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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°153 (juillet-août 2013)
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Brésil - Révolte contre la hausse des tarifs de transports : l’envers du « miracle brésilien »

Depuis le 6 juin, une vague de manifestations contre des hausses de tarifs des transports parcourt les grandes villes du Brésil. Le 20 juin, il y a eu jusqu’à un million de personnes dans les rues : 300 000 à Rio, 100 000 à Sao Paulo, à Brasilia, à Vitoria, etc. À Sao Paulo, c’était la sixième grande manifestation en deux semaines. La répression policière n’a dissuadé personne, bien qu’elle ait frappé durement tantôt une ville tantôt une autre, déclenchant en réaction violences et saccages de la part des manifestants. Comme certains l’ont scandé ensuite : « Quelle coïncidence : pas de police, pas de violences. » Plus d’une centaine de villes ont été touchées, des capitales d’État jusqu’à des chefs-lieux de province sans importance politique ou économique. Les trois quarts des gens soutenaient le mouvement, à en croire les sondages. Pour retrouver des foules comparables, il faut remonter au mouvement qui en 1992 avait abouti à la démission du président corrompu Fernando Collor, ou encore à celui qui en 1984, dans les derniers mois de la dictature militaire, avait exigé l’élection au suffrage universel du futur président de la République.

Cette fois, la revendication était, dans un premier temps, économique, et non politique. Un peu partout dans le pays les tarifs des bus et, là où il y en a un, du métro venaient d’augmenter le 1er juin : de 7 % environ, vingt centimes de real (7 centimes d’euro) pour les billets de bus et de métro de Sao Paulo et de Rio, qui tournent autour de 3 reales (un peu plus d’un euro). Finalement, les hausses ont été annulées partout, même à Sao Paulo et Rio dont les gouverneurs avaient pourtant proclamé bien haut que jamais ils ne reculeraient. Mais ni la contestation ni les manifestations n’ont cessé. La présidente Dilma Rousseff est venue affirmer à la télévision qu’elle comprenait les manifestants mais ne tolérerait aucune violence, parler de modifier la Constitution et promettre d’investir massivement dans les transports, l’éducation, la santé, et d’instaurer la plus grande transparence. L’avenir dira si elle a été entendue.

C’est que, si le mouvement s’est déclenché à l’occasion des hausses des transports, il répond à un mécontentement bien plus large, qui couve depuis des années dans la population brésilienne. Les revendications avancées désormais par les manifestants portent sur l’organisation et la qualité des transports, mais aussi sur le coût de la vie, le mauvais état de la santé et de l’éducation dans le pays, l’abandon des services publics, la violence de la police, la corruption des politiciens, l’injustice d’une société où richesse et pauvreté sont poussées à l’extrême.

À l’heure où nous écrivons, observant les événements de loin et ne pouvant savoir ce que pensent réellement les différentes couches de la population brésilienne, et en particulier la classe ouvrière, il est totalement impossible de présager la suite du mouvement, à supposer qu’il en ait une. Nous savons peu de chose sur l’origine sociale des jeunes qui semblent majoritaires dans les manifestations et sur les forces qui y étaient à l’œuvre. Nous ignorons si la présidente, le Parti des travailleurs (PT) auquel elle appartient, les divers partis de gauche et de droite qui forment sa majorité au Parlement, les confédérations syndicales et les associations sur lesquelles elle peut s’appuyer réussiront à calmer et à contrôler le mouvement ; si l’opposition parlementaire de droite, dont on a vu les banderoles et entendu les slogans contre l’avortement (toujours interdit au Brésil), contre les « assistés » ou les délinquants, et qui vise l’élection présidentielle de fin 2014, réussira à donner le ton dans les manifestations et à les utiliser à son profit ; ou encore si une extrême droite, qui est apparue à Rio et Sao Paulo lors d’attaques contre des cortèges de gauche, pourra, en avançant le thème « tous pourris », se renforcer à cette occasion, etc.

Nous tenterons seulement ici de voir dans quel contexte ce mouvement de contestation est né et s’est développé.

Le chaos des transports

80 % des 195 millions de Brésiliens habitent aujourd’hui en ville, contre 55 % en 1970 et 30 % en 1940. À l’époque, les centres urbains relativement modestes et peu industrialisés pouvaient se contenter d’un réseau rudimentaire de transports collectifs. En cinquante ans, les villes se sont développées en tous sens de façon anarchique, le long des routes, des vallées et des cours d’eau, sans plan d’urbanisme. Les grandes agglomérations comme Sao Paulo (20 millions d’habitants, dont 15 dans la ville proprement dite), Rio de Janeiro, Porto Alegre, Brasilia, Belo Horizonte, Salvador de Bahia, etc., s’étendent sur des centaines de kilomètres carrés. Ces villes se sont développées en même temps que l’industrie automobile, avec les grandes usines de montage, les mines et centres sidérurgiques, les raffineries de pétrole qui lui étaient nécessaires. Pendant des dizaines d’années, le transport routier a été la seule loi, la construction d’autoroutes la seule solution. À Sao Paulo, celle qui longe la rivière Tieté aligne jusqu’à onze voies dans chaque sens. Seules quatre villes disposent d’un métro : Sao Paulo, Rio, Basilia et Porto Alegre. Le plus ancien et le plus développé, celui de Sao Paulo, inauguré en 1974, ne possède aujourd’hui que cinq lignes et 64 stations, cinq fois moins que celui de Paris, pour une ville quinze fois plus vaste. Le mince réseau de chemins de fer préexistant, au lieu de se développer à l’intérieur des villes et entre elles, s’est atrophié, laissant la place au foisonnement de millions de voitures et de centaines de milliers d’autobus, minibus et camions qui les encombrent et les asphyxient. 7 millions de véhicules peuplent Sao Paulo, dont 5 millions d’autos, qui n’ont en principe le droit de circuler qu’un jour sur deux, selon que leur numéro d’immatriculation se termine par un chiffre pair ou impair

Les compagnies d’autobus sont privées. Les quelques tentatives faites dans les années 1980 pour les transformer en régies municipales ont été depuis longtemps abandonnées. Mais elles continuent à être largement subventionnées. Les tarifs sont coordonnés au niveau de la ville ou de l’État, mais leur assurent de larges bénéfices. En effet, avec d’autres prestataires de services publics comme les compagnies de ramassage des ordures, elles jouent un rôle de premier plan dans le financement des campagnes électorales locales, et les élus n’ont rien à leur refuser. Quant aux métros, qui sont des services publics, leurs tarifs sont alignés sur ceux des bus et fonctionnent selon la même logique de profit.

Les conditions de transport dans les bus sont exécrables. On y voyage serré à étouffer. Avec les dernières augmentations, le maire de Sao Paulo a autorisé 75 passagers par bus, au lieu de 65 jusqu’ici, mais ces normes toutes théoriques ne sont pas respectées. Les passagers sont secoués par les nids-de-poule et les multiples ralentisseurs, sous forme de bosses ou de caniveaux, qui coupent les rues à tout moment. Sur les routes insuffisantes, le plus souvent défoncées et pas entretenues, les accidents sont nombreux. Il n’existe pas d’horaires et on est à la merci des retards. Les vols à main armée et les agressions de toute sorte sont quotidiens, et les femmes en sont particulièrement victimes.

Les transports collectifs coûtent cher, et ce sont les moins riches qui les empruntent. Le salaire minimum brésilien équivaut à 240 euros, et le salaire ouvrier moyen à Sao Paulo est environ le double. Un salarié qui emprunte deux moyens de transport pour aller à son travail, ce qui est la règle, dépense chaque mois 80 euros en transport, parfois au détriment de son alimentation. On estime que 37 millions de Brésiliens ne peuvent payer les transports et sont obligés de se déplacer à pied. On ne compte plus les grèves et les manifestations d’étudiants pour exiger le droit au transport gratuit. C’est au niveau national la revendication du mouvement Passe libre, qui a été parmi les initiateurs du mouvement actuel.

La population est accoutumée – bien obligée – à ces transports déficients, coûteux et dangereux. La révolte a éclaté quand, en même temps que les hausses de tarifs, on a appris les sommes folles dépensées par les pouvoirs publics pour la préparation des événements sportifs de 2014 et 2016.

Les milliards du Mondial et des Jeux Olympiques

Les manifestations des semaines dernières se sont déroulées en même temps que les matches de la Coupe des confédérations, prélude à la Coupe du monde de football que douze villes brésiliennes accueillent l’an prochain. Contrairement aux attentes des journalistes, et sans doute des autorités, les matches, même ceux où l’équipe nationale était engagée, n’ont pas empêché les manifestations. Dans un pays aussi passionné de football que le Brésil, à peu près personne ne conteste les travaux de construction ou de rénovation des stades du Mondial. Mais le contraste est trop fort entre ces milliards et les hausses des transports pour des dizaines de millions de gens. Trois ou quatre géants du BTP vont encaisser quelques milliards de plus, pour des travaux qu’ils vont finir en retard, ce qui ne les empêchera pas d’être souvent bâclés. À Salvador de Bahia, la toiture d’un stade tout juste achevé s’est déjà écroulée. Il y a peu, les stades et installations sportives appartenaient en général à des associations rassemblant des dizaines de milliers d’affiliés cotisant chaque année, ou aux municipalités. Beaucoup sont maintenant vendus ou concédés, sous forme de partenariat public-privé, à des groupes privés qui se chargent de les exploiter avec profit. Le mythique Maracana de Rio, après un demi-milliard d’euros d’aménagements, appartient maintenant à Odebrecht, une multinationale brésilienne du BTP, avec entre autres une petite participation du groupe Lagardère.

11 milliards d’euros d’argent public ont été avancés pour le Mondial de l’an prochain. Combien pour les jeux Olympiques qui se dérouleront à Rio en 2016 et dont les infrastructures se concentreront dans le riche quartier de Barra de Tijuca ? La présidente Dilma Rousseff a tenté de désamorcer le mécontentement en assurant que les concessionnaires rembourseraient les avances publiques, mais personne ne l’a crue. Les gens sont convaincus que l’argent est avancé à fonds perdu et que, comme d’habitude, ce sont leurs impôts qui serviront à rembourser les emprunts.

Ces grands travaux ne concernent pas que les stades. Il faut construire des routes pour amener sportifs et spectateurs, des hôtels pour les loger, des restaurants, etc. Tout cela exige des terrains, sur lesquels la spéculation immobilière pourra se déchaîner. Là encore, cela se fait au détriment des plus pauvres. Pour libérer du terrain, en plus des expropriations en bonne et due forme, les municipalités récupèrent les espaces publics occupés illégalement par l’habitat populaire, les favelas construites en général sur les terrains non constructibles, le long des routes et des cours d’eau ou sur les collines escarpées. On donne les chiffres de 170 000 ou 250 000 personnes expulsées, principalement à Rio. Dans cette ville, ancienne capitale du Brésil, où les logements battent des records de prix et où de nombreuses collines abruptes et sans voie d’accès s’élèvent jusque dans le centre, un habitant sur quatre vit en favela. Au Brésil, le logement social est inconnu. Pour les pauvres, la favela est souvent la seule solution. Le gouvernement Lula a bien lancé un programme de maisons populaires, dans de lointaines banlieues, vendues pas trop cher, Minha casa, minha vida (Ma maison, ma vie). La gouaille populaire le transforme en Minha casa, minha divida (Ma maison, ma dette).

Les expropriations prennent souvent pour prétexte la « sécurisation » de zones jusque-là contrôlées par les gangs de la drogue. Les travailleurs, majoritaires dans les favelas, subissent bien sûr les exactions de ces mafias, mais un certain modus vivendi finit souvent par s’établir, et chacun connaît les règles à respecter. Quand la police chasse les truands, déployant mitrailleuses, hélicoptères et parfois blindés, elle ne fait pas le détail, cassant tout dans ces habitations fragiles, pillant, tirant à tort et à travers, en particulier sur les jeunes et les Noirs. Elle étiquette ses victimes « suspects » ou « délinquants », et les bien-pensants applaudissent. C’est elle qui prend alors la place des gangs évincés, et bien souvent reprend leurs trafics de drogue et d’armes. Même si l’on n’a perdu ni la vie ni ses quelques biens, on n’a fait que changer de maître et on doit à nouveau s’adapter. Sans compter que parfois la mafia revient en force et que tout peut changer à nouveau. En janvier 2012, la police a ainsi » pacifié » à Rio la favela de Vidigal construite à flanc de colline non loin de la plage d’Ipanema, avec vue imprenable sur l’océan : le prix des terrains y a aussitôt explosé.

À Rio toujours, la municipalité se vante d’avoir, en construisant un téléphérique, désenclavé plusieurs favelas perchées du Complexo do Alemao. Les habitants qui sont desservis apprécient, bien sûr. Mais combien de téléphériques, ascenseurs et funiculaires faudrait-il construire pour faire disparaître la coupure entre la ville et ses 1 071 favelas recensées et pour permettre aux habitants de ces dernières de mener une vie normale ? Il y a des milliards pour les événements sportifs, il n’y en a pas pour les favelas, pas plus que pour les transports. Comme le disait la pancarte d’un manifestant : « On a déjà des stades de pays développé, reste à construire un pays autour. »

Une société mal développée

Une fois annulées les hausses des transports, les manifestations dénoncent maintenant les problèmes permanents de la société brésilienne, marquée par la colonisation et l’esclavage, raciste, inégalitaire, violente et corrompue. Même si certains quartiers et certaines installations sont parmi les plus modernes et les plus riches de la planète, le pays dans son ensemble, en particulier les couches pauvres, souffre du sous-développement, spécialement sensible en ce qui concerne les infrastructures et les services publics. Il affecte, nous l’avons vu, les transports et le logement, mais aussi la santé, l’éducation et les salaires.

La santé est dans un triste état, bien que certains secteurs de pointe soient parmi les meilleurs du monde. Le système public géré par le SUS (Système unique de santé) est déficient et ses centres de santé surchargés, car ses moyens sont constamment réduits, de façon à pousser les malades vers le privé. Tout l’intérieur du pays manque de médecins et d’hôpitaux. Et même là où ils sont nombreux, comme à Rio et Sao Paulo, le prix des consultations les rend presque inaccessibles aux pauvres, tout comme les médicaments. Les vingt dernières années ont vu se succéder les réformes qui ont réduit les remboursements, généralisé les privatisations d’hôpitaux et renforcé la discrimination par l’argent. Ceux qui ont les moyens cotisent à de coûteux « plans de santé », sur le modèle des assurances médicales des États-Unis. Un salarié aisé dépense couramment le quart de son revenu pour être couvert, lui et sa famille.

L’éducation aussi est régulée par l’argent. Il existe bien des écoles publiques. Mais leur nombre n’a pas été multiplié quand de plus en plus de jeunes ont accédé à l’école, au lycée et à l’université. Du coup elles sont surchargées. Elles fonctionnent le plus souvent en trois services : les enfants sont du matin, de l’après-midi ou de la soirée. Les classes ont autour de 60 ou 70 élèves. Les enseignants gagnent très peu. Tarso Genro, ex-président du Parti des travailleurs, avait quand il était ministre de l’Éducation instauré pour les enseignants un salaire plancher de 400 euros pour quarante heures hebdomadaires de cours, c’est-à-dire deux services. Mais quand il fut élu gouverneur du Rio Grande du Sud, l’État qui possède le meilleur niveau d’études, il refusa de payer ce salaire à « ses » enseignants, et réussit à écraser leur grève pour les 400 euros. Les écoles et lycées privés sont légion. Ils coûtent cher aux parents et c’est un secteur très rentable pour les investisseurs. De plus, une fois terminé le secondaire, il faut pour entrer à l’université réussir l’examen appelé vestibular, qui ne se prépare que dans des cours privés. Les facultés publiques sont les meilleures et les plus prestigieuses, qu’elles soient gérées par l’État fédéral, par les États locaux ou par les municipalités. Mais elles sont peu nombreuses et la sélection pour y entrer est sévère. La grande majorité des étudiants se rabattent sur les facultés privées, à but lucratif, qui fleurissent de toute part et où l’on peut payer jusqu’à 1 000 euros par mois. Le gouvernement de Lula leur a rendu un fier service : sous prétexte d’aider les étudiants, il a institué des aides permettant de payer les études, aides qui sont allées directement grossir les profits de ces facultés privées.

La classe ouvrière a « la chance » de connaître actuellement un taux de chômage faible, autour de 5 % officiellement. Il est vrai que, vu l’absence d’une véritable allocation-chômage, les statistiques ne sont guère fiables. Même dans les grandes villes, la moitié des salariés seulement ont un contrat de travail. Mais c’est vrai qu’il y a du travail, en particulier dans ces grandes agglomérations vers lesquelles continuent d’affluer les travailleurs sans terre et sans emploi du Nordeste. Mais les salaires restent bas, et surtout très inégaux, même si Lula a réduit quelque peu l’éventail des salaires, en augmentant les plus bas sans revaloriser les autres. Il a de la même façon fortement réduit les retraites des fonctionnaires fédéraux (il n’est même pas question de retraite pour les ouvriers ou employés du rang). Le salaire minimum national a presque triplé au cours des deux présidences de Lula. Il équivaut aujourd’hui à 240 euros. C’est ce que gagnent les 6 millions d’employées de maison, souvent issues de la campagne, les salariés du BTP ou du nettoyage, les ouvriers des petites villes. Dans les grandes villes on gagne le double en général mais, si on a la chance d’être embauché dans une grande entreprise, une banque nationale ou d’État, une usine automobile ou sidérurgique, une compagnie pétrolière ou la filiale d’un groupe américain ou européen, on peut toucher huit, dix ou quinze fois le salaire minimum. Les catégories de salariés les mieux payés sont souvent les plus revendicatives, mais ces différences extrêmes aident à diviser la classe ouvrière. Car c’en est fini de la combativité des années 1980, quand les bureaucrates syndicaux issus de la dictature se faisaient balayer les uns après les autres par les militants liés à la Centrale unique des travailleurs (CUT) et au PT de Lula. Les confédérations syndicales sont maintenant reconnues comme telles, et chaque courant a trouvé plus commode de fonder la sienne, et d’empocher les aides de l’État, plutôt que de devoir lutter pour l’influence au sein d’une centrale commune.

À la campagne, à côté des petits paysans et de leurs exploitations familiales, il y a les grandes propriétés, les fazendas. Il existe bien encore des « colonels » à la mode ancienne, à la fois grands propriétaires et chefs politiques locaux, imposant leur loi grâce à leurs bandes de jagunços. Ces tueurs n’ont pas disparu, mais ils travaillent maintenant sur contrat, sur ordre de patrons ou de directeurs tout à fait modernes. Car la majorité des grandes propriétés agricoles sont exploitées intensivement, avec machines dernier cri, semences OGM et engrais. L’agriculture est, devant les mines, le premier secteur exportateur du pays : sucre et alcool de canne, soja, café, maïs, jus d’orange, viande de bœuf, de poulet et de porc. Dans un discours, Lula a qualifié de « héros » les industriels de la canne à sucre. En tout cas, il a tout fait pour complaire à l’agro-industrie, libéralisant l’usage des OGM, fermant les yeux sur les déforestations illégales, les pollutions de toute sorte, les expulsions et les assassinats d’Indiens­ et de petits paysans dont elle accapare les terres. 1 % des exploitants agricoles possèdent 53 % des terres, mais plus de la moitié des ruraux vivent en dessous du seuil de pauvreté et il y a quatre millions de paysans sans terre. Ils sont 150 000 à peupler les campements du MST, le Mouvement des sans-terre. Le Parti des travailleurs, dont font partie les dirigeants du MST, a longtemps revendiqué une réforme agraire par attribution aux paysans sans terre d’une partie des grandes propriétés. Une fois parvenu au pouvoir, le PT a complètement renoncé à la réforme agraire, distribuant encore moins de terres aux paysans que ses prédécesseurs de droite. Cela n’empêche pas la direction du MST de continuer à le soutenir, tout en le critiquant un peu et en continuant les occupations de terres. Ce n’est d’ailleurs pas seulement à la campagne que des terres sont occupées « illégalement ». Autour des villes aussi les gens manquent de terre, pas pour cultiver mais pour se loger. De telles occupations de terres se sont multipliées dans les États du Rio Grande du Sud et de Sao Paulo, où en janvier 2012 une armée de 2 000 policiers a délogé de force les 9 000 occupants du site de Pinheirinho, à Sao José dos Campos.

La société brésilienne cultive les inégalités, y compris à l’intérieur de la classe ouvrière. Mais si elle est une des plus inégalitaires du monde, c’est d’abord et avant tout à cause de la richesse extrême accumulée par la bourgeoisie. Les bourgeois brésiliens sont certes en position subordonnée par rapport à la bourgeoisie des pays impérialistes. Cela ne les empêche pas de s’enrichir de façon scandaleuse, dans la banque, dans l’industrie, dans l’agro-industrie, dans les prêts à l’État et aux États. Car l’énorme dette publique brésilienne est détenue, non seulement par les banques impérialistes et leurs clients fortunés, mais aussi par de riches Brésiliens. Ces riches se retranchent dans leurs villas et dans leurs quartiers réservés, cerclés de miradors et de gardes. Dans ces « ensembles fermés », les maisons sont entourées d’arbres et de gazons, on ne voit ni grilles ni murailles, à la différence des quartiers ordinaires où tout est sous grille et sous cadenas. Mais à l’extérieur de ces zones de paix, ce sont les rondes incessantes de gardes armés et de chiens qui empêchent tout intrus de s’introduire dans le paradis.

Car, pour imposer et maintenir cette inégalité brutale, la répression est omniprésente. On sait que le Brésil est un pays violent, où chaque année 40 000 homicides sont enregistrés. Beaucoup sont dus à la violence de la misère, entre pauvres souvent, ou dans des vols à main armée et des hold-up. Mais toute une partie sont commis au service des riches, contre des grévistes, des manifestants, des syndicalistes, des paysans revendicatifs, des Indiens dont on convoite les terres, des mendiants dont on veut nettoyer les rues, des jeunes et des Noirs qu’on sent dangereux, des habitants de favela qu’on veut impressionner et soumettre. Chaque année, la police reconnaît près de 2 000 cas de « résistance suivie de mort ». Les escadrons de la mort n’ont pas disparu. Ils sont passés de la répression politique à la répression sociale, contre les pauvres. Les vrais riches sont parfois victimes d’enlèvements crapuleux. Ils s’en protègent en s’entourant de gardes du corps et en se déplaçant en hélicoptère ou en voiture blindée, de leur résidence sécurisée au gratte-ciel de leurs bureaux ou à un centre commercial réservé, comme le Daslu, dans lequel les employées de couleur ont la consigne impérative de rester muettes. Le Brésil est le paradis des sociétés de sécurité, des voitures blindées et des hélicoptères privés, qui dans le ciel de Sao Paulo connaissent de vrais embouteillages.

Dix ans de gouvernement du Parti des Travailleurs

Le Parti des travailleurs (PT) a longtemps dénoncé tous ces problèmes de la société brésilienne, fruits vénéneux du capitalisme dans le Tiers-Monde. Il a été créé en 1981, dans la foulée des grandes mobilisations ouvrières contre la dictature, comme moyen d’intervention politique des nouveaux syndicalistes issus de ces luttes. C’était dès le début un parti réformiste, qui ne visait pas à renverser la société capitaliste mais à l’aménager un peu en faveur des travailleurs et surtout des syndicats. Quand la mobilisation est peu à peu retombée, le PT a modéré son langage, s’est bureaucratisé, est devenu un parti de professionnels et de notables, et ne s’est plus préoccupé que de gagner des postes grâce aux élections. Il tirait sa force de son poids historique et des revendications populaires qu’il défendait : salaire, éducation, santé, logement, terre, égalité et justice. Plus il a gouverné d’États et de villes, moins il a fait entendre ces revendications. Il lui restait tout de même sa réputation de parti propre : « le PT ne vole pas et ne laisse pas voler », disait-on de lui.

Quand Lula a accédé à la présidence en 2002, cette dernière illusion a volé en éclats. Le PT s’est révélé un parti comme les autres, aussi vénal, aussi corrompu que les nombreux partis traditionnels de la bourgeoisie brésilienne. La plus grosse épreuve pour lui a été le scandale du mensalao, la « grosse mensualité », quand a été mis au jour un système qui, à l’échelle du pays, collectait des millions dans les entreprises pour acheter les voix de députés et de sénateurs au moyen de mensualités de 10 000 dollars versées en liquide. À part Lula, tous les chefs du parti et nombre de cadres moyens étaient compromis et durent démissionner. C’est à la faveur de cette purge inattendue que Dilma Rousseff fut choisie pour succéder à Lula, qui lui transmit la présidence clés en main. Elle était jusque-là cadre technique dans l’administration du Rio Grande du Sud, n’avait depuis la fin de la dictature jamais milité, ne s’était jamais présentée à la moindre élection. Le changement de président ne mit pas fin à l’hécatombe, puisqu’en deux ans sept ministres au moins ont dû démissionner, dont le premier chef de cabinet de la présidente, compromis dans des affaires. On comprend que les gens révoltés par les hausses des transports ne se soient pas tournés vers le PT, même là où les hausses étaient imposées par des élus appartenant à l’opposition, et qu’ils se soient déclarés « apolitiques ». Il est vrai aussi que les deux partis de l’opposition de droite, le PSDB de l’ancien président Fernando Henrique Cardoso et le DEM de Paulo Maluf (avec lequel Lula et le PT se sont tout de même alliés pour gagner la mairie de Sao Paulo), pataugent dans tout autant de scandales que le PT et ses alliés au gouvernement. Le PT reste pourtant fort. Il a même progressé aux dernières élections municipales, grâce à la clientèle que ses programmes sociaux lui ont gagnée dans les couches les plus déshéritées, en particulier dans le Nordeste. C’est par exemple la Bolsa familia, qui alloue quelques dizaines d’euros aux familles à très bas revenus (moins de 52 euros par personne) qui envoient leurs enfants à l’école. 12 millions de familles en bénéficient, près de 50 millions de personnes, ce qui en dit long sur la pauvreté dans le pays. Par ailleurs la consommation semble avoir augmenté ces dix dernières années, grâce aux hausses de salaires et à la généralisation du crédit, dont les taux sont devenus abordables avec la fin de l’inflation. Le PT bénéficie de la popularité intacte de Lula, ancien ouvrier et dirigeant de grèves, madré politique qui sait parler au peuple son langage, tout en défendant les intérêts de la bourgeoisie. Le parti peut enfin s’appuyer sur tout un appareil politique, syndical et associatif qui lui est dévoué et qui vit des miettes du pouvoir. Certains dirigeants syndicaux, liés à la gestion de fonds de pension, se sont même transformés en grands bourgeois. De plus, le PT peut se vanter d’une bonne gestion de l’économie, dans un pays qui est devenu la sixième économie mondiale. Ses dirigeants n’y sont sans doute pour rien. Ils ont gouverné en faveur des riches, privatisé autoroutes, aéroports, hôpitaux universitaires, etc., aidé les exportateurs de matières premières agricoles, bradé aux groupes impérialistes une bonne partie des richesses naturelles du pays, le pétrole en particulier, ils ont en plus fourni des soldats noirs de peau pour assurer « l’ordre » à Haïti. Mais ils ont eu la chance que le pays soit jusqu’ici peu touché par la crise mondiale. Il y a bien eu en 2009 un recul de 0,3 % du produit intérieur brut, à la suite de la crise des subprimes aux États-Unis. Mais dès 2010, la croissance reprenait à un taux de 7,5 %. La demande de matières premières minières et agricoles s’est maintenue, et le taux élevé de rémunération de l’argent (autour de 7 %, alors qu’il est en dessous de 1 % dans le reste du monde) a continué à attirer les capitaux. Pourtant cette bonne situation économique semble aujourd’hui moins assurée. La croissance n’a été que de 2,7 % en 2011, de 0,9 % en 2012, et cette année elle frôlerait zéro. En même temps l’inflation a repris : 8 % sur les douze derniers mois, mais 15 % pour l’alimentation, dont 120 % pour les tomates et 150 % pour la farine de manioc. Or le souvenir de l’inflation galopante des années 1990 est vivace, lorsqu’elle atteignait 50 % chaque mois, 5 000 % dans l’année, et qu’à chaque changement du nom de la monnaie (cruzeiro, cruzado, cruzado novo, real cruzeiro, etc.) il fallait enlever trois ou quatre zéros. Certains dénoncent les effets pervers de la croissance des exportations des secteurs de l’énergie, des mines et de l’agro-alimentaire, dans laquelle ils voient un retour à une économie qui privilégie le secteur primaire au détriment de l’industrie de transformation. D’autres opposent le libéralisme économique de Lula et le prétendu dirigisme de Dilma Rousseff. Ce n’est pas une différence de politique : c’est seulement que la crise est peut-être en train de gagner le Brésil. Et alors, libéralisme ou dirigisme, si la demande de matières premières faiblit et que les capitaux boudent le pays, rien n’y fera. Malgré son vaste territoire et ses ressources, le Brésil n’est qu’une partie de l’économie mondiale et il n’a évité la crise jusqu’ici que par un heureux concours de circonstances. Si les circonstances changent, l’économie brésilienne se révélera aussi fragile qu’elle l’était à l’époque de l’hyperinflation, et le « miracle » peut rapidement se changer en cauchemar. Voilà le cadre dans lequel les récentes mobilisations se sont déclenchées. L’avenir dira quelle dynamique elles recèlent. La capacité de la classe ouvrière brésilienne à intervenir en tant que force autonome en sera l’élément décisif.

28 juin 2013


 
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