demain, à moindre coût. Ils s’en moquent pas mal. C’est le capitaliste qui l’emportera aujourd’hui. » Mathunjwa « cita alors la Bible et partit rapidement ». En fait, il décampa aussi vite que possible  ; il devait déclarer plus tard qu’il lui fallait préserver sa propre vie « pour les travailleurs » !

En milieu d’après-midi, une fois partis tous les responsables syndicaux extérieurs à la mine, la police et l’armée reçurent des renforts en hommes et en blindés. Le porte-parole national de la police expliqua aux journalistes présents sur les lieux que celle-ci entrait en « phase tactique » et que leur sécurité ne serait désormais plus assurée. La police encercla alors les 3 000 grévistes toujours regroupés sur Wonderkop et déploya un barrage de barbelés entre la colline et le bidonville voisin d’Enkanini, qui aurait été la seule voie possible pour que les grévistes se dispersent. Elle ne laissa qu’un tout petit passage par lequel les ouvriers durent se faufiler un par un, sous les balles en caoutchouc et autre grenades lacrymogènes et offensives dont ils étaient bombardés, mais aussi sous les tirs à balles réelles.

C’est ainsi que le premier groupe, d’une douzaine d’hommes, qui tenta de passer, dans lequel se trouvait l’un des leaders grévistes, un homme que le journaliste du quotidien The Star, qui l’interviewait chaque jour, avait surnommé « l’homme à la couverture verte », fut abattu et ses membres moururent sur place.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la colline, la police tirait également à balles réelles et poursuivait les grévistes qui cherchaient à s’échapper dans la nature, les abattant froidement dans le dos, voire au sol. Ce fut à 300 mètres dans cette direction-là que la plupart des 34 victimes de ce jour trouvèrent la mort, après avoir été rattrapés par les balles de la police. En plus des morts, on recensa officiellement 78 blessés, mais il y en eut sans doute bien plus, ne serait-ce que parce que certains blessés préférèrent éviter l’hôpital plutôt que de courir le risque de s’y faire arrêter.

L’extension du mouvement

Aussitôt que la nouvelle du massacre fut connue, la grève des foreurs de fond de Marikana commença à faire des émules. Dans le complexe de Marikana lui-même, d’abord, où le reste des mineurs rejoignit le mouvement. Puis il s’élargit. Une semaine après le massacre, il gagnait la mine Anglo Platinum de BafoKeng Rasimone, où un millier d’ouvriers se mettaient en grève, en opposition ouverte avec la direction du NUM, pour la revendication des 1 250 euros par mois. Puis des milliers de mineurs débrayèrent pour présenter leurs revendications à la mine Anglo Platinum de Thembelani et à celle de la compagnie canadienne Eastern Platinum, à Crocodile River. Petit à petit la grève gagnait l’ensemble de la « ceinture de platine », hésitante, précédée de débrayages puis de reprises temporaires, comme si les mineurs cherchaient leurs marques avant de prendre leur élan.

Quinze jours après le massacre de Marikana, le mouvement franchit un nouveau pas en gagnant le secteur de l’or. Le 30 août, 12 000 des 26 000 ouvriers du complexe Goldfields de Kloof Driefontein (la quatrième mine d’or du monde, à l’ouest de Johannesburg) déclenchaient une grève sauvage sur les mêmes revendications que ceux de Marikana. Là aussi, les mineurs se lançaient consciemment dans la lutte contre l’appareil du NUM, très largement majoritaire dans le complexe. Lorsque des responsables du NUM vinrent les haranguer du haut de l’un des véhicules blindés de la compagnie, les grévistes leur rétorquèrent « Hamba ! » (« Partez ! ») ou, moins poliment, « Voetsek ! Fokof ! » (« Du vent, va te faire voir ! »). Dans la foulée, la grève gagnait une autre mine importante de Goldfields, la mine Beatrix, qui emploie près de 10 000 ouvriers au sud de Johannesburg.

Dans un cas comme dans l’autre, la police était là, cherchant par tous les moyens à disperser les rassemblements de grévistes, heureusement sans faire de victime cette fois. Mais, le 3 septembre, elle faisait de nouveau quatre morts, à la mine d’or de Gold One, à Molden (est de Johannesburg), cette fois en tirant sur une manifestation de mineurs venus réclamer leur réintégration après qu’un millier d’entre eux ont été licenciés en juin dernier suite à une grève sauvage.

Mais le mouvement sur les salaires continuait à gagner de l’ampleur. Dans le platine, les hésitants se mettaient en grève mine après mine. Il faut dire que les manifestations organisées par ceux de Marikana pour s’adresser aux mineurs de leur région semblent y avoir été pour quelque chose. En tout cas, dans le bassin de Rustenburg, les deux plus grosses mines de platine d’Afrique du Sud, appartenant à Anglo Platinum et Impala Platinum, étaient désormais dans le mouvement. Tant et si bien qu’un peu plus de quatre semaines après le début de la grève des foreurs de Marikana, la production était pratiquement arrêtée dans la majorité des mines importantes de la « ceinture de platine ». Néanmoins, pour renforcer un mouvement qu’ils sentaient sans doute encore un peu hésitants, des représentants des mineurs d’Anglo Platinum annonçaient le 12 septembre, devant un stade de football rempli de grévistes, leur objectif de coordonner une grève totale sur le bassin de Rustenburg, avec ceux de Marikana et des autres complexes déjà en grève, grève qui devait commencer le 17 septembre.

Il faut noter que dans toutes ces grèves, qui se sont déroulées contre l’opposition des instances officielles du NUM, syndicat très largement majoritaire parmi les grévistes, ceux-ci se sont dotés dans chaque mine d’une direction informelle, baptisée en général « comité ouvrier provisoire ». Que signifiait une telle appellation dans l’esprit des militants qui ont constitué ces comités ? Pensaient-ils qu’ils pourraient servir de fondation à un futur syndicat destiné à remplacer le NUM ? Pensaient-ils au contraire que ces comités pourraient remplacer les anciennes structures du NUM, désormais discréditées, tout en restant dans ce syndicat ? L’avenir le dira.

Quoi qu’il en soit, ce furent ces comités qui assumèrent toutes les tâches d’organisation du mouvement. En particulier, ce furent eux qui, en s’appuyant sur les grévistes les plus déterminés, semblent avoir réussi à étendre réellement le mouvement ; et ce furent également eux qui lancèrent l’appel à la grève dans l’ensemble du bassin de Rustenburg, le 12 septembre, avant de commencer à envisager un appel à la grève générale dans l’ensemble du secteur minier.

Le régime face au mouvement

De toute évidence, le régime du président Jacob Zuma, qui repose sur la coalition tripartite entre l’ANC, le Parti communiste sud-africain et la confédération syndicale Cosatu (dont le NUM est l’un des plus puissants syndicats affiliés), fut pris au dépourvu par l’explosion de colère dans les mines.

Dans les jours qui suivirent le massacre du 16 août, les membres de la coalition s’en tinrent tous à la même ligne  : la police avait été attaquée et n’avait fait que se défendre. Le général Riah Phiyega, responsable de la police nationale, fit une déclaration sans surprise assurant ses troupes qu’elles « n’avaient aucun regret à avoir concernant ce qui s’était passé ». Dans un communiqué, Cosatu déclara que la police avait répondu à des coups de feu provenant des rangs des mineurs. Pour sa part, dans un article paru en première page du South African Sunday Times, Cyril Ramaphosa se plaignit du fait que « la violence est devenue le langage par lequel s’exprime le mécontentement », tout en blâmant tous les protagonistes, grévistes compris, pour le massacre. Le NUM, par l’intermédiaire de son porte-parole national, Lesiba Seshoka, accusa le syndicat rival AMCU d’avoir recouru à des provocations et réclama l’arrestation des « meneurs de grève ».

Mais c’est sans doute au Parti communiste sud-africain que revint la palme de l’hypocrisie et du mensonge. L’un des responsables de l’école de formation de ce parti, Domnic Tweedie, écrivit par exemple : « Ce ne fut pas un massacre, mais une bataille. La police utilisa ses armes exactement de la façon dont elle est censée s’en servir. Pour moi, les gens sur lesquels elle a tiré ne ressemblaient pas à des ouvriers. Nous devrions être satisfaits. La police a été admirable. » Quant au secrétaire général adjoint du parti, Jeremy Cronin, il recourut à la bonne vieille diffamation stalinienne, en écrivant : « Jusqu’au 16 août, on interprétait en général les événements qui se déroulaient à Lonmin comme le résultat de « rivalités syndicales ». Mais il faut noter que cela ne tenait pas compte du rôle des groupes miniers et de la façon dont ils avaient mis sur un pied d’égalité le NUM avec un pseudo-syndicat, initialement créé par BHP Billiton [un trust minier anglo-australien], dont l’existence ne s’appuie que sur la démagogie, la violence et l’intimidation. » Pour le Parti communiste, malgré ses origines, AMCU n’était donc qu’une fabrication du patronat minier et la grève de Marikana, dans laquelle AMCU n’avait pourtant joué aucun rôle, n’était qu’une provocation !

Quant au président Zuma, il lui fallut quand même 48 heures avant de prendre la pleine mesure des conséquences du massacre de Marikana, lorsque la presse, se faisant écho du choc général qu’il avait causé dans la population, se mit à parler d’un « Sharpeville de l’après-apartheid », voire d’un « Sharpeville de l’ANC ». En Afrique du Sud, on commémore chaque année, le 21 mars, la mémoire de cette journée de 1961, au cours de laquelle 69 manifestants avaient été abattus et 180 autres avaient été blessés, à Sharpeville, lorsque la police avait tenté de disperser une manifestation de 20 000 personnes contre le système des passeports intérieurs imposés aux Noirs. Et effectivement le massacre de Marikana était la pire tuerie dont la police se soit rendue responsable depuis Sharpeville ! Du coup, Zuma chercha à retourner la situation en sa faveur en ajoutant, à l’annonce déjà faite d’une commission d’enquête, celle d’une semaine nationale de deuil.

Mais, tout en cherchant à montrer hypocritement sa commisération envers les victimes, le régime n’en poursuivait pas moins sa guerre de classe contre les grévistes. Non seulement il ne faisait pas relâcher les mineurs arrêtés à Marikana, mais on apprenait qu’ils avaient été privés de toute assistance médicale et que certains avaient été systématiquement passés à tabac par la police. Enfin, deux semaines après le massacre, 279 grévistes arrêtés étaient inculpés d’une longue liste de chefs d’accusation, dont celui de meurtre sur les personnes de leurs 34 camarades assassinés, au nom d’une loi tirée spécialement de l’arsenal juridique de l’apartheid. Cette fois, c’en était trop. Le scandale força le gouvernement à faire machine arrière en toute hâte. Les inculpations de meurtre furent annulées et les grévistes furent libérés dans les jours suivants.

La colère s’accumule contre le régime

Néanmoins, le régime dut se rendre à l’évidence. Si chacun de ses recours à la répression avait eu pour effet d’enflammer la colère des mineurs, le fait qu’il fasse machine arrière et prétende faire preuve d’un esprit de conciliation n’avait nullement réussi à ralentir, et encore moins à arrêter, le développement du mouvement. À partir de ce moment, au cours de la première semaine de septembre, la répression a repris de plus belle. Tandis que Zuma tempêtait devant le Parlement contre les « éléments clandestins étrangers » qui auraient été, selon lui, à l’origine des grèves, son ministre de la Justice Jeff Radebe annonçait à la télévision que « le gouvernement ne tolérerait plus de tels actes », faisant référence aux grèves qui, selon lui, menaceraient la santé de l’économie – ce qui, soit dit en passant, n’a pas dû beaucoup impressionner les millions de pauvres qui survivent de rien dans les « villages informels » parce que, pour eux, cela fait bien longtemps que cette société est gravement malade !

À la suite de ces déclarations, la police a entrepris une offensive générale autour des mines en grève, pour y disperser tous les rassemblements (désormais décrétés illégaux sous prétexte de protéger la sécurité des personnes), et dans les bidonvilles qui les entourent, sous prétexte d’y rechercher des armes. Ce fut dans le cadre de l’un de ces raids que Paulina Masuhlo, une conseillère municipale ANC très appréciée de l’un des « villages informels » de Marikana, a été touchée par une volée de balles en caoutchouc, pour finalement succomber à ses blessures quelques jours plus tard.

Pendant ce temps, les groupes miniers semblent vouloir tenter l’épreuve de force. Anglo Platinum, après avoir prétendu que ses mines de Rustenburg avaient repris le travail, a finalement changé sa propre version des faits, en menaçant de licencier 15 000 de ses mineurs s’ils ne reprenaient pas le travail immédiatement. Une menace similaire pèse sur les mineurs d’or de Goldfields. Et partout la police et l’armée sont mobilisées par les autorités, omniprésentes pour défendre les intérêts des barons de la mine contre les travailleurs.

Cette collusion flagrante des partenaires de la coalition tripartite avec les trusts et les riches n’est sans doute pas nouvelle. Cela fait bien longtemps que toute une partie de la classe ouvrière voit avec écœurement se développer la corruption et le népotisme autour du régime, sans parler de la richesse arrogante des « diamants noirs », pour utiliser le surnom communément donné aux nouveaux millionnaires tels que Cyril Ramaphosa.

Mais en plus, avec la crise, l’apartheid social, qui est resté en place après la chute de l’apartheid racial, est devenu de plus en plus insupportable. Depuis que la crise a réellement touché le pays, en 2009, un million d’emplois ont disparu. Le chômage, qui était déjà élevé avant la crise, atteint aujourd’hui les 38 % chez les adultes, et le double chez les jeunes. La moitié de la population vit maintenant en dessous du seuil officiel de pauvreté.

Alors il se trouve de plus en plus de travailleurs, de pauvres, à ne plus vouloir de cela, et à être déterminés à faire entendre leur colère, même s’ils doivent pour cela risquer leur vie. C’est ce que font aujourd’hui les mineurs en grève. Et peut-être le « Sharpeville de l’ANC » qu’a constitué le massacre de Marikana aux yeux d’une partie de la population pauvre va-t-il faire monter d’un cran sa colère collective contre le régime.

Derrière cette colère, il y a la véritable bombe à retardement sociale qu’a laissée la période de l’apartheid. À la fois parce que cette période a laissé dans le pays une classe ouvrière nombreuse, fortement concentrée par une industrie relativement moderne, avec des traditions de lutte qui sont encore suffisamment récentes pour être reprises à leur compte par des générations plus jeunes. Mais aussi parce que, même après la chute de l’apartheid, la société sud-africaine est restée l’une des plus inégalitaires sur la planète. Cette combinaison ne peut être qu’explosive, un jour ou l’autre. Et, compte tenu de ce que représentent les mineurs dans la classe ouvrière sud-africaine, en force et en crédit politique, il se pourrait bien que ce soit eux, et les militants qui auront émergé de leurs luttes actuelles, qui détiennent les clés d’une telle explosion sociale. Reste à savoir s’ils s’en serviront. Mais cela, les semaines et les mois qui viennent le diront.

20 septembre 2012


 
Adresser toute correspondance à Lutte Ouvrière - BP233 - 75865 Paris Cedex 18
Lutte Ouvrière c/o Editions d'Avron, 6 rue Florian, 93500 Pantin - Tel : 01 48 10 86 20 - enveloppe - enveloppe