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Lutte de Classe, Série actuelle (1993 - )
n°92 (Novembre 2005)
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Sierra Leone - le bilan d’une invasion britannique oubliée

Depuis le début des années quatre-vingt, l’Afrique subsaharienne a été le théâtre d’une longue série de guerres civiles. Celles-ci ont mis aux prises des factions qui, profitant de l’effondrement des régimes corrompus laissés par les puissances coloniales, se sont servi du désespoir de populations dramatiquement appauvries comme levier pour poser leur candidature au pouvoir, en attisant au passage les divisions ethniques ou tribales.

Les puissances impérialistes sont intervenues de façon plus ou moins directe dans ces conflits, que ce soit par le biais d’États « amis », d’organismes régionaux africains qui leur sont liés, de l’ONU ou de mercenaires, voire en envoyant leurs propres troupes dans le cas de la France et de la Grande-Bretagne. Et aujourd’hui, leurs dirigeants se vantent volontiers d’avoir rétabli « la paix et la démocratie » en mettant fin à certaines de ces guerres civiles.

Dans la réalité, le prétendu règlement de certains de ces conflits n’a fait qu’en déplacer le centre de gravité, comme ce fut le cas au Soudan, où la guerre opposant le nord au sud du pays a donné naissance au conflit du Darfour, ou encore au Rwanda, où la guerre civile s’est déplacée vers le Congo. Quant aux pays où les hostilités ont pris fin (pour combien de temps ?) et où les dirigeants occidentaux se targuent d’avoir contribué à la mise en place d’un « processus démocratique », outre l’hypocrisie qu’il y a à parler de « démocratie » à propos de ces régimes plus ou moins fantoches, c’est passer sous silence la désintégration catastrophique des infrastructures économiques et la pauvreté abjecte des populations.

C’est à cette dernière catégorie qu’appartient la Sierra Leone, cette ancienne colonie britannique d’à peine plus de 5 millions d’habitants, située sur la côte d’Afrique occidentale, entre le Liberia, au sud, et la Guinée, au nord et à l’est. Dans ce pays, c’est la Grande-Bretagne qui a présidé au règlement politique d’une guerre civile qui dura plus de onze ans, par l’envoi d’une force d’intervention, le 7 mai 2000.

Cinq ans plus tard, quel est le bilan de cette intervention militaire britannique depuis longtemps oubliée des médias ?

Il faut rappeler qu’il s’agissait alors de la première intervention de l’armée britannique en Afrique depuis la fin de sa sanglante campagne de répression au Kenya, en 1964. Pour justifier son expédition de mai 2000, le gouvernement travailliste de Tony Blair avait prétendu que son seul but était d’assurer l’évacuation des ressortissants britanniques. Puis, cet objectif limité fut très vite remplacé par un autre, puis un autre, et les soldats britanniques se trouvèrent eux-mêmes engagés dans la guerre civile, aux côtés de la faction que Londres avait choisi de porter au pouvoir.

Deux ans plus tard, lorsque cette faction portée au pouvoir par les forces occidentales proclama officiellement la fin de la guerre civile - ce qui était encore loin de refléter la réalité sur le terrain -, le contingent britannique était toujours là. Loin de se retirer, une partie de ses effectifs resta, cette fois pour une mission de durée illimitée, officiellement pour entraîner l’armée et la police que venait de créer le régime. Aujourd’hui, ce contingent est toujours là, officiellement formé uniquement de « conseillers » et de « formateurs ». Mais son véritable rôle est sans doute mieux illustré par les navires de guerre britanniques qui se relaient sans interruption au large de la capitale Freetown, prêts à remplir l’engagement de Londres de déployer une force d’intervention opérationnelle sous 48 heures en cas de besoin.

Quoi qu’il en soit, sous l’oeil vigilant de l’impérialisme britannique, les trusts occidentaux ont pu reprendre leur pillage des ressources naturelles du pays, que la guerre civile avait perturbé pendant une décennie. Quant à la population, dont une grande partie avait été contrainte à la vie de réfugiés errant dans leur propre pays ou en Guinée, tout ce qu’elle a gagné dans ce règlement de la guerre civile organisé par l’impérialisme, c’est le droit de revenir survivre dans les ruines d’un pays dévasté, où elle continue à sombrer de plus en plus dans la pauvreté.

Une multitude de bandes armées

Il faut rappeler que la guerre civile en Sierra Leone a éclaté en 1991. Comme c’est souvent le cas en Afrique subsaharienne, du fait du caractère artificiel des États hérités de l’époque coloniale, cette guerre a été un sous-produit d’une autre guerre civile qui sévissait au Liberia voisin depuis plus de huit ans.

Pendant les onze ans de guerre en Sierra Leone, le pouvoir politique nominal et la capitale changèrent de mains neuf fois. La guerre opposa jusqu’à quatre factions locales. Deux - le RUF (Front révolutionnaire uni) et l’AFRC (Conseil révolutionnaire des forces armées) - avaient été formées par des officiers mécontents et de jeunes nationalistes. Une autre était constituée par ce qui restait de la décomposition de l’armée régulière (elle-même divisée en sous-factions, suivant les ambitions des commandants d’unités). La dernière faction, celle d’Ahmad Tejan Kabbah, un ancien haut fonctionnaire en Sierra Leone, puis à l’ONU, bénéficiait du soutien de Londres et s’appuyait sur une milice tribale, dite des « Kamajors ».

Cette guerre civile vit également l’intervention d’un certain nombre de forces étrangères « officielles ». Le premier contingent étranger fut ECOMOG, au début des années quatre-vingt-dix, une force multinationale dirigée par la dictature en place au Nigeria, qui avait été initialement envoyée au Liberia, à la demande de Washington, par les pays de langue anglaise de la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (ses membres de langue française avaient refusé de s’y joindre, sans doute sur injonction de Paris qui voyait plutôt d’un bon oeil la rébellion de Charles Taylor au Liberia). Puis vint l’armée britannique en mai 2000 et, dans les mois qui suivirent, l’UNAMSIL, un contingent de l’ONU qui compta bientôt plus de 17 000 hommes. À ces forces « officielles » s’ajoutèrent tout au long de la guerre celles, officieuses mais non moins meurtrières, de petites armées de mercenaires suréquipées et surentraînées, dont celles de la firme britannique Sandline et de son homologue sud-africaine, Executive Outcomes - des noms que l’on retrouve dans la plupart des guerres civiles africaines.

Quant aux combats, ils eurent surtout pour enjeu les bassins diamantifères du pays, ses mines de rutile (oxyde de titane, qui sert dans la fabrication de peintures et d’aciers spéciaux, et dont la Sierra Leone a les réserves connues les plus importantes au monde) ainsi que la capitale, parce que siège du pouvoir central, mais aussi seul véritable port commercial du pays.

Pour la population sierra-léonaise, les uniformes portés par les soudards ne faisaient guère de différence. « Officielles » ou officieuses, locales ou étrangères, toutes ces bandes armées se comportaient de la même façon et dans le même but - celui de la terroriser pour la dissuader de soutenir les camps adverses. Les bandes armées étrangères avaient des avions et des hélicoptères et évitaient en général tout contact direct avec la population. Tandis que les bandes armées locales contraignaient systématiquement les jeunes en âge de combattre à se joindre à leurs rangs, quitte à user de châtiments horribles contre les récalcitrants et leurs familles. Mais les grenades incendiaires d’ECOMOG et les bombes antipersonnel qu’utilisaient les Britanniques et les mercenaires faisaient autant de victimes parmi les villageois que les machettes des bandes locales.

La « solution » de Londres

En 1996, profitant d’un nouveau coup d’État dirigé par un général de l’armée régulière qui, lui, se déclarait prêt à se soumettre aux ordres de l’impérialisme britannique, Londres obtint la tenue d’une élection présidentielle. Ce fut une piètre parodie démocratique, ne serait-ce que parce qu’une grande partie du pays était sous le contrôle de factions rebelles tandis qu’un quart de la population, réfugié en Guinée, ne pouvait prendre part au vote. Mais qu’importe ! Elle permit à Londres de présenter Kabbah comme le seul dirigeant légitime du pays, parce que « démocratiquement élu », et de fournir un soutien politique et militaire aux Kamajors, la milice de Kabbah.

Néanmoins, comme les événements suivants le montrèrent, Kabbah n’avait guère d’appuis dans la population et encore moins dans ce qui restait de l’armée régulière. À peine élu président, il fut renversé par un nouveau coup d’État et contraint à l’exil. Les deux autres tentatives qu’il fit par la suite pour reprendre son poste et rétablir l’ordre furent autant de fiascos, malgré le soutien d’ECOMOG, des Kamajors, de diverses bandes de mercenaires et du premier contingent de l’ONU.

Ce furent les échecs répétés de Kabbah qui incitèrent finalement Blair à envoyer des troupes, d’autant plus, sans doute, qu’il ne souhaitait sûrement pas une situation dans laquelle Washington aurait bénéficié d’une liberté d’action sans partage grâce au fort contingent de l’ONU alors en cours de constitution.

En fait, depuis le deuxième retour de Kabbah à Freetown, en 1998, l’embryon d’appareil d’État installé dans la capitale était déjà directement contrôlé par des « conseillers » britanniques - de l’administration des impôts à celle des finances et de l’armée, en passant par la police, dont le chef en titre, Keith Biddle, avait été superintendant de la police de l’agglomération de Manchester, en Angleterre.

Finalement, après un nouvel accord signé avec les différentes factions, une nouvelle élection présidentielle fut organisée en 2002, pour confirmer la légitimité de Kabbah. Moyennant quoi, la « communauté internationale » proclama celui-ci « librement et démocratiquement » élu, même si, cette fois encore, une grande partie de la population, parquée dans des camps de réfugiés en Guinée ou déplacée à l’intérieur du pays, n’avait même pas pu s’inscrire sur les registres électoraux !

Aujourd’hui, la guerre civile est officiellement considérée comme terminée. Les effectifs des troupes de l’ONU ne sont plus que 3 000 et sont censés quitter le pays à la fin de cette année. Les troupes britanniques sont les seules à n’avoir fixé aucune date pour leur départ.

Mais la population est-elle revenue pour autant à une vie « normale », même ne serait-ce que partiellement ? Que dire du vide béant laissé par les morts de la guerre, dont on estime que le nombre se situe entre 50 000 et 200 000 ? Quant aux survivants qui ont subi les mutilations barbares infligées par les différentes factions, ont-ils au moins bénéficié de soins médicaux minima, sans parler des membres artificiels, qui sont peu de choses pour la technologie occidentale, mais représentent pour beaucoup la différence entre une survie précaire et une mort plus que probable ? La population dans son ensemble a-t-elle au moins accès à un strict minimum en matière d’écoles, d’hôpitaux, d’eau, d’électricité ? Tout le monde a-t-il un toit sous lequel vivre ? Mais non, la population n’a rien de tout cela.

Selon les Nations unies, 70 % de la population vivent dans ce que leurs statisticiens appellent une situation « d’extrême pauvreté ». L’espérance de vie moyenne est de 37 ans, ce qui est présenté comme un « progrès » par rapport aux 34 ans de 2003, et la mortalité infantile est 33 fois plus élevée que dans un pays comme la France. Près des deux tiers de la population sont illettrés et pourtant 60 % des enfants n’ont accès à aucune forme d’éducation. Seule la moitié de la population a accès à une source d’eau potable.

En fait, après avoir été classée par les Nations unies au rang de pays le plus pauvre du monde pendant sept années d’affilée (au 177e rang), la Sierra Leone a péniblement réussi à « avancer » au 176e rang mondial cette année - et encore, ce « progrès » est-il essentiellement dû à la sévère famine qui a frappé le Niger.

Voilà donc ce qui se cache derrière la « paix » dont se vantent les dirigeants occidentaux - un pays exsangue et une population épuisée. Et la vérité est que rien n’a été fait contre cette catastrophe.

Rien n’avait été prévu pour la population

Les puissances impérialistes tutélaires ont fait preuve d’un total mépris pour les besoins de la population.

L’état de l’alimentation électrique offre un exemple typique de cette politique. Dans toute la Sierra Leone, il n’existe que trois endroits bénéficiant d’une alimentation suffisante 24 heures sur 24 - le complexe gouvernemental, le quartier général britannique et UNAMSIL-ville, la base de l’ONU, tous situés à Freetown.

Quant à la population, elle doit se considérer heureuse lorsqu’elle a une heure d’alimentation dans la semaine. Le comble, c’est que cela n’empêche pas la compagnie d’électricité nationale de facturer ses abonnés et même d’avoir augmenté ses tarifs deux fois cette année, dont 30 % en octobre !

L’infrastructure électrique est dans un état quasi terminal. Freetown ne dispose que d’une seule centrale thermique qui serait tout au plus capable de faire face à la moitié des besoins minimums de la capitale. Mais, en plus, l’état de délabrement du réseau de distribution entraîne des déperditions d’énergie énormes. Sur le papier, la Banque mondiale a approuvé un prêt pour une centrale hydroélectrique. Mais sa construction ne commencera que l’année prochaine. En attendant, une filiale de la compagnie électrique d’État sud-africaine, Eskom Holdings, est en discussion pour remettre en état le réseau du pays. Mais, si tant est qu’un accord se fasse, Eskom ne fera rien gratuitement et ce sera encore une fois à la population qu’on présentera l’addition.

Pour compenser l’absence d’alimentation électrique, les Sierra-Léonais achètent donc de petits générateurs diesel - surnommés ironiquement « tigres Kabbah ». Ces générateurs coûtent 160 000 leones, soit environ 46 euros ou près de 5 mois du salaire minimum « légal ». Autant dire que c’est un « luxe » hors d’atteinte pour une population dont la majorité n’a pas de source de revenus réguliers. De toute façon, le fioul de mauvaise qualité importé illégalement de Guinée pour alimenter ces générateurs, à près de 3 euros le litre, est lui aussi trop cher pour la majorité des bourses.

L’état des routes offre un autre exemple du mépris des « faiseurs de paix » impérialistes pour les besoins des populations. Trois ans après la fin de la guerre, les routes principales restent interrompues sur de longues distances, détruites par les explosifs des factions rebelles ou par les bombardements des forces occidentales, ou simplement faute d’avoir été entretenues pendant si longtemps. Du coup, les produits agricoles des zones rurales ne parviennent pas jusqu’à la capitale. Tandis que les produits agricoles sont vendus à des prix exorbitants à Freetown, menaçant une partie de la population de famine, la population rurale survit péniblement sur des stocks de nourriture invendables ! Mais il n’a jamais été question d’utiliser les hélicoptères lourds de la marine britannique ou de l’ONU pour établir un pont aérien entre les zones rurales et Freetown. Pas plus qu’il n’a été question de mettre les unités du génie britannique à réparer au moins les routes les plus importantes.

Il en va de même de la collecte des ordures à Freetown, dont l’état de désorganisation est un danger pour la santé de toute la population. La ville est littéralement couverte d’énormes tas d’immondices. Un quotidien local, le Concord Times, s’en prenait récemment aux autorités, avec ce commentaire ironique faisant référence au Tribunal spécial contre les crimes de guerre mis en place par l’ONU et aux élections législatives prévues pour 2007 : « Les habitants de Freetown travaillent à la mise en place d’un Tribunal spécial pour juger les principaux responsables du maintien de la saleté dans la ville. Ceux dont les efforts auront attiré les bataillons de mouches et de moustiques causes de tant de désordres seront jugés en 2007 lorsque commencera à siéger ce tribunal. »

Pendant ce temps une noria de 4x4 de luxe flambant neuf sillonnent les rues de la capitale, conduits par des officiels de l’ONU, des ONG ou de l’armée britannique, forçant le passage pour doubler les guimbardes des Sierra-Léonais et soulignant leurs privilèges d’un nuage de poussière à la face de la majorité de ceux qui n’ont d’autre moyen de transport que leurs pieds nus.

La « reconstruction » de Freetown

Les forces onusiennes et britanniques ont néanmoins contribué, à leur façon, à la « reconstruction » de la capitale, en donnant naissance et en alimentant, voire en organisant, toute une « industrie » - la prostitution. Et cette « industrie » a donné lieu à de nombreux scandales, tous plus sordides les uns que les autres.

L’ONU a dû finir par reconnaître l’influence corruptrice de ses troupes. Aussi ses bureaucrates ont-ils lancé récemment un projet théoriquement destiné à arracher les jeunes femmes à la prostitution. Ce projet consiste à fournir aux prostituées une formation de conductrices de transports en tous genres, pour « transporter personnes et marchandises dans tout le pays ». Mais l’hypocrisie de ce projet a été mise à jour lorsqu’on a appris que la seule dotation prévue par l’ONU consistait en deux taxis, quelques motos et environ 580 euros !

Le travail des enfants est, sans doute, courant dans la plupart des pays pauvres. Mais dans les rues de Freetown, il atteint un point particulièrement révoltant, quand y on voit de jeunes enfants en haillons tenter désespérément de vendre une poignée de noix ou de maïs. Ou encore ces enfants, qui n’ont même pas dix ans, que l’on voit assis au bord des rues, transformer à coups de marteau de gros morceaux de roc en caillasse, qu’ils porteront ensuite sur leur tête dans des paniers jusqu’au chantier de construction voisin.

Car le travail de ces enfants est un ingrédient essentiel du « boom » actuel de la construction à Freetown. Comme il n’existe en général aucune route ou chemin carrossable pour accéder aux chantiers, ce sont ces enfants qui servent de bêtes de trait pour y apporter la caillasse nécessaire.

Aujourd’hui, un grand nombre de maisons sont toujours à l’état de ruines, marquées par les traces d’obus ou d’incendie, en tout cas dans un état tel qu’elles nécessitent une reconstruction partielle, voire totale. Mais les travaux de construction en cours ne sont pas destinés à la population pauvre.

L’essentiel de ces travaux sont engagés par des entreprises chinoises qui, pour citer un commentaire élogieux du journal patronal britannique Financial Times, en février dernier, ont eu « le courage de s’engager là où d’autres pays ont peur de mettre ne serait-ce qu’un pied ».

C’est ainsi qu’un groupe chinois, le Groupe de construction urbaine de Pékin, a entrepris la rénovation du stade national de Freetown, avec ses 60 000 places, du complexe gouvernemental et du quartier-général des armées. À quoi il faut ajouter l’hôtel Bitumani, un établissement de luxe qui occupe 45 hectares et sera doté d’un « décor à thème chinois » et d’un grand casino - le tout dans le cadre d’une concession de 25 ans au maître d’oeuvre. Un autre hôtel de luxe de 250 lits, incluant un centre de conférence, ainsi qu’un grand stade doivent également être construits dans le cadre d’une concession signée par l’Office du tourisme de la Sierra Leone à Bo, la deuxième ville du pays.

Pendant ce temps, la population pauvre n’aura qu’à se contenter de ses ruines !

« Justice », corruption et répression

En juin 2004, a commencé le procès des « principaux responsables » des atrocités commises depuis 1996 devant le Tribunal spécial de l’ONU. En tout treize individus sont l’objet de poursuites et encore, parmi ceux-ci, trois sont décédés et un autre, le chef de guerre libérien Charles Taylor, a obtenu l’asile politique au Nigeria. De sorte qu’il ne reste que neuf accusés, pour la poursuite desquels le Tribunal spécial a dépensé la bagatelle de 70 millions d’euros en deux ans, avant même que s’ouvre sa première session !

Fait inattendu, le premier accusé à être cité devant le Tribunal spécial n’a pas été l’un des leaders des factions rebelles mais un ancien membre du gouvernement Kabbah, Hinga Norman, en tant qu’ancien commandant en chef des milices Kamajors. Comme on pouvait s’y attendre, cela a provoqué tant de pressions de la part du pouvoir que l’avocat général américain du tribunal a fini par se résigner à démissionner de son poste.

Cela dit, comme bien d’autres tribunaux du même type, le rôle de ce Tribunal spécial est avant tout de désigner quelques boucs émissaires à la vindicte publique pour détourner l’attention des responsabilités des pouvoirs en place - en l’occurrence, celles de Kabbah et du gouvernement britannique, en particulier.

En même temps, une « Commission vérité et réconciliation » a été mise en place, sur le modèle de celle créée en Afrique du Sud au lendemain de la chute du régime de l’apartheid. Cette commission a un rôle complémentaire à celui du Tribunal spécial, puisqu’elle offre l’amnistie de leurs crimes à ceux qui sont prêts à les confesser en bonne et due forme. Moyennant quoi les tortionnaires d’hier pourront se recycler dans la peau de personnalités « respectables » qui pourront être cooptées par le régime.

Cette farce juridique est d’autant plus cynique qu’au moment même où se déroule ce cérémonial emprunt d’un moralisme hypocrite, le pays est en train de sombrer dans un cloaque de corruption, et cela malgré la mise en place de toutes sortes d’organismes censés lutter contre ce fléau.

Certes la corruption des autorités est proverbiale en Sierra Leone, comme dans la plupart des pays pauvres, et le régime de Kabbah ne fait que confirmer la règle. Mais ce qui aggrave encore les choses, ce sont les richesses minérales du pays, sources d’enrichissement personnel pour les hommes au pouvoir, grâce aux rentes qu’ils peuvent tirer de l’attribution des licences de prospection et d’exploitation. Et la richesse ostentatoire des pontes de l’appareil gouvernemental est d’autant plus écoeurante dans un pays aussi dévasté et appauvri.

Néanmoins, il est dangereux pour les journalistes de dénoncer la corruption sous le règne du président Kabbah. En 2002, le quotidien African Champion a été fermé pendant deux mois et son rédacteur en chef interdit d’exercer pendant six mois, pour avoir accusé le fils de Kabbah de corruption et de bénéficier de la protection de son père. La même année, Paul Kamara, éditeur du journal For di people, fut emprisonné pour deux mois et son journal interdit pour six, pour avoir traité un juge de la Cour d’appel d’escroc. L’année dernière, Paul Kamara a été de nouveau condamné, mais cette fois à quatre ans de prison, pour avoir « calomnié le président » - il avait écrit que Kabbah n’aurait pas dû avoir le droit de se présenter à l’élection présidentielle car il n’avait jamais été innocenté dans une affaire de fraude à laquelle son nom avait été mêlé, alors qu’il était secrétaire permanent au ministère du Commerce, à la fin des années soixante.

Bien plus grave encore, le rédacteur en chef par intérim de For di people, Harry Yansaneh, a été passé à tabac en juillet dernier par des sbires agissant pour le compte d’une députée du parti de Kabbah, pour le punir de ses critiques envers le gouvernement. Yansabeh est mort par la suite de ses blessures. Ses assaillants furent arrêtés et reconnus coupables de meurtre, pour être finalement libérés sous caution sans que personne puisse (ou veuille) dire par qui ni pourquoi.

Les affaires marchent... pour certains

Comme dans la plupart des pays pauvres, la politique officielle de Kabbah consiste à tout faire pour attirer les capitaux étrangers.

Aussi, malgré la banqueroute de l’économie, le programme de privatisations, jadis interrompu par la guerre civile, a été relancé pour 24 entreprises contrôlées par l’État, allant de la finance et du commerce au transport et à l’énergie. Mais la commission chargée de ces projets se plaint amèrement de ce que pour remplir sa mission il lui faudrait au moins 10 millions d’euros pour « graisser les rouages » et attirer les acheteurs. De sorte que la seule privatisable mise aux enchères à ce jour est la Rokel Commercial Bank, une ancienne filiale du géant britannique Barclays, que celui-ci vendit à l’État pour une livre symbolique en 1998. Mais près d’un an après sa mise en vente, cette banque n’a toujours pas trouvé preneur.

Pour rendre la Sierra Leone plus attractive aux investisseurs potentiels, ceux-ci bénéficient de multiples régimes fiscaux privilégiés conçus en collaboration avec la Banque mondiale. Par exemple, tout investissement dans l’agriculture intensive bénéficie de dix ans d’exemption de l’impôt standard de 35 % sur les profits. Ou encore, les entreprises étrangères opérant dans le tourisme ou les mines n’ont pas à payer de taxes sur leurs importations.

Néanmoins, seul un petit nombre de secteurs a attiré l’intérêt des entreprises étrangères à ce jour - essentiellement les diamants et le rutile, bien sûr, la téléphonie mobile, ainsi que l’agriculture et la pêche intensives.

La téléphonie mobile a l’avantage de ne nécessiter que des infrastructures préexistantes minimales. Mais en Sierra Leone, même cette infrastructure minimale n’existe pas. Ainsi, le directeur du principal opérateur, Celtel, filiale d’une compagnie koweïtienne, se plaint de ce que « l’approvisionnement électrique devient de pire en pire de sorte qu’il nous faut avoir deux générateurs à chaque relai. À quoi il faut ajouter la nécessité d’entretenir un parc de 20 véhicules opérant sur les pires routes d’Afrique ».

Quant à l’agriculture, elle pose d’autant plus de problèmes à Kabbah qu’il a promis lors de son élection que chacun aurait de quoi manger au plus tard en 2007. Mais on en est très loin et le choix de développer des cultures industrielles telles que le cacao et le café ne donne à manger à personne.

Mais c’est bien sûr dans le diamant et le rutile que se font les affaires les plus juteuses.

Avant la guerre civile, Sierra Rutile Limited était le plus gros employeur du pays. Aujourd’hui, toutes les ressources en rutile, ainsi que celles, moins importantes, en bauxite, sont passées aux mains du Titanium Resources Group, une entreprise cotée à Londres, qui est contrôlée par l’un des plus douteux affairistes de l’industrie minière africaine - Jean-Raymond Boulle, un citoyen britannique résidant à Monaco (paradis fiscal oblige). Son nom s’est trouvé associé à bon nombre des guerres civiles africaines de ces dernières décennies, dès lors qu’il y avait des intérêts miniers en jeu - en Angola et au Congo-Zaïre, entre autres.

Quant aux diamants, l’année dernière la production a atteint un tiers des deux millions de carats annuels produits dans les années soixante. La petite exploitation des dépôts de diamants alluviaux a repris, mais il n’existe encore qu’une seule entreprise exploitant le bassin de Kono à une échelle industrielle. Cette entreprise, Koidu Holdings, est une réincarnation de l’ancien groupe Branch Energy, un groupe minier basé à Londres qui était lié aux organisations de mercenaires Sandline et Executive Outcomes. D’ailleurs Jan Joubert, le PDG sud-africain de Koidu Holdings, reconnaît sans complexe que lui-même et une partie de son état-major sont d’anciens mercenaires d’Executive Outcomes. De là à penser que les concessions accordées à Koidu Holdings pour 25 ans sur une partie du bassin de Kono sont la rémunération des services rendus à Kabbah par ces organisations de mercenaires, il n’y a qu’un pas.

D’autres acteurs se préparent à prendre leur part du gâteau diamantifère. Le groupe anglo-canadien Mano River Resources s’apprêterait à former une « joint-venture » avec le géant anglo-australo-sud-africain BHP-Billiton pour exploiter une autre concession du bassin de Kono. Par ailleurs un nouvel acteur, la Sierra Leone Diamond Company, dit avoir obtenu vingt licences couvrant la totalité du tiers nord du pays. Cette compagnie a une adresse dans les quartiers chics de Londres, est domiciliée dans le paradis fiscal des Bermudes et est contrôlée par un autre personnage très douteux - l’affairiste roumain Vasile Timis, dont le nom a été associé à toutes sortes de scandales liés à la Regal Petroleum et à diverses opérations minières en Roumanie.

Bien sûr, derrière les acteurs de second ordre opérant en Sierra Leone, se profile la silhouette du véritable géant de l’industrie diamantaire - le trust anglo-sud-africain De Beers qui, lui, n’a nul besoin d’aller se salir les mains en Sierra Leone, grâce à son contrôle de 50 % du marché mondial des diamants !

Alors que tout le monde parle du diamant et du rutile comme offrant un véritable avenir à la Sierra Leone, non seulement la population n’en tire aucun bénéfice (sauf une infime minorité de capitalistes et de politiciens locaux), mais en plus ces productions constituent une vraie calamité pour les régions qu’elles affectent.

Dans le cas du rutile, le minerai est obtenu en utilisant une technique consistant à créer de vastes lacs artificiels, puis à extraire le minerai de ces lacs. Le régime se charge, pour le compte de l’entreprise exploitante, de chasser les paysans de leurs terres sans compensation d’aucune sorte. Cela explique sans doute que l’entreprise de Jean-Raymond Boulle soit la seule du pays qui soit autorisée à entretenir une armée privée, pour protéger les terres volées... contre ceux qui y habitaient.

Dans le cas du diamant, les 4 500 personnes qui vivent aux abords du filon diamantifère exploité par Koidu Holdings doivent évacuer leurs villages chaque fois que la compagnie attaque la veine à l’explosif. Mais malgré les promesses de Kabbah de construire de nouveaux villages où ces populations puissent aller vivre, seules dix ridicules cases ont été construites à ce jour, malgré deux années de campagne pour faire valoir leurs droits.

Un feu qui continuera à couver

Le régime de Kabbah ne serait certainement jamais arrivé ni resté au pouvoir sans l’intervention occidentale et la présence continue des troupes britanniques et de celles de l’ONU. Et il n’aurait aucune chance de s’y maintenir dans l’avenir sans les 9 000 policiers entraînés par l’ONU et équipés conjointement par l’ONU et Londres, ni sans la nouvelle armée sierra-léonaise formée et équipée par l’armée britannique.

Même ainsi, la « paix » au sens où Blair emploie ce mot - c’est-à-dire la stabilité politique au sommet des institutions du pays - est loin d’être garantie. Il est vrai qu’il n’y a pas eu de signe visible de véritable rébellion armée au cours des trois dernières années. Encore qu’il y ait eu au moins une tentative (sans succès) de coup de force contre un dépôt d’armes de l’armée. Mais ce n’est pas pour rien si, en octobre, le nouveau chef d’état-major de l’armée a tenu à rappeler à ses officiers que s’ils n’étaient pas prêts à laisser de côté politique et loyauté tribale ou régionale, il valait mieux qu’ils démissionnent tout de suite.

Une tentative de coup d’État menée par des officiers mécontents de ne pas avoir un accès suffisant à une mangeoire du pouvoir trop étroite pour satisfaire les appétits de tous, ne peut jamais être exclue. Et cela d’autant moins qu’une telle tentative peut être alimentée, comme cela s’est déjà produit dans le passé, par l’instabilité de la région - que ce soit en Côte d’Ivoire ou même au Liberia, car les élections qui viennent d’y être organisées en grande pompe pourraient ne faire que cacher le contentieux entre les anciennes factions rivales.

Quant au régime de Kabbah, après trois ans d’existence, il a déjà toutes les caractéristiques des dictatures corrompues du passé. Qu’importe, pour les leaders occidentaux comme Blair, si le semblant de démocratie institutionnelle dont se pare ce régime cache non seulement ce caractère corrompu et répressif, mais surtout le dénuement de toute une population condamnée à survivre comme elle peut, c’est-à-dire dans des conditions dramatiques.

La pauvreté endémique du pays qui fut le terreau dont se nourrit la guerre civile dans les années quatre-vingt-dix n’a pas changé. Mais aujourd’hui, cette pauvreté et le désespoir qu’elle engendre risquent d’être encore aggravés par les haines qu’a pu laisser dans la population une décennie de souffrances dues à la guerre.

Quelle importance pour les dirigeants impérialistes, pourvu que les régimes qu’ils mettent en place réussissent à imposer juste assez de stabilité politique pour permettre aux trusts impérialistes de piller les richesses du pays ? Au moins, jusqu’au jour où les mêmes facteurs mettront de nouveau le feu aux poudres.

13 novembre 2005


 
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