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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°133 (février 2011)
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La Côte d’Ivoire entre deux présidents

Au jour où nous écrivons, le 11 janvier 2011, la Côte d’Ivoire compte toujours deux présidents de la République.

À l’issue du deuxième tour de l’élection présidentielle, la Commission électorale indépendante, majoritairement favorable à Ouattara, a proclamé celui-ci vainqueur avec 54 % des voix. Proclamation validée par le représentant de l’ONU en Côte d’Ivoire. Aussitôt, le Conseil constitutionnel, acquis, lui, à Gbagbo, a annulé une partie des résultats pour tricherie et, à son tour, a proclamé Gbagbo président avec 51 % des voix.

Ouattara est enfermé dans un hôtel de luxe d’Abidjan transformé en bunker et gardé par les troupes de l’ONU. Gbagbo occupe la présidence de la République.

Ouattara est reconnu par ce qu’on appelle la « commu­nau­té internationale », c’est-à-dire par l’ONU, par les grandes puissances impérialistes et, à leur suite, par les dirigeants des pays africains. Gbagbo bénéficie, en tout cas pour le moment, du soutien de la hiérarchie militaire ivoirienne, de la télévision et d’un certain nombre d’organisations, associations, issues de la population du Sud, et d’une partie de la bourgeoisie locale.

Bien malin celui qui pourrait dire lequel des deux a été réellement élu par la majorité électorale tant les tricheries, les bourrages d’urne ont été répartis des deux côtés. Mais l’élu des puissances impérialistes, et en particulier de la France, est Ouattara.

Et on a pu entendre Sarkozy, en tant que représentant de l’impérialisme français, faire des discours enflammés sur la démocratie, sur la volonté du peuple, sur la décision incontestable de l’électorat ivoirien, etc. Comme si l’impérialisme français avait jamais défini le soutien qu’il accorde à un chef d’État africain, et plus particulièrement dans son ancienne zone coloniale, en fonction du caractère démocratique de son élection !

L’ancienne métropole coloniale a à son actif d’avoir soutenu, voire désigné, en tout cas financé et armé, une belle brochette de « démocrates », de Houphouët-Boigny et son parti unique à Bongo père et fils, en passant par Sassou-Nguesso au Congo ou Biya au Cameroun, sans oublier le grand « démocrate » centrafricain Bokassa qui avait décidé de s’autoproclamer empereur de son pays devant un parterre de dirigeants du monde impérialiste, dont pour ce qui est de la France le président Giscard, son « cousin », qui ont ajouté le ridicule à l’odieux en participant personnellement à la cérémonie où Bokassa s’était couronné lui-même !

La quasi-totalité des chefs d’État africains, installés depuis les indépendances au début des années soixante, avaient en commun d’être les défenseurs de l’ordre impérialiste en général – ce qui allait de soi – mais aussi, plus précisément, des intérêts français, en l’occurrence des groupes industriels et financiers de France. En contrepartie des services rendus pour garder leurs pays fraîchement indépendants dans la zone d’influence de l’impérialisme français, ils avaient droit au soutien de celui-ci : soutien diplomatique ou militaire contre leur propre peuple. Ils faisaient partie de cette Françafrique qui liait étroitement les milieux dirigeants français et ceux d’Afrique.

Et lorsque l’un d’entre eux, historiquement le premier, le Guinéen Sékou Touré, s’était avisé de prendre au sérieux sa fonction de chef d’un État indépendant et de prendre quelques libertés vis-à-vis des intérêts français, il avait subi une véritable guerre diplomatique et économique, les services secrets français n’hésitant pas à fomenter complot sur complot pour le renverser, jusqu’à imprimer de la fausse monnaie guinéenne pour ruiner son économie.

Alors, autant dire que la démocratie n’est pour rien dans le choix de l’impérialisme en Côte d’Ivoire. Oh, il n’avait rien à craindre de Gbagbo qui, malgré ses accès de colère contre Paris, avait toujours gardé de bonnes relations avec les grands groupes français qui dominent l’économie du pays, Bolloré, Bouygues, Total, Areva et quelques autres, notamment de grandes banques comme la Société Générale et la BNP.

Mais l’impérialisme français a fait un choix entre Gbagbo et Ouattara. Ouattara avait pour avantage d’avoir été Premier ministre de ce très fidèle serviteur des intérêts français en Afrique qu’était Houphouët-Boigny. Dans ses lettres de recommandation, il y a aussi qu’il a été directeur de la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest), mais aussi haut responsable du Fonds monétaire international (FMI). Il a côtoyé là tous les hauts fonctionnaires des institutions internationales, les serviteurs au sommet de la bourgeoisie impérialiste. Il a pu ainsi démontrer qu’il était « responsable », fidèle au monde impérialiste et fiable.

Argument majeur contre Gbagbo, longtemps dans l’opposition contre Houphouët-Boigny : pour renforcer sa base populaire, il savait à l’occasion pratiquer un anti-impérialisme purement verbal certes, mais quand même ! Et, cerise sur le gâteau pour Ouattara, lui est lié à la droite française en général, à Sarkozy en particulier, alors que Gbagbo était plutôt lié aux dirigeants socialistes (dont la plupart se sont dépêchés de renier une amitié compromettante, à part l’ex-ministre et avocat Roland Dumas qui, flanqué de Vergès, est allé faire un tour à Abidjan pour exprimer son soutien à Gbagbo).

Alors, l’avenir dira si le soutien de son armée mais aussi l’appui dont il bénéficie dans une partie de la population du Sud suffiront à Gbagbo pour résister à la pression des grandes puissances et pendant combien de temps.

Le soutien des grandes puissances à Ouattara ne s’exprime pas seulement par des discours et par un soutien diplomatique, ainsi que par l’aide matérielle qu’elles accordent aux représentants de Ouattara dans les institutions extérieures pour occuper leur place à l’ONU ou dans leurs ambassades, mais aussi par la présence de troupes de l’ONU. Quelque 9 000 hommes sont là-bas sous l’égide de l’ONU et de l’Union africaine. Pour le moment, ces troupes se contentent de protéger l’hôtel occupé par Ouattara et son gouvernement.

Mais Ouattara comme son Premier ministre Soro (ex-Premier ministre au demeurant de Gbagbo) multiplient les déclarations pour demander à ces troupes d’intervenir pour faire sortir manu militari Gbagbo du palais présidentiel. Soit dit en passant, rien que cet appel à ces troupes – présentes en Côte d’Ivoire pour faire le travail pour le compte des grandes puissances – éclaire les liens de Ouattara avec elles. Si ces troupes intervenaient, non seulement elles ne le feraient pas pour défendre la population de Côte d’Ivoire contre la guerre civile, mais elles seraient un facteur supplémentaire de guerre civile.

Derrière les troupes de l’ONU dont l’efficacité au combat reste à démontrer, il y a les troupes françaises basées en Côte d’ivoire, à côté de l’aéroport international d’Abidjan, qui se sont déjà illustrées en 2004 en tirant sur la foule.

Qu’il soit dit ici que, quel que soit le dénouement de l’épreuve de force entre les deux camps politiques ivoiriens dont aucun n’est près des intérêts des classes exploitées de Côte d’ivoire, ce n’est évidemment pas à l’armée de l’ex-puissance coloniale d’arbitrer. Et quels que soient les prétextes avancés pour son emploi éventuel, genre « défendre la démocratie » ou « aider le président « démocratiquement élu » à occuper la présidence », cette intervention ne peut être en aucun cas justifiée. Les troupes françaises doivent être retirées de Côte d’Ivoire, comme d’ailleurs de l’ensemble de l’Afrique !

Mais le danger de la situation du point de vue de la classe ouvrière, et plus généralement des classes populaires, c’est que la rivalité au sommet se traduise dans le pays par une guerre civile et que les travailleurs y soient entraînés de gré, sur la base de considérations ethniques, ou de force, en tant que victimes. Le conflit entre les deux présidents s’est déjà traduit par des affrontements armés qui ont fait deux cents morts et par un effondrement économique préjudiciable surtout aux classes populaires.

Quelle politique, favorable aux intérêts des travailleurs, proposer dans ces circonstances ?

Nous laissons la parole sur la question à nos camarades de l’UATCI (Union africaine des travailleurs communistes internationalistes). Le texte, daté du 3 janvier 2011, est celui d’un tract s’adressant aux travailleurs ivoiriens. Son contenu politique a été largement repris, commenté et élargi dans la publication de nos camarades, Le Pouvoir aux Travailleurs, datée du 10 janvier 2011.

PAROLE DE TRAVAILLEURS (ZONE INDUSTRIELLE YOPOUGON)

L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes (Karl Marx)

TRAVAILLEURS, OÙ ALLONS-NOUS ?

À l’issue du deuxième tour des élections présidentielles, deux candidats revendiquent la victoire. La guerre est engagée entre les deux clans, celui du LMP et celui du RHDP, pour imposer sa victoire.

Les fusils sont sortis. Le nombre de morts s’élève déjà à plus de 170, selon des chiffres officiels. Les blessés se comptent par centaines. S’y ajoutent de nombreuses arrestations et des exactions arbitraires. Dans de nombreux quartiers pauvres, les machettes ont été aiguisées et sont gardées à portée de main. Des bandes de racketteurs sévissent. Les habitants vivent dans la crainte permanente d’éventuelles attaques venant d’un clan ou de l’autre.

Les travailleurs qui arrivent tant bien que mal à se rendre au travail dans cette situation d’insécurité et d’absence de transport en commun, même ceux-là arrivent difficilement à se nourrir. De nombreuses familles ouvrières vivent à la limite de la famine, tellement les prix ont augmenté.

Dans les usines, avant que n’éclate la crise actuelle, entre les sympathisants du LMP et les sympathisants du RHDP, c’était des plaisanteries. Mais aujourd’hui, les gens se méfient les uns des autres. Ça discute par affinité politique. On cherche à éviter la confrontation verbale, mais elle est inévitable si la discussion se limite à prendre parti pour l’un ou l’autre des deux hommes qui se proclament présidents tous les deux. Quand ça arrive, le ton monte. Mais jusque-là, on arrive le plus souvent à calmer les collègues, souvent en entamant des discussions sur nos conditions de travail qui sont communes, au-delà de nos appartenances ethniques ou politiques.

Pour l’instant, la division entre les travailleurs n’a pas encore atteint le seuil de l’irréparable. Les travailleurs de tous bords travaillent côte à côte dans les ateliers, les chantiers ou les bureaux, vivent côte à côte dans les mêmes quartiers.

Mais cette lutte pour le pouvoir entre RHDP et LMP risque d’entraîner les travailleurs à une confrontation plus ouverte et sanglante.

Travailleurs !

La guerre que se mènent deux leaders et leurs clans politiques respectifs n’est pas la nôtre ! Celui qui l’emportera y gagnera le droit d’occuper le palais présidentiel. Le clan du vainqueur y gagnera des postes et des positions : ministres, présidents d’institutions, hauts fonctionnaires, chefs des « corps habillés », directeurs d’entreprises d’État. Ils y gagneront le droit de vivre et de s’enrichir sur notre dos, de se servir dans les caisses de l’État, d’empocher l’argent de la corruption.

Mais nous, les travailleurs, qu’est-ce que nous pourrions gagner dans cette guerre civile fratricide, quelle qu’en soit l’issue ? Qui que ce soit qui l’emporte, nous n’aurons droit à rien, mais nous aurons à pleurer nos morts, nos blessés, nous désoler sur nos maisons transformées en ruines. Nous n’avons pas à verser ni notre sang ni nos larmes pour rien, simplement pour assurer le droit d’un des deux présidents concurrents à nous opprimer pendant les années qui viennent !

Un travailleur peut préférer tel président plutôt que tel autre. Mais chacun d’entre nous, en réfléchissant, se rendra compte qu’aucun des deux ne représente nos intérêts de travailleurs. Aucun ne prendra le parti des pauvres contre les riches, des ouvriers contre les patrons.

L’appel aux sentiments d’appartenance ethnique ne leur sert qu’à nous embrigader chacun dans son camp.

Si les dirigeants de tous ces partis politiques, pour arriver à leurs fins, réussissent à se servir des travailleurs comme des petits pions pour qu’ils s’entretuent entre eux, ce sont alors tous les pauvres qui payeront le prix du sang.

Nous les travailleurs, notre camp, c’est le camp des travailleurs. Nous sommes bété, burkinabé, baoulé, senoufo, agni, dioula, gouro, ébrié, dida, yakouba, etc. C’est nous qui faisons tourner l’économie de ce pays. Nous sommes ouvriers d’usines, manœuvres dans le bâtiment, petits employés de bureaux, journaliers, djobeurs, balayeurs, chauffeurs, femmes de salle, dockers, etc. Nous avons en commun de vivre de notre travail. Nous sommes la classe des pauvres. Nous avons tous besoin d’un salaire régulier qui nous permette de mener une vie honnête. Nous avons besoin d’augmentation de salaire. Nous avons besoin de nous loger. Nous avons besoin d’avoir accès aux hôpitaux. Nous avons besoin de scolariser nos enfants.

C’est cette communauté d’intérêts qui nous unit au-delà de nos sentiments pro-Gbagbo ou pro-Ouattara ; au-delà de notre appartenance ethnique, clanique, religieuse, tribale ou nationale.

Pour améliorer nos conditions de vie et de travail, ne serait-ce que pour rattraper le niveau de salaire qui était le nôtre il y a vingt ans, il nous faudra nécessairement unir nos forces pour affronter le patronat qui nous exploite. Aucun gouvernement n’est jamais venu à notre aide. Aucun ne le fera dans l’avenir. Si nous sortons divisés de cette crise, comment pourrons-nous alors faire face au patronat pour lui imposer des augmentations de salaire indispensables, pour ne pas crever de misère ?

Alors, camarades travailleurs, sachons éviter le piège qui est devant nous. Si nous nous divisons aujourd’hui entre deux camps politiques qui ne nous représentent pas, non seulement nous payerons le prix du sang, mais le chemin de l’unité sera plus difficile à trouver demain. Or, il nous faudra nécessairement nous retrouver tous ensemble pour affronter le patronat et le gouvernement, pour la défense de nos intérêts en tant que travailleurs.

Pas de guerre entre travailleurs ! Nos ennemis sont ceux qui nous exploitent, nous rackettent et nous oppriment !


 
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