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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°150 (mars 2013)
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Tunisie - L’impasse politique et l’impasse pour la population

L’assassinat le 6 février à Tunis de Chokri Belaïd, dirigeant populaire de l’opposition de gauche, a suscité une grande émotion, en Tunisie et au-delà. Avocat célèbre, il était connu pour avoir fait partie de ceux qui combattaient la dictature de Ben Ali et pour continuer de s’opposer, à présent, au gouvernement dit de « troïka » dirigé par le parti islamiste Ennahda.

Jusqu’à présent sans signature, le meurtre de Chokri Belaïd, à la sortie de son domicile par deux tueurs à moto, a tout de suite été attribué à l’un ou l’autre des courants du parti Ennahda, bien que la classe politique dans son ensemble, dirigeants de ce parti compris, se soit pressée de condamner les assassins. Du 6 février au 8, date de ses obsèques, des manifestants se sont rassemblés à Tunis et dans d’autres villes pour dénoncer le geste et exiger du parti islamiste au gouvernement qu’il « dégage ». Les dizaines de milliers de participants au cortège de Tunis, le 8 février, exprimaient aussi le désarroi d’une grande partie de ceux qui, deux ans après le départ de Ben Ali, n’ont pas vu leurs espoirs de changement exaucés.

La crise politique précipitée par l’assassinat

Plus de deux semaines après le meurtre, la crise politique qui secoue la classe politique tunisienne semble entrer dans une nouvelle phase. Les dirigeants d’Ennahda, le parti majoritaire, ont désigné Ali Laarayedh, jusque-là ministre de l’Intérieur, comme chef du gouvernement, remplaçant Hamadi Jebali démissionnaire. Sa proposition d’un « gouvernement de technocrates », même si elle avait reçu le soutien de la plupart des politiciens qu’ils soient ou non au gouvernement, ne convenait pas à la direction d’Ennahda qui voulait être sûre de garder les rênes, donc les ministères clés. Aux affaires depuis les élections d’octobre 2011, la « troïka » réunissait, jusqu’à la démission de Jebali, secrétaire général d’Ennahda, trois dirigeants des trois partis arrivés en tête lors du scrutin. Le parti islamiste avait alors remporté 89 sièges sur 217 dans la nouvelle assemblée et, pour gouverner, avait dû s’allier avec deux partis « centristes », laïques ceux-ci, dont les dirigeants étaient des figures connues de l’opposition à Ben Ali, le CPR et Ettakatol.

Le CPR, le Congrès pour la République, a été fondé en 2001 par Moncef Marzouki, l’actuel chef de l’État. Médecin hospitalier formé à Strasbourg, Moncef Marzouki, tout en exerçant à Sousse, a dirigé la Ligue tunisienne des droits de l’Homme puis, une fois celle-ci infiltrée par les hommes de Ben Ali, d’autres organisations humanitaires. Marzouki et les politiciens du CPR se revendiquent d’un « nationalisme de gauche », défendent « l’identité arabo-musulmane » de la population tunisienne et, face à une partie de l’opposition qui leur reproche de gouverner sans états d’âme avec Ennahda, ils fustigent, selon les termes de Marzouki, cette « vieille gauche laïcarde et francophone, totalement déconnectée des vrais problèmes de la société tunisienne ».

Le troisième membre de la « troïka » est Ettakatol, dont le dirigeant Mustafa Ben Jaafar est le président de l’Assemblée élue en octobre 2011 avec mission de rédiger une constitution, aujourd’hui toujours en chantier. Ettakatol, ou Forum démocratique pour le travail et les libertés, fondé en 1994 par le professeur en cardiologie Mustafa Ben Jaafar, est un parti social-démocrate membre de l’Internationale socialiste – comme l’était d’ailleurs le RCD de Ben Ali jusqu’à son exclusion en janvier 2011, quelques jours seulement après le départ du dictateur.

Les trois partis se voient reprocher de ne pas parvenir à remplir pleinement leur mandat de gouvernement transitoire, qui devrait consister à obtenir des députés la rédaction d’une constitution et déboucher sur l’organisation des nouvelles élections, sans cesse annoncées puis repoussées. La finance, le patronat, les hommes d’affaires, en attendent le retour de la stabilité politique, que beaucoup présentent comme le seul moyen de voir la consommation et le tourisme repartir, plutôt que l’inflation, l’envolée des prix et le chômage.

En fait, la crise politique qui touche la Tunisie n’a guère connu de trêve depuis janvier 2011, quand les manifestations avaient ébranlé le pouvoir du clan Ben Ali – Trabelsi au point que l’impérialisme et la bourgeoisie tunisienne lâchent brusquement le dictateur pour éviter le risque que la mobilisation populaire, en continuant de se développer, devienne dangereuse pour tout l’ordre social. Et il est peu probable que les atermoiements et les subtiles tentatives de recomposition des politiciens au pouvoir puissent y mettre un terme durable. La démission du Premier ministre Jebali, pour cause de refus de son parti, Ennahda, d’accéder à sa proposition de nouveau gouvernement de « technocrates » se présentant sans étiquette politique, met simplement en lumière l’existence de courants et de prises de position différents au sein du même parti islamiste. Et si Ben Jaafar et Ettakatol, comme la plupart des autres partis, même se situant dans l’opposition, ont immédiatement soutenu cette proposition comme « la » solution à la crise ouverte après le meurtre de Chokri Belaïd, il n’en a pas été de même pour le chef de l’État, Marzouki, qui a oscillé plusieurs fois entre les deux positions.

Mais, du côté de l’opposition à la « troïka », de droite et même de gauche, aucune perspective claire ne se dessine non plus. Le Parti républicain d’Ahmed Chebbi et Maya Jribi, et le parti Nidaa Tounès réaffirment des positions nationalistes et laïques. Le parti Ettajdid, qui rassemble d’anciens militants communistes, demande, par la voix de son dirigeant Ahmed Brahim, un ministre de l’Intérieur « apolitique » montrant plus de fermeté face aux exactions des groupes armés salafistes. Quant au Front populaire, qui rassemble une dizaine d’organisations de gauche et d’extrême gauche, dont celle que dirigeait Chokri Belaïd, il se positionne, par la voix de son porte-parole Hamma Hammami, pour la défense de « l’intérêt national » même s’il se défend de vouloir participer, avec les autres partis d’opposition, à une « Union pour la Tunisie ».

La population pauvre face à l’approfondissement de la crise

Les manifestants du 6 au 8 février ont exprimé leur indignation devant les exactions des groupes islamistes et de leurs milices. Une grande partie de ceux qui ont lutté contre Ben Ali refusent de laisser s’installer la nouvelle dictature que représenterait le gouvernement d’Ennahda appuyé sur la « Ligue de protection de la Révolution » et les groupes salafistes faisant la loi dans la rue.

Mais à ce mécontentement politique s’ajoute un mécontentement social, et les deux choses ne se recoupent pas entièrement.

La majorité des Tunisiens pauvres des villes et des campagnes continuent de vivre dans une misère sans espoir. L’injustice sociale fondamentale, le chômage, frappe officiellement 28,2 % des femmes et 15,4 % des hommes, et continue de s’aggraver. Alors que plus de 42 % parmi les 10,4 millions d’habitants du pays ont moins de 25 ans, les jeunes dont beaucoup sont diplômés attendent désespérément l’embauche (un tiers d’entre eux sont sans emploi), à Tunis et surtout dans les villes minières de Gafsa et Kasserine, à Sfax, à Siliana, à Sidi Bouzid. Les rares embauches de diplômés vont, comme au temps des grèves du bassin minier, en 2008, à ceux qui bénéficient d’une protection. La presse a signalé récemment que la fille du président de la SCET, groupe d’ingénierie aux multiples secteurs s’intervention, s’est vue, aussitôt revenue de ses études en Europe, mise « sur orbite ».

Mais la plus grande partie de la jeunesse sans emploi doit se contenter de « petits boulots », de l’économie informelle qui représenterait selon une ONG 40 % de l’économie totale, omniprésente comme dans tous les pays pauvres et indispensable à la survie. Hors recrutements dans le secteur public, 116 000 emplois seulement ont été créés depuis mai 2011 – pour actuellement 630 000 chômeurs – soit à peine les trois quarts de ceux qui ont été supprimés entre janvier et avril de la même année.

Alors que les pouvoirs publics se vantent d’un taux de croissance de 3,2 % et de créations d’emplois, la réalité pour la population, c’est l’inflation officielle de 6 %, hors produits subventionnés. Le dinar, en moins de deux ans, s’est déprécié de 10 %, tandis que le gouvernement augmentait en octobre les cigarettes, l’essence et le gazole (7 et 6 %) et l’électricité de 7 %. Les catégories de travailleurs qui, à la suite de grèves dans le privé et dans les banques, ont vu leurs salaires augmenter respectivement de 6 et 6,25 %, se sont aussitôt vu reprendre ce rattrapage par l’inflation. Les mouvements ou menaces de grève ne sont pas rares : ainsi, les salariés du transport de carburant ont obtenu en janvier 2013 une réduction de leurs horaires de travail de 48 heures hebdomadaires à 40 heures, ainsi que des hausses des primes et des salaires. Les employés du port de commerce de Bizerte-Menzel Bourguiba ont eux aussi prévu une grève.

Mais dans les régions les plus pauvres où la jeunesse sans emploi affrontait les sbires de Ben Ali, la plupart du temps sous la direction de militants de la centrale UGTT, rien n’a changé. Les promesses des gouvernements successifs de l’après Ben Ali se sont envolées les unes après les autres pendant que les industriels tentaient de nouveau de faire fructifier leurs affaires. Quant aux dirigeants politiques, qu’ils soient au pouvoir ou s’efforcent d’y parvenir, ils glosent souvent sur la durée nécessaire de la « transition démocratique » pendant laquelle la population devrait patienter, tout n’étant pas possible tout de suite selon eux. Certains intellectuels comparent ainsi la situation de la population tunisienne après le départ de Ben Ali à la période post-révolutionnaire de la France… qui aurait duré 200 ans. Les Tunisiens pauvres, dont le pays a été pillé par des décennies de colonisation française, qui ont vécu la dictature et la misère, sont ainsi invités à ne pas déranger ceux qui, au pouvoir, prennent leur temps pour préparer un avenir meilleur.

Vers une dictature islamiste ?

Des divergences sont apparues au sein d’Ennahda lorsque le Premier ministre Jebali a proposé un gouvernement de technocrates alors que Ghannouchi, le président du mouvement, n’était pas disposé à laisser échapper les ministères-clés à l’emprise directe du parti. Le baiser du premier sur le front du second, quelques jours plus tard, est apparu comme un geste d’allégeance sinon de repentir. Puis les partisans d’Ennahda ont organisé eux aussi une manifestation le 16 février à Tunis réunissant quelques milliers de personnes, sans comparaison toutefois avec la foule qui a accompagné le cercueil de Chokri Belaïd. Les dirigeants d’Ennahda tentent de donner de leur parti une image de cohérence alors qu’ils se trouvent concurrencés sur le terrain par les groupes salafistes, pourtant leurs alliés sur le plan électoral.

À de multiples reprises, des groupes de militants salafistes se sont illustrés par des actions d’éclat violentes, à l’université de la Manouba-Tunis, en s’attaquant à des expositions artistiques et en s’en prenant aux militants et aux locaux de l’UGTT. Le 4 décembre 2012, alors que l’UGTT avait lancé un appel à la grève générale pour quelques jours plus tard, une mobilisation anti-grève a été lancée par les intégristes dans la ville industrielle de Sfax à cette occasion. Les menaces contre les grèves, jugées « haram », illégales du point de vue de la « charia », les agressions contre les militants syndicaux se multiplient. Des listes noires de militants sont établies : comme Chokri Belaïd, le secrétaire de l’UGTT, Hossine Abbassi, reçoit des menaces de mort. De petits groupes de nervis salafistes ou nahdaouistes prennent clairement pour cible des militants de gauche ou des syndicalistes. L’assassinat de Chokri Belaïd ne peut ainsi apparaître comme un fait isolé.

Le nouveau Premier ministre Ali Laarayed, ancien ministre de l’Intérieur, responsable de la répression à Siliana en novembre dernier, est-il l’homme de la situation pour imposer à la population de cesser de manifester et de revendiquer ? Il est parfois aussi présenté par les médias comme un homme de dialogue, voire un modéré comprenant la nécessité de combattre les exactions des salafistes. En tout cas, les dirigeants d’Ennahda sont bien conscients que leur gouvernement devra d’une façon ou d’une autre faire taire l’opposition populaire. La seule discussion porte, semble-t-il, sur l’opportunité ou non pour le parti islamiste d’assumer seul ce rôle ou d’en faire partager la responsabilité à d’autres partis.

Deux ans se sont écoulés depuis le départ de Ben Ali, après les manifestations de ce que des journalistes ont nommé la « révolution de jasmin », mais qui n’en était pas une. En janvier 2011, l’impérialisme et la bourgeoisie tunisienne avaient alors estimé utile de pousser le dictateur vers la sortie et de parler de « transition démocratique ». Les étapes devaient en être un parlement élu, un président consensuel, une constitution démocratiquement votée, puis de nouvelles élections… Mais pour l’impérialisme et la bourgeoisie tunisienne, il s’agissait surtout de gagner du temps tout en maintenant en place l’essentiel des rouages du pouvoir : l’armée, l’appareil d’État y compris certains responsables en place déjà sous Ben Ali, la police dont les services avaient été peaufinés et entraînés sous la dictature. Cet ensemble rôdé constitue, en l’état, une garantie contre une irruption des travailleurs et des chômeurs sur la scène politique et sociale.

Mais en deux ans, le jasmin des journalistes a fané et ce sont les partis islamistes qui ont remporté les premières élections, en octobre 2011. Ils essaient depuis lors de profiter de leur position dominante pour tenter d’imposer leurs propres vues sur la société, qu’il s’agisse d’une « charia » plus ou moins revisitée ou d’un nouveau statut de « complémentarité » définissant les femmes vis-à-vis des hommes ; sans compter la régression que constituent les tentatives de nombre d’entre eux d’imposer le port du voile aux femmes.

Mais parallèlement, il échoit aux islamistes au pouvoir la responsabilité de faire face au mécontentement des masses, exaspérées de se voir toujours au chômage, inquiètes devant les hausses de prix et la misère qui s’approfondit. À la répression officielle et « légale » s’ajoute souvent une répression en marge de la loi, menée par des groupes non identifiés dont il est difficile de savoir s’ils appartiennent ou non à la mouvance islamiste. Sous cette apparence peuvent aussi bien se cacher des hommes qui, avant janvier 2011, affichaient leur appartenance au RCD de Ben Ali.

En même temps, c’est dans les quartiers les plus pauvres que les militants islamistes tentent de trouver des troupes, parmi la jeunesse sans emploi, parmi les lycéens ayant quitté l’école prématurément pour ne pas peser sur le budget familial, parmi les jeunes diplômés aigris de rester sur la touche, sans logement indépendant, dans l’incapacité de se marier. À tous ces jeunes qui se sentent exclus de la société, les militants intégristes peuvent proposer une sorte de réinsertion et de rôle social à travers l’économie parallèle et les trafics en tout genre. L’implantation des islamistes dans la population a pu aussi se développer après janvier 2011, en répondant à certains besoins non comblés, en ouvrant des crèches et jardins d’enfants non mixtes et en distribuant diverses aides.

Une opposition démocratique sans contenu social

La crise politique et la crise tout court mettent cependant le parti au pouvoir Ennahda dans une situation difficile et tendent à le discréditer auprès d’une partie de sa base. Il semble que, dans les manifestations de février, on ait pu entendre certains de ses électeurs déçus. C’est une situation qui, à la droite d’Ennahda, peut renforcer les salafistes et leurs surenchères. Par ailleurs, l’opposition de gauche aussi peut espérer en tirer profit sur le plan politique, et être amenée à jouer un rôle. Mais qu’ont à offrir ses dirigeants aux déçus de janvier 2011 ?

La composante la plus radicale de cette opposition de gauche est le Front populaire, autrefois Front du 14 janvier (date du départ de Ben Ali) où les militants les plus actifs étaient ceux du PCOT, le Parti communiste des ouvriers tunisiens. Actifs également sous la dictature, les militants du parti dirigé par Hamma Hammami furent bien souvent battus, emprisonnés, torturés pour leurs idées. Mais aujourd’hui, ce Front du 14 janvier devenu « populaire », qui rassemble une dizaine de partis de gauche et d’extrême gauche, prétend incarner uniquement une opposition « démocratique » et « laïque » aux partis islamistes.

En juillet 2011, le PCOT tenait à affirmer, à la suite de son congrès, « l’importance de l’union des forces démocratiques et révolutionnaires pour faire face aux forces de rétention et assurer l’aboutissement du processus démocratique ». Et ce n’est pas une coïncidence si, un an plus tard, le PCOT a changé de nom pour adopter celui, plus neutre, de Parti des travailleurs tunisiens. Au cours de la récente crise politique, Hamma Hammami a insisté pour que s’organise « un congrès national de salut qui prépare à des élections libres et loyales en Tunisie ». Au sein de ce Front populaire, où l’on trouve également des militants se réclamant du trotskysme, s’affiche ainsi la volonté d’incarner la même « transition démocratique » que brandissent les dirigeants impérialistes pour tenter de combler le vide politique laissé par le départ du dictateur. La défense des revendications des masses populaires est ainsi renvoyée à plus tard.

Malheureusement, cette « transition démocratique » restera un leurre, qu’elle soit conduite par l’une ou l’autre aile d’Ennahda, ou qu’elle le soit par des partis qui se présentent comme laïques et démocratiques.

Bien sûr, dans l’opposition de ces derniers au pouvoir d’Ennahda et aux menées des groupes islamistes, se manifestent nombre d’aspirations profondes et légitimes. En particulier, il n’est certes pas indifférent, pour les Tunisiennes, de savoir si les islamistes parviendront à inscrire dans la loi l’inégalité entre hommes et femmes, et à imposer un recul social tel qu’il les oblige à se voiler sous un niqab. La lutte est à mener pour la défense et l’élargissement de tous les droits démocratiques aujourd’hui menacés.

Mais pour des militants se réclamant de la classe ouvrière, le fait de s’engager dans ces luttes ou de les soutenir ne peut en aucun cas justifier d’appuyer ou, pire, de participer à une union nationale ou à une quelconque solution gouvernementale, simplement parce qu’elle se présenterait comme plus laïque ou plus démocratique.

Le problème qui se pose avant tout aux masses tunisiennes, c’est le chômage, la pauvreté, les hausses des prix, la faim. Ceux qui vivent cette misère sans espoir ne peuvent attendre cent ou deux cents ans qu’une transition achevée leur donne le pain et la liberté. C’est à cela que la classe ouvrière, et les militants qui s’en réclament, doivent pouvoir donner une réponse.

Dans la crise qui s’est ouverte en janvier 2011, et qui dure encore aujourd’hui, bien des travailleurs sont intervenus à tel ou tel niveau pour tenter de défendre leurs intérêts économiques immédiats. Mais la classe ouvrière jusqu’à présent n’est pas parvenue à avoir une intervention indépendante, en tant que classe défendant ses intérêts d’ensemble, ses intérêts politiques. Ses membres en sont ainsi réduits à mettre leur confiance dans la « transition démocratique » promise et dans ce qu’elle pourrait leur amener. Mais en fait de transition, même la situation présente risque fort de n’être qu’une brève étape.

Les classes dominantes ont de toute façon besoin de remettre en place une dictature. Celle-ci pourra se présenter sous le masque de l’islamisme, comme c’est déjà le cas actuellement. Mais elle pourrait tout aussi bien se présenter sous un masque laïc comme c’était le cas sous Ben Ali. Car en tout cas son but fondamental sera de tenir en respect les classes populaires et leurs revendications ; des revendications que, dans la situation de la Tunisie comme dans celle de tous les pays pauvres, la bourgeoisie est bien incapable de satisfaire.

Alors la classe ouvrière et la majorité des masses populaires n’ont pas vraiment le choix entre se limiter à soutenir des objectifs démocratiques, ou bien viser à renverser l’ordre social. Si elles veulent vraiment lutter pour imposer leurs exigences vitales, elles doivent être prêtes à aller jusqu’au bout de cette lutte, c’est-à-dire jusqu’à renverser le pouvoir de la bourgeoisie et de l’impérialisme et à imposer leur propre pouvoir.

La classe ouvrière, les masses populaires, ont besoin pour cela d’un parti prêt à mettre en avant leurs revendications envers et contre tout, face à tous ceux qui ont intérêt à maintenir l’exploitation dans les usines ou les centres d’appel, dans les mines et dans les campagnes. Car elles doivent continuer à les mettre en avant aussi face à tous ceux qui prêchent la patience, qui déclarent que tout n’est pas possible, qu’il faut laisser la transition se faire et que le moment n’est pas encore venu de remettre en cause l’exploitation capitaliste. Il leur faut un parti qui soit prêt à aller jusqu’au bout dans la remise en cause de cet ordre social.

Faute d’une telle perspective, non seulement la mal-nommée « révolution » de janvier 2011 se révélera n’avoir en rien révolutionné la société, mais même la « transition » promise se révèlera de plus en plus n’avoir mené à aucun progrès démocratique.

27 février 2013


 
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