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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°135 (avril 2011)
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Libye - Non à l’intervention impérialiste occidentale !

Trois mois après le début de la vague de contestation qui a touché le monde arabe à partir de la Tunisie, les puissances impérialistes occidentales sous couvert de l’OTAN sont engagées dans une intervention militaire, censée aider le peuple libyen à se libérer de la dictature du colonel Kadhafi, mais qui vise d’abord à sauvegarder leurs intérêts présents et futurs dans toute la région.

Lorsque, au mois de janvier dernier, les manifestations contre le régime de Ben Ali en Tunisie se sont intensifiées, l’intervention des dirigeants impérialistes et en particulier des États-Unis avait pu se borner à conseiller plus ou moins discrètement au dictateur de laisser la place. Les dirigeants de l’armée tunisienne avaient également reçu le conseil de ne pas se compromettre trop ouvertement dans la répression, exercée essentiellement par les forces de police. Ainsi, après le départ de Ben Ali, les responsables de l’armée ont pu affirmer que celle-ci était restée au service du peuple et s’appuyer sur ce crédit pour être les véritables arbitres de la « transition démocratique » censée prendre la place du régime déchu.

De même, en prenant leurs distances à temps d’avec un dictateur trop discrédité, les dirigeants des États-Unis ont pu apparaître eux aussi comme des partisans d’une plus grande démocratie en Tunisie. Même s’il y a évidemment là une scandaleuse hypocrisie de la part d’hommes qui ont soutenu Ben Ali pratiquement jusqu’au bout, il s’agissait pour eux de sauvegarder l’essentiel, c’est-à-dire la possibilité pour les trusts occidentaux de continuer à faire des affaires dans ce pays et de voir leurs intérêts protégés par un régime ami. Et en passant, les dirigeants des États-Unis ont pu agir avec une longueur d’avance sur les dirigeants français, trop bornés et trop habitués à collaborer étroitement avec leur « ami Ben Ali » pour comprendre à temps que le moment était venu de le lâcher.

La même manœuvre a eu lieu pour l’essentiel en Égypte lorsque des manifestations ont commencé à grossir contre le régime de Moubarak. Encore plus ouvertement que dans le cas tunisien, les dirigeants des États-Unis ont fait savoir à celui-ci que dans l’intérêt général il était souhaitable qu’il se retire. Là aussi, l’armée a pris soin de ne pas trop se compromettre dans la répression exercée par le régime égyptien, ce qui lui a permis de sortir de la crise auréolée de la réputation d’être une « armée du peuple » qui s’est refusée à défendre la dictature. C’est ainsi que des chefs de l’armée ou des services secrets, qui ont pourtant été parmi les principaux rouages de cette dictature pendant des décennies, ont pu se présenter après le départ de Moubarak comme les artisans d’une transition démocratique et disposer pour cela d’un certain crédit, au moins dans une partie de l’opinion. Quant à leurs protecteurs et conseilleurs, les États-Unis mais aussi les autres puissances impérialistes comme la France qui, cette fois, avait compris la manœuvre, ils ont pu se présenter eux aussi comme des partisans de la liberté des peuples arabes. Ils évitaient ainsi, au moins pour le moment, le risque de voir leurs intérêts sur place remis en cause en même temps que la dictature de celui qui les a protégés pendant plus de trente ans.

Cependant, les choses se sont avérées plus complexes lorsque les manifestations ont touché la Libye, pays placé lui aussi sous une dictature. Là aussi, si le colonel Kadhafi a pu au début de son règne se présenter comme un défenseur du nationalisme arabe contre la domination des puissances impérialistes, il a su depuis longtemps se faire un de leurs meilleurs partenaires, dans le cadre d’une collaboration particulièrement cynique. Kadhafi n’a pas répugné à se faire un exécuteur des basses œuvres de l’impérialisme, par exemple en arrêtant les candidats à l’émigration vers l’Europe à partir de ses côtes et en les renvoyant mourir dans des camps ou quelque part dans le désert. En retour, les Sarkozy ou Berlusconi se sont affichés sans retenue auprès de leur ami Kadhafi.

Cependant, instruits cette fois par les précédents tunisien et égyptien, les dirigeants impérialistes ont pris leurs distances d’avec la dictature de Kadhafi dès que des manifestations ont commencé à mettre celle-ci en cause, et en particulier quand elles ont amené la perte de contrôle du régime sur la partie orientale de la Libye, la Cyrénaïque autour de la ville de Benghazi. Et là aussi, les puissances impérialistes ont conseillé à Kadhafi de partir afin de permettre une démocratisation de la Libye. Elles l’ont fait avec d’autant plus de conviction que, dans un premier temps, le régime semblait destiné à s’écrouler rapidement de l’intérieur, perdant le contrôle d’une ville après l’autre.

Las ! Le dictateur libyen, à la différence de ses collègues tunisien et égyptien, ne s’est pas laissé convaincre aussi facilement de laisser la place. Et, ce qui n’est guère surprenant étant donné l’histoire du régime libyen, les dirigeants impérialistes n’avaient pas sur lui les mêmes moyens de pression que sur un Ben Ali ou un Moubarak, ni les mêmes relations directes avec l’appareil militaire libyen qu’avec ceux de Tunisie et d’Égypte. On a donc pu voir le régime de Kadhafi réprimer violemment les manifestations là où il le pouvait, et s’engager dans une reconquête militaire des régions qui lui avaient échappé.

Face à cela l’attitude des puissances impérialistes a été d’abord, tout en exprimant leur réprobation officielle à l’égard de Kadhafi, d’observer prudemment l’évolution de la situation sur le terrain. C’est ce qui a donné à Sarkozy, au nom de l’impérialisme français, la possibilité de se distinguer en étant le premier à reconnaître le Conseil national de transition représentant les insurgés libyens, en leur manifestant son soutien et en appelant les autres puissances à intervenir pour aider ces insurgés à renverser Kadhafi.

Il y a eu bien sûr dans cette attitude du gouvernement français une grande part de calcul politicien, lié au besoin de se mettre en avant sur le plan extérieur pour tenter de combler son discrédit en politique intérieure. Mais il y a eu aussi le calcul de compenser l’effet désastreux causé dans le monde arabe par le soutien accordé jusqu’au bout à Ben Ali par la diplomatie française, en tentant d’apparaître désormais comme le partisan le plus déterminé d’une démocratisation. Enfin, il y a eu le pari, en étant le premier à soutenir les rebelles de Cyrénaïque, la région de Libye la plus riche en pétrole, il faut le noter, d’améliorer pour la suite les positions de l’impérialisme français dans cette région, fût-ce au détriment de ses alliés et concurrents tels que l’Italie.

Le pari cependant s’est révélé risqué lorsqu’on a vu les rebelles, après une première avancée, perdre du terrain face aux troupes de Kadhafi. Et c’est au dernier moment, alors que les troupes du dictateur étaient en passe de reprendre Benghazi, que cette fois l’ensemble des puissances impérialistes se sont trouvées d’accord pour voter au Conseil de sécurité de l’ONU l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye, et pour intervenir militairement contre ses troupes.

La raison officielle invoquée, notamment par Barack Obama pour les États-Unis, était qu’il ne fallait pas laisser le dictateur libyen continuer à tirer sur son propre peuple, ce qui lui retirait « toute légitimité ». Il faut noter qu’au même moment les troupes de l’Arabie saoudite intervenaient au Bahreïn pour aider le dictateur local à écraser la contestation en cours, sans qu’aucun des dirigeants impérialistes émette même une protestation. Quant à faire toute la liste des situations où ceux-ci ont laissé ou aidé directement un régime ami à écraser son peuple ou un peuple voisin, ce serait évidemment trop long.

Cependant, dans le cas libyen, les puissances impérialistes se sont retrouvées prises à leur propre jeu. Après s’être proclamées en faveur d’une transition démocratique dans tout le monde arabe, après avoir affirmé comprendre et partager les aspirations des peuples arabes à la liberté et à la démocratie, le fait de laisser les armées de Kadhafi écraser les rebelles de Benghazi aurait sonné comme l’aveu que tout cela n’était que des discours. Au contraire, voler à leur secours permettait de donner un peu de crédit aux discours démocratiques des dirigeants impérialistes, et en même temps de faire un peu oublier qu’au même moment ils couvraient la répression au Bahreïn ou au Yémen, pour ne pas parler d’Israël et de son obstination à nier les droits des Palestiniens. À une journaliste qui lui demandait le pourquoi de cette différence d’attitude suivant les pays, l’ex-ministre des Affaires étrangères français Bernard Kouchner a ainsi pu répondre tranquillement, et cyniquement : mais nous ne pouvons pas intervenir partout !

Et en effet, l’impérialisme choisit où il intervient. Dans le cas de la Libye, il y a les raisons politiques données plus haut, des raisons qui sous-tendent aussi des intérêts bien concrets, et notamment l’opportunité d’accéder au pétrole libyen par le biais d’un gouvernement qui pourrait être plus malléable que ne l’était celui de Kadhafi. Quant au caractère de l’intervention occidentale, les premiers jours de bombardements des positions de Kadhafi ont permis aux insurgés de reconquérir du terrain au moment où leur cause semblait perdue. Mais par la suite l’armée de Kadhafi a pu reconquérir des positions, en même temps que les interventions de la coalition occidentale se faisaient plus rares, ou en tout cas moins efficaces.

On ne peut évidemment prédire ce qu’il en sera de la suite des opérations militaires. Mais tout se passe maintenant comme si les responsables de l’OTAN, dont, après les polémiques initiales entre alliés, le contrôle a maintenant été imposé sur les opérations, ne souhaitaient ni une victoire totale des insurgés, ni leur écrasement complet par l’armée de Kadhafi. Tout en déclarant qu’il faut que Kadhafi parte, les dirigeants occidentaux ont précisé ne pas vouloir fournir une aide militaire directe aux insurgés. On a appris aussi que des agents de la CIA avaient été envoyés en Libye pour étudier directement la situation et, apparemment aussi, pour s’assurer directement de qui sont ces insurgés et des éléments sur lesquels ils peuvent vraiment s’appuyer.

Et en effet cette situation de guerre entre les deux factions qui se disputent désormais la Libye permet aux dirigeants impérialistes de n’accorder leur aide aux insurgés qu’en s’assurant en retour de leur fiabilité, et en même temps de faire pression sur le camp de Kadhafi pour qu’il cède la place. Les contacts ne sont évidemment pas rompus avec celui-ci, avec qui des négociations ont lieu en coulisse. Pour les dirigeants impérialistes, en premier lieu les États-Unis qui se sont assuré la direction politique des opérations, la meilleure solution serait sans doute d’arriver à un compromis entre les deux camps, avec un gouvernement recyclant différents anciens ministres de Kadhafi, entre ceux qui ont mis en place le Conseil national de transition à Benghazi et d’autres qui se sont dissociés du dictateur libyen aux différentes étapes du conflit. Le plus difficile est visiblement de convaincre ce dernier de partir, quitte à lui trouver un asile doré où finir ses jours.

Cette situation peut évidemment aussi s’éterniser et déboucher sur une division durable du pays entre une Cyrénaïque tenue par des insurgés sur lesquels les dirigeants impérialistes auraient affermi leur contrôle, et une Tripolitaine restée dans les mains de Kadhafi et de ses partisans. Mais dans les deux cas les puissances impérialistes auraient réussi à renforcer leur contrôle sur la région, tout en pouvant présenter leur intervention comme en faveur de la démocratie et de la liberté des peuples.

Car le problème n’est pas seulement la Libye. En l’occurrence, celle-ci offre l’occasion d’une démonstration plus générale, à l’intention de tout le monde arabe.

Il n’est pas besoin de souligner l’importance stratégique bien connue de toute cette région pour l’impérialisme, une région où ses intérêts politiques, économiques et militaires s’entrelacent étroitement. La mise en coupe réglée de la région sur le plan économique, au profit des trusts occidentaux, entraîne la misère de ses peuples à côté d’invraisemblables accumulations de richesses et est grosse d’explosions sociales. Son découpage en États rivaux, armés jusqu’aux dents, pourvus de régimes répressifs appuyés par l’impérialisme, crée partout des situations explosives et des foyers de conflits. Les dirigeants impérialistes sont les premiers conscients qu’il y a là un baril de poudre dont il faut tenter d’éviter l’explosion, mais où il faut aussi être prêts à intervenir pour faire face à toute éventualité.

En ce sens, l’intervention armée occidentale en Libye n’est pas seulement une pression bien calculée sur le régime de Kadhafi, elle est aussi une démonstration à l’égard de tout le monde arabe. Il s’agit d’avertir les gouvernants, les dirigeants politiques et les populations que, de toute façon, l’impérialisme tient à rester un acteur de premier plan des évolutions politiques. Et, derrière le masque de la recherche d’une évolution démocratique qui se révélera rapidement de simple façade, se cache surtout la préoccupation de la sauvegarde des intérêts des grandes sociétés capitalistes américaines, européennes et autres dans la région.

C’est dire que cette intervention militaire ne va en aucune façon dans le sens de la défense des droits des peuples et des aspirations pour lesquelles les peuples des pays arabes se sont mis en mouvement. La défense des insurgés libyens contre la répression de Kadhafi n’est qu’un prétexte, qui est d’ailleurs en train de se révéler comme tel. Et il faut rappeler que toutes les interventions impérialistes précédentes se sont dissimulées derrière des prétextes du même genre, allant du rétablissement de la démocratie en Irak à la lutte contre l’intégrisme des talibans et pour la liberté des femmes en Afghanistan. Dans tous les cas, le résultat de l’intervention impérialiste a été une aggravation dramatique de la situation pour la population et ce n’est pas par hasard : elle s’est appuyée logiquement sur les forces les plus réactionnaires, sur différents clans militaires et religieux, sur de petits potentats seigneurs de guerre. Il en sera de même en Libye, même si l’intervention impérialiste aujourd’hui en est encore à chercher sa voie par agents de la CIA et bombardements sélectifs interposés.

On peut bien sûr comprendre que, pour les jeunes insurgés libyens, la nouvelle d’une intervention occidentale contre les forces de Kadhafi ait été un soulagement. Mais le déroulement successif des opérations militaires l’a rendu de courte durée. Et plus le temps passe, et plus la fraction de la population libyenne qui y a mis ses espoirs risque de s’apercevoir que le soutien impérialiste n’est pas gratuit. Il ira de pair avec un contrôle croissant des puissances occidentales sur le camp des insurgés, à travers la remise en selle d’anciens dignitaires de Kadhafi recyclés en « démocrates », et éventuellement des fractions de l’armée qui, en Cyrénaïque, se sont détachées du régime de Kadhafi. Celles-ci se sont gardées jusqu’à présent de prendre vraiment part aux combats, mais elles pourraient en revanche se révéler bien utiles pour remettre en selle un appareil d’État et une autorité dans cette région.

Dans la vague de révolte qui traverse les pays arabes, le seul véritable espoir est qu’elle permette à des fractions de la classe ouvrière de ces pays de prendre conscience de ses intérêts propres, de lutter pour ses objectifs de classe et en même temps pour une transformation sociale en faveur de tous les exploités. Cette lutte se heurte inévitablement aux intérêts des classes privilégiées, aux appareils d’État qui les soutiennent, aux intérêts impérialistes auxquels les uns et les autres sont liés.

C’est dire que des travailleurs conscients, des militants luttant pour une véritable révolution sociale dans les pays arabes ne peuvent en aucun cas souhaiter ou soutenir l’intervention politique ou militaire des puissances impérialistes en considérant qu’elle pourrait être leur alliée. Et c’est dire aussi que des travailleurs conscients, des militants révolutionnaires de pays impérialistes comme la France, ne peuvent en aucun cas soutenir l’intervention militaire de leur pays. Quel que soit le prétexte humanitaire ou démocratique derrière lequel elle se cache, cette intervention ne peut, à court ou long terme, que renforcer les couches privilégiées, les divers clans militaires et les forces réactionnaires contre lesquels les travailleurs et les couches populaires des pays arabes ont commencé à se lever, et finalement préparer une aggravation de leur exploitation et de leur oppression.

Les militants révolutionnaires prolétariens ne peuvent que souhaiter la chute de Kadhafi, mais aussi celle de tous les régimes réactionnaires de la région, de celui d’Arabie saoudite à celui d’Israël, et s’opposer à toutes les interventions impérialistes qui les renforcent. Ils ne peuvent que s’opposer à tout ce qui aboutit à renforcer la présence impérialiste dans la région et donc à l’intervention occidentale en Libye.

31 mars 2011


 
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