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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°135 (avril 2011)
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France - Mélenchon et le PCF : l’ambition pour l’un, une nouvelle impasse pour l’autre

À entendre Jean-Luc Mélenchon dénoncer avec verve les difficultés quotidiennes des classes populaires et, avec un certain mordant, la servilité de la plupart des responsables politiques devant les puissants, on pourrait oublier qu’il a passé l’essentiel de sa vie politique, plus de trente ans, au sein du Parti socialiste.

Durant vingt-quatre ans, Jean-Luc Mélenchon a siégé au Sénat, cette institution de la République française qu’il est difficile de qualifier de radicale. Il a été ministre délégué à l’Enseignement professionnel, entre 2000 et 2002, nommé en pleine grève de l’Éducation nationale contre les réformes – et les propos – du précédent ministre de l’Éducation Claude Allègre visant « à dégraisser le mammouth », expression méprisante utilisée pour appeler à des suppressions de postes dans l’Éducation nationale.

Sous la tutelle de Jack Lang, Mélenchon a mis en œuvre l’essentiel des réformes contestées d’Allègre.

Ce n’est qu’en novembre 2008, après le congrès du Parti socialiste de Reims et les énièmes déchirements internes de ce parti rejeté durablement dans l’opposition, que Mélenchon l’a quitté pour lancer le Parti de gauche sous le patronage du président de la coalition Die Linke (« la gauche » en allemand), Oskar Lafontaine. La présence de celui-ci était en soi un programme : Lafontaine, ancien dirigeant du Parti social-démocrate allemand (SPD), un temps candidat à la chancellerie pour le SPD, avait regroupé, sur le terrain électoral, le PDS (héritier du Parti communiste de l’ex-Allemagne de l’Est) et des dissidents du Parti social-démocrate déçus par la politique antiouvrière menée par leur parti au gouvernement. Les petits succès électoraux de Die Linke, depuis 2005, donnaient à Mélenchon l’espoir qu’il pourrait calquer cette stratégie en France.

Dans un contexte politique et historique différent, son ambition est donc de regrouper, derrière lui, le Parti communiste et tous les déçus du Parti socialiste. C’est ainsi qu’est né le Front de gauche, coalition électorale réalisée pour la première fois lors des élections européennes de juin 2009 et comprenant, principalement, le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire, ancienne tendance de feu la LCR conduite par Christian Picquet et qui n’a pas voulu rejoindre le NPA lors de sa fondation. Depuis, d’autres petits groupes, ou plutôt quelques personnalités regroupées autour d’un sigle, se sont rapprochés du Front de gauche : le Mouvement politique d’éducation populaire (M’PEP) de Jacques Nikonoff, l’ancien président d’Attac, ou encore la Fédération pour une alternative sociale et écologique (Fase) de Clémentine Autain, sans compter quelques déçus du NPA qui changent aujourd’hui de crémerie car son étoile pâlit.

Mais du point de vue des forces militantes, de l’influence dans les milieux populaires et du poids politique, le Parti communiste est incontestablement la colonne vertébrale du Front de gauche. Même le Parti de gauche, dont Mélenchon est le coprésident aux côtés de Martine Billard, n’est qu’une force d’appoint dans cette coalition. Il revendique 6 000 adhérents, venus du Parti socialiste ou des milieux altermondialistes ou syndicalistes. Le PG disposait avant les élections cantonales de trois députés, deux sénateurs, un député européen et une vingtaine de conseillers régionaux ou généraux. Il est à noter que la plupart de ces parlementaires ont été élus sous l’étiquette du Parti socialiste. Ces chiffres sont à mettre en regard de ceux du Parti communiste, qui revendique encore plus de 100 000 adhérents et dispose, malgré ses déboires électoraux répétés, de 13 députés, 20 sénateurs, 235 conseillers généraux, 94 conseillers régionaux, quelque 10 000 conseillers municipaux et 750 maires.

C’est dire que l’objectif de Mélenchon est bien de mettre à son service les forces militantes et le crédit politique du Parti communiste. Il espère en quelque sorte refaire, à rebours, ce que Mitterrand avait fait dans les années soixante-dix : Mitterrand avait réalisé en 1971 une OPA sur un Parti socialiste en pleine déconfiture, pour disposer de son appareil et s’imposer comme candidat « naturel » de l’Union de la gauche devant un Parti communiste bien plus implanté dans les milieux populaires et, surtout, réalisant alors des scores électoraux bien supérieurs à ceux du PS. Mélenchon rêve d’une OPA sur un Parti communiste mal en point sur le terrain électoral, pour disposer des forces militantes de ce parti et pouvoir ensuite négocier, dans des conditions plus favorables, son ralliement au deuxième tour de la présidentielle derrière le candidat socialiste.

Mais comme souvent dans les réadaptations, la deuxième version est moins réussie que la première ; et Mélenchon s’apprête à interpréter comme second rôle ce que Mitterrand avait réalisé comme acteur principal. Dans la situation politique actuelle, malgré ses pirouettes verbales, Mélenchon pourra au mieux négocier pour les diverses composantes du Front de gauche quelques circonscriptions dans les législatives, et peut-être, en cas de majorité de gauche, une ou deux places de ministres.

Se faire adouber par le PCF

Mais la première étape pour Mélenchon est d’être intronisé comme le candidat du Front de gauche, ce qui implique d’être accepté comme tel par le PCF. Tout indique que la direction du PCF a déjà fait son choix. Lors d’un meeting commun de lancement de la campagne des cantonales, à Lille, Marie-George Buffet déclarait à la tribune : « Certains disent que Jean-Luc Mélenchon ferait bientôt une OPA sur le Parti communiste ! Eh bien moi je leur dis : faites attention ! Les communistes en juin pourraient bien faire une OPA sur Jean-Luc Mélenchon ! » C’est aux militants du PCF qu’elle s’adressait ainsi, pour vanter les vertus d’une candidature Mélenchon.

Les dirigeants du Parti communiste ont été échaudés par leurs résultats en baisse permanente aux élections présidentielles (8,65 % pour Robert Hue en 1995 ; 3,37 % pour Hue en 2002, pour finir à 1,93 % pour Marie-George Buffet en 2007). Une candidature commune du Front de gauche permettrait au PCF d’être présent dans cette élection en mutualisant les risques en cas de mauvais résultat. Et en cas de bonne surprise, le Parti communiste serait en meilleure posture pour négocier avec le PS, dans le cadre du Front de gauche, des accords électoraux pour les élections législatives organisées dans la foulée de l’élection présidentielle.

Le PCF a un besoin vital de son réseau d’élus, ne serait-ce que pour des raisons financières. Il tient évidemment à conserver ses députés et à disposer d’un groupe parlementaire, même en le partageant avec d’autres partis. Comme il n’est plus en mesure de réaliser cela au travers d’accords directs avec le Parti socialiste – qui lorgne, lui, vers Europe Écologie-Les Verts ou vers le centre – le Front de gauche pourrait permettre au PCF de sauver les meubles.

À condition de ne pas être le dindon de la farce lors de la répartition des sièges. Lors des élections régionales de 2010, le Parti communiste a perdu la moitié de ses conseillers régionaux, laissant des places d’élus à ses partenaires du PG et même à la Gauche unitaire qui faisait ainsi son entrée dans les conseils régionaux. Mais sans doute les dirigeants du parti ont-ils estimé que l’hémorragie eût été pire sans la coalition du Front de gauche.

Les élections cantonales – même si le très faible taux de participation en limite les interprétations – ont plutôt validé la stratégie du Front de gauche à la fois du point de vue du PCF et du PG. Le Front de gauche présentait 1 587 candidats sur un peu moins de 2 000 cantons renouvelables. Selon Pierre Laurent, cité par le journal Le Monde, 84 % de ces candidats étaient présentés par le PCF qui avait 104 conseillers sortants. Le PCF a légèrement augmenté le nombre de ses conseillers et a conservé la présidence des conseils généraux du Val-de-Marne et de l’Allier. Le Parti de gauche a perdu ses anciens conseillers élus sous l’étiquette socialiste, mais en a fait élire le même nombre sous son étiquette propre.

Au premier tour, les composantes du Front de gauche avaient recueilli un total de 8,9 % selon le ministère de l’Intérieur (qui a refusé d’enregistrer le sigle « Front de gauche »), mais dépassaient les 10 % si on ne compte que les cantons où ils se présentaient. Par rapport à 2004, compte tenu de l’abstention, le PCF perd 230 000 voix, qui ne sont pas compensées par les 92 000 du Parti de gauche.

Cela n’empêcha pas Mélenchon et Laurent d’afficher leur satisfaction devant ce résultat puisqu’ils progressaient de 3 % par rapport à 2004 et surtout qu’ils passaient devant Europe Écologie (par comparaison avec les régionales de 2010 et pas les cantonales de 2004 où les écologistes étaient moins présents), redevenant « la deuxième force à gauche ».

Malgré quelques subtilités (Mélenchon ayant besoin de cultiver son image de rebelle n’a pas voulu s’afficher, comme Pierre Laurent, aux côtés d’Aubry et Duflot le soir des résultats pour appeler à un « front républicain » face au FN), l’attelage du Front de gauche semble donc prêt à poursuivre une route commune en vue des prochaines législatives.

S’il adoube Mélenchon pour la présidentielle, le PCF exigera alors des positions éligibles pour tous ses députés sortants. Ce sont là des calculs d’appareil, bien loin des intérêts des travailleurs comme des intérêts des militants du PCF eux-mêmes.

Mais ces calculs impliquent de faire la courte échelle, pour ne pas dire servir de marchepied, à un vieux cheval de retour du Parti socialiste. Alors, la direction du PCF y met les formes, laissant à ses militants le temps de s’habituer à cette idée, laissant un député du Puy-de-Dôme largement inconnu du grand public, André Chassaigne, se porter candidat à la candidature, pendant que Mélenchon fait sa cour aux militants communistes, aux militants syndicaux, et s’impose progressivement comme candidat « naturel » en occupant tout l’espace médiatique.

Conscient que nombre de militants, voire de cadres du PCF, n’accepteront pas facilement de se ranger derrière une personnalité extérieure à leur parti et dont l’ambition personnelle est trop visible, Mélenchon multiplie depuis des mois les opérations de séduction auprès des militants et répète avec soin qu’il est candidat à la candidature, mais qu’il n’est pas encore désigné, qu’il faut respecter les formes, etc.

La presse a souligné la façon dont il imite Georges Marchais, sa gouaille, son aplomb voire son insolence calculée vis-à-vis des journalistes. Cette façon de remettre à leur place ceux qui s’aplatissent devant les puissants plaît sans doute aux militants et aux travailleurs combatifs.

Une charge antilibérale et antieuropéenne…

Au-delà de la forme, Mélenchon reprend à son compte le langage altermondialiste qui tient lieu d’idéologie aux milieux syndicalistes comme à toute la gauche du PS depuis plusieurs années. Il dénonce le capitalisme « financier », la « mondialisation ultralibérale », la spéculation boursière ou encore « les forces de l’argent », vieille expression du Parti communiste français.

La dénonciation virulente de l’Union européenne, rendue responsable de tous les maux des travailleurs, avec ses traités favorisant un « marché libre et non faussé », avec la Banque centrale européenne « indépendante » et « sans contrôle » qui défendrait un euro fort sous la pression de l’Allemagne, est un socle commun partagé, au-delà du PCF, par toute la « gauche de la gauche ».

Mélenchon s’y adapte. Il explique que l’idée de l’Union européenne – qu’il a pourtant longtemps partagée ! – a accouché « d’un nouveau totalitarisme », rien de moins ! Sa cible préférée est « la baronne Ashton et les 5 000 bureaucrates du service européen des Affaires étrangères ».

La dénonciation du traité de Maastricht – que Mélenchon avait voté avec enthousiasme lors du référendum de 1991 – n’étant plus à la mode, il pourfend le traité de Lisbonne qui a remplacé le Traité constitutionnel européen combattu avec énergie en 2005 par les militants du PCF. Il propose de sortir de ce traité, tout en précisant prudemment qu’il conviendrait de le faire « de façon responsable en respectant la parole de la France ». Il défend une industrie nationale puissante et veut soumettre à un référendum la renationalisation des services publics comme EDF et GDF.

Ce qui est tout de même comique, c’est que Mélenchon était ministre en 2002 quand Jospin à ouvert les vannes à la privatisation de EDF-GDF, en signant à Barcelone des textes qui ouvraient le marché européen de l’énergie à la concurrence. Et ce même gouvernement Jospin a plus privatisé en cinq ans que les gouvernements précédents de Balladur et Juppé réunis.

Pour sa défense, Mélenchon explique qu’il était alors au PS, mais que depuis il en est sorti : il a donc fini par comprendre ! Trente ans de réflexion pour un dirigeant politique qui prétend offrir un programme d’action aux travailleurs, c’est un peu long.

… avec le nationalisme en prime

Par sincérité ou par calcul, Mélenchon en rajoute sur le terrain du nationalisme. S’il n’a pas ressorti le « Produire français » du PCF des années quatre-vingt, il défend le « patriotisme économique » et use de l’expression « notre patrie » en multipliant les couplets antiaméricains et antiallemands. Si son nationalisme se prétend « de gauche », puisqu’il l’habille de références à Jean Jaurès et à la Révolution française, cela reste du nationalisme, c’est-à-dire une propagande profondément réactionnaire et nuisible aux travailleurs, que Mélenchon agrémente, de surcroît, d’expressions teintées de xénophobie. Dans son livre programme Qu’ils s’en aillent tous !, il entretient les vieux préjugés : « Les relations des Allemands avec leurs voisins ne sont pas définitivement apaisées. […] Avoir consenti que les Allemands soient plus nombreux que les Français dans le Parlement européen est une faute. […] La relation entre Français et Allemands est toujours, pour finir, le point sensible où s’infectent toutes les fièvres. » Bigre, voici revenu le vieil ennemi héréditaire !

Il dénonce dans le même élan la suprématie du dollar qui « vit sur le dos de la planète » ou encore « le grand marché transatlantique que l’Union européenne fomente avec les USA », et réclame la sortie de l’OTAN.

Il est possible que ce langage plaise à certaines fractions du PCF, nourries depuis longtemps au poison du nationalisme. Mais cela n’en fait pas pour autant des idées progressistes et encore moins un programme de défense des intérêts des travailleurs.

Bien sûr, dans le même temps, Mélenchon dénonce les divisions entre les travailleurs et le racisme. Il réclame la régularisation de tous les sans-papiers pour que tous les travailleurs aient les mêmes droits et que le patronat ne puisse pas peser sur les salaires en jouant sur les divisions.

Pour autant, faire croire aux travailleurs qu’ils ont des intérêts nationaux plutôt que des intérêts de classe et que la source de tous leurs maux viendrait de la mondialisation et de l’Europe entretient la confusion, auprès des travailleurs, avec la démagogie utilisée par l’extrême droite.

Un ton de tribun mais un radicalisme qui n’est que verbal

Au-delà des poncifs antilibéraux, du « patriotisme économique », du couplet écologiste devenu incontournable de nos jours, Mélenchon dénonce avec des mots parfois bien sentis la dégradation des conditions de vie des classes populaires. Il fustige en particulier la montée de la précarité ou encore la multiplication des auto-entrepreneurs, « nouveaux tâcherons qui s’exploitent eux-mêmes ». Il a forgé au passage le terme de « précariat » sans doute pour faire écho au « prolétariat » et se poser en théoricien du marxisme. Il pourfend les profits éhontés des actionnaires du CAC 40. Il dénonce les banques, responsables de la crise, sauvées avec l’argent public et qui alimentent leurs profits retrouvés grâce à la dette publique.

Mélenchon a repris l’idée d’un salaire maximum lancée au départ par l’hebdomadaire Marianne (« Jamais d’écart plus grand que d’un à vingt entre le plus petit salaire et le plus grand dans une entreprise ») et un « revenu maximum limité à 320 000 euros par an ». Il veut instaurer des tranches supplémentaires sur le revenu qui iraient de 40 % à 100 %, reprenant ainsi le fameux « au-dessus je prends tout » lancé sur un plateau de télévision par Georges Marchais dans les années soixante-dix.

Cette revendication d’un salaire maximum, qui semble radicale, désigne les hauts cadres dirigeants des entreprises, les bénéficiaires de stock-options ou de parachutes dorés, c’est-à-dire des serviteurs de la bourgeoisie – de luxe, mais des serviteurs quand même – en laissant dans l’ombre la vraie bourgeoisie. Elle ne remet pas en cause la dictature des Bettencourt, Vincent Bolloré ou de la famille Peugeot sur l’économie.

Comme il veut ratisser large et qu’il cultive l’antiaméricanisme plutôt que l’anti-impérialisme, il se place sous le patronage du président vénézuélien Hugo Chavez pour appeler de ses vœux une « révolution citoyenne »… mais une révolution dans les urnes. Il propose de faire élire une Assemblée constituante pour fonder une VIe République, qui serait tout aussi bourgeoise que les précédentes.

L’Amérique latine l’inspire décidément beaucoup. C’est en référence aux manifestations populaires massives en Argentine, en décembre 2001, contre la classe politique qui avait conduit l’économie argentine à la ruine et à sa mise sous tutelle par le FMI, qu’il a repris le slogan « Qu’ils s’en aillent tous ». Il cite d’ailleurs abondamment le cas de l’Argentine comme solution pour réduire la dette publique qui absorbe une part de plus en plus fabuleuse du budget de l’État. Mélenchon ne refuse pas de payer aux banques privées cette dette publique dont les classes populaires ne sont en rien responsables. Il réclame un moratoire et une restructuration de cette dette, c’est-à-dire son étalement dans le temps ainsi que son transfert à la banque centrale, la Banque de France ou peut-être la BCE. Appliquer cela reviendrait à remplacer l’endettement auprès des banques privées par de l’inflation à travers la planche à billets.

Mais l’exemple argentin montre bien les limites du radicalisme de Mélenchon. Si la dette argentine a en effet été restructurée vers 2003, avec des pertes pour certains créanciers, ce sont les « petits porteurs », argentins ou pas, qui ont été lésés. Les grandes banques internationales représentées par le FMI ont été, elles, entièrement remboursées. Quant aux responsables de la débâcle économique argentine, les grandes entreprises du pays comme les grands groupes européens qui ont pillé la richesse du pays, ils n’ont pas perdu un centime. C’est la population argentine qui a payé au prix fort, et par de multiples canaux, la restructuration de la dette de l’État et les sacrifices imposés pour rembourser malgré tout l’essentiel des créanciers.

Nouvelle union électorale en perspective derrière le Parti Socialiste

Ainsi, si certaines expressions de Mélenchon peuvent sembler radicales, ce sont surtout des mots creux : car au bout du compte, ce qu’il vise, c’est un bon résultat électoral pour négocier, dans la meilleure position, une alliance au second tour avec le Parti socialiste. Il se prépare ouvertement à gouverner avec le PS, et même avec Dominique Strauss-Kahn, s’il est le candidat désigné du PS, malgré ses critiques virulentes contre le directeur du FMI. Interrogé sur cette éventualité, Mélenchon répond, là encore avec une pirouette : « Si DSK est candidat, c’est nous qui serons en tête de la gauche, acceptera-t-il alors de nous soutenir ? » Mais il ajoute généralement que l’alliance au second tour est une règle intangible à gauche, ce qui est une façon de reconnaître qu’il se prépare à une alliance avec le PS.

Son ancien ministre de tutelle, Jack Lang, déclarait en janvier sur RMC, comme un coup de pied de l’âne : « J’adore Mélenchon ! Il déclare être le bruit et la fureur, mais s’il y a un jour un gouvernement de gauche il demandera à en faire partie… et vous verrez il sera sage ! » Ces propos n’engagent que Lang, mais il le connaît bien.

L’intervention occidentale en Libye vient de donner un aperçu des réflexes de responsabilité de Mélenchon vis-à-vis de la bourgeoisie. Alors que son allié le PCF a émis des réserves, soulignant le risque d’engrenage et dénonçant à juste titre le soutien des grandes puissances à la répression militaire contre l’opposition au Bahreïn, Mélenchon a commencé par approuver chaudement ces bombardements sous prétexte qu’ils avaient été déclenchés par un vote de l’ONU, avant de regretter que les opérations passent sous le commandement de l’OTAN.

Autre exemple : interrogé le 31 janvier par Le Parisien au moment des révoltes en Égypte, il déclarait  : « En tant que militant, je souhaite que Moubarak s’en aille. Mais si j’étais président, je me garderais bien de dire s’il devait rester ou partir, ce serait de l’ingérence ». Et d’ajouter que si un de ses ministres s’était permis de le faire, comme venait de le faire Jeannette Bougrab, fraîchement promue secrétaire d’État à la Jeunesse, « alors il prendrait la porte deux secondes après ». C’est dire si Mélenchon tient à montrer qu’il est un dirigeant politique responsable du système.

Oh ! bien sûr, Mélenchon va lui aussi se montrer auprès de travailleurs en lutte. Il fait déjà des clins d’œil appuyés aux militants syndicaux et parle avec des trémolos des mobilisations ouvrières du passé comme de celle déclenchée cet automne contre la réforme des retraites. Mais ces mobilisations ne sont pour lui, comme d’ailleurs pour les dirigeants du PCF, que des appendices d’une victoire électorale.

La seule perspective que le Front de gauche a à offrir aux travailleurs, c’est une version relookée de l’Union de la gauche, c’est-à-dire, au bout du compte, une union derrière le PS. Les dirigeants du PCF ne prétendent d’ailleurs pas le contraire. Mélenchon lui, qui a trente ans de carrière au PS à faire oublier, fait de Strauss-Kahn sa cible préférée tout en se préparant à se ranger derrière lui.

Mélenchon ne formule aucune espèce de critique vis-à-vis de la politique menée par son idole Mitterrand à partir de 1981. Il met régulièrement en avant la cinquième semaine de congés payés, la retraite à soixante ans, les 39 heures et même la création du RMI – présentée comme une avancée sociale ! Il doit sans doute considérer que le retour de la droite au pouvoir sans interruption depuis 2002, avec ses attaques permanentes et son arrogance, a fait oublier à ceux qui ont vécu cette période, le tournant de la rigueur dès 1982 avec les salaires bloqués, les premières vagues de licenciements dans la sidérurgie puis l’automobile, la réhabilitation de la Bourse et surtout la démoralisation politique de la classe ouvrière par un Parti communiste cautionnant toutes ces attaques en restant au gouvernement et en freinant ouvertement les luttes des travailleurs dès qu’ils se défendaient.

En fait, le programme présenté par Mélenchon est plus timoré que celui de l’époque de l’Union de la gauche. Avant la victoire de la gauche en 1981, les objectifs proclamés par le Programme commun pouvaient paraître bien plus radicaux que ceux annoncés par le Front de gauche aujourd’hui. Outre l’abolition de la peine de mort, l’introduction d’une dose de proportionnelle dans les élections, ce sont des secteurs entiers de l’industrie et des banques dont le Programme prévoyait la nationalisation. Nationalisations qui furent en partie réalisées… avec de confortables indemnités de rachat et en pleine crise économique.

Le ton et le langage, non seulement de Marchais, mais même de Mitterrand, étaient plus ouvertement anticapitalistes que celui de Mélenchon. « Violente ou pacifique, la révolution c’est d’abord la rupture ! Celui qui accepte la rupture avec l’ordre établi, avec le capitalisme, celui-là peut être membre du Parti socialiste. » Ces mots ne sont ni de Marchais ni de Mélenchon mais de Mitterrand, lors du congrès d’Épinay en 1971. Mitterrand n’avait pas peur des mots mais, élu en 1981, c’est avec ses promesses qu’il a rompu, pas avec le capitalisme.

Mélenchon ne fait qu’imiter la méthode Mitterrand. Il n’y a là rien de politiquement nouveau. La seule nouveauté, c’est que pour revenir éventuellement au gouvernement ou bien, plus prosaïquement, pour conserver leurs députés, les dirigeants du PCF semblent aujourd’hui résignés à serrer les rangs derrière ce transfuge ambitieux du PS.

Reste à trouver là-dedans les intérêts des militants du PCF, au-delà même de ceux des travailleurs. Même si nombre d’entre eux rechignent à voir Mélenchon utiliser leur parti comme marchepied et s’ils n’ont pas envie de jouer les colleurs d’affiches pour sa campagne, sa popularité, sa façon d’occuper le terrain, peuvent suffire à les convaincre de le choisir comme candidat du Front de gauche. Ils n’ont pour la plupart pas d’autres perspectives qu’électorale et, sur ce seul terrain, l’opération Mélenchon peut leur sembler payante à court terme.

Mais l’histoire du PCF depuis quarante ans, depuis la signature du Programme commun en 1972 par Marchais jusqu’à la Gauche plurielle sous Jospin, c’est l’histoire d’un déclin électoral inexorable au profit de son allié socialiste. À l’intérieur du Front de gauche, celui qui a tout à gagner, c’est Mélenchon ; et ceux qui ont encore quelque chose à perdre, leur crédit ou leur moral, ce sont les militants du PCF. Le dévouement à leur parti comme aux intérêts des couches populaires, la combativité et la persévérance de ces militants mériteraient une autre politique que cette perpétuelle recherche d’alliance électorale.

Quant aux travailleurs qui peuvent être séduits par les effets de tribune de Mélenchon et par son radicalisme verbal, ils se prépareraient de nouvelles déceptions s’ils misaient leur avenir sur la réussite électorale de Mélenchon.

Intégrés dans un gouvernement de gauche, qui plus est en position subordonnée derrière le PS, Mélenchon et le Front de gauche, c’est-à-dire le PCF et le PG, mèneront demain la politique nécessaire à la bourgeoisie, celle que les gouvernements socialistes mènent aujourd’hui en Espagne, en Grèce ou au Portugal : des plans d’austérité drastiques pour réduire la dette publique et drainer toujours plus de plus-value vers les banques et les actionnaires.

Chaque fois que la gauche gouvernementale est passée au pouvoir, de l’Union de la gauche à la Gauche plurielle, elle a défendu les intérêts fondamentaux de la bourgeoisie. Ce faisant, elle a contribué à démoraliser des fractions entières de travailleurs et au bout du compte, c’est cette démoralisation qui peut rendre possible, par exemple, qu’une Marine Le Pen ose se poser en défenseur des pauvres.

Pour changer leur sort, les travailleurs ne pourront pas compter sur des avocats dans des ministères, mais sur leurs propres forces, sur leur poids social dans l’économie, pour contester à la bourgeoisie sa dictature sur toute la société. L’élection présidentielle à venir ne sera qu’une occasion de l’affirmer, et de se compter sur ce programme. Ni plus ni moins.

30 mars 2011


 
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