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Le mensuel de La Réunion
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« Réunionnais de la Creuse » : l’État et le département pourraient s’en tirer à bon compte

Mardi 15 décembre le tribunal administratif de Saint-Denis a rendu sa décision dans l’affaire qui opposait d’une trentaine de « Réunionnais de la Creuse » contre le Conseil général de la Réunion. Le tribunal a débouté les plaignants de leur demande d’indemnisation au motif qu’il y avait prescription quadriennale.

C’est ce même motif qui avait été retenu par la Cour administrative d’appel de Bordeaux en mars 2007 et par le Conseil d’Etat en juillet 2008 pour débouter « les Réunionnais de la Creuse » des requêtes qu’ils avaient introduit à l’époque contre l’Etat.

Le tribunal administratif donne donc raison au Conseil général de la Réunion. Cela signifie que l’Etat et le Conseil général ne seront peut-être jamais inquiétés pour leurs responsabilités dans la déportation de 1641 d’enfants réunionnais vers la Métropole, entre 1963 et 1982.

Le plan avait été pensé et élaboré par les plus hautes autorités de l’Etat puisque l’artisan en fut Michel Debré, élu en 1963 député de la Réunion, où il régna jusqu’en 1974. Des enfants, nés dans des familles pauvres de la Réunion, allaient servir de main-d’œuvre taillable et corvéable à merci, notamment dans des fermes de soixante-cinq départements français dont le Gers, l’Aveyron, le Tarn, la Lozère, le Cantal et bien sûr la Creuse.

Dans les années 1960-70, bien des familles réunionnaises étaient dans la misère la plus noire. Nombre de parents retiraient leurs enfants très tôt de l’école pour qu’ils les aident dans les tâches domestiques. Les services sociaux de la DDASS connaissaient bien ces familles et n’eurent aucun mal à établir des listes d’enfants qui les intéressaient.

Certains de ces enfants furent littéralement enlevés à leurs parents pour être placés dans des foyers isolés, à Hell-Bourg ou à la Plaine des Cafres, par exemple avant d’être envoyés dans les villages de France.

Les enfants y séjournaient dans des conditions déplorables pendant parfois plusieurs mois. Et lorsque se présentait de temps à autre un responsable qui les en faisait partir, ils étaient contents de quitter le foyer. Mais ils étaient loin, de se douter que ce qu’ils croyaient être une libération allait devenir une prison à 9000 kilomètres de là.

Les autorités faisaient pression sur les parents. Elles échangeaient un enfant contre la promesse de l’effacement d’une dette ou l’espoir d’un logement moins insalubre. Les agents de la DDASS disaient que les enfants allaient partir quelque temps en France et revenir avec un bon bagage scolaire, un bon métier, et que de toute façon ils reviendraient chaque année pour les vacances. Mais une fois leurs enfants partis, les parents n’ont plus jamais eu de leurs nouvelles.

A leur arrivée dans la Creuse les enfants étaient conduits au foyer de Guéret qui servait de centre de tri. Au bout de quelques jours, ils étaient emmenés par des familles dites d’accueil qui touchaient des subventions pour recevoir ces petits « orphelins » et trouvaient normal de leur faire nettoyer les porcheries, garder les moutons ou couper le bois ou les choux sans leur donner le moindre centime et sans qu’ils puissent même sortir. Aux travaux pénibles s’ajoutaient le racisme et les vexations de toutes sortes qui allaient parfois jusqu’au viol.

Années de galères d’errances de dérives. Largués, sans repères, sans soutiens, ballottés de foyers de l’enfance en familles d’accueil, les enfants vécurent un véritable cauchemar. Certains changeront jusqu’à quatre fois de familles. Beaucoup connurent des séjours dans les hôpitaux psychiatriques ou se suicidèrent.

En Métropole, l’Union générale des travailleurs réunionnais de France publia en 1972 un communiqué pour dénoncer le cas d’un de ces jeunes exilés. Des journaux comme le Canard enchaîné ou Hebdo TC (journal Témoignage Chrétien) en firent aussi écho.

Depuis 1993, les langues ont commencé à se délier et la chape de plomb s’est soulevée petit à petit. On découvrit, trente ans après, que les procédures d’abandon et d’adoption avaient été truffées d’irrégularités et on admit (un peu tardivement !) que des parents n’ont peut-être pas compris ce qu’ils avaient signé, ne sachant ni lire ni écrire.

Dans les archives réunionnaises, on retrouve peu de traces de toute cette scandaleuse opération. Les pièces ont été « égarées » ou sont parties en fumée lors d’un l’incendie en 1966. En 2002, suite à une plainte déposée par un des anciens « Réunionnais de la Creuse », Elisabeth Guigou, alors ministre de l’Emploi et de la Solidarité dans le gouvernement socialiste de Jospin, commanda à l’Inspection générale des affaires sociales un rapport qui dédouana totalement l’Etat français.

Des « Réunionnais de la Creuse » se battent toujours pour faire reconnaître leur droit et afficher leur dignité. Ils méritent le soutien de tous.


 

 
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