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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°153 (juillet-août 2013)
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Turquie - De la défense des arbres d’un parc à la révolte contre un régime policier

En envoyant sa police intervenir contre les quelques centaines de manifestants qui s’opposaient à la transformation du parc Gezi, près de la place Taksim à Istanbul, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan ne s’attendait certainement pas à déclencher le plus grand mouvement de contestation du pouvoir politique que la Turquie ait connu depuis des décennies.

Ce vaste projet de transformation de la place Taksim et des quartiers alentour, au cœur d’Istanbul, est en œuvre depuis plusieurs mois. C’est dans le cadre de ce projet que doit disparaître le parc Gezi, un des seuls espaces verts que l’on trouve au centre de cette métropole de quelque 15 millions d’habitants. Il devrait laisser la place à un grand centre commercial reproduisant l’architecture de casernes de l’époque ottomane, mais contenant surtout des résidences et boutiques de luxe. Le projet fait partie des nombreuses opérations immobilières menées à Istanbul par des groupes de promoteurs eux-mêmes proches du Premier ministre, dont il faut rappeler qu’avant d’occuper ce poste il fut maire de la ville. Tous ces projets rencontrent bien sûr des résistances, au moins de la part des habitants ainsi chassés de chez eux, mais la police turque sait habituellement comment les mater, à coups de matraque ou par la simple menace.

Mais cette fois, les choses ne se sont pas passées comme prévu, et l’intervention de la police au parc Gezi a été l’étincelle qui a fait exploser la poudrière.

La police mise en échec

Lundi 27 mai, lorsque des engins sont entrés en action afin de dégager les arbres du parc pour pouvoir démarrer le chantier, un groupe d’écologistes est venu examiner la situation de près. Constatant les dégâts déjà effectués, ils ont décidé d’occuper le parc à partir du lendemain. Leurs appels à des renforts, relayés par Internet et les réseaux sociaux, ont alors eu un succès au-delà de leurs espérances. L’occupation du parc Gezi a pu se renforcer dans la journée du 29 mai avant que, le jeudi 30 mai à 5 heures du matin, la police n’intervienne violemment pour déloger les protestataires, les arrosant de gaz lacrymogènes et détruisant leurs tentes.

Le problème semblait alors réglé, à la manière dont en général les gouvernants règlent les problèmes en Turquie. Les engins sont de nouveau entrés en action sur le parc quand, contre toute attente, un député du parti pro-kurde BDP et des manifestants, jeunes pour la plupart, ont pris position pour s’opposer à leur avancée. Une nouvelle intervention de la police s’est avérée impuissante à les déloger du parc. Les jeunes manifestants ont eu le dessus et la police, ne pouvant plus faire face, a dû évacuer le parc Gezi : un événement pratiquement jamais vu et qui dans le pays a fait l’effet d’une bombe.

Erdogan a alors eu beau intervenir avec son habituel mépris et son arrogance en déclarant que les jeunes manifestants faisaient « un vacarme d’enfer pour trois arbres arrachés », dans la journée et la nuit suivante, plusieurs autres milliers de jeunes rejoignirent les occupants, dans une ambiance festive. Des militants de gauche des partis kémalistes ou de l’extrême gauche, vinrent participer à l’occupation avec leurs drapeaux et banderoles. Le gouvernement inquiet décida alors une nouvelle intervention policière et, le vendredi 31 mai à 4 h 45 du matin, les forces de police envahirent de nouveau le parc Gezi, chassant une fois de plus les occupants de leurs tentes. Mais là encore les policiers rencontrèrent une résistance inattendue. Les renforts dépêchés sur place ne firent qu’étendre les affrontements entre la police et les groupes de jeunes à l’ensemble des quartiers proches de la place Taksim. Ceux-ci continuèrent jusqu’au lendemain samedi 1er juin à midi, faisant deux morts et plus de deux mille blessés.

Non seulement la violence policière ne pouvait arrêter la révolte, mais elle augmentait la détermination et l’indignation de plusieurs dizaines de milliers de jeunes qui débordaient et ridiculisaient les forces de police. Les autorités durent alors tirer les conclusions qui s’imposaient et retirer la police de la place Taksim, du parc Gezi et de leurs alentours.

L’extension du mouvement

Ce pas en arrière de la police fut rapidement interprété comme il le fallait dans tout le pays : il était la démonstration que quelques centaines de manifestants déterminés pouvaient faire reculer la toute-puissante police du régime. C’était d’une certaine façon la preuve de la faiblesse de celui-ci, et la victoire des manifestants de Taksim s’avéra vite contagieuse. À partir du samedi 1er juin, des centaines de milliers de jeunes manifestèrent dans au moins 80 villes selon la presse, mais en fait sans doute beaucoup plus. C’était braver les interdictions de manifester et les menaces d’interventions policières et d’arrestations. Comme l’écrivit un journaliste de la grande presse, « la peur avait changé de camp ».

À partir de ce jour et jusqu’au mardi 11 juin, la place Taksim et ses alentours purent devenir une sorte de forum permanent. Il en fut de même, à des degrés divers, non seulement dans les grandes villes comme Ankara ou Izmir mais dans un grand nombre de villes plus petites et même de villages où, chaque soir, des manifestants se rassemblaient, défilaient et, s’il le fallait, affrontaient la police. D’une façon qui fait penser aux événements de Mai 1968 en France, une faiblesse de la répression, momentanée mais devenue évidente pour tout le pays, avait ainsi donné naissance à un mouvement politique à l’échelle de toute la Turquie, exprimant une révolte allant bien au-delà de la question des arbres du parc Gezi. C’est tout le mécontentement d’une partie de la jeunesse, mais aussi du reste de la population contre le gouvernement Erdogan, qui s’exprimait ainsi.

La violence policière, le matraquage de toute manifestation, les arrestations, font partie des méthodes non seulement du gouvernement Erdogan, mais des gouvernements turcs en général et d’un régime qui n’a jamais été autre chose qu’un régime policier, quand ce n’était pas une dictature militaire. Erdogan, dont le parti AKP a gagné haut la main toutes les élections depuis 2002, s’est en fait placé dans cette continuité. Il est vrai que le gouvernement de l’AKP a cherché à se donner une allure plus démocratique, en engageant des procès contre les généraux fauteurs de dictature et leurs interventions plus ou moins occultes dans la vie politique. Il s’agissait pour l’AKP de tenter de modifier l’image internationale de la Turquie, notamment au moment de ses négociations d’adhésion à l’Union européenne. Mais à l’exception de quelques changements formels, pour l’ensemble de la population le comportement du régime turc n’a pas changé.

La police et les tribunaux ont continué à fonctionner de la même manière arbitraire contre les opposants, facilement assimilés à des membres ou en tout cas des complices de « l’organisation terroriste », terme officiel pour désigner la guérilla kurde du PKK. Dans la dernière période, les arrestations et les condamnations se sont même multipliées, au point que la Turquie est le pays comptant le plus grand nombre de journalistes dans ses prisons, et au total 130 000 détenus – soit le double de la France pour une population à peine supérieure – dont plus de 10 000 détenus politiques qui sont pour la plupart des militants kurdes. Le régime continue aussi de défrayer la chronique par ses machinations policières et ses poursuites arbitraires, y compris contre des personnalités connues, comme dernièrement le pianiste Fazil Say.

C’est à tout cela qu’Erdogan, pour tenter de satisfaire les milieux islamistes réactionnaires qui le soutiennent, a ajouté sa propre touche. Elle a consisté en des entorses de plus en plus nombreuses à la laïcité affichée de l’État turc, telles que le fait de s’afficher avec son épouse voilée, l’autorisation du port du voile à l’université, le vote d’une loi interdisant la vente d’alcool à certaines heures et à proximité des mosquées. Il faut y ajouter des déclarations misogynes, l’ordre donné aux femmes de se consacrer à leur famille et de donner au moins trois enfants à leur patrie, la condamnation des femmes recourant à l’avortement et traitées de meurtrières, etc. Ce type de discours heurte les milieux de gauche, de tradition kémaliste ou non, mais aussi et surtout une grande partie de la jeunesse, plutôt portée à se considérer comme une jeunesse européenne moderne et pas décidée du tout à subir un ordre moral inspiré par l’islam.

C’est dans ce contexte que le mouvement a pu exploser et s’étendre, en premier lieu dans une jeunesse particulièrement sensible à ces sujets. Mais il faut ajouter aux motifs politiques un large mécontentement social.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le gouvernement Erdogan se vante des prouesses économiques de la Turquie. De fait, ces années ont été des années de développement rapide, contrastant non seulement avec les années de crise financière qui les avaient précédées, mais aussi avec la stagnation au même moment de l’économie des pays européens plus avancés. La population a constaté une élévation de son niveau de vie, surtout du fait que certains produits d’importation qui ne lui étaient pas accessibles le sont devenus. Mais, dans sa majorité, elle est bien loin de pouvoir lancer les mêmes cris de triomphe qu’Erdogan.

En effet l’inflation continue sa course, il est toujours aussi difficile d’arriver à la fin du mois et, pour la plupart, la vie en fait est toujours aussi dure. Le régime dans les entreprises ne s’est nullement adouci, la toute-puissance patronale s’exprimant par les bas salaires, les horaires démentiels, les licenciements arbitraires, l’absence de congés, l’absence de toute liberté dans les entreprises, y compris de réelle liberté syndicale. Et si le régime actuel, grâce à une réglementation remontant en grande partie au coup d’État militaire de 1980, réussit à encadrer étroitement l’expression du mécontentement social, celui-ci n’en est pas moins présent et rien ne peut empêcher une grande partie de la population de se demander pourquoi elle profite si peu de l’essor économique tant vanté de la Turquie d’Erdogan.

C’est dans ce climat devenu de plus en plus pesant que la victoire des jeunes sur les policiers à Taksim a pu faire passer sur le pays un souffle libérateur, mettre le gouvernement devant une situation imprévue et même faire apparaître rapidement des fissures en son sein et au sein de l’AKP. Alors qu’Erdogan déclarait sa fermeté, mais dans l’immédiat décidait de maintenir son voyage de quatre jours prévu dans les pays du Maghreb, le président de la République Abdullah Gül affichait sa bonhomie et même une certaine compréhension pour les manifestants. Il déclarait en effet que, dans une démocratie telle que la Turquie, il pouvait être normal de manifester et d’afficher son désaccord sur l’arrachage de quelques arbres, audace politique qui lui valait presque d’être qualifié de libertaire. Le vice-Premier ministre Bülent Arinç, de son côté, reconnaissait que face aux jeunes le gouvernement n’avait pas employé la bonne méthode et qu’en effet la police avait peut-être été trop brutale. Qu’il y ait eu là un jeu de partage des rôles entre « bons » et « méchants », ou bien un désaccord réel au sein du gouvernement, c’était en tout cas la confirmation que celui-ci était mis en difficulté par le mouvement.

La contre-offensive d’Erdogan

Dès son retour le 6 juin, Erdogan allait montrer sa rupture avec ces déclarations conciliantes. Décidé à apparaître comme l’homme de la reprise en mains et du rétablissement de l’ordre, il programma une série de meetings de l’AKP. Il s’agissait de montrer qu’il était toujours l’homme fort de son parti, mais aussi qu’il restait l’« élu du peuple » capable de rassembler des centaines de milliers de personnes dans les stades et éventuellement de gagner demain de nouvelles élections. Dans ses discours, les manifestants de Taksim furent qualifiés d’anarchistes, d’extrémistes manipulés par l’étranger, voire par des puissances financières voulant mettre à bas l’économie turque par leurs spéculations à la Bourse, et finalement tout simplement de « terroristes ». Mais en fait, vis-à-vis du mouvement lui-même, Erdogan restait prudent et soufflait le chaud et le froid. Alternant les simulacres de dialogue et les menaces d’une nouvelle intervention policière, il comptait sur l’usure du mouvement et en tout cas sur ses faiblesses internes.

Celui-ci, né spontanément, n’eut jamais de réelle direction. Sur la place Taksim et dans le parc Gezi libérés de la présence policière, on assistait à des réunions des différentes associations à l’origine de la protestation contre l’abattage des arbres, mais aussi de tout ce que la Turquie compte de partis, de groupes politiques, d’associations culturelles, auxquels venaient se joindre artistes, intellectuels, sociologues et politologues venus étudier les formes de ce mouvement inattendu. C’est de ces discussions que sortit la « plate-forme de solidarité Taksim », élaborée par 116 organisations et associations et censée exprimer les revendications du mouvement.

Manifestement dépassées par la situation, mais tout de même conscientes de l’évidence que le mouvement dépassait désormais la question de l’arrachage des arbres du parc Gezi, ces organisations ajoutaient à la demande de retrait du projet immobilier celle de l’ouverture d’enquêtes sur les dirigeants policiers responsables des violences, la reconnaissance du droit à manifester librement sur les grandes places telles que Taksim, la place Kizilay d’Ankara ou celles d’autres grandes villes, ainsi que la remise en liberté de toutes les personnes arrêtées. En même temps, cette plate-forme témoignait de l’intention de ses auteurs de trouver un terrain de dialogue avec les autorités.

Au cours de sa rencontre avec des représentants du mouvement préalablement choisis par lui, Erdogan put promettre, sinon de sauver les arbres du parc Gezi, du moins de respecter les décisions de justice qui seraient rendues à ce propos, un tribunal ayant d’ailleurs ordonné dès le 31 mai l’arrêt des travaux. Sur le reste, il donna quelques assurances verbales, puis annonça que, les revendications du mouvement ayant été examinées, celui-ci n’avait plus lieu d’être : l’occupation de la place Taksim devait donc se terminer, ce qu’une partie des associations de la « plateforme Taksim » accepta d’ailleurs. Dès le 11 juin, Erdogan put ordonner à sa police de reprendre le contrôle de la place, tout en assurant aux occupants qu’ils pourraient tout à loisir continuer d’occuper le parc Gezi et y tenir leurs débats. Puis quatre jours plus tard, le 15 juin, il annonçait que décidément, cette occupation du parc n’était plus tolérable. La police intervenait de nouveau, cette fois pour déloger tous ceux qui campaient encore sur le parc et pour le nettoyer de tous les vestiges du mouvement.

Si Erdogan avait des raisons d’être prudent et de procéder pas à pas, ce n’était certes pas du fait de la détermination, inexistante, de ceux qui parlaient au nom du mouvement, mais parce que celui-ci continuait de montrer sa vitalité, bien au-delà de la place Taksim. Chaque jour, les manifestations continuaient dans tout le pays, notamment à Ankara où tous les soirs des manifestants affrontaient la police en tentant d’occuper la grande place de la ville, la place Kizilay. Chaque action de la police à Taksim entraînait des manifestations de solidarité dans les différents quartiers d’Istanbul, des cortèges se formant à partir de là pour tenter de gagner Taksim et se heurtant aux barrages policiers. Le 15 juin au soir, après la reprise du parc Gezi par la police, de nombreux jeunes s’approchèrent du quartier de Taksim pour affronter celle-ci. Toute la journée et la soirée du dimanche 16 juin encore, des dizaines de milliers de manifestants venus des différents quartiers et y compris de la rive asiatique du Bosphore tentèrent de gagner la place, située sur la rive européenne. Au point que, voyant la police en passe d’être dépassée, le gouvernement parla de recourir à l’armée.

Ce mouvement, devenu un mouvement politique à l’échelle du pays, ne pouvait évidemment se réduire aux revendications de la « plate-forme Taksim ». Cependant, le seul mot d’ordre vraiment repris unanimement, d’une manifestation et d’une ville à l’autre, était « gouvernement démission ». L’objectif apparaissait en fait hors de portée mais il était adopté faute de mieux, ou plutôt sans doute soufflé par les partis tels que le CHP social-démocrate ou d’autres organisations d’inspiration kémaliste, peu soucieux en fait du mouvement et de lui permettre de remporter un succès. Pour eux, il était surtout l’occasion de s’afficher comme des opposants à Erdogan, voire comme de grands démocrates condamnant les violences policières... même si les gouvernements sociaux-démocrates ne se sont évidemment jamais fait faute d’y recourir lorsqu’ils étaient en place.

L’attitude des travailleurs

Parmi les potentialités d’un tel mouvement, il y avait celle de pouvoir encourager la classe ouvrière à entrer en lutte, en s’engouffrant dans la brèche ouverte et en saisissant l’occasion de se mobiliser en formulant ses propres exigences. L’histoire montre que les mouvements de révolte naissent souvent d’abord dans la jeunesse, la jeunesse étudiante et scolarisée en particulier, plus sensible, plus disponible et susceptible de réagir à ce qu’elle ressent comme des injustices que le reste de la société. Mais si ces mouvements sont suffisamment forts ils peuvent influencer les autres classes sociales, notamment la classe ouvrière, et l’amener à entrer en lutte. C’est ce que l’on a vu dans bien d’autres situations et dans bien des pays. En tout cas, le gouvernement Erdogan craignait manifestement qu’en se prolongeant, en continuant à démontrer l’impuissance du gouvernement à le mater, ce mouvement né en réaction aux provocations policières contre les manifestants du parc Gezi ne finisse par mettre en branle d’autres classes de la société.

Si cette possibilité existait, les organisations syndicales ont cependant fait ce qu’il fallait pour l’éviter. La principale organisation syndicale, la confédération Türk-Is, s’est gardée de tout commentaire sur les événements. Seules deux organisations syndicales, marquées à gauche, ont pris position en appelant à manifester contre la violence policière : la confédération DISK, très minoritaire, et KESK, qui est la confédération majoritaire des travailleurs des services publics, ont appelé à faire grève les 4 et 5 juin. Si l’appel de DISK est resté symbolique, celui de KESK a été relativement suivi parmi les enseignants et les fonctionnaires, dont à Istanbul une manifestation nombreuse a rejoint la place Taksim. Néanmoins cet appel s’est limité à une solidarité symbolique et sans lendemain. Il a été renouvelé le 17 juin, au lendemain de l’intervention de la police au parc Gezi, sous forme d’un appel à une « grève générale » à laquelle en fait les responsables de ces syndicats se sont bien gardés d’essayer de donner une réalité.

Il est vrai que pour ce simple appel, DISK et KESK se sont vu répondre par le gouvernement qu’il était illégal. Les grèves politiques et de solidarité sont en effet interdites en Turquie, le droit de grève étant limité par la Constitution aux revendications strictement professionnelles. De plus, ce droit n’existe pratiquement pas dans les services publics. Quant aux entreprises privées, l’exercice du droit de grève y est soumis à une réglementation draconienne telle que les ouvriers qui arrêteraient spontanément le travail pour leurs revendications s’exposeraient au licenciement immédiat. Cela interdit a priori l’éclatement et la multiplication de grèves spontanées, sauf situation exceptionnelle ; mais justement, un mouvement tel que celui né des affrontements de la place Taksim pouvait faire naître une telle situation.

Pour le gouvernement Erdogan, ce danger a été écarté, au moins jusqu’à présent. Pour autant que l’on puisse le savoir, les réactions parmi les travailleurs n’ont pas été au-delà de quelques débrayages de solidarité dans le cadre des appels des centrales syndicales, comme par exemple celui des chauffeurs des transports urbains d’Izmir. Mais il est possible que, dans la prochaine période, ce changement de climat politique encourage les travailleurs à revendiquer, d’autant plus que cette tendance était déjà visible depuis plusieurs mois. L’an dernier, les grèves spontanées aux usines Bosch et Renault de Bursa ou bien dans la zone industrielle de Gaziantep, s’ajoutant à d’autres, ont montré qu’un nombre croissant de travailleurs ne supportent plus que leurs salaires perdent leur pouvoir d’achat face à l’inflation alors que le gouvernement se vante de ses réussites économiques.

Erdogan affaibli

Malgré les proclamations et les rodomontades d’Erdogan, malgré aussi les arrestations qu’il multiplie maintenant pour afficher sa fermeté et qui dépassent maintenant le chiffre de 3 000, son autorité est affaiblie. Au sein de son propre parti, beaucoup lui reprochent d’avoir, par son arrogance et ses provocations face à un problème au départ mineur, contribué à faire éclater un mouvement général de contestation faisant naître des doutes sur la stabilité du régime. D’autres lui reprochent, en radicalisant son discours islamiste pour plaire à sa clientèle, de créer des motifs de conflit et des tensions inutiles. Les alliés européens et américain de la Turquie ont pu saisir l’occasion de prendre leurs distances et, avec leur hypocrisie habituelle, de reprocher à Erdogan un « usage excessif de la violence » qu’ils sont souvent les premiers à utiliser. Les dirigeants de l’Union européenne, peu enclins à accepter l’adhésion de la Turquie, ont pu saisir le prétexte et affirmer que, décidément, tout cela montre bien que le pays a encore des progrès à faire en matière de démocratie.

Mais surtout, la bourgeoisie turque elle-même a désormais des doutes sur la capacité d’Erdogan à gérer le pays dans la stabilité et à lui éviter une explosion des revendications politiques et sociales. Cela aura probablement des conséquences politiques, d’abord en compromettant les ambitions personnelles d’Erdogan d’instaurer un régime présidentiel et d’en devenir le président, mais aussi peut-être en en encourageant d’autres, y compris au sein de l’AKP, à se présenter comme alternative à ce dirigeant usé. Enfin, les adversaires de l’AKP se sentiront évidemment renforcés, et cela concerne non seulement le CHP social-démocrate, mais aussi nombre de dirigeants de l’armée dont Erdogan a considérablement réduit le rôle politique et qui pourraient voir là l’occasion d’une revanche.

Mais le plus important est évidemment le fait qu’un mouvement de révolte de la jeunesse a montré qu’il pouvait ébranler le régime et secouer toute la société. Pour tous ceux qui ont vécu ce mouvement, c’est une expérience inoubliable. Il ne manquera certainement pas d’intellectuels et de petit bourgeois pour élaborer des théories fumeuses sur ce mouvement, le qualifier de mouvement de type nouveau ou bien, comme c’est la mode pas seulement en Turquie, pour nier le rôle des organisations politiques et la nécessité d’un parti. Mais bien d’autres pourront en tirer les vraies leçons en apprenant comment lutter non seulement pour sauver les arbres d’un parc, mais pour renverser la société capitaliste et les régimes d’oppression et de dictature qui l’accompagnent.

21 juin 2013


 
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