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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°153 (juillet-août 2013)
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France - L’extrême droite, un danger mortel pour la classe ouvrière

La mort de Clément Méric, ce jeune militant syndicaliste et « antifasciste », sous les coups de skinheads proches des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, a suscité un certain émoi et mis sous les projecteurs ces groupes d’extrême droite aux méthodes de brutes. Ce meurtre aurait pu survenir à d’autres moments dans le passé, mais il a eu un écho particulier parce qu’il s’est produit dans la foulée des manifestations contre le mariage homosexuel organisées par la droite et au cours desquelles des groupes d’extrême droite se sont illustrés par des actions violentes.

Il y a dans ce pays un climat politique propice au renforcement de l’extrême droite. L’aggravation de la crise avec l’envolée du chômage, la déconsidération rapide de la gauche au gouvernement et l’écœurement provoqué par sa politique antiouvrière, le dégoût face aux affaires qui révèlent la corruption et la pourriture de plusieurs ministres ou ex-ministres, le tout dans un contexte où le monde du travail n’intervient pas pour défendre ses intérêts en utilisant sa force collective mais cherche plutôt un sauveur suprême, constituent un terreau fertile pour l’extrême droite.

Au-delà de ces groupuscules, c’est sur le terrain électoral et à plus grande échelle que le Front national progresse, comme l’a montré fin juin le résultat de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot. Mais les deux vont de pair, le renforcement du FN contribuant à conforter ces brutes nostalgiques de Pétain ou de Mussolini.

Des manifestations qui ont permis aux groupes d’extrême droite de s’entraîner

Les manifestations contre la loi Taubira ont réu­ni pendant des mois la droite et l’extrême droite. Elles ont été une sorte de « Mai 68 à l’envers » pour la jeunesse des beaux quartiers. Même si la majorité des manifestants n’avaient rien ou peu à voir avec l’extrême droite et défendaient des « valeurs » réactionnaires concernant la famille et l’adoption, ces manifestations ont servi de terrain d’entraînement à des groupuscules d’obédiences diverses mais tous bien marqués : des catholiques intégristes de Civitas au regroupement appelé le Printemps français, proche d’une autre mouvance intégriste catholique, c’est toute une nébuleuse de groupuscules d’extrême droite qui a profité de ces manifestations pour se déployer en chahutant ministres, députés ou personnalités favorables à cette loi, jusqu’à leur domicile.

En envahissant des permanences de députés, en tentant de marcher vers l’Élysée ou l’Assemblée, en déployant une banderole « Hollande démission » sur les terrasses du siège du PS rue de Solférino, en recherchant systématiquement les heurts avec la police, faisant de leur mise en garde à vue une consécration, ils se sont entraînés à faire le coup de poing et ressortent ainsi renforcés. Ces groupes ont gagné en audace au fil des semaines. Il est significatif que la première égérie du mouvement, la dénommée Frigide Barjot, ait été expulsée physiquement des manifestations sous prétexte qu’elle accepterait une « union civile » entre deux personnes du même sexe, tout en leur refusant le droit au mariage. S’ils n’ont pas hésité à menacer ainsi l’une des leurs, on imagine comment ils sont prêts à traiter leurs opposants politiques. De même, des députés de droite favorables au mariage pour tous, comme l’ex-ministre Chantal Jouanno, ont été pris à partie.

Peser sur la droite pour la radicaliser était un des objectifs affichés de ces groupes, comme le déclarait l’un des cadres du Printemps français : « Il n’existe pas d’autre solution que d’imprimer à ce mouvement une certaine radicalité qui serve aussi d’avertissement à la classe politique de droite. »

Ces manifestations ont été une occasion pour ces activistes aux origines et aux terrains d’action variés, allant de la lutte contre le droit à l’avortement à la défense des « racines européennes », de se côtoyer. Ainsi l’un des dirigeants du Bloc identitaire – un groupe né après la dissolution en 2003 du groupuscule auquel appartenait Maxime Brunerie, auteur d’une tentative de meurtre contre Chirac – déclarait au journal Le Monde : « Nous participons à tout ce qui se fait. Nous sommes en première ligne. On essaye d’être utiles et de donner un coup de main. » Il ajoutait : « Il y a de nouvelles convergences, des prises de conscience. »

Ces manifestations ont finalement permis à ces groupes, habituellement confinés à la marginalité, de se montrer au grand jour, à l’abri derrière les politiciens de la droite classique mais aussi ceux de l’extrême droite qui se veut électoraliste, le Front national représenté dans les manifestations par ses deux députés.

Derrière la démagogie en direction des classes populaires…

Marine Le Pen fut l’absente remarquée de ces manifestations. Depuis qu’elle est à la tête du FN, elle veut lui donner un visage à la fois plus présentable et plus populaire. Elle ne cesse de se démarquer des groupuscules d’extrême droite et exclut régulièrement ceux qui affichent trop ouvertement leur vrai visage, comme ces deux élus du Front national de la région lyonnaise exclus après la diffusion d’une photo où ils faisaient le salut hitlérien. Elle a immédiatement condamné le meurtre de Clément Méric avec des trémolos dans la voix. Quant à la démagogie en direction des classes populaires, elle la mit en pratique dès la campagne de la présidentielle en 2012, où des militants du FN distribuèrent des tracts aux portes des usines, se présentèrent en « amis des travailleurs », parlant de leurs petits salaires. Cette année le slogan du 1er mai frontiste était « le peuple d’abord » et non plus comme par le passé « les Français d’abord ».

Ces discours en direction des classes populaires ont un objectif évident : obtenir leurs voix lors des élections. S’il veut augmenter son poids électoral, avoir un groupe parlementaire, gagner des municipalités, sans même parler d’arriver au pouvoir, le FN doit élargir sa base électorale. Il n’y a pas besoin de calculette pour comprendre que l’électorat traditionnel du FN, les nostalgiques de la guerre d’Algérie et de l’OAS, les catholiques intégristes défenseurs de la famille, les « identitaires » admirateurs de Hitler ou Mussolini, ou encore ces petits patrons ou commerçants haineux contre l’État parce qu’ils payent toujours trop de charges selon eux, aigris contre les fonctionnaires qui ne travaillent jamais assez à leur goût, ne suffit pas. Et c’est du côté des milieux populaires frappés par la crise et déboussolés par la politique de la gauche que Le Pen fille espère trouver des voix supplémentaires.

Les deux députés du FN ont par exemple voté contre la loi dite de « sécurisation du travail », cette loi rédigée par le Medef, validée par la CFDT et votée par les députés du PS. Le FN l’a qualifiée comme étant une « loi de régression sociale », allant jusqu’à écrire qu’elle allait « détricoter le droit du travail en abaissant les salaires et les heures payées en cas de difficulté ». Évidemment, Le Pen prenait soin d’épingler « les multinationales qui pourront exercer un chantage permanent à l’emploi » plutôt que les PME « pour qui rien n’est prévu dans cette loi ».

Marine Le Pen et certains conseillers régionaux du FN, ceux qui sont élus dans les régions ouvrières ravagées par le chômage, dans le Nord, en Picardie, en Lorraine, ne ratent jamais une occasion de dénoncer les fermetures d’usines et les suppressions d’emplois. À propos de Florange et du renoncement de Hollande et Ayrault à nationaliser le site d’ArcelorMittal, le FN revendiquait « la nationalisation du site, même temporaire » ajoutant aussitôt : « Notre redressement industriel exige la mise en place d’un protectionnisme intelligent. » Car lorsque le FN s’adresse aux classes populaires, il conserve toujours un relent xénophobe et chacune de ses déclarations sème la division parmi les travailleurs et empeste le racisme. Les emplois ou les logements que revendique Marine Le Pen pour les gens modestes, c’est toujours sous réserve qu’ils soient français. Elle s’oppose à la baisse des allocations familiales pour les Français, mais veut les supprimer pour les travailleurs immigrés !

… la perspective politique du FN : un régime autoritaire et antiouvrier

Car derrière son visage « relooké », le FN n’a changé ni de nature ni de politique. Il ratisse large et fait le grand écart entre les milieux populaires qu’il veut attirer et les milieux de la droite réactionnaire traditionnelle qu’il ne veut pas perdre. C’est le propre des démagogues d’adapter leurs discours aux divers publics qu’ils visent. Dans l’opposition depuis son origine, loin des ministères comme des exécutifs régionaux ou municipaux, le principal argument du FN pour séduire les électeurs des classes populaires c’est « on ne les a jamais essayés » et « ils n’ont jamais été au gouvernement ».

Le FN est aujourd’hui un parti parlementaire, plus à droite que l’UMP, mais qui reste sur le terrain électoral et qui aspire, à un niveau ou à un autre, à participer au pouvoir, dans le cadre des institutions politiques et étatiques actuelles. Marine Le Pen met en avant des candidats bien propres sur eux, plutôt jeunes et bon chic-bon genre. Étienne Bousquet-Cassagne, le candidat du FN à la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, l’ex-circonscription de Cahuzac, est un étudiant de 23 ans, fils d’un petit notable, le président de la chambre d’agriculture du département. Sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, élue députée du Vaucluse en juin 2012, est une étudiante en droit de 23 ans. Certains cadres du FN sont des politiciens classiques, hauts fonctionnaires formés à l’ENA ou HEC, comme Florian Philippot et quelques autres. Marine Le Pen se vante d’avoir attiré des personnalités installées dans la société, comme l’avocat Gilbert Collard ou le journaliste Robert Ménard qui conduira une liste soutenue par le FN à Béziers en 2014.

Mais d’autres sont issus de groupes dont les références explicites sont les régimes de Pétain, Mussolini voire même celui de Hitler. La presse a révélé que l’homme qui a ouvert un compte en Suisse pour Cahuzac, Philippe Péninque, est un ancien du GUD, devenu avocat d’affaires et toujours très proche de Marine Le Pen. Le Groupe union défense (GUD) est né de la reconstitution d’Occident dissous en 1968. Actif dans les années 1970 où il faisait le coup de poing contre l’extrême gauche, en sommeil pendant longtemps, ce groupe s’est réactivé ces dernières années.

Fin mai, après le suicide spectaculaire dans la cathédrale de Paris de Dominique Venner, un théoricien de l’extrême droite, ancien de l’OAS, incarcéré entre 1958 et 1963, les Le Pen père et fille n’ont pas pu s’empêcher de lui rendre un vibrant hommage. Jean-Marie Le Pen, cet ex-parachutiste de l’armée française, tortionnaire pendant la guerre d’Algérie, lui-même ancien pilier de l’extrême droite fascisante, n’oublie pas ses amis de jeunesse….

Certains cadres du FN ne cachent pas leurs idées et piaffent de pouvoir utiliser des méthodes plus musclées. Si Marine Le Pen exclut ceux qui affichent trop ouvertement leur vrai visage, ce n’est pas par incompatibilité d’idées (elle connaît a priori leurs idées dès leur adhésion au FN) mais parce qu’ils anticipent trop sur les réels objectifs du FN.

Le cas des deux élus frontistes de la région lyonnaise exclus en 2011 est éloquent.

L’un, Alexandre Gabriac, très proche de Bruno Gollnisch qui continue de le défendre publiquement, est toujours conseiller régional et sévit à la tête du groupuscule intitulé Jeunesses nationalistes dont le modèle est ouvertement Mussolini. L’autre, Yvan Benedetti, élu conseiller municipal à Vénissieux sur la liste FN, dirige L’Œuvre française, un groupe qui se revendique de Pétain. Ces deux groupes, associés au GUD local – à peine quelques dizaines de militants au total – ont organisé des actions contre les permanences lyonnaises du PCF et du PS. Depuis deux ans, ils sont impliqués dans diverses agressions contre des militants de gauche, des couples « mixtes », des incursions dans des réunions publiques comme celle du Réseau éducation sans frontières (RESF), y compris dans d’autres régions. Certains ont été mis en examen et condamnés pour leurs actes. Gabriac et Benedetti eux-mêmes ont été mis en garde à vue plusieurs fois.

Ces deux individus, exclus du Front national, bénéficient toujours d’amitiés et de complicités à l’intérieur. Les succès potentiels du FN peuvent conforter leurs groupes, actuellement microscopiques, ne serait-ce qu’en leur fournissant un milieu plus réceptif, peut-être quelques recrues. Ils n’ont sans doute que mépris pour la ligne légaliste et parlementaire choisie par Marine Le Pen et pour ses ambitions gouvernementales, mais ils peuvent profiter des succès de celle-ci. Ils montrent qu’existent les éléments humains pour encadrer, si la situation sociale et politique venait à changer, de futures troupes prêtes à s’en prendre physiquement à leurs adversaires.

De leur côté, les dirigeants du FN peuvent maintenir durablement ce genre d’individus en dehors du FN. C’est une affaire de situation politique. Il y a une grande différence entre des groupuscules de crânes rasés prêts à cogner des opposants politiques, des homosexuels ou des étrangers au hasard des rencontres nocturnes, et un parti qui constitue des milices plus ou moins paramilitaires pour les envoyer détruire des campements de Roms, passer à tabac des travailleurs étrangers ou des travailleurs en grève.

Cette différence, c’est l’existence ou non d’une base sociale pour l’extrême droite. Le fascisme est un fait social, c’est l’expression d’une lutte de classes poussée au plus loin. La multiplication de bandes armées décidées à imposer leur loi à la population et à terroriser ceux qui résistent est le produit d’une situation politique dans laquelle les classes sociales s’affrontent. En 1933 en Allemagne, les SA ont pu recruter des milliers de petits bourgeois ruinés par la crise, désespérés par l’impasse de leur situation. Ils se sentaient menacés par la puissance collective des travailleurs qui avaient failli arracher le pouvoir à la bourgeoisie moins de quinze ans plus tôt et qui étaient encore organisés dans des partis puissants, disposant eux-mêmes de milices. La bourgeoisie avait en outre épuisé toutes les autres solutions politiques qui lui permettraient de désarmer durablement les travailleurs pour pouvoir préparer la guerre.

En France, nous n’en sommes absolument pas là. C’est pourquoi parler de fascisme à propos des brutes à croix gammées qui ont tué Clément Méric et répéter qu’il faut « reprendre la rue aux fascistes » est simplement ridicule, quand bien même ceux qui composent les groupuscules d’extrême droite sont les prototypes des éléments humains des troupes fascistes et, peut-être, leurs futurs cadres. Non seulement il n’y a pas de hordes fascistes dans les rues mais, en plus, celles-ci n’étaient pas précédemment occupées par les travailleurs mobilisés !

Pour autant, tout en étant loin du fascisme, la progression parallèle du FN et des idées nationalistes, racistes et xénophobes est un danger pour les travailleurs comme pour toute la société. Avec la crise, la situation peut changer vite. Il existe tout près d’ici, en Europe, des partis d’extrême droite qui attaquent déjà physiquement certaines catégories de travailleurs. En Grèce, le parti Aube dorée traque les travailleurs étrangers, les terrorise pour qu’ils quittent le pays. Il organise des descentes dans des marchés pour vérifier quel commerçant est bien en règle, et lequel est étranger sans patente. C’est cette ambiance qui explique qu’un propriétaire grec de champs de fraises ait tiré sur des ouvriers agricoles originaires du Bangladesh qui avaient le tort de faire grève pour réclamer leur paie non versée ! En Hongrie, le Jobbik fait défiler sa milice paramilitaire, la Garde hongroise. Le Jobbik attaque physiquement les Roms dans l’indifférence et avec la complicité de la police. Mais les Roms ne sont pas les seules victimes de ces bandes : les travailleurs qui font grève et s’organisent pour défendre leurs revendications sont aussi visés. Dans aucun de ces pays, ces partis d’extrême droite radicaux ne sont au pouvoir. Mais même hors du gouvernement, ils pèsent fortement sur la vie politique. En Hongrie le Jobbik n’est pas au gouvernement mais Victor Orban et son parti, le Fidesz, ont modifié la Constitution pour y inscrire le caractère ethnique de la Hongrie et surtout pour réduire le droit de grève. Et le gouvernement Orban laisse les groupes violents d’extrême droite agir en toute impunité. [1]

C’est pourquoi les succès et la progression du FN, même sur le strict terrain électoral, même s’il continue d’exclure les nostalgiques du fascisme et se démarque de leurs actes, représentent un danger pour les travailleurs. Ceux qui, dans les milieux populaires, sont inconscients et déboussolés par la gauche au point de voter pour le FN doivent savoir qu’ils apporteront leur voix à un parti qui veut mettre les travailleurs au pas. Derrière les sourires de façade, il y a la matraque ou les coups de poing pour leur faire avaler des sacrifices. En dressant les travailleurs les uns contre les autres, en opposant les Français aux étrangers, les musulmans à tous les autres, Le Pen prépare le terrain à des gouvernements antiouvriers et renforce tous ceux qui rêvent de soumettre les travailleurs.

S’en prendre physiquement aux immigrés, aux fractions les plus vulnérables des travailleurs, c’est donner l’habitude de mettre au pas, à coups de trique, les récalcitrants. Et les récalcitrants, ce seront les chômeurs « qui profitent du système » car ils refusent d’accepter un travail bien moins payé et bien moins qualifié que celui qu’ils ont perdu, ce seront les travailleurs qui feront grève contre telle ou telle dégradation de leurs conditions de travail exigée par leur patron sous le prétexte de la crise.

Dans cette période de crise, la bourgeoisie veut baisser les salaires et intensifier l’exploitation. C’est déjà la politique exigée par le Medef, menée par Hollande et les députés du PS après l’avoir été par Sarkozy et ceux de l’UMP. Pour le moment, les pressions sur les travailleurs ou les syndicats qui résistent au chantage patronal sont surtout morales. Pour le moment la bourgeoisie, dans sa grande majorité, accepte les syndicats, d’autant plus que les directions confédérales, en cautionnant l’ineptie du « dialogue social », voire en signant des accords qui vont dans le sens du grand patronat, permettent à la bourgeoisie d’aggraver la condition ouvrière sans heurts majeurs.

Mais, avec l’aggravation de la crise, s’aggravera inévitablement la lutte de classe menée par la bourgeoisie. Les paroles doucereuses des confédérations syndicales suffiront de moins en moins pour faire passer la politique voulue par le grand patronat. Elles pourront être alors utilement complé­tées par les matraques des bandes d’extrême droite. Quelle que soit l’attitude des directions syndicales, les patrons toléreront de moins en moins les militants syndicaux à la base. Et les syndicalistes, les militants ouvriers, quelles que soient leurs orientations politiques, seront dans le collimateur de ces bandes d’extrême droite.

La droite prétend combattre l’extrême droite… en reprenant ses idées

La droite, quant à elle, prétend combattre le Front national… tout en reprenant ses idées. Il y a longtemps que les frontières sont poreuses entre l’UMP et le FN. En 2007, Sarkozy avait réussi à siphonner une partie de l’électorat de Le Pen. En 2012, parce que la situation économique s’était aggravée, le FN a récupéré une partie de l’électorat d’une droite qui était au gouvernement. Durant la campagne de 2012, l’UMP et Sarkozy n’avaient pourtant pas ménagé les œillades à l’extrême droite pour tenter de conserver ces électeurs. Et certains courants de l’UMP n’ont pas grand-chose à envier au FN. Celui qui s’intitule la Droite forte, arrivé en tête lors du dernier congrès de l’UMP et dont le porte-parole est Guillaume Peltier, un jeune arriviste venu de chez de Villiers après avoir milité au Front national puis au MNR de Bruno Mégret, réclame par exemple « une charte des musulmans de France » ou encore « l’interdiction du droit de grève pour les enseignants ». Cette proximité politique entre le FN et l’UMP a été illustrée dans les manifestations contre le mariage homosexuel, où l’on a pu voir, bras dessus, bras dessous, le député FN Gilbert Collard, l’ancien président UMP de l’Assemblée nationale, Patrick Ollier, ou Christine Boutin.

Ces multiples passerelles entre l’UMP et le FN illustrent ce qu’ont de choquant – et de dérisoire – les appels systématiques de la direction du PS à voter pour des candidats de l’UMP au nom d’un « front républicain » quand leur propre candidat est éliminé au 1er tour. C’est ce qui est arrivé lors des dernières élections législatives partielles de Beauvais dans l’Oise et plus récemment à Villeneuve-sur-Lot. Dans les deux cas, le candidat du FN a fortement progressé entre les deux tours, celui du Lot-et-Garonne doublant son score, passé de 7 500 (26 %) à 15 000 voix (46 %), lui permettant d’affirmer, non sans fondement : « Ma défaite a un goût de victoire ! »

Faire croire aux électeurs de gauche qu’il y a une frontière étanche entre l’UMP et le FN non seulement est un mensonge mais contribue à faire passer celui-ci pour un parti différent, en dehors du système « ripoublicain », selon l’expression du candidat du FN à Villeneuve-sur-Lot, un parti qui dérangerait le personnel politique en place et, par contrecoup, pourrait mieux représenter les classes populaires. Et c’est surtout accréditer l’idée que, si le Front national représente un danger potentiel, la meilleure façon de se prémunir de ce danger c’est l’entente électorale des partis qui ont chacun de leur côté une responsabilité écrasante dans sa montée.

Les responsabilités écrasantes de la gauche gouvernementale

La première responsabilité fondamentale de la gauche au pouvoir, c’est d’avoir écœuré les travailleurs, de les avoir trompés en menant la politique exigée par la bourgeoisie. Depuis trente ans, au fil de leurs passages au pouvoir, le PS et le PC se sont discrédités dans les quartiers populaires et dans les entreprises. Ils ont découragé nombre de leurs militants, en particulier au PCF ou à la CGT, qui avaient de l’influence autour d’eux. Ils ont discrédité jusqu’à l’idée que la classe des travailleurs a des intérêts inconciliables avec la classe des possédants. La confusion que les partis de gauche ont semée dans la classe ouvrière explique qu’une Marine Le Pen puisse apparaître aux yeux d’une fraction des travailleurs comme favorable à leurs intérêts.

La gauche apporte encore sa petite musique à ce climat quand elle reprend les idées nationalistes, fonds de commerce de l’extrême droite. Elle véhicule ces idées patriotiques parfois jusqu’à la nausée. Quelle différence entre « le protectionnisme intelligent » de Le Pen, le « protectionnisme raisonné » de Montebourg, ou « le protectionnisme solidaire » de Mélenchon ?

Quand la moitié des députés du PS expliquent que Merkel et l’Allemagne sont responsables de l’austérité imposée à tous les peuples d’Europe, ils obscurcissent les consciences en offrant un bouc émissaire en pâture aux travailleurs. Comme si l’austérité n’était pas mise en musique par les gouvernements de chaque pays, quelle que soit leur étiquette politique ! Accuser l’Allemagne revient à dédouaner les patrons bien français de leurs responsabilités. Accuser l’Allemagne, c’est encore une autre façon d’accuser l’euro de tous les maux. Et finalement, cela revient à servir la soupe à l’extrême droite en reprenant sa rhétorique.

Quand Hollande renonce à donner le droit de vote aux étrangers non européens aux élections locales, malgré ses promesses, il renforce l’extrême droite. Quand Valls, ministre de l’intérieur, déclare : « Les Roms des campements ne souhaitent pas s’intégrer en France », il prépare verbalement le terrain à ceux qui veulent s’en prendre physiquement aux étrangers. Et quand sa police organise en plein Paris, comme le 6 juin dernier, une vaste rafle contre les étrangers, à la recherche de sans-papiers, et poursuit les expulsions au même rythme que Sarkozy, il contribue à la banalisation des idées d’extrême droite. Autant dire qu’on ne peut pas compter sur le gouvernement de gauche pour enrayer le développement de l’extrême droite !

Le Front de gauche, de son côté, se veut le meilleur adversaire du Front national. L’an dernier, Mélenchon a essayé de transformer, lors de l’élection présidentielle puis lors de l’élection législative dans la circonscription de Hénin-Beaumont, la lutte contre le FN en un combat singulier contre Marine Le Pen. Le jour même de l’assassinat de Clément Méric, le Parti de gauche s’est précipité pour être le premier à organiser un rassemblement de protestation, irritant à juste titre les militants du groupe Action antifasciste Paris-banlieue auquel appartenait Clément Méric. Mais, parce qu’il aspire à participer à un gouvernement qui gérera comme le PS les affaires de la bourgeoisie, le Front de gauche ne peut en rien être un rempart contre l’extrême droite.

S’opposer à la menace de l’extrême droite, au nom de la lutte de classe

Le développement des idées du FN n’est pas inéluctable. Mais, pour l’empêcher, il faut que notre classe se batte, défende ses intérêts, oppose la lutte de classe au nationalisme, la solidarité des opprimés au patriotisme économique. Les travailleurs doivent opposer leurs propres solutions politiques à l’impasse et à la barbarie dans lesquelles l’économie capitaliste conduit toute la société. C’est la seule façon efficace de combattre l’extrême droite.

La montée de ces idées et le poids grandissant du Front national inquiètent de plus en plus de militants de gauche, qui cherchent des moyens de les enrayer. Leur inquiétude est légitime. Mais on ne fera pas reculer ces idées avec des « fronts républicains » qui déguisent des politiciens de l’UMP, pas moins réactionnaires que ceux du FN, en remparts contre l’extrême droite. Il ne suffira pas de réclamer à Hollande ou à Valls, dont la police continue de traquer les Roms et les sans-papiers, la dissolution des groupes violents d’extrême droite ou la fermeture de leurs locaux. Le gouvernement le fera peut-être, mais les groupes se reconstitueront aussitôt en se renforçant. Il ne suffira pas de réclamer « la fin des complaisances avec les groupuscules fascistes et leurs leaders », comme le demandent certains « collectifs antifascistes ». Si à l’heure actuelle les appareils judiciaire, policier ou militaire ne sont pas gangrenés par l’extrême droite, tous les exemples, dans tous les pays, de l’Allemagne des années 1930 à la Hongrie ou la Grèce actuelles en passant par la France de la guerre d’Algérie et de l’OAS, montrent qu’en cas de développement de l’extrême droite les corps de la police, de la justice ou de l’armée sont les plus sensibles à ses progrès et ses idées. La participation, rapportée par la presse, aux manifestations contre le mariage pour tous de Benoît Puga, chef d’état-major particulier du président de la République, de Pierre de Villiers, major général des armées, ou encore de Bruno Dary, général cinq étoiles à la retraite et ancien gouverneur militaire de Paris, tous trois officiers de haut rang que l’on découvre liés aux intégristes catholiques, vient opportunément nous le rappeler.

Il ne suffira pas non plus d’organiser des manifestations réclamant « l’unité contre le fascisme et l’extrême droite ». Manifester son émotion et sa colère après le meurtre d’un militant, comme ce fut le cas le 6 juin dans plusieurs villes, est bien normal. S’unir pour se défendre collectivement, y compris physiquement en constituant des groupes de défense communs ou un service d’ordre, en cas de menaces ou d’agressions par l’extrême droite de militants, de locaux ou d’activités publiques de n’importe quelle organisation ouvrière ou de gauche, malgré la profondeur de nos divergences politiques, se posera peut-être très rapidement. Les militants d’extrême droite sont des ennemis mortels pour les travailleurs et nous devrons peut-être demain nous battre, matraque à la main, pour défendre notre droit à faire grève, à nous organiser ou tout simplement à nous exprimer.

Mais croire, ou laisser croire, que la lutte contre la montée de l’extrême droite consiste à multiplier les manifestations unitaires entre partis et organisations, et dont les appels sont signés sans états d’âme par le Parti socialiste ou Europe écologie-les Verts qui, au pouvoir, entretiennent le terreau sur lequel prospère l’extrême droite, c’est au mieux de la naïveté, au pire une tromperie délibérée. Les manifestations organisées en France par la SFIO, le PCF ou la CGT après l’offensive des ligues d’extrême droite contre le Parlement, le 6 février 1934, avaient regroupé des centaines de milliers de travailleurs. Mais ce ne sont pas ces manifestations qui ont, provisoirement, enrayé la montée de l’extrême droite, c’est la grève générale et l’intervention de la classe ouvrière sur la scène politique, avec sa puissance collective, en mai et juin 1936.

Face à la crise qui s’approfondit, face aux coups portés par les gouvernements qui se succèdent, face à la progression des idées réactionnaires que cela induit, les révolutionnaires doivent au contraire se démarquer politiquement le plus clairement possible de tous les partis qui défendent la bourgeoisie et son système. Ils doivent proposer une politique de classe aux travailleurs. La poussée à droite de la société ne pourra être enrayée que lorsque la classe ouvrière ripostera sur son terrain, lorsqu’elle décidera de rendre les coups. En luttant contre les licenciements, en défendant ses droits, en se fixant pour objectif le contrôle des comptes des entreprises, les travailleurs prendront confiance dans leurs capacités, découvriront qui sont leurs adversaires et leurs faux amis. Ils feront eux-mêmes de la politique, offriront eux-mêmes leurs solutions à toute la société. La force des travailleurs est intacte et cette riposte peut venir sans prévenir, provoquée par telle ou telle mesure de trop prise par la bourgeoisie dans cette période de crise.

Le déclenchement de cette riposte ne dépend pas des révolutionnaires. Ce qui dépend d’eux par contre, c’est la politique que les révolutionnaires sont capables de proposer aux travailleurs en lutte, ce sont les perspectives qu’ils leur offrent.

24 juin 2013

[1Voir l’article : « Hongrie - La spirale infernale de la surenchère nationaliste », Lutte de classe, n°152, mai-juin 2013.


 
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