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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°135 (avril 2011)
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Japon - Après la catastrophe de Fukushima : le nucléaire, les écologistes et le capitalisme

La catastrophe déclenchée à la centrale nucléaire de Fukushima, vingt-cinq ans tout juste après celle de Tchernobyl dont les conséquences sanitaires se font encore sentir, a relancé le débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire. Mais les préoccupations et les objectifs de ceux qui s’en servent sont souvent fort éloignés du sort des victimes japonaises comme du nucléaire lui-même.

En Allemagne, où l’opinion publique est fortement opposée au nucléaire, Angela Merkel a annoncé en catastrophe, à la veille d’élections dans le Bade-Wurtemberg, un nouveau moratoire sur les centrales nucléaires. Ce retournement tardif ne l’a pas empêchée de perdre ces élections, remportées par les Verts qui multiplient leurs résultats par plus de deux. C’est au moins en partie l’émotion soulevée par la catastrophe de Fukushima qui leur permet de diriger pour la première fois un des États allemands parmi les plus grands et… les plus industrialisés.

En France, où le nucléaire représente 76 % de la production d’électricité, les porte-parole de cette filière, ceux d’Areva, d’EDF et même le directeur de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) se sont relayés dans les médias pour répéter que tout allait bien. Le ministre de l’Industrie Éric Besson n’a pas refait le coup des nuages radioactifs miraculeusement arrêtés aux frontières, comme en 1986, mais il a commencé par nier qu’il s’agissait d’une catastrophe nucléaire. Quelques jours plus tard, Sarkozy déclarait : « La France est le pays qui a le secteur nucléaire le plus sécurisé du monde. » Les uns et les autres dissimulaient à peine leurs craintes que la filière nucléaire ne soit discréditée et qu’ils ne puissent continuer à exporter leurs centrales.

De leur côté, les dirigeants de l’écologie politique, de Cécile Duflot à Daniel Cohn-Bendit, en passant par Nicolas Hulot ou Eva Joly, tous les deux opportunément convertis à la sortie du nucléaire, ont profité de la catastrophe pour réclamer à Sarkozy « un grand débat et un moratoire » sur le nucléaire. Pour Europe Écologie, comme pour les Verts allemands, Fukushima est devenu le principal argument dans la campagne des cantonales. Et la satisfaction non retenue de Cécile Duflot s’extasiant au soir du 27 mars d’avoir réussi à doubler le nombre des élus de son parti n’avait que peu de rapport avec l’indignation affichée quelques jours plus tôt face à la catastrophe nucléaire au Japon.

Rappelons qu’avant d’être nucléaire, la catastrophe qui se déroule au Japon depuis le 11 mars dernier est d’abord la conséquence d’un tremblement de terre d’une magnitude exceptionnelle suivi d’un tsunami d’une force rare avec ses vagues de 8 à 10 mètres de haut. On a tous été marqués par ces images de réfugiés, démunis sous la neige, errant hagards dans les décombres de villes entièrement dévastées par le tsunami, à la recherche de proches ou de traces de leurs maisons disloquées.

Pourtant le Japon était préparé à un tremblement de terre de grande ampleur. Les exercices d’alerte réguliers et surtout les normes antisismiques appliquées dans la construction depuis les années vingt ont incontestablement permis de limiter le nombre des victimes, sur un littoral pourtant très peuplé. À ce jour, près de 28 000 personnes sont mortes ou portées disparues. C’est un bilan énorme, pourtant moindre que les 250 000 à 300 000 morts recensés lors du tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti, d’une magnitude 7, soit une amplitude de mouvement pourtant 100 fois moindre que celui du Japon qui a été classé à la magnitude 9. Cette inégalité devant la dévastation, entre le développement du Japon et la misère d’Haïti, montre une fois de plus que les pires catastrophes naturelles sont d’abord… sociales.

Et pourtant, même au Japon, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne et le gouvernement a choisi ses priorités. D’un côté, des centaines de milliers de sinistrés ont passé plusieurs jours dans le froid, sans eau ni vivres ni électricité, parfois sans même voir arriver un seul sauveteur. C’est avant tout la solidarité élémentaire entre voisins et les initiatives des autorités locales sans grands moyens qui ont permis de sauver des victimes. De l’autre, dès le 14 mars, alors que le pays est déjà le plus endetté du monde industrialisé, la banque centrale a injecté quelque 131 milliards d’euros dans le système bancaire. Autrement dit, si les sinistrés pouvaient bien attendre, pour les banques et le grand capital, il y avait urgence !

La catastrophe nucléaire de Fukushima

À toutes les conséquences dramatiques du séisme et du tsunami s’ajoute la catastrophe nucléaire. Ou plutôt les catastrophes, puisque les trois réacteurs en service au moment du séisme, sur les six de la centrale Fukushima-Daïchi, ont fondu à des degrés divers et que plusieurs piscines attenantes, contenant une grande quantité de combustible nucléaire usagé, stocké là en attendant son retraitement, sont fortement endommagées.

À l’heure où nous écrivons, la centrale n’est toujours pas sous contrôle et les rejets radioactifs continuent d’augmenter. Le scénario qui terrorisait les gouvernements de toute la planète – une explosion suivie comme à Tchernobyl d’un violent incendie d’un ou de plusieurs des cœurs des réacteurs nucléaires, provoquant le rejet massif dans la moyenne atmosphère des particules les plus radioactives – n’a pas eu lieu. Mais rien ne garantit que le pire ne soit pas à venir. Les enceintes de confinement de plusieurs réacteurs, totalement ou partiellement fondus, sont fissurées et laissent s’échapper le combustible radioactif : un mélange de plutonium et d’uranium contamine désormais les alentours de la centrale et l’océan voisin.

L’accident de Fukushima est bien une catastrophe nucléaire majeure.

Le gouvernement japonais, qui minimise sans vergogne depuis le départ la gravité de la situation, a réévalué la catastrophe du niveau 4 au niveau 5, tandis que l’autorité française de sûreté nucléaire parlait, elle, quelques jours après le début de l’accident, du niveau 6, un niveau intermédiaire entre la catastrophe de Three Mile Island en Pennsylvanie (USA) en 1979 et celle de Tchernobyl en 1986. Ces évaluations, plus médiatiques que scientifiques, largement arbitraires, permettent surtout de classer la gravité des accidents les uns par rapport aux autres.

S’il n’est pas possible, à ce jour, d’évaluer toutes les conséquences de la catastrophe, elles sont d’ores et déjà gravissimes dans la région de Fukushima sinon dans une grande partie du Japon. La flore et la faune, les cours d’eau, les nappes phréatiques, la production agricole, les poissons du Pacifique voisin sont contaminés. Des taux anormalement élevés en iode et en césium radioactifs ont été relevés dans l’air et le réseau d’eau potable à Tokyo situé à 250 kilomètres. Après de longues tergiversations, le gouvernement japonais a fait évacuer tous les habitants dans un rayon de 20 puis de 30 kilomètres autour de la centrale. Selon plusieurs experts il faudrait étendre ce rayon à 100 kilomètres. Quant à Areva, le groupe français leader mondial du nucléaire, il a demandé à ses salariés présents sur le site de quitter la centrale dès le début de l’accident. On les imagine bien informés.

Ce n’est pas le cas de la population japonaise puisque l’exploitant de la centrale ne diffuse les informations qu’au compte-gouttes, avec retard et en les minimisant. Combien de personnes, bien trop fortement exposées aux radiations, développeront des maladies, des cancers, des leucémies et en mourront ? Il faudra des années pour le savoir, d’autant que les effets de l’exposition à la radioactivité sont différés dans le temps. Quelle surface de territoire autour de la centrale est devenue inhabitable et inexploitable pour l’agriculture peut-être pour des siècles ?

Les travailleurs de Fukushima en première ligne

Depuis le début, la course contre la montre pour circonscrire la catastrophe et reprendre le contrôle des réacteurs repose sur le sacrifice de quelques centaines de travailleurs de la centrale de Fukushima, qui se relaient quasiment sans interruption pour tenter de rétablir coûte que coûte le refroidissement des installations. Certains sont morts lors du tsunami, d’autres ont été gravement blessés lors des explosions de l’hydrogène qui a soufflé deux des bâtiments abritant les réacteurs, tous sont irradiés.

Les « liquidateurs » pour reprendre le terme utilisé à Tchernobyl, cette cinquantaine de travailleurs qui n’ont jamais quitté le site, rejoints par quelques centaines d’ouvriers, pompiers, ingénieurs, accumulent en quelques heures des doses de radiations plus élevées que celles admises durant toute une année. Jour après jour, ils dépassent les seuils tolérables. Selon Annie Thébaud-Mony, spécialiste à l’Inserm des questions de santé au travail et spécialement du secteur du nucléaire : « Avec de telles doses accumulées, une destruction massive des cellules, en particulier celles de la moelle osseuse, de la muqueuse intestinale, ainsi que des cellules basales de la peau, se produit rapidement. » Plusieurs ont déjà été évacués, brûlés et irradiés fortement, mais c’est la santé de tous, sinon leur vie, qui est irrémédiablement compromise.

Et l’on découvre, au fil des jours, que certains d’entre eux ne sont pas équipés en permanence d’un dosimètre individuel, et qu’en prime on rationne leur eau et leur nourriture !

Le gouvernement japonais, à défaut de protéger ces travailleurs et malgré la situation d’urgence dans laquelle tout le pays est plongé, vient avec un cynisme inqualifiable de relever le seuil légal d’exposition des travailleurs de Fukushima de 100 millisieverts (mSv) tous les deux ans à 250 mSv. Pourquoi une telle urgence législative ? Paul Jobin, qui a étudié pendant des années la situation des ouvriers du nucléaire au Japon, estime que « c’est un moyen de légaliser leur mort prochaine et d’éviter d’avoir à verser des indemnités à leurs familles, car avec des doses de 250 mSv, les risques de cancers, d’atteintes mutagènes ou sur la reproduction sont très élevés ». Cela se passe de commentaires.

Nous connaîtrons sans doute un jour les conditions dans lesquelles ces travailleurs de la centrale de Fukushima ont mené cette lutte pour éviter le pire. Qu’ils aient été volontaires en toute conscience des risques encourus ou qu’ils aient été soumis à de fortes pressions morales, ces travailleurs ont fait preuve d’un sens collectif et d’une abnégation qui confortent notre espoir dans les capacités de l’humanité à gérer collectivement la société pour le bénéfice de tous.

Une catastrophe prévisible sinon inéluctable : les mensonges et les falsifications de Tepco

Le sens de l’intérêt collectif, les actionnaires et les dirigeants de la Tokyo Electric Power Company (Tepco), la compagnie privée propriétaire et exploitante de la centrale de Fukushima, en sont totalement dépourvus. Ils portent une responsabilité directe et majeure dans la catastrophe.

Cette société, fondée en 1951 lors de la privatisation de la production d’électricité, fournit le tiers du courant électrique de l’archipel. Tepco est le quatrième producteur mondial d’électricité. Elle possède aussi des filiales dans la télévision, l’électronique et le transport maritime d’hydrocarbures. C’est l’un des grands groupes industriels japonais dont les dirigeants sont liés par une multitude de canaux au puissant METI, le ministère du Commerce et de l’Industrie. Comme en France ceux d’Areva, EDF, GDF-Suez, Veolia et bien d’autres, les hauts cadres de Tepco alternent entre des fonctions dans les ministères et des responsabilités dans des grands groupes privés. C’est dire si les dirigeants de ce groupe ne redoutent pas les contrôles et les injonctions du NISA, l’autorité japonaise de sûreté nucléaire.

Et toute l’histoire de Tepco est jalonnée de dissimulations et de défaillances. Entre 1978 et 2002, pas moins de 97 incidents dans des centrales nucléaires japonaises, dont une vingtaine jugés critiques, ont été dénoncés par le NISA. En 2002, la révélation publique de falsifications de rapports d’inspection qui alarmaient, entre autres, sur des fissures dans les enceintes de confinement de plusieurs réacteurs nucléaires, avait contraint le PDG et le président du conseil d’administration à démissionner. Ils servirent seulement de fusibles car rien ne changea : en 2007, un séisme à proximité de la centrale de Kashiwazaki, propriété de Tepco, provoqua des fuites d’eau, un début d’incendie et des rejets radioactifs dans la mer du Japon. Tepco n’avait procédé à aucun changement dans ses procédures de sûreté et tarda à rendre public l’accident, retardant ainsi l’information ou l’évacuation des riverains.

La centrale de Fukushima, quant à elle, a été construite au début des années soixante-dix. Elle était donc vieillissante. Tepco avait pourtant reçu l’autorisation de prolonger plusieurs de ses réacteurs au-delà de la limite des trente ans à partir de laquelle la radioactivité accélère le vieillissement des installations, alors même que des défaillances dans les systèmes de sécurité avaient été détectées. Quelques jours avant le séisme, Tepco avouait aux autorités qu’une carte d’alimentation d’une valve de contrôle de température de réacteur n’avait pas été inspectée durant onze ans et que le contrôle des éléments relatifs au système de refroidissement et au groupe électrogène de secours était insuffisant. Ce sont précisément ces moteurs diesel de secours qui n’ont pas démarré.

Ils étaient supposés résister à un tsunami de six mètres. Pas de chance, celui du 11 mars faisait plus de sept mètres à cet endroit de la côte ! Pourtant, s’il y a un endroit au monde où le risque sismique et celui de tsunami sont certains, c’est bien le Japon. Si les sismologues ne pouvaient pas en prévoir la date, tous savaient qu’un accident pouvait se produire un jour ou l’autre.

Pourtant, à l’occasion de la catastrophe actuelle, le Figaro du 17 mars révèle que l’AIEA, l’Agence internationale de l’énergie atomique, pourtant pas une organisation antinucléaire mais une émanation des pays nucléarisés, avait très officiellement averti le gouvernement japonais, en 2008 lors d’un sommet du G8, que ses normes antisismiques étaient totalement périmées et que ses centrales risquaient de ne pas résister à un séisme d’une magnitude supérieure à 7 sur l’échelle de Richter. En 2006, un sismologue de Kobe avait démissionné du comité d’experts chargés de renforcer les normes pour protester contre le laxisme de cette commission.

Un accident nucléaire majeur était donc prévisible sinon inéluctable, à Fukushima ou dans une autre centrale. Le grand public découvre aujourd’hui avec stupeur ces pratiques ordinaires des industriels privés, y compris dans un secteur aussi sensible que le nucléaire. Mais elles étaient parfaitement connues des dirigeants japonais comme de tous les responsables mondiaux de la filière nucléaire qui s’en sont lavé les mains tant que la catastrophe n’est pas survenue. Elles montrent que, dans ce domaine comme dans tous les autres, ceux qui commandent sont les actionnaires, les industriels, et que les ministres et les gouvernements leur obéissent.

La gestion de la catastrophe, entièrement laissée à ce groupe privé, est elle aussi éloquente quant au poids respectif du gouvernement et des dirigeants de l’entreprise. Ces derniers ont commencé par refuser l’aide proposée par l’armée américaine. Deux jours après le séisme, le Premier ministre japonais a dû se déplacer en personne au siège de Tepco pour avoir des informations précises sur la gravité de l’accident ou les taux de radioactivité à l’extérieur. Plusieurs sources, dont le député du Parti communiste japonais Hidekatsu Yoshii, affirment que Tepco aurait retardé l’injection d’eau de mer dans les réacteurs en surchauffe en espérant éviter une condamnation définitive de la centrale. Craignant la détection d’une radioactivité anormale, ses dirigeants auraient attendu jusqu’à la limite avant de relâcher la vapeur d’eau radioactive accumulée dans le réacteur, provoquant par deux fois l’explosion des bâtiments. « Alors que les explosions étaient filmées par toutes les télévisions, il vous a fallu plus d’une heure pour en informer le gouvernement », aurait déclaré le Premier ministre au PDG du groupe. Ce n’est que deux semaines après le début de la catastrophe que Tepco a accepté l’aide technique proposée par des sociétés étrangères spécialisées dans le nucléaire.

Cette catastrophe illustre jusqu’à la nausée la menace que font peser sur les travailleurs et sur la population des capitalistes pour qui la rentabilité passe avant tout.

La filière nucléaire française n’est ni plus sûre ni plus transparente

L’opacité et la recherche du profit règnent tout autant dans la filière nucléaire française que dans la japonaise. Lors de la catastrophe de Tchernobyl, les dirigeants de la filière avaient déclaré sans vergogne qu’un tel accident ne pouvait pas se produire dans leurs centrales parce qu’elles possèdent des enceintes de confinement. L’accident de Fukushima montre que ces enceintes, vieillissantes et mal entretenues, peuvent laisser fuir la radioactivité.

Même si l’Europe n’a pas connu de tremblement de terre ou de tsunami de l’ampleur de ceux du Japon, les catastrophes naturelles y existent. Et les centrales d’EDF ne sont pas à l’abri de leurs effets. Lors de la tempête qui s’était abattue sur le Sud-Ouest à la fin 1999, historique certes mais loin d’être un tsunami, deux tranches de la centrale nucléaire du Blayais (Gironde) ont été inondées, mettant hors service leur système de sécurité et de refroidissement pendant plusieurs heures. Ce n’est qu’après coup que les riverains ont été informés des menaces. Cette centrale avait, en théorie, été conçue pour résister à une « surcote de marée millénale ». Erreur de calculs ou économies lors de sa construction ? En tout cas, EDF, sommée de rehausser les digues plus d’un an avant cette tempête, avait différé sans cesse les travaux jusqu’à cet incident grave.

C’est en permanence et dans la plupart des centrales que des « incidents » de gravité variable sont répertoriés, à défaut d’être rendus publics. Chaque année l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) recense une petite centaine « d’incidents » dans les centrales ou dans les usines de traitement du combustible. Certains sont accompagnés de rejets de matières radioactives dans l’environnement. Selon l’ASN, en 2005, 34 des 58 réacteurs nucléaires français présentaient un risque de défaillance au niveau des pompes de refroidissement des réacteurs. En 2008, diverses fuites de déchets radioactifs ou de combustibles se produisirent à Pierrelatte et au Tricastin, dans les centrales ou chez des sous-traitants d’Areva. C’est souvent par hasard et après coup que ces fuites, provoquant parfois une irradiation du personnel, sont détectées. D’autant que si l’ASN est théoriquement indépendante d’EDF ou d’Areva, elle est totalement dépendante de l’État qui veille aux intérêts de toute la filière nucléaire française.

L’industrie nucléaire n’échappe pas aux méthodes de l’industrie en général : même manque de précautions, mêmes cadences, mêmes délais à tenir, mêmes pressions pour faire le travail le plus vite possible au risque de le faire mal. Et il faut ajouter : même recherche permanente du moindre coût.

Pour la maintenance et l’entretien de ses 58 réacteurs nucléaires, EDF a recours à la sous-traitance et à l’intérim comme tous les industriels. Des travailleurs surnommés en France « les nomades du nucléaire » se déplacent de centrale en centrale au gré des arrêts de tranche pour la maintenance. Ils sont embauchés par des sociétés qui rivalisent entre elles pour obtenir le marché. Évidemment elles le font en réduisant leurs coûts, ce qui se répercute sur les conditions de travail et de sécurité des travailleurs.

Selon Annie Thébaud-Mony, déjà citée, « entre 25 000 et 35 000 travailleurs de la maintenance (robinetiers, décontamineurs, décalorifugeurs, mécaniciens, électriciens, agents de contrôle) interviennent en zones dites »contrôlées« (c’est-à-dire radioactives) pour effectuer les vérifications, réparations, modifications nécessaires au bon fonctionnement des réacteurs et des circuits de refroidissement. Plus une centrale vieillit, plus la contamination radioactive est intense et plus l’intervention est »coûteuse en dose« . C’est ainsi que les exploitants français du nucléaire ont été amenés à sous-traiter ces tâches dangereuses et à mettre en place un système de gestion de l’emploi par la dose. »

Ce sont donc ces travailleurs de la sous-traitance qui subissent 80 % des radiations tout en étant moins bien suivis médicalement et soumis à de plus fortes pressions de leurs employeurs. Après vingt ou vingt-cinq ans d’exposition, certains sont atteints de cancer, et ils doivent mener un véritable combat pour qu’il soit reconnu comme une maladie professionnelle. Annie Thébaud-Mony considère qu’il se prépare, pour ces travailleurs du nucléaire, une catastrophe sanitaire comparable à celle de l’amiante.

La défense coûte que coûte de la filière nucléaire française

Face à l’inquiétude provoquée par la catastrophe de Fukushima, le gouvernement vient de décider un vaste audit des centrales françaises portant sur « les risques d’inondation, de séisme, de perte des alimentations électriques et de perte de refroidissement ». Des tests identiques sont programmés dans les 143 réacteurs nucléaires européens. Sarkozy a surenchéri en s’engageant à fermer toutes les centrales qui ne passeraient pas les tests de résistance de l’Union européenne.

Ces annonces sont au mieux des écrans de fumée pour rassurer l’opinion publique. Mais elles sont surtout un aveu d’irresponsabilité : pourquoi faudrait-il vérifier en urgence des points aussi cruciaux si les centrales françaises étaient les plus sûres du monde, comme le prétendent ministres et autorités de la filière ?

Dans cette affaire, la préoccupation principale du gouvernement est la défense des intérêts de la filière nucléaire française face au risque du gel de la construction de centrales nucléaires dans le monde entier après l’accident de Fukushima. Comme le soulignait le rapport Roussely sur l’avenir de la filière nucléaire française, commandé en 2010 par le gouvernement à ce haut fonctionnaire, président d’honneur d’EDF : « Le nucléaire est probablement la seule activité économique dont l’avenir est largement déterminé par l’opinion publique. » Il s’agit donc de la rassurer.

Depuis ses origines, aux débuts des années soixante-dix, cette filière développée à marche forcée sous l’égide de l’État est un pactole pour une poignée de groupes industriels privés. Depuis l’extraction de l’uranium, son traitement pour fabriquer du combustible utilisable dans les réacteurs, la construction puis la maintenance des réacteurs et des installations de la centrale, puis en aval le retraitement des combustibles usés et le stockage des déchets, le nucléaire représente toute une chaîne industrielle ainsi qu’un marché juteux. Pendant les années de construction du parc nucléaire français, cette filière a enrichi les actionnaires de Framatome devenu par la suite Areva, ceux d’Alsthom ou de Péchiney, sans parler des rois du béton, Bouygues et compagnie. Aujourd’hui, c’est surtout sur l’exportation que compte Areva pour remplir son carnet de commandes.

Dans ce secteur plus encore que dans les autres, l’État a joué un rôle central, assumant la recherche et tous les investissements non rentables, laissant les profits aux entreprises privées et assurant la promotion et le service après-vente des centrales.

En amont, c’est l’État qui a toujours garanti l’approvisionnement en matière première, en l’occurrence en uranium. Quand les mines du Limousin se sont épuisées, la Cogema, ancienne société publique désormais intégrée dans le groupe Areva, est allée prospecter au Gabon et au Niger. C’est ainsi qu’Areva dispose d’un accès exclusif à l’uranium du Niger à un prix n’atteignant pas le quart des cours du marché international.

Grâce aux pressions exercées par l’État français sur le gouvernement nigérien, Areva a obtenu le renouvellement de son exclusivité sur l’uranium pour quarante ans, en ne concédant qu’une augmentation de 50 % sur le prix payé. Un effet secondaire de ces pressions sur le gouvernement du Niger a été la prise d’otages des salariés d’Areva. Quant aux conditions de travail et de vie autour des mines d’Arlit ou d’Imouraren, elles ressemblent à celles qui règnent autour des mines de métaux précieux ou des puits de pétrole de toute l’Afrique. Un rapport de 2009 de la Criirad (association indépendante de mesure de la radioactivité) indiquait qu’à Arlit les eaux utilisées pour laver les aliments avaient un « taux de contamination très élevé », que « d’énormes masses de déchets radioactifs […] sont laissées à l’air libre » et que « des ferrailles contaminées sont utilisées par la population pour construire ses maisons ».

C’est encore l’État qui joue les VRP pour vendre les centrales nucléaires françaises dans le monde entier, de l’Afrique du Sud à la Finlande en passant par la Corée ou la Chine. Sarkozy a même réussi à vendre un projet de centrale nucléaire à Kadhafi lors de son séjour à Paris en 2008, comme si la Libye avait un problème d’approvisionnement énergétique.

La sécurité, ça coûte trop cher

La France se targue de proposer des centrales plus fiables dites de troisième génération, avec une double enceinte de confinement et, en principe, des systèmes de sécurité renforcés, l’EPR (réacteur pressurisé européen). Anne Lauvergeon, PDG d’Areva, a eu l’indécence de déclarer dans les premiers jours de la catastrophe : « S’il y avait des EPR à Fukushima, il n’y aurait pas de fuite possible dans l’environnement, quelle que soit la situation. » Ce qui est pour le moins présomptueux puisque aucune centrale de type EPR n’est encore en fonctionnement. Plusieurs centrales de ce type sont en construction, notamment à Flamanville (Manche) et à Olkiluoto en Finlande. Mais l’une comme l’autre accumulent les retards de construction. Outre la complexité d’un tel chantier, les autorités de sûreté nucléaire de plusieurs pays ont souligné plusieurs défauts dans les systèmes de sécurité proposés initialement. L’autre cause des retards, c’est qu’une sécurité renforcée a évidemment un coût de construction.

C’est justement l’un des problèmes rencontrés par l’EPR : il coûte trop cher. Aujourd’hui, comble du cynisme, Lauvergeon tente de transformer en avantage ce qui était hier un handicap. Le rapport Roussely, qui avait comme objectif de proposer une série de mesures pour relancer la compétitivité de la filière nucléaire française, se plaignait des différences de niveau de sûreté exigé d’un pays à l’autre et de la concurrence déloyale de constructeurs moins regardants. Il y a moins d’un an, il écrivait : « La seule logique raisonnable ne peut pas être une croissance continue des exigences de sûreté. » Il proposait la création « d’un groupe de travail dont la mission serait de formuler des propositions en vue d’associer au mieux exigences de sûreté et contraintes économiques » afin que « la filière nucléaire atteigne une compétitivité attractive pour l’investissement privé ». On ne peut annoncer plus clairement la couleur.

Avec la libéralisation du marché de l’énergie, GDF-Suez ou d’autres opérateurs privés pouvaient être intéressés par le pactole du nucléaire. Mais comme ils ne veulent pas assumer le coût de la sécurité, le gouvernement s’apprêtait à en réduire les contraintes.

Pour rassurer la population, tous les gouvernements ont toujours prétendu que les centrales nucléaires restaient sous le contrôle strict de l’État, exploitées par un opérateur public, EDF, avec « une culture de la sécurité ». Mais le statut public d’EDF, s’il a limité certaines dérives à la Tepco, n’a pas empêché les recherches d’économies et n’a pas amélioré la transparence.

À supposer même que la culture de la sécurité ait pu exister dans les premières années du développement des centrales nucléaires, le recours systématique à la sous-traitance, souvent des filiales de grands groupes, a laissé ouvertement la place à la culture du profit. Ces entreprises facturent à prix d’or leurs interventions dans les centrales tout en faisant pression sur leurs fournisseurs et leurs salariés pour réduire les coûts.

L’ouverture du capital d’EDF a accéléré ce phénomène déjà ancien. EDF doit désormais dégager des profits pour ses actionnaires. Selon le Canard enchaîné, EDF a réalisé un milliard d’euros de bénéfices en 2010 mais a distribué deux milliards d’euros à ses actionnaires en empruntant. Le Canard précise qu’EDF n’a consacré que 200 millions d’euros à l’entretien du parc nucléaire depuis 2002, alors qu’un rapport interne préconisait d’investir 1,9 milliard.

Si le nucléaire est dangereux, c’est le capitalisme qui le rend ainsi

Alors oui, le nucléaire aux mains des capitalistes est dangereux. Il est même mortel. Nous ne pouvons pas faire confiance aux irresponsables qui dirigent actuellement l’industrie énergétique, les actionnaires des Tepco, GDF-Suez, E-On, RWE, Areva, EDF et bien d’autres. Et nous ne pouvons pas plus faire confiance aux gouvernements censés réguler cette filière parce qu’ils défendent coûte que coûte les intérêts des premiers. Les uns et les autres font prendre des risques permanents, d’abord aux travailleurs du nucléaire, ensuite à la population plus ou moins proche des installations.

Poser le problème en termes de « sortir » ou « ne pas sortir » du nucléaire, indépendamment des conditions sociales et économiques dans lesquelles nous vivons, est au mieux une impasse, au pire une diversion.

C’est une impasse car la catastrophe de Fukushima est une nouvelle illustration, tragique, non pas tant des dangers du nucléaire, que des dangers mortels du capitalisme. La recherche du profit transforme en poisons l’agriculture et l’élevage, comme les scandales des farines animales et de la vache folle l’ont montré en leur temps. La surpêche industrielle est une fuite en avant catastrophique qui vide les océans d’espèces entières, ruine des millions de petits pêcheurs. Et qui peut garantir que l’élevage intensif de poissons, nourris aux farines… de poisson, ne prépare pas un nouveau drame sanitaire ? Quand il ne vide pas les mers et les océans, le capitalisme les pollue. C’est l’irresponsabilité et la rapacité des dirigeants de BP, du spécialiste des forages pétroliers Halliburton, avec la bénédiction de l’agence fédérale américaine censée réguler l’exploitation pétrolière, qui a provoqué l’accident de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon en avril 2010 au large de la Louisiane. Le résultat fut onze morts et 780 millions de litres de pétrole déversés pendant trois mois, provoquant l’une des pires marées noires de l’histoire. Tout cela pour faire le plus de profit possible.

Dans la société capitaliste, toute la production industrielle est dangereuse pour les travailleurs qui la font tourner, pour les riverains, pour les consommateurs, pour l’environnement.

Bien avant l’ère nucléaire, le groupe chimique japonais Chisso a déversé pendant plusieurs décennies à partir de 1932 du mercure dans la baie de Minamata, empoisonnant la population et faisant des milliers de victimes en particulier parmi les pêcheurs, transformant cette baie en une « mer de la mort ». La catastrophe industrielle la plus grave du 20e siècle fut en 1984 l’explosion et le dégagement d’un nuage de gaz mortel à Bhopal en Inde, dans une usine chimique de l’entreprise américaine Union Carbide. Cette catastrophe a tué officiellement 3 500 personnes, mais sans doute 20 000 à 25 000 selon les associations de victimes, plus crédibles. Le dernier accident industriel grave en France, celui d’AZF à Toulouse qui a fait 31 morts, s’est déroulé dans une usine chimique, pas dans une usine nucléaire. À chaque fois, les économies sur la sécurité, la recherche du profit, les défaillances de la maintenance et souvent le mépris absolu de la population riveraine expliquent ces accidents.

Et pour rester dans le domaine de l’énergie, si 15 % de l’électricité produite dans le monde sont d’origine nucléaire, 40 % sont produits à partir de centrales thermiques au charbon. Mais le charbon tue. C’est moins spectaculaire que l’accident d’une centrale nucléaire, mais chaque année, selon des chiffres officiels minimisés, plus de 3 000 mineurs meurent dans des mines en Chine. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine compte plus de 600 000 mineurs malades des poumons du fait de leur profession. Le charbon a tué 100 000 mineurs américains au cours du 20e siècle et la pollution atmosphérique tuait chaque année 50 à 60 000 Britanniques dans les années cinquante à cause des problèmes respiratoires !

Et il n’est pas dit que les lois du marché ne remettent pas le charbon à la mode pour produire de l’électricité. C’est aujourd’hui l’un des combustibles les moins chers, qui n’est pas utilisé seulement en Chine. Le Danemark, champion européen de l’énergie éolienne, qui a banni le nucléaire, produit 60 % de son électricité à partir de centrales thermiques au charbon. L’un des effets secondaires de la catastrophe de Fukushima a été une flambée spéculative des cours du charbon et du gaz en prévision de la demande inéluctable à venir au Japon.

Cela montre que, tant qu’on laissera l’industrie, l’agriculture, les transports, c’est-à-dire toute l’économie entre les mains de groupes privés, l’humanité et la planète seront menacées.

Des dirigeants écologistes prêts à gérer le capitalisme

Cela montre surtout l’hypocrisie des écologistes, qui réclament bruyamment la sortie du nucléaire tout en étant des défenseurs inconditionnels du capitalisme. Oh, nous ne parlons pas ici des militants associatifs qui dénoncent les mensonges d’EDF ou d’Areva, rendent publiques les informations sur les incidents et les fuites quand ils en ont connaissance, publient leurs propres mesures indépendantes, dénoncent les conditions de stockage, de déplacement et de traitement des déchets radioactifs qu’on ne sait toujours pas stocker sans danger à long terme. Nous partageons beaucoup des préoccupations de ces militants et nous sommes solidaires de certains de leurs combats, comme nous l’avons été, et le serions de nouveau, des populations refusant la construction d’une centrale nucléaire, d’une usine de traitement ou l’enfouissement de déchets près de chez elles.

Nous parlons des dirigeants de l’écologie politique, qui aspirent au pouvoir. Ils s’appuient aujourd’hui sur les inquiétudes légitimes provoquées par tous les ravages de plus en plus graves – car amplifiées par le gigantisme de l’industrie et l’unification du marché mondial – que le capitalisme provoque pour la santé publique ou l’environnement. Mais devenus ministres, peut-être un jour chefs d’État, ils défendent bien sagement les intérêts des industriels et des banquiers.

Ceux-là sont à l’écologie, à la défense de l’environnement et de la planète, ce que les Blum ou les Mitterrand ont été au mouvement ouvrier et au socialisme. Ils se servent de l’écologie comme d’un fonds de commerce pour arriver au pouvoir.

De 1997 à 2002, Dominique Voynet a été ministre de l’Environnement du gouvernement Jospin qui a défendu les intérêts de la filière nucléaire. C’est ce gouvernement qui a créé Areva en regroupant notamment la Cogéma, entreprise publique, et Framatome, société privée. C’est lui encore qui a lancé le programme EPR. Dominique Voynet n’a jamais été dégoûtée par l’existence d’une force de frappe nucléaire. Elle a réclamé un référendum sur le nucléaire, mais n’a jamais claqué la porte face au refus réitéré de Jospin.

Un référendum, c’est ce qu’ont réclamé à la mi-mars toute une série d’organisations et de partis à travers un « appel solennel » au gouvernement. Mais se contenter de réclamer un référendum, qu’il s’agisse de la privatisation de La Poste, ou des choix énergétiques, c’est brasser du vent. Il ne suffira pas d’un référendum pour arracher la production et la distribution de l’électricité, du gaz ou de l’eau des mains des Areva, GDF-Suez ou Veolia. Et si même Sarkozy daignait organiser un tel référendum et qu’il soit remporté par les opposants au nucléaire, qu’est-ce que ça changerait ?

Les Verts allemands ont obtenu, lors de leur participation au gouvernement Schröder (1998-2005), un moratoire sur la construction de nouvelles centrales et l’engagement à sortir du nucléaire. Mais dix-sept centrales nucléaires, toutes anciennes, continuent de fonctionner en Allemagne sous l’égide d’exploitants privés. Cela parce que leur démantèlement (qui n’a pas été réellement étudié avant leur construction) est très complexe, qu’il prend du temps et, plus encore, parce qu’on ne remplace pas facilement l’énergie ainsi abandonnée.

Le nouveau ministre, président Vert du Bade-Wurtemberg, Winfried Kretschmann, confirmera peut-être l’arrêt progressif, dans dix ou vingt ans, des centrales nucléaire de cet État. Mais Kretschmann, qui se présente comme un « écologiste conservateur », inventeur du « réalisme en écologie » et qui veut « concilier écologie et économie », se mettra au service des industriels, en premier lieu ceux du puissant secteur de l’automobile, implanté dans la région de Stuttgart. L’écologie est devenue depuis longtemps un emballage porteur pour les capitalistes. C’est au nom de l’écologie que les industriels de l’automobile sont aujourd’hui engagés dans une course mondiale à la voiture électrique. Le PDG de Volkswagen déclarait récemment : « Pour y parvenir, il faut absolument devenir leader dans le domaine écologique. » Peu importe si la production de la voiture électrique ne sera rentable qu’à coup de subventions, si elle augmente les besoins en électricité et exige d’extraire plus de métaux lourds, de terres rares et de composants toxiques pour produire des batteries.

Pour réduire la consommation globale d’énergie et accessoirement celle d’électricité, les écologistes répètent qu’il faut « améliorer la sobriété et l’efficacité énergétiques ».

Les communistes révolutionnaires que nous sommes, partisans de planifier et de rationaliser la production sous le contrôle permanent de la population, n’ont pas attendu les écologistes pour défendre ce programme. Mettre un terme aux innombrables gaspillages liés à l’organisation capitaliste de la société, au gaspillage d’énergie lié au transport routier et au flux tendu dans les entreprises, arrêter de transporter des marchandises dans un sens tandis qu’on transporte les mêmes marchandises dans l’autre sens, supprimer la production d’armement ou tout autres productions inutiles, c’est le programme communiste depuis toujours ! Mais le préalable est d’enlever tous les moyens de production des mains des capitalistes.

Appliquer, dans une société de classes, le slogan des écologistes se traduit inévitablement par la sobriété pour les pauvres, que l’on oblige à réduire leur consommation en augmentant sans cesse les taxes et les prix, et l’abondance pour ceux qui peuvent payer.

L’énergie dite renouvelable coûte – aujourd’hui et sans doute pour un bon moment – beaucoup plus cher que l’énergie thermique ou nucléaire. Une société choisissant en toute conscience les techniques pour satisfaire ses besoins pourrait choisir de payer, collectivement, plus cher pour éviter un danger industriel. Mais dans un marché capitaliste dominé par quelques grands groupes énergétiques, c’est évidemment l’usager final qui paiera la facture. La dernière augmentation de tarifs imposée en janvier dernier a précisément été justifiée par l’obligation faite à EDF de racheter le surplus de courant produit par l’éolien ou le photo-voltaïque.

Quant aux subventions réclamées par les écologistes pour encourager l’énergie renouvelable, elles sont d’abord une aubaine pour les fabricants et les installateurs, sans réduire réellement le coût de production de l’électricité photovoltaïque ou éolienne.

Tout cela, les dirigeants politiques de l’écologie le savent parfaitement et souvent le revendiquent ouvertement. Nicolas Hulot réclamait, dans son « pacte écologique » écrit en 2006, une augmentation des taxes sur l’eau et sur les ordures ménagères ou encore le rétablissement d’une vignette automobile proportionnelle à la pollution des véhicules ; vignette que les propriétaires de 4x4 paieront sans problème, mais qui frappera aussi ceux qui n’ont pas les moyens de changer leur vieille voiture. Mais cela Hulot, Duflot et les autres s’en contrefichent car les pauvres ne font pas partie de leur électorat privilégié.

Nous ne nous prononçons pas entre les différents types d’énergie que l’humanité peut utiliser dans l’avenir. Mal maîtrisées, elles peuvent toutes représenter une menace. Pour qu’elles puissent être mises au service de l’homme, sans réserve, il est vital d’en maîtriser non seulement la technologie, mais aussi les conditions de mise en œuvre.

C’est impossible dans une économie où les décisions sont prises, totalement ou partiellement, en fonction du profit.

Alors, l’urgent est de mettre un terme aux ravages et aux menaces que font peser, sur la planète et sur l’humanité, les irresponsables qui contrôlent toute la société. La pire menace est bien l’organisation capitaliste de la société. C’est le contrôle de tous les moyens de production, ceux du secteur de l’énergie comme tous les autres, par des propriétaires privés avides de profits. Il est urgent de le leur arracher des mains pour mettre en place une planification rationnelle, sous le contrôle conscient et éclairé de la population et à l’échelle planétaire.

Évidemment, cela ne résoudra pas automatiquement tous les problèmes. Cela ne fera ni disparaître tous les dangers ni jaillir d’un coup de baguette magique des sources d’énergie inépuisables. Mais l’humanité pourra aborder les problèmes consciemment. Elle pourra discuter, collectivement et à l’échelle planétaire (sans s’enfermer dans une indépendance énergétique qui fait construire des centrales nucléaires dans la région la plus sismique du monde), de la façon de produire son énergie. Elle pourra finalement arbitrer en prenant en compte la totalité des paramètres, ceux liés à la sécurité comme ceux liés à la nature.

L’énergie nucléaire, si on la maîtrise vraiment en incluant le traitement des déchets, pourrait s’avérer plus efficace (et plus écologique !) que d’autres sources d’énergie. Le feu fait parfois des ravages dramatiques, mais la maîtrise du feu a représenté un bond incontestable en avant pour l’humanité. À moins que l’énergie nucléaire ne soit remplacée par d’autres techniques qui ne manqueront pas d’être perfectionnées ou inventées.

Lénine a dit, dans des circonstances très particulières et dans une formule raccourcie : « Le communisme, ce sont les soviets plus l’électrification. » On pourrait le paraphraser en disant « Pour produire sans danger de l’électricité, il faut construire des soviets. »

2 avril 2011


 
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