Ma chère Arlette,
Tout comme toi nous ne sommes en rien d’accord avec le contenu du texte intitulé « Propositions pour la nouvelle étape de développement de La Réunion ». Car même si nous pouvons partager quelques-unes des dénonciations, voire reprendre certaines revendications ponctuelles (et encore bien peu), concernant le logement ou l’éducation par exemple, la politique proposée par Vergès reste dans le droit fil de celle qu’il mène à la Région et qui consiste à défendre les intérêts des classes possédantes, en laissant croire que ce qui est bon pour elles le serait aussi pour les travailleurs de l’île.
Nous ne pouvons évidemment nous associer à une telle politique. Comme tu le rappelais dans une de tes déclaration, il faut des travailleurs pour tous les actes de la vie économique ; des planteurs, des ouvriers agricoles pour cultiver les terres, des ouvriers dans les usines sucrières, dans le bâtiment et d’autres pour charger ou décharger les marchandises au Port. Il faut des employés pour faire fonctionner les transports collectifs, encore trop peu nombreux, il est vrai, dans notre île. Les super et les hypermarchés, qui font la richesse de grands groupes capitalistes, ne pourraient fonctionner sans les caissières, les magasiniers et les manoeuvres. Et puis, que seraient tous les services publics, les nombreuses banques, les compagnies d’assurance, ainsi que toute l’industrie touristique, sans les employés qui y travaillent ? Seulement, tous ces travailleurs n’ont pas les mêmes intérêts que ceux de la bourgeoisie réunionnaise qui, pour être peu nombreuse, est elle aussi avide dans l’exploitation. Qu’elle soit d’ascendance créole ou originaire de l’Hexagone, elle mène une guerre permanente contre les travailleurs, contre leurs conditions de travail et leur niveau de vie. Elle est toujours à l’affût pour bafouer ce qui, dans la législation sociale, protège les travailleurs et leur dignité. Eh bien, dans cette lutte de classe, nous sommes sans réserve du côté des travailleurs lorsqu’ils revendiquent le droit à des salaires corrects, lorsqu’ils refusent les licenciements et lorsqu’ils cherchent à faire prévaloir leurs droits et leur dignité face à l’arrogance patronale.
Si je me suis permis ce rappel, c’est pour bien souligner que nous ne tirons aucun trait d’égalité, ni ne voyons aucune convergence, entre un travailleur qui possède un emploi ou qui en a été privé, et un membre du conseil d’administration de Quartier Français, Bourbon ou d’une quelconque autre grande société d’import-export.
À cet égard, il nous faut souligner que dans les « Propositions », il n’est jamais question des responsabilités de la bourgeoisie dans la « situation sociale... contrastée » que dépeint Vergès. Alors, comment espérer dans de telles conditions que « des mesures urgentes et prioritaires (puissent) être prises pour répondre aux préoccupations de la population, dans tous les domaines de leur vie personnelle, sociale ou professionnelle » ? Améliorer le sort de la population, cela ne peut se faire qu’en prenant l’argent sur les profits des classes riches. Il n’y a aucun autre moyen. Toutes les aides aux entreprises, toutes les niches fiscales dont elles bénéficient, toutes les défiscalisations qui leur sont offertes ne servent en fait qu’à les enrichir toujours plus. C’est pourquoi cette idée, au demeurant fort répandue, qui consiste à laisser entendre qu’un soutien au patronat serait le seul moyen d’aider à la création d’emplois et au mieux-être des salariés, est une contre- vérité que partage Vergès lorsque, entre autres, il propose l’extension d’un statut « d’entreprise franche ». Et pourtant, la réalité le force à reconnaître « qu’en dépit des différentes lois (YYYOM et YYYPOM) votées au cours des deux dernières législatures et basées sur les mêmes principes (défiscalisation, exonérations de charges, etc.), cette situation perdure ». Mais rien dans les « Propositions » soumises ne rompt véritablement avec cette politique et Vergès en vient toujours à promouvoir le recours aux emplois aidés, terme derrière lequel se cache la sempiternelle aide au patronat.
Il n’est pas normal qu’une fraction aussi importante du monde du travail soit réduite au chômage et obligée de vivre avec le RMI. Plus de 100 000 chômeurs, 73 000 Rmistes, ce n’est pas humainement acceptable. Les besoins de la population étant fort nombreux, les emplois nécessaires à les satisfaire devraient l’être tout autant. Rien que dans le domaine des équipements, de la santé, de l’éducation, des transports collectifs et, de façon plus générale dans tous les services publics, les insuffisances sont criantes.
Beaucoup parmi les classes populaires sont mal logés. Il manque à la Réunion des dizaines de milliers de logements sociaux et si l’on construit dans notre île, c’est dans le cadre de la défiscalisation, uniquement pour les catégories sociales les plus aisées. C’est pourquoi nous pensons nous aussi que la construction doit être considérée comme un véritable service public. Il est plus qu’urgent que ce soit l’Etat et les principales collectivités territoriales qui prennent directement en charge, et à prix coûtant, tous les travaux nécessaires à la population, que ce soit dans le domaine routier, dans les transports collectifs ou bien encore dans celui du logement, là où les besoins sont tellement importants.
Si la droite actuellement au gouvernement et si le Parti socialiste, qui aspire à la remplacer, voulaient vraiment trouver les financements nécessaires, la solution serait à portée de leurs mains. Les aides publiques aux entreprises sont annuellement très importantes. Les dernières connues se sont montées à 65 milliards d’euros ; alors, si une telle somme était consacrée, entre autres, à construire des logements, en deux ans toutes les demandes pourraient être satisfaites.
Tout comme en métropole, nous défendons aussi à La Réunion l’objectif de l’interdiction des licenciements collectifs dans les entreprises qui font du profit, sous peine de réquisition. Mais la défense des emplois existants et la création de nouveaux emplois utiles à la population posent tout naturellement la question de savoir qui contrôle les secteurs décisifs de l’économie : les grandes entreprises agro-alimentaires, industrielles, commerciales et bancaires.
Seulement, ce nécessaire contrôle, que beaucoup appellent de leurs vSux à La Réunion, ne peut se confondre avec la mise en place d’un Observatoire des prix et des revenus tel qu’il est réclamé dans « Les propositions ». Car, pour qu’un tel organisme puisse être utile et aider les travailleurs, il faudrait qu’il soit bien différent de celui qui est proposé. Il ne suffit pas, en effet, de demander au gouvernement de le constituer en le concevant comme un organisme paritaire, avec une majorité de représentants patronaux et de membres désignés par l’Etat. Sous cette forme, ce serait un « machin » de plus, aussi inutile qu’inefficace. Un observatoire utile aux travailleurs devrait au contraire être un organisme composé par les travailleurs eux-mêmes ainsi que par la population, et qui se donnerait pour tâche non seulement d’observer mais aussi de contrôler tous les aspects de la vie économique et sociale, tant dans le domaine du travail et de la production que dans celui de la consommation ou encore de la santé. Les associations, les syndicats, les travailleurs eux-mêmes auraient les moyens matériels et surtout humains de mettre en place un tel organisme et de faire en sorte qu’il mette son nez partout où des décisions pourraient être prises, qui concerneraient les travailleurs et la population.
Certains dirigeants politiques osent souvent affirmer que les départements et territoires d’Outre-mer sont des départements assistés, en évoquant le nombre de ceux qui vivent grâce au RMI. Eh bien, si les mouvements de capitaux entre l’Outre-mer et la métropole étaient transparents, si la population pouvait vérifier qui sont les principaux bénéficiaires des transferts d’argent en direction de l’Outre-mer, on se rendrait compte que les assistés ne sont pas à rechercher parmi la population laborieuse, mais parmi les grands groupes capitalistes.
Voilà quelques-unes des remarques que nous ont inspirées les « Propositions pour la nouvelle étape de développement de la Réunion » qui t’ont été transmises par Vergès. Nous aurions certes pu faire bien d’autres commentaires mais nous avons préféré nous arrêter sur ce qui nous semble être l’essentiel, à savoir cette absence de préoccupation concernant le monde du travail, et qui fait que ce programme convient fort bien aux classes sociales dirigeantes de La Réunion, tout comme la politique que mène Vergès à la Région d’ailleurs.
Nous t’envoyons tous, ma chère Arlette, nos salutations géographiquement lointaines mais oh ! combien proches politiquement.
Jean-Yves PAYET.
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