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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°143 (avril 2012)
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Afrique - L’accaparement des terres agricoles et le développement de la faim : l’impérialisme toujours à l’œuvre

Depuis quelques années et plus particulièrement depuis la crise financière de 2008, l’accaparement des terres agricoles dans le monde s’est amplifié au point de devenir une calamité pour bien des communautés paysannes. Entre 2000 et 2010, près de deux cents millions d’hectares auraient été accaparés, c’est-à-dire loués ou achetés pour une bouchée de pain quand ils n’ont pas été simplement volés aux paysans avec la complicité des gouvernements locaux.

Ce phénomène aggrave sévèrement la situation alimentaire de bien des pays. Il est par exemple notable qu’en 2011, durant des mois, plus de dix millions de personnes ont subi une terrible famine dans la Corne de l’Afrique alors que l’Éthiopie et le Soudan font partie des pays particulièrement affectés par ces accaparements.

Depuis le début de l’année 2012, c’est autour du Sahara, dans les pays du Sahel, que la famine sévit et frappe plus de vingt millions de personnes. Mais dans ces pays aussi, des centaines de milliers d’hectares de terres arables ont été achetés ou loués aux gouvernements par des multinationales. Et tout cela dans un contexte déjà rendu extrêmement difficile par la crise financière de 2008 et la spéculation sur les matières premières alimentaires.

Avant 2008, la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) comptabilisait 850 millions de personnes dans le monde souffrant de la faim. Aujourd’hui les estimations dépassent le milliard d’êtres humains victimes de malnutrition ou même en danger de mort du fait des famines.

Bien entendu, les sécheresses ou les guerres jouent un rôle certain dans l’apparition de ces famines. Mais ce ne sont ni les aléas climatiques, ni la faiblesse des moyens techniques qui expliquent les famines ou la permanence de la malnutrition pour des centaines de millions de personnes. Au contraire les moyens techniques et les capacités de l’agriculture n’ont jamais été aussi développés. Ce ne sont pas les possibilités agricoles et techniques qui font défaut pour nourrir la population mondiale. C’est fondamentalement l’organisation de l’économie capitaliste qui est responsable de cette catastrophe humaine permanente. Satisfaire les besoins humains n’est absolument pas le but de l’économie capitaliste. De plus, depuis la fin du 19e siècle, la domination impérialiste sur la planète impose que toute l’économie, et donc toutes les productions agricoles soient déterminées par le marché solvable, principalement le marché des pays riches, au prix de la misère pour la grande masse de la population.

Et la crise financière de 2008 est venue aggraver cette situation. Avec la crise, la recherche de placements spéculatifs s’est accélérée. La terre elle-même est un objet de spéculation comme d’autres. Ainsi, alors que la famine frappe des millions de personnes, les terres agricoles, particulièrement en Afrique, sont au cœur d’une véritable curée. Et l’on voit des groupes financiers se lancer à la recherche de placements juteux, en spoliant les paysans de leurs terres, en réduisant encore plus les cultures vivrières, en affamant des régions entières.

Tout cela n’est pas un phénomène nouveau. L’accaparement des terres, en particulier en Afrique, n’est qu’un nouvel aspect de l’oppression impérialiste. Certes, l’exploitation, le vol des terres, la domination n’ont pas été inventés par l’impérialisme. Tous les conquérants se sont comportés de la sorte. Ils ont toujours arraché les meilleures terres, écrasé les paysans sous l’impôt et le travail, et accaparé les richesses produites.

Les colonisateurs du 19e siècle n’ont pas dérogé à la règle. Dans les pays colonisés, les paysans ont subi tous les méfaits possibles : exploitation et travail forcé, sans oublier les vols de terres. Mais l’impérialisme ne s’est pas contenté de cela. Sa domination a pris une forme plus profonde car il a imposé que toute l’économie mondiale, que toute la production soit déterminée par ses propres intérêts. De ce fait, les échanges inégaux organisés à l’échelle de la planète ont orienté l’économie de tous les pays pauvres, en intégrant les paysans dans l’économie mondiale en les subordonnant à une dictature, qu’ils aient ou pas conservé leurs terres.

De l’intégration de l’agriculture dans l’économie capitaliste à la domination impérialiste sur toute la production agricole

Toute l’histoire du capitalisme s’est écrite en spoliant les paysans, en les exploitant et en transformant les terres agricoles en marchandises, en capital, pour produire pour un marché national ou international, afin d’enrichir non les producteurs mais les propriétaires. À la base même du développement capitaliste, il y a eu la séparation entre les producteurs et les moyens de production, en particulier entre la terre et les paysans. Ce phénomène a pris naissance en Angleterre dès le 15e siècle, avec le mouvement des enclosures par lequel les grands propriétaires expulsaient les paysans des terres communales et transformaient celles-ci en pâturages pour des troupeaux de moutons qui devaient alimenter la toute jeune industrie lainière des Flandres.

Marx expliquait, dans Le Capital, que cette expropriation des paysans, cette intégration de l’agriculture au marché capitaliste était à la base du développement de ce système économique : « Les événements qui transforment les cultivateurs en salariés, et leurs moyens de subsistance et de travail en éléments matériels du capital, créent à celui-ci son marché intérieur. Jadis la même famille paysanne façonnait d’abord, puis consommait directement, du moins en grande partie, les vivres et les matières brutes, fruits de son travail. Devenus maintenant marchandises, ils sont vendus en gros par le fermier, auquel les manufactures fournissent le marché. D’autre part, les ouvrages tels que fils, toiles, laineries ordinaires, etc., dont les matériaux communs se trouvaient à la portée de toute famille de paysans, jusque-là produits à la campagne, se convertissent dorénavant en articles de manufacture auxquels la campagne sert de débouché, tandis que la multitude de chalands dispersés, dont l’approvisionnement local se tirait en détail de nombreux petits producteurs travaillant tous à leur compte, se concentre dès lors et ne forme plus qu’un grand marché pour le capital industriel. C’est ainsi que l’expropriation des paysans, leur transformation en salariés, amène l’anéantissement de l’industrie domestique des campagnes, le divorce de l’agriculture d’avec toute sorte de manufacture. Et, en effet, cet anéantissement de l’industrie domestique du paysan peut seul donner au marché intérieur d’un pays l’étendue et la constitution qu’exigent les besoins de la production capitaliste. »

En se développant, le capitalisme brisa partout l’autarcie traditionnelle des exploitations agricoles, intégrant leurs productions dans le marché capitaliste. Les paysans se retrouvaient contraints de vendre leur production pour racheter aux industriels ce dont ils avaient besoin sous forme de marchandises. L’assujettissement des paysans était plus fort, l’exploitation plus dure, mais cette évolution était aussi porteuse d’une ouverture économique extraordinaire.

Avec la découverte par les Européens du Nouveau monde et de ses possibilités nouvelles, le capitalisme marchand prit son envol, la planète fut entraînée dans la première forme de mondialisation économique.

Dès le 17e siècle, les colons européens, après avoir massacré les populations locales, utilisèrent les terres conquises dans les Antilles pour les transformer en immenses plantations de canne à sucre. Pour la première fois dans l’histoire, ces plantations, véritables entreprises capitalistes, produisaient pour un marché mondial. La naissance d’une production mondialisée, d’un marché capitaliste mondial engendrait des nouvelles formes d’oppression. Pour faire face aux nécessités de la production sur ces exploitations sucrières, non seulement le capitalisme renouait avec l’esclavage, mais à une échelle inconnue jusque-là. Des millions d’Africains furent déportés et réduits en esclavage sur ces plantations. La conquête avait servi non seulement à dominer des pays, non seulement à piller leurs richesses, mais à imposer une exploitation, une oppression qui furent à la base de l’enrichissement de l’Europe et du développement de la bourgeoisie.

Au 19e siècle, avec l’impérialisme, cette exploitation changea d’échelle. La production agricole mondiale, et donc les centaines de millions de paysans, furent soumis à la dictature intraitable des intérêts impérialistes. Cela se fit en transformant les paysans en ouvriers agricoles sur des plantations modernes, ou en métayers ayant tout perdu comme les péons d’Amérique latine, ou encore en imposant à des paysans restés formellement indépendants des cultures d’exportation qu’ils étaient contraints de vendre aux compagnies commerciales occidentales. Mais partout l’aboutissement était le même : transformer les productions agricoles pour les orienter vers les besoins du marché mondial.

En Amérique latine, cette mainmise impérialiste sur l’économie, les hommes et toute la société se fit en volant les terres. D’un bout à l’autre du continent, les terres furent accaparées par une poignée de propriétaires fonciers et la production agricole orientée vers le marché mondial au détriment des populations locales. La monarchie portugaise conquit le Brésil, s’appropria les terres et céda d’immenses territoires à une poignée de grands propriétaires fonciers. Des plantations sucrières virent le jour. Des capitalistes hollandais apportaient les capitaux nécessaires au fonctionnement de ces plantations, des raffineries de sucre au transport des récoltes et à leur commercialisation sur le marché européen. À la fin du 16e siècle, il y avait 120 raffineries au Brésil, représentant une source d’enrichissement pour leurs propriétaires. Ceux-ci avaient accaparé les meilleures terres pour le sucre. Désormais, toute la nourriture devait être importée car plus aucune production alimentaire destinée à la population locale n’était réalisée. Ainsi, l’abondance et la prospérité des propriétaires allaient de pair avec le dénuement de la plus grande partie de la population. Et le sucre dévasta la région du Nordeste. Dans les Veines ouvertes de l’Amérique latine (1971), Eduardo Galeano conclut : « Là où tout poussait avec une vigueur exubérante, le latifondo sucrier au joug destructeur ne laissa que rocs stériles, sols nus et terres érodées. » L’histoire de l’Amérique latine conquise et dominée par le capitalisme ne fut plus qu’une longue litanie des mêmes phénomènes. De même que le sucre avait été imposé au Brésil, la monoculture du café le fut en Colombie, ou au Venezuela, avec partout les mêmes conséquences sociales et écologiques.

En Afrique, l’intégration de l’agriculture à l’économie capitaliste prit une autre forme. Le pillage des ressources fut encore plus direct, encore plus sauvage, donnant lieu à une véritable économie de prédation. Après la conquête, à la fin du 19e siècle, des compagnies commerciales acquirent des concessions immenses pour en exporter le bois, l’huile de palme ou le caoutchouc, dans des conditions terrifiantes dont le Congo belge de Léopold II fut l’un des symboles. À cette phase de pillage, en succéda une autre durant laquelle les capitalistes imposèrent que l’agriculture dans son ensemble fût tournée vers le marché. Dans certaines parties du continent, des plantations immenses virent le jour, comme celle de Firestone pour le caoutchouc au Liberia, ou des plantations de café au Kenya.

Mais les impérialistes ne s’approprièrent pas partout les terres pour installer leur domination. Au Sénégal, par la contrainte et les méthodes les plus violentes, la colonisation française força, pour les plus grands bénéfices de Lesieur, les paysans à cultiver de l’arachide sur leurs propres terres ou sur celles des confréries musulmanes qui exploitaient déjà ces paysans. À partir des années 1930, la moitié des terres agricoles du Sénégal se trouvaient déjà utilisées pour l’arachide et les cultures vivrières de mil en étaient réduites d’autant. La métropole put alors obliger les populations locales à consommer du riz indochinois importé par ses soins puisqu’il s’agissait d’une autre de ses colonies.

Les cultures de cacao ou de café furent imposées avec la même violence à bien d’autres pays africains. Dans son roman Ville cruelle (1954), Mongo Beti décrit, durant la colonisation, les drames d’un paysan camerounais venu vendre sa production de cacao à la ville. Il se retrouve confronté aux méthodes de gangsters des colons qui, du fait de leur monopole sur la vente de cacao et du soutien de l’administration coloniale, pouvaient imposer leur volonté à ces petits producteurs « indépendants ». Indépendants, ces paysans tchadiens à qui l’on imposa de cultiver du coton pour fournir en matières premières l’empire de l’industriel français Boussac, l’étaient aussi théoriquement.

Ainsi l’impérialisme imposa sa domination sur les paysans africains sans accaparer partout des terres agricoles. Les paysans durent se soumettre aux lois du marché, produire et vendre des biens alimentaires ou autres, destinés au marché mondial, et surtout rapporter de juteux profits aux capitalistes occidentaux. Partout, ils furent contraints d’abandonner les cultures vivrières servant à nourrir les populations locales pour finir par acheter leur nourriture sur le marché mondial, aux mêmes capitalistes à qui ils vendaient leurs récoltes. Les économies de ces pays furent dominées et saccagées par l’impérialisme. Et cela continue aujourd’hui. Au Ghana par exemple, en 1970, il y avait 800 000 producteurs locaux de riz qui satisfaisaient la consommation locale ; aujourd’hui, le Ghana importe 70 % du riz dont il a besoin pour nourrir sa population.

Partout sur la planète, le capitalisme a transformé les paysans en producteurs soumis au diktat d’un marché qu’ils ne contrôlent pas, en maillons d’un vaste système. Les paysans sont dominés par l’économie capitaliste, sous la forme très concrète des trusts de l’agroalimentaire, dans tous les aspects de leur activité productive. D’un côté, dix sociétés, dont Aventis, Monsanto et Pioneer, détiennent un tiers du marché des semences, 80 % de celui des pesticides. À l’autre bout du processus, six multinationales contrôlent 85 % du commerce mondial des céréales, trois seulement les ventes mondiales de cacao. Et bien sûr les mêmes géants capitalistes contrôlent le transport des denrées alimentaires, la distribution, les assurances de ce commerce.

Le phénomène actuel d’accaparement de terres en Afrique se situe donc dans la continuité de cette domination impérialiste sur les pays pauvres, sur l’agriculture mondiale.

La crise financière accélère l’accaparement des terres en Afrique

« Pays africain bénéficiant d’un climat subtropical et de sols fertiles, bien arrosés, cherche investisseurs étrangers susceptibles de valoriser 250 000 hectares de terres agricoles contre versement d’un loyer modéré. Fiscalité avantageuse, rapatriement des récoltes assuré. » Le journal Jeune Afrique a expliqué dernièrement que des annonces comme celle-ci ont du succès et attirent beaucoup de clients. Depuis plusieurs années, en particulier depuis le début de la crise financière en 2008, les ventes de terres arables dans le monde ont explosé. Le dernier rapport sur le sujet estime qu’entre 2000 et 2010, deux cents millions d’hectares de terres agricoles – soit huit fois la taille du Royaume-Uni – ont ainsi pu être accaparés. Ces chiffres n’offrent aucune garantie d’exactitude tant il est difficile de mesurer précisément ce phénomène. On peut cependant comparer ces estimations aux 4,2 milliards d’hectares de terres arables qui existent dans le monde, dont seul 1,5 milliard est cultivé, et ainsi mesurer l’importance du phénomène.

Contrairement à ce qu’en dit la presse, l’accaparement des terres arables n’est pas principalement le fait de quelques pays comme la Chine, l’Inde ou l’Arabie Saoudite. Ces pays auraient acheté au maximum 7,6 millions d’hectares, sur le total estimé à deux cents millions d’hectares. La grande majorité des terres volées aux paysans le sont donc en réalité non pas seulement par quelques pays ciblés, mais par une multitude d’entreprises capitalistes, des multinationales de l’agroalimentaire, mais aussi des fonds d’investissement.

Le moteur essentiel de ce mouvement d’accaparement, c’est la recherche de profits immédiats, dans ce contexte de spéculation à outrance. Quand la presse occidentale ne dénonce que les seuls achats de terres arables faits par la Chine, elle cherche tout simplement à camoufler le cœur du problème, le fait que le mouvement d’accaparement des terres arables actuel est le résultat de cette économie capitaliste parasitaire qui étouffe la planète. Bien sûr, les motivations des pays incriminés sont multiples, de la sécurité alimentaire à la volonté de puissance, et pour les paysans à qui on vole les terres, il n’y a pas de différence entre un voleur impérialiste et un voleur coréen ou chinois. Mais il n’en demeure pas moins une différence fondamentale entre l’accaparement des terres par ces pays et par les groupes capitalistes.

Cette ruée vers les terres agricoles des pays pauvres, en particulier en Afrique, est une des conséquences de la crise financière de 2008. Les terres agricoles sont en effet devenues un placement intéressant pour les capitaux à la recherche de nouveaux placements spéculatifs. Dans un premier temps déjà, les matières premières agricoles ont largement fait les frais de cette folie spéculative. Des organismes financiers de toutes sortes ont placé leurs capitaux sur ce marché, accentuant sa volatilité et faisant alors flamber les prix du riz, du blé, du maïs. Pendant qu’à Chicago ou à Genève, des sommes faramineuses sont gagnées par les financiers, des millions d’êtres humains sombrent dans la misère car les prix des denrées alimentaires deviennent inaccessibles sur les marchés locaux. En 2009, la hausse vertigineuse des prix des matières premières alimentaires a abouti à affamer deux cents millions de personnes de plus, faisant ainsi passer la population souffrant de la faim de 800 millions à plus d’un milliard d’êtres humains.

Mais les financiers s’en sont pris aussi aux terres agricoles. À la suite de la hausse des cours des matières premières, le prix des terres arables a augmenté aussi partout dans le monde en en faisant ainsi un nouvel objet de spéculation, attirant de nouveaux requins. Des multinationales, des organismes financiers, des fonds spéculatifs se lancent dans cette curée sur les terres agricoles car ce type d’investissement est devenu un placement aussi sûr que l’or ! Les terres en question sont achetées, ou plutôt arrachées aux paysans qui les cultivaient, dans l’espoir d’être revendues à un prix supérieur. La plus grande partie des terres accaparées ne sont pas mises en culture car les transactions foncières n’ont qu’un but purement spéculatif. Seule une faible partie des hectares achetés ou loués seraient utilisés pour la production agricole.

En juin 2010 et juin 2011, les dirigeants des hedge funds qui spéculent dans le domaine agricole se sont réunis à Genève, devenue depuis 2007 la capitale de la spéculation sur les matières premières. Dans la brochure d’invitation à cette réunion de prédateurs on pouvait lire : « L’agriculture est aujourd’hui la lumière rayonnante de l’univers des investisseurs » car elle promet de « réaliser des profits élevés sur des marchés passionnants ». Tout était dit ! Et récemment, un des plus gros gestionnaires de fortunes de New York, BlackRock, a créé un hedge fund pour acquérir des terres.

Ainsi le capitalisme pousse la logique de son système jusqu’à la pire folie. Avec la spéculation sur les matières premières et sur les terres, les populations ne sont plus seulement soumises aux échanges inégaux, à l’exploitation économique, mais aussi à l’irrationalité totale des hauts et des bas des cours de Bourse.

Lorsque ce n’est par la spéculation pure, cela signifie bien souvent y implanter une production en vue de fabriquer des agrocarburants. On est loin de la question de la sécurité alimentaire de la Chine et de quelques autres pays. Plus de 70 % des transactions foncières sur les terres agricoles ont pour objectif la production d’agrocarburants, parce que c’est un marché juteux en ce moment. Quitte à abandonner ces terres demain si ces cultures devaient se révéler financièrement moins intéressantes que prévu.

Au Soudan, un fonds américain, Jarch Capital, a acheté 400 000 hectares en s’associant avec le fils d’un seigneur de guerre, Paulion Matip. Au Mozambique, six millions d’hectares ont été vendus ces dernières années. Mais une des opérations spéculatives sur des terres agricoles qui ont fait le plus scandale a eu lieu à Madagascar. En 2008, l’entreprise sud-coréenne Daewoo a voulu passer un accord avec le gouvernement malgache pour acheter plus d’un million d’hectares afin de cultiver du maïs et de l’huile de palme, avec un bail de 99 ans. Cet accaparement en vue d’une production entièrement vouée à l’exportation a fini par être annulé, les protestations de la population aboutissant même à la chute du gouvernement en 2009.

Une production agricole toujours plus dominée par le marché mondial

En effet, les terres agricoles n’ont pas comme seul avantage d’être devenues un objet de spéculation directe. Leur attrait principal réside, aux yeux des capitalistes, dans la possibilité de constituer des plantations géantes dont la production, tournée exclusivement vers l’exportation, permet des gains immenses liés à la spéculation sur les matières premières alimentaires. Aucun de ces acheteurs n’a en vue la production agricole locale. La crise financière ne fait que renforcer cet aspect abject du capitalisme. Ce qui intéresse ces « investisseurs », comme tous les capitalistes de la planète, c’est le marché solvable au détriment des cultures vivrières.

Alors, si certains organismes internationaux comme la FAO font semblant de voir dans ces achats massifs de terres arables des opportunités pour améliorer la production agricole en Afrique, voire le niveau de vie de la population, la réalité est à l’exact opposé.

Le Soudan et l’Éthiopie, deux pays particulièrement pauvres, sont ceux où les ventes de terres sont les plus importantes. Le groupe américain de l’agroalimentaire Cargill se bat avec l’indien Sai Ramakrishna Karuturi, le leader mondial des roses coupées, pour savoir lequel des deux mettra la main sur les 800 000 hectares que le gouvernement éthiopien a placés dans une « banque fédérale de terres » et qu’il met à la disposition des acheteurs étrangers. Le gouvernement de ce pays a déjà cédé 600 000 hectares et compte en vendre trois millions supplémentaires. Et aujourd’hui, c’est ce même pays qui est frappé par la famine.

Le Soudan, de son côté, n’est pas seulement un désert aride. Une bonne partie du pays est même constituée de terres sur lesquelles on cultive des céréales et des oléagineux et où l’élevage est possible. Ce pays ne devrait pas souffrir de la faim. Dans les années 1970, il fut même envisagé comme un possible grenier du monde arabe. Dès lors des entreprises de l’agrobusiness des pays du Golfe investirent et développèrent une agriculture mécanisée dans cette partie du pays. Ces compagnies décidèrent de produire du sorgho, des protéagineux, du sésame, en clair des produits destinés à l’exportation pour nourrir les animaux. Les paysans durent migrer vers les bidonvilles. En 1998, la famine faisait déjà 300 000 morts au Soudan. C’est le même phénomène qui se poursuit à l’heure actuelle.

À Madagascar encore, une société indienne a loué ces dernières années 465 000 hectares pour cultiver du riz destiné au marché indien. Au Mali, des capitalistes libyens ont acheté 100 000 hectares pour produire du riz aussi. Au Soudan, la Corée du sud a acquis 690 000 hectares pour planter du blé. En République démocratique du Congo, la multinationale italienne ENI possède déjà une plantation de palmiers à huile de 70 000 hectares. Des palmiers à huile, du riz, du blé, du caoutchouc, voilà les productions qui intéressent les acheteurs de terres.

La mode des agrocarburants a aussi favorisé cette spéculation sur les terres africaines, n’en déplaise aux chantres de l’écologie ! Des entreprises capitalistes ont ainsi acheté des centaines de milliers d’hectares au Mali, en Angola, au Malawi pour y cultiver du maïs ou du sorgho en vue de produire des agrocarburants pour les pays riches. Au Kenya, une compagnie japonaise a acheté 30 000 hectares, et espère en acheter 70 000 autres, pour y cultiver une plante, le jatropha, en vue de produire des agrocarburants, pendant qu’une compagnie canadienne a négocié 160 000 hectares, toujours pour faire des agrocarburants. Les trois quarts des transactions actuelles sur les terres agricoles ont pour objectif la production d’agrocarburants.

Et derrière le discours prétendument écologique et éthique, se cachent les mêmes mœurs que dans tous les secteurs du capitalisme. L’avidité des compagnies pour les terres se traduit par une déforestation importante pour faire place à des plantations d’agrocarburants, au prix de la destruction de précieuses ressources naturelles. En Éthiopie, des terres situées dans une réserve d’éléphants ont été déboisées au profit de cultures énergétiques.

L’accaparement des terres signifie la spoliation des paysans

La plupart du temps, les firmes capitalistes négocient les contrats sur les terres avec des gouvernements complaisants. Entre la corruption, les moyens de pression dont elles disposent, les appuis internationaux comme le FMI, elles sont en position de force pour acheter des terres ou les accaparer comme elles le souhaitent. De plus, le droit de propriété et les droits fonciers ne sont pas identiques en Afrique et en Occident. Le droit de propriété bourgeois n’a pas pénétré de la même façon toute la société. Qui possède la terre que les paysans cultivent ? À cette question, les réponses sont multiples. Mais les compagnies trouvent toujours celles qui les avantagent.

En Tanzanie, à Madagascar et au Ghana, des protestations se sont élevées contre des firmes étrangères accusées d’avoir fourni des informations trompeuses aux paysans locaux pour acquérir des terres, d’avoir obtenu des terres par le biais de faux propriétaires de biens communautaires et de contourner la législation de protection de l’environnement.

Dans le nord du Ghana, les paysans affirment qu’on leur a volé leurs terres acquises par une compagnie norvégienne pour sa plantation de jatropha. En effet, une partie des terres acquises par cette firme était exploitée auparavant par les paysans de sept villages environnants qui les louaient au chef local pour y cultiver maïs et riz. Un des paysans a confié à des journalistes n’avoir appris le changement de propriété qu’en arrivant un jour sur son lopin de terre, pour découvrir que d’autres personnes y étaient déjà.

Le 26 octobre 2011, au Sénégal, un agriculteur a été tué et 21 autres ont été blessés, dont dix grièvement, alors qu’ils protestaient contre la cession par le gouvernement de 20 000 hectares entourant leur région à un homme d’affaires italien qui voulait cultiver des patates douces et du tournesol pour produire des biocarburants. Ce projet entraînerait le déplacement de villages entiers, la destruction de pâturages pour le bétail. Au cours des dernières années, au Sénégal, près d’un demi-million d’hectares ont été cédés à des sociétés agro-industrielles étrangères.

Les paysans ainsi expropriés et chassés des terres qu’ils cultivaient n’ont désormais d’autre choix que d’aller grossir les bidonvilles ou, pour une infime minorité, de s’employer sur les nouvelles plantations. Certaines institutions internationales considèrent que le développement des plantations permettrait un accroissement des emplois dans les pays concernés et donc un développement économique favorable aux populations. Dans la réalité, c’est la loi violente du capitalisme qui s’applique. Dans les plantations, des conditions de travail et de vie inhumaines sont imposées aux travailleurs.

Cela n’est pas sans rappeler le sort des travailleurs sur toutes les plantations du monde. Firestone, installé au Liberia, en a donné un exemple terrible depuis des décennies. En 1926, cette firme passa un accord avec le gouvernement libérien pour 405 000 hectares afin d’installer une plantation d’hévéas. Cela représentait 4 % du territoire et presque 10 % des terres arables. Le tout à un prix défiant toute concurrence. Des milliers de personnes furent déplacées pour venir travailler chez cet esclavagiste des temps modernes.

Aujourd’hui, Firestone occupe toujours 62 000 hectares sur lesquels 7 000 salariés officiels exploitent le latex. Mais 8 000 autres travailleurs, sans droits reconnus, travaillent sur cette plantation. Les saigneurs de latex travaillent plus de 12 heures par jour. Les méthodes de transport n’ont pas évolué depuis 1926. Les ouvriers portent deux seaux de 31 kg chacun sur leur dos pendant 4,8 km pour aller faire peser leur récolte. Ils doivent travailler tous les jours de l’année sauf à Noël et imposer ce même rythme à toute leur famille pour tenter de survivre. Il a été calculé que la production mensuelle de chaque saigneur vaut plus de 3 000 dollars sur le marché mondial. Mais il ne reçoit que 125 dollars, sur lesquels il doit payer ses aides.

Aujourd’hui encore, l’accaparement des terres s’accomplit dans la violence, en jetant dans la misère les paysans spoliés. Les partisans de ces transactions sur les terres les justifient en prétendant qu’elles permettent l’accroissement de la productivité de l’agriculture des pays pauvres et donc que toute la population y gagnera. Si sur le premier point, ils ont raison, le problème réside justement dans le fait que ces progrès ne profitent pas à toute l’humanité, loin s’en faut.

Pour un paysan, même en possession de moyens de travail rudimentaires, même avec une productivité très basse, l’objectif principal reste celui de nourrir sa famille avec ses récoltes. Dès qu’on entre dans les circuits du capitalisme, l’objectif se transforme. L’agriculture doit alors rapporter des profits et non nourrir ceux qui cultivent. Ainsi la progression de l’agriculture capitaliste au détriment de l’agriculture traditionnelle a fabriqué de nombreux affamés.

Et encore une fois ce ne sont pas les moyens techniques, les capacités qui sont en cause mais le fonctionnement même du capitalisme. Entre 1950 et 2000, la population mondiale a été multipliée par 2,4, tandis que la production agricole était multipliée par 2,6. En termes quantitatifs, la production agricole permettrait largement de nourrir la population mondiale actuelle. Elle pourrait d’ailleurs nourrir 12 milliards d’êtres humains. Mais tant que se maintient le système capitaliste, on produit pour ceux qui ont les moyens, pour le marché solvable. C’est ainsi que les animaux domestiques en Occident ont une nourriture plus équilibrée que bien des paysans dans les pays pauvres.

Alors, tous les discours plus ou moins malthusiens véhiculés par les différents types de « décroissants » ne visent qu’à camoufler le véritable fléau dont souffre l’humanité. Il ne s’agit ni de surpopulation, ni du prétendu excès de progrès, ni de la supposée surconsommation dont ils nous rebattent les oreilles, mais tout simplement du maintien anachronique du capitalisme à l’échelle mondiale.

Mais bien sûr, il ne s’agit pas pour autant de revenir en arrière. L’agriculture traditionnelle, l’autarcie du monde paysan font partie du passé de l’humanité, pas de son avenir. Au contraire, l’espoir réside dans la possibilité de se servir des moyens techniques de l’agriculture industrielle pour satisfaire les besoins de la population. Il y a aujourd’hui environ 1,3 milliard de paysans sur terre, mais seulement vingt-six millions de tracteurs, en quasi-totalité dans les pays riches. Plus d’un milliard de paysans continuent à travailler sans moyens techniques et sans traction animale. En Afrique subsaharienne, seuls 3,8 % des terres sont irriguées. Des centaines de millions de paysans africains n’ont pas accès aux engrais, même animaux. Des tonnes de récoltes se perdent chaque année à cause des intempéries, du manque de moyens de transports, de stockage. Pendant qu’en Europe occidentale, la productivité d’un hectare peut atteindre dix tonnes (10 000 kilogrammes) de céréales, elle atteint à peine 600 ou 700 kilogrammes en Afrique. Ainsi, en deux siècles, le développement du capitalisme a été incapable de mettre fin à l’arriération des campagnes. Quand le progrès technique s’introduit dans l’agriculture des pays pauvres c’est sur des plantations accaparées par des multinationales et vouées à des cultures d’exportation. Et il laisse dans son sillage son lot de destruction, d’épuisement des sols. La mondialisation de la production agricole n’a fait qu’aggraver le sort des populations des pays pauvres, alors qu’elle devrait offrir des possibilités immenses à l’humanité pour enfin combattre le fléau de la malnutrition.

Elle ne le fait pas car les rênes de l’économie et du pouvoir restent dans les mains d’une poignée de capitalistes à travers le monde qui dominent, dirigent et organisent l’économie mondiale dans son ensemble pour leurs seuls intérêts privés, leurs seuls profits.

Les moyens utilisés aujourd’hui pour produire des biocarburants, des haricots verts en hiver pour les marchés européens, des tomates dans le désert, tous ces moyens arrachés aux capitalistes et mis dans les mains de la population mondiale pourraient enfin servir à sortir le monde paysan de son arriération, de sa misère. Pour cela, il faudrait pouvoir utiliser de manière rationnelle les formidables moyens techniques dont on dispose aujourd’hui ; il faudrait que les hommes dirigent consciemment leur économie, la planifient, la maîtrisent véritablement. Dans une économie socialiste, les productions agricoles seraient déterminées et organisées en fonction des besoins. On produirait tout ce qui est nécessaire… mais pas davantage, en rendant à la nature tout ce qui ne serait pas indispensable.

Débarrasser le travail humain du fardeau du gâchis capitaliste est une nécessité pour libérer les paysans de leur oppression. Et dans ce domaine, les intérêts des travailleurs industriels des pays riches et ceux des paysans des pays pauvres se rejoignent car socialiser l’économie mondiale nécessitera une transformation sociale profonde qui ne pourra avoir lieu qu’en associant les énergies des exploités aux deux bouts du système capitaliste.

25 mars 2012


 
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