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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°151 (avril 2013)
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Espagne - Une société prise au piège de la course au profit

Depuis cinq ans, l’Espagne traverse une crise économique et financière dont les conséquences sont dramatiques pour les classes populaires et toute la société. Cette crise s’inscrit dans la crise générale qui secoue le système capitaliste à l’échelle du monde. Mais, en Espagne, elle a pris un caractère particulier lié au développement démesuré du secteur de la construction et de l’immobilier au cours des dernières décennies, et à la multiplication, à partir de cette « crise de l’immobilier », de mouvements spéculatifs totalement incontrôlables. Comment expliquer la « bulle » immobilière, et ses conséquences dans l’économie et la société espagnoles ? C’est ce que nous essaierons de décrire dans cet article.

Mais la réalité de la crise, ce sont aussi bien sûr les plus de cinq millions de chômeurs dans ce pays. C’est la précarité de l’emploi dans tous les secteurs, ce sont les bas salaires, les expulsions de ceux qui ne peuvent plus rembourser leurs emprunts hypothécaires. Ce sont aussi tous les budgets sociaux amputés. C’est la dégradation dramatique des conditions de vie de millions de personnes.

Toutes ces attaques suscitent depuis deux ans des mobilisations, des grèves, des manifestations. Mais jusqu’à présent, si la combativité est importante, et si elle a pris des formes diverses, elle n’a pas réussi à imposer des reculs au patronat, aux banquiers et aux politiciens à leur service. La classe ouvrière n’a pas encore pris l’initiative de luttes importantes. Comment ouvrir une autre perspective aux classes populaires que celles proposées par les partis réformistes tels que le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) et IU (Izquierda Unida, la Gauche Unie) dont l’une des composantes est le PCE (Parti communiste espagnol), ou par les partis qui se situent sur le terrain des revendications nationalistes des autonomies (grandes régions) ; une démarche différente aussi de celle des organisations qui préconisent un syndicalisme radical mais renoncent à proposer des objectifs sur le terrain politique : c’est ce que nous aborderons dans un autre article, à paraître prochainement.

La crise qui sévit en Espagne n’est pas la conséquence d’un sous-développement de l’économie de ce pays. Elle ne reflète pas une insuffisance au niveau des infrastructures ni des moyens techniques et financiers. D’ailleurs, il y a moins de cinq ans, l’Espagne était considérée comme une réussite : un modèle de développement économique, disait-on, la huitième puissance mondiale, la quatrième de l’Union européenne. En 2007 encore, le budget espagnol affichait des excédents et la dette publique était moindre que celle de la plupart des États européens : 42,3 % du PIB contre 76 % en moyenne pour le reste de la zone euro.

Pourquoi le cataclysme actuel ?

Il y a, bien sûr, des raisons liées au lointain passé de ce pays, marqué par les guerres perdues et par l’effondrement d’un empire colonial démesuré dans lequel la bourgeoisie espagnole s’est enlisée. Celle-ci ne s’est pas émancipée de ses liens avec l’aristocratie foncière, dont les grandes familles ont fait leur fortune dans le pillage de l’ancien empire colonial. Régimes monarchiques corrompus ; décadence d’une armée qui au fil des siècles a accumulé les défaites dans les guerres coloniales ; dictature militaire du général Primo de Rivera de 1923 à 1930 : le régime de Franco n’est pas né de rien.

Cette histoire chaotique explique en partie pourquoi la bourgeoisie espagnole est si longtemps apparue comme une classe sociale retardataire, même par rapport à ses semblables d’autres pays d’Europe, empêtrée dans des contradictions d’un autre âge. C’était encore vrai entre 1931 et 1936, lorsque le régime républicain fut renversé par le putsch du général Franco, après que les élections eurent porté au pouvoir un gouvernement de Front populaire. On connaît la suite. Ce furent des réactions massives des classes populaires, un soulèvement révolutionnaire écrasé à Barcelone. Ce furent ensuite trois ans de guerre civile au terme desquels les troupes franquistes obtinrent la reddition des armées républicaines et instaurèrent une nouvelle dictature militaire, dont le but était de donner tout pouvoir aux classes possédantes pour exploiter les vaincus de la guerre civile, c’est-à-dire les classes pauvres, les ouvriers et les paysans.

Une remise en route de l’économie au seul profit des possédants

Pendant la première décennie de la période franquiste, celle des années 1940, à l’issue de la guerre civile, l’économie était exsangue. Le régime imposa aux classes populaires une exploitation impitoyable. Bourgeois, banquiers et propriétaires terriens voulaient s’enrichir et se moderniser afin de pouvoir faire fructifier leurs capitaux, non seulement en Espagne mais sur la scène mondiale. Dans les régions agricoles du pays, c’était la misère et le dénuement, aussi bien pour les journaliers des grandes propriétés des régions du sud et du centre du pays que pour les petits exploitants des zones rurales du nord-ouest, ou d’autres régions où dominaient de toutes petites propriétés. Les paysans travaillaient dur pour survivre. Des centaines de milliers d’entre eux se réfugiaient dans les villes où la misère était là aussi le lot commun. Beaucoup tentèrent leur chance en émigrant vers les autres pays d’Europe ou vers l’Amérique latine.

Mais il restait en Espagne une main-d’œuvre très bon marché dont les capitalistes, c’est-à-dire les grands propriétaires fonciers, le patronat de l’industrie, du bâtiment, des mines et des banques, se donnèrent les moyens d’exploiter le travail. L’État mettait à leur disposition les capitaux disponibles. Notamment au travers d’une structure au fonctionnement opaque, l’Opus Dei, qui mêlait derrière une façade religieuse des représentants de l’Église, de l’armée et des milieux d’affaires. De nombreuses tractations financières s’y décidaient dans le plus grand secret.

Par ailleurs, l’État protégeait les banquiers qui prêtaient des capitaux en prenant des risques. Ce n’était pas nouveau en Espagne. Les banquiers, depuis le milieu du 19e siècle, bénéficiaient, entre autres privilèges, de la garantie automatique par l’État des prêts qu’ils accordaient. Si l’emprunteur ne remboursait pas sa dette, l’État payait. Finalement le banquier et l’emprunteur étaient protégés. L’économie pouvait tourner. Le banquier pouvait prêter sans souci à ses proches, ses protégés, ses amis politiques : la corruption avait de beaux jours devant elle.

Enfin, dernière protection pour les exploiteurs : l’État mettait militaires, policiers, juges et gardiens de prison ainsi que les structures syndicales verticales directement liées à lui, au service des exploiteurs pour écraser tout risque de contestation.

1960-1975 : le BTP et l’immobilier, secteurs privilégiés de l’essor économique

Dans ce contexte d’un pays où la guerre civile avait entraîné des destructions et désorganisé le fonctionnement de l’économie, une place de choix revint aux entreprises du bâtiment et des travaux publics (BTP) qui avaient mission de reconstruire des quartiers ou des villes, de remettre en route des usines, de rénover les moyens de communication. Parents ou souvent alliés de toujours des banquiers, les leaders du secteur, Koplowitz par exemple, furent les premiers à bénéficier des capitaux disponibles. La politique de l’État, qui visait à favoriser l’accession à la propriété, leur offrait par ailleurs une clientèle populaire, qui avait conscience qu’en achetant son logement elle s’endettait pour longtemps. Mais l’impulsion décisive vint dès le milieu des années 1950 avec l’extension du tourisme, qui permettait l’entrée de devises à un moment où le gouvernement franquiste menait une politique visant à protéger de la concurrence les capitalistes espagnols. Les « urbanisations », où les touristes trouvaient soleil, mer et séjours à bon marché, commencèrent à se développer.

Peu à peu, le régime franquiste choisit d’ouvrir la porte aux investissements étrangers attirés par le bas coût de la main-d’œuvre du pays. Cela entraîna un développement de la métallurgie, de la chimie, de l’électricité et de l’électronique. Mais c’est surtout l’industrie automobile qui créa les plus grosses entreprises. À la fin des années 1950, Renault avait choisi de fabriquer des 4 CV à Valladolid, dans l’espoir que cette voiture bon marché trouverait des acheteurs à revenus faibles en Espagne. Puis Citroën s’installa à Vigo, et Ford à Valence. En 1960, FIAT créa SEAT dans la région de Barcelone, une entreprise industrielle de plusieurs milliers de travailleurs qui entraîna le développement d’autres moyennes et petites entreprises. Elle devint le symbole d’une possibilité d’industrialisation. Et, quelques années plus tard, elle devint le symbole de la force que pouvait représenter le prolétariat, même sous un régime dictatorial.

Mais dans ces années 1960, l’isolement de l’Espagne et l’archaïsme de ses infrastructures incitaient encore les grandes dynasties financières issues souvent de l’aristocratie foncière à privilégier les investissements où le profit restait le plus sûr, le plus rapide et le moins soumis à la concurrence internationale. Comparés aux autres secteurs, le BTP et l’immobilier présentaient l’avantage de faire fructifier rapidement les investissements, surtout à partir du moment où ils bénéficiaient de l’aide directe ou indirecte de l’État. Par ailleurs, les terrains disponibles abondaient et les moyens de séduire les autorités locales, à différents niveaux, ne manquaient pas. Les promesses de développer les moyens de communication ou d’implanter des complexes touristiques, en échange d’une mise à disposition de terres inexploitées que possédaient les grands propriétaires terriens, qui d’ailleurs vivaient en ville, étaient des arguments convaincants.

Les zones rurales, où des millions de paysans vivaient toujours dans la misère, fournissaient une main-d’œuvre locale prête à accepter des salaires de misère et des conditions de travail déplorables, et disposée à s’adapter à la mobilité exigée en fonction des chantiers. Les ouvriers, les jeunes des quartiers pauvres des villes de province et des banlieues étaient prêts à tout pour échapper au chômage. Le patronat qui choisissait d’investir dans ce secteur pouvait espérer dégager rapidement des profits. La réalité dépassa ses espoirs. Ce fut le terreau de la fortune pour des dynasties de l’aristocratie et de la bourgeoisie d’affaires comme la famille Botin, qui est à la tête de la banque de Santander, ou la famille Koplowitz fondatrice du groupe FCC, numéro un dans la construction et les travaux publics.

En effet, les groupes capitalistes de ce secteur ne se sont pas contentés d’aménager quelques régions touristiques. Entre 1960 et 1975, dans toutes les zones côtières et îles qui pouvaient vendre le soleil et la mer en toute saison, les promoteurs, main dans la main avec les entreprises du BTP et les sociétés vivant du tourisme, firent pousser comme des champignons des complexes immobiliers pour touristes. Certains avaient les dimensions de villes entières et d’importantes infrastructures. En 1972, ce marché concernait 33 millions de visiteurs venus de tous les pays d’Europe, mais aussi d’autres continents. Le retour sur investissement était rapide.

Ce secteur était d’autant plus profitable qu’il permettait des échanges importants de devises avec les pays étrangers, à une époque où la dictature imposait toujours une politique protectionniste, et donc le contrôle des changes, qui entravait le développement et la modernisation de la vie économique du pays. Au travers de ce secteur, l’Espagne se hissait au rang des autres puissances européennes, dans l’espoir de s’acheminer vers une une intégration à la Communauté économique européenne (CEE).

1975-1982 : une transition sans à-coups, pilotée par la droite

Le 20 novembre 1975, Franco mourait. Les représentants politiques de la dictature, soucieux de ne pas voir se produire en Espagne la crise sociale et politique qu’avait traversée le Portugal en 1973-1974, à la fin de la dictature salazariste, travaillaient à mettre en place des institutions et un fonctionnement qui garantiraient l’ordre social tout en donnant satisfaction aux aspirations démocratiques de la grande majorité de la société. Cette réforme était d’autant plus nécessaire que la CEE exigeait de l’État espagnol qu’il adopte des institutions parlementaires. Il fallait donc que les partis politiques trouvent leur place et soient représentés dans les institutions nationales et régionales. Enfin, il fallait que soient reconnues et légalisées des organisations syndicales représentatives capables de négocier les revendications du monde du travail tout en contrôlant les travailleurs.

La tâche n’était pas simple. Du côté de la droite et de l’extrême droite, les partisans du maintien d’un pouvoir fort se montraient vindicatifs et menaçants. Du côté des classes populaires et des milieux militants qui, malgré la répression, avaient su organiser des luttes et reconstituer dans la clandestinité les partis et les syndicats de gauche, l’espoir d’un véritable changement était grand. Comme était largement partagée la conviction que la fin du franquisme ouvrirait la porte à plus de justice sociale.

Une autre difficulté pour les hommes politiques issus du sérail franquiste, qui restaient aux commandes dans cette période de transition à risques, c’était la conviction qu’aucun parti de droite, fût-il paré de l’étiquette centriste et démocratique, n’était susceptible d’obtenir sur le plan électoral une majorité parlementaire. La conscience de ce problème conduisit Adolfo Suarez, un politicien issu du même sérail franquiste que ceux qui l’entouraient, à négocier avec les représentants de l’armée et les responsables des différents partis un compromis qui stabilisa la situation. Ils conclurent que le régime serait une monarchie parlementaire, que seuls les partis qui reconnaissait la légitimité de Juan Carlos seraient légalisés.

La pilule était dure à avaler pour le PCE, pour lequel l’instauration d’une république était une revendication essentielle. Et ce renoncement ne fut ni le seul, ni le plus lourd de conséquences. Car pour être reconnu comme un parti à part entière, il fallait aussi qu’en signant en 1977-1978 le Pacte de la Moncloa, ses dirigeants s’engagent à ne pas compromettre la paix sociale. Ils cédèrent à toutes ces exigences. Et pourtant cette période était marquée par un développement des luttes et des grèves, animées par les militants bien souvent liés au PCE. Cette abdication fut ressentie par la base comme une trahison. Elle fit le lit du second parti de gauche, le PSOE, qui n’avait jamais été le fer de lance de la lutte contre le patronat et le régime franquiste, et dont la direction revint d’exil en 1976. Dès lors, le PCE alla d’échec électoral en échec, tandis que le PSOE progressait sur la route du pouvoir.

Cette évolution n’était pas un hasard, mais le résultat d’une politique calculée d’Adolfo Suarez, président du gouvernement de 1976 à 1981, et des hommes de droite et du centre qui l’entouraient. Et le numéro 1 du PSOE, le jeune Felipe Gonzalez, devint en décembre 1982 le chef du gouvernement, après les élections législatives du 28 octobre où son parti, avec 48 % des voix, avait remporté la majorité absolue avec 202 députés, pendant que le PCE obtenait, au désespoir de ses militants, 4,02 % des voix et quatre sièges seulement. C’est ainsi que Felipe Gonzalez est devenu l’incarnation de cette « transition » réussie. D’autant plus réussie aux yeux de la bourgeoisie que le PCE se trouvait marginalisé. Le chef du PSOE s’était mis ouvertement au service des capitalistes, en prévenant dans sa campagne qu’il ne chercherait pas à satisfaire les revendications économiques des classes populaires, auxquelles il promettait simplement que son gouvernement serait un rempart contre toute remise en cause des institutions parlementaires.

Le 1er décembre 1982, quand il s’installa au pouvoir, la messe était dite et une page était tournée pour les classes possédantes. Comme ses voisins, l’Espagne s’orientait vers l’alternance gouvernementale. Elle s’engageait, comme le rêvait la bourgeoisie espagnole, vers son entrée dans la CEE en 1986, puis dans la zone euro en 1999. Capitalistes, industriels, banquiers, négociants et politiciens à leur service espéraient aussi que les sacrifices imposés au monde du travail passeraient d’autant plus facilement que le pouvoir qui les décidait portait une étiquette de gauche.

1982-1996 : le PSOE au service du patronat et des financiers

Dès son arrivée au pouvoir, Felipe Gonzalez fit la preuve qu’au niveau économique et financier les désirs du patronat et des banquiers étaient pour lui des ordres. Il s’engagea rapidement dans une restructuration des secteurs économiques insuffisamment rentables pour la bourgeoisie. Les mines de fer, de charbon, les chantiers navals et l’industrie textile étaient les plus concernés. Felipe Gonzalez avait évoqué lors de son élection la création de 800 000 emplois. Pour que tout aille bien, il fallait, disait-il, procéder aux reconversions industrielles que le gouvernement justifiait en invoquant les conséquences de la crise industrielle des années 1970. Des vagues de licenciements se succédèrent. De 1982 à 1986, 83 000 emplois furent supprimés, soit plus de 10 % des emplois industriels. Dans diverses régions comme les Asturies, le Pays basque, le Levant, la zone Sud de Madrid ou la région de Cadix, des zones entières se transformèrent en friches industrielles. Diverses entreprises publiques virent leurs effectifs se réduire.

Les créations d’emplois dans l’automobile, l’électronique, les télécommunications ou l’informatique ne compensaient pas les vagues de licenciements. Quant à la création d’emplois promise, elle se traduisait avant tout par le développement du travail précaire. Des mesures d’« assainissement » du secteur bancaire furent prises en procédant à des fusions au cours desquelles le gouvernement décida qu’il épongerait une partie des dettes des banquiers. Ces cadeaux étaient destinés à mettre les plus importants groupes financiers du pays en situation d’investir largement et de se préparer à tirer un maximum de profits de l’entrée de l’Espagne dans la CEE en 1986. Il s’agissait de permettre aux capitalistes du BTP et de l’immobilier de réinvestir largement dans un secteur aux marchés prometteurs.

De gigantesques investissements commandités par l’État ou les pouvoirs régionaux se multiplièrent avec la construction d’infrastructures, de ports et d’aéroports, d’autoroutes. Il fallait accueillir les touristes. Il fallait aussi aménager les équipements des villes à accueillir des manifestations internationales comme les jeux Olympiques de Barcelone et l’exposition universelle de Séville en 1992 – autant de manifestations de prestige présentées comme le symbole de la réussite et de l’intégration à l’Europe.

Dans la même période, les crédits de la Politique agricole commune (PAC) représentèrent une nouvelle manne qui, loin d’aller aux petits paysans, bénéficiait aux grandes exploitations espagnoles ou étrangères qui s’implantaient dans le sud du pays. Acheminer ces productions vers les autres pays d’Europe dans des délais rapides entraîna la construction d’un réseau autoroutier nécessaire aux grandes sociétés de transport, réseau qui permettait, par exemple, de faire le trajet Séville-Oslo sans interruption et dans des délais records.

Mais l’emballement du développement du secteur touristique immobilier devint disproportionné par rapport aux besoins dans ce secteur. La demande de séjours longs cessait de croître, alors que les capitalistes continuaient de miser sur leur progression, en anticipant sur les ventes possibles qui ne se concrétisaient pas toujours, provoquant des faillites en cascade. Les capitalistes de l’immobilier misèrent alors sur l’extension d’un autre secteur, celui du marché déjà très important des familles populaires espagnoles qui aspiraient à l’achat de leur logement. Entre 1982 et 1995, des millions de familles acquirent leur logement à des prix accessibles pour ceux qui avaient des revenus stables. Les emprunts étaient à taux variables, précisaient les contrats ; mais les taux initiaux étaient faibles et les emprunts donnaient lieu à des déductions fiscales qui rendaient les opportunités très séduisantes. Ils s’étalaient sur vingt ou trente ans. Cette accession à la propriété agit comme un facteur de stabilité sociale.

Depuis 1996, droite et gauche sauvegardent les profits des capitalistes

La menace de voir se développer une crise de l’immobilier, lourde de conséquences pour l’équilibre financier des banques et de l’État, fut longtemps niée par les dirigeants qui se succédèrent aux commandes du pays, alors qu’ils connaissaient parfaitement la gravité de la situation. José María Aznar du Parti populaire (PP), de 1996 à 2004, puis José Luis Rodríguez Zapatero du PSOE de 2004 à 2011, et aujourd’hui Mariano Rajoy, du PP, ont mené la même politique.

Dès la période 1995-2005, les secteurs de la construction et de l’immobilier entraient dans un cycle infernal. Depuis plusieurs années, les marchés stagnaient. Pour en compenser les conséquences, les sociétés immobilières et les banquiers augmentèrent les prix, qui subirent une hausse de près de 91 %. Or à cette époque, l’augmentation déjà sensible du chômage réduisait les revenus des classes populaires. Pour tenter d’élargir le marché, les sociétés immobilières et les banques proposaient des emprunts hypothécaires sur une plus longue durée : trente, quarante puis cinquante ans. Les garanties qu’ils exigeaient étaient de moins en moins contraignantes. Mais en même temps ils augmentaient les prix pour compenser la baisse de la demande. Les invendus se multipliaient, provoquant des faillites en chaîne et le développement d’un chômage dramatique dans le bâtiment. Des sociétés écrans rachetaient des invendus, interrompaient des chantiers et spéculaient. Les capitalistes du secteur immobilier et les banques, qui avaient si largement consenti des prêts à long terme, brassaient des capitaux fictifs dans des opérations à court terme et jouaient tout cet argent sur les marchés boursiers. Les banques renflouaient les sociétés capitalistes en faillite, puis frappaient à la porte de l’État pour être elles-mêmes renflouées. Le cycle infernal qui alimentait la bulle immobilière et allait conduire à son éclatement était largement entamé.

Dans les années 2005-2007, pour tenter de juguler les conséquences de l’effondrement immobilier, les grands groupes du BTP (OHL, Acciona, Sacyr Vallehermoso, FCC) espéraient que leur puissance financière les mettrait en situation de contrôler des entreprises du secteur énergétique. Ils se lancèrent à la conquête des groupes pétroliers d’Amérique centrale et d’Amérique latine, à l’instar de Repsol et Iberdrola. Mais au bout de cinq ans, la plupart de ces grands groupes durent constater la faillite de cette aventure, dont les banques couvrent les conséquences financières.

Et pendant ce temps, la bulle immobilière éclatait : immeubles invendus, hypothèques non payées, faillites à tous les niveaux. Les banques rachetaient les actifs toxiques ; elles achetaient les immeubles vides. Elles consentaient de nouveaux prêts aux groupes les plus puissants et se faisaient renflouer par l’État, qui lui-même appelait au secours les institutions européennes.

***

La crise en Espagne, comme dans tous les autres pays, est un gigantesque gâchis des richesses de la société aux dépens des classes populaires. La progression de l’économie espagnole entre 1975 et 2007 est allée de pair avec une offensive du patronat et des gouvernements, de gauche comme de droite, pour augmenter les profits et la rentabilité des entreprises. Mais ce sont les travailleurs qui en ont payé le prix. Car au cours de ces années, les réformes du droit du travail qui se sont succédé ont toutes visé à rendre plus faciles et moins coûteuses les procédures de licenciement et à développer l’emploi précaire.

Il y a eu, il est vrai, dans la période 2002-2007 une relative amélioration du pouvoir d’achat pour la partie de la classe ouvrière qui avait un emploi stable. Par ailleurs, dans cette même période le développement des services publics permettait d’envisager la vie quotidienne, l’éducation des enfants, la maladie, la vieillesse avec un peu de sérénité. Du moins aussi longtemps que l’embellie durait. Mais dès que se manifestèrent des signes de l’aggravation de la crise, dès que les profits parurent menacés, les capitalistes ont réagi en exigeant des liquidités de la part des banques et des pouvoirs publics en même temps qu’ils imposaient des sacrifices aux travailleurs.

Les réformes de la législation du travail censées empêcher l’aggravation du chômage contribuèrent à l’aggraver. Aujourd’hui il y a plus de 5 millions d’actifs au chômage, soit un taux record de 26 % de la population active, et près de 50 % dans la jeunesse. La Banque d’Espagne considère que la crise de l’immobilier devrait mettre plus de dix ans à se résoudre. Autant de faits et de prévisions qui montrent l’impasse dans laquelle les capitalistes ont entraîné la société espagnole et combien il est urgent que la classe ouvrière, celle qui fait fonctionner la société, prenne le chemin des luttes visant à imposer une autre organisation sociale. Une organisation destinée à produire et organiser la vie économique en fonction des besoins et des intérêts de tous.

4 avril 2013


 
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