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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°136 (mai-juin 2011)
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France - Dérisoires rivalités électorales sur fond de crise

Exit donc Strauss-Kahn. Cela ne changera certainement pas la face du monde. On dit que les cimetières sont pleins de gens indispensables, mais il est douteux que Strauss-Kahn l’ait été même avant qu’il se retrouve dans une cellule du pénitencier new-yorkais de Rikers Island !

L’appareil du FMI, en tout cas, tourne très bien sans lui, et les exigences des plans d’austérité en direction de la Grèce, du Portugal ou de l’Irlande seront aussi bien imposées sans Strauss-Kahn qu’avec lui.

Seul, le Parti socialiste a des raisons de s’inquiéter des conséquences de la disparition de la scène politique de sa principale vedette pour l’élection présidentielle. Mais si inquiétude il y a, elle n’est certainement pas insurmontable pour cette demi-douzaine de dignitaires du PS qui, tout en affichant une commisération de circonstance, se préparent à s’étriper pour prendre la place du meilleur candidat putatif du PS. Ces rivalités à la direction du PS risquent d’affecter au moins autant les chances du PS à la prochaine élection présidentielle que le discrédit qui frappe Strauss-Kahn.

En tout cas, Sarkozy et ses sous-fifres ont quelque raison de se frotter les mains. Le président, déconsidéré, rejeté non seulement par ceux – le monde du travail – à qui il a porté ses coups mais aussi par une partie de son propre camp, peut espérer améliorer un peu sa situation dans la perspective de la présidentielle.

Espérer seulement, cependant. Sarkozy n’a aucune chance de retrouver son score de 2007 dans cette petite fraction de l’électorat populaire qu’il avait réussi à séduire à l’époque, tant est grand le dégoût à l’égard de sa politique. Il n’est même pas dit que ses chances soient en hausse du côté de cette partie de l’électorat centriste qui était attirée par Strauss-Kahn, et qui n’a pas forcément envie de se rabattre sur un autre candidat du PS, quand bien même rien ne distingue, dans le programme, l’ancien directeur général du FMI de son compère Hollande. La défection de Strauss-Kahn avivera surtout la compétition entre les Bayrou, Borloo et autres Morin, tous candidats pour représenter le centre à la présidentielle.

Quant à Marine Le Pen, qui jure depuis quelques mois de sa compassion à l’égard des travailleurs, des chômeurs et des retraités – à condition, bien entendu, qu’ils soient français ! – pour élargir son électorat de petits patrons réactionnaires, de commerçants anti-fonctionnaires, d’anciens militaires nostalgiques des guerres coloniales, de catholiques intégristes, elle peut ajouter une nouvelle corde à l’arc de sa démagogie. Le « Tous pourris ! » a toujours été le slogan miracle de l’extrême droite, et il faut dire que les circonstances la servent. Même à supposer que l’affaire Strauss-Kahn ne soit pas capitalisée sur le plan électoral par Marine Le Pen, il n’y a aucune raison que cette fraction de l’électorat qui fait l’aller-retour entre la droite bien à droite de Sarkozy et la droite extrême de Le Pen revienne au secours du président en exercice.

Tout cela n’est cependant qu’épiphénomène électoral dont il est de peu d’intérêt de tenter de deviner comment il se traduira dans les urnes et qui, en 2012, occupera le palais de l’Élysée pour les cinq ans à venir. La politique qui sera menée, elle, est déjà définie non pas en fonction de la personne qui sera installée à l’Élysée, mais par les besoins de la grande bourgeoisie en cette période de crise.

Malgré la méthode Coué utilisée par tous les ministres en commentant les statistiques économiques dès le moindre frémissement à la hausse pour se féliciter du redémarrage de l’économie, la classe capitaliste est toujours aussi peu attirée par des investissements productifs à long terme susceptibles de se traduire par des créations d’emplois.

Ce n’est par l’argent qui lui manque. Au contraire : les profits des entreprises tutoient de nouveau les sommets. Ce qui lui manque, c’est la confiance dans l’avenir de sa propre économie. Les capitaux continuent à aller vers le secteur financier, en particulier aux prêts aux États.

Voilà pourquoi la question de la dette des États est devenue la question primordiale. Les réunions au sommet qui se succèdent lui sont consacrées. La question préoccupe en premier lieu les dirigeants politiques de l’Union européenne, de la zone euro en particulier, tant la « crise de la dette » est susceptible d’affecter l’euro. Derrière leurs conciliabules répétés où se heurtent, ouvertement ou de façon feutrée, les intérêts contradictoires des États, il y a au fond un problème simple.

Depuis le début de la crise financière, les prêts aux États sont devenus le placement privilégié des grands capitaux. Ce n’est certes pas une nouveauté : depuis bien longtemps, les prêts aux États ont toujours joué un rôle majeur dans l’enrichissement de la bourgeoisie en général, et des financiers en particulier. Mais depuis le début de la crise actuelle, cette tendance s’est encore considérablement renforcée. Et pour cause : pour éviter la faillite du système bancaire, tous les États ont vidé leur budget pour venir en aide aux banquiers. Ils ont non seulement dépensé ce qu’ils avaient mais aussi ce qu’ils n’avaient pas. Évidemment, c’est ce système financier qu’ils venaient d’aider qui leur a prêté l’argent pour boucher les trous du budget, moyennant intérêts.

Prêter aux États est aujourd’hui l’eldorado des financiers. Quelle merveilleuse machine ! On n’a même pas besoin d’investir, d’immobiliser des capitaux dans des usines, des machines, d’embaucher des ouvriers, de prendre des risques. On prête simplement de l’argent et on encaisse les intérêts !

C’est tellement intéressant que, lorsqu’un État est en difficulté, comme l’ont été la Grèce il y a un certain temps et plus récemment l’Irlande et le Portugal, milieux politiques internationaux comme milieux financiers exercent une pression sur lui pour qu’il emprunte encore et encore. C’est une vieille loi de l’économie qui vaut pour les États comme pour les individus : plus on est pauvre, plus on est à la merci des usuriers.

Seulement, voilà : encore faut-il que les États puissent payer les intérêts qui sont d’autant plus élevés que les États sont pauvres ! Et qu’ils soient susceptibles de rembourser la dette elle-même ! Les milieux financiers en sont de moins en moins sûrs.

La Grèce, étranglée depuis plus longtemps que les autres, en donne un exemple. Malgré un plan d’austérité drastique imposé par un gouvernement dit socialiste, l’État grec a de plus en plus de mal à faire face aux exigences des créanciers. La seule solution trouvée par les financiers et par les dirigeants des États européens, en contrepartie de nouveaux crédits, est que la politique d’austérité soit encore aggravée et que l’État grec vende tout ce qui, dans le secteur public, peut être assez juteux pour trouver des acheteurs. La dernière trouvaille des milieux financiers est de contraindre l’État grec à vendre pour 50 milliards d’entreprises nationalisées et de licencier un lot supplémentaire d’employés de l’État et du secteur public afin d’être en situation d’honorer au moins les dettes à brève échéance !

Tout le monde sait que, après la Grèce, ce sera le tour du Portugal et de l’Irlande. Les trois pays s’acheminent vers la catastrophe économique. Elle est annoncée également pour l’Espagne. Mais, faut-il le rappeler, dans la liste des États les plus endettés d’Europe, il y a la France…

Ministres comme financiers savent pertinemment qu’en réduisant encore le nombre d’employés du secteur public, qu’en démontant ce qui est rentable dans le service public, ils sont en train de compromettre encore plus l’éventualité d’une reprise. Réduire les effectifs dans l’enseignement, dans la santé, dans les transports publics, ce n’est pas seulement compromettre l’avenir et frapper durement les classes exploitées. C’est aussi réduire le nombre de consommateurs solvables. C’est aussi réduire les recettes de l’État. Le chômage s’est envolé en Grèce, mais aussi au Portugal, en Irlande et en Espagne.

Autant dire que ce qui compte pour les mois qui viennent, ce n’est certainement pas la personnalité de celle ou de celui qui va occuper le palais de l’Élysée. Qui que ce soit, il devra obéir à la loi du capital et imposer à la population, c’est-à-dire en réalité aux classes exploitées, des politiques d’austérité de plus en plus dures.

L’élection présidentielle de 2012 interviendra dans ce contexte. Nous ne savons évidemment pas, et personne ne peut le savoir, si d’ici-là pourra se produire un sursaut de la classe ouvrière, assez puissant pour inquiéter la bourgeoisie et les milieux financiers. L’éternelle comédie du jeu électoral fonctionnera tant qu’il n’y aura pas une explosion sociale, même s’il y a de moins en moins de participants. Pas grand-monde n’a beaucoup d’illusions, même dans l’électorat socialiste, sur la volonté ou les possibilités d’un gouvernement socialiste.

Le principal argument du PS sera « voter pour nous pour se débarrasser de Sarkozy ». Maigre satisfaction quand bien même cela se réaliserait, parce que ce serait alors un président de la République socialiste qui mènerait la politique de Sarkozy.

Plus vraisemblable, dans l’état actuel des choses, c’est que s’accroîtra encore le nombre d’abstentions. Peut-être, aussi, qu’une fraction de l’électorat populaire, déboussolée, ayant perdu tout repère, ajoutera ses voix au milieu réactionnaire, ossature de l’électorat d’extrême droite ?

Il sera difficile de considérer l’élection à venir ne serait-ce que comme un thermomètre fiable pour mesurer les mouvements d’opinion.

Cela fait très longtemps que le Parti communiste ne représente plus les intérêts de la classe ouvrière. Mais avant que les dirigeants successifs du PC démolissent complètement leur parti en l’enchaînant derrière Mitterrand puis Jospin, un accroissement des votes en faveur du PC pouvait encore exprimer une certaine radicalisation de l’électorat populaire du point de vue de l’évolution de son opinion, sinon du point de vue de sa volonté d’agir.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Même si le PC présentait un candidat, le parti n’étant que l’ombre de ce qu’il a été dans le passé, il ne serait plus en situation de capitaliser sur son candidat une opposition à la droite au pouvoir venant de l’électorat ouvrier. Mais, de surcroît, il se prépare manifestement à s’aligner derrière un ersatz de Mitterrand en appelant à voter pour Mélenchon.

Il reste cependant que l’élection présidentielle, avec la possibilité un peu plus large d’avoir accès aux grands moyens d’information, reste une tribune. Autant s’en servir, non pas pour en faire une étape dans une dérisoire politique d’alliance, à visée électorale sinon gouvernementale, entre formations sur la gauche du PS, mais pour affirmer haut et fort une politique correspondant aux intérêts de la classe ouvrière dans une période particulièrement dure pour elle. Autant s’en servir pour montrer la permanence dans ce pays des idées communistes révolutionnaires, fussent-elles incarnées par un courant électoral faible. Cela ne changera rien dans l’immédiat. Ce sera cependant lever un drapeau pour l’avenir.

20 mai 2011


 
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