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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°150 (mars 2013)
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Troupes françaises, hors d’Afrique !

L’intervention de l’armée française au Mali a valu à Hollande, sur le coup, quelques points dans les sondages. Il a pu également se flatter, en se rendant à Bamako, de recevoir un accueil enthousiaste, qu’il aurait du mal à trouver en France. L’accueil s’explique aisément, tant les quelques semaines de pouvoir islamiste à Gao et à Tombouctou ont eu de quoi horrifier la population et tant il était évident, après la déroute sans gloire de l’armée malienne, que ce n’était pas celle-ci qui allait arrêter la progression des colonnes de djihadistes menaçant Mopti, Sévaré et peut-être même la capitale, Bamako.

Les troupes françaises appuyées par l’aviation n’ont eu aucun mal à stopper l’avancée des colonnes de 4x4 des bandes armées islamistes.

Pendant quelques jours, Hollande a pu prendre la pose du chef de guerre victorieux pour pérorer à la télévision. De quoi donner aux journalistes le loisir de broder autour du thème du président qui, d’homme de compromis, s’est métamorphosé en homme de décision. Cela n’a pas duré longtemps.

D’abord, parce que l’écrasante majorité de la population, et en particulier le monde du travail, ne juge pas Hollande sur ce qu’il a fait au Mali mais sur ce qu’il fait en France. Et il n’a pas de quoi se glorifier.

Pendant la même période où les journaux télévisés s’ouvraient sur les exploits supposés des militaires français, les coups continuaient à pleuvoir sur le monde du travail : plans de licenciements qui se déroulent sans que le gouvernement freine un tant soit peu le grand patronat ; signature, par trois syndicats à la botte du grand patronat, de cet accord bien mal nommé « sécurisation de l’emploi », que le gouvernement est en train de transformer en loi. Une régression considérable, non par la nouveauté des mesures qu’il prévoit – flexibilité du temps de travail au gré des patrons, baisses de salaire facilitées, mobilité interne obligatoire, etc. –, mais par le fait que désormais les pratiques patronales les plus rétrogrades pourront s’appuyer sur la loi.

Le ballon d’essai lancé par le président socialiste de la Cour des comptes, en vue d’imposer les allocations familiales, témoignait déjà de la préoccupation du gouvernement d’accroître les prélèvements sur la population, y compris sur les plus pauvres, pour payer les intérêts aux banquiers. Aujourd’hui, se précise la volonté du gouvernement de s’en prendre aux retraites : nouvel allongement de la durée de cotisation ou baisse des pensions. Probablement les deux.

Même une opération militaire victorieuse aurait eu du mal à détourner l’attention des classes exploitées. Mais, au fil du temps, il est bien difficile de présenter l’opération militaire comme une glorieuse épopée, même pour les médias les plus complaisants à l’égard du gouvernement.

Au Mali même, l’opération militaire, en apparence si facile au début, n’a pas tardé à tourner au vinaigre. Il n’était pas difficile pour une armée moderne, appuyée par des avions et des hélicoptères de combat, de stopper l’avancée des colonnes djihadistes. Mais celles-ci ont fait ce que ferait n’importe quelle guérilla : refuser un combat inégal sur le terrain choisi par l’armée française, disperser ses membres dans la nature et continuer la guerre par des coups de main ponctuels, par des raids, par l’infiltration dans des villes que l’armée française prétend contrôler.

Dans le nord du Mali, où les populations sont largement composées d’Arabes et de Touareg, les djihadistes n’ont aucune difficulté à se fondre parmi elles.

Au début, Hollande et Le Driant, ministre de la Défense, laissaient entendre qu’il s’agissait d’une opération militaire de très courte durée, juste le temps, disaient-ils, que les troupes africaines de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) soient prêtes à prendre le relais. Ils sont aujourd’hui nettement plus prudents. Et pour cause !

Disperser des bandes armées de quelques centaines de membres est une chose. Contrôler un territoire désertique aussi vaste que la France dans le nord saharien du pays en est une autre.

Il n’était pas question de confier la tâche à la seule armée malienne qui avait montré, les semaines précédant la percée des bandes armées, à quel point, corrompue, divisée, elle était incapable de se battre. Mais rien ne garantit que les autres armées de la coalition africaine laborieusement amenées sur le sol malien en soient davantage capables.

Le gouvernement français sera donc inévitablement confronté au choix entre se retirer, en laissant le terrain aux bandes armées, ou s’engager dans une présence durable ; et, même en restant, n’avoir pour ambition d’exercer qu’un semblant de contrôle sur les grandes villes comme Tombouctou, Gao et Kindall. Ce qui signifie laisser les immenses territoires qui séparent ces villes, avec leurs villages, sous le contrôle des bandes armées.

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour constater que même le contrôle des villes n’est pas si simple que cela. À peine quelques jours après la prise de Gao par les troupes françaises, pratiquement sans combat, les bandes armées, surgies d’on ne sait où, ont repris pendant quelques heures la mairie, la caserne de police et plusieurs bâtiments officiels de la ville. Les commentateurs ont eu beau insister sur le fait que ce sont des soldats de l’armée malienne qui ont porté la contre-attaque, il a tout de même fallu que les troupes françaises volent à leur secours pour repousser les groupes islamistes. Ces premiers accrochages meurtriers de Gao ont probablement dessiné la physionomie future de la guerre. Une guerre qui se déroule sur un vaste front mouvant, pas seulement en raison de l’étendue du territoire mais aussi parce que, manifestement, les bandes armées islamistes ont la capacité de s’infiltrer dans les villes prétendument sous contrôle, d’y procéder à des coups de main armés ou, à défaut de pouvoir le faire, d’y laisser agir des kamikazes.

Et c’est là où l’opération Serval de l’armée française, si « efficace » et si « propre » au début, laisse entrevoir les bombes à retardement qu’elle laisse sur le terrain.

Les relations entre l’État malien et la population touareg du nord ont toujours été marquées par la méfiance et bien souvent par la violence. Mais si, au fil du temps, une sorte d’équilibre s’est installé, l’intervention française, en redonnant la main à l’État malien, a déclenché des réactions et des contre-réactions que personne ne maîtrise. Aux vengeances auxquelles se livre l’armée malienne, à l’ombre protectrice de l’armée française, répondront les vengeances de l’autre côté.

Le Mali est en train de s’ajouter à la longue liste des pays d’Afrique en guerre quasi permanente, du Zaïre au Centrafrique et jusqu’au Tchad voisin, où les ravages des bandes armées qui passent à tour de rôle en tuant, pillant et violant, aggravent la pauvreté, l’armée française n’étant elle-même qu’une de ces bandes armées.

Les dirigeants politiques et militaires ont beau accoler l’adjectif « chirurgicales » à leurs frappes aériennes, au sol, ce sont des quartiers en ruines et des civils tués.

Comme on l’a vu si souvent dans les pays d’Afrique déchirés par des conflits où des bandes armées rivales cherchent à se donner une base ethnique, les affrontements ne restent jamais limités aux bandes armées. De gré ou de force, les populations y sont entraînées.

Un jeune Touareg ou Arabe dont la famille a été massacrée par les soldats de l’armée malienne trouvera facilement sur son chemin, au mieux, des bandes armées touareg qui se battent pour l’autonomie de l’Azawad (nom donné à une entité étatique touareg revendiquée), au pire, la mouvance fondamentaliste islamique. D’autant que, pour nombre de ces jeunes, le fait d’appartenir à une bande armée et de disposer d’une kalachnikov est un moyen de survie. Et les « seigneurs de guerre » de ces bandes armées, qu’ils agissent au nom de la religion ou de l’indépendantisme touareg, ont la réputation d’être mêlés aux multiples trafics de cette vaste région incontrôlable. Ils ont de l’argent.

Que les troupes françaises restent ou que, faute de pouvoir financer la guerre si elle devient durable, elles se retirent, les bombes à retardement ont déjà été placées. Et la population malienne n’a pas fini d’en payer le prix.

Le Mali est un des pays les plus pauvres de cette Afrique subsaharienne qui en compte pourtant beaucoup. Les décennies de domination coloniale française portent une large part de responsabilité dans cette pauvreté. Et, depuis l’indépendance, les seuls « apports » de la France à son ancienne colonie auront été l’organisation du raid Paris-Dakar pendant quelques années puis, aujourd’hui, la sarabande des avions et des hélicoptères de combat ! Une débauche de technique et d’argent au-dessus de la tête d’une population qui n’a eu comme seule ressource pour survivre que d’envoyer une fraction de sa jeunesse travailler en France, s’intégrer dans les chaînes de production des grandes usines et peupler les foyers d’immigrés. Mais, aujourd’hui, même cette possibilité est rendue ô combien plus difficile.

Au-delà des raisons géostratégiques, comme l’effondrement du pouvoir de Kadhafi dans la Libye voisine, les conflits armés se déroulent sur ce fond de pauvreté. Les populations touareg ne sont certainement pas les seules à subir le poids de l’appareil d’État malien pourri jusqu’à l’os, mais les revendications indépendantistes ou l’islamisme radical leur donnent une expression politique.

Les communistes révolutionnaires se devaient dès le début de la guerre de prendre position contre l’intervention française au Mali, quand bien même cette intervention s’est faite sous les applaudissements d’une partie de la population malienne. Lorsqu’une puissance impérialiste intervient dans un pays pauvre, de surcroît ancienne colonie, ce n’est jamais en faveur de la population, mais au profit de quelques grands groupes économiques qui tirent profit de la région.

Le Mali ne dispose pas de grandes richesses minières, encore qu’il soit le troisième producteur d’or du continent et que les nappes de gaz et de pétrole identifiées suscitent déjà de sourdes convoitises. Mais les mines d’uranium du Niger, vitales pour Areva, ne sont pas loin.

Et, bien au-delà des richesses immédiatement exploitables, il y a surtout la préoccupation stratégique de l’impérialisme français d’assurer sa présence dans tout son ancien empire colonial. Et, une fois de plus, c’est le Parti socialiste qui apparaît comme l’exécuteur cynique des basses œuvres de l’impérialisme français.

Les travailleurs conscients se doivent de rejeter tout appel à la « solidarité nationale », même s’il se prévaut de l’alibi de la « lutte contre le terrorisme ». Ce qui se mène au Mali est une agression impérialiste, préjudiciable aux intérêts des exploités de ce pays comme à ceux de France.

Troupes françaises, hors du Mali et hors d’Afrique !


 
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