États-Unis : les avatars de l'alternance démocrates-républicains et la classe ouvrière

Cercle Léon Trotsky
18/11/2016

C’est donc Donald Trump qui l’a emporté le 8 novembre dernier sur Hillary Clinton. Pas en nombre de voix puisqu’elle en a obtenu quelque chose comme 1,5 million de plus que lui. Personne ne sait encore exactement ! Les autorités américaines ne s’intéressent qu’au système qui fabrique des grands électeurs et un président, pas à ce que font les simples électeurs dont les derniers bulletins seront dépouillés dans les semaines à venir.

Déjà il y a seize ans, George W. Bush avait été élu en ayant moins de voix que son adversaire. Cela fait partie du système électoral américain à plusieurs degrés. Les deux partis, républicain et démocrate, enchâssés depuis longtemps dans l’appareil d’État, sélectionnent tout d’abord leur candidat au travers de primaires où les électeurs ne sont pas tous invités à participer, ni tous en même temps. Puis lorsque ceux-ci peuvent tous voter, ce n’est que par État et au travers des grands électeurs que leur choix peut s’exprimer.

Dans ce pays de 325 millions d’habitants, et où 227 millions sont des citoyens américains en âge de voter, l’élection présidentielle de cette année a mobilisé moins de 135 millions de votants. Six millions de personnes ont perdu leur droit de vote pour avoir fait de la prison, principalement des hommes noirs. De plus, une quinzaine d’États ont multiplié ces dernières années les obstacles administratifs permettant de voter, ce qui touche surtout les pauvres. Ainsi la Floride écarte du vote plus de 10 % des électeurs potentiels, principalement des Noirs : bien plus que l’écart des voix entre Trump et Clinton dans cet État-clé...

Autant qu’on puisse le savoir ce soir, 61,5 millions de personnes ont voté Donald Trump, qui va pouvoir occuper la Maison Blanche grâce à 28 % du corps électoral. Alors quand Trump se plaignait que l’élection soit truquée, il ne croyait pas si bien dire !

Si, aux États-Unis, le système électoral fonctionne à merveille pour fabriquer un président, il déforme tellement l’opinion que sa fonction de thermomètre est rendue presque inopérante.

Qu’un Trump, milliardaire arrogant, réactionnaire à tous crins, antiavortement, en permanence à la limite du racisme, ouvertement misogyne et secrètement harceleur sexuel, ait été sélectionné au travers des primaires par le Parti républicain, puis par le processus électoral, en dit beaucoup sur la bourgeoisie américaine et son appareil politique. Les institutions de cette bourgeoisie sont parfaitement capables de recycler Trump en président sans que cela ne bouleverse réellement leur fonctionnement. Mais son arrivée à la Maison Blanche est aussi une conséquence, bien qu’atténuée, des bouleversements provoqués par la crise financière et économique qui secoue les États-Unis depuis plus de huit ans, et de la politique menée par Obama.

Nous comprenons parfaitement l’inquiétude des Noirs, des Hispaniques, des musulmans et des immigrés face au racisme qui monte et que Trump exaspère ; et celles des femmes, confrontées chaque jour au sexisme et pour certaines au comportement d’un compagnon autoritaire ou violent qui a pu entendre le futur président traiter les femmes d’objet sexuel à la télé.

Cette campagne n’a pu que renforcer et encourager les pires préjugés. Avant même l’élection de Trump, on a pu en percevoir certains effets comme chez ces lycéens du Montana venus en cours vêtus de tee-shirts où on pouvait lire : « Fierté blanche, Trump 2016 » ; ou chez ceux qui ont chassé des enfants hispaniques d’un terrain de sport en chantant « Construisons un mur ! », allusion au mur le long de la frontière mexicaine souhaité par Trump. Depuis, les incidents racistes ou homophobes se sont multipliés.

L’impasse que cette élection révèle est celle de toute la société qui régresse, écrasée par la grande bourgeoisie qui absorbe les ressources publiques, supprime des emplois par millions, et détruit les infrastructures nécessaires à la vie sociale. À une époque où la classe ouvrière reste malheureusement muette politiquement, où elle ne possède pas de parti qui puisse incarner la perspective d’un changement pour les classes populaires, c’est la pourriture de la société qui remonte à la surface et s’exprime au travers de la campagne écœurante et révoltante que Trump a pu mener avec succès.

Les guerres américaines de Bush à Obama

« Nous allons changer ce pays, nous allons changer le monde ! » C’est ainsi qu’Obama haranguait les foules venues l’écouter en 2008 lors de la campagne qui l’a mené à la Maison Blanche. Barack Obama pouvait alors prétendre incarner le renouveau et la jeunesse. Il avait l’avantage d’avoir moins de 50 ans et de n’être sénateur que depuis 2004. Auprès d’un électorat démocrate lassé et horrifié des guerres d’Afghanistan et d’Irak lancées par le président républicain George W. Bush en 2001 et 2003, Obama avait pu susciter l’illusion qu’il en finirait avec les interventions militaires à l’étranger. Il avait pu battre Hillary Clinton dans la primaire démocrate en insistant sur le fait qu’elle avait voté au Sénat en faveur de ces interventions militaires destructrices, à un moment où lui-même, n’ayant pas eu à se prononcer, ne s’était pas sali les mains.

Mais Obama garda en fonction Robert Gates, le ministre de la Défense de Bush, et décida d’envoyer 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, y doublant le nombre des troupes américaines. En fait, en 2009, l’armée américaine entamait une décroissance de ses effectifs en Irak pour les transférer en Afghanistan.

Quand il fit campagne pour sa réélection en 2012 face au républicain Mitt Romney qui l’accusait d’être faible sur la scène internationale, Obama lui cloua le bec dans un débat en affirmant : « Sachez que nos dépenses militaires ont crû tous les ans depuis que je suis au pouvoir. Nous dépensons plus que le total cumulé des dix nations suivantes. »

Il est plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin. Et plus simple de tuer Saddam Hussein et Oussama Ben Laden que de restaurer la stabilité. Treize ans d’occupation américaine ont créé en Irak un chaos tel que Daech s’est emparé d’une partie du pays, en lien avec la guerre civile syrienne. En Afghanistan, les talibans, renversés il y a quinze ans, sont maîtres d’une grande partie du territoire.

Dans ces guerres, Obama a fini par réduire l’intervention directe de ses soldats au sol, par crainte de l’effet démoralisant des pertes militaires sur la population américaine. En revanche, il a beaucoup utilisé l’aviation et ses bombardements incessants en Irak, en Syrie, mais aussi dans des régions où les États-Unis prennent part plus discrètement aux guerres civiles, en Somalie, en Libye et au Yémen. En Afghanistan, les bombardiers américains agissent en permanence. Pour ne parler que de la ville de Kunduz, ils y ont détruit un hôpital de Médecins sans frontières, faisant 42 morts il y a un an, et ont à nouveau terrorisé la population il y a quelques jours, tuant au moins 30 autres civils.

De plus Obama a déployé en grand la récente technologie des drones militaires en Afghanistan et sur les territoires frontaliers du Pakistan. Il est impossible de connaître le bilan de ces bombardements quotidiens, mais des journalistes spécialisés ont estimé qu’en 2012, près de 90 % des victimes des drones américains n’étaient pas les combattants ou les terroristes visés. D’autres ont calculé qu’en 2014, pour abattre 41 cibles, les drones ont tué 1 147 personnes.

Ce ne sont pas seulement des bavures qui ensanglantent ces zones, comme ces mariages, confondus avec des regroupements de talibans et bombardés, décimant des familles entières. Utilisant la même méthode que les terroristes qu’ils combattent, les généraux américains pratiquent parfois la double frappe : un premier drone bourré d’explosifs s’abat, faisant des victimes et, pendant que les gens autour se précipitent sur le lieu de l’explosion pour porter assistance aux blessés, un deuxième les massacre. Des drones se sont aussi abattus sur des gens qui assistaient aux funérailles de victimes de drones.

Le prétexte de ces agressions incessantes est de faire disparaître Al-Qaeda et Daech. En réalité elles leur donnent du crédit car la dévastation leur sert d’argument pour recruter de nouveaux combattants.

Trump a eu beau jeu de dire que la politique d’Obama et d’Hillary Clinton, qui a été pendant quatre ans sa ministre des Affaires étrangères, a fini par mener à la création de Daech. Tout comme Bernie Sanders, Trump ne s’est pas privé de rappeler que Clinton avait voté en faveur de la guerre en Irak lorsqu’elle était sénatrice.

À présent qu’il se prépare à diriger l’impérialisme américain, Trump va reprendre à son compte ces interventions militaires supposées lutter contre la barbarie. Ce mensonge permet de les justifier auprès de la population américaine, abreuvée ainsi d’un nationalisme pétri de bonnes intentions. Trump a annoncé qu’il tâchera d’en faire supporter encore plus le coût financier aux pays alliés des États-Unis. Ce n’est pas nouveau : depuis des décennies, les États-Unis financent leurs énormes dépenses militaires par un déficit budgétaire comblé par les capitaux du monde entier, attirés par le dollar, monnaie des échanges et des flux financiers internationaux.

Obama sauve les banques de l’effondrement…

Depuis presque dix ans, la crise économique frappe le pays. Rendu erratique par des années de spéculation, le marché immobilier commença à reculer en 2007. C’était une catastrophe pour les travailleurs qui avaient acheté une maison quelque temps auparavant au prix fort, pour laquelle ils s’étaient endettés au maximum au prix d’intérêts très élevés, avec les prêts subprimes. Non seulement leur logement valait moins cher que leur crédit, mais même leur hypothèque valait moins cher. Ils ne pouvaient plus rembourser les intérêts de leur emprunt. Les expulsions n’ont pas tardé pour les familles populaires qui se croyaient propriétaires de leur logement, mais aussi pour les locataires en retard de loyer.

Dans tous les quartiers pauvres du pays, des familles ont été jetées hors de leur logement, leurs affaires sur le trottoir. Une partie de l’appareil judiciaire et policier s’est spécialisée dans ce véritable crime social : les shérifs des comtés les plus touchés ont constitué des brigades policières expulsant du matin au soir, tous les jours de la semaine.

Pour ne donner que l’exemple de Milwaukee, ville industrielle de 600 000 habitants, au plus fort de la crise, chaque jour, seize familles ont été expulsées. De 2009 à 2011, un habitant sur huit y a été expulsé au moins une fois. Il arrive aussi que des propriétaires pressés de récupérer un logement pour cause d’impayé sans en passer par une procédure judiciaire, donnent 100 ou 200 dollars à leur locataire, voire le menace tout simplement, pour qu’il déguerpisse, sans même que cela soit comptabilisé officiellement.

Ce ne sont pas ces travailleurs jetés à la rue qui ont été sauvés par l’intervention de l’État, mais le système bancaire responsable de la catastrophe. Dès qu’en septembre 2008, la grande banque d’affaire Lehman Brothers fit faillite de façon spectaculaire, le gouvernement Bush, qui vivait ses derniers mois, fit affluer l’argent public vers les autres banques qui vacillaient aussi et auraient pu la suivre dans la catastrophe.

Une combine, appelée titrisation, avait disséminé partout dans la sphère financière ces prêts et hypothèques sans valeur. Elle devint le vecteur de la transmission de la crise depuis l’immobilier vers tous les autres secteurs. La crise passa ainsi de la finance à l’industrie et franchit les frontières.

Aux États-Unis, la campagne électorale qui se déroulait en même temps en fut marquée. Le candidat Obama dénonçait la proximité du gouvernement Bush avec ces banques qui, bien que responsables de la crise, commençaient à recevoir de l’argent public. Il promit de réformer Wall Street, de réintroduire la régulation des activités financières dont les précédents présidents, comme le démocrate Bill Clinton, avaient débarrassé les banques. Ce jeune sénateur enthousiaste, qui devint de surcroît le premier président noir, promettait le changement.

« Yes we can ! » C’est avec ce slogan de communicant, « Oui nous pouvons ! », qui ne dit rien et laisse tout entendre, qu’Obama a vendu suffisamment de rêve en 2008 pour se hisser à la présidence. N’appartenant ni au clan des Bush ni à celui des Clinton qui s’étaient partagé la Maison Blanche sans discontinuer depuis vingt ans, il incarnait le renouveau et venait au pouvoir au milieu de la pire crise financière et économique depuis les années 1930.

Entre son élection début novembre 2008 et son intronisation à la mi-janvier 2009, Obama, conjointement avec l’équipe de son prédécesseur sur le départ, organisa un premier transfert de 700 milliards de dollars depuis les caisses publiques vers celles des grandes entreprises. Un deuxième suivit dès son arrivée à la Maison Blanche du même montant.

Ce délai entre l’élection et la prise de fonction du président est une survivance de l’époque d’avant les chemins de fer où il fallait laisser le temps aux grands électeurs de se rassembler dans la capitale. Il était alors de quatre mois. En 1933, il a été réduit à un peu plus de deux mois, mais ce qui peut apparaître comme une survivance du passé est en fait bien utile aux institutions de la bourgeoisie américaine. Ce délai permet d’organiser la continuité du pouvoir politique. Il est un amortisseur en cas de secousses électorales. Nul doute que Trump va mettre à profit ces semaines pour se couler dans le moule et passer de la défense de son intérêt individuel de grand patron à celle de l’intérêt général des capitalistes.

Dans cette tâche, il ne devrait pas avoir trop de mal à s’entourer. Car autant Trump voulait apparaître comme le candidat antisystème, quitte à faire fuir même d’anciens présidents républicains qui lui ont préféré la démocrate Clinton, autant on peut être sûr, qu’à présent, sa victoire va attirer à lui des serviteurs du capital dans tous les domaines. Politiciens, généraux, diplomates, économistes et banquiers ne vont pas tarder à constituer le gouvernement et l’équipe de Trump à la Maison Blanche.

Pour en revenir à Obama, qui jouait en 2008 le rôle d’outsider tenu cette année par Trump, il maintint en fonction le président de la Fed, la banque centrale, qui inonda sans cesse la bourgeoisie américaine d’argent frais, tout en la débarrassant au maximum des produits financiers pourris que le krach boursier avait rendus invendables. Le quotidien New York Times a estimé en 2011 que la Fed avait dépensé entre 12 et 13 000 milliards de dollars pour cela.

L’État fédéral s’est aussi beaucoup endetté. Il a fallu plus de deux siècles pour que sa dette accumulée atteigne 4 000 milliards de dollars en l’an 2000. Puis en huit années de présidence Bush, 5 000 autres milliards s’y sont ajoutés. En campagne électorale, Obama, qui ne dédaigne pas lui non plus de faire de la démagogie antichinoise, avait dénoncé Bush pour avoir « souscrit une carte de crédit à la banque de Chine au nom de nos enfants ». Pour ensuite au cours de ses deux mandats rajouter à son tour presque 10 000 autres milliards de dette… Lors de la dernière année fiscale, l’État fédéral a dû payer 432 milliards de dollars en intérêts, ce qui est encore une source de profit pour les banques.

L’État américain a bien infligé quelques amendes retentissantes à des banques jugées responsables de la débâcle économique générale de 2008. Mais cela ne les a pas empêchées de dégager des profits, tant elles vampirisent en permanence l’argent public. Cela n’a même pas ralenti l’activité spéculatrice qui prépare peut-être le terrain pour le prochain krach financier. Entre septembre 2015 et septembre 2016, les revenus issus de la spéculation sur les dettes, les taux d’intérêt, les devises ou les matières premières ont bondi d’un tiers pour la plupart des banques d’affaires américaines, de 48 % pour JP Morgan et de 50 % pour Goldman Sachs. Les hauts cadres de la finance se sont partagé cette année 28 milliards de dollars rien qu’en bonus. Goldman Sachs a fait un bon investissement en 2008 en tant que plus gros contributeur à la campagne d’Obama.

En déclarant s’en prendre au pouvoir de Wall Street, c’est-à-dire à la finance, et à ceux qui à Washington en sont les soutiens, Trump a touché une corde sensible dans les milieux populaires. Il visait directement Clinton qui a donné, entre 2013 et 2015, des conférences à l’invitation des banques Goldman Sachs, Morgan Stanley ou Deutsche Bank contre 22 millions de dollars de rémunération. Clinton y vantait sa relation privilégiée avec les financiers lorsqu’elle était sénatrice en leur disant : «je travaillais avec un grand nombre de banques et je faisais tout ce que je pouvais pour être sûre qu’elles continuent à prospérer.»

… et fait payer la crise de l’immobilier aux familles populaires

Mais pendant que Wall Street fait la fête, la catastrophe s’abat sur le reste de la société et d’abord sur les travailleurs. Au cours d’une nuit de janvier 2015, dans ce pays où il fait très froid l’hiver sur une grande partie du territoire, les associations luttant contre la pauvreté ont compté plus d’un demi-million de personnes dormant dehors. D’autres trouvent refuge sous des tentes, dans des foyers sociaux ou se tassent à toute une famille dans une chambre de motel. Sept millions vivent chez des proches, se serrant dans de petits logements, alors que la maison dont ils ont été expulsés reste le plus souvent à l’abandon. Certains dorment dans leur voiture, bien que de plus en plus de villes édictent des règlements qui l’interdisent. Avec un salaire de 1 200 dollars par mois – un peu moins de 1 100 euros – une aide-soignante ne gagne pas assez pour se loger si elle travaille dans la Silicon Valley, en Californie, où les gros revenus des ingénieurs et cadres de l’informatique poussent à la hausse l’ensemble des loyers. Obama met souvent la Silicon Valley en avant comme le symbole de la réussite de sa politique dans le domaine économique car il y naîtrait l’économie du futur. En attentant, il manque 2 000 enseignants dans cette zone car ils ne peuvent pas y trouver de logement à un prix abordable. Dans le riche comté de Los Angeles, le nombre de personnes dormant dans la rue a doublé depuis 2009.

Une vaste catégorie de la population ne peut pas se loger dans une maison ou un appartement et vit de façon permanente dans des mobile homes, qui ne sont plus mobiles du tout. Ce sont 8 % des 325 millions d’habitants du pays, soit 25 millions de personnes, qui logent ainsi à l’année dans ces sortes de camping en semi-dur situés en bordure des agglomérations.

Durant les deux mandats présidentiels d’Obama, sept millions de familles ont perdu leur logement. À l’heure actuelle, les expulsions continuent au rythme d’un million par an. Alors il est vrai qu’il existe « deux Amériques » comme le disent les journalistes, mais ce ne sont pas celle de Clinton face à celle de Trump. C’est celle de la grande bourgeoise qui est passée au travers de la crise sans rien perdre de sa richesse et celle de l’immense classe des travailleurs qui en paye le prix fort.

Les gros actionnaires s’enrichissent même au travers de la crise

Il n’y a pas que les banques qui ont été gâtées. General Motors, pour n’évoquer que ce symbole du capitalisme américain, avait distribué 2,3 milliards de dollars à ses actionnaires avant de se déclarer en faillite en 2009. L’État américain lui a alors versé 50 milliards de dollars en échange d’actions ne valant plus grand-chose, plus 45 autres milliards en cadeaux fiscaux. Cette phase a été qualifiée de nationalisation provisoire. Puis en 2010, le géant de l’automobile a fait son retour triomphal à la bourse, une grande fierté pour Obama, qui s’en vante régulièrement. Entre-temps, chez ce constructeur, les salaires ont baissé de 3 à 10 % et 47 000 travailleurs ont perdu leur emploi. Depuis, la vente de voitures a repris, certains ouvriers ont pu éventuellement retravailler dans les usines de General Motors, mais pour des salaires réduits presque de moitié.

La leçon a vite été apprise par les travailleurs : quand Obama a déclaré que pour sauver Chrysler, un autre des trois grands constructeurs automobiles, il fallait que tout le monde fasse des efforts – salariés et actionnaires –, les ouvriers ont immédiatement compris de quoi il s’agissait. À la porte des usines Chrysler, les bras d’honneur ont fusé à l’attention d’Obama.

Sous Obama, le taux réel d’imposition des bénéfices des grandes entreprises est passé en dessous des 20 %, plus bas que sous Bush. En fait il n’a jamais été aussi bas depuis la présidence d’Hebert Hoover, qui s’était achevée sur le krach boursier de 1929. L’intention de Trump de les baisser encore ne sera donc qu’un pas de plus dans la même direction.

Certaines années, des entreprises très profitables comme General Electric, General Motors, Goodyear, Xerox, Time Warner et d’autres n’ont même pas payé du tout d’impôt sur leurs bénéfices. Mieux encore, la banque Wells Fargo qui a fait 22 milliards de dollars de profits en 2009 et n’a pas payé d’impôts, a eu en plus le droit de toucher un crédit d’impôt de quatre milliards de dollars.

Ce n’est pas sous Obama que la bourgeoisie a commencé à éviter de payer des impôts. C’est une préoccupation constante depuis qu’elle domine l’État, sous toutes les latitudes. De ce point de vue, Trump est un grand bourgeois tout à fait ordinaire. À Chicago, ville gérée par les démocrates, Trump a bénéficié ces sept dernières années de 11,7 millions de dollars de réduction d’impôts fonciers sur une tour et un hôtel qu’il y possède.

En 1995, Trump déclara ses entreprises en faillite avec 916 millions de dollars de perte. Légalement, il put étaler fiscalement cette perte jusqu’en 2013 à hauteur de 50 millions par an et ne pas payer d’impôt sur le revenu pendant dix-huit ans. Quant Hillary Clinton lui en fit le reproche dans un débat télévisé, Trump n’hésita pas à lui répondre cette vérité : qu’il n’avait pu le faire que grâce aux lois passées par son mari Bill quand il était président ; ajoutant qu’elle n’avait pas supprimé ces niches fiscales quand elle était sénatrice ou au gouvernement, et qu’elle avait agi ainsi pour défendre les intérêts des milliardaires qui avaient financé ses campagnes électorales.

La présidence d’Obama a largement profité aux entreprises cotées en bourse : leur capitalisation boursière a plus que doublé en huit ans.

Les plus grandes entreprises ne savent plus quoi faire de leurs milliards de liquidités. Durant la dernière décennie, le pétrolier Exxon Mobil a alloué chaque année 30 milliards de dollars en dividendes servis à ses actionnaires ou en rachat de ses propres actions pour les détruire, ce qui a pour effet d’augmenter la valeur des actions restantes. Des entreprises, parmi les plus riches, ont ainsi dépensé plus de 90 % de leurs profits. D’autres sont allées jusqu’à s’endetter, en profitant des bas taux d’intérêt, pour alimenter leurs actionnaires en leur faisant parvenir plus de 100 % de leurs profits annuels, parfois 150 % voire 200 %. Cela a été le cas de la firme pharmaceutique Pfizer, des produits d’hygiène et de soin Procter&Gamble, de Bank of America, de Home Depot, qui vend des fournitures de bureau, et des leaders de l’informatique IBM et Microsoft, dont le principal actionnaire Bill Gates donne des leçons d’humanisme et de charité.

Des travailleurs durement touchés par la crise...

Alors que l’État a choyé la bourgeoisie pour qu’elle continue à s’enrichir malgré la crise, la classe ouvrière a vécu bien autre chose. En 2008 et 2009, des millions de travailleurs ont été licenciés, parfois du jour au lendemain ; selon les chiffres officiels, le nombre de demandeurs d’emploi a plus que doublé, passant de sept à quinze millions en quelques mois, le taux de chômage atteignant 10 %. Il est à présent redescendu à 5 % avec huit millions de chômeurs. Mais aux États-Unis comme ailleurs, les statistiques officielles ne montrent qu’une partie de la réalité. Le taux de la population de plus de 16 ans travaillant ou cherchant du travail a baissé, passant de 66 % en 2008 à 62,8 % aujourd’hui. La seule explication est que des millions de gens sont tellement démoralisés et exclus qu’ils ne recherchent même plus de travail.

Durant la campagne, Trump a claironné qu’il créerait 25 millions d’emplois en dix ans, surclassant Clinton qui n’en promettait que 10,4 millions en quatre ans. Mais ce ne sont pas les politiciens, même ceux qui occupent la Maison Blanche, qui peuvent décider les entreprises à embaucher.

Les seuls emplois disponibles à l’heure actuelle le sont avec des salaires si bas que bien des travailleurs ne peuvent s’en sortir qu’en multipliant les heures supplémentaires et en travaillant au lieu de prendre des congés. Pour rembourser un prêt, payer leur loyer, leurs factures, leurs assurances, les études de leurs enfants, nombre de salariés ont un deuxième et parfois un troisième travail, s’usant et s’éreintant avec parfois des semaines de plus de 100 heures, juste pour se maintenir à flot. Embaucher en temps partiel plutôt qu’à temps plein est une des façons pour les patrons de bénéficier d’exonérations de cotisations sociales.

Au sein de bien des entreprises, surtout les petites, l’employeur ne contribue pas du tout à financer la retraite de ses salariés. C’est le cas pour 55 % des travailleurs. Ainsi les ouvriers qui ont été licenciés par des grandes entreprises où ils avaient des avantages sociaux, puis ont retrouvé du travail, ont souvent descendu plusieurs marches dans l’échelle sociale, avec un salaire et une protection sociale moindres.

Ils sont victimes du système salarial à deux vitesses qui s’est beaucoup développé depuis une dizaine d’années. Voulant éviter d’attaquer de front leurs ouvriers et s’assurer de la collaboration des appareils syndicaux, les grandes entreprises ont mis en place un système très défavorable pour les nouveaux employés. Chez General Motors, ils ont un salaire horaire plus faible de 40 % à travail égal que les anciens, et bien moins en termes de droit à la retraite. Ce système divise les travailleurs en deux catégories et au fil des ans celle des moins bien lotis augmente.

À cette évolution s’ajoute celle du transfert éventuel de l’activité non seulement vers le Mexique ou l’Asie mais aussi vers les États américains sans tradition syndicale, pour la même raison : faire baisser la masse salariale. Ainsi des usines ont été fermées et des travailleurs licenciés dans les régions, comme le Michigan, où grâce à des traditions anciennes de lutte, les ouvriers ramenaient à la maison, en échange de longues heures de travail, une paye permettant à leur famille de vivre correctement. Mais pour ceux qui sont recrutés dans les usines des zones non-syndiquées, souvent dans le sud du pays, tout est rogné. La diminution du nombre d’emplois dans les lieux de travail où chacun est obligatoirement syndiqué et bénéficie de contrats collectifs est telle qu’à présent seuls 11 % des salariés sont syndiqués aujourd’hui, contre 20 % en 1983. Occupées à collaborer avec le patronat, les directions syndicales n’ont pas fait grand-chose pour s’opposer à cette évolution et pour donner l’envie à des travailleurs de se battre pour syndiquer leur entreprise.

Trump, mais aussi Clinton, et surtout Sanders et les dirigeants syndicaux mettent cette évolution au compte des traités de libre-échange que les États-Unis ont mis en œuvre, comme celui de l’Alena avec le Mexique ou ceux qu’ils projettent avec l’Asie et l’Europe. C’est un mensonge : ce n’est pas la mondialisation qui a contraint General Motors à fermer des usines dans le Michigan et à en ouvrir dans le Tennessee. C’est la recherche du profit ! Et puis les patrons ont augmenté les cadences et les heures de travail pour produire plus avec moins d’ouvriers : c’est cela aussi qui cause le chômage.

General Motors, qui avait promis aux ouvriers de ses usines non-syndiquées une couverture maladie comparable à celle des usines syndiquées, est revenu sur sa parole depuis longtemps. Bien que l’entreprise ait écrit noir sur blanc que les salariés seraient protégés « pour la durée de leur vie aux frais de General Motors », un tribunal jugea en 1998 qu’il n’y a « rien d’incohérent entre promettre des avantages sociaux jusqu’au décès et se réserver le droit de les modifier » par la suite. Les grandes entreprises s’engouffrèrent dans la brèche et modifièrent leurs obligations en matière de couverture sociale de leurs employés retraités.

Elles s’attaquèrent aussi aux ouvriers de leurs usines syndiquées par le biais de la loi sur les faillites et avec l’aide de juges compréhensifs. En six ans, de 1998 à 2003, 44 compagnies sidérurgiques employant 86 000 travailleurs passèrent par une procédure de faillite. La plupart continuèrent leur production, en étant rachetée ou en fusionnant avec une autre entreprise. Mais, dans l’opération, 300 000 personnes, les sidérurgistes en activité ou retraités, ainsi que les veuves de sidérurgistes, perdirent beaucoup en termes de retraite et de couverture médicale.

En 2005, General Motors obtint le soutien des dirigeants du syndicat de l’automobile, l’UAW, pour économiser un milliard de dollars par an de couverture médicale de ses salariés, ses retraités et leurs familles, 750 000 personnes en tout. Quand General Motors se déclara en faillite en 2009, tout comme son concurrent Chrysler, ce fut encore l’occasion d’annuler d’autres obligations sociales. Ford, le troisième constructeur automobile, obtient de l’UAW des concessions similaires sans même avoir à se mettre en faillite.

C’est une véritable guerre de classe que mènent ainsi les capitalistes. Les périodes de crise économique aiguë ne sont que des phases d’accélération dans cette offensive permanente. La classe ouvrière est ainsi ramenée des décennies en arrière, avant que les grandes luttes ouvrières des années 1930 et celles des Noirs dans les années 1960 ne forcent le patronat à acheter une certaine paix sociale dans les usines et les quartiers populaires.

… qui parfois résistent à leurs exploiteurs

Si aujourd’hui les travailleurs subissent ces reculs, ils ne s’y résignent pas toujours. Les trois grands constructeurs automobiles affichent à présent des résultats florissants. Alors quand, l’an dernier, les nouveaux contrats collectifs négociés avec l’UAW ont été soumis à l’approbation des salariés dans les usines syndiquées, les patrons et leurs partenaires des appareils syndicaux ont été confrontés à la défiance des travailleurs. Chez Chrysler, dont le contrat était négocié en premier, les travailleurs étaient excédés par les sacrifices que leur patron leur avait imposés : ils rejetèrent le contrat à 65 %, c’était la première fois depuis plus de trente ans.

Les dirigeants syndicaux de l’UAW devaient donc obtenir une modification du contrat. Ils n’ont pas songé un seul instant à préparer les travailleurs à faire pression par la grève sur la direction pour obtenir un contrat qui les satisfassent. Au contraire ils expliquèrent aux ouvriers qu’une grève serait longue, coûteuse, pénible ; bref qu’il fallait tout faire pour l’éviter. Ils mirent tout leur poids pour arracher l’approbation d’un nouveau contrat modifié à la marge lors d’un second vote. L’appareil syndical et la direction, qui augmenta notablement les primes versées en cas de signature du contrat, finirent par obtenir satisfaction. Les travailleurs eux, n’ont jamais pu exprimer réellement ce qu’ils voulaient.

Les dirigeants de General Motors et de Ford, qui devaient soumettre leur propre contrat à leurs salariés peu après, étaient soulagés par le second vote. D’emblée ils mirent sur la table des primes allant jusqu’à 10 000 dollars pour éviter un rejet et s’arrangèrent ainsi pour que les contrats soient approuvés, bien qu’une forte minorité de travailleurs votent contre.

En ce moment même, la grosse compagnie d’assurances Blue Cross Blue Shield du Michigan tâche de spolier ses propres retraités. Alors qu’elle-même s’occupe d’assurance santé et de retraites pour le compte d’autres entreprises, voilà qu’elle veut réduire la capacité de ses anciens employés à se soigner. Mais elle fait face à une certaine résistance des retraités qui ont manifesté et se sont adressés à leurs collègues encore en activité.

Les employés du secteur public ont aussi été sacrifiés pour que la bourgeoisie ne souffre pas de la crise. Là aussi le salaire des nouveaux embauchés est moindre que celui de leurs aînés, et il leur faudra travailler plus longtemps pour toucher une retraite plus faible. Même ceux en poste depuis plus longtemps y ont perdu : 45 des 50 États ont fait baisser les retraites de leurs employés de 8 % en moyenne depuis 2008. La contribution totale de l’ensemble des administrations publiques à la retraite de leurs salariés a baissé de 80 milliards de dollars depuis la crise.

Tout comme celles du gouvernement fédéral, les finances des États, des comtés et des municipalités ont été orientées vers les besoins des plus riches et des entreprises. En 2009, Arnold Schwarzenegger, gouverneur de l’État de Californie, le plus peuplé du pays, a d’abord baissé le salaire des employés publics en les mettant en congé forcé jusqu’à trois jours par mois ; puis il en a licencié. La Californie, qui abrite des entreprises richissimes comme Apple, Google, eBay ou Facebook, mais où un habitant sur cinq vit en dessous du seuil de pauvreté, a même un moment payé une partie des salaires non plus en dollars – les caisses étant vides – mais en bons d’achat, forçant ses employés à trouver des banques ou des commerçants qui les acceptent, moyennant décote.

Tous ces reculs en matière de salaire, de retraite et de couverture médiale ont fait basculer les travailleurs par millions dans la misère. Dans le pays, près d’une personne sur deux n’a même pas 400 dollars d’économie, soit 365 euros, pour faire face à un imprévu. En 2007, 26,3 millions de pauvres survivaient avec les bons d’alimentation, ils sont 43,4 millions cette année.

Pour beaucoup, ce sont des gens qui travaillent pour de très bas salaires. Le salaire minimum, au niveau fédéral, est équivalent à une misère : il se situe à 7,25 dollars de l’heure, soit 6,50 euros. Si on tient compte de l’inflation, son pouvoir d’achat est plus faible qu’il y a trente ans. Obama n’a rien fait à ce sujet, si ce n’est des discours pour en déplorer la faiblesse.

Toutefois, un mouvement pour l’augmenter à 15 dollars de l’heure s’est développé ces dernières années. Les travailleurs des fast-foods se sont mobilisés au travers de plusieurs grèves. Ils en ont entraîné d’autres, notamment dans les services. En 2015, une journée de grève et de manifestation a mobilisé des dizaines de milliers de travailleurs dans tout le pays. Quelques autorités locales ont alors décidé d’augmenter le salaire minimum dans les zones les plus riches du pays, en prenant soin d’étaler la hausse sur plusieurs années et en prévoyant des exceptions.

Si Hillary Clinton s’est déclarée en faveur d’une hausse du salaire minimum fédéral, elle a laissé entendre à l’électorat populaire qu’elle l’amènerait à 15 dollars de l’heure, sans vraiment le dire pour ne pas contrarier le patronat. Elle s’est rendue l’an dernier au congrès syndical des travailleurs de fast-food en lutte, où il lui a suffi de déclarer « merci de manifester pour des salaires décents », sans même mentionner les 15 dollars, pour que Mary Kay Henry, la dirigeante de ce syndicat (SEIU) se réjouisse que cette petite phrase ait convaincu des militants syndicaux qu’« elle est de notre côté ». Il n’en a pas fallu plus pour que, six mois plus tard, ce syndicat appelle à voter Clinton, donne un million de dollars à sa campagne et dépense en plus de son côté plusieurs dizaines de millions pour inciter les employés à s’inscrire sur les listes électorales et à voter pour elle.

Les quartiers populaires ravagés

Sous le coup des expulsions, des quartiers entiers ont été vidés de leur population, laissés à l’abandon tant à cause de la crise de l’immobilier que du mépris qu’ont les autorités municipales des grandes villes envers les pauvres. Dans ces quartiers, les services publics essentiels comme l’éclairage, l’entretien des routes, le ramassage des ordures, même les pompiers disparaissent. Le reste, comme les réseaux d’eau potable ou les égouts, est laissé à l’abandon, quand ces services ne sont pas délibérément supprimés lorsqu’un maire veut se débarrasser des derniers habitants d’un bloc qu’il veut raser. Au nom d’économies nécessaires pour éviter la faillite, la ville de Detroit a arrêté les transports municipaux de bus dans des zones où presque la moitié des gens n’ont pas de voiture. Pendant ce temps, la municipalité a payé 60 % du coût de construction du nouveau stade de hockey sur glace qui appartient à une famille de milliardaires locaux et a offert des cadeaux fiscaux à des entreprises aussi nécessiteuses que... General Motors.

Detroit s’est retrouvée sous la coupe d’un directeur financier d’urgence nommé par le gouverneur du Michigan et possédant des pouvoirs exceptionnels le plaçant au-dessus du maire. En fait cela a été l’occasion pour la municipalité de faire encore des économies, sans en assumer la responsabilité. Il s’en est fallu de peu que le réputé musée des Arts de la ville ne soit liquidé et ses tableaux de maîtres vendus pour rembourser les banques. Mais ce sont surtout les employés municipaux qui ont payé le prix fort de l’endettement de la ville.

Flint, ville de 100 000 habitants dans le Michigan, berceau de General Motors, a subi les directives de quatre directeurs financiers d’urgence successifs. L’un d’entre eux a décidé en 2013 qu’il coûterait moins cher de pomper l’eau courante dans la rivière locale, plutôt que de la faire venir de Detroit par le réseau d’eau potable habituel. Il se moquait que les usines de General Motors à Flint aient durablement pollué la rivière. En quelques mois de consommation de cette eau, autour de 10 000 enfants ont donné des signes d’intoxication au plomb.

La part des ressources publiques affectée à des dépenses d’intérêt général a baissé partout, au niveau fédéral, comme local. Le simple entretien des infrastructures en pâtit énormément. Il est significatif qu’en 2007 un pont autoroutier enjambant le Mississippi entre les villes de Saint-Paul et de Minneapolis se soit effondré, tuant treize personnes et en blessant 145. Des inspections avaient bien classé ce pont dans la catégorie « structurellement défaillant » depuis les années 1990, mais rien n’avait été entrepris pour le réparer. À l’époque où il est tombé, 75 000 autres ponts étaient classés à risque dans tout le pays. Dans sa campagne de 2008, Obama avait bien promis que 478 milliards de dollars seraient affectés pour résoudre ce problème. Mais l’argent est passé dans le système financier et le Congrès a bloqué cette dépense.

Cette année, Trump a promis d’investir massivement pour remettre l’ensemble des infrastructures à niveau, promettant du même coup de créer des millions d’emplois. Du point de vue de la circulation des marchandises et de la bonne marche des affaires en général, c’est une nécessité. Les patrons du bâtiment et les promoteurs comme Trump savent d’ailleurs transformer ces investissements en bonnes affaires. Mais vu le degré de financiarisation de l’économie, qui pousse l’État à renoncer à ce type de dépenses en réservant ses moyens pour alimenter directement la bourgeoisie par le biais du système financier, il n’est pas dit qu’il emprunte cette voie-là.

Si les promesses électorales de Trump se transformaient en réelles intentions, il n’est pas certain que le Congrès autorise un éventuel plan de relance des investissements. Même avec une majorité républicaine au Sénat, un président républicain peut avoir du fil à retordre car le pouvoir du président est assez fortement contrebalancé par celui du Congrès et particulièrement du Sénat.

L’influence de la bourgeoisie s’exerce tout autant sur la Maison Blanche et les ministères que sur les sénateurs, sans oublier les juges des cours importantes et les hauts fonctionnaires.

Le système scolaire public à l’abandon

La tiers-mondisation du système scolaire public est un autre aspect de la régression de la société. La situation des écoles s’est nettement aggravée sous l’effet de l’endettement des municipalités et administrations scolaires. Des écoles licencient leur personnel, ferment, et rouvrent plus tard en tant qu’écoles privées. À Detroit, ces écoles privées scolarisent à présent près de la moitié des enfants, avec l’aide des fonds publics, bien que la moitié des subventions que l’État du Michigan accorde au district scolaire de Detroit part directement dans la poche des banques pour rembourser les emprunts.

Dans tout le pays, les districts concentrant les quartiers pauvres consacrent très peu d’argent aux établissements scolaires publics. Ils n’ont pas d’ordinateurs, de bibliothèque, de laboratoire... Les effectifs peuvent y atteindre 40 et même 50 élèves par classe. C’est là que les enseignants sont les moins formés, ont le moins d’expérience et sont donc les plus mal payés. C’est dire qu’on y sacrifie l’éducation des enfants de familles pauvres, souvent noires. Même dans la riche métropole de Los Angeles, second plus important district scolaire du pays, le budget scolaire a été réduit de 18 % au cours des deux dernières années.

En 2012, la suppression de nombreux emplois d’enseignants et de personnel périscolaire par le maire démocrate de Chicago, Rahm Emanuel, qui avait été précédemment le chef de cabinet d’Obama à la Maison Blanche, a fini par déclencher une grève des enseignants. Il avait allongé leur durée hebdomadaire de travail ; leur avait pris dix jours de congé ; et les augmentations de salaire promises avaient été remises en cause à la faveur de la crise... Les 29 000 enseignants de Chicago ont alors décidé de prendre l’offensive en faisant grève. Ce conflit était attendu, car le maire s’était arrangé à l’avance pour que l’État de l’Illinois se dote d’une loi spécifique aux enseignants de Chicago, exigeant qu’au moins 75 % des membres de leur syndicat se prononcent formellement pour la grève afin que celle-ci puisse être déclenchée. La détermination des enseignants a été telle en 2012 que 90 % ont voté la grève, et l’ont conduite jusqu’à ce que qu’on leur promette 16 % d’augmentation de salaire sur quatre ans.

Leur combat n’est pas fini. Rien qu’en 2016, ils ont été victimes de trois séries de licenciements. De plus, les autorités de Chicago veulent se défausser sur les salariés de l’éducation publique d’une bonne partie des cotisations retraite patronales. Ce qui amputerait le salaire des enseignants de 5 000 dollars par an. Récemment, ils ont à nouveau voté à 96 % pour autoriser leur syndicat à déclencher une grève. Cela signifie que les enseignants sont mécontents, mais pas que les dirigeants syndicaux sont prêts à déclencher à nouveau la lutte. En effet, quelques jours plus tard, la municipalité et le syndicat se sont entendus sur un accord, qui sauve certes le salaire des enseignants en poste mais amputera celui des futurs embauchés.

La réforme de l’assurance maladie : une cible pour les réactionnaires...

Il n’existe pas aux États-Unis d’assurance santé universelle. Les personnes âgées et certaines catégories comme les handicapés bénéficient d’un système spécifique de couverture maladie. 69 % des salariés sont couverts avec leur famille par un contrat souscrit par leur entreprise. Les autres peuvent souscrire une assurance individuelle, chère. Mais, jusqu’à récemment, les assurances pouvaient refuser d’assurer quelqu’un si elles considéraient qu’il est un individu à risque, ayant par exemple des antécédents médicaux.

En 2010, près de 50 millions de personnes n’étaient pas couvertes et 45 000 mourraient chaque année faute de pouvoir payer pour se soigner. Sans assurance, une hospitalisation, dont le coût se chiffre, même pour quelques jours, en milliers de dollars, est une catastrophe qui mène tout droit à l’endettement. C’est le facteur le plus important conduisant les gens à la faillite personnelle. Les soins dentaires restent hors de portée pour 180 millions de personnes, au point que des associations humanitaires de dentistes proposent parfois dans les régions pauvres consultations et soins gratuits le temps d’un week-end. À ces occasions, on peut voir se former d’immenses queues devant les gymnases où s’alignent des rangées de fauteuils où les dentistes soignent à la chaîne.

La situation sanitaire n’évolue pas dans le bon sens : la mortalité maternelle, celle des mères en couches, a même augmenté de 21 % entre 2005 et 2013 aux États-Unis. La mortalité infantile y est plus élevée qu’à Cuba.

Lors de son premier mandat, Obama s’attela à rédiger la loi sur les soins abordables, qui a été surnommée « Obamacare ». La hiérarchie catholique fit pression au maximum sur les élus du Congrès pour que la réforme ne soit pas votée, bien qu’Obama l’ait assurée que les frais d’avortement ne seraient pas remboursés dans ce cadre. Pour obtenir le soutien des réactionnaires, Obama a exclu du bénéfice de l’assurance maladie les travailleurs sans-papiers, c’est-à-dire plus de dix millions de personnes. Malgré cela et bien que les démocrates aient eu en 2010 la majorité au Congrès, Obama eut toutes les peines du monde à faire passer sa réforme.

Si elle suscita chez certains l’espoir que chacun serait assuré pour les risques de santé, inversement il y eut immédiatement une inquiétude, y compris dans les milieux populaires, sur les conséquences de cette réforme. Certains craignaient que le gouvernement ne rogne sur l’assurance-santé des personnes âgées pour financer la nouvelle assurance ; d’autres que les compagnies d’assurances n’en profitent pour augmenter les cotisations de ceux qui étaient déjà assurés.

La frange la plus réactionnaire des politiciens a bondi sur l’occasion pour faire du rejet de cette réforme son cheval de bataille. Elle a traduit l’inquiétude légitime en hostilité envers les « assistés », ces pauvres, souvent Noirs, qui profiteraient du système au détriment de la prétendue « classe moyenne » de l’Amérique profonde et laborieuse. Les étrangers sans-papiers ont aussi été une cible, au prétexte mensonger qu’on leur donnerait tout, et rien aux Américains dans le besoin.

À cette occasion, un courant de droite radicale s’est détaché un moment du Parti républicain et s’est regroupé derrière une étiquette : celle du Tea party. Ce nom fait allusion à un événement révolutionnaire de 1773, où une foule a jeté une cargaison de thé dans les eaux du port de Boston ; une marchandise qui symbolisait les taxes dont le pouvoir de la métropole britannique accablait ses treize colonies du continent américain. Deux ans plus tard, la guerre d’indépendance éclatait, menant à la naissance des États-Unis d’Amérique.

En fait, à l’opposé de cette référence révolutionnaire, le Tea party est un mouvement conservateur. Il a pris naissance en 2009 dans la dénonciation des impôts et l’opposition à Obama et à ses plans d’aide aux banques et de nationalisation partielle de General Motors. Le Tea party dénonçait une plus grande intervention de l’État dans l’économie, critique reprise un an plus tard contre la réforme de l’assurance-maladie. C’est ainsi qu’Obama, fils de Kenyan et dont certains, parmi eux déjà Donald Trump, semaient le doute sur le fait qu’il soit né aux États-Unis et donc qu’il puisse être président, s’est vu accusé tour à tour d’être un musulman, un nazi et même un socialiste dont le but caché était de détruire les valeurs fondamentales de l’Amérique ! Ce courant réactionnaire a depuis réintégré le Parti républicain et servi de point d’appui à l’ascension de Trump.

... et un piège pour assurés

Entrée en application en 2014, la loi pour les soins abordables oblige ceux qui ne sont pas déjà assurés, avec des exceptions, à souscrire une assurance-santé privée, sous peine d’amende. Elle offre de cette façon un élargissement de leur marché aux compagnies d’assurances qui avaient perdu des millions de clients ne pouvant plus s’assurer à la suite de la crise des subprimes. Une aide fédérale est d’ailleurs prévue pour que les gens puissent payer des cotisations élevées. En échange, les assureurs ne peuvent plus refuser d’assurer quelqu’un à cause de ses ennuis de santé. Par contre ils ont le droit de résilier des contrats souscrits avant la loi pour forcer les gens à en prendre un autre plus cher.

La loi a mis en place un marché où chaque année, en novembre et décembre, les compagnies d’assurances proposent pour l’année suivante des centaines d’offres. Les contrats les moins chers couvrent peu de frais médicaux. Mais même ceux du milieu de gamme sont une arnaque car il existe des franchises importantes. Ainsi une dame du Mississippi a expliqué récemment à la presse qu’elle paye 240 dollars par mois de cotisation, dont 110 sont pris en charge par une aide fédérale, mais son assureur lui impose une franchise de 3 000 dollars. Ce qui lui a fait dire qu’elle « ne peut pas se permettre de tomber malade après avoir payé pour son assurance médicale ».

Dans ces conditions, beaucoup de gens qui s’estiment en bonne santé, surtout parmi les jeunes, préfèrent ne pas s’assurer et payer l’amende prévue. Les compagnies d’assurances se plaignent ensuite de n’avoir comme assurés que des gens en mauvaise santé qui leur coûtent cher, et elles augmentent les cotisations.

En 2015, les cotisations des assurances du milieu de gamme ont augmenté en moyenne de 2 % ; en 2016, de 7 % ; et pour 2017, dont le marché est organisé en ce moment même, la hausse moyenne prévue est de 25 % de l’aveu même du gouvernement, à prestation identique. Dans certains États, les hausses sont plus accentuées : l’Arizona a autorisé une hausse de 51 %, le Tennessee de 62 % et le Minnesota jusqu’à 67 % !

Des gens qui ont souscrit une assurance une année ne peuvent parfois plus payer l’année suivante, voire interrompent leur contrat en cours d’année. C’est le cas de plus de deux millions de personnes qui sont sorties de l’assurance-santé entre janvier et juin de cette année. Certaines se réinscrivent peut-être en ce moment pour l’an prochain si elles ont mis de l’argent de côté. Il est donc assez difficile de dire précisément combien de personnes ont une couverture maladie dans le cadre de la réforme de l’assurance-santé. Entre 25 et 30 millions de personnes en restent à l’écart.

Les seules à avoir profité de la réforme d’Obama sont les compagnies d’assurances surtout grâce aux aides fédérales, en apparence allouées aux individus pour leur permettre de payer leurs cotisations, mais en réalité finissant dans la poche des assureurs.

Les cinq plus gros assureurs dans le domaine de la santé ont vu leurs actions grimper plus vite que la moyenne des autres entreprises depuis le vote de la réforme d’Obama. De 2009 à 2016, la valeur de l’action d’Aetna a été multipliée par six, celle d’Humana par dix !

Cette loi est impopulaire. Personne n’aime être forcé à devenir un client des compagnies d’assurances ; surtout quand les prestations ne sont pas à la hauteur des cotisations. Les 7,5 millions de gens qui ont dû payer une amende pour ne pas avoir souscrit, amende dont le montant augmente chaque année jusqu’à atteindre 700 dollars, ne disent certainement pas merci à Obama. Alors quand Hillary Clinton a prétendu que cette réforme « est un des plus grands succès non seulement de ce président, mais du Parti démocrate » depuis les années 1950, on comprend que Trump ait pu utiliser le rejet de cette loi à son profit pour obtenir l’oreille d’une partie des travailleurs.

La liberté selon Obama

Si Barack Obama garde encore une certaine popularité, et plus encore sa femme Michelle, on peut affirmer que beaucoup de travailleurs en ont été déçus. Aux élections de mi-mandat de 2010, deux ans seulement après l’accession d’Obama au pouvoir, le Parti démocrate a subi sa pire défaite depuis la Seconde Guerre mondiale. La Chambre des représentants est alors passée sous le contrôle des républicains. Les démocrates ont également perdu les élections intermédiaires du deuxième mandat d’Obama en 2014 : c’est alors que les républicains sont devenus majoritaires aussi au Sénat.

Cette année, Hillary Clinton a eu plus de voix que Trump, mais a perdu en nombre de grands électeurs. Toutefois, elle a recueilli de l’ordre de quatre millions de voix de moins qu’Obama en 2008, et cela alors que la population a augmenté de 20 millions entre-temps. C’est bien plus l’abstention des électeurs démocrates que la progression des républicains qui explique ce résultat.

Même quand il bénéficiait de la majorité au Congrès, Obama n’a pas fermé le camp de prisonniers de Guantanamo, situé sur l’île de Cuba. Il y reste encore quelques dizaines de supposés djihadistes que le gouvernement américain ne veut pas relâcher et dont il ne veut pas non plus organiser le procès car il ne possède pas de preuves que ce sont des terroristes. Ces gens-là sont enfermés sans jugement depuis quinze ans.

En médiatisant cette année son bras de fer avec Apple pour lui extorquer les codes permettant aux agences gouvernementales d’examiner le contenu, même crypté, de téléphones, Obama a montré que, sur le plan de la restriction des libertés individuelles, il se situait dans la lignée de Bush et du Patriot Act. Cette loi, pour laquelle Hillary Clinton avait voté en 2001, est toujours en vigueur. D’ailleurs, quand Edward Snowden a révélé au monde entier les détails de l’espionnage auquel l’État américain soumet la population du pays, l’administration Obama en a fait un paria.

La régularisation, ne serait-ce que des 750 000 jeunes Hispaniques sans-papiers entrés aux États-Unis encore enfants, n’est toujours pas à l’ordre du jour, barrant l’accès aux études à de nombreux jeunes. Leurs manifestations n’y ont rien fait. Obama a juste suspendu l’expulsion de ces jeunes. Par contre il n’a pas attendu les diatribes racistes de Trump envers les Mexicains sans-papiers accusés d’être « des voleurs, des drogués et des violeurs » pour expulser hors du territoire américain plus de 2,5 millions d’immigrés sans-papiers, surtout des Hispaniques, plus qu’aucun autre président auparavant. Il a ainsi ouvert la voie à la démagogie anti-immigrés de Trump.

Après avoir juré de renvoyer les plus de dix millions de clandestins, Trump parle maintenant d’en expulser deux à trois millions, en fait comme Obama. Il a dit vouloir barricader le pays derrière un mur. Comme si murs et grillages n’existaient pas depuis longtemps en de nombreux endroits de la frontière avec le Mexique. Mais la misère et les bandes armées qui y règnent, ainsi qu’en Amérique centrale, sont le fruit de la domination qu’y exerce l’impérialisme américain depuis plus d’un siècle. Et c’est ce que fuient les immigrés, qui prennent, pour entrer aux États-Unis, à peine moins de risques que ceux qui traversent la Méditerranée pour atteindre l’Europe.

Sous la présidence de Trump, ils se verront peut-être confinés encore plus qu’actuellement dans un statut de parias illégaux. Mais sa politique tiendra compte qu’aux États-Unis, de nombreux employeurs exploitent ces travailleurs, à commencer par lui-même sur ses chantiers.

La campagne de Sanders

Bernie Sanders a incarné pendant des mois une alternative électorale à Clinton, tout en restant dans le cadre du Parti démocrate. Il a agité les thèmes de la justice sociale et s’est paré de l’étiquette de « socialiste démocratique ». Un point de sa campagne a particulièrement fait mouche auprès des jeunes : la gratuité des études universitaires au moment où les deux tiers des diplômés rentrent dans la vie active avec une dette en moyenne de 26 000 dollars. En tout, 40 millions de personnes remboursent un prêt étudiant.

Sanders voulait incarner électoralement ce qu’avait été le mouvement de protestation Occupy Wall Street, qui avait fait l’actualité pendant plusieurs mois en 2011 en accusant l’avidité du 1 % le plus riche de la société d’avoir causé la crise pesant sur 99 % des gens. Ces occupations de places, ces manifestations affrontant parfois la répression ont focalisé l’attention d’une partie de la jeunesse. Mais la confusion politique y a régné. Ce mouvement, initié en partie par l’appareil des syndicats et du Parti démocrate, partait dans toutes les directions, mais surtout dans les voies classiques du réformisme.

Sanders a dénoncé la proximité de toujours d’Hillary Clinton avec le grand patronat. Il a rappelé que lorsque son mari était gouverneur de l’Arkansas, elle était membre du conseil d’administration d’une grande entreprise qui a son siège dans le même État : le géant de la distribution Walmart.

Mais Sanders lui-même a une longue carrière de parlementaire au cours de laquelle il a voté 98 fois sur 100 de la même façon que les dirigeants démocrates, représentant tout autant la bourgeoisie que Clinton. Il a voté aussi bien en faveur des interventions militaires que des lois criminalisant l’immigration illégale ou augmentant la durée des peines de prison. Cela n’a donc pas été une surprise quand Sanders s’est aligné derrière Clinton cet été, faisant croire à ses partisans qu’il avait réussi à gauchir, si ce n’est la campagne de Clinton, du moins la plate-forme du Parti démocrate.

De la même façon que les outrances réactionnaires de Trump ont pu faire passer aux yeux de certains Clinton pour une progressiste, c’est uniquement en comparaison avec Clinton qui représente tant la continuité avec Obama, que Sanders a pu être décrit par les commentateurs comme un recours à gauche.

De façon caractéristique, quand il a voulu s’adresser à l’électorat ouvrier, Sanders a accusé les délocalisations et les traités de libre-échange d’être responsables du chômage. Ce en quoi il diffère à peine de Clinton et pas du tout de Trump. Ces candidats de la bourgeoisie n’ont qu’une démagogie chauvine et protectionniste à offrir aux travailleurs. Ils peuvent le faire avec d’autant plus de facilité que les appareils syndicaux tiennent ce langage depuis bien longtemps. « Achetez américain », ont-ils donné comme solution aux travailleurs cherchant une issue face au patronat qui licenciait. Dans la propagande syndicale, les reculs imposés aux travailleurs de l’automobile étaient, dès les années 1980, de la faute des ouvriers japonais, qui fabriquaient les voitures importées, et plus tard de celle des ouvriers chinois et mexicains, mais jamais de celle des capitalistes dont ils se veulent les partenaires sociaux.

Cette année, l’UAW, le syndicat de l’automobile, a publié une déclaration soutenant Clinton parce qu’elle se serait engagée à « tripler le nombre d’inspecteurs chargés d’empêcher les manipulations monétaires » – sous-entendu de la Chine – « qui font du mal aux travailleurs américains » et à faire passer « des lois pour acheter américain ». Pas un mot sur le patronat dans cette déclaration axée sur le protectionnisme. Ni dans celle de la confédération syndicale AFL-CIO qui a aussi soutenu Clinton, et s’est fendue d’un énorme mensonge à destination des travailleurs en disant qu’elle avait prouvé qu’elle était « la championne du mouvement ouvrier ».

« Achetez américain », a repris Trump en rajoutant à propos du Mexique et de l’Asie : « Je vais ramener les emplois ici. Ils prennent nos emplois et notre richesse. Je vais ramener tout cet argent ici. » Oubliant de dire que lui-même en tant que patron fait produire les chemises qu’il vend sous la marque Trump au Bengladesh, au Honduras et au Vietnam, les cravates et les lunettes en Chine, et les autres vêtements en Inde, en Indonésie et au Mexique…

Un président noir à la tête d’un appareil d’État gangrené par le racisme

En 2008, l’élection du premier président noir des États-Unis avait soulevé l’espoir chez certains de tourner la page de l’oppression raciale qui a tant fait souffrir dans ce pays. On pouvait comprendre la stupéfaction et le bonheur des Noirs quand l’un des leurs a accédé à la fonction suprême. Ceux qui étaient suffisamment âgés pour avoir connu les luttes des années 1960 pour les droits civiques, et surtout la ségrégation d’État brutale qui prévalait avant, avaient peine à y croire. Que des dizaines de millions d’électeurs blancs aient fait confiance à un Noir les réjouissait.

Immédiatement, nombre de commentateurs en ont tiré comme conclusion que la société américaine entrait dans une ère « post-raciale ». Obama expliquait lui-même comment, issu d’un père noir et d’une mère blanche, il pouvait mener l’Amérique vers la compréhension mutuelle entre ses communautés et la lente et paisible guérison de son racisme historique, issu de deux siècles et demi d’esclavage et d’un siècle de ségrégation.

Mais le racisme n’est pas juste dû à une incompréhension entre communautés et à une peur de l’autre. Dans une société profondément marquée par les inégalités sociales, le racisme est la forme que prend l’oppression sociale. Il s’exerce toujours envers des groupes plus pauvres. Aux États-Unis, il a toujours eu comme ressort la crainte d’une partie des Blancs pauvres de tomber encore plus bas, de se retrouver dans une condition proche de celle des esclaves ou plus tard au niveau des habitants des ghettos noirs. C’est en transformant cette crainte en haine contre les plus misérables, les Noirs et les immigrés, que les classes riches ont pu conserver le pouvoir bien qu’elles soient très minoritaires et la société très inégalitaire.

On ne peut pas espérer en finir avec le racisme sans en finir avec les inégalités sociales. Obama ne s’est d’ailleurs fixé comme objectif ni l’un ni l’autre. En habile politicien, il a jugé en 2008 que sa couleur de peau lui amènerait le vote des Noirs sans qu’il ait besoin de s’adresser à eux particulièrement et encore moins de leur promettre quoi que ce soit. Comme l’a expliqué Mumia Abu-Jamal, un ancien des Panthères Noires en prison depuis 35 ans, Obama les « chapitrait sur la façon de s’occuper de leurs enfants, de les nourrir, de les éduquer. Il laissait entendre que les pauvres sont responsables de leur propre malheur. Il accréditait le stéréotype du Noir irresponsable qui fait des enfants, mais ne s’en occupe pas et va en faire d’autres ailleurs. En se désolidarisant des Noirs pauvres, en les stigmatisant même, Obama marquait sa différence et pouvait se concilier les bonnes grâces de la petite bourgeoisie, aux yeux de laquelle il apparaissait comme un “Noir pas comme les autres” ». Il céda ainsi à une insidieuse démagogie raciste pour glaner des voix de Blancs. »

Une fois à la tête de l’État, Obama n’a en rien modifié la politique de criminalisation des Noirs qui est une constante depuis le début des années 1970, sous prétexte de mener une guerre à la drogue. Il s’agissait de reprendre le contrôle des ghettos noirs en incitant la police à s’y comporter de façon à ce que leurs habitants comprennent bien qu’ils doivent se soumettre à cet ordre social injuste. Après les luttes des années 1960 et la formidable prise de conscience qui en résultait, la bourgeoisie voulait y mettre fin. Quelques hommes politiques noirs issus de la petite bourgeoisie pouvaient bien goûter au pouvoir, mais la grande masse des Noirs devait oublier ses traditions de lutte de façon à ne plus poser de problème politique intérieur à l’État. La police, épaulée par la justice, était chargée de régler le problème noir par la répression.

Les prisons se sont remplies au point qu’il y a aux États-Unis « plus de personnes derrière les barreaux que les 35 plus grands pays européens combinés » a avoué Obama lui-même, ajoutant que les Noirs « ont plus de probabilité d’être condamnés à des peines plus lourdes pour les mêmes crimes ». Aujourd’hui, un jeune Noir a plus de chances de se retrouver en prison qu’à la faculté et un homme noir sur trois passe en prison au cours de sa vie.

Dans la multiplication par sept de la population carcérale en trente ans, Bill Clinton porte une lourde responsabilité : il a généralisé les peines planchers en 1996 quand il était président ; mesure pour laquelle avait voté Bernie Sanders.

Les prisonniers représentent une abondante main-d’œuvre. Ils travaillent pour presque rien, avec des salaires souvent très inférieurs à un dollar de l’heure, les obligeant à travailler trois ou quatre jours pour acheter un savon. Dans plusieurs États, ils ne sont même pas payés. Ils ne se résignent pas tous et des appels à la grève générale des prisons circulent contre cet esclavage des temps modernes. Ces dernières semaines, plus de 24 000 travailleurs prisonniers y ont participé dans 29 prisons.

Le fléau du racisme s’aggrave

Même représenté à son sommet par un Noir, l’appareil d’État, et particulièrement l’appareil de répression, a sa propre histoire, sa propre évolution. Les 900 000 policiers américains ont certainement imposé bien plus leur façon de voir leurs rapports avec la population noire et leurs méthodes à Obama, que ce dernier n’a pu modérer leurs éléments les plus violemment racistes.

Le meurtre en 2012 par un vigile de Trayvon Martin, un adolescent noir rentrant chez lui, avait largement révolté. Quand son meurtrier a été relaxé un an plus tard, l’indignation fut encore plus large et donna naissance au mouvement Black Lives Matter – la vie des Noirs compte – qui se mobilise à chacune de ces injustices flagrantes. À partir de l’assassinat par un policier de Michael Brown à Ferguson, dans le Missouri, en 2014, des protestations et des manifestations importantes ont secoué les villes américaines.

Jour après jour, la liste des Noirs pris pour cible et tués par des policiers, le plus souvent blancs, s’allonge. En septembre dernier, après qu’un policier de Charlotte a tué Keith Lamont Scott, un homme noir qui était assis dans sa voiture et n’a simplement pas obéi assez vite aux ordres, le gouverneur de l’État de Caroline du Nord a vanté le « courage de la police ». Ulcéré par les protestations, il s’est plaint d’« anarchistes n’ayant aucune raison valable de manifester », pendant que le représentant (député) de la circonscription dénonçait le racisme, non pas de la police, mais des Noirs qui manifestaient car selon lui ils avaient la « haine des Blancs, car les Blancs réussissent dans la vie mieux qu’eux ».

Si une partie des policiers peut se laisser aller à une telle brutalité, c’est qu’ils sont en fait encouragés par leur hiérarchie qui cherche toujours à les couvrir en salissant les victimes, plutôt que d’arrêter les coupables ; par les procureurs qui les traînent rarement en justice ; et par les juges les condamnent encore moins.

Évidemment, depuis la Maison Blanche, Obama a offert sa compassion aux familles, a dit comprendre leur douleur et a déploré ce racisme meurtrier. Mais qu’a-t-il fait de plus à part entonner des cantiques aux côtés de religieux ? Ni lui ni Eric Holder, son ministre de la Justice pendant six ans, un Noir lui aussi, ni Loretta Lynch, noire également, qui lui a succédé, n’ont empêché ces meurtres racistes d’être perpétrés encore et encore et d’être le plus souvent couverts par les autorités. Il y a bien plus d’espoir d’y mettre un coup d’arrêt dans les mobilisations de rue que dans les discours de ces politiciens.

Au moment où, retransmis par toutes les télés, Trump faisait campagne en multipliant les clichés racistes, on imagine l’angoisse des familles noires pour les jeunes hommes de leur entourage qui risquent leur vie à chaque fois qu’ils croisent la police. On comprend la colère et la frustration de ceux que cette situation révolte, enrage. C’est ainsi qu’en juillet dernier, après que deux policiers blancs qui maintenaient à terre un homme noir l’ont tué à bout portant en Louisiane et que, dans le Minnesota, un automobiliste noir a été tué devant sa compagne et sa fille de quatre ans lors d’un contrôle de routine, c’est la police qui a été prise pour cible à son tour. En marge de manifestations de protestation d’abord à Dallas, au Texas, un Noir, ancien soldat en Afghanistan, a tué cinq policiers, puis à Baton Rouge, en Louisiane, un autre Noir, ancien soldat en Irak, en a tué deux autres. L’armée américaine leur avait appris à tuer efficacement.

À certains égards la situation peut sembler sans issue. Mais s’il est vrai qu’aux États-Unis, les quartiers où habitent les Noirs sont souvent séparés des quartiers blancs et que les écoles ont tendance à reproduire cette ségrégation chez les jeunes, il existe des endroits où tous se mélangent : ce sont les lieux de travail. Dans les usines, sur les chantiers, dans les bureaux, les hôpitaux, les travailleurs sont blancs, noirs, hispaniques, immigrés. Ils sont exploités en commun. Les bas salaires et les licenciements les touchent tous. Dans l’avenir, ce sera dans le combat commun de ces travailleurs contre leurs exploiteurs, que pourront se forger des liens de lutte, des liens de classe bien plus forts que cette séparation artificielle en communautés. Le tronçonnage de la classe ouvrière qu’impose la domination de la bourgeoisie sur la société laissera place à l’unité nécessaire pour remporter les combats.

Trump et les femmes

« Personne n’a plus de respect pour les femmes que moi ! » C’est ainsi que Trump a réagi aux accusations de harcèlement sexuel à son encontre. Pourtant dans une vidéo datant de 2005, Trump se vantait de pouvoir faire n’importe quoi avec les femmes grâce à sa célébrité. Il s’y déclarait compulsivement poussé à embrasser les jolies femmes « sans pouvoir attendre » et surtout sans qu’elles soient d’accord. Ainsi Miss Utah s’est plainte qu’il l’ait embrassée directement sur les lèvres en 1997 dans les coulisses du concours Miss Univers dont il était l’organisateur.

Une douzaine de femmes ont témoigné avoir été harcelées par Trump, voire agressées. Il a nié en bloc. Mais il ne peut tout simplement pas cacher bien longtemps qu’il les considère comme des objets sexuels. « Vous l’avez vue ? », a-t-il lancé à l’encontre d’une de ses accusatrices, sous-entendant qu’avec son physique, elle ne méritait même pas qu’il la harcèle. Il avait d’ailleurs lancé, au cours d’un débat, à la face de la seule dirigeante républicaine candidate aux primaires, en guise d’argument : « vous avez vu cette tête, qui voterait pour ça ? »

Sur le fond, Trump s’est rangé parmi les adversaires de la liberté des femmes. Il a déclaré que les femmes qui avortent « doivent être punies. L’avortement doit être interdit ».

On aurait pu alors croire qu’il offrait sur un plateau le vote féminin à Hillary Clinton. Ce n’est pas si simple car, face aux accusations de sexisme, Trump s’est défendu en déclarant que « Bill Clinton lui avait dit bien pire en jouant ensemble au golf », avant de le traiter de prédateur sexuel. Or il est connu que ses aventures extraconjugales ont mis en péril la carrière du mari d’Hillary Clinton à plusieurs reprises. Ainsi Trump a pu, avec une certaine vraisemblance, mettre en cause Hillary pour avoir protégé Bill en discréditant elle aussi les femmes qui l’avaient accusé dans le passé et en faisant pression sur elles pour qu’elles ne rendent pas public son comportement.

Pas plus que les huit ans de présidence d’un Obama n’ont amélioré la condition des Noirs, l’élection d’Hillary Clinton n’aurait résorbé le sexisme que subissent les femmes.

Les élections, une affaire entre les mains de la bourgeoisie

Oui, Donald Trump a joué au golf avec Bill Clinton et l’a invité avec Hillary à son troisième mariage en 2005. Il a financé plusieurs de leurs campagnes électorales.

Alors Trump a bien pu accuser Hillary Clinton d’être corrompue. C’est d’autant plus vrai qu’il est l’un de ses corrupteurs. Comment Trump aurait-il pu construire son empire immobilier sans connexions politiques entretenues à coups de millions de dollars ? Le milliardaire Trump et la politicienne Clinton sont les deux faces du monde politique de la bourgeoisie. Bien des électeurs le savent et l’hostilité à l’un de ces deux candidats a bien souvent été une raison de voter pour l’autre.

Ce n’est pas en se rendant au bureau de vote que les milliardaires influent sur le résultat des élections, c’est bien avant en finançant les candidats de leur choix, et parfois tous les candidats. Profitant de ce que le financement électoral avait été déplafonné en 2010, cette année, Clinton a récolté plus de 1,3 milliard de dollars et Trump presque 800 millions, dont 50 à 60 millions venant de sa propre fortune.

Cette pluie de dollars s’abat surtout sur la population des États indécis, qui est prise pour cible par les deux candidats et sur laquelle se sont déversées des annonces publicitaires télévisées incessantes. La campagne présidentielle n’est pas menée partout avec la même intensité car on vote État par État, chacun avec ses règles.

Au total, plus de trois milliards de dollars ont été engouffrés dans ces élections qui ne se limitent pas à la présidence. Cette année aux États-Unis, tous les représentants – l’équivalent des députés – et un tiers des sénateurs ont été élus en même temps, ainsi que les dirigeants des administrations de nombre d’États, de comtés et de villes. Il y avait aussi des référendums à portée locale.

Ainsi l’électeur de Los Angeles a eu à choisir aussi de voter oui ou non à une demi-douzaine de questions au niveau municipal, à deux au niveau du comté, à une au niveau du district scolaire et à dix-sept au niveau de l’État de Californie comme la hausse des impôts locaux pour les plus riches, adoptée ; l’obligation du port du préservatif pour les acteurs des films pornographiques, rejetée ; l’interdiction des sacs plastiques, adoptée ; la légalisation du cannabis, adoptée ; la limitation de la vente des armes les plus dangereuses, adoptée ; l’abolition de la peine de mort, rejetée ; au contraire l’accélération des procédures pour que les condamnés à mort soient exécutés au plus vite, dont on ne connaît pas encore le résultat, tous les bulletins n’étant pas dépouillés ; et l’augmentation de 2 dollars du paquet de cigarettes, proposition contre laquelle l’industrie du tabac a investi 72 millions de dollars et qui a tout de même été adoptée.

Trump, un milliardaire…

Dans cette campagne, la plupart des médias ont pris position contre Trump et il s’en est servi pour se poser en victime du système. Mais ils ne l’ont pas toujours combattu : Trump doit sa popularité autant à sa fortune qu’aux médias. Il a été le personnage central d’une émission de téléréalité, The Apprentice, où il jouait son rôle de patron faisant passer des entretiens d’embauche. Pendant quatorze ans, la grande chaîne NBC l’a ainsi fait connaître d’un très large public.

Trump a toujours mené ses affaires en mettant en avant son nom et sa marque. Il possède des immeubles et des casinos sur lesquels se juche son nom en lettres immenses. Au fil des ans et de ses faillites, il y a eu une vodka Trump, des steaks Trump, une compagnie aérienne Trump, un magazine Trump, une Trump University, des parcours de golf Trump, des lignes de vêtement Trump... le tout géré depuis la Trump tower à New York. Il a aussi vendu des livres aux titres alléchants comme : « Comment devenir riche ? », « Le chemin vers le sommet », « Pensez comme un champion », « 50 leçons pour la vie et les affaires », ou « Rendre sa grandeur à l’Amérique », ce dernier titre étant devenu son slogan de campagne.

S’il a été cette année candidat pour la première fois à la présidence, Trump connaissait déjà depuis longtemps toutes les ficelles du métier de politicien m’as-tu-vu.

… qui agite les idées protectionnistes

Trump a promis tout et n’importe quoi, comme le fait qu’il ramènerait l’emploi de l’étranger, rouvrirait les mines, remettrait en marche les aciéries, et cela « dès le premier jour » de sa présidence. Le protectionnisme constitue sa solution avec, si l’on en croit ses discours de campagne, une forte augmentation des droits de douane sur les produits importés du Mexique et de Chine.

Il n’est pas impossible que la bourgeoisie américaine se saisisse de l’arrivée de Trump à la Maison Blanche pour faire un pas de plus dans la direction du protectionnisme. Le marasme économique mondial et le ralentissement des échanges internationaux de ses dernières années incitent chaque bourgeoisie à défendre toujours plus son pré carré national et à pousser son État dans cette voie. Les États-Unis et l’Europe n’ont pas attendu l’élection de Trump pour renoncer presque ouvertement au Tafta, ce traité commercial de libre-échange laborieusement négocié mais qui ne satisfait ni la bourgeoisie américaine ni ses concurrentes européennes.

Si l’État américain s’engage encore plus dans la voie protectionniste, par exemple en taxant grandement les marchandises en provenance de Chine, il ne peut que déclencher un processus menant à une élévation générale des barrières douanières qui entravera l’accès au marché chinois de ses propres entreprises. Ce que ne peut pas envisager avec plaisir la bourgeoisie américaine, qui est certes la plus puissante de la planète, mais aussi la plus dépendante des marchés mondiaux qu’elle domine. Ford n’est pas prêt à renoncer à produire des voitures au Mexique, pas plus qu’Apple n’envisage de faire fabriquer ses iPhone aux États-Unis.

Quelle que soit la direction que l’impérialisme américain fera prendre à son État, les travailleurs n’ont rien à en attendre. Le protectionnisme ne créera pas d’emplois. En annonçant, le lendemain de l’élection de Trump, la suppression de 2 000 emplois en Ohio et au Michigan, General Motors vient de rappeler à chacun qui sont les véritables décideurs en matière économique, mais aussi qui est responsable du chômage.

Une alternance somme toute classique

Dans la campagne, Trump a repris une partie du langage pseudo-radical qui avait été mis en avant en 2011 par le mouvement d’Occupy Wall Street. Il a dénoncé les fonds spéculatifs en expliquant qu’après avoir plongé le pays dans la crise, « ils s’en sont sortis comme un meurtrier qui repartirait innocenté », parlant même d’alourdir leurs impôts.

Face à Hillary Clinton et à l’establishment qu’elle représente, il a pu passer pour un homme nouveau. Il y a d’ailleurs été aidé par ceux qui l’ont présenté comme un danger particulier. En semblant s’écarter du langage habituel des politiciens américains, en dénonçant le système politique de Washington et même le règne de la finance à Wall Street, Trump a tout d’abord redonné vigueur au Parti républicain. Ensuite sa candidature a donné l’illusion que l’élection présidentielle représentait un choix important. En fait tout cela n’était qu’une diversion aboutissant non pas à dynamiter le « système », mais à renouveler l’intérêt des électeurs dans l’alternance bien huilée, et stérile du point de vue des travailleurs, entre les deux partis de la bourgeoisie, démocrate et républicain.

L’arrivée à la présidence de Trump amène le remplacement de quelques têtes par d’autres, mais ne change rien à ce système bien établi, quelles que soient les diatribes qu’il a pu prononcer contre le « marais de Washington », censé être responsable de tous les maux. Un acteur comme Reagan ou un fainéant comme Georges W. Bush ont bien pu occuper le devant de la scène dans le bureau ovale sans perturber le fonctionnement de l’État. Un milliardaire égocentrique comme Trump ne fera pas autrement.

Dès le résultat de l’élection connu, Trump a tenu à rassurer ceux qui dans la bourgeoisie pouvaient être inquiets de son éventuelle imprévisibilité. Les premières nominations du président Trump amènent à la Maison Blanche des hommes habitués à la servir. Tout comme le démocrate Obama a pris en 2008 le relais du républicain Bush et continué sa politique en presque tout, le républicain Trump met à présent ses pas dans ceux d’Obama.

Un parti pour la classe ouvrière…

Le mécontentement ouvrier est réel et c’est dans ce contexte que quelques camarades, des communistes révolutionnaires, ont tenu à ce que les travailleurs puissent exprimer leur colère sans qu’elle soit détournée par les politiciens et les partis de la bourgeoisie, du moins à l’échelle modeste d’un seul État, celui du Michigan.

Ils s’étaient déjà présentés à des élections il y a deux ans, affirmant que les travailleurs avaient besoin de leur propre parti et qu’il leur faudrait se préparer à lutter pour ne pas payer la crise de l’économie dirigée par les capitalistes. Ils avaient pu s’y faire entendre.

Leur campagne avait touché des travailleurs et cette année, après avoir réuni 50 000 signatures d’électeurs pour pouvoir être reconnus comme un parti pouvant présenter des candidats aux élections dans le Michigan, c’est en tant que candidats d’un Working Class Party, un Parti de la classe ouvrière, qu’ils se sont présentés.

Ils ont obtenu 224 000 voix à l’échelle de cet État de près de 10 millions d’habitants, soit 2,6 %. C’est peu mais c’est presque quatorze fois plus qu’il ne leur en fallait pour avoir à nouveau le droit de présenter des candidats aux prochaines élections.

Et ce qui est remarquable, c’est que ce Working Class Party a eu des voix dans des localités où les électeurs n’ont découvert son existence que sur les bulletins de vote. C’est l’idée même d’un parti de la classe ouvrière qui a emporté leur vote. C’est dire si le besoin d’un tel parti est ressenti par bien des travailleurs, conscients qu’il leur faut défendre leur classe. Ce parti reste à construire, mais si tout est à faire, ces camarades ont montré que cela correspond à l’aspiration d’au moins une partie des travailleurs.

La classe ouvrière américaine, qui a mené de grandes luttes dans le passé, en livrera à nouveau contre les reculs que la bourgeoisie veut lui imposer et elle aura besoin d’un parti à elle, d’un parti communiste révolutionnaire, pour aller jusqu’au bout de ces combats.

... s’appuyant sur une tradition de luttes

Ce n’est pas la combativité qui a manqué à la classe ouvrière américaine au cours de son histoire. Dès que la bourgeoisie américaine a concentré, au 19e siècle, un prolétariat toujours plus important pour l’exploiter, des luttes massives et très déterminées ont éclaté.

En 1877, des dizaines de milliers de cheminots menèrent une grève générale à travers le pays. En mai 1886, 340 000 grévistes de tous les secteurs économiques, dont certains furent durement réprimés à Chicago, popularisèrent la revendication de la journée de huit heures au point que l’Internationale ouvrière fit du 1er mai un jour de lutte du prolétariat dans tous les pays.

Au tournant du 20e siècle, de nombreuses grèves très dures furent menées, malgré l’opposition violente des milices patronales et de l’armée : on peut citer celle des cheminots de la compagnie Pullman en 1894, celle des 25 000 ouvriers du textile de Lawrence en 1912, celle des 20 000 ouvriers du caoutchouc d’Akron en 1913 ou celle des 16 000 mineurs de fer du Minnesota en 1916, parmi beaucoup d’autres.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, en 1919, une puissante vague de contestation balaya les États-Unis : la grève de 350 000 sidérurgistes étant le point d’orgue d’une vague gréviste touchant jusqu’aux policiers de Boston.

Dans les années 1930, confrontés aux conséquences de la crise économique dévastatrice, les travailleurs se sont engouffrés par millions dans des vagues de grèves successives, souvent avec occupation d’usine. En 1937, General Motors, ce symbole du capitalisme américain, a mis un genou à terre sous la pression des dizaines de milliers d’ouvriers occupant ses usines de Flint pendant un mois et demi. En 1941, c’était au tour du patron de choc Ford de perdre le contrôle de son complexe industriel géant de River Rouge à côté de Detroit, l’obligeant à reconnaître le syndicat que les ouvriers avaient choisi. Même la Seconde Guerre mondiale n’a pas entièrement freiné ce long combat de classe, un demi-million de mineurs faisant grève en 1943.

Plus tard dans les années 1960, confrontés à un racisme insupportable, les Noirs se sont dressés et ont combattu avec beaucoup de détermination pour leur liberté. Ce combat n’avait pas un caractère de classe affirmé, mais ceux qui en ont constitué le fer de lance étaient la partie la plus opprimée de la population noire, une partie de la classe ouvrière, qui en est arrivée au point de prendre les armes dans le but de contrôler les quartiers noirs.

Au cours de chacune des phases de cette lutte de classe, les militants ouvriers que ces combats ont fait surgir et des intellectuels se sont posé le problème d’intervenir politiquement sur le terrain des idées socialistes révolutionnaires, des idées communistes. Des tentatives ont été faites pour construire un parti ouvrier sur ces bases.

On peut citer le révolutionnaire Eugene Debs, militant ouvrier et candidat socialiste à cinq élections présidentielles de 1900 à 1920, la dernière fois depuis sa cellule de prison. Quand on lui demandait pourquoi il se présentait aux élections puisqu’il n’avait aucune chance de devenir président, il répondait qu’il « préférait voter pour ce qu’il voulait et ne pas l’avoir, plutôt que voter pour ce qu’il ne voulait pas et l’avoir ».

Puis sous l’influence de la Révolution russe de 1917, un Parti communiste s’est créé aux États-Unis avec des figures comme John Reed. Au cours de la vague gréviste des années 1930, en opposition à l’évolution stalinienne du Parti communiste, les trotskystes du SWP tentèrent à leur tour de construire un parti ouvrier révolutionnaire.

Aucune de ces tentative n’est allée jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à conduire le prolétariat à renverser le pouvoir de la bourgeoisie. La question d’une direction communiste révolutionnaire reste posée aux États-Unis, comme ici en France.

Nous faisons cependant confiance à la classe ouvrière, là-bas comme ici, pour le faire surgir, avec la participation de ceux des jeunes intellectuels qui rejettent cette société d’exploitation et d’injustice et qui ont le courage et la capacité de rejoindre le combat de la classe ouvrière.

Le règne de la bourgeoisie américaine n’est pas éternel. Si forte soit-elle aujourd’hui, sa domination repose sur l’exploitation d’une classe ouvrière tellement plus nombreuse que le jour où le prolétariat américain se lancera à nouveau dans des luttes révolutionnaires, il n’ébranlera pas seulement l’Amérique, mais à coup sûr il ébranlera le monde.