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Meeting de Dijon - discours de Claire Rocher

Dijon, le 24 février 2010

Cher amis, chers camarades, bonsoir

Nous sommes ici ce soir pour soutenir la liste Lutte Ouvrière qui se présente aux élections régionales.

La France est pour cette occasion découpée en 22 régions, dont la Bourgogne, et cette dernière est constituée de 4 départements, la Côte-d’Or, la Nièvre, la Saône-et-Loire, et l’Yonne.

La liste que je conduis comprend 65 candidats. Dont 19 pour la Côte-d’Or, 11 pour la Nièvre, 21 pour la Saône-et-Loire et 14 pour l’Yonne.

Nos candidats, pour l’essentiel, sont de simples salariés : ouvriers, employés, techniciens, hospitaliers, postiers. Ils sont à l’image des ouvriers et des employés auxquels nous nous adressons dans cette campagne.

Je vais vous les présenter, et cette fois-ci, par politesse, je ne vais pas décliner les départements par ordre alphabétique.

Dans la Nièvre, Geneviève Lemoine, qui est assistante sociale, est accompagnée par 2 ouvriers, un employé, une femme de ménage, 2 hospitalières, et 3 instituteurs.

La Nièvre est un des départements les plus touchés par la crise économique, et même si chez l’équipementier automobile Anvis, à Decize, ou aux aciéries d’Imphy, qui appartiennent au trust Arcelor Mittal, ou dans l’usine Valéo de Nevers, on fait faire aujourd’hui des heures supplémentaires, cela s’est fait après avoir licencié tous les intérimaires, pour le cas d’Anvis et celui d’Arcelor, supprimé 84 postes pour le cas de Valéo, et mis en congé forcé et en chômage partiel pour Arcelor. Ainsi, les conditions de travail dans ces entreprises se sont brutalement aggravées, car aujourd’hui les ouvriers y travaillent beaucoup plus, tout en étant bien moins nombreux qu’avant.

Par contre, beaucoup de PME ont dû réduire de façon brutale leur activité. Mais ce qui est peut-être le plus notable dans cette période de crise, c’est que dans un département rural comme la Nièvre, ce n’est pas tant le chômage officiel dûment recensé et enregistré qui augmente, que la pauvreté, comme si ruralité voulait dire abandon voire désertification.

Hier en 2008 c’était la maternité de Clamecy qui était fermée, aujourd’hui celle de Decize se bagarre pour la maintenir ouverte malgré la volonté de son directeur de ne pas remplacer l’obstétricien qui part en retraite. 400 personnes ont manifesté samedi à Decize, et des femmes enceintes ont porté plainte pour mise en danger de la vie d’autrui. Car si cette maternité ferme, il faudra qu’elles aillent accoucher à plus de 70 kilomètres.

Dans l’Yonne, Fabienne Delorme qui est éducatrice dans un établissement pour adolescents handicapés mentaux, mène la liste. Il y a avec elle 3 employés de la Poste et des Telecom, un documentaliste, un employé de la RATP, une infirmière, une comptable, une ouvrière en retraite, une enseignante, 2 agents d’entretien, et un ouvrier de la filière bois.

Le bois reste une activité importante dans l’Yonne, qui est durement frappée par la crise. Là aussi cela pèse sur les salariés : la plupart des bûcherons sont payé à la tache, et en ce moment le peu de commandes fait que leur salaire se trouve amputé de près de la moitié.

Mais le pire c’est la filière industrielle, et surtout l’automobile. Là, les licenciements se succèdent, les sous-traitants et équipementiers automobiles se retrouvent les uns après les autres en liquidation judiciaire. Fruehauf à Auxerre, qui fabrique des semi-remorques, a licencié 300 intérimaires, puis supprimé encore plus d’une centaine de postes. L’entreprise Fulmen, qui fabriquait des batteries, a fermé son usine, et les 314 ouvriers licenciés attendent un hypothétique repreneur. Eurostyle, à Saint Clément vers Sens, qui fabrique des pièces plastiques pour l’automobile, a licencié 86 personnes.

Chaque département n’est pas identique au voisin, mais la crise, elle, touche de façon systématique de plus en plus de secteurs différents.

Dans la Saône-et-Loire, c’est Pascal Dufraigne, ouvrier de la chimie, qui conduit la liste. Il est accompagné de 11 ouvriers, employés ou techniciens, 4 enseignants, une mère au foyer, et 3 postiers.

La Saône-et-Loire est historiquement le département le plus industriel de la région, qui a vécu au rythme des crises de l’acier, et qui vit aujourd’hui au rythme de la crise tout court. Il a été le théâtre de bouleversements catastrophiques à plusieurs reprises, et continue de l’être aujourd’hui. La fermeture de Kodak a sans doute été le plus spectaculaire ces derniers temps, puisqu’on est passé de 4000 ouvriers à zéro en peu de temps. D’ailleurs notre camarade Pascal Dufraigne, a vécu ce qu’on pourrait appeler une tragédie car cette entreprise avec son poids économique faisait vivre la région. Aujourd’hui, sur le site de Kodak, un certain nombre de mini-entreprises ont été installées, qui ferment à leur tour leurs portes, ce qui est le cas de Champion où travaille aujourd’hui notre camarade, et qui va fermer dans les mois qui viennent. La Saône et Loire compte aujourd’hui selon le bien Public, 35000 chômeurs sur les 100 000 qui vivent en Bourgogne. Et cela continue à s’aggraver car de nombreuses usines sont en train de licencier : Michelin, à Blanzy, a annoncé la suppression de 477 emplois sur les 1300 que compte l’usine. Chez Rexam, à Simandre, une entreprise qui fabrique des flacons de parfum, 96 ouvriers ont été licenciés. Et j’arrête là mon énumération, parce qu’elle est sans fin.

On pourrait dire la même chose pour la Côte-d’Or, à la différence près que dans ce département il y a Dijon qui en est la capitale et la grande ville, et que entre ses fonctions administratives, le nœud ferroviaire, et ses zones industrielles, elle représente un pole d’emploi globalement moins touché mais largement touché quand même, que les trois autres départements.

La liste, que nous y présentons et que je mène, est constituée de candidats pour la plupart comme moi issus de l’agglomération dijonnaise, et qui sont parfaitement représentatifs de la majorité des salariés dijonnais. En effet, les gros employeurs sont les hôpitaux, la SNCF, la Poste. Et nous sommes, hospitaliers, postiers et cheminots, largement représentés dans cette liste. Les ouvriers sont également présents, puisqu’ils sont 6, et, inutile de le préciser, ils ont une grande culture des plans sociaux à répétition.

Voilà donc le portrait, peut-être pas très réjouissant mais réaliste, de notre région à travers ce que vivent nos candidats. Et de cela nous en sommes fiers : nous sommes fiers de notre liste, parce que réellement, nous vivons tous très exactement comme ceux à qui nous adressons, nous avons la même vie, les mêmes problèmes d’argent, les mêmes fins de mois difficiles. Et nous sommes bien placé pour affirmer que la crise c’est nous qui la payons. On sait de quoi on parle, et si ce n’est pas de notre situation personnelle, c’est de celle de notre entourage, de nos proches. C’est pour cela que nous avons envie de dire à tous ceux qui sont comme nous de simples salariés ce que nous disons dans notre campagne.

Mais nous sommes nombreux à l’avoir, cette vie. A l’hôpital, où je travaille, à la Poste, aux Telecom, à la SNCF, dans les entreprises de la zone industrielle, bref tous les gens que nous rencontrons connaissent cette vie ; ils savent non seulement que la vie est difficile, mais qu’elle s’aggrave, à tel point que certains de ces travailleurs côtoient déjà la misère. Cette réalité qui me paraissait évidente parce qu’elle est vécue par des milliers de gens dans les classes populaires, n’en était plus une, à ma grande surprise, lors du débat de dimanche dernier sur FR3 entre les différents candidats qui se présentent à ces élections.

Au contraire de ce que je croyais, les problèmes que la majorité des salariés rencontrent aujourd’hui et dont je me fais l’écho devenaient des problèmes secondaires et sans intérêt, presqu’abstraits.

Tout d’abord, tous les candidats, celui de l’UMP et le candidat PS-PC, celui de l’Autre Gauche comme celui des écologistes, tous faisaient mine de croire que des solutions locales existaient. Le député UMP, avec un réalisme suffisant, énumérait tous les grands projets régionaux auxquels lui-même et son groupe participaient ou participeraient. Et tout le monde faisait mine de penser que là, on était vraiment en train de discuter de choses importantes, bien plus importantes que de discuter de la situation catastrophique dans laquelle les classes populaires sont en train de s’enfoncer. C’était curieux cette impression d’importance qu’ils se donnaient, au regard des projets avancés. Je vous en énumère quelques uns. Le pôle de compétitivité nucléaire bourguignon. Le nucléaire est revenu à la mode en effet, et les entreprises comme Valti du groupe Vallourec ou les entreprises d’état comme Valduc ont reçu des subventions. Autre projet : développer l’aéroport de Bourgogne, ou bien peut-être développer la LINO pour faciliter le contournement de Dijon. Ou encore, soutenir le circuit de Magny-Cours dans la Nièvre, qui vient d’être pénalisé par l’abandon du grand prix de formule I. Si je résume tout ces projets, tous consistent sans exception à réclamer des subventions à l’état pour les re-donner à des entreprises soi-disant locales.

Mais au regard des dernière années qui se sont écoulées, les collectivités locales, dont la région, ont déjà amorcé ce mouvement perpétuel : récupérer les impôts locaux, demander des subventions à l’Etat pour les entreprises locales, qui en font ce qu’elles en veulent et qui ne développent pas l’emploi. Et la crise actuelle n’a fait qu’accentuer cela.

Et en admettant qu’ils les obtiennent, ces subventions, dans ces différents projets, qu’est-ce que cela pourrait apporter dans cette période de crise généralisée aux classes populaires et aux travailleurs. Est-ce que ça leur garanti leurs salaires ? Est-ce que cela garanti quoi que ce soit, que ces entreprises qui vont bénéficier de ces subventions d’Etat pour construire la LINO, pour développer le nucléaire ou encore pour rendre son attraction à Magny-Cours ? En quoi cela va permettre des emplois, de résoudre finalement le problème du chômage ? Qui pourra imposer a ces entreprises de maintenir ou de développer l’emploi ? Rien ni personne !

Et c’est drôle, mais cela fait des années que ça se passe comme ça, cela fait des années déjà que les collectivités locales se lancent dans dan des travaux, subventionnent et aident d’une façon ou une autre les entreprises. Et cela fait des années que les entreprises licencient quand même. Et bien sur ce plateau, en période électorale, tout le monde avait l’air d’avoir oublié cela, comme si entre temps l’aggravation de la crise n’avait pas finalement démontré largement l’inefficacité de ces aides aux entreprises !

Par ailleurs, tout le monde faisait mine de penser que les petite entreprises locales, qui se donnent un profil de PME et demandent des subventions, sont de véritables PME. Mais combien sont-elles à appartenir à des grands groupes industriels ? Et donc à des gens qui participent à la finance internationale ?

Alors en fait de problèmes locaux et de professions de foi bourguignonnes, on avait plus l’impression d’être devant une fiction créée de toutes pièces, par des politiciens plus intéressés à conserver le gruyère au cœur duquel ils sont installés qu’à résoudre les problèmes de la population.

Les conséquences sociales de ces politiques industrielles, menées contre les travailleurs et les simples salariés, sont pourtant très visibles, vues au travers du prisme de l’hôpital de Dijon que je prendrai comme exemple.

Il y a quelques années, quand on arrivait à l’hôpital, on vous faisait passer des convictions, sur un certain esprit de service public. La santé, c’était un droit élémentaire, pour tous, et l’hôpital était un lieu où les gens étaient tous traités de la même façon, avec un certain respect et des droits, à l’intimité, à l’hygiène, quelle que soit leur situation au dehors, devant la maladie, devant la mort, on était tous égaux. Si tout n’était pas parfait, en tout cas la médecine devait profiter à tous de la même manière.

On nous a fait changer d’état d’esprit. Bien sûr on est toujours un certain nombre à penser cela, mais la pénurie organisée de matériel, de personnels, ont été accompagnées par un matraquage systématique contre le fait que les pauvres aient accès au système de soins au même titre que les riches : la santé, ça coûte cher, ça a un coût, que la société, riche, est bien gentille de prendre en charge, alors il ne faudrait pas que tous ces pauvres en abusent, viennent aux urgences pour n’importe quoi, achètent des médicaments pour le plaisir ! Et ce lavage de cerveau anti pauvres est d’autant plus choquant que, en face, la misère augmente. Et que l’on reçoit à l’hôpital des gens qui ne se nourrissent plus, qui vivent dehors, qui n’ont aucune couverture sociale, et qui ne se soignent pas du tout, qui n’ont que l’hôpital pour se soigner. Et en face, ce qu’on leur sert, c’est un hôpital au rabais, des services d’urgence où faute de personnel et de place, on attend des heures, où on se croirait dans un hôpital de campagne d’un pays en guerre. Les gens sont traités sur place, aux urgences, par des médecins sous payés, et sous-considérés, eux-mêmes issus du tiers monde, à qui on demande plus de faire de l’abattage qu’autre chose. Les pauvres, on les renvoie chez eux le plus vite possible parce qu’on ne veut pas les loger, il faut qu’ils occupent le moins possible de personnel, ils ne sont pas rentables et ils coûtent cher, et l’hôpital n’est pas là pour gérer la misère. Le reste de l’hôpital accueille finalement dans des services de chirurgie de pointe des patients sélectionnés, qui bénéficient des dernières technologies et de pontes renommés. Il y a deux poids deux mesures, et là-dessus les hôpitaux ont énormément changé ces dernières années.

La crise est venue accélérer cela, à la fois parce que la situation a empiré, mais aussi parce que dans les têtes, la misère est partie pour s’aggraver et pour durer et pour faire partie du paysage. Et les décideurs des hôpitaux, en bons gestionnaires, anticipent sur des politiques d’encadrement et de gestion de la misère, instaurent des solutions pour la traiter de façon industrielle, avec le moins de frais et de dérangement possible. Le CHU de Dijon est en train de construire un nouvel hôpital. Et bien dans un récent article du Bien Public, les architectes du projet disaient clairement qu’une des contraintes de leur cahier des charges c’était – je cite – « pouvoir gérer un maximum de lits avec un personnel de plus en plus réduit » ! Ainsi, il y aura en guise de service de réanimation une grande salle commune, avec au centre un box vitré, pour que quelques soignants puissent tout surveiller à la fois. Quant à pouvoir intervenir si plusieurs personnes en ont besoin en même temps, ce n’est visiblement pas le problème.

Le pire encore une fois c’est sans aucun doute le projet des futures Urgences. Elles auront une capacité triple par rapport à aujourd’hui. Pour autant, pas de personnels supplémentaires, et pas plus de lits d’hospitalisation derrière pour accueillir les gens qui auraient besoin de rester. Cela veut dire qu’un maximum de gens va être traité sur place, et d’ailleurs c’est conçu comme ça. Cela ne veut pas dire que ce sera plus efficace ou que les gens attendront moins, non, pour cela il faudrait du personnel. Mais il y aura quasiment un bloc opératoire sur place. Les spécialistes, les meilleurs chirurgiens, ne seront pas là, mais là, on va traiter le plus possible, pour que les cas sociaux n’encombrent pas l’hôpital. Comme si la technique, les appareils, les bâtiments, remplaçaient les êtres humains. Tout est conçu pour faire de l’abattage, avec l’efficacité organisée et aseptisée d’un pays industrialisé riche, les nazis eux aussi géraient leurs camps avec un parfait sens de l’organisation.

La comparaison parait un peu énorme, mais c’est surtout de cet état d’esprit dont je voulais parler, qui est de normaliser ce qui n’est pas forcément normalisable. Le CHR a certainement perdu son état d’esprit « service public », mais ce que certaines de mes collègues et moi-même vivons le plus mal c’est peut-être que cela finit par devenir normal, comme si la misère, la pauvreté, l’exclusion, étaient quelque chose de normal. C’est vrai que souvent c’est cde qui nous fait réagir dans nos services.

Mais malgré tout je tiens quand même à dire que même si la situation n’est pas particulièrement réjouissante, elle n’est pas pour autant démoralisante, parce que il y a bien d’autres signes qui sont réconfortants. En fait, la peau de l’ours n’est pas encore à vendre, et les travailleurs sont bel et bien vivants. Depuis que nous avons commence cette campagne nous sommes allés au contact des gens, et combien ns ont dit que finalement ils n’étaient pas prêts à tt accepter, qu’il faudrait bien que ça pète un jour pour certains, qu’il faudra peut-être faire quelque chose, sans doute même se battre comme ils disent. D’autres encore nous signalaient qu’il y avait des mouvements de grève dans certaines petites entreprises, pour des augmentations de salaires. A Winkinston, à Dôle, un sous-traitant de Solvay, ou encore à Alstom au Creusot, qui sont régulièrement en grève pour réclamer des augmentations de salaires, et où les ouvriers nous disent qu’ils font de gros bénéfices et que la moindre des choses est qu’ils en profitent. J’ai été personnellement étonnée, de combien nous ont dit qu’on avait raison, qu’ils étaient scandalisés des bénéfices des banquiers, de bien des choses. C’est peut-être la première fois que je ressens une telle lucidité de la part des gens, et parfois une véritable indignation. Et puis il y a tous ceux menacés de licenciement, chez qui s’est installée une conscience depuis au moins un an, en tout cas depuis les Conti, que s’ils ne peuvent pas forcément s’opposer aux licenciements, ils ont quand même droit à une prime conséquente. C’est d’ailleurs pour cela que Jtekt à Dijon a fait grève.

Aussi, bien sûr, j’appelle tous ces gens qui pensent comme nous que ça ne peut pas durer et qu’il faut qu’on ait une réponse collective aux attaques du patronat, à le dire an votant pour nous. Et même s’ils ne sont pas encore prêts à voter pour nous, j’ai une extrême confiance dans le cheminement de leur colère vers la conscience.


 

 
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