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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°140 (décembre 2011)
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La crise de l’économie capitaliste

7 novembre 2011

Le fait marquant de l’évolution de l’économie capitaliste mondiale a été cette année le rebondissement de la crise financière sous la forme de la crise dite de « la dette souveraine » avec ses manifestations diverses, notamment la crise de l’euro, les soubresauts de la Bourse, la menace renouvelée d’une crise du système bancaire, et le retour, ouvert ou hypocrite, à des politiques inflationnistes. La folle agitation de la finance, expression de la crise de l’économie capitaliste dans son ensemble, en est en même temps un des facteurs aggravants. Même les statistiques officielles constatent le ralentissement de l’activité économique et ce que leurs responsables appellent une récession. La courbe de la croissance du chômage à l’échelle mondiale est certainement l’indicateur le plus significatif de cette période, commencée fin 2007 avec les premières manifestations de la crise de l’immobilier américain et qui continue depuis, et que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), une des officines économiques de la bourgeoisie, désigne parfois sous le nom de Grande Récession en référence à la Grande Dépression consécutive à l’effondrement boursier de 1929.

Une fois de plus, les moyens utilisés pour surmonter une phase précédente de la crise, en l’occurrence la menace d’une crise des liquidités bancaires suite à la faillite en septembre 2008 de la banque Lehman Brothers aux États-Unis, reviennent en boomerang pour déclencher un nouveau soubresaut. Les centaines de milliards déversés alors par les États sur le système bancaire et sur les grands groupes capitalistes ont tout à la fois aggravé la financiarisation de l’économie et accru l’endettement des États. L’assistance financière massive offerte par les États aux banques et aux grandes entreprises leur ont assuré deux courtes années fastes. Les profits ont été élevés. Après une année 2009 où, par contrecoup de la crise financière, la production était en recul dans les principaux secteurs industriels, de l’automobile à l’informatique, gouvernants et économistes ont commencé à saluer la reprise. Pour les profits, c’est incontestable – il est vrai que, dans l’optique capitaliste, c’est l’alpha et l’oméga de l’économie.

Le bilan du sauvetage du système financier

Mais, même pendant cette période de profits élevés, le chômage restant élevé, la base économique de la création de la plus-value ne s’est élargie que par l’aggravation de l’exploitation, elle ne s’est pas élargie par le nombre des exploités. Or les profits, ceux de l’activité productive comme ceux de la finance, viennent en dernier ressort de la plus-value créée par l’exploitation dans l’activité productive. La contribution financière des États a permis à un certain nombre de grandes entreprises, notamment de l’automobile, non seulement de sauver leur mise, mais de s’assurer des profits élevés (cf. pour la France : les six milliards distribués à Peugeot et à Renault et la prime à la casse). Mais elle n’a relancé la demande que de façon artificielle et ponctuelle. Elle n’avait pas le pouvoir de convaincre les capitalistes que s’ouvrait une période d’élargissement du marché rendant rentables les nouveaux investissements productifs.

Le bilan du sauvetage du système financier grâce à l’intervention des États se limite à la substitution de la dette publique à la dette privée. Mais les nouveaux soubresauts de la finance à partir d’août 2011 sont plus menaçants encore que ceux de 2008, précisément parce que ce ne sont pas seulement des banques privées mais des États qui sont menacés de faillites en chaîne. D’où l’inquiétude du système financier, et pas seulement européen, devant la défaillance éventuelle de la Grèce et l’effet domino que cela peut provoquer.

La zone euro dans la tempête financière

Après avoir commencé aux États-Unis en 2007 par la crise immobilière, transformée en 2008 en crise bancaire, la crise financière a rebondi dans l’Union européenne. La zone euro en est actuellement l’épicentre.

Nous ne revenons pas ici sur la forme spécifique de la spéculation contre la zone euro (cf. texte sur la situation internationale), et encore moins sur ses rebondissements quasi quotidiens. Disons seulement que la spéculation a trouvé la faille de cette zone euro, dont les États ont su se donner une monnaie unique mais sans avoir harmonisé leurs systèmes fiscaux et surtout sans se donner une autorité étatique capable d’intervenir en matière monétaire, et elle a su saisir l’opportunité.

À l’intérieur même de la zone euro, si les dirigeants politiques comme les médias au service de la finance rendent la seule Grèce responsable de l’agitation désordonnée autour de l’euro, ils savent tous que n’importe quel autre État de cette zone peut être touché, l’Italie ou l’Espagne demain, et la France peut-être après-demain. Mais, même en ce qui concerne les dettes souveraines, la spéculation aurait pu se déchaîner sur d’autres régions du monde (sans parler des multiples autres formes de spéculation).

La crise de la dette souveraine elle-même n’est que la manifestation d’aujourd’hui d’une succession de crises dues à la spéculation financière – on en compterait une centaine, de gravité variable – qui émaillent l’histoire de la finance depuis la fin des années soixante. À commencer par la crise monétaire qui conduisit à l’implosion du système monétaire international mis en place à Bretton Woods au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

La crise du système monétaire international de l’époque avait été, rappelons-le, la première manifestation de l’entrée de l’économie capitaliste mondiale dans une période de crises et de stagnation de la production.

L’Union européenne, et plus spécialement la zone euro, correspond pourtant aux intérêts des grands groupes industriels et financiers d’Europe et des États-Unis. Si elle s’est entourée au fil du temps d’un certain décorum parlementaire – dont on constate d’ailleurs l’impotence totale – elle a été bâtie dans le seul but de donner aux grandes entreprises un espace économique un peu moins étroit que leurs marchés nationaux respectifs. Cependant, l’activité financière de ces mêmes groupes est en train de démolir les fondations de la zone euro et de l’Union européenne. C’est parfaitement contradictoire, mais c’est une contradiction de plus de l’économie capitaliste d’aujourd’hui.

Les cahots des échanges internationaux

L’année 2009 avait également été une année de recul des échanges internationaux. Après plusieurs décennies d’expansion continue, les échanges internationaux ont été brutalement freinés à partir de novembre 2008. La chute qui s’ensuivit pendant l’année 2009 a été sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. Selon l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le recul des échanges a été de l’ordre de 22 % en valeur et un peu plus de 12 % en volume. Ce recul des échanges était en partie lié au recul de la production, mais il était tout autant la conséquence de la crise financière de 2008. 90 % environ des échanges mondiaux passent par le crédit à court terme (cf. OMC). La crise de confiance entre banques et le manque de confiance généralisé qui a suivi la faillite de la banque Lehman Brothers, ont conduit de nombreuses entreprises à renoncer à financer des opérations à l’international, faute de garanties bancaires. Ce recul des échanges en 2009 relativise leur reprise en 2010. Une reprise des échanges d’ailleurs limitée dans le temps. Au premier semestre 2011, les échanges internationaux ont recommencé à reculer.

Profits élevés…

Lors de la publication, au mois de mars 2011, des résultats des grandes entreprises pour l’année 2010, le patronat avait de quoi nager dans l’euphorie. Aux États-Unis, les entreprises du S & P 500 – qui regroupe les 500 entreprises les plus importantes – ont réalisé 700 milliards de bénéfices, proches de leur record historique de 2006 (cf. Les Échos du 3 mars).

Même chose en France : 82,5 milliards d’euros pour les bénéfices cumulés des quarante grandes entreprises du CAC 40. Cela reste encore en deçà des 101,4 milliards de bénéfices de 2007, une année record. Le progrès de 85 % des profits en 2010 a cependant mis fin à la stagnation de 2009 (cf. Le Monde du 5 mars). Il est significatif que, parmi les meilleures croissances de profits, en plus des banques, il y a les entreprises de l’automobile ou connexes, Peugeot, Renault, Michelin, grandes bénéficiaires des aides de l’État, ainsi que des entreprises comme Vivendi, qui vivent des dépenses de l’État ou des collectivités locales. Les investissements dans l’industrie manufacturière ont cependant reculé de 2 % (INSEE). Et ce qui se fait comme investissement véritable, c’est-à-dire des constructions d’usines supplémentaires, se fait dans les grands pays semi-développés (Chine, Brésil ou Inde). Ces investissements visent pour l’essentiel à contourner les barrières protectionnistes de ces pays afin de conquérir des parts de leur marché national.

Les profits élevés aiguisent la concurrence, non seulement entre grandes entreprises du même secteur, mais entre les mastodontes de même puissance situés en amont ou en aval du processus de production. En amont, les prix des matières premières flambent, résultant non seulement de l’appétit des grands groupes producteurs mais plus encore de la spéculation financière. Alors que la spéculation a déjà été à l’origine de la crise financière de 2008 et de la menace de banqueroute du système bancaire, elle a repris, aussitôt passée la menace immédiate. Elle n’a cessé d’être alimentée par la politique inflationniste des États.

…et relance de l’inflation

Aux États-Unis, cette politique inflationniste a été ouvertement menée sous la douce expression de « programme d’assouplissement quantitatif » consistant à faire acheter par la Banque centrale (Fed) les titres émis par l’État. Nouveau nom pour la vieille pratique de la planche à billets. Cette manipulation a permis de financer le Trésor américain à hauteur de 600 milliards de dollars supplémentaires, pratiquement la totalité des besoins de l’État fédéral (Le Figaro du 14 juin 2011). Même politique de la part de la Banque d’Angleterre. La Banque centrale européenne elle-même, malgré les obstacles juridiques résultant des traités qui ont présidé à sa mise en place, a su contourner ces obstacles pour déverser 75 milliards d’euros (équivalent de 100 milliards de dollars) dans l’économie en achetant des titres de la Grèce, de l’Irlande et du Portugal.

Disposant d’argent frais à très faible taux d’intérêt aussi bien auprès de la Réserve fédérale américaine que de la Banque centrale européenne, les financiers ont multiplié les opérations spéculatives sur les actions en Bourse, sur les matières premières, sur l’euro ou sur les devises. Ils ont contribué pour une large part aux hausses de prix des matières premières minérales, ainsi qu’au caractère désordonné, par à-coups, de ces hausses. Il en va de même pour les matières premières énergétiques. Malgré la crise, les prix du pétrole et du gaz sont en hausse et les profits des compagnies pétrolières flambent.

La spéculation sur les actions en Bourse a cependant entraîné la formation d’une bulle spéculative qui a fini par éclater au mois d’août 2011, avec un début de panique boursière qui a amplifié la baisse. Depuis, le prix des actions en Bourse varie pour ainsi dire au jour le jour dans une agitation désordonnée. Ce qui d’ailleurs n’arrête pas la spéculation, mais au contraire lui offre de nouvelles possibilités.

Les groupes financiers peuvent en effet gagner des fortunes même en spéculant à la baisse. Et, au-delà de la spéculation proprement dite, la baisse du prix des actions d’une grande entreprise peut offrir à une concurrente, plus puissante ou disposant de plus de liquidités, l’opportunité d’acheter une quantité suffisante d’actions pour en prendre le contrôle. Dans la très forte tendance des entreprises à racheter leurs propres actions, plutôt que d’investir, il y a évidemment la volonté d’accroître la fortune des actionnaires en valorisant chaque action. Mais c’est souvent, aussi, un moyen de tenir à distance un éventuel prédateur.

Les nouveaux instruments de la spéculation

Les mois qui ont suivi l’alerte de 2008 ont constitué une période d’inventivité débridée en matière de produits financiers. Au-delà de la diversité des dénominations, poétiques pour les unes, absconses pour les autres, leur caractéristique commune était qu’ils étaient de plus en plus complexes et risqués. Méritent une mention spéciale les différents titres représentant des assurances… contre les pertes éventuelles. Ainsi les CDS qui assuraient contre le défaut de paiement sur une dette souveraine : une assurance en quelque sorte contre la faillite d’un État débiteur. Le climat d’incertitude ambiant a fait exploser le volume de ces CDS. Ces titres d’assurance étant également objet de spéculation, leur volume amplifie les mouvements spéculatifs et lie les banques les unes aux autres, chacune étant à la fois assureur et assurée.

Malgré leur imagination, les financiers n’ont pas la possibilité d’élargir la planète mais ils ont trouvé celle d’accélérer la vitesse des opérations financières. Le « trading haute fréquence » permet par exemple aux traders, ou plus exactement à leurs ordinateurs équipés de logiciels conçus dans ce but, de passer de gigantesques ordres d’achat ou de vente d’actions ou de devises en quelques dixièmes de seconde. Ce type d’échanges est passé, sur les marchés d’actions européens, de 9 % à 40 % des volumes échangés entre 2007 et 2011 (Images économiques du monde 2012 paru en septembre 2011). Signe d’une finance tournant à la folie furieuse, une des mesures de régulation sérieusement discutées serait de brider la rapidité des machines à spéculer…

La crise sur les opérations financières en septembre 2008 comme la reprise fulgurante de ces mêmes opérations quelques mois après ont toutes deux contribué à la concentration financière. Les dix premières banques mondiales (Deutsche Bank, Barclays, UBS, Citigroup, HSBC… en premier) réalisent 77 % des transactions sur le marché mondial de devises et, par conséquent, elles dominent la spéculation. Derrière l’expression neutre de « marchés financiers », il y a la capacité de nuisance d’une dizaine de conseils d’administration sur l’économie mondiale.

Les groupes financiers ne travaillent pas seulement avec leur argent, mais plus encore avec les liquidités des grands groupes industriels.

Les groupes industriels du S & P 500, qui disposaient en 2010 de 940 milliards de dollars de liquidités, ont réalisé cette année-là, malgré la crise, 700 milliards de dollars de bénéfices opérationnels (Images économiques du monde 2012). Tout en ne consacrant que le strict nécessaire aux investissements productifs et encore moins à la rémunération de leurs salariés, et malgré les sommes – de l’ordre de 300 milliards de dollars – dépensées en rachat d’actions afin d’en augmenter la valeur, il leur restait encore des sommes considérables qui ont été mises à la disposition du système financier.

Les affameurs du monde

La forme la plus odieuse des spéculations sur les matières premières est celle qui se porte sur les produits alimentaires. Après une première envolée des cours des grains en 2006, 2007 et 2008, à peine interrompue en 2009, les prix du blé, du riz et du maïs se sont à nouveau emballés à partir de 2010.

Les prix du blé et du maïs à la tonne, qui s’élevaient au début des années 2000 à respectivement 80 dollars et 110 dollars, sont passés à 160 dollars et 220 dollars en 2006. Après une année de plafonnement en 2009, les prix sont repartis à la hausse en 2010. Au printemps 2011, le prix de la tonne de blé s’est établi à 350 dollars !

Pire encore sans doute : les prix sont non seulement globalement plus élevés, ils sont aussi plus instables. C’est ainsi qu’en 2008 par exemple les prix à la tonne de ces deux céréales, si importantes pour l’alimentation de la planète, ont connu des pics à 240 dollars pour le maïs et à 400 dollars pour le blé.

Même évolution pour le riz, dont le prix à la tonne est passé de 150 dollars au début des années 2000 à 350 dollars huit ans après, entraînant à l’époque des émeutes de la faim dans un grand nombre de grandes villes d’Asie du Sud et en Afrique occidentale.

Les groupes capitalistes n’ont pas confiance dans l’avenir de leur propre économie et dans un élargissement ultérieur du marché. Les sommes non investies dans la production et orientées vers les opérations financières contribuent au renchérissement spéculatif des prix des matières premières, ce qui à son tour rend les investissements productifs moins profitables.

Sur l’année 2010, les prix des matières premières ont grimpé, en moyenne, de 50 % (Les Échos du 9 mars 2011). Ce qui a avivé la lutte pour le partage du profit entre les entreprises industrielles, décidées à répercuter les hausses de prix des matières premières, et les capitalistes de la distribution. Dans la jungle de cette concurrence avivée, les rapports de forces sont décisifs. Nombre de sous-traitants ou distributeurs de plus petite taille en ont fait les frais, comme en ont fait les frais bien plus encore les travailleurs de ces entreprises, premières victimes de tout plan de réduction des coûts.

Les dettes publiques, nouveau prétexte pour rançonner les exploités

La dette publique nourrit la finance. Mais son montant menace les États de faillite. Invoquer la dette publique est le nouveau drapeau sous lequel on impose aux exploités de nouveaux sacrifices. Les politiques d’austérité menées un peu partout correspondent aux intérêts des capitalistes. Les blocages de salaires par l’autorité étatique, l’allongement du temps et de la durée du travail donnent aux patrons des armes légales pour aggraver l’exploitation. La diminution des dépenses sociales de l’État laisse une part plus importante du budget à la disposition des capitalistes. Mais en même temps se réduit le nombre de consommateurs, réduisant par là même les marchés et l’expansion capitaliste. Devenant de plus en plus tributaire de l’État et de sa capacité à rançonner les classes populaires par les moyens étatiques, le grand capital manifeste de plus en plus clairement son parasitisme.

Le brutal retournement du prix des actions en Bourse, dont la cause immédiate a été l’éclatement d’une bulle spéculative, n’est cependant pas qu’un phénomène financier. Lorsque, après les banques, de grandes entreprises perdent jusqu’à 20 %, voire 30 %, de la capitalisation boursière de leurs actions, c’est aussi le signe que les capitaux à la recherche de placements ne sont pas optimistes sur les profits que ces entreprises sont susceptibles de rapporter dans l’avenir.

Depuis le milieu du mois d’août, le spectre de la récession plane de nouveau sur l’industrie lourde, l’acier, l’automobile. En un seul mois, les entreprises européennes liées à l’acier ont vu la valeur de leurs actions plonger de 34 % (Arcelor-Mittal par exemple a chuté de 38 %).

Le souvenir de la récession qui a suivi la crise financière de septembre 2008 est encore trop frais pour ne pas servir d’avertissement. À l’époque, les constructeurs d’automobiles, prévoyant la diminution de leurs ventes, avaient réduit leurs productions pour ne pas accumuler de stocks coûteux. Ce qui avait poussé leurs fournisseurs d’acier à arrêter de nombreux hauts-fourneaux. Le mouvement s’était propagé à toute l’industrie, en particulier aux fabricants de machines dont les ventes se sont effondrées. En 2011 le même mécanisme est en train de se mettre en marche.

La crise de la finance, expression de la crise de l’économie

La crise financière a encore un autre effet sur la production. Sans que l’on puisse encore parler d’une crise de méfiance des banques les unes vis-à-vis des autres, comme en 2008, elles accordent déjà plus difficilement les crédits nécessaires au fonctionnement des entreprises. Cette méfiance des banques ne se limite pas aux petites et moyennes entreprises, dont les représentants passent leur temps à dénoncer la difficulté à obtenir des prêts, même pour des affaires qui marchent encore correctement.

« Les difficultés des banques françaises fragilisent les financements d’avions », titrait Les Échos du 22 septembre 2011. Difficultés accrues par le fait que, dans ce secteur, les achats et les ventes d’appareils sont libellés en dollars. Or la spéculation contre l’euro, en rendant la situation des banques européennes plus fragile, n’incite pas les banques américaines à répondre favorablement aux demandes de refinancement en dollars venant des banques européennes.

Et, par-dessus tout, les mesures d’austérité prises par tous les gouvernements pour satisfaire les exigences du capital financier restreignent encore la capacité de consommation d’une part croissante de la population, et donc le marché. Le capital financier est en train de creuser le fossé sous les pieds du capital industriel. Ce ne sont pourtant que deux formes d’existence du même capital. Considérer que l’opposition de l’une à l’autre peut être levée, c’est prétendre scinder les deux pôles d’un aimant.

Altermondialisme : critique modérée de la finance, sans mise en cause du capitalisme

Il est désormais courant, et pas seulement dans les milieux de la gauche réformiste, de dénoncer la finance et ses excès. L’économiste Joseph Stiglitz, ex-ministre de Clinton et prix Nobel d’économie, qui passe pour le maître à penser des altermondialistes, a intitulé son ouvrage analysant les derniers rebondissements de la crise : Le triomphe de la cupidité. Comme si la chose était inconnue du capitalisme d’avant les dérégulations des fatidiques années quatre-vingt !

Critiquer les politiques libérales, les dérégulations ou encore la globalisation ou la financiarisation de l’économie, et en rester à cette critique-là sans expliquer comment tout cela s’enracine dans l’évolution de l’économie capitaliste elle-même, est une façon de défendre l’économie capitaliste. Le fait que le Parti socialiste, le Parti communiste, et jusqu’à une partie de l’extrême gauche, reprennent à leur compte ce type d’explication, montre que tous ces gens se placent fondamentalement sur le terrain de la bourgeoisie.

Les altermondialistes n’ont que des platitudes à offrir en guise de réponse à la question « Pourquoi un tel développement de la financiarisation ? » En rester à la dénonciation des politiques libérales menées par les gouvernements, voire à l’influence des théories monétaristes de certains gourous de l’économie politique bourgeoise, est une de ces platitudes. Elles n’expliquent pas pourquoi, en un moment de l’histoire économique de l’après-guerre – précisément après les premières manifestations de la crise économique au tournant des années soixante-soixante-dix – ces politiques libérales ont commencé à s’imposer.

Que les États et leurs dirigeants aient joué un rôle à chaque étape dans la financiarisation de l’économie, c’est une évidence. Les multitudes de mesures prises pour « déréguler », pour supprimer des obstacles devant les placements et les déplacements de capitaux, d’un pays à l’autre, d’un secteur à l’autre, ont été des mesures étatiques. Mais les gouvernements n’ont fait que donner une traduction juridique à l’évolution du capitalisme lui-même, à sa dynamique interne – fût-ce parfois en anticipant.

Les altermondialistes dénoncent les têtes pensantes du libéralisme économique qui défendent l’idée que les marchés s’autorégulent. À juste raison. La multiplication des crises financières et leur gravité croissante font le deuil de ce genre de stupidités. Les crises de l’économie capitaliste n’ont cependant pas disparu, mêmes aux périodes où le marché était plus ou moins réglementé. Et surtout, c’est le marché réglementé qui a enfanté le marché déréglementé. Et, avant de l’avoir enfanté, il l’a porté en son sein. Il a préparé les financiers à l’exiger, les économistes à le justifier, et les politiques à en assurer les conditions légales. De quoi donc le retour à la réglementation – si tant est qu’il soit possible aujourd’hui – pourrait-il préserver l’économie capitaliste ?

La prépondérance du capital financier sur le capital industriel a une histoire plus que séculaire derrière elle. C’est même une des caractéristiques de l’évolution du capitalisme arrivé à maturité – à la sénilité, pour reprendre l’expression de Lénine –, un des signes de son passage du stade concurrentiel vers le stade impérialiste. Mais dans le cadre de cette évolution globale, la finance et l’activité productive évoluent en symbiose. Leurs rôles respectifs reflètent les pulsations de l’économie capitaliste.

La régulation, moyen de circonstance pour sauver le grand capital

Les mesures de régulation, qui font tant rêver les économistes qui se posent en maîtres à penser de la gauche bourgeoise, ont été réinventées dans le contexte de la crise de 1929 et des années de dépression. Elles ont pris des formes différentes dans la démocratie impérialiste des États-Unis et sous le régime fasciste de l’Allemagne bourgeoise, mais les objectifs étaient les mêmes : sauver le grand capital.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la régulation devint la règle dans tous les pays impérialistes. Cette régulation non seulement n’a pas empêché les grands trusts de prospérer, mais au contraire la guerre fut une période d’enrichissement pour les plus gros requins de l’économie capitaliste.

La régulation se prolongea bien longtemps après la guerre, imposée par la nécessité de fournir des béquilles étatiques au capital privé, incapable de faire face, sur la base du profit privé et de la concurrence, à toutes les tâches de la reconstruction et de la relance de la production. Même dans les pays impérialistes, notamment ceux d’Europe, l’État n’a pas seulement réglementé : il a joué un rôle important en matière de production comme de crédit. Ont été élaborées de multiples règles juridiques et administratives, parmi lesquelles la séparation des activités respectives des banques et des assurances, le cloisonnement à l’intérieur même du secteur bancaire entre banques de dépôt et banques d’investissement. S’y ajoutaient, dans les relations entre pays, le contrôle des changes et la mise en place d’un système monétaire international avec la prédominance du dollar.

Preuve qu’il est en effet possible de truffer le capitalisme de règlements. Mais preuve aussi que, si l’on ne touche pas aux fondements de l’économie capitaliste, la propriété privée des moyens de production et la course au profit, les crises ne disparaissent pas, et dès lors que les règles destinées au départ à aider le grand capital se transforment en corsets, le grand capital sait les faire sauter.

Les Reagan, Thatcher, les grands prêtres du capitalisme libéral, n’ont été que des instruments, des exécutants de la volonté du grand capital en un moment donné de son évolution.

Parmi les balivernes véhiculées par les milieux altermondialistes, il y a le reproche fait aux traités de Maastricht et de Lisbonne d’interdire à la Banque centrale européenne de prêter aux États. Du coup, ceux-ci sont contraints d’emprunter sur les marchés financiers, ce qui les rend prisonniers de ces marchés. Le montant élevé de la dette publique serait exclusivement dû aux intérêts versés aux banques privées.

S’il est tout à fait exact qu’une partie importante de l’endettement est due aux prélèvements des banques et que les décisions des gouvernements de se financer sur le marché des capitaux moyennant intérêts a été un immense cadeau au système financier, l’explication des altermondialistes est partielle, et pour des raisons intéressées.

D’abord parce que mettre au pilori uniquement les traités de Maastricht et de Lisbonne, qui ont donné le fondement juridique en Europe à cette limitation des droits de la Banque centrale, c’est taire volontairement que les dettes publiques des États-Unis et de la Grande-Bretagne sont également considérables, alors que ces deux pays ne font pas partie de la zone euro et que les obligations créées par Maastricht et Lisbonne ne les concernent pas.

Ensuite parce que présenter comme une alternative à la crise financière actuelle le retour au droit de chaque État de la zone euro de faire marcher la planche à billets n’est en rien une solution pour surmonter la crise, ni une perspective plus favorable pour les classes exploitées. Une politique inflationniste, même menée par l’État national, c’est encore une politique destinée à vider les poches des salariés en démolissant le pouvoir d’achat des salaires.

Les circonstances peuvent amener la bourgeoisie à adopter cette politique. Les États-Unis l’appliquent déjà. L’Europe aussi, dans une certaine mesure. Les travailleurs n’ont évidemment pas à se retrouver derrière la politique de la bourgeoisie, qu’elle vise la stabilité monétaire ou qu’elle soit inflationniste. Cela repose la nécessité pour le monde du travail de mettre parmi ses objectifs l’échelle mobile des salaires, susceptible de préserver leur pouvoir d’achat.

Dans le texte du congrès de l’année dernière consacré à « La crise de l’économie capitaliste », nous constations que :

« Contrairement aux craintes des milieux financiers, voire des dirigeants politiques des grandes puissances impérialistes, l’utilisation effrénée de la planche à billets ne s’est pas traduite, ou pas encore, par un retour à la forte inflation des années soixante-dix. […]

Tout se passe comme si l’économie était cloisonnée et que la masse monétaire supplémentaire résultant de la planche à billets était entièrement absorbée par le système financier lui-même. »

Étant donné cependant le fonctionnement forcené de la planche à billets aux États-Unis, en Grande-Bretagne et, d’une autre manière, en Europe, il est probable que la masse monétaire en circulation puisse alimenter tout à la fois le casino des riches et l’inflation pour les classes populaires.

Les altermondialistes prennent soin de ne jamais mettre en cause les fondements de l’économie capitaliste tout en critiquant certains de ses dégâts. Ce n’est pas pour rien qu’ils peuvent postuler à l’insigne honneur d’être les maîtres à penser du Parti socialiste. Ne sont-ils pas déjà flattés que même le très réactionnaire duo Sarkozy-Merkel envisage d’un œil favorable la taxe Tobin, ce dérisoire prélèvement qui non seulement ne touche en rien aux fondements de l’économie capitaliste, c’est-à-dire aux véritables causes de la crise, mais effleure à peine les intérêts des financiers spéculateurs. La dernière réunion du G20, ce cénacle des dignitaires de l’impérialisme, a même mis l’idée de taxer les opérations financières à l’ordre du jour de ses palabres.

La gauche gouvernementale et ses inspirateurs altermondialistes et assimilés posent en fait leur candidature pour être les exécutants de la volonté du grand capital, si le chaos financier actuel l’amène à faire appel aux béquilles étatiques.

Le retour à une phraséologie plus étatiste, l’évocation des nationalisations ne sortent pas du néant. Il se peut que sortent de la crise actuelle de nouvelles règles pour tenter d’encadrer un peu la finance, pour protéger par des mesures protectionnistes l’espace économique, national ou européen.

Concentration financière et division internationale du travail

Si les crises de l’économie capitaliste sont toujours des catastrophes pour la société, et en particulier pour les exploités, poussés au chômage, elles sont de simples pulsations dans la vie économique capitaliste. Et, pour les grandes sociétés, souvent des pulsations favorables car les crises, qui élaguent les branchent mortes et liquident les entreprises les moins viables, sont aussi des périodes d’intenses concentrations de capitaux. La volonté de contrôler les matières premières énergétiques et minérales indispensables à la production s’est conjuguée avec l’envolée spéculative des prix pour aiguiser la rivalité des grandes firmes spécialisées qui se partagent la planète. Elles ont profité de l’abondance de capitaux financiers à la recherche de placements pour s’associer ou se racheter les unes les autres. (En 2010, les sommes totales dépensées pour les opérations de fusions-acquisitions ont atteint le montant record de 2 480 milliards de dollars.)

La mainmise de quelques monopoles ou oligopoles sur les richesses minières du monde s’est encore renforcée. Comme au temps de L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, cette mainmise est totale dans les secteurs essentiels du pétrole, du fer, de la bauxite, de l’or, du cuivre ou du nickel et aggrave l’antagonisme entre industries cartellisées et non cartellisées.

Une des conséquences de cette mainmise des grands trusts sur les sources de matières premières est leur mainmise sur les États des pays sous-développés qui les abritent. Il en résulte la mise en place et le maintien de couches dirigeantes locales, chargées d’écarter les classes exploitées de leurs pays de toutes formes de partage de la rente minière. L’Afrique, dont plusieurs pays sont particulièrement bien dotés en richesses minières, demeure le continent dont la population est la plus pauvre. Si la forme coloniale de la domination a fait son temps, la domination des grandes sociétés sur ces pays est aussi totale. Et si aucun Fachoda n’illustre la course au partage colonial, derrière bien des guerres locales ou ethniques entre chefs de guerre il y a la rivalité entre groupes capitalistes pour en contrôler les ressources.

Dans les industries de transformation le mouvement de fusions-acquisitions ne vise pas à augmenter la capacité de production de la société, mais il permet aux firmes multinationales les plus puissantes de mettre la main sur des marchés qui leur échappaient auparavant.

Cette extension quantitative des grands trusts s’est traduite également par des changements qualitatifs. Si toutes ces grandes firmes ont de puissantes bases nationales et, pour ce qui est des grandes entreprises américaines, un grand marché national, elles sont en même temps présentes dans un grand nombre de pays et ont eu une stratégie qui intègre dans le développement de l’ensemble les spécificités nationales qui leur sont les plus utiles (proximité des sources de matières premières ou prix et qualité de la main-d’œuvre, etc.). Avec leurs sous-traitants et fournisseurs, elles constituent des conglomérats dont les tentacules enferment l’économie mondiale dans un tout unique. En favorisant la spécialisation, elles contribuent à ce que la division internationale du travail soit encore plus affinée. Les grandes entreprises multinationales, devenues des réseaux internationaux de production, intégrant une multitude d’usines dans une multitude de pays, occupant toutes une place déterminée dans le processus de production pour le marché mondial, ont poussé « une interdépendance universelle des nations » (le Manifeste communiste, Karl Marx) à un degré sans précédent dans le passé.

La division du travail au niveau international s’organise désormais, pour l’essentiel, à l’intérieur de ces grands conglomérats et en fonction de leurs intérêts. Sous le règne du grand capital, le développement de ces multinationales constitue un formidable carcan qui subordonne le monde à la recherche du profit d’un nombre de plus en plus restreint de conseils d’administration dominant l’économie mondiale, mais il constitue aussi le signe d’une socialisation croissante de la production.

L’impérialisme, du temps de Lénine à nos jours

Dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a su décrire, de façon largement prémonitoire par rapport à son époque, le poids dont pesait le capitalisme monopoleur :

« Tout le monde sait combien le capitalisme monopoleur a aggravé toutes les contradictions du capitalisme. Il suffit de rappeler les hauts prix et le despotisme des cartels. Cette aggravation des contradictions est la plus puissante force motrice de la période historique de transition ouverte par la victoire définitive du capital financier mondial.

Monopoles, oligarchie, tendances à la domination au lieu de tendances à la liberté, exploitation d’un nombre croissant de nations petites ou faibles par une poignée de nations riches ou puissantes – tout cela a donné naissance aux traits distinctifs de l’impérialisme qui le font caractériser comme un capitalisme parasitaire ou pourrissant. Toujours plus en relief apparaît la tendance de l’impérialisme à créer l’État-rentier, l’État-usurier, dont la bourgeoisie se livre de plus en plus à l’exportation des capitaux et à la tonte des coupons. Mais ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la croissance rapide du capitalisme. Non, telles branches d’industrie, telles couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l’époque de l’impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l’une, tantôt l’autre de ces tendances. »

Pour actualiser le constat, on pourrait ajouter que, depuis que le texte de Lénine a été écrit, la tendance des grands États impérialistes à devenir des États-rentiers et à laisser la production à des « ateliers du monde » dans les pays sous-développés, de la Chine au Brésil en passant par un chapelet de pays d’Asie orientale, donne un caractère aigu à la contradiction entre ces États-rentiers, où l’activité financière s’est largement substituée à l’activité industrielle, et les pays pauvres, dont la production industrielle croissante vient alimenter l’activité financière des pays impérialistes.

Mais, comme Lénine était un communiste révolutionnaire, il a vu aussi dans ce développement ce qui annonçait l’avenir :

« Quand une grosse entreprise devient gigantesque et organise méthodiquement, en tenant un compte exact des données multiples, la fourniture des deux tiers ou des trois quarts de toutes les matières premières nécessaires à des dizaines de millions d’hommes ; quand elle organise avec système le transport de ces matières premières aux lieux de production les mieux appropriés, et que séparent parfois des centaines et des milliers de verstes ; quand un centre unique a la haute main sur tous les stades successifs du traitement des matières premières, jusques et y compris la fabrication de toute une série de variétés de produits finis ; quand la répartition de ces produits se fait d’après un plan unique parmi des dizaines et des centaines de millions de consommateurs […], — il est évident que nous sommes en présence d’une socialisation de la production, et […] que les rapports de l’économie privée et de la propriété privée constituent une enveloppe qui ne correspond plus à son contenu, qui nécessairement doit pourrir si l’on en diffère artificiellement l’élimination, qui peut rester en état de putréfaction assez longtemps. »

Le « assez longtemps » évoqué par Lénine s’est révélé bien plus long encore que ce que pensaient les communistes révolutionnaires de l’époque. Si, à peine un an après L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, rédigé par Lénine au printemps 1916, le monde capitaliste était ébranlé par la puissante vague révolutionnaire commencée par la révolution russe précisément, cette vague n’a pas suffi pour détruire le capitalisme. On sait ce qu’il en est advenu.

La société allait payer cette survie du capitalisme par la crise de 1929, la Grande Dépression, le fascisme, la Deuxième Guerre mondiale et, en quelque sorte par ricochet, la dégénérescence de l’État ouvrier lui-même.

Trotsky pouvait écrire, vingt ans plus tard, dans Le programme de transition : « Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres, mais ont même commencé à pourrir. » Les délais de la transformation de la société se sont révélés bien plus longs encore, même par rapport à ce que pensait Trotsky.

Mais l’obstacle est de même nature que ce que décrivait Trotsky. Une organisation économique et sociale, même devenue obsolète depuis longtemps, ne tombe que si elle est renversée. En d’autres termes, que s’il y a une classe révolutionnaire capable de poser sa candidature à la direction de la société et de se battre pour le pouvoir.

Mais malgré les destructions de la Deuxième Guerre mondiale, malgré tous les dégâts qui ont découlé, depuis, de la perpétuation du capitalisme, malgré la succession de crises qui l’ont ébranlé, aussi bien pendant les années où l’économie capitaliste était régulée que depuis qu’elle ne l’est plus, l’humanité n’a pas cessé de développer ses connaissances scientifiques et techniques et, par conséquent aussi, son efficacité dans le combat pour conquérir une emprise croissante sur la nature. La division du travail à l’échelle du monde, qui a continué à s’affiner, en fait partie, même si elle a continué à creuser les inégalités et à aggraver le caractère chaotique de ce développement.

La financiarisation, une continuité et une amplification dans l’histoire de l’impérialisme

La financiarisation elle-même n’a pas été une rupture dans l’histoire du capitalisme. Elle n’en a pas changé les lois et encore moins les contradictions. Elle les a, au contraire, amplifiées.

La financiarisation a contribué à intégrer davantage encore l’économie mondiale dans un tout unique. Elle l’a fait en amplifiant la polarisation entre la richesse d’une petite minorité et la pauvreté du plus grand nombre, entre possesseurs de capitaux et exploités, entre pays riches et pays sous-développés. Elle a accentué toutes les contradictions de l’économie capitaliste. Elle a donné à la vie économique un caractère plus chaotique encore qu’auparavant.

Dans l’effroyable gâchis que coûte à l’humanité la perpétuation de l’ordre capitaliste, il faut aussi compter les tributs considérables payés aux multiples guerres avec ou sans intervention directe des puissances impérialistes, aux famines, en particulier celles causées par la seule spéculation sur les produits alimentaires.

Et au-delà même des millions de morts, de blessés, dans des guerres dont les causes sont directement ou indirectement liées à la domination de l’impérialisme sur le monde, il faut aussi compter ce que l’humanité perd en contraignant une partie importante de ses membres à une vie végétative, exclusivement préoccupés par les soucis de la vie quotidienne, sans accès à l’éducation et à la culture.

Les économistes de la bourgeoisie ont inventé un « indice de développement humain » (IDH) pour compléter les insuffisances du seul PIB (produit intérieur brut). Mais tous les dégâts de la survie du capitalisme ne sont pas comptabilisables dans quelque indice statistique. Combien d’enfants-Mozart, Léonard de Vinci, Rembrandt, Balzac, Einstein ou… Marx meurent de faim avant d’atteindre l’âge adulte ? Combien, même s’ils survivent, n’ont aucune chance de rejoindre les rangs de ceux qui font progresser l’humanité ?

L’organisation communiste de l’économie, avec la socialisation de la production et de la distribution, n’était à l’époque de Marx qu’une anticipation géniale.

Quant à l’époque de Lénine, du fait que le parti bolchévique a pris le pouvoir dans un pays sous-développé, il lui a fallu essayer de faire par les moyens de l’administration de l’État ouvrier ce que le capitalisme n’avait pas fait en Russie. Confronté à cette tâche gigantesque, Lénine savait de quoi il parlait lorsqu’il lui arrivait de dire que l’économie russe ne souffrait pas de trop de monopole, mais de pas assez.

Sa principale préoccupation pendant les années précédant sa mort était d’insister sur la nécessité du recensement, même simplement pour connaître les moyens de production existant dans le pays.

Malgré le retard considérable de la révolution prolétarienne après la première tentative de 1917, l’histoire ne s’est pas arrêtée.

Malgré le fait que les échéances sont bien plus longues que ce que pensaient Marx, Engels, Rosa Luxemburg, Lénine ou Trotsky, la question « Socialisme ou barbarie ? » n’est toujours pas tranchée, même si l’impérialisme pourrissant a ressuscité une multitude de formes de barbarie renouant avec le passé, comme l’intégrisme religieux de diverses obédiences, l’ethnisme ou le chauvinisme, auxquelles il faut en ajouter d’autres, issues des activités de l’humanité elle-même, comme la menace nucléaire ou, plus généralement, toutes les menaces que la production pour le seul profit représente pour la nature et pour l’environnement.

Mais il reste vrai encore, comme au temps de Lénine, que les multinationales gigantesques qui parasitent l’activité humaine aux quatre coins de la planète recèlent aussi l’annonce de la société future. La socialisation croissante de l’activité productive, la mondialisation impérialiste sont l’hommage du vice à la vertu, du capitalisme pourrissant à la réorganisation future, communiste, de la société.

Contre les idées réactionnaires, même présentées dans un langage de gauche

Un aspect important du combat politique des communistes révolutionnaires est celui qui consiste à combattre ceux qui, sous prétexte de s’attaquer à telle ou telle conséquence de la survie du capitalisme, le font avec des idées réactionnaires qui, au mieux, sont irréalisables, au pire, représentent un retour en arrière.

Le communisme révolutionnaire ne se réduit pas à la défense des avantages acquis. Le protectionnisme, ou la démondialisation, même servis avec une sauce de gauche, ne sont pas seulement une idée stupide, tant est grande l’interdépendance des économies. (Combien d’usines, dispersées dans combien de pays, participent à la fabrication d’un avion ? Combien de salariés ici, en France, travaillent pour le compte d’une entreprise américaine, japonaise, anglaise, voire chinoise ?)

Le protectionnisme a été un peu – et, déjà, si peu – progressiste dans le cas de pays pauvres qui tentaient de protéger leur économie nationale contre le brigandage impérialiste. Mais dans les pays impérialistes, en particulier en France, même lorsque le protectionnisme est présenté comme un moyen de protéger les travailleurs, c’est clairement avec la prétention de le faire contre la concurrence des travailleurs de pays pauvres, d’Afrique ou de Chine. Quelles que soient les circonlocutions pour le présenter, le protectionnisme est un moyen de dresser les travailleurs de ce pays contre leurs frères de classe d’ailleurs et de les enchaîner derrière leur bourgeoisie impérialiste.

L’humanité ne s’émancipera du capitalisme que dans son ensemble. C’est dans son ensemble et en profitant des divisions du travail préparées par le capitalisme, jusques et y compris par l’impérialisme mondialisé, qu’il est possible de réorganiser la production à l’échelle du monde, de façon consciente et rationnelle.

L’avenir de l’humanité n’est pas un monde composé d’une Europe-forteresse et d’une Amérique-forteresse protégeant leurs privilèges contre l’océan de misère du reste du monde. Cette perspective n’est pas seulement abjecte sur le plan humain. Elle est irréaliste. Le capitalisme a beau ériger des murs de huit mètres de haut, des barbelés, autour de territoires considérés comme privilégiés, il a beau donner carte blanche aux crapules qui, dans les postes dirigeants, font la chasse aux immigrés, il ne peut pas rendre ces murs infranchissables. Et d’ailleurs les barrières mises à l’extérieur pour se protéger des pauvres des pays pauvres ne protègent pas de la pauvreté, qui monte à l’intérieur même des paradis capitalistes.

Le fait d’avoir annoncé à son époque la possibilité du « socialisme dans un seul pays » avait été considéré par les communistes révolutionnaires comme le signe que le stalinisme était passé irrémédiablement dans le camp du capitalisme et de l’avenir capitaliste de la société.

L’humanité ne pourra reprendre sa marche en avant qu’après s’être débarrassée du pouvoir économique de la bourgeoisie, et pour commencer de sa vision du monde. La seule perspective à opposer à la perspective d’un monde dominé par le capitalisme impérialiste, régulé ou pas, dépend de la capacité du prolétariat à jouer son rôle historique. Plus encore qu’au temps de Trotsky, « tout dépend du prolétariat, c’est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire. La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. »

7 novembre 2011


 
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