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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°135 (avril 2011)
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France - Le Front national à la manœuvre pour tenter d’élargir son électorat vers les classes populaires

Le Front national, qui avait perdu une partie de son électorat au moment de l’élection de Sarkozy en 2007, semble revenir à ses scores du début des années 2000. Cette évolution est due en grande partie au va-et-vient d’une frange de l’électorat entre l’UMP et le FN : l’électorat réactionnaire, xénophobe et antiouvrier, nombreux dans ce pays, oscille suivant les circonstances entre le vote pour la droite classique et le vote pour la droite extrême. Sarkozy a su capter cet électorat en 2007, avec ses discours réactionnaires sur la valeur du travail et contre la « fainéantise »… Il est en train de le reperdre.

Des résultats pour l’instant difficiles à interpréter

Les sondages qui, début mars, donnaient Marine Le Pen gagnante du premier tour de la présidentielle dans tous les cas de figure, et les commentaires des journalistes à la recherche de sensationnel, n’ont qu’une valeur très relative. Quant aux résultats des cantonales, ils ne reflètent un progrès de l’influence du Front national – en particulier par rapport aux cantonales précédentes – qu’en pourcentage. Le résultat le plus significatif des cantonales de 2011 est le chiffre record de l’abstention, expression de la désaffection, sinon du dégoût, de la majorité de l’électorat à l’égard du jeu politique.

Les scores du Front national ne sont nullement le « raz-de-marée » ni la « percée historique » que la presse toujours avide de sensationnalisme se complaît à décrire. Ils représentent certes un succès politique pour le parti d’extrême droite : ne serait-ce que, alors que les règles électorales ont été durcies puisqu’il faut à présent obtenir 12,5 % et non plus 10 % des inscrits pour se maintenir au second tour, parce que le FN s’est qualifié pour le second tour dans quelque 400 cantons, contre 276 en 2004.

Certes, les scores les plus élevés du FN ont été réalisés dans certains des cantons ouvriers du pays : Nord, Pas-de-Calais, Picardie, Doubs, etc. Mais comment tirer des enseignements précis de ces chiffres, quand on sait qu’en Alsace par exemple, dans les quartiers pauvres de Strasbourg, le FN atteint certes des scores de 28 à 30 % et plus…. mais dans des bureaux où l’abstention atteint parfois les 82 % ?

Nouvelle démagogie sociale

L’ électorat traditionnel d’extrême droite est fait de dizaines ou de centaines de milliers de petits bourgeois hargneux – commerçants, patrons de café, petits patrons, policiers, militaires en retraite ou pas, calotins traditionnalistes de tout poil – qui vouent une haine indifférenciée à tout ce que les réactionnaires du passé appelaient « l’anti-France » – syndicalistes, communistes, Noirs, Maghrébins, fonctionnaires, chômeurs, jeunes, etc. Le FN reste particulièrement implanté électoralement dans ces milieux. Par exemple lors des dernières cantonales, dans un bureau de vote de Rosny-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, dont dépend une importante caserne de gendarmerie, le FN a dépassé les 45 %. Plus parlant encore : dans un bureau de vote de Versailles, sur le plateau de Satory, où tous les inscrits sont des militaires et leurs familles, le parti de Marine Le Pen obtient 52,94 % !

Si elle est importante, dans un pays comme la France, cette frange réactionnaire de l’électorat ne permet néanmoins pas de dépasser un certain score aux élections. Si le FN veut réellement peser sur la vie politique, plus qu’il ne l’a fait jusqu’à maintenant, il doit trouver une base électorale plus large, en allant chercher des voix dans les milieux populaires, voire dans des milieux qui votent traditionnellement à gauche. C’est ce qui explique sans doute le très ostensible virage opéré dans la démagogie du Front national.

Cette politique a été testée dans le Nord, à Hénin-Beaumont, autour de la personne de Marine Le Pen, depuis 2007. La commune ouvrière d’Hénin-Beaumont, dans l’ancien bassin minier, était un terrain d’expérimentation idéal pour le Front national : décimée par le chômage et la pauvreté, Hénin-Beaumont a de plus été marquée par des scandales politico-financiers à répétition, qui ont fini par conduire le maire socialiste Gérard Dalongeville en prison, en 2009. Marine Le Pen, cette grande bourgeoise de Saint-Cloud, fille de millionnaire, qui a baptisé ses trois enfants à l’église catholique intégriste parisienne de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a réussi à s’y faire passer pour une défenseuse des ouvriers, des pauvres et de la moralité en politique. Elle obtint, en 2009, 39,34 % des suffrages au premier tour des municipales, et 47,62 % au second tour.

Fort de ce succès, le Front national a alors entrepris une opération plus générale de séduction vis-à-vis des travailleurs. Oh, bien sûr, les vieux thèmes du Front national sont toujours là : la dénonciation haineuse des immigrés et aujourd’hui de l’islam, le discours sécuritaire, le nationalisme hystérique… Mais s’y sont ajoutées de nouvelles thématiques : Marine Le Pen se dit aujourd’hui ennemie de « l’utralibéralisme », elle s’en prend verbalement aux grands patrons et aux banquiers, elle dénonce « les profits honteux du CAC 40 », fustige les bas salaires et les suppressions de postes dans la Fonction publique. Si l’immigration est toujours dénoncée, c’est sur un ton légèrement différent : Marine Le Pen explique aujourd’hui que l’immigration est « organisée par les patrons du CAC 40 pour peser à la baisse sur les salaires des ouvriers français ». Les fonctionnaires, longtemps désignés par le FN comme des « fainéants » responsables de tous les maux du pays, sont à présent courtisés : dans une lettre et une vidéo adressées aux fonctionnaires et disponibles sur le site de ce parti, Marine Le Pen dit vouloir dissiper le « malentendu » existant entre les fonctionnaires et le Front national : voilà celui-ci devenu l’ami et le défenseur de la Fonction publique mise à mal par le gouvernement ! « Le réseau local de l’État n’est plus que l’ombre de lui-même. […] L’école est saignée à blanc […], l’hôpital public est exsangue, et nombre de professionnels de santé s’alarment des conditions de travail et d’accueil des patients. » Il n’est pas jusqu’aux privatisations qui ne soient montrées du doigt par le FN, il est vrai dans son insupportable style patriotico-lyrique : « Comment ne pas évoquer ce qui serre le cœur de tous les Français : la grande braderie de notre patrimoine national […]. La cession au secteur privé de nos trésors nationaux constitue un crime impardonnable contre le peuple de France. »

Le programme du FN a été soigneusement édulcoré de tout ce qui pouvait apparaître comme favorable aux riches. Pour être remplacé par… rien, à l’heure actuelle, puisque sur le site du FN le programme économique et social est inaccessible, ne portant que la mention : « cette partie du programme est en cours de réactualisation, merci de revenir dans quelques jours. » Il y a encore quelques mois, on y trouvait par exemple la proposition de plafonner l’impôt sur le revenu à 20 % des revenus, une sorte de super-bouclier fiscal. Ou encore celle d’en finir avec la durée légale hebdomadaire du travail ou l’âge légal de la retraite. Tout cela a été discrètement relégué aux oubliettes, permettant à Marine Le Pen d’affirmer avec aplomb qu’elle est favorable aux 35 heures ou au maintien de la retraite à 60 ans.

Dans la même veine, le FN mène une campagne pour s’attirer les sympathies des militants syndicaux, y compris ceux de la CGT, que Le Pen père a pourtant si souvent fustigée comme « crypto-soviétique ». Peu après qu’un militant de la CGT, Fabien Engelmann, eut annoncé qu’il serait candidat du FN aux cantonales, et que la CGT eut engagé, tout à fait légitimement, une procédure d’exclusion à son encontre, Bernard Thibault adressait aux différentes fédérations de son syndicat une lettre où il encourageait les militants à ne pas tolérer la présence de militants frontistes dans leurs rangs. La réponse du FN à cette lettre est instructive. Dans un communiqué d’une vingtaine de lignes où sont utilisés six fois les mots de « travailleurs » ou de « monde du travail », le FN écrit notamment : « Que monsieur Thibault se rassure, le Front national ne s’inscrit en aucune manière dans une quelconque démarche »d’entrisme". Il se trouve simplement que, de façon logique, son projet économique et social de défense et de protection des travailleurs attire un nombre croissant de Français du privé et du public, y compris au sein de la CGT. Bernard Thibault ne peut supporter que plus d’un tiers des ouvriers et des employés se tournent vers la candidature de Marine Le Pen selon les derniers sondages… À force de fréquenter les cocktails mondains, les allées du pouvoir, et de succomber à ses tentations, Bernard Thibault a perdu tout contact avec la réalité des travailleurs. »

Tout cela n’est bien sûr que de la poudre aux yeux. À la moindre occasion, le naturel reprend le dessus. De façon ridicule, comme lors du débat télévisé entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, où la première reprocha au second… de défendre ceux qui ont guillotiné Louis XVI ; ou de manière plus sérieuse, comme lors du mouvement sur les retraites de l’automne 2010, pendant lequel Marine Le Pen, tout en rompant avec la position traditionnelle du FN et en réclamant le maintien de la retraite à soixante ans, déclarait : « Ensemble, gouvernement et syndicats jettent la France dans le chaos. Voilà des semaines que la France s’installe dans le chaos, entre grève, manifestations et blocus. »

Reste que ce n’est pas la tonalité qui domine, depuis plusieurs mois. Et le discours social du FN semble porter, si l’on en croit un certain nombre de réactions entendues ou rapportées par la presse : il est peu probable qu’il y a dix ans encore on eût pu lire dans Le Monde le témoignage d’un « cégétiste » affirmant : « Je vote FN pour le social, pour la défense de la Sécurité sociale. Pas sur les immigrés. »

Un parti de démagogues, un programme à géométrie variable

Il y a donc eu une certaine évolution depuis la fondation du « Front national pour l’union française », en octobre1972. Celui qui s’autoproclame aujourd’hui, bien prétentieusement, « premier parti ouvrier de France » était, à l’origine, un ramassis de vieux vichystes sur le retour, de royalistes attardés, de quelques jeunes nazillons issus de mouvements étudiants, avec à sa tête une figure de proue en la personne de Jean-Marie Le Pen, ancien parachutiste et tortionnaire pendant la guerre d’Algérie, reconverti dans la gestion d’une maison d’édition de chants nazis.

À la présidentielle de 1974, Le Pen obtint 0,75 % des voix. Et en 1980, le Front national annonçait 270 adhérents.

C’est peu de temps après l’arrivée de Mitterrand au pouvoir que le FN entama son ascension électorale. Si ses scores nationaux restèrent d’abord modestes, les premières percées eurent lieu notamment aux élections municipales de 1983 à Dreux et dans le 20e arrondissement de Paris. Ce fut en juin 1984, aux élections européennes, que le Front national confirma sa percée, cette fois au niveau national, en obtenant 10,95 % des suffrages – soit plus de deux millions d’électeurs.

À partir de là, le parti de Le Pen s’est maintenu presque constamment au-dessus des 10 %, dans toutes les élections. En 1986, à la suite de l’introduction d’une dose de proportionnelle aux élections législatives, il obtint 35 députés, avec des scores dépassant déjà les 20 % dans les Bouches-du-Rhône ou les Alpes-Maritimes et les 10 % dans le Nord, l’Oise, la Seine-Saint-Denis ou le Val-de-Marne.

Si les fondamentaux du FN – c’est-à-dire le nationalisme et la démagogie anti-immigrés – sont restés les mêmes depuis sa fondation, le reste du programme du parti a très largement varié, en fonction des vents dominants et des possibilités électorales. Bien loin des discours d’une Marine Le Pen, qui pose aujourd’hui à la championne de l’antilibéralisme et prétend regretter les privatisations, le FN écrivait en 1986 dans son programme : « Ce n’est pas à l’État de gérer notre économie. […] Pour entreprendre cette véritable révolution libérale, il faut désétatiser l’économie, valoriser l’entreprise et le profit. » Il s’agissait alors de supprimer l’impôt sur les plus-values et l’impôt sur la fortune, de privatiser EDF et La Poste, et de diminuer (« de 200 000 ») le nombre de fonctionnaires. Et tout le programme de Le Pen tenait dans cette formule dégoulinante de mépris, et surtout très stupide : « Lorsque les travailleurs liront les journaux économiques plutôt que les journaux de courses, quand ils joueront leur chance à la Bourse au lieu de confier leurs économies au Loto, […] alors sera enterrée la lutte des classes et rétablie la véritable solidarité nationale. »

Ce discours était bon pour les années quatre-vingt, époque où le FN visait essentiellement le milieu des petits patrons et petits commerçants. Opération réussie : à l’élection présidentielle de 1988, le FN arriva largement en tête dans cette catégorie. C’est ensuite, au début des années quatre-vingt-dix, que le parti d’extrême droite, très largement aidé, nous y reviendrons, par les passages de la gauche au pouvoir et ses innombrables trahisons des espoirs et des intérêts des travailleurs, commença à mordre sur l’électorat ouvrier. Au soir du premier tour de 2002, pour donner le ton de sa campagne pour le second, Le Pen lançait à la télévision : « N’ayez pas peur de rêver, vous les petits, les sans-grade, les exclus, […] vous les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers de toutes les industries ruinées par l’euromondialisme… »

Le Front national, depuis, n’a jamais cessé de faire mine de s’adresser aux plus démunis, et il le fait plus que jamais aujourd’hui. Cela ne représente évidemment pas un changement dans la nature de ce parti ni dans son idéologie : ce qui caractérise les démagogues, c’est précisément d’être capables d’adapter leurs discours aux besoins de la cause en toutes circonstances. Le discours du FN répond tout à fait à une formule utilisée par Trotsky dans les années trente, à propos d’autres démagogues – les fascistes : il est « le fruit de l’acoustique oratoire ». L’orateur lance des idées, n’importe quelles idées, et ne reprend que ce que l’écho lui renvoie, c’est-à-dire ce qui fait mouche. Même si le FN a abandonné aujourd’hui en grande partie ses discours haineux contre les syndicalistes, même s’il ne dit plus, publiquement du moins, qu’il est contre le droit de grève et le salaire minimum, cela ne signifie pas qu’il ait changé de nature mais uniquement qu’il a besoin des votes populaires. Cela ne change rien au fait que le Front national reste ce qu’il est : un parti bourgeois, viscéralement antiouvrier, et porteur de dangers mortels pour le monde du travail.

Mais contrairement à ce que prétend la gauche, le combat contre le Front national ne se fera pas sur le terrain électoral. Et encore moins en donnant ses voix à cette gauche gouvernementale, qui est en grande partie responsable de l’ascension de l’extrême droite.

Les responsabilités écrasantes de la gauche…

Ce n’est évidemment pas par hasard si le Front national a démarré son ascension peu après l’arrivée au pouvoir du PS et du PC, et surtout après le « tournant de la rigueur » de l’été 1982, lorsque le Premier ministre Mauroy lança une série de réformes violemment antiouvrières. C’est sur le terreau de la déception profonde causée par cette politique qu’a prospéré le Front national.

Oh, ce n’est pas, comme le prétend une presse toujours désireuse de mettre la poussée de l’extrême droite sur le dos des ouvriers, que les membres du PC soient massivement passés au FN. Pas plus, comme le prétendent les mêmes, à cause des manœuvres de Mitterrand pour « favoriser » le Front national afin de faire éclater la droite. Croire que l’émergence de courants d’opinion importants dans la société est le fait de ce genre de tripatouillages est une vision stupide de la politique.

En revanche, la profonde déception provoquée par l’action du gouvernement de gauche à partir de 1982 a détourné bon nombre de militants ouvriers de la politique : cette déception a été à la mesure de l’espoir, pour tous ceux qui avaient cru, en 1981, que Mitterrand allait « changer la vie ». De très nombreux militants, à qui leur direction n’avait pas donné d’autre objectif depuis des décennies que de porter la gauche au pouvoir grâce au bulletin de vote, se sont retrouvés totalement déboussolés et privés de toute perspective lorsque cette même gauche, une fois aux affaires, les trahit lamentablement, et toute la classe ouvrière avec.

Cette déception a fait rendre leur carte du PC et du PS – quant ce n’était pas déchirer leur carte électorale – à des dizaines de milliers de militants. Beaucoup de ces militants, qui constituaient naguère un réseau dense dans les entreprises et les quartiers populaires, ont peu à peu abandonné le combat, cessé de défendre leurs idées, cessé de se battre au quotidien contre les idées réactionnaires ou racistes. Des racistes, des sympathisants de l’extrême droite, il y en a toujours eu dans les milieux ouvriers, en particulier dans les milieux professionnels et la petite maîtrise. Il y en avait notamment dans les régions où le petit patronat, qui travaille parfois à côté des ouvriers, donne le ton et distille sans entrave sa vision de la société. Mais pendant longtemps, dans beaucoup d’entreprises et de quartiers, ils trouvaient sur leur chemin des militants de gauche, en particulier ceux du Parti communiste, qui en prenaient le contrepied, qui les combattaient au jour le jour, qui les ostracisaient. Sans compter que la présence militante des militants du PC contribuait à forger un minimum de conscience politique parmi les travailleurs. Certes, le PCF lui-même a véhiculé bien des idées réactionnaires – nous y reviendrons – mais il n’a pas véhiculé seulement cela. À travers nombre d’associations sportives, culturelles, voire caritatives, le PCF réussissait à créer un tissu de liens humains et sociaux qui n’était pas favorable à l’émergence d’idées d’extrême droite.

Lorsque cette présence militante du PC a commencé à décroître, les idées réactionnaires et ceux qui les portaient ont relevé la tête et se sont engouffrés dans le boulevard qui leur était ouvert.

Et ce sont les politiciens qui ont aujourd’hui des grimaces de dégoût, lorsqu’ils évoquent les pauvres qui votent pour le FN, qui ont de quoi inspirer du dégoût. Qui a laissé les patrons fermer des milliers d’usines, et ruiner des régions entières ? Qui a privé les travailleurs de toute perspective politique, en affirmant, comme le fit Jospin en 1999, que l’État ne pouvait rien face aux licenciements ? Qui a laissé le chômage se développer, jusqu’à peser profondément sur la vie de tous dans les milieux populaires ? Qui a laissé la misère s’étendre peu à peu, jusqu’à devenir un cancer qui ronge toute la société, qui modifie les rapports sociaux et les rapports humains, qui pousse les travailleurs vers le chacun pour soi et la haine des plus pauvres que soi ? Qui a laissé les quartiers populaires à l’abandon, les transformant en ghettos pour pauvres livrés à la violence des bandes de petits et grands voyous ? Ce sont les gouvernements qui se sont succédé depuis trente ans, et en particulier les gouvernements de gauche, qui ont trompé et déçu les travailleurs. Pendant des décennies, les militants du PC et du PS se sont échinés à expliquer que les transformations sociales ne viendraient plus des luttes mais des élections ; puis, ces partis ont montré que, même élus, ils n’avaient finalement rien à apporter aux travailleurs. Avant enfin, en 2002, de les faire voter pour Jacques Chirac.

Au fil des années s’est donc répandue la conviction que la gauche et la droite sont les deux faces d’une même pièce. C’est ce constat que le FN exprime aujourd’hui par la formule « en finir avec l’UMPS »… pour le détourner à son usage électoral en le réduisant à l’expression « Tous pourris ».

La tactique des « Fronts républicains », tant vantée par la gauche, renforce d’ailleurs ce sentiment, et donne aux électeurs tentés par le FN l’impression qu’en effet il faut que ce parti soit bien différent des autres pour que tous s’allient contre lui [1]

… même sur le terrain de la xénophobie

De plus, il n’y a pas que la droite parlementaire pour partager avec l’extrême droite la démagogie xénophobe et les discours contre les travailleurs immigrés.

Les dignitaires de la gauche au pouvoir y sont bien souvent allés de leur petite phrase pour dire, eux aussi, que l’immigration était tout de même « un problème », et tenter ainsi de récupérer quelques voix à Le Pen. Cela a commencé très tôt dans les années quatre-vingt, avec la petite infamie du Premier ministre Mauroy disant, à propos des immigrés grévistes dans plusieurs usines de l’automobile, au début de 1983 : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés dont je ne méconnais pas les problèmes, mais qui, il me faut bien le constater, sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises. » Par la suite, bien d’autres ont rajouté leur petite touche : François Mitterrand lui-même, expliquant en décembre 1989, en parlant de l’immigration, que « le seuil de tolérance a été atteint dans les années soixante-dix » ; Michel Rocard, déclarant en janvier 1990 que « le temps de l’accueil de la main-d’œuvre étrangère est désormais révolu […] nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde » ; Édith Cresson, Premier ministre, qui osa répondre en 1991, lorsqu’on lui reprocha d’avoir remis au goût du jour les « charters » de Pasqua pour expulser les clandestins : « Les charters, ce sont des gens qui partent en vacances avec des prix inférieurs. Là, ce sera totalement gratuit et ce ne sera pas pour des vacances. » Sans oublier le ministre de l’Intérieur de Jospin, Jean-Pierre Chevènement, qui justifiait en 1999 la publication d’une circulaire rouvrant la chasse aux sans-papiers en déclarant : « L’activité en matière d’éloignement des étrangers se situe à un niveau anormalement bas. […] J’attache du prix à ce que, dans les derniers mois de 1999, une augmentation significative du nombre d’éloignements effectifs intervienne. »

Quant au PCF, sa responsabilité est d’un autre type, parce qu’il a une influence bien plus importante sur la classe ouvrière que le PS. Si aujourd’hui toute une partie de la classe ouvrière peut se revendiquer, sans y voir de problème, d’un nationalisme affiché, c’est bien parce que le PCF, depuis des décennies, a lui-même milité dans ce sens, en réintroduisant dans la classe ouvrière le poison du nationalisme que le mouvement ouvrier, jusqu’aux années trente, avait toujours combattu. Ce n’est pas l’extrême droite qui a écrit : « Beaucoup étaient avec nous, avec tous les bons Français, dans le combat pour la liberté et pour la France. Le sang des catholiques, des communistes, des Français et des Françaises de tous les partis et de toutes les croyances, le sang de tous nos martyrs a fécondé notre sol et scellé notre unité nationale. » C’est le stalinien Maurice Thorez, en 1946. Plus tard, dans les années quatre-vingt, le PCF axa ses campagnes électorales sur le slogan « Produire et consommer français ! » Ce sont de telles insanités qui ont été répétées et répétées encore par le PC pendant des décennies, faisant de cet infect chauvinisme une banalité communément admise et reprise chez les militants ouvriers. À tous ceux que ce slogan Produire français a convaincus, il ne restait plus à un Le Pen que de rajouter, ce qu’il ne se priva pas de faire : « … avec des Français."

Le PCF a même apporté sa petite pierre à la banalisation de la xénophobie. C’est ainsi que Marine Le Pen ne rate aujourd’hui pas une occasion de lire un texte de Georges Marchais écrit en 1981, après que le maire PC de Vitry-sur-Seine, Paul Mercieca, eut fait raser au bulldozer un foyer de travailleurs africains : « Oui, écrivait le secrétaire général du PCF de l’époque, la vérité des faits me conduit à approuver, sans réserve, la riposte de mon ami Paul Mercieca. Plus généralement, j’approuve son refus de laisser s’accroitre dans sa commune le nombre, déjà élevé, de travailleurs immigrés. En raison de la présence en France de 4 millions et demi de travailleurs immigrés et de membres de leurs familles, la poursuite de l’immigration pose aujourd’hui de graves problèmes. […] La cote d’alerte est atteinte. […] C’est pourquoi nous disons : il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine. »

Et en 1991 encore, un tract diffusé par le PCF et émanant du Comité central disait, entre autres : « L’immigration est-elle devenue aujourd’hui un vrai problème ? Notre réponse est OUI. […] Alors que toute immigration nouvelle aurait dû être arrêtée depuis longtemps (les communistes le disent depuis 1974), une immigration clandestine est organisée au mépris de la loi. […] La France peut-elle continuer à accueillir de nouveaux immigrés ? Non. » Et plus loin  : « Le respect de la tranquillité des gens, des traditions et du mode de vie français – puisque nous sommes en France –, des droits et devoirs de la vie en commun est une exigence qui s’impose à tous et qui ne souffre aucune exception. »

Un vote de protestation… pour l’instant

Où en est-on aujourd’hui ?

La démoralisation, la montée de la pauvreté et du chômage, la banalisation des arguments contre les immigrés, sont autant de facteurs qui ont contribué à faire monter le vote Le Pen, y compris dans les milieux populaires. Pour autant, il ne semble pas qu’il y ait aujourd’hui un véritable électorat Front national dans la classe ouvrière – au sens d’un électorat stable, qui serait enraciné, convaincu, régulier. Les fluctuations du vote pour le FN le prouvent, et en particulier le fait qu’une partie de son électorat s’est reportée au fil des différents scrutins ou sur Sarkozy, ou sur l’abstention. L’immense majorité de ceux qui votent Le Pen aujourd’hui le font non par conviction, mais par dégoût des grands partis qui se succèdent au pouvoir.

Voter Le Pen apparaît à un certain nombre d’électeurs désorientés comme un moyen de dire son ras-le-bol, avec l’espoir que cela contrarie une classe politique détestée. C’est le symptôme d’un manque absolu de conscience et d’une profonde démoralisation, mais pas celui d’une adhésion massive des milieux populaires aux idées de l’extrême droite.

C’est d’ailleurs l’un des terrains sur lesquels il est possible de discuter concrètement avec les travailleurs tentés par le vote FN : celui-ci, comme tous les autres, n’a d’autres perspectives à offrir aux travailleurs que d’aller mettre un bulletin dans une urne et d’attendre que le sauveur suprême (en l’occurrence la sauveuse) agisse à leur place. Après avoir été convaincus de voter Mitterrand, puis Jospin, puis Chirac, puis Sarkozy qui, un moment, s’est fait passer pour l’ami des ouvriers, des travailleurs se laissent convaincre de voter aujourd’hui pour Marine Le Pen. Voter, et seulement voter ! Car si Marine Le Pen dénonce les bas salaires, ou la hausse des prix, ou le manque de logements, elle ne propose pas et ne proposera jamais aux travailleurs de lutter pour régler le problème eux-mêmes en s’en prenant aux intérêts des capitalistes. Le tract national du FN pour les élections cantonales affichait un bandeau disant : « Râler, c’est bien. Voter, c’est mieux ! » Et le texte de Le Pen se concluait par : « Votre seule arme, c’est le bulletin de vote. » Comme tous les autres politiciens de leur espèce, les dirigeants du Front national ont comme principale préoccupation de cacher aux travailleurs que le bulletin de vote n’a jamais permis de changer leur sort, et que leur seule arme, c’est la lutte et la grève. C’est toute la difficulté de la position du Front national, qui cherche à rallier les voix des démunis, tout en ne heurtant pas son électorat traditionnel de petits patrons et commerçants.

Le vote pour le Front national n’est nullement un vote « contre le système », et s’il peut ennuyer des politiciens d’autres partis, c’est uniquement parce qu’ils risquent d’y perdre leur place. La bourgeoisie en revanche n’a rien à craindre du Front national, bien au contraire : elle ne peut que regarder avec satisfaction les ouvriers se diviser entre eux, les Français s’en prenant aux immigrés plutôt qu’à elle.

Et il nous appartient aussi de dire et expliquer que répondre au Front national sur le terrain électoral, c’est-à-dire en se contentant de « voter à gauche », non seulement ne réglera pas le problème mais pourrait bien l’aggraver. Les dirigeants du Parti socialiste, tout comme ceux de l’UMP, sont des pantins au service de la bourgeoisie, et ils feront en 2012, s’ils sont élus, ce que celle-ci exigera d’eux. La politique antiouvrière d’un Strauss-Kahn futur président sera peut-être encore pire que celle de Sarkozy, il n’est que de regarder la politique actuelle des socialistes grecs contre le monde du travail pour s’en convaincre. C’est cette politique qui fait le lit du vote FN, et peut-être d’autres dangers encore plus graves à l’avenir.

Un courant porteur de dangers mortels

Le FN n’est pour l’instant ni un parti fasciste ni même un parti profondément différent de l’UMP, parce qu’il n’intervient que dans le cadre électoral, et ne s’en prend physiquement ni aux militants ouvriers, ni aux travailleurs immigrés, ni aux grèves et aux grévistes.

Si Marine Le Pen était associée au pouvoir, elle oublierait sa démagogie « sociale » aussi vite que l’a fait Sarkozy après 2007, et mènerait une politique qui ressemblerait à celle de l’UMP, en pire. En pire, parce que certainement plus brutale, plus cynique encore, plus violemment tournée contre les chômeurs, les travailleurs immigrés clandestins ou pas, et au final la classe ouvrière dans son ensemble. Prétendre, comme le fait la propagande du FN, que Marine Le Pen aurait une politique « contre le système », est un mensonge de politicienne.

Ce qui n’empêche pas que la montée et la banalisation des idées de Le Pen représentent un danger grave pour le monde du travail.

D’abord parce qu’elles contribuent à distiller dans toute la société des idées profondément réactionnaires et nauséabondes, qui pèsent sur tout le discours dominant et en particulier sur la politique menée par la droite au gouvernement.

Mais surtout, en ce qui concerne le mouvement ouvrier, parce que la propagande de ce parti est fondée sur la division entre les travailleurs, sur la volonté que les travailleurs français s’en prennent aux travailleurs immigrés. Il n’est pas dit que demain, le FN – ou un autre parti qui naîtra sur sa droite – ne passera pas des discours aux actes et ne se mettra pas à organiser des ratonnades et des attaques physiques contre les travailleurs immigrés dans les entreprises ou dans les quartiers.

La situation peut évoluer dans ce sens dans les mois et les années à venir. Peut-être a-t-elle même déjà commencé à le faire, sans que l’on puisse encore le mesurer. Si cela venait à arriver (et l’approfondissement de la crise est un facteur qui rend possible une telle évolution), si une partie croissante de la petite bourgeoisie était frappée par la crise, sa frange réactionnaire poussée vers l’appauvrissement pourrait avoir envie de « tout casser » et fournir une base sociale à des bandes qui, au nom des idées propagées par le Front national mais aussi, faut-il le rappeler, par les ténors de l’UMP, s’en prendraient physiquement aux immigrés, peut-être aux chômeurs pour les forcer à accepter de travailler pour un demi ou un quart de salaire, aux grévistes de la SNCF, aux militants syndicaux ou communistes.

C’est la raison pour laquelle tous ceux qui, dans les classes exploitées, adhèrent aujourd’hui aux idées du Front national tissent un brin de la corde qui servira peut-être demain à les pendre.

L’avenir dépend cependant surtout de la rapidité avec laquelle le monde du travail surmontera les déceptions du passé, reprendra confiance en lui-même, et retrouvera le chemin de la lutte collective. Car alors, il saura aussi renouer avec les valeurs propres à la classe ouvrière : celles de la lutte de classe, de la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, l’expropriation de la bourgeoisie, le renversement de l’organisation capitaliste de la société.

31 mars 2011

[1Notons au passage que les cantonales ont montré à quel point seule la gauche est capable de faire benoîtement campagne pour le Front républicain, c’est-à-dire, pour parler clairement, d’appeler sans complexe à voter à droite. L’UMP, elle, ne prend pas de gants pour dire qu’elle n’a aucune intention de voter pour le PS, même pour « barrer la route au Front national ». Il faut croire que la droite tient plus à ses convictions que la gauche.


 
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