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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°149 (février 2013)
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Grèce - Les classes populaires après trois ans d’attaques redoublées de la bourgeoisie

Depuis plus de trois ans, la population grecque s’est considérablement appauvrie. Mais ce qui a poussé les Grecs dans cette descente vertigineuse vers la pauvreté, ce n’est pas tant la crise que la politique de la bourgeoisie européenne, pour sauver ses banquiers. Les mesures d’austérité, qui existent aussi ailleurs, ont été systématisées et formalisées dans des plans successifs, sous la direction des représentants de la bourgeoisie. La Troïka, émanation de l’Union européenne (UE), de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI), a conçu les plans et les a fait appliquer par les gouvernements grecs complices. Cela s’est fait avec un acharnement tel qu’une manifestante les accusait de transformer le pays en « rat de laboratoire pour tester l’austérité en Europe ». Derrière la formule choc, il y a une part de vérité.

Si la situation de la population grecque, en particulier des classes laborieuses qui sont les plus touchées, concerne directement tous les travailleurs d’Europe, c’est par solidarité bien sûr, mais aussi parce que la bourgeoisie leur réserve le même sort.

Une situation catastrophique

Toutes les mesures, répétées de plan en plan pour démanteler le secteur public, le code du travail, augmenter les taxes, n’ont pas encore été appliquées : la résistance des travailleurs dans la rue et dans les entreprises, les réticences de certaines administrations à donner la liste des employés à licencier, les condamnations récentes de l’État par certains tribunaux ont perturbé l’application de cette mise en coupe réglée de la population ; mais cela a été suffisant pour l’appauvrir considérablement et en précipiter une grande partie dans la misère. En 2011, selon Elstat, l’office grec des statistiques, le nombre de personnes vivant à la limite de la pauvreté ou de l’exclusion sociale s’élevait à 3,4 millions ; plus de 850 000 personnes sont inscrites auprès d’organismes officiels pour bénéficier d’une aide alimentaire, pour une population d’à peine 11 millions d’habitants.

Le chômage a atteint le taux record de 26 % en septembre 2012 ; plus de la moitié des 15-24 ans et un tiers des 25-34 ans se retrouvent sans emploi. Dans le public, près de 100 000 postes ont disparu entre la fin 2009 et mai 2012. Après le renvoi de contractuels et le non-remplacement de départs en retraite, l’État veut mettre « en réserve » plusieurs milliers de fonctionnaires : une sorte de disponibilité avec un salaire réduit pendant un an, avant une éventuelle mutation ou le licenciement. Dans le privé, c’est la jungle des contrats temporaires ou à temps partiel, sans restriction. Le travail au noir explose, évalué par une enquête du ministère du Travail à 35 % des emplois, et à près de 50 % dans les entreprises liées au tourisme comme l’hôtellerie ou la restauration.

Le démantèlement de la législation du travail est programmé, et en grande partie déjà réalisé : priorité des accords d’entreprise sur ceux de branche, possibilité pour l’employeur de ne pas appliquer une convention collective, CDI avec période d’essai d’un an au lieu de deux mois, réduction des indemnités de licenciement, en général de moitié, réduction des indemnités de chômage (360 euros mensuels pendant un an maximum) et du salaire minimum (586 euros brut, au lieu de 752 euros en 2009).

Pour la seule année 2011, les salaires ont baissé de 25 % dans le privé, selon un rapport de l’OCDE. La nouvelle grille de salaires devrait imposer aux salariés de l’État, après une première baisse des traitements déjà réalisée de 20 %, une réduction supplémentaire de 25 %. Le dernier plan prévoit de reculer de 65 à 67 ans l’âge ouvrant le droit à la retraite, et de baisser encore les pensions que, depuis longtemps, les retraités ne touchent qu’après plusieurs mois d’attente. D’après le syndicat du privé GSEE, le salarié grec a perdu au cours des trois dernières années 50 % de son pouvoir d’achat, en moyenne.

Selon le syndicat des inspecteurs du travail, 400 000 travailleurs auraient été payés avec au moins trois mois de retard en 2011. D’autres attendent plus longtemps ou doivent se contenter provisoirement de cent ou deux cents euros. Les patrons n’hésitent pas à baisser le nombre d’heures, et le salaire en conséquence, à licencier des travailleurs pour en embaucher d’autres, ou les mêmes, moins payés : une société construisant le métro de Thessalonique a ainsi renvoyé une trentaine de travailleurs, trop payés à son goût, pour les rembaucher à 586 euros. Elle a été condamnée par le tribunal de première instance qui a jugé contraire à la Constitution ce salaire avec lequel personne ne peut vivre.

Il est difficile de se faire soigner vu l’état de certains hôpitaux qui manquent de personnel, de médicaments et même de matériel de base comme les compresses ou les gants jetables. Le paiement forfaitaire de 5 euros exigé pour toute consultation à l’hôpital passe à 25 euros ; c’est insupportable pour toute une partie de la population, en particulier pour les chômeurs en fin de droits, sans couverture sociale. De plus en plus de malades ont recours à des organisations comme Médecins du monde ou font la queue devant les quelques pharmacies qui acceptent d’avancer gratuitement des médicaments.

Sous l’apparence ordinaire des rues animées et des embouteillages dans les grandes villes, la crise se manifeste par le nombre des boutiques fermées ou des campements de SDF. Ils étaient 15 000 sans-abri à Athènes en janvier 2012, selon des déclarations de la mairie et des ONG. Pour les salariés qui ne sont pas dans une situation aussi dramatique, il faut tout de même se priver sur tout, y compris sur la nourriture, dont des produits courants (viande, pâtes, pain) sont soumis à une TVA passée de 11 % à 13 %. Le prix du litre de fuel domestique a augmenté de 35 % en septembre pour atteindre 1,35 euro, plus qu’en France : il faut réduire le chauffage et un certain nombre d’écoles devront peut-être fermer leurs portes cet hiver. Vu le prix des carburants, il faut limiter les déplacements : la voiture reste souvent au garage, on rend ses plaques d’immatriculation pour ne pas payer la taxe.

Les Grecs sont majoritairement propriétaires de leur logement. Le gouvernement a imposé une nouvelle taxe foncière liée à la facture d’électricité. Son non-paiement a entraîné des coupures de courant. Mais la Cour de cassation a décidé de revenir sur cette mesure, au moins jusqu’à mars 2013. Encore faut-il payer sa consommation d’électricité à la compagnie, la DEI, dont le directeur a déjà annoncé une hausse en janvier : 10 à 15 euros de plus par mois, sauf pour les plus démunis.

Quant à l’impôt sur le revenu, il est impossible d’y échapper quand on est salarié, puisqu’il est retenu à la source. Tout le monde ne peut pas en être dispensé officiellement, comme les armateurs ou l’Église, ou bénéficier de bonnes relations et des services de juristes compétents dans « l’optimisation fiscale » comme les hommes d’affaires et les membres aisés des professions libérales !

La population grecque paye pour sauver les banques

Ce sont les grandes banques qui ont fabriqué la dette. La Grèce est depuis longtemps emprunteuse, comme tous les États. S’endetter pour développer une économie, des infrastructures utiles en partie à la population est une chose, même si les premiers à en profiter sont les créanciers. Payer au prix fort des équipements comme ceux des Jeux olympiques de 2004, destinés à rouiller sur place, consacrer 3 à 4 % de la richesse du pays en dépenses d’armement, c’était du pur et simple pillage aux dépens de la population pour enrichir les entreprises et les banques des grandes puissances, mais aussi les banques et les grandes sociétés grecques, intimement liées au système financier international.

Entrée dans la zone euro en 2001, grâce à un maquillage de son déficit réalisé par la banque américaine Goldman Sachs, la Grèce est devenue encore plus intéressante pour les spéculateurs. Les créanciers se disaient sans doute qu’un État, appartenant de surcroît à l’UE, ne pourrait pas faire faillite. En cas de coup dur, les autres États suppléeraient à ses déficiences. C’est ce qui s’est produit jusqu’à présent. Quand il est devenu public qu’un défaut de paiement de la Grèce était possible, pressés par les milieux financiers et pour éviter une panique dans un système totalement imprévisible et incontrôlable, les États européens ont imposé au gouvernement grec d’honorer ses créances en présentant la facture à la population. Celle-ci a été sommée de se serrer la ceinture pour permettre aux marchés, aux banquiers grecs et internationaux, aux trusts de toutes nationalités de préserver leurs profits ou de limiter leurs pertes.

La Grèce a continué à emprunter, à des taux de plus en plus usuraires, non pas pour redresser son économie ni pour rembourser la dette mais pour payer à ses créanciers les intérêts des emprunts antérieurs. Cela n’a fait que grossir cette dette et accélérer la ruine de l’économie. Depuis 2008, le produit intérieur brut a dévissé de 20 %, d’après les estimations du FMI. Avec une production en panne et des dettes supplémentaires, la dette grecque qui, paraît-il, devait se résorber grâce aux plans européens, pèse de plus en plus lourd : 133 % du PIB en 2009, 150 % en 2010, 165 % fin 2011. On s’acheminerait vers les 190 %.

En mars et en décembre 2012, les nouvelles « aides » européennes ont prévu une sorte d’aménagement de la dette. La Grèce a racheté, avec une décote, une partie de ses titres à des créanciers privés. Elle a eu droit à une légère baisse des taux d’intérêt : les banques créditrices, privées ou publiques, pouvaient bien le faire vu qu’elles lui prêtent à un taux bien supérieur à celui auquel elles empruntent à la Banque centrale européenne. On lui a accordé un report du paiement des intérêts et des échéances de remboursement pour les prêts du Fonds européen de stabilité financière (FESF) alimenté par des fonds publics. Enfin, les États prêteurs devraient lui rendre une partie des plus-values faites en 2013 sur l’argent qu’ils lui prêtent, « faveur » qui ne doit servir qu’à diminuer le montant total de sa dette. Il n’y a aucune philanthropie là-dedans, mais une certaine appréhension devant la spirale de la dette et l’instabilité qui pourrait s’ensuivre.

Les créanciers privés ont renâclé devant la décote : 53 % en mars et un peu plus de 60 % en décembre. Mais échanger, comme en mars, des créances pourries contre d’autres, supposées plus fiables, au moins pour le moment, ce n’était pas la pire des situations. Et se les faire racheter, comme en décembre, alors qu’elles risquent de ne plus rien valoir, cela peut même être très rentable : le fonds d’investissement Third Point, dirigé par le milliardaire américain Dan Loeb, a reconnu avoir gagné dans l’opération 500 millions de dollars : il a revendu 34 centimes des titres acquis sur le marché à 17 centimes. Et certains de ses clients, qui n’ont pas besoin de liquidités, ont même gardé leurs titres en espérant gagner davantage.

Et la BCE a rouvert ses guichets, fermés l’été dernier, pour racheter sans limite les créances pourries. Comme l’essentiel est de continuer à aider la finance, en dehors des 11 milliards d’euros prévus pour le rachat de la dette, la dernière tranche annoncée du prêt européen a prévu plus de 23 milliards d’euros pour recapitaliser les banques grecques, qui l’ont déjà été en mars. Il s’agit, en remettant un peu de liquidités dans les rouages de l’économie, de « restaurer la confiance des déposants et des marchés ». Et les mêmes marchés, à l’affût de nouveaux profits, réclament la « libéralisation » du marché et la privatisation des entreprises.

La Grèce pillée par les trusts internationaux…

Les banques des grandes puissances ont imposé à la Grèce leurs capitaux et son endettement, en particulier les banques françaises, Crédit agricole, Société générale et BNP, qui détenaient, jusqu’en 2010, 26 % de la dette grecque, et les banques allemandes (15 %). Mais les firmes de ces pays, souvent liées aux mêmes banques, lui ont imposé leurs marchandises. L’argent prêté retournait dans les mêmes coffres, ou presque, et c’est bien aussi pour que cela continue que l’UE refuse de déclarer la Grèce insolvable.

Il s’agissait essentiellement de faire consommer aux Grecs ce qui était produit ailleurs, ou bien d’investir, souvent en partenariat avec des sociétés grecques, dans des projets d’infrastructure favorisant le tourisme et les échanges commerciaux. Dans un cas comme dans l’autre, les intermédiaires grecs, hommes d’affaires ou politiciens, passage obligé des investissements étrangers, prélevaient leur dîme, y compris sous la forme la plus élémentaire du pot-de-vin. Pendant des années, le système a bien fonctionné. Les entreprises françaises et allemandes, pour ne parler que d’elles, au nombre d’environ 150 pour chacun des deux pays, ont vendu leurs produits, de la pharmacie à l’automobile, en passant par l’électronique, la téléphonie, l’aéronautique et l’alimentation. En 2010 encore, les exportations de l’Allemagne, premier partenaire commercial de la Grèce, se montaient à 6 milliards d’euros. La France vendait à ce pays, entre autres, 675 millions d’euros de produits alimentaires, 319 millions d’euros de produits pharmaceutiques et de cosmétiques, 162 millions dans l’automobile, sans parler des armes qui ont toujours représenté un très gros marché.

La rivalité entre la Grèce et la Turquie a été largement exploitée par les marchands de canons, de toutes spécialités et de toutes nationalités, qui ont fait monter les enchères pour vendre les mêmes produits aux deux pays. Dans les années 2004-2008, la Grèce achetait pour trois ou quatre milliards par an de matériel militaire, dont près du tiers aux entreprises allemandes parmi lesquelles Ferrostaal et une filiale de Thyssen-Krupp (HDW) pour les sous-marins, Krauss-Maffei pour les tanks. La France, elle, a vendu les Mirage de Dassault, des frégates, des missiles ou des hélicoptères. Encore en 2011 la Grèce restait, en Europe, le premier importateur d’armement en proportion de son PIB, malgré les coupes budgétaires.

Quand elles se disaient implantées en Grèce, les sociétés européennes parlaient en fait de leurs succursales, de leurs concessionnaires automobiles, de leurs services après vente, de tout ce qui pouvait faciliter la commercialisation de leurs produits. Quand elles ont « investi » sur place, c’était pour entrer dans des sociétés grecques bénéficiant déjà d’un réseau intéressant ou de commandes d’État. Carrefour s’est allié à Marinopoulos et a profité de son extension dans les Balkans ; quand la crise a rendu l’affaire moins profitable, l’entreprise a cédé ses parts à son associé grec, qui reste cependant le franchisé exclusif de ses produits sur plus de 600 points de distribution en Grèce, à Chypre et dans les Balkans où il vient d’ouvrir un huitième hypermarché à Skopje, en Macédoine, en octobre dernier.

Les grands travaux ont été une source importante de profits. Le consortium allemand Hochtief a construit entre 1996 et 2000 le nouvel aéroport d’Athènes (2,25 milliards d’euros). En 1996 également le groupe français Vinci, par le biais de sa filiale locale Gefyra, a remporté l’appel d’offres d’un projet de près de 800 millions d’euros : la construction et l’exploitation du pont à péage de Rion-Antirion reliant les deux rives du golfe de Corinthe, à l’ouest du pays. En août 2008, avec Hochtief et deux sociétés grecques (Aktor et J&P Avax), il a obtenu de piloter un contrat de 2,8 milliards d’euros pour construire et exploiter un réseau d’autoroutes, projet inachevé avec le déclenchement de la crise. Depuis, ces sociétés ont réduit la voilure. Elles gardent un pied là où les affaires restent intéressantes, ou pourraient le redevenir. On l’a vu pour Carrefour et Marinopoulos. Deutsche Telekom a même renforcé, en 2011, ses parts dans la société de télécommunications OTE implantée dans quatre pays (Grèce, Albanie, Bulgarie, Roumanie). De toute façon, l’Europe limite les risques. En mars dernier, Siemens a annoncé avoir obtenu un contrat de 41 millions d’euros, payé à 70 % par l’Europe, pour équiper l’extension du métro d’Athènes. La direction d’Alstom a fait savoir qu’elle participerait aussi à ce chantier avec la société grecque J&P et Avax et Ghella, une société italienne. En novembre, la Banque européenne d’investissement (BEI) a approuvé un prêt de 650 millions d’euros pour la reprise des travaux autoroutiers en 2013, une décision intéressante pour Vinci. Et les trusts peuvent espérer faire quelques bonnes affaires lors des privatisations.

…et par les capitalistes grecs

L’exploitation du pays par des entreprises étrangères, puis l’écrasement de la population pour satisfaire les marchés financiers internationaux, enfin l’existence de ce directoire qu’est la Troïka, tout cela a réactivé le sentiment d’oppression nationale des Grecs. Cela a été d’autant plus facile qu’à l’image de l’Allemagne, première puissance de l’UE, peut se superposer celle de l’occupant du passé. Cela a été d’autant plus visible que la droite nationaliste et l’extrême droite s’en sont emparées, des manifestants accueillant même la visite d’Angela Merkel avec le salut nazi, en octobre 2012.

Mais le nationalisme a révélé son influence, y compris sur l’extrême gauche, entre autres pendant la campagne électorale, axée sur la présence ou non de la Grèce dans l’UE et la zone euro. Tenir compte du sentiment national est une chose, surfer sur le sentiment antieuropéen en est une autre. Et toute ambiguïté sur ce terrain finit par apporter de l’eau au moulin des populistes de droite ou d’extrême droite. C’est estomper aussi la responsabilité des grandes fortunes grecques, même si elles ne sont pas au niveau des plus grandes fortunes mondiales. C’est contribuer à conserver au capitalisme grec son caractère « quasi invisible », selon l’expression du militant trotskyste Dimitris Livieratos.

Il est vrai que la Grèce est un pays de petites, voire de très petites entreprises, dont beaucoup se sont écroulées avec la crise. Mais les grandes fortunes grecques existent, même s’il est difficile, à une époque de domination du capital financier, de démêler ce qui est grec de ce qui ne l’est pas. Les armateurs, eux, sont bien visibles. En 2011, selon la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), la flotte marchande grecque arrivait largement en tête dans le monde, du point de vue du tonnage. En 2012, elle aurait même augmenté ses capacités, avec des navires moins nombreux mais plus gros et plus modernes. Les armateurs brassent des capitaux d’autant plus importants qu’ils échappent, selon la Constitution, à l’impôt sur les sociétés. Ils doivent s’acquitter d’une taxe forfaitaire sur le tonnage des navires sous pavillon grec, ce qui, en 2012, était le cas pour moins d’un quart de leur flotte. Le reste naviguait sous pavillons de complaisance, dont celui de Chypre, tout proche. Et les comptes des sociétés maritimes, jouissant d’un statut d’extraterritorialité, sont totalement opaques. La Tribune de Genève estimait qu’entre l’évasion et « l’optimisation » fiscales, 20 à 30 milliards d’euros avaient ainsi échappé au fisc grec en 2009. Les vieilles familles d’armateurs ont su diversifier leurs affaires entre l’immobilier, le pétrole et la finance, entre autres. Ainsi Spiros Latsis est à la tête d’un conglomérat familial. Il comporte une compagnie maritime, une société immobilière, des parts dans une société pétrolière (Hellenic Petroleum), dans l’aviation, dans les yachts de luxe et des biens immobiliers dans le monde entier. Depuis Genève, Spiros Latsis dirige cet empire qui comporte également, à travers les participations familiales, 49 % d’une banque privée zurichoise (EFG International) et une banque grecque (EFG Eurobank). La crise a dévalué le patrimoine familial mais Spiros Latsis fait encore partie de la liste des milliardaires de la revue Forbes, qui le crédite d’une fortune de 2,6 milliards de dollars.

L’éclatement de l’URSS a ouvert les Balkans aux capitalistes grecs. Après 1990, s’érigeant en une sorte de puissance dominante au niveau régional, la Grèce y a joué un rôle d’investisseur majeur… et de véhicule de la dette. Ses banques se sont étendues dans seize pays voisins, y compris la Turquie, où elles comptabilisaient en 2010 3 400 agences et un effectif de 50 000 personnes. La restructuration des Balkans, un programme chapeauté par le gouvernement grec au début des années 2000, a offert un champ d’action à des sociétés comme Viohalco ou Alumyl pour l’aluminium, l’acier et les câbles, aux cimentiers Titan et Herakles, aux sociétés pétrolières comme Hellenic Petroleum (pétrole et gaz naturel). De nombreux patrons grecs ont délocalisé leurs entreprises en Bulgarie ou en Roumanie où les salaires étaient plus bas. Parmi les multinationales grecques, on trouve Intralot, entreprise mondiale de jeux et de paris, présente dans 53 pays. On trouve aussi des conglomérats comme le groupe Marfin qui va de la banque du même nom à la société agro-alimentaire Vivartia (spécialités laitières, surgelés, restauration rapide) en passant par différents services dans la santé ou le tourisme.

La crise a évidemment fait chuter leurs profits. Mais, même dans le bâtiment, un secteur particulièrement touché, les trusts ont résisté. La moitié des emplois ont disparu. Mais Aktor, en avril 2011, disait disposer d’un carnet de commandes de 3 milliards d’euros, avec des contrats au Qatar. Quant à Mytilineos Holdings, à l’origine une société minière, il s’est diversifié dans l’énergie et a construit des centrales au Moyen-Orient. Il a déclaré être intéressé par les conditions d’achat, avec Motor Oil (Hellas), de la société publique grecque de gaz naturel DEPA. Et on a vu que l’Europe prévoyait la recapitalisation des quatre plus grandes banques, Alpha Bank, la Banque nationale de Grèce, Eurobank et la Banque du Pirée. Elle est faite pour relancer la confiance, et devrait préluder à une réorganisation du secteur bancaire pour « assainir » le marché. Le résultat le plus clair pourrait être le licenciement de près de 20 000 salariés.

Les réactions de la population face aux attaques

La Grèce a connu une vingtaine de grèves générales depuis deux ans et demi, à l’appel principalement des deux grandes confédérations syndicales du privé (GSEE) et du public (ADEDY), ainsi que de PAME, organisation syndicale liée au parti communiste (KKE). Chaque annonce d’un nouveau plan de rigueur fait descendre des dizaines de milliers de manifestants dans les rues, encore près de 100 000, les 7 et 8 novembre derniers.

Ce sont des moments où la colère l’emporte sur l’abattement et prend une forme massive, mais sans véritable perspective. Pas plus que dans d’autres pays, les directions des deux grandes confédérations, très liées au parti socialiste (PASOK), n’ont visé à utiliser ces journées pour définir des objectifs indispensables à la survie de la population et les moyens de les atteindre, et PAME pas davantage.

Entre deux grandes mobilisations, on a pu voir de multiples mouvements sur des bases souvent corporatistes et plus ou moins localisées : artisans taxis, camionneurs, commerçants, pharmaciens, avocats. Les mouvements sont surtout fréquents dans la fonction publique, mais, là aussi, ils sont souvent émiettés ; chaque syndicat appelle à son tour : en décembre 2012 par exemple, les appels à la grève se sont succédé ou superposés : le 5 chez les enseignants du secondaire, du 4 au 6 pour le personnel pénitentiaire, les 17 et 18 dans les collectivités locales, et un appel plus général les 19 et 20 dans les services de santé, les chemins de fer et les transports urbains, etc. Les juges et les procureurs sont appelés à une grève partielle des audiences depuis plusieurs mois et cela continuait tous les jours, de midi à 15 heures, jusqu’à la mi-janvier.

Dans les entreprises, certaines grèves ont été dures et longues, contre des baisses de salaire et des licenciements, comme celle des sidérurgistes d’Helliniki Halivourgia (Aciéries grecques) à Aspropyrgos, une usine de 400 travailleurs, non loin d’Athènes. En octobre 2011, le propriétaire, Nikos Manessis, a voulu leur imposer la réduction de la journée de travail, de huit heures à cinq heures, avec une baisse de salaire de 40 %. La grève contre ces attaques puis contre les licenciements décidés par le patron a été animée principalement par le syndicat PAME. Cette lutte, présentée comme héroïque par le parti communiste, est restée cantonnée à l’entreprise et s’est terminée par l’expulsion par la police du piquet de grève, en juillet 2012, au bout de neuf mois de conflit.

Des travailleurs d’autres entreprises se sont mobilisés : avant les élections, les salariés de Coca-Cola à Patras et à Thessalonique ont fait grève, ceux de la laiterie Fage aussi, contre des licenciements. Début octobre 2012, 250 employés des chantiers navals de Scaramanga ont envahi le ministère de la Défense pour réclamer six mois de salaires en retard, l’État n’ayant pas versé l’argent qu’il devait à la société. Ils ont été accueillis par la police anti-émeute qui a interpellé une centaine de personnes. En décembre, le gouvernement a finalement promis de verser cinq à sept millions d’euros pour financer le programme de maintenance des sous-marins.

Les protestations ont pris des formes multiples : occupation des bâtiments publics par leurs salariés (mairies, ministères, écoles, universités) ; opérations anti-péage organisées par des militants associatifs comme ceux de Den Plirono (en grec « Je ne paie pas ») ; le mouvement des Indignés, en mai et juin 2011, a mobilisé à Athènes et à Thessalonique nombre de jeunes, étudiants ou chômeurs, mais aussi des moins jeunes et les militants de toutes sortes d’organisations. Mais il a été éphémère. Un certain nombre de militants consacrent leurs efforts à des associations d’entraide sur les quartiers, soupes populaires ou épiceries sociales.

Mais, outre le fait que le temps qui passe contribue à user le moral, ces luttes souffrent de leur morcellement et de leur dispersion et surtout d’une absence de perspective politique.

Une crise sociale : la nécessité d’une politique pour la classe ouvrière

L’impact des plans d’austérité, en Grèce encore plus qu’ailleurs, a transformé la crise économique en crise sociale. La population s’est largement mobilisée. Contre elle, elle a trouvé les hommes politiques des partis traditionnels, la Nouvelle démocratie à droite et le PASOK à gauche. Même si leurs liens multiples avec les possédants et leur corruption étaient de notoriété publique, ils sont apparus pires encore par leur zèle à enfoncer la population dans la misère ; et les dernières élections ont révélé leur discrédit. Elles ont aussi révélé un double glissement vers des partis jusque-là très minoritaires, un à l’extrême droite, un à la gauche de la gauche.

À la gauche de la gauche, Syriza (Coalition de la gauche radicale) a marqué le scrutin par son ascension rapide avec 27 % des voix et 71 sièges en 2012, au lieu de 6 % en 2009. Ces résultats ont montré qu’une partie de l’électorat, du PASOK essentiellement, cherchait sur sa gauche une force capable de l’aider à résister aux attaques de la bourgeoisie. Mais Tsipras, président de Syriza, a pour ambition de former un gouvernement de gauche, plus efficace selon lui, parce que ses responsables ne sont « ni corrompus ni usés ». Mais efficace pour qui ? Syriza n’a nullement pour politique d’élever la conscience de classe des exploités afin de les préparer aux combats inévitables contre la bourgeoisie pour se défendre aujourd’hui et pour être, demain, en situation de lui contester son pouvoir sur l’économie. En fait, Syriza pose sa candidature au pouvoir gouvernemental, mais dans le cadre de la société telle qu’elle est organisée, sur la base du capitalisme et dominée par la bourgeoisie. Comme tout réformiste, Syriza propage parmi les travailleurs l’illusion, utile à la bourgeoisie, qu’on peut réformer le système capitaliste par la voie électorale.

À l’opposé, l’émergence d’Aube dorée montre un glissement de l’opinion vers l’extrême droite. Le danger, ce ne sont pas, par eux-mêmes, ses dix-huit députés. C’est le fait qu’une partie de l’opinion ait adhéré à un groupe violemment antiouvrier, anti-immigrés et qui passe à l’acte, contre les étrangers, à coups de barres de fer, sous l’œil d’une police qui compte dans ses rangs un bon nombre de sympathisants d’extrême droite. Son succès électoral encourage le comportement de ses hommes de main, sans doute au-delà de ses propres forces militantes, puisque l’Association des travailleurs migrants a recensé, en six mois, 500 agressions. Il est difficile de dire si son influence va grandir, et à quel rythme, même si un sondage ponctuel révèle sa progression. Mais ce parti peut constituer un danger mortel pour les classes laborieuses, s’il s’impose, ne serait-ce que parmi les petits bourgeois ruinés, comme une alternative ouvrant une issue à la société en crise. Et à bien plus forte raison s’il se développe largement parmi les travailleurs déboussolés.

La crise fait surgir le problème de fond : face à la faillite de la bourgeoisie dans son ensemble, et pas seulement de certains de ses représentants, il est nécessaire de lui arracher son pouvoir sur la société, même si ceux qui le feront n’en sont pas encore conscients. La bourgeoisie, qui est responsable de la crise, a à sa disposition une multitude de partis. Bien sûr, il n’est pas indifférent pour les travailleurs que le pouvoir tombe dans les mains de Syriza ou d’Aube dorée. Mais la question vitale pour les travailleurs comme pour l’ensemble de la société est de savoir si la classe ouvrière parvient à faire prévaloir sa propre politique, sa propre perspective pour la société. Ce qui soulève dans l’immédiat la nécessité d’un outil pour cela, d’une force représentant les intérêts politiques de la classe ouvrière.

Pour le moment, les travailleurs n’ont pas cet outil à leur disposition ; ils ont pourtant besoin d’un parti qui, non seulement leur propose des objectifs pour défendre leurs intérêts dans l’action quotidienne, mais qui pose clairement le problème du pouvoir et conteste celui de la bourgeoisie. Nulle part le prolétariat ne dispose de cette force politique, mais ce qu’on peut souhaiter et ce à quoi il faut travailler, c’est à le construire en Grèce comme ailleurs.

17 janvier 2013


 
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