Deux brochures sur le mouvement ouvrier de Corée du Sud 23/05/2026 2026 Cercle Léon Trotsky /medias/cltnumero/images/2026/05/184.jpg.484x700_q85_box-11%2C0%2C441%2C623_crop_detail.jpg 2026-05-23

Deux brochures sur le mouvement ouvrier de Corée du Sud

Ce texte rassemble deux brochures écrites par les militants du groupe sud-coréen Nodeongja Tujaeng (ce qui signifie « lutte ouvrière » en coréen). Elles portent sur des évènements marquants de la lutte de classe survenus en Corée du Sud lors des années 1980.

La première raconte l’insurrection de Gwangju, une ville du sud-ouest de la Corée, en mai 1980. Ce soulèvement s’est inscrit dans une mobilisation qui touchait tout le pays après la mort du dictateur Park Chung-hee, qui n’avait pas mis fin à la dictature. À Gwangju, après que la troupe ait tiré dans la foule lors d’une manifestation, la population s’arma et s’organisa en milices, tenant tête aux militaires, allant jusqu’à les repousser hors de la ville et constitua une « commune » éphémère qui resta dans toutes les mémoires des travailleurs du pays.

Une des choses les plus marquantes est peut-être que l’écrasement de cette commune ne mit pas fin à la contestation. Elle donna au contraire naissance à toute une génération de militants qui se radicalisèrent, se tournèrent vers le marxisme révolutionnaire et la classe ouvrière. Car l’industrialisation à marche forcée du pays depuis la fin de la guerre de Corée avait fait émerger une classe ouvrière jeune, surexploitée, mais nombreuse et combattive.

En 1987, à peine quelques années après la répression de Gwangju, une nouvelle explosion sociale ébranla la dictature militaire. C’est le sujet de la deuxième brochure. Le régime fut d’abord obligé d’annoncer des élections présidentielles au suffrage universel. Puis, une énorme vague de grèves ouvrières déferla sur le pays pendant trois mois. Même si l’on n’arriva pas à un mouvement unifié, toutes les entreprises ou presque connurent des mobilisations massives. Les travailleurs se battaient pour avoir le droit à la parole dans les usines, et notamment pour imposer la reconnaissance de syndicats démocratiques que des noyaux de militants avaient commencé à construire dans la clandestinité.

Jusque dans les années 1990, la classe ouvrière montra une combattivité importante. La dictature militaire dut accepter une certaine démocratisation. Face au parti issu de l’ancienne dictature militaire, d’autres partis purent se présenter aux élections, notamment le parti démocrate, qui tira politiquement l’essentiel des fruits de cette situation. Encore aujourd’hui, il continue à attirer une partie importante des votes ouvriers même si ses différents passages au gouvernement ont aussi discrédité ce parti bourgeois, tout autant lié aux classes dirigeantes que les partis de droite héritiers politiques de la dictature militaire. La bourgeoisie sud-coréenne est une bourgeoisie puissante, dont les capitaux se concentrent en particulier dans de gigantesques trusts comme Samsung ou Hyundai, les « chaebols », mis en place sous la dictature. Elle reste aussi un partenaire subordonné du gouvernement des États-Unis. Fait significatif, depuis la guerre de Corée (1950-1953), bien que la direction militaire « en temps de paix » ait été restituée par les États-Unis à la Corée du Sud en 1994, celle en temps de guerre reste entre les mains de l’armée américaine.

Les luttes puissantes de la classe ouvrière ont eu pour conséquence la création de nouveaux syndicats. Ceux-ci ont fini par créer en 1995 à l’échelle nationale une confédération qui, de fait, a été la première organisation nationale indépendante de la classe ouvrière, qui ne fut reconnue par le pouvoir qu’en 1999. Mais cette confédération syndicale, la KCTU (acronyme de l’anglais Korean Confederation of Trade Unions) s’est très rapidement intégrée aux institutions de l’État sud-coréen. Et pour bien des militants ouvriers combattifs aujourd’hui, cette confédération a perdu depuis de longues années tout radicalisme. Elle est devenue un appareil qui domine les travailleurs et joue bien souvent le rôle d’éteignoir de la contestation ouvrière.

Mais le passé des années 1970 et 1980, dont beaucoup de témoins sont encore là, n’a pas disparu des esprits. La preuve en est que lorsque, en décembre 2024, le président de droite, Yoon Seok-Yol, a voulu imposer un retour à la loi martiale, il s’est heurté à une mobilisation spontanée de centaines de milliers de travailleurs, de jeunes et de gens des couches populaires qui « ne voulaient pas revoir Gwangju ». Au sein même de la classe dirigeante, y compris au sein de l’armée, un courant important s’opposait à la loi martiale, jugeant sans doute que cette tentative de restauration d’un pouvoir autoritaire s’appuyait sur « une grave erreur d’appréciation» de la situation, comme l’a déclaré Antony Blinken, le dirigeant de la diplomatie américaine de l’époque. Et face aux mobilisations spontanées, le dictateur en herbe n’a eu d’autre choix que de lever immédiatement la loi martiale. Il a ensuite été destitué et il est toujours incarcéré à ce jour. Mais cela montre aussi que la démocratie bourgeoise qui est instaurée en Corée du Sud reste un vernis extrêmement fin, et que la classe dirigeante peut être facilement tentée, pour défendre ses intérêts fondamentaux, de revenir au régime de la dictature militaire qui a été le sien pendant des années.

Lutte ouvrière 30 juin 2026

L’insurrection de Gwangju, mai 1980

I. Introduction

Le 3 décembre 2024, le gouvernement de Yoon Suk-yeol a proclamé la loi martiale pour la première fois en 44 ans. Beaucoup ont alors repensé au massacre de Gwangju en 1980. Le fait que les héritiers de la dictature militaire aient de nouveau mobilisé l’armée pour braquer baïonnettes et fusils contre la population a montré que le massacre de Gwangju n’est pas un événement relégué dans un passé lointain, mais qu’il peut se reproduire aujourd’hui encore. Dès lors, la question de savoir qui perpétue la mémoire de Gwangju 1980, et comment, revêt une importance capitale.

Aujourd’hui, le 18 mai est reconnu comme journée de commémoration nationale, et la recherche de la vérité ainsi que le châtiment des responsables de la répression ont été partiellement accomplis. Mais le combat autour de la mémoire de Gwangju se poursuit. Des forces d’extrême droite persistent à affirmer que « le 18 mai à Gwangju fut une émeute fomentée par la Corée du Nord », cherchant ainsi à falsifier le souvenir de l’insurrection populaire. Pourquoi s’acharnent-ils à renverser la mémoire de Gwangju ? On le comprend en étudiant l’insurrection elle-même. Un sens de la justice qui refuse tout compromis avec l’injustice ; un courage qui ne recule pas devant la violence des armes ; un esprit de coopération et de solidarité face à l’adversité ; la capacité du peuple à créer lui-même un nouvel ordre et un nouveau pouvoir ! L’insurrection populaire de Gwangju a montré, de manière saisissante, le haut degré de combattivité et de moralité dont les travailleurs et le peuple sont capables — un degré qui permet de renverser le capitalisme.

De son côté, le Parti démocrate, qui prétend aujourd’hui avoir incarné la lutte contre la dictature, ne met en avant que « Gwangju la souffrante ». Il ne souligne que ceci : en 1980, la dictature militaire de Chun Doo-hwan a écrasé le peuple de Gwangju par les armes, et le 3 décembre 2024, le gouvernement de Yoon Suk-yeol a tenté de faire de même. Il occulte « Gwangju en lutte » et « Gwangju libérée ». Le Parti démocrate se contente au mieux de qualifier l’insurrection de mai 1980 de simple « mouvement de démocratisation ».

Car c’est ainsi qu’il peut se poser en unique « force démocratique » face à l’extrême droite et à la droite, remporter les élections et se faire reconnaître comme représentant politique par la classe capitaliste.

Gwangju n’est pas un simple événement du passé. Les bas salaires, les longues heures de travail, les cadences infernales, la précarité de l’emploi, le chômage, la répression antisyndicale — le quotidien des travailleurs qui en souffrent, c’est « le Gwangju d’aujourd’hui ». Se souvenir de Gwangju 1980, c’est donc nécessairement s’engager à lutter résolument contre tous les capitalistes et leurs laquais politiques qui fabriquent « le Gwangju d’aujourd’hui ». Le combat pour la mémoire de Gwangju ne se réduit donc pas à un affrontement avec l’extrême droite ou la droite : il fait partie intégrante d’une âpre lutte de classes contre tous les exploiteurs et tous les oppresseurs.

La classe capitaliste veut que les travailleurs croient que le système capitaliste actuel est le plus accompli, et qu’elle seule est capable de diriger la société. Pour elle, l’insurrection populaire de Gwangju est un souvenir redoutable. La classe dominante du capitalisme veut écraser la possibilité d’un monde nouveau et l’effacer de l’histoire. Elle craint que les travailleurs, censés obéir docilement aux ordres, ne se réveillent et ne se soulèvent en se souvenant de Gwangju.

Mais pour les travailleurs, classe dominée, l’insurrection populaire de Gwangju est une mémoire qu’il faut impérativement étudier et graver dans les cœurs. Puisse cette brochure permettre à beaucoup de comprendre le véritable visage de l’insurrection et d’en perpétuer l’esprit. C’est aussi la tâche que les combattants, qui ont risqué leur vie lors de l’insurrection et de la défense du bâtiment de la préfecture régionale, ont léguée à ceux qui vivent après eux. Nous devons nous souvenir du dernier message diffusé dans les rues avant l’assaut final de l’armée contre le bâtiment de la préfecture où se tenaient les derniers insurgés : « Citoyens et citoyennes, les troupes de la loi martiale arrivent. Nos frères bien-aimés, nos sœurs bien-aimées tombent sous leurs baïonnettes et leurs fusils. Levons-nous tous et battons-nous jusqu’au bout contre l’armée. Nous défendrons Gwangju. Citoyens et citoyennes, ne nous oubliez pas. Nous nous battrons jusqu’à la fin. Ne nous oubliez pas... »

II. Le contexte de l’insurrection populaire de Gwangju

Le soulèvement de Busan-Masan et l’assassinat de Park Chung-hee

Park Chung-hee, qui avait pris le pouvoir par un coup d’État militaire le 16 mai 1961, maintint sa dictature pendant dix-huit ans, jusqu’à son assassinat le 26 octobre 1979. Tout au long de cette période, il gouverna par la violence, brandissant « le développement de l’économie » et « l’anticommunisme » comme étendards idéologiques.

Derrière la croissance accélérée du capitalisme sud-coréen se cachaient une exploitation féroce fondée sur les bas salaires et les journées interminables, des inégalités criantes, la collusion entre politique et affaires, ainsi qu’une corruption généralisée. Mais plus cette gouvernance autoritaire au service des capitalistes se prolongeait, plus la colère des travailleurs et du peuple montait inexorablement.

Tout au long des années 1970, des manifestations étudiantes et des mouvements d’opposition pour la démocratie se poursuivaient, ainsi que des luttes ouvrières pour les augmentations de salaire, la réduction du temps de travail et l’expulsion des syndicats jaunes.

Au second semestre 1979, alors que la tension sociale engendrée par la dictature militaire atteignait un point de rupture, des événements majeurs se succédèrent. Le 9 août 1979, quelque 200 ouvrières de YH Trading, entreprise de perruques destinées à l’exportation, occupèrent le siège du Parti de la nouvelle démocratie (parti d’opposition) pour protester contre la fermeture de l’usine. À l’aube du 11 août, la police déploya un millier d’agents pour les déloger de force, et au cours de l’opération, la syndicaliste Kim Gyeong-suk mourut en tombant d’une fenêtre. L’importance de l’affaire YH tient à ce que la lutte de ces ouvrières devint l’étincelle annonçant l’effondrement de la dictature militaire.

Deux mois plus tard, le 16 octobre, éclata le soulèvement de Buma (contraction de Busan et Masan). Parti de Busan et étendu à Masan et Changwon, ce soulèvement se distinguait des manifestations étudiantes antigouvernementales précédentes : étudiants, ouvriers et couches populaires urbaines y participèrent massivement. L’intensité de la résistance fut très élevée, avec des attaques contre plusieurs bâtiments publics et postes de police. Park Chung-hee finit par proclamer la loi martiale à Busan et l’état de siège à Masan-Changwon, et envoya les troupes aéroportées pour écraser le soulèvement par la force. Cela démontrait que le régime dictatorial ne pouvait plus tenir un seul instant sans recourir aux armes.

La crise du régime provoquée par le soulèvement de Busan-Masan divisa les dirigeants sur la manière d’y répondre. Kim Jae-gyu, directeur du Service central de renseignement (KCIA), estimait qu’une politique d’apaisement était nécessaire, tandis que Park Chung-hee prônait une réponse dure. C’est ainsi que le 26 octobre, Kim Jae-gyu abattit Park Chung-hee d’un coup de revolver (l’incident du 26 octobre).

Le premier coup d’État de Chun Doo-hwan (12 décembre 1979), le Printemps de Séoul et le second coup d’État (17 mai 1980)

Le soulèvement de Busan-Masan avait conduit à la mort de Park Chung-hee, mais le peuple n’avait pas renversé son régime par la lutte directe. Le régime de Park, même privé de Park, restait intact. Il en résulta qu’aucune des deux forces

— les partisans de la démocratisation et les vestiges du régime Park — ne disposait d’une puissance décisive pour maîtriser immédiatement la situation. Profitant de cette confusion, un groupe d’officiers autour de Chun Doo-hwan et Roh Tae-woo s’empara du commandement militaire par le coup d’État du 12 décembre (premier coup d’État), puis entreprit de s’emparer du pouvoir d’État.

Entre la mort de Park Chung-hee et l’extension de la loi martiale à l’ensemble du pays par la nouvelle junte le 17 mai 1980, l’aspiration populaire à la démocratie ne cessait de grandir à travers le pays (c’est cet élan de mobilisation qui fut nommé le Printemps de Séoul). Dans les universités, les professeurs et étudiants expulsés ou exclus sous la dictature de Park revinrent sur les campus. Un mouvement se forma pour exiger le rétablissement de l’autonomie universitaire — renaissance des associations étudiantes, suppression de l’instruction militaire obligatoire pour les étudiants, fin de la surveillance par les services de renseignement — et les organes d’autogestion étudiante furent rétablis. À partir d’avril, le « mouvement pour la démocratisation des campus » se déploya activement dans les universités de tout le pays.

Les revendications ouvrières jaillirent elles aussi comme un torrent : les conflits du travail se multiplièrent à travers tout le pays jusqu’au début mai. Le 21 avril, à la mine de Dongwon Tanjwa dans le bourg de Sabuk, province du Gangwon, 3 500 mineurs repoussèrent les forces de police venues les réprimer et occupèrent le bourg pendant quatre jours — c’est le soulèvement ouvrier de Sabuk. Après ce soulèvement, des luttes ouvrières éclatèrent en chaîne dans tout le pays : le seul 25 avril, 3 000 ouvriers de huit usines entrèrent en grève. Au 29 avril, on comptait 719 conflits du travail dans tout le pays.

De son côté, la nouvelle junte militaire menait déjà depuis février des entraînements anti-émeutes et des opérations de manipulation des médias, dans le but d’affaiblir au maximum la ferveur démocratique venue d’en bas avant de la briser au moment décisif. Ainsi, le conflit irréductible entre la population aspirant à la démocratie et la nouvelle junte déterminée à perpétuer la dictature s’intensifiait jour après jour. Le 15 mai, environ 100 000 personnes participèrent au rassemblement et aux manifestations de rue à la gare de Séoul. Mais les dirigeants étudiants décidèrent de dissoudre le rassemblement et de regagner les campus, arguant qu’il ne fallait pas donner à l’armée un prétexte d’intervention (le « repli de la gare de Séoul »). Chun Doo-hwan étendit alors la loi martiale à tout le pays à compter du 18 mai à minuit (second coup d’État). Simultanément, la nouvelle junte déploya les troupes dans 92 universités, bloqua l’Assemblée nationale, emprisonna des personnalités politiques de l’opposition et arrêta ou plaça en détention les militants pour la démocratie.

Ainsi, le conflit entre les deux forces aurait pu se conclure par la victoire de la nouvelle junte sans résistance notable. Mais à un moment que personne n’avait pu prévoir, cette résistance éclata à Gwangju.

Le soulèvement de mai à Gwangju fut donc un événement historique survenu au point culminant des luttes que d’innombrables étudiants, ouvriers et citoyens avaient menées dans tout le pays tout au long des années 1970, au prix de leur sang, contre la dictature militaire.

III. Le déroulement de l’insurrection de Gwangju

1. Du 18 au 22 mai
18 mai — Premier jour : le déclenchement de l’insurrection

Alors que les manifestations avaient cessé dans les autres régions après le 16 mai, elles se poursuivaient à Gwangju. Le 16, une « marche aux flambeaux » contre la nouvelle junte se déroula en centre-ville. Les étudiants, estimant avoir suffisamment exprimé leurs revendications lors du rassemblement du 16, convinrent de se retrouver devant le portail de l’université nationale du Jeolla du Sud (Chonnam) en cas de fermeture administrative des campus, puis se dispersèrent. Lorsque la loi martiale fut étendue à tout le pays à minuit le 18 mai, les étudiants tinrent leur promesse.

C’est ainsi que le matin du 18 mai, devant le portail de l’université Chonnam, l’insurrection populaire de Gwangju commença. Les troupes de la loi martiale, qui occupaient le campus, bloquaient l’accès des étudiants. Ceux qui venaient pour leurs cours protestèrent. Les soldats diffusèrent un avertissement ordonnant de rentrer immédiatement chez soi sous peine de dispersion forcée, puis s’en prirent violemment aux étudiants protestataires. Ils les poursuivirent à coups de matraques, frappant et brutalisant ceux qui tentaient de fuir. Lorsque la population protesta à son tour, elle fut, elle aussi, frappée. Les étudiants se dirigèrent vers le centre-ville pour faire connaître les exactions de l’armée. L’après-midi, le nombre de personnes indignées et protestataires ne cessait de croître. Les soldats ne faisaient aucune distinction entre manifestants et passants : ils frappaient et arrêtaient tous les jeunes qu’ils croisaient. Ils arrêtaient tous les bus, fouillaient l’intérieur et en extirpaient sans raison quiconque ressemblait à un étudiant. Le peuple, scandant « Levez la loi martiale ! », « Annulez la fermeture des universités ! », « Chun Doo-hwan, démission ! », convergea vers la place devant la préfecture provinciale du Jeolla du Sud. À la tombée de la nuit, les troupes imposèrent un couvre-feu à partir de 21 heures et disposèrent des soldats en 36 points stratégiques pour surveiller les mouvements de la population. La nouvelle junte entendait réprimer brutalement dès le début pour donner l’exemple et intimider les manifestants.

19 mai — Deuxième jour : passage à l’offensive

Le 19 mai, les exactions des troupes étaient désormais largement connues. Dès 10 heures du matin, une foule compacte de quelque 3 000 personnes envahit l’avenue Geumnam. Contrairement à la veille, ce n’étaient plus seulement des étudiants : l’ensemble de la population se joignait au mouvement. Les soldats, par groupes de trois ou quatre, ratissaient méthodiquement les bâtiments alentour. Ils déshabillaient les personnes arrêtées en public, les soumettaient à des exercices dégradants et les rouaient de coups. Ceux qui résistaient étaient frappés à la matraque et lardés de coups de baïonnette. Devant l’afflux de blessés, les chauffeurs de taxi se portèrent volontaires pour les transporter à l’hôpital, mais les soldats les tirèrent de leurs véhicules pour les tabasser à leur tour.

À partir de ce jour, la lutte connut un bond qualitatif. D’une résistance dispersée et passive, elle se transforma en résistance offensive et organisée. La brutalité des parachutistes avait transformé la peur en une rage brûlante et un puissant sentiment de solidarité. Pour se défendre face aux baïonnettes et aux matraques, le peuple commença à s’armer de bâtons, de barres de fer, de pierres et de cocktails Molotov. Après les universités, des manifestations éclatèrent dans les lycées, dont les élèves se joignirent aux cortèges.

Lorsque la foule encercla un véhicule blindé des troupes près du poste de police de Gyerim, les soldats ouvrirent le feu. La nouvelle de ces tirs déclencha une vague de colère et le peuple s’engagea dans un combat généralisé.

20 mai — Troisième jour : affrontements acharnés

Le 20 mai, les collèges et les lycées furent à leur tour fermés. À la gare routière (actuel emplacement du grand magasin Lotte de Gwangju), le corps d’une personne tuée par les soldats fut découvert. Devant le Centre catholique de l’avenue Geumnam, les troupes déshabillèrent et frappèrent une trentaine de personnes arrêtées, ne leur laissant que leurs sous-vêtements. Au carrefour de Seobang, les soldats utilisèrent un lance-flamme contre la foule.

Mais ces atrocités eurent l’effet inverse qu’escompté : l’après-midi, la foule rassemblée sur l’avenue Geumnam atteignit 100 000 personnes. L’entrée en lutte des travailleurs des transports fut décisive. Au stade Mudeung, quelque 200 taxis se rassemblèrent et se dirigèrent en cortège vers la préfecture provinciale. Les chauffeurs de taxi, qui sillonnaient la ville, avaient pu constater plus que quiconque les exactions des parachutistes, et avaient eux-mêmes subi coups de matraque et coups de baïonnette en transportant les blessés. En partageant ces expériences, ils se coordonnèrent et passèrent à l’action collective. Des bus et d’autres véhicules lourds se joignirent au mouvement. La manifestation motorisée de la nuit du 20 mai, dans le contexte des affrontements avec les troupes, insuffla une énergie considérable au peuple.

Par ailleurs, la population était furieuse que les chaînes de télévision n’en disent pas un seul mot alors que tant de gens étaient blessés et tués. Les manifestants mirent le feu au bâtiment MBC, une chaîne de télévision. À l’aube du 21 mai, celui d’une autre chaîne, la KBS, fut également incendié. C’était la mesure de la colère du peuple contre des médias serviles devant le pouvoir.

21 mai — Quatrième jour : victoire de la lutte armée et extension de l’insurrection

Après les premiers tirs des troupes le 19 mai, de nouvelles rafales furent tirées devant la gare de Gwangju dans la nuit du 20 mai, faisant de nombreuses victimes. C’est le 21 mai à 13 heures que les tirs devinrent systématiques et planifiés. Le 21 était un jour férié (anniversaire de la naissance de Bouddha). Dès le matin, des centaines de milliers de personnes, indignées par les atrocités de l’armée, convergèrent vers la préfecture. 300 000 personnes marchèrent sur la préfecture en exigeant le retrait des troupes. Acculée, l’armée ouvrit le feu de façon indiscriminée sur la foule désarmée lorsque l’hymne national retentit à 13 heures par les haut-parleurs de la préfecture.

L’avenue Geumnam devint un bain de sang. Les soldats tiraient à vue sur ceux qui se précipitaient pour secourir les étudiants blessés. Lorsque d’autres encore se jetaient en avant pour aider des blessés qui criaient à l’aide, ils tombaient eux aussi sous les balles. En un instant, une vingtaine de personnes innocentes furent tuées sous les yeux de dizaines de milliers de témoins.

Après cette fusillade collective, le peuple ressentit plus intensément encore la nécessité de s’armer pour se protéger. Il investit l’usine Asia Motors (aujourd’hui Kia Motors), seule usine automobile de Gwangju, et en ramena quatre véhicules blindés ainsi que des dizaines de camions et bus militaires. De grandes quantités d’armes furent également saisies dans les dépôts de la réserve militaire des usines Jeonnam Textile et Honam Electric. Une milice populaire (simin’gun) se forma, et une direction de combat spontanée émergea au sein du peuple.

Dès la matinée du 21, des colonnes motorisées partirent vers les villes de la province du Jeolla du Sud — Naju, Hwasun, Damyang, Yeongam — pour y porter la nouvelle de l’insurrection. Lorsque les parachutistes ouvrirent le feu devant la préfecture à 13 heures, des groupes repartirent vers Naju et Hwasun pour y saisir des armes dans les commissariats et les dépôts de réserve : quelque 600 carabines, 200 fusils M et 50 000 cartouches. À Hwasun en particulier, grâce à l’aide des mineurs, un camion de huit tonnes de dynamite fut récupéré. Dans chaque ville où les manifestants se rendirent, des rassemblements de dénonciation du massacre de Gwangju réunirent de plusieurs centaines à plusieurs milliers de personnes. À Mokpo (ville portuaire, plus au sud du pays) notamment, l’insurrection dura du 21 au 27 mai : le Comité de lutte des citoyens de Mokpo organisa quatre rassemblements populaires réunissant jusqu’à 20 000 personnes.

À Gwangju, la milice populaire, composée en grande majorité d’ouvriers, se déploya dans les bâtiments stratégiques autour de la préfecture. Vers 17 heures, des étudiants installèrent deux mitrailleuses lourdes M sur le toit de l’hôpital universitaire de Chonnam. Des réservistes disposant d’une formation militaire rejoignirent massivement la milice, rendant possible un combat structuré. Sous la pression de la milice populaire, les troupes de la dictature finirent par se retirer de la préfecture.

Au quatrième jour de cette insurrection sanglante, le peuple avait repoussé l’armée et remporté la victoire. En constatant la fuite des parachutistes, tous versèrent des larmes de joie.

Mais la victoire finale contre le pouvoir dictatorial n’était pas encore acquise. Le retrait des troupes correspondait à un changement de stratégie : elles passaient de l’assaut frontal au siège, isolant et bouclant Gwangju du monde extérieur. Gwangju allait désormais résister seule, coupée du reste du pays.

22 mai — Cinquième jour : la population s’organise

Le 22 mai dès l’aube, une foule nombreuse se rassembla sur la place de la préfecture et sur l’avenue Geumnam. Le peuple entreprit de déblayer les rues dévastées par les combats de la veille. Les transports et les communications étaient totalement coupés, les produits de première nécessité manquaient, mais la population résolut les problèmes avec ingéniosité. On empêcha l’accaparement : les marchands de riz ne vendaient pas plus de deux mesures à la fois, les buralistes limitaient la vente à un paquet de cigarettes par personne. Un système de transport fut organisé, avec des véhicules numérotés suivant des itinéraires définis. Des barricades furent dressées à chaque voie d’accès à la ville en prévision d’une contre-attaque.

L’apparition du Comité de règlement et la lutte contre la remise des armes

La milice populaire s’organisait face aux troupes gouvernementales, mais elle ne disposait pas encore d’une orientation claire pour l’insurrection. Les militants issus de l’école du soir Deulbul (Feu de prairie) publiaient le Bulletin des combattants (Tusahoebo), mais il n’existait pas encore de direction capable de souder politiquement et organisationnellement la milice et la population.

C’est dans cette vacance du pouvoir que s’engouffra le Comité de règlement du 18 mai. Le matin du 22 mai, le vice-gouverneur Jeong Si-chae, venu à la préfecture, rassembla autour de lui des notables locaux et des personnalités de l’opposition pour former ce comité. Ses membres — professeurs, avocats, politiciens de l’opposition, ecclésiastiques, religieux, étudiants ralliés — appartenaient pour la plupart à la petite bourgeoisie aisée, vivant mieux que le peuple urbain et éloignée de la ligne de front. Leur approche, centrée sur la négociation avec la nouvelle junte au pouvoir, ne pouvait recueillir le soutien du peuple en lutte. Ils élaborèrent sept revendications à présenter au gouvernement et entamèrent des négociations avec le commandement de la loi martiale. Mais quand Jang Hyu-dong (politicien et homme d’affaires) déclara qu’il fallait « récupérer et remettre les armes et confier le maintien de l’ordre aux autorités martiales », la foule éclata de colère et le conspua

: « Non aux négociations humiliantes ! », « Levez la loi martiale ! », « Châtiez Chun Doo-hwan ! »

Le débat sur la remise des armes constituait la ligne de fracture essentielle au sein des forces de l’insurrection. Kim Chang-gil, président du Comité étudiant de règlement, soutenait qu’il fallait « remettre les armes au plus vite », tandis que le vice-président Kim Jong-bae s’y opposait : « Remettre les armes alors que nos revendications n’ont pas été satisfaites, ce serait vendre le sang des citoyens. »

Park Nam-seon, responsable militaire de la milice populaire (conducteur d’engin d’extraction de graviers), lança une chaise en hurlant : « Si vous continuez à exiger la remise des armes, je fais sauter la préfecture et je me fais sauter avec ! »

Ainsi, le Comité de règlement ne remplit jamais le rôle de direction du peuple durant l’insurrection. Pire, dans ces journées où chaque heure comptait pour faire avancer la lutte historique de Gwangju, il prôna la reddition inconditionnelle et la remise des armes, menant l’insurrection vers une défaite humiliante. Lorsque les rassemblements populaires attisaient la combativité des masses, ses membres allèrent jusqu’à couper les câbles des haut-parleurs et dégonfler les pneus des véhicules pour saboter la lutte.

Pendant ce temps, l’armée faisait mine d’accepter presque toutes les demandes du peuple — libération des détenus, engagement à ne pas exercer de représailles — mais ce n’étaient que des manœuvres de la junte. Au moment même où le Comité de règlement appelait à remettre les armes, les troupes perpétraient de terribles massacres de civils le long des routes nationales menant à la province du Jeolla du Sud. Un agent infiltré dans le comité étudiant au sein de la préfecture servait d’intermédiaire, et l’armée parvint à désamorcer la dynamite entreposée dans le sous-sol de la préfecture, dernier bastion de la milice populaire.

2. Du 23 au 26 mai : Gwangju libérée

Le 23 mai, le peuple de Gwangju assura lui-même le maintien de l’ordre et le nettoyage de la ville. L’autorité policière avait disparu, mais la force de la communauté autogérée faisait que pas un seul vol ni un seul cambriolage ne fut commis dans Gwangju. Des milliers d’armes circulaient, mais il n’y eut aucun tir accidentel. Nulle part on ne vendait ni ne buvait d’alcool, et on ne croisait pas un seul homme ivre.

Les vivres et les médicaments manquaient, mais chacun donnait généreusement ce qu’il possédait. Les mères installèrent des marmites dans les rues pour cuisiner du riz ; les commerçants des marchés préparèrent des boulettes de riz pour nourrir les miliciens. Ceux qui n’avaient rien à offrir donnèrent leur sang. Quand la nouvelle se répandit que les hôpitaux manquaient de sang pour soigner les blessés, la population afflua pour donner le sien. La file d’attente faisait le tour complet de l’enceinte de l’hôpital universitaire de Chonnam.

Gwangju libérée des troupes montrait qu’en l’absence des organes administratifs du pouvoir établi, le peuple était capable de gérer une ville par l’autogestion. La haute moralité d’un peuple soudé par la lutte se manifesta de manière éclatante.

C’était l’image d’un pouvoir libéré — une Commune — rarement vue dans l’histoire mondiale.

La milice populaire — la classe ouvrière au cœur de l’insurrection

Le 21 mai à 16 heures, au parc de Gwangju, les premiers 120 miliciens furent organisés en unités. Ils étaient pour la plupart des ouvriers d’industrie, des menuisiers, des ouvriers du bâtiment, des cireurs de chaussures, des serveurs, des vendeurs ambulants. Au carrefour de Yudong, une autre unité de milice fut formée sous le commandement de Park Nam-seon, là encore composée d’ouvriers. Véhicules blindés en tête, ils avancèrent le long de l’avenue Geumnam vers la préfecture, sous les ovations enthousiastes du peuple. Park Nam-seon, véritable commandant en chef de la milice. Yun Seok-ru, chef du groupe mobile de frappe, était artisan nacrier. Jeong Hwa-seong, chef de la sécurité, était employé de restauration. Le groupe mobile de frappe était organisé en 13 sections de cinq à six combattants, chacune dotée d’un chef, de quatre à cinq combattants, d’un camion militaire, d’un émetteur radio et, comme armement individuel, d’une carabine avec un chargeur de 15 cartouches.

La milice populaire était constituée en grande majorité d’ouvriers. Parmi les personnes arrêtées et identifiées comme membres du groupe mobile de frappe après l’insurrection, les ouvriers représentaient 76,7 % des effectifs. La classe la plus dévouée à la lutte armée de Gwangju était bien la classe ouvrière. Ces ouvriers, méprisés sous les surnoms de « boulons » et « écrous » (gongdori, gongsuni), mal payés et humiliés, furent ceux qui, témoins de la barbarie des parachutistes, se jetèrent dans l’insurrection avec la plus haute détermination et la plus brûlante indignation. La haine accumulée contre un système social inégalitaire explosa en rage contre la sauvagerie des parachutistes massacrant le peuple de Gwangju.

Ils se portèrent volontaires pour les missions les plus périlleuses — la surveillance des accès à la ville et les groupes mobiles de frappe — et payèrent le tribut le plus lourd. Ils ne faisaient pas confiance aux étudiants qu’ils jugeaient trop prudents, et s’indignaient contre le Comité de règlement qui exigeait la remise des armes. Ceux qui refusèrent de rendre les armes étaient pour la plupart des miliciens issus des couches populaires.

Les rassemblements populaires

À partir du 23 mai, des « Rassemblements généraux citoyens pour la défense de la démocratie » se tinrent chaque jour. Ces rassemblements étaient l’espace où la combativité populaire se concentrait, où chacun pouvait librement exprimer son opinion et communiquer avec les autres. C’était un processus de formation de l’opinion publique sous une forme de démocratie directe. C’est aussi de là que venait la force de résister au Comité de règlement et à ses appels à la remise des armes.

Des banderoles proclamaient : « Châtiez l’assassin Chun Doo-hwan ! », « Levez la loi martiale ! », « Libérez Kim Dae-jung ! », « Garantissez les trois droits syndicaux fondamentaux ! », « Les vestiges du régime Yushin, dehors ! »

Le 23 mai à 15 heures, la foule atteignit 150 000 personnes. Quand Kim Tae-jong (étudiant de quatrième année à l’université Chonnam), qui animait le rassemblement, déclara : « La démocratie dans ce pays ne se reçoit pas en cadeau — elle se conquiert dans le sang et par la lutte ! », la foule répondit par une ovation et des applaudissements qui firent trembler la place, manifestant ainsi sa détermination à se battre.

Ensuite, chaque jour jusqu’au 26 mai, des dizaines de milliers de personnes tinrent cinq rassemblements successifs sur la place de la préfecture, foyer de l’insurrection.

La naissance d’une nouvelle direction de l’insurrection

Personne n’avait prévu qu’une telle résistance éclaterait à Gwangju après l’extension de la loi martiale du 17 mai. Début mai, les militants de Gwangju estimaient que les forces du mouvement populaire ne suffisaient pas pour contrer un coup d’État et avaient jugé préférable de se mettre à l’abri si la situation se dégradait. Yun Sang-won — intellectuel passé à l’action ouvrière, enseignant à l’école du soir Deulbul et désigné comme membre du comité central de la Fédération nationale des travailleurs démocratiques (Jeonminnoryeon), fondée le 30 avril 1980 à Incheon, pour représenter la région Gwangju-Jeolla du Sud — partageait cette analyse et était retourné, le cœur lourd, à l’école Deulbul.

Quand les arrestations préventives commencèrent dans la nuit du 17 mai, la plupart des principaux militants quittèrent Gwangju. Mais les événements qui se déroulèrent dans les rues de Gwangju à partir du 18 mai dépassèrent toutes les prévisions. La brutalité de la répression parachutiste déclencha une explosion de colère populaire qui se transforma en insurrection. Yun Sang-won, parti en ville pour évaluer la réaction des étudiants et du peuple, fut témoin de la violence sans merci des parachutistes et de la résistance du peuple. Jugeant que l’étincelle de la lutte prenait, il décida, avec les membres de l’école Deulbul restés à Gwangju, de se joindre à l’insurrection.

Ainsi, au début de l’insurrection, la plupart des dirigeants étudiants qui avaient conduit les manifestations pour la démocratie à Gwangju s’étaient mis à l’abri. C’est pourquoi, au fil du développement de l’insurrection, les éléments les plus avancés émergèrent naturellement comme direction effective.

Après avoir mesuré la combativité populaire lors du premier rassemblement du 23 mai, les militants se retrouvèrent dans les locaux de la YWCA (organisation féminine de la jeunesse chrétienne) pour discuter de la suite. Deux conclusions s’imposèrent : premièrement, une activité plus systématique et organisée était indispensable ; deuxièmement, puisque le Comité de règlement sapait la combativité du peuple en instaurant un climat capitulard, il fallait mettre en place une direction de lutte plus résolue.

C’est ainsi que le 25 mai à 22 heures, naquit une nouvelle direction de l’insurrection : le Comité de lutte des citoyens et étudiants démocratiques (Minju simin haksaeng t’ujaeng wiwonhoe). En son centre se trouvait le groupe d’intellectuels révolutionnaires autour de Yun Sang-won, qui publiait le Bulletin des combattants, et les miliciens ouvriers autour de Park Nam-seon. Contrairement au Comité de règlement, cette nouvelle direction cherchait à dépasser le caractère spontané et défensif de l’insurrection pour en renforcer et développer la dimension révolutionnaire.

Voici sa composition : président, Kim Jong-bae (25 ans, étudiant de troisième année à l’université Chosun) ; vice-président aux affaires intérieures, Heo Gyu-jeong (26 ans, étudiant de deuxième année à l’université Chosun) ; vice-président aux affaires extérieures, Jeong Sang-yong (30 ans, diplômé de l’université Chonnam, directeur commercial chez Boseong Entreprise) ; porte-parole, Yun Sang-won (29 ans, diplômé de l’université Chonnam, responsable de l’école du soir Deulbul)

; chef de la salle des opérations, Park Nam-seon (26 ans, conducteur d’engin) ; chef de la planification, Kim Yeong-cheol (32 ans, administrateur de la coopérative de crédit du YWCA, militant pour les pauvres) ; ainsi que des responsables de la planification, de la communication, des requêtes citoyennes, des enquêtes et du ravitaillement.

Pleins pouvoirs leur furent confiés pour le maintien de l’ordre, l’administration et les relations extérieures de la région de Gwangju. Chaque service se mit au travail avec ardeur dès sa création. Cependant, constituée seulement la veille de l’assaut final sur la préfecture, cette direction n’eut pas le temps d’exercer pleinement les fonctions d’un organe de pouvoir. Malgré la brièveté de cette expérience, elle revêt une importance considérable en tant que formation d’un pouvoir effectif dans Gwangju libérée.

Les opérations de déstabilisation de l’armée

L’armée boucla Gwangju de l’extérieur tout en menant, à l’intérieur, une guerre psychologique et des opérations de déstabilisation. Des agents s’emparèrent de Jeon Ok-ju, professeure de danse, et de la lycéenne Cha Myeong-suk qui animaient les prises de parole publiques, en criant « Ce sont des espionnes ! ». À l’intérieur de la préfecture, un faux incident d’empoisonnement fut mis en scène (un agent infiltré feignit d’avoir été piqué par une « aiguille empoisonnée » et s’effondra, répandant la rumeur qu’un espion s’était infiltré dans la préfecture — la panique poussa de nombreuses personnes à quitter les lieux).

L’armée sabota aussi les installations des rassemblements en coupant les câbles des haut-parleurs et en dégonflant les pneus des véhicules. Parallèlement, aux abords de Gwangju, sur les routes nationales, elle perpétrait de terribles massacres de civils, dont celui du bus de Junam-maeul.

3. Le 27 mai
27 mai — Dixième jour : l’assaut contre la préfecture, Opération Sangmu Chungjeong

La direction de l’insurrection opposa aux exigences de remise des armes la nécessité d’un règlement politique préalable, et présenta les « Résolutions des 800 000 citoyens démocrates de Gwangju » où on pouvait lire entre autres :

  • « Au nom de la nation, nous crions notre douleur. Que l’assassin Chun Doo-hwan soit publiquement châtié !

  • Ce que nous exigeons ne se limite pas à des indemnisations et à la libération des détenus. Nous exigeons l’instauration d’un véritable gouvernement démocratique.

  • Tant que ces revendications ne seront pas satisfaites, nous, 800 000 citoyens de Gwangju, jurons devant la nation entière de combattre jusqu’au dernier instant, jusqu’au dernier d’entre nous. »

Les personnalités de l’opposition qui négociaient déclarèrent elles aussi : « Toutes

les négociations sont terminées. L’armée attaquera probablement cette nuit. » L’issue du combat était prévisible. Le Comité de règlement avait déjà récupéré 2 500 des quelque 5 000 armes. Personne ne l’ignorait. Mais le peuple se leva et sortit manifester dans les rues.

« L’armée, dehors ! », « Nous nous battrons jusqu’au bout ! », « Défendons Gwangju ! » Après la manifestation de rue, qui avait rassemblé environ 5 000 personnes, quand l’obscurité commença à tomber sur la place de la préfecture, il ne restait plus que 300 personnes. Un jeune homme se leva alors et cria :

« Citoyens ! Que seuls restent ceux qui sont prêts à mourir pour la démocratie de notre patrie, et que les autres rentrent chez eux. Si l’armée attaque cette nuit, nous nous battrons jusqu’au bout. Et nous mourrons tous. »

Seuls les derniers combattants, prêts à mourir, restèrent. L’image de leurs parents et de leurs proches en larmes leur traversait l’esprit, mais ils ne firent pas demi-tour. Quelqu’un prononça ces mots d’une voix ferme :

« Bien sûr, nous serons vaincus. Nous mourrons peut-être. Mais rendre toutes les armes et accueillir l’armée sans résistance — après ces jours d’insurrection si héroïques, c’est impossible. Pour que la résistance de notre peuple soit achevée, il faut que quelqu’un reste ici, défende la préfecture et y meure. »

Parmi les quelque 150 personnes restées devant la préfecture, 80 étaient d’anciens militaires, une soixantaine de jeunes et lycéens sans expérience militaire, et une dizaine de femmes.

Vers 4 heures du matin le 27 mai, quelque 20 000 soldats lourdement soutenus par des chars et des hélicoptères convergèrent vers la préfecture, dernier bastion de la résistance. Les quelque 150 miliciens armés de vieilles carabines et de fusils M n’avaient aucune chance. En une heure et dix minutes, la dernière résistance de la préfecture prit fin. Yun Sang-won, porte-parole de la milice, et de nombreux autres combattants furent massacrés. Des dizaines furent blessés, beaucoup arrêtés. 150 miliciens ne pouvaient l’emporter face à une armée régulière 130 fois plus nombreuse.

À l’aube du 27 mai, la dernière flamme de l’insurrection fut impitoyablement écrasée dans la préfecture, mettant fin à dix jours de soulèvement populaire. Les combattants tombés face à la dictature militaire furent enterrés au cimetière de Mangwol-dong, les yeux grands ouverts. Mais la défense de la préfecture devint autant de graines semées, faisant naître des dizaines de milliers de nouveaux combattants. Ces nouveaux combattants luttèrent sans relâche jusqu’à ce que le soulèvement de juin 1987 contraigne le régime de Chun Doo-hwan à plier.

Le bilan humain

Selon les statistiques établies à ce jour, le nombre minimum de morts liés au 18 mai s’élève à 606 : 165 tués au cours de l’insurrection elle-même, 65 disparus, et 376 décédés des suites de leurs blessures. Ce bilan est vraisemblablement très inférieur à la réalité, si l’on tient compte des personnes enterrées clandestinement et de celles dont la mort ne fut jamais signalée. Quelque 3 000 personnes furent battues par les troupes, chargées sur des camions et emmenées à la prison de Gwangju et à la base militaire de Sangmu. Les détenus subirent toutes sortes de tortures dans les locaux de la sécurité militaire avant d’être transférés dans les prisons. Le gouvernement de Chun Doo-hwan extorqua de faux aveux, les forçant à admettre avoir reçu des fonds de Kim Dae-jung, n’hésitant devant aucune torture ni brutalité. Il alla jusqu’à obliger les prisonniers à se frapper mutuellement. Après leur libération, les victimes de ces tortures souffrirent longtemps de séquelles, incapables de mener une vie normale ; certains ne survécurent pas aux séquelles traumatiques.

Au total, 1 394 personnes furent emprisonnées ou arrêtées en lien avec le 18 mai. Parmi les 427 personnes inculpées, sept furent condamnées à mort et 12 à la réclusion à perpétuité.

IV. La portée de l’insurrection populaire de Gwangju

1. La forge de nouveaux combattants révolutionnaires

L’insurrection populaire de Gwangju ébranla la société sud-coréenne. Plus de 600 personnes perdirent la vie, des milliers furent blessées. Beaucoup, notamment dans la jeunesse, en apprenant ce qui s’était passé, furent bouleversés et se posèrent des questions sur le régime qui perdurait en Corée du Sud : quelle est la vérité de cette société ? Comment dois-je vivre ? L’insurrection fit naître des étudiants et des ouvriers dotés d’une conscience combative. Ce furent eux qui poursuivirent la lutte contre la dictature. La dette morale — n’avoir rien pu faire pendant que le peuple de Gwangju se sacrifiait — combinée à la violence incessante du régime militaire, engendra dans les universités une « génération de Gwangju ». Celle-ci mena un mouvement révolutionnaire radical visant à dépasser les limites du mouvement de démocratisation des années 1970. D’innombrables étudiants combattants lurent Lénine — à commencer par l’ouvrage Que faire ? — et réfléchirent passionnément, en y engageant leur vie, aux questions suivantes : quelle stratégie révolutionnaire pour la Corée du Sud ? Comment conduire le mouvement révolutionnaire ? Comment s’unir à la classe ouvrière ?

L’insurrection de Gwangju ne prit donc pas fin avec l’assaut de la préfecture. Au contraire, cet assaut marqua un nouveau commencement. Les aspirations du peuple piétinées cette année-là ressurgirent cent fois, mille fois plus puissantes. Sept ans après, en 1987, le peuple se leva à nouveau. Du 10 au 26 juin, pendant deux semaines, l’insurrection de Gwangju 1980 se reproduisit dans toutes les régions du pays. Chun Doo-hwan envisagea de proclamer la loi martiale et de déployer l’armée, mais il était impossible de réprimer des manifestations de millions de personnes dans toutes les grandes villes — Séoul, Busan, Daegu, Gwangju,

Daejeon, Jeonju, Chuncheon, Ulsan, Changwon — jusque dans les bourgs de province. Les travailleurs et le peuple finirent par abattre la dictature militaire de Chun Doo-hwan par leurs propres forces. Jeong Sang-yong (alors vice-président aux affaires extérieures de la direction de l’insurrection) rapporte que sa dernière conversation avec Yun Sang-won, porte-parole de la milice, dans la préfecture, fut celle-ci :

« Sang-won, tu ne regrettes rien, même si tu meurs ? »

« Ne regrettez rien. Mourir ainsi, c’est un honneur dans l’histoire. »

Par la suite, on célébra un mariage symbolique posthume entre Yun Sang-won et Park Gi-sun, militante ouvrière de Gwangju décédée d’une intoxication au monoxyde de carbone en 1978, à l’âge de 22 ans. Ce mariage inspira le poème Épitaphe de Baek Gi-wan, qui devint le chant Marche pour notre bien-aimé (Im-eul wihan haengjingok). La vie et la mort de ces deux jeunes militants ouvriers devinrent le symbole du mouvement populaire coréen.

2. La force et le dynamisme de la classe ouvrière révélés

Ceux qui combattirent au péril de leur vie lors de l’insurrection de Gwangju étaient, dans leur grande majorité, des ouvriers exploités et opprimés. Les chauffeurs de taxi et de bus furent à l’avant-garde de la lutte. Les ouvriers de Rocket Electric, Jeonnam Textile, Ilsin Textile, Asia Motors (aujourd’hui Kia), Kumho Express, Jeonil Textile, Gwangju Eo-mang, Namhae Eo-mang rejoignirent les rangs des combattants. L’équipe de l’école du soir Deulbul, qui produisait le Bulletin des combattants, seul organe de presse populaire de l’époque, était, elle aussi, composée d’ouvriers.

L’analyse de la profession des 162 victimes recensées en 2001 montre que les ouvriers étaient les plus nombreux. Parmi les 30 membres du groupe mobile de frappe déférés devant la justice militaire, la plupart étaient des ouvriers : nacriers, poseurs de châssis, tailleurs, cordonniers, serveurs, employés de maison de disques, réparateurs d’appareils électroniques, céramistes, menuisiers, carreleurs, aideschauffeurs, laqueurs, soudeurs, ébénistes, tailleurs de pierre...

Ceux qui combattirent avec le plus de dévouement contre la violence répressive de la dictature et de l’armée, ceux qui donnèrent leur vie pour défendre la communauté de Gwangju, ce furent les ouvriers. Les travailleurs ordinaires — ceux qui ne vivent pas de l’exploitation d’autrui mais contribuent à la société par un labeur pénible — sont ceux-là mêmes qui portent cette société sur leurs épaules.

C’est ce que l’insurrection de Gwangju a démontré. Gwangju 1980 a révélé la force de la classe ouvrière aux capitalistes, qui raillent les ouvriers en disant « Comment des boulons et des écrous sans instruction ni expérience pourraient-ils diriger une société ? ».

Avant Gwangju, beaucoup pensaient que le mouvement de démocratisation ne pouvait être mené que par les étudiants et les intellectuels. L’insurrection de Gwangju renversa d’un coup ce préjugé. Alors qu’à Séoul, Busan et ailleurs, les manifestations étudiantes sporadiques du 17 mai avaient été étouffées dans l’œuf, à Gwangju, où les travailleurs participèrent massivement, la lutte s’amplifia. Les travailleurs des transports qui menèrent les manifestations motorisées, les ouvriers qui firent preuve de combativité au sein de la milice, laissèrent au mouvement étudiant un enseignement puissant. Beaucoup d’étudiants prirent conscience de la force collective des travailleurs et acquirent la certitude qu’il était impossible de mettre fin à la dictature militaire sans eux. Par la suite, portant cette leçon dans leur cœur, des milliers puis des dizaines de milliers d’étudiants plongèrent dans le monde du travail pour y organiser des syndicats et bâtir des luttes.

3. Le visage d’une zone libérée

On se souvient de la Commune de Paris de 1871. Elle fut le premier pouvoir ouvrier de l’histoire, qui résista 72 jours aux forces du gouvernement bourgeois français et de l’armée prussienne. La Commune de Paris proclama comme droit fondamental celui d’élire, de révoquer et de contrôler tous les fonctionnaires des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. Les fonctionnaires ne pouvaient percevoir un salaire supérieur au salaire moyen d’un ouvrier. La Commune de Paris fut l’événement historique qui démontra que les masses laborieuses pouvaient diriger elles-mêmes la société, sans les capitalistes.

Bien que sa durée fût très brève, l’insurrection de Gwangju présenta des traits analogues à ceux de la Commune de Paris. La Commune de Gwangju prouva, dans la société coréenne, qu’un monde nouveau n’est pas impossible, et que si l’on veut le construire, c’est de nos propres mains — celles des travailleurs et du peuple — qu’on peut le faire.

Pendant les dix jours qui ébranlèrent la Corée, pas un seul vol ni un seul cambriolage — si courants dans la société capitaliste — ne fut commis. L’accaparement spéculatif, cette quête capitaliste du profit, ne se produisit pas. Au contraire, chacun unit ses forces pour que les ressources soient distribuées là où elles étaient nécessaires. Des comités d’autogestion furent constitués quartier par quartier.

Les capitalistes prétendent que sans les institutions de pouvoir actuelles, l’ordre social s’effondrerait. Mais Gwangju a montré que cette prétention est une imposture, et qu’un autre monde est possible. Une communauté autogérée où tous sont égaux, solidaires et coopèrent les uns avec les autres — c’est aussi ce qu’on appelle une Commune. N’est-ce pas là l’image de la société nouvelle que nous devons viser — la société socialiste ?

4. La véritable nature de l’impérialisme américain démasquée

À l’époque, les États-Unis étaient considérés comme le principal allié de la Corée du Sud et le gendarme du monde défendant la démocratie. Beaucoup croyaient que face à la violence de la nouvelle junte, l’armée américaine protégerait le peuple de Gwangju. Une déclaration manuscrite rédigée par un citoyen de Gwangju le 25 mai 1980 révèle cette attente : « Deux porte-avions américains sont actuellement au mouillage à Busan. Ils sont venus empêcher les massacres de l’ignoble Chun Doo-hwan et soutenir les citoyens de Gwangju. Citoyens, soyez rassurés. »

Mais les États-Unis, prétendus défenseurs de la démocratie, agirent à l’opposé des espoirs du peuple. Un câble secret envoyé le 7 mai par l’ambassadeur américain Gleysteen au sous-secrétaire d’État indiquait : « L’armée sud-coréenne a informé les commandants des forces américaines en Corée qu’elle déplaçait deux brigades aéroportées vers Séoul et la zone de l’aéroport de Gimpo en prévision d’éventualités et de manifestations étudiantes. » Le sous-secrétaire d’État Christopher répondit :

« Il convient de ne pas s’opposer au plan d’urgence du gouvernement coréen visant à renforcer les forces de police par l’armée. » Les États-Unis savaient à l’avance que Chun Doo-hwan allait déployer l’armée, et ils appuyèrent l’opération de répression meurtrière.

L’ancien ambassadeur Gleysteen déclara par la suite que « les États-Unis ne portent aucune responsabilité dans le 18 mai. Le massacre a été commis par des Coréens, pas par des Américains ». Pourtant, la 20e division, qui ne pouvait être déployée sans l’accord américain en raison du commandement conjoint coréanoaméricain, fut bel et bien engagée. Le droit opérationnel sur cette division fut transféré à la nouvelle junte. Il fut révélé par la suite que les États-Unis et la junte avaient coordonné à l’avance le calendrier de l’assaut contre la préfecture.

La vérité éclata au grand jour : en tant que puissance impérialiste, les États-Unis exercent une domination indirecte sur la Corée du Sud et agissent en alliés de la dictature militaire. En conséquence, des actions anti-impérialistes contre les États-Unis se succédèrent sans interruption : incendies et occupations de centres culturels américains en 1980, 1982 et 1985.

V. Les limites de cette grande insurrection et ses enseignements

L’insurrection de Gwangju fut un très grand soulèvement populaire de l’histoire contemporaine coréenne. Mais pour en perpétuer l’héritage du point de vue du marxisme révolutionnaire, il faut analyser lucidement non seulement ses acquis, mais aussi ses limites. Identifier précisément ces limites est le point de départ pour préparer les luttes à venir.

1. L’absence de direction révolutionnaire et les limites de la spontanéité

La limite la plus fondamentale de l’insurrection de Gwangju est l’absence de direction révolutionnaire. Durant les quatre premiers jours (du 18 au 21 mai), les masses se soulevèrent et s’armèrent spontanément, mais aucune direction n’existait pour canaliser cette immense énergie dans une orientation politique. La plupart des militants qui animaient le mouvement à Gwangju avaient été arrêtés dans la nuit du 17 mai lors des interpellations préventives ou avaient pris la fuite. Au moment où l’insurrection éclata, les militants conscients présents sur le terrain se réduisaient au petit groupe issu de l’école du soir Deulbul, autour de Yun Sang-won.

Ce vide fut comblé par le Comité de règlement. Mais celui-ci, dirigé par des notables locaux et des personnalités de l’opposition, visait le « règlement de la crise », non le « développement de la lutte ». En ne cherchant qu’à négocier avec l’armée, il poussa activement à la remise des armes, affaiblissant la capacité de combat de la milice populaire. Sur quelque 5 000 armes, le comité en récupéra la moitié — 2 500 environ. Ce fut l’un des facteurs déterminants de l’infériorité de la milice lors de la dernière résistance à la préfecture.

La nouvelle direction de l’insurrection (Comité de lutte des citoyens et étudiants démocratiques) ne fut constituée que le soir du 25 mai. Mais l’assaut de la junte contre la préfecture n’était plus qu’à un jour. Quand Yun Sang-won, Kim Jong-bae et les autres parvinrent à écarter la ligne capitularde du Comité de règlement et à imposer la ligne de lutte, l’insurrection était déjà entrée dans sa phase finale. Un soulèvement spontané libère une énergie gigantesque, mais cette énergie est difficile à orienter de manière durable et systématique. La milice populaire réussit à chasser les troupes, mais n’avait pas de réponse claire à la question : et maintenant ? Elle ne formula pas de manière systématique les revendications des travailleurs et du peuple, et ne put proposer d’autre stratégie que la défense de la préfecture. Du 22 au 26 mai — cinq jours où chaque journée comptait autant que plusieurs années en temps normal —, le camp de la lutte perdit quatre jours précieux dans un bras de fer avec le camp du compromis, principalement autour de la question de la remise des armes.

Trotsky écrit dans l’Histoire de la Révolution russe : « Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se dissiperait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. » Lénine, dans Que faire ?, écrit de son côté : « Plus la poussée spontanée des masses est forte, plus le mouvement s’élargit, et plus, incomparablement plus, grandit le besoin de conscience dans le travail théorique, politique et organisationnel. En Russie, les masses se sont soulevées spontanément si vite que les jeunes sociaux-démocrates n’ont pas eu le temps de se préparer à une tâche aussi colossale. Ce manque de préparation est notre tragédie à tous, la tragédie de toute la social-démocratie russe. »

Si une organisation révolutionnaire enracinée dans la classe ouvrière avait existé avant l’insurrection, elle aurait pu contrer bien plus tôt la ligne capitularde du Comité de règlement. Elle aurait pu empêcher la remise des armes, préservant ainsi la capacité de combat de la milice et le moral du peuple ; organiser plus efficacement la milice ; formuler clairement les objectifs politiques de l’insurrection. À Gwangju, le peuple atteignit le niveau remarquable de l’insurrection armée et de l’instauration d’un pouvoir autonome. Mais s’il ne put transformer cet élan en révolution consciente, c’est parce qu’il n’existait pas de parti révolutionnaire ayant mené, au quotidien, un travail au sein des masses ouvrières pour élever leur conscience politique et construire l’organisation. L’articulation de la spontanéité et de la conscience — telle est la question centrale que l’insurrection de Gwangju lègue aux combattants de l’avenir.

2. L’isolement de Gwangju

La cause la plus directe de l’échec de l’insurrection fut l’isolement. Cet isolement n’avait pas été voulu par le peuple insurgé. Le matin du 21 mai, des colonnes de manifestants tentèrent de rejoindre Jeonju et Séoul par l’autoroute, mais l’armée, positionnée près du tunnel de Sanam entre Gwangju et Jangseong, les bloqua. La nouvelle junte craignait par-dessus tout que l’insurrection de Gwangju ne s’étende à Séoul, ne pouvant prévoir comment le mécontentement populaire pourrait exploser.

Bloqués par l’armée, les manifestants durent renoncer à marcher vers le nord et se concentrer sur les villes de la partie sud-ouest de la province — Mokpo, Hampyeong, Naju, Haenam — pour y répandre la nouvelle de l’insurrection et s’y procurer des armes. Mais quand le déploiement de la 20e division fut achevé, même les véhicules partis vers les villes du sud-ouest ne purent revenir à Gwangju. La ville était désormais encerclée de toutes parts.

L’armée coupa le téléphone, le courrier et les transports, et contrôla quiconque entrait ou sortait de la ville. À l’intérieur, une lutte héroïque se poursuivait ; mais à l’extérieur, personne ne savait vraiment ce qui se passait. Les médias se contentaient de relayer les communiqués de la junte, et Gwangju était présentée comme « une zone de non-droit aux mains d’émeutiers ».

L’isolement de Gwangju tenait en grande partie aux conditions objectives — le bouclage par les troupes —, mais il reflétait aussi une faiblesse propre à l’insurrection. Les manifestants qui s’étaient rendus en dehors de Gwangju pour y chercher des armes avaient bien fait connaître le massacre, mais n’avaient pas suffisamment joué le rôle de propagateurs actifs de l’insurrection dans les autres villes. Ils s’étaient concentrés sur le rapatriement des armes vers Gwangju. Tout au long de l’insurrection, la question de la solidarité interrégionale dans la province ne fut pratiquement pas posée. Le camp de la lutte se battit âprement contre le camp du compromis sur la question des armes, mais ne put élaborer ni mettre en œuvre une stratégie offensive pour briser l’isolement et étendre l’insurrection. Le camp de la lutte lui-même resta sur la défensive, pensant que « si nous tenons trois jours au minimum, sept au maximum, nous pouvons gagner ». Or Engels a écrit : « Une fois engagé sur la voie de l’insurrection, il faut agir avec la plus extrême résolution et passer à l’offensive. La défensive est la mort de toute insurrection armée. » Dès lors qu’on avait pris les armes, il fallait, comme sur tous les autres plans, déployer des efforts désespérés pour étendre l’insurrection au-delà de Gwangju à tout le pays.

Cela renvoie à la limite fondamentale : l’absence d’une organisation révolutionnaire à l’échelle nationale. Si une telle organisation, implantée dans tout le pays, avait existé, elle aurait pu transmettre immédiatement la nouvelle de l’insurrection aux autres villes et organiser des actions de solidarité simultanées.

Les dirigeants étudiants de Séoul, après le « repli de la gare de Séoul » du 15 mai, ne furent plus capables d’organiser de résistance après l’extension de la loi martiale du 17 mai. À Busan, Daegu et dans les autres grandes villes, aucune lutte de grande ampleur en solidarité avec Gwangju ne se développa.

Si une organisation révolutionnaire nationale, enracinée dans la classe ouvrière, avait existé, elle aurait pu conduire des luttes massives de la classe ouvrière entraînant le reste des couches populaires dans tout le pays. En mai 1980, les travailleurs et la population pauvre des villes proches de Gwangju, Naju, Mokpo, Hwasun et d’ailleurs répondirent avec ferveur au soulèvement de la population de Gwangju. Avec une véritable organisation révolutionnaire, cette mobilisation aurait pu être organisée en une série de soulèvements et de prises de pouvoir, encerclant à leur tour les troupes de la loi martiale.

C’est exactement ce que firent les bolcheviks lors de la Révolution russe d’octobre 1917. Si l’insurrection de Petrograd put s’étendre à Moscou, Kiev, Bakou et à tout le pays, c’est parce qu’il existait un parti révolutionnaire enraciné dans la classe ouvrière et doté d’une organisation nationale. Gwangju, privée d’un tel parti ouvrier révolutionnaire, combattit héroïquement mais seule — et succomba dans l’isolement.

3. L’absence de perspective politique

Les participants à l’insurrection de Gwangju exigeaient « la levée de la loi martiale », « le départ de Chun Doo-hwan » et « la libération de Kim Dae-jung ». C’étaient des revendications nées d’une situation désespérée et profondément ressenties. Mais ils ne purent formuler de perspective sur la société à construire après le départ de la junte, ni sur la manière de renverser la domination de la classe capitaliste elle-même.

Les revendications de l’insurrection restèrent essentiellement dans le cadre de la restauration de la démocratie bourgeoise. Les mesures adoptées par la Commune de Paris de 1871 — abolition du travail de nuit, suppression des amendes ouvrières, contrôle ouvrier sur les ateliers abandonnés par leurs propriétaires — n’apparurent pas à Gwangju. En revanche, comme le fait de n’avoir pas confisqué les banques, ce qu’Engels avait pointé comme limite de la Commune de Paris, on retrouve à Gwangju plusieurs indices d’un respect de la propriété privée dont les insurgés ne surent se défaire.

Cela reflétait fondamentalement le niveau de la lutte de la classe ouvrière et le degré de développement idéologique du mouvement à l’époque. En 1980, l’analyse marxiste et la perspective de classe n’étaient pas encore largement enracinées dans le mouvement populaire coréen. Ce n’est qu’après l’insurrection de Gwangju que le marxisme commença à être véritablement assimilé et que se multiplièrent les tentatives d’analyser la société coréenne du point de vue des classes. Paradoxalement, l’insurrection de Gwangju fut elle-même le moment décisif qui permit au marxisme de renaître en Corée du Sud.

Bien entendu, la pratique du peuple de Gwangju dépassait de loin le cadre de ses revendications explicites. L’insurrection armée, la communauté autogérée, l’instauration d’une zone libérée — tout cela constituait des actes révolutionnaires débordant le cadre de la démocratie bourgeoise. La pratique des masses était en avance sur leur conscience. Le problème est qu’il n’existait aucune force capable d’unir cette pratique révolutionnaire à une conscience révolutionnaire et de proclamer : « Ceci est l’embryon du pouvoir ouvrier, et la direction à suivre est la transformation du système capitaliste lui-même. »

4. L’enseignement central : construire le parti ouvrier révolutionnaire

Toutes les limites évoquées ci-dessus convergent vers une cause commune : l’absence d’une organisation d’avant-garde enracinée dans la classe ouvrière, dotée d’une perspective de classe et d’un programme révolutionnaire — autrement dit, d’un parti ouvrier révolutionnaire.

Après avoir analysé la défaite de la Commune de Paris de 1871, Marx tira la leçon que la classe ouvrière ne doit pas simplement s’emparer de l’appareil d’État existant, mais le briser et édifier une forme nouvelle de pouvoir. Et les bolcheviks, en tirant les leçons de la Commune de Paris, forgèrent leur propre parti, et la classe ouvrière russe mena à bien la Révolution d’octobre 1917.

De même, la classe ouvrière d’aujourd’hui doit préparer les luttes à venir sur la base des enseignements de Gwangju 1980. Voici la leçon la plus douloureuse que nous lègue Gwangju : le dévouement et le sacrifice héroïques des masses ne suffisent pas à achever une révolution. Sans la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire, un soulèvement spontané ne peut se transformer en révolution consciente ; l’insurrection d’une ville isolée ne peut se développer en révolution nationale ; une zone libérée temporaire ne peut se consolider en un pouvoir ouvrier durable.

Graver cet enseignement dans nos cœurs — voilà le véritable hommage aux combattants de Gwangju, et la voie pour perpétuer véritablement l’héritage de mai 1980.

Nodeongja Tujaeng

Séoul (Corée du Sud)

La grande lutte ouvrière de juillet, août et septembre 1987

Le soulèvement populaire de Gwangju du 18 mai 1980 avait poussé d’innombrables étudiants et travailleurs à s’interroger sur la véritable nature de cette société et sur la manière dont ils devaient mener leur vie. Le soulèvement de Gwangju a montré le combat courageux des travailleurs et des classes populaires contre la répression barbare des dominants ; et bien que cela n’ait duré que peu de temps, il a démontré que les travailleurs et le peuple étaient capables d’administrer eux-mêmes la société.

Sept ans plus tard, une formidable vague de grèves a déferlé sur la Corée du Sud pendant les mois de juillet, août et septembre 1987. Cette vague de grèves, communément appelée « grande lutte ouvrière de 1987 », a montré la force que pouvait représenter la classe ouvrière de Corée du Sud.

1 – La situation politique et sociale en Corée du Sud avant 1987

La répression du nouveau régime militaire et la destruction des syndicats démocratiques

Quelle était alors la situation politique ? La nouvelle junte militaire de Chun Doo-hwan, arrivée au pouvoir en 1980 et responsable du massacre des insurgés de Gwangju, souffrait d’une légitimité extrêmement fragile. Pour étouffer les forces de résistance et consolider son pouvoir précaire, elle avait donc renforcé le contrôle policier sur la population. La junte de l’époque, sous prétexte de « purification sociale », s’attaquait aux syndicats indépendants les uns après les autres : Wonpung Mobang, Bando Sangsa, le syndicat des travailleurs du textile de Cheonggye, et bien d’autres. Dans les « camps de rééducation Samcheong », elle enfermait non seulement des criminels et des voyous, mais aussi les militants ouvriers et les militants des forces démocratiques. Sous prétexte d’« inspections administratives » des syndicats, elle gérait et contrôlait l’intégralité de leurs budgets, et fabriquait de toutes pièces des accusations de détournement de fonds publics contre les responsables et les militants des syndicats indépendants. Les patrons, eux, renforçaient la surveillance et la répression dans les ateliers, ce qui affaiblissait sérieusement le mouvement ouvrier. Les travailleurs ne cessaient pas de résister, mais leurs luttes restaient pour la plupart défensives — il s’agissait de défendre leur droit à survivre face à la répression syndicale, plutôt que de mener des luttes offensives pour l’augmentation des salaires.

C’est dans cette situation qu’ont éclatée plusieurs scandales de corruption liés au pouvoir. En 1982, l’affaire de la traite frauduleuse de Jang Yeong-ja, d’un montant d’environ 700 milliards de wons, impliquait jusqu’à des proches de Chun Doo-hwan. La colère populaire envers cette junte à la légitimité fragile ne pouvait que grandir de jour en jour.

Finalement, en décembre 1983, Chun Doo-hwan a annoncé des « mesures d’apaisement» pour calmer le mécontentement populaire — notamment le retour à l’université des étudiants et des professeurs qui en avaient été expulsés pour des raisons politiques. Mais, contrairement à l’intention du régime, ces mesures sont devenues un tremplin pour la redynamisation du mouvement démocratique et du mouvement ouvrier.

La grève de Daewoo Motors en avril 1985, l’émergence des ouvriers de l’industrie lourde – La grève de la zone industrielle de Guro en juin 1985

Pendant cette phase de relâchement, en 1984, le syndicat des travailleurs du textile de Cheonggye, dissous de force en 1981, s’est déclaré « syndicat hors-la-loi » et a mené, avec les étudiants et les organisations progressistes, des luttes achar-

nées dans la rue pour conquérir sa légalité. À partir de mai 1984, les chauffeurs de taxi se sont également mis en grève, exigeant la baisse de leur quota journalier obligatoire (sanapgeum) et le passage au travail un jour sur deux. Une grève générale des taxis de Daegu (une ville du centre du pays) a profondément influencé les chauffeurs de taxi de tout le pays, et la lutte s’est étendue à dix régions, dont Séoul, Busan, Gwangju et Incheon.

À partir de 1985, les luttes ouvrières ont monté d’un cran. Deux exemples furent particulièrement importants : la grève à l’usine automobile de Daewoo Motors et la grève de la zone industrielle de Guro à Séoul. La grève de Daewoo Motors de 1985 a mis pleinement en évidence la puissance d’un robuste contingent de jeunes travailleurs. À l’époque, les « forces démocratiques » à Daewoo Motors, animées par des militants issus des milieux universitaires, avaient préparé une lutte d’avant-garde pour les augmentations de salaire et exerçaient une pression sur la direction syndicale, plutôt passive. Le 16 avril 1985, environ 2 000 syndiqués de l’usine de Bupyeong, dans la banlieue est de Séoul, se sont mis en grève. Après une occupation du centre technique où se trouvaient les plans de conception des véhicules, et après des négociations avec la direction, ils ont arraché une augmentation de salaire de base de 10 % (le patronat proposait 5,7 %), mettant fin à dix jours de grève. Comme cette lutte de la classe ouvrière s’attaquait à un grand groupe industriel coréen, elle a suscité un vif intérêt dans toute la société et a fait quotidiennement la une des journaux. Sa victoire a redonné confiance aux travailleurs de nombreuses autres entreprises, qui ont déclenché à leur tour des luttes pour l’augmentation des salaires : la politique de gel des salaires, en place depuis plusieurs années, a volé en éclats.

Une fois la lutte de Daewoo Motors terminée, le régime de Chun Doo-hwan guettait à nouveau l’occasion de réprimer le mouvement ouvrier. Sous prétexte des luttes salariales du premier semestre 1985, il a fait arrêter en juin trois dirigeants du syndicat de l’usine textile Daewoo Apparel, situé à Guro. Les syndicats indépendants de la zone industrielle de Guro — Hyoseong Mulsan, Seonil Seomyu, Garibong Jeonja, et d’autres— ont alors déclaré : « La répression contre Daewoo Apparel n’est pas une attaque contre une autre entreprise, c’est une attaque contre nous », et ils sont entrés dans une grève de solidarité. C’est ce qu’on a appelé la grève de solidarité de Guro. Il s’agissait de la première grève régionale de solidarité ouvrière depuis la guerre de Corée, organisée consciemment par des travailleurs d’avant-garde.

Tirant le bilan du mouvement des syndicats indépendants des années 1970, les travailleurs d’avant-garde actifs dans la zone de Guro avaient conclu que des entreprises isolées, luttant chacune dans leur coin, étaient inévitablement vouées à être écrasées une par une et qu’il fallait avancer vers une lutte de classe solidaire. En 1985, ils avaient préparé conjointement leurs luttes salariales, et celles-ci se sont déroulées presque simultanément. Lorsque le régime, jugeant que le syndicat de Daewoo Apparel était moins solide que les autres, a attaqué celui-ci, ils ont riposté par une grève de solidarité, en avançant les revendications suivantes :

« Libération de tous les emprisonnés, fin de la répression contre le mouvement ouvrier, démission du ministre du Travail ».

La grève de solidarité de Guro montrait qu’à un certain stade de leur développement, les luttes économiques des travailleurs débouchaient presque inévitablement sur la lutte politique. C’est qu’à mesure que les luttes économiques s’intensifiaient, le gouvernement intervenait directement pour les briser, et la classe ouvrière n’avait alors d’autre choix que d’affronter cette répression. Et la lutte contre le gouvernement posait à la classe ouvrière le problème d’une solidarité non plus à l’échelle d’une entreprise isolée, mais à l’échelle régionale, voire nationale. De son côté, le régime de Chun Doo-hwan réprima violemment cette grève pour empêcher que l’esprit de solidarité ne s’enracine, et il dispersa les piquets de grève. Si les luttes régionales de 1985 ne se sont pas conclues par une victoire, elles préfiguraient pourtant la formidable vague de grèves qui allait, deux ans plus tard, secouer le pays entier.

2 – Le soulèvement populaire de juin, annonciateur de la grande lutte ouvrière de juillet-août-septembre 1987

Le boom économique dit « des trois faiblesses » (faiblesse du dollar, faiblesse des prix du pétrole, faiblesse des taux d’intérêt) donna un élan supplémentaire au développement économique. Dans ce contexte, l’offensive en faveur d’une « révision constitutionnelle pour l’élection présidentielle au suffrage direct » à la suite de la victoire des partis d’opposition aux élections législatives de 1985 (dans une phase d’apaisement de la dictature), l’intensification des luttes des travailleurs et du peuple ainsi que les luttes démocratiques étudiantes — tout cela mettait le régime de Chun Doo-hwan sous pression.

Celui-ci réagit en renforçant à nouveau la répression. En novembre 1986, Chun tenta de retourner la situation en utilisant comme prétexte ce qu’on a appelé l’« incident de l’université Konkuk ». Environ 2 000 étudiants venus de 26 universités du pays s’étaient rassemblés à l’université Konkuk en scandant des slogans contre l’impérialisme américain et contre la dictature ; 1 289 d’entre eux furent arrêtés. Cependant, dans le cadre de cette intensification de la répression, une militante a subi des « tortures sexuelles » au commissariat de Bucheon.

Puis, en janvier 1987, Park Jong-cheol, un autre jeune étudiant arrêté par la police, mourut sous l’effet d’une torture par noyade. Et le 13 avril 1987, le régime de Chun proclama des « mesures de défense de la Constitution », rejetant la révision constitutionnelle pour l’élection présidentielle au suffrage direct. Mais alors, la révélation de l’affaire de la torture et du décès de Park Jong-cheol éclata et fut le détonateur d’un grand mouvement de lutte.

La colère de la population, qui nourrissait un profond ressentiment envers la dictature militaire, s’exprima d’abord au travers du « rassemblement national » du 10 juin (pour dénoncer la dissimulation et la falsification de l’assassinat de Park Jong-cheol et exiger l’abrogation des mesures de défense de la Constitution). 240 000 personnes se rassemblèrent dans tout le pays. Les manifestants affrontèrent la police et attaquèrent les commissariats de quartier ainsi que le siège du Parti de la Justice démocratique, alors au pouvoir. Beaucoup de gens rejoignirent les manifestations étudiantes, et au marché Namdaemun, au sud de Séoul, les commerçants se joignirent aussi à eux. La foule des manifestants avait fait boule de neige, rendant impuissants les dizaines de milliers de policiers déployés. Pour empêcher les grands rassemblements et manifestations à Séoul, le pouvoir avait fait converger des forces de police antiémeute vers la capitale depuis tout le pays, ce qui créa un vide des forces de police en province et favorisa l’éclosion des manifestations dans ces régions.

À Séoul, les sit-in devant la cathédrale de Myeongdong jouèrent un rôle de point d’ancrage permettant de faire grandir la mobilisation. Pour tenter de disperser les manifestants, le régime militaire fit alors courir le bruit que l’état d’urgence allait être décrété. En fait, la junte militaire de Chun Doo-hwan avait envisagé d’envoyer l’armée pour réprimer brutalement les manifestants, comme à Gwangju en 1980 ; mais, contrairement à ce qui s’était passé pour Gwangju, les États-Unis intervinrent contre cette idée. Par crainte que l’envoi de l’armée provoque une vaste mutinerie au sein des troupes, le déploiement militaire fut annulé. Quoi qu’il en soit, malgré ces rumeurs d’état d’urgence, le peuple ne recula pas d’un pouce et, le 18 juin, deux millions de personnes se rassemblèrent dans tout le pays — un véritable exploit. Le 26 juin également, près d’un million de personnes manifestèrent dans tout le pays. À cette époque, les travailleurs ne disposaient pas d’un réseau organisé, d’aucune organisation à l’échelle nationale et ne pouvaient donc pas former de cortège organisé propre; mais à mesure que le soulèvement de juin progressait, ils participèrent massivement aux manifestations, à titre individuel ou par entreprise. Par exemple, selon un rapport rédigé par la municipalité de Seongnam sur les manifestations de rue des 20 et 21 juin, sur les 80 personnes arrêtées, 41 étaient des travailleurs — soit plus de la moitié.

Acculé par la lutte des travailleurs et les mobilisations populaires — à laquelle on estime que cinq millions de personnes ont participé jusqu’au 26 juin—, le régime de Chun Doo-hwan, pour empêcher l’élargissement et l’approfondissement de cette lutte, n’eut d’autre choix que de retirer les mesures du 13 avril et de présenter une déclaration de capitulation (la « Déclaration du 29 juin») dont l’élément central était l’annonce d’une élection présidentielle au suffrage universel direct. Cette Déclaration du 29 juin avait un caractère ambivalent: elle représentait à la fois un recul politique de la nouvelle junte sous la pression de la lutte des masses, et c’était aussi une manœuvre destinée à empêcher la propagation de cette lutte.

Le caractère politique du Mouvement national pour la conquête d’une constitution démocratique

Examinons les forces politiques alors en présence dans la société coréenne. Le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier — ceux qui auraient dû représenter les intérêts de la classe ouvrière — avaient été complètement écrasés après la guerre de Corée par l’idéologie anticommuniste et par la répression brutale de la dictature militaire. À partir des années 1970, ils s’étaient peu à peu reconstruits, mais ils restaient extrêmement faibles. En l’absence d’une véritable organisation de la classe ouvrière, d’innombrables travailleurs n’avaient d’autre choix que de considérer les partis bourgeois d’opposition, représentés par Kim Young-sam et Kim Dae-jung, comme leurs représentants politiques.

Le moteur réel du soulèvement de juin résidait dans la participation d’innombrables travailleurs et gens des autres couches populaires mais la force qui dirigeait politiquement cette puissance était le Mouvement national pour la conquête d’une constitution démocratique. Il s’agissait essentiellement d’une force d’opposition extra-parlementaire, qui considérait les partis bourgeois d’opposition comme l’alternative politique. Le Mouvement national a tenté de réduire le soulèvement de juin à une lutte pour la démocratie politique (au premier chef l’élection au suffrage direct), et a tenté de freiner les luttes ouvrières qui se sont enchaînées en juillet, août et septembre. C’est qu’il n’avait pas une vision de classe claire, selon laquelle il faudrait, pour abolir le système capitaliste — cause profonde de l’oppression et de l’inégalité dans cette société —, renverser le pouvoir bourgeois et instaurer un gouvernement ouvrier. L’absence d’une véritable organisation politique capable de diriger correctement les luttes ouvrières est restée une limite continuelle du mouvement, lors du soulèvement de juin comme lors de la grande lutte ouvrière qui s’est ensuivie.

En conséquence, la Déclaration du 29 juin contenait certes des libertés politiques symbolisées par l’élection au suffrage direct, ainsi qu’une révision de la loi électorale et la liberté de la presse — mais elle ne contenait aucune mesure significative susceptible d’améliorer directement les conditions économiques et sociales de la classe ouvrière, comme l’augmentation des salaires, la réduction du temps de travail ou la garantie de droits du travail. Bien que les travailleurs aient joué un rôle central dans le soulèvement de juin, ses fruits sont allés exclusivement à la classe capitaliste et à la classe moyenne, qui pouvaient, elles, jouir réellement de la démocratie politique. Les travailleurs étaient sortis dans la rue au péril de leur vie, ils avaient mené une lutte qui avait fait trembler tout le pays, mais le lieu de travail dans lequel ils retournaient quotidiennement n’avait pas changé d’un iota. Il était donc tout naturel que les travailleurs fassent un pas de plus et engagent une lutte pour transformer réellement leur propre vie.

3 - Le début de la grande lutte ouvrière : les flammes de la lutte s’élèvent à Ulsan

Profitant de la confiance qu’ils avaient acquise lors du soulèvement de juin et du contexte politique favorable, les travailleurs sont passés à de grandes grèves pour transformer leur lieu de travail. L’interaction entre lutte économique et lutte politique, dont parlait la révolutionnaire allemande Rosa Luxemburg dans Grève de masse, parti et syndicats, prenait corps dans la société coréenne. La grande lutte ouvrière s’est déroulée à l’échelle nationale pendant les trois mois allant de juillet à septembre 1987 ; le nombre cumulé de travailleurs ayant participé à des grèves a atteint deux millions, et 3 341 grèves ont été comptabilisées, soit une moyenne de 44 grèves par jour. Au seul mois d’août, 2 552 grèves ont été déclenchées, soit une moyenne de 83 grèves par jour. Une formidable vague de grèves déferlait quotidiennement sur tout le pays.

Examinons quelques exemples emblématiques. L’œil du cyclone de la grande lutte ouvrière, c’étaient les ouvriers des usines Hyundai d’Ulsan. Ulsan était une concentration de très grandes entreprises à dominante masculine — chantiers navals, automobile, mécanique, chimie — où s’étaient en particulier rassemblées les principales filiales du groupe Hyundai, dont Hyundai Heavy Industries et Hyundai Motor. Malgré une intensité de travail meurtrière, des conditions de travail déplorables et des accidents du travail très graves, Ulsan était longtemps restée une zone presque entièrement épargnée par les luttes. Cela tenait à la doctrine antisyndicale du groupe Hyundai — son fondateur Chung Ju-yung disait : « On reconnaîtra un syndicat ici quand je serai dans la tombe » — et au contrôle militaire du travail qui réglementait jusqu’aux coupes de cheveux et à la tenue des ouvriers.

Or, le 5 juillet 1987 — soit une semaine après la Déclaration du 29 juin —, le tout premier syndicat d’une filiale Hyundai avait vu le jour, chez Hyundai Engine. Si ce syndicat avait pu naître, c’est en partie grâce au contexte politique ouvert par le soulèvement de juin, mais ce n’était pas la seule raison. Si l’occasion offerte par le soulèvement de juin avait pu être saisie, c’est parce que, pendant plusieurs années, des travailleurs d’avant-garde comme Kwon Yong-mok avaient déployé des efforts acharnés pour fonder un syndicat. Au début des années 1980, Kwon Yong-mok avait organisé un « cercle d’exploration historique» qui faisait, chaque samedi, une randonnée nocturne d’un jour et demi pour souder les liens entre camarades de travail. Puis, en avril 1986, il avait organisé à part six personnes en un cercle de lecture qui, pendant six mois, débattait des problèmes de l’atelier en étudiant le droit du travail. En janvier 1987, ces militants avaient pu organiser environ 500 personnes dans une manifestation aux pancartes corporelles contre l’inégalité de répartition des primes de fin d’année. En avril, ils avaient mené une lutte salariale de masse en utilisant la commission paritaire patrons-syndiqués. Forts de ces résultats, ils avaient mis sur pied un « comité de préparation pour la fondation d’un syndicat » dans la clandestinité, et alors que les échos du soulèvement de juin résonnaient encore dans tout le pays, ils avaient réussi à tenir, le 5 juillet, l’assemblée constitutive de leur syndicat avec 101 participants. Les travailleurs avaient accueilli cela avec enthousiasme : le lendemain à midi, plus de 1 000 ouvriers avaient assisté à une assemblée d’information dans la cantine de l’usine, et cinq jours seulement après la création du syndicat, presque tous les 1 500 ouvriers de la production y avaient adhéré.

Lorsque Chung Ju-yung, le grand patron du groupe Hyundai, déclara qu’il ne reconnaîtrait pas de syndicat dans son entreprise, les ouvriers de Hyundai Engine répliquèrent en se mettant à marcher en direction de Hyundai Heavy Industries. Pris de panique à l’idée que les flammes de la lutte se propagent aux autres filiales, le patronat changea de position et accepta de reconnaître le syndicat. Le 15 juillet, les ouvriers de Hyundai Mipo Shipbuilding tinrent à leur tour leur assemblée constitutive de syndicat. Mais au moment précis où ils essayaient de déposer leur déclaration de constitution syndicale à la mairie, la direction de l’entreprise s’en empara et la confisqua. Cela fut l’erreur de patrons incapables de mesurer l’immense climat de lutte qui montait chez les travailleurs : ne pouvant résister à un déluge de contestations, la mairie délivra le récépissé de déclaration syndicale au bout de trois jours. Cet « incident du vol » fit de la création de syndicats une question d’intérêt national, et la confiance et la ferveur des travailleurs se propagea rapidement à tout le pays.

Ayant essuyé des défaites cuisantes chez Hyundai Engine et Hyundai Mipo, la direction de Hyundai s’est alors associée à la fédération de la métallurgie de la FKTU (la fédération coréenne des syndicats, le syndicat jaune) pour mettre en place des syndicats à sa botte chez Hyundai Heavy Industries et Hyundai Motor. Mais lors

de l’assemblée annonçant la fondation du syndicat jaune, des ouvriers de Hyundai Motor enragés ont crié « Dehors le syndicat jaune ! » et ont formé spontanément un cortège de manifestants qui, en faisant le tour de l’usine, a vu ses rangs grossir jusqu’à 8 000 travailleurs, paralysant en un instant l’usine entière. Tout en poursuivant un sit-in sous une pluie battante, ils organisèrent une assemblée générale extraordinaire et mirent en place une nouvelle direction syndicale indépendante, arrachant au patronat un engagement écrit promettant la « reconnaissance du syndicat indépendant ». Encouragés par cette victoire chez Hyundai Motor, les ouvriers de Hyundai Heavy Industries déclenchèrent à leur tour, à partir d’une campagne de signatures lancée le 25 juillet, une grève le 28 juillet. Quelque 1 500 ouvriers exigèrent le départ du syndicat jaune et des augmentations des salaires.

Les flammes de cette lutte se propagèrent à toutes les filiales du groupe Hyundai d’Ulsan, puis à toutes les usines de la ville. Ainsi cette ville industrielle d’Ulsan, qui était jusque-là le symbole de la prospérité et de la fête pour les capitalistes, se transforma en une véritable ville de la lutte ouvrière. Puis les flammes des luttes ouvrières du groupe Hyundai d’Ulsan se propagèrent à toute la moitié sud du pays — Busan, Masan-Changwon, et à bien d’autres régions.

4 - La grande lutte ouvrière s’étend à tout le pays

Les flammes de la lutte qui avaient embrasé le sud du pays se sont propagées, à partir du début août, à tout le pays — partout où il y avait des travailleurs. C’est que tous les travailleurs du pays, quelle que soit leur région ou leur entreprise, se trouvaient dans la même situation : ils étaient exploités et souffraient pour les profits des capitalistes. La lutte des ouvriers de Goldstar, dans le complexe industriel de Changwon, s’est transmise au complexe industriel de Gumi, où étaient concentrées les usines d’électronique du même secteur ; en un instant, les usines centrales de Gumi se sont retrouvées prises dans les flammes de la lutte.

Les travailleurs de la région métropolitaine de Séoul — Incheon, Séoul, Seon-gnam, etc.— sont eux aussi entrés véritablement dans la lutte. Galvanisés par la grève de l’usine de Changwon de Daewoo Heavy Industries déclenchée le 4 août, environ 1 500 ouvriers de l’usine d’Incheon de Daewoo Heavy Industries ont à leur tour engagé une grève le 8 ; les ouvriers des autres filiales de Daewoo à Incheon — Daewoo Motors, Daewoo Electronics— se sont joints à la lutte. C’est ainsi que la lutte s’est propagée vigoureusement dans tout le pays, depuis les zones industrielles importantes du sud jusqu’à la région de la capitale, en passant par les provinces de Jeolla, de Chungcheong, et même l’île de Jeju.

Et par secteurs, en plus des ouvriers de l’industrie chimique et métallurgique, déjà en pleine ébullition, les ouvrières de la production manufacturière — dans l’électronique et le textile notamment — sont également entrées en lutte. La lutte des travailleurs des transports a démarré avec la grève générale des chauffeurs de taxi de Jeonju le 7 août ; le 9, c’était la grève générale des bus urbains de Gwangju; le 12, la grève générale des bus urbains et interurbains de Jeonju, Gunsan et Gimje ; le 14, la grève générale des bus et taxis de Daejeon. Ces grèves successives ont fait trembler tout le territoire des provinces de Jeolla et de Chungcheong. Et les travailleurs des transports de Busan, Pohang, Seongnam, Chuncheon, Incheon et d’autres régions encore se sont eux aussi mis en branle, comme s’ils visaient une grève générale nationale du secteur des transports : les transports publics ont été quasiment paralysés. La presse s’est en particulier acharnée contre le secteur des transports, sous prétexte qu’il s’agissait d’un service public ; mais les travailleurs ont développé des formes de lutte variées comme la gratuité pour les usagers, et ils ont mené des luttes de solidarité avec les travailleurs des autres secteurs, ne relâchant à aucun moment la bride de la lutte.

Les caractéristiques de cette lutte

Le pays tout entier était désormais embrasé par les flammes des grèves ouvrières. La lutte s’est tellement développée qu’à la mi-août, le nombre quotidien de conflits a explosé. Pendant la période allant du 17 août — moment où ont commencé les manifestations de rue unitaires des travailleurs du groupe Hyundai — jusqu’au 29, environ 150 nouvelles luttes éclataient chaque jour dans des usines à travers le pays. En une seule journée se produisait plus de la moitié des luttes qui s’étaient déroulées sur l’ensemble des années 1985 et 1986. Pendant cette même période, plus de 400 syndicats ont été nouvellement créés, à comparer aux 250 syndicats qui avaient été fondés en 1984 — pourtant une année où le mouvement ouvrier était plutôt en pleine ascension. C’était une progression spectaculaire.

Les luttes prenaient des formes explosives et organisées. Pour défendre les locaux occupés, les travailleurs organisaient des piquets de grève, et pour se protéger eux-mêmes ainsi que leurs camarades face aux violences des milices patronales, ils s’armaient de matraques de bois et de barres de fer : c’était devenu un mode de lutte tout à fait normal. Mieux encore, ils manifestaient dans la rue en tête de cortège avec des engins lourds comme des chariots élévateurs, montrant aux capitalistes leur puissance et prenant l’avantage à la table de négociation: cela devenait progressivement une pratique courante. Aux chantiers navals Daewoo d’Okpo, face à une direction qui faisait semblant de négocier, les ouvriers occupèrent une partie de l’île de Geoje, organisaient des manifestations de rue où ils ripostaient par des jets de pierres aux forces de police antiémeute. À Incheon également, les ouvriers de Gyeongdong Industries ont écrasé une milice patronale composée de voyous, puis ont manifesté à plusieurs reprises dans la rue, démontrant leur cohésion et encourageant les luttes des ouvriers des usines voisines. Les ouvriers de Gyeongwon Saegi à Bucheon ont eux aussi mené une lutte acharnée — bloquant l’autoroute devant l’entreprise, entre autres— par laquelle ils ont obtenu la satisfaction totale de leurs revendications.

Toutes les grèves de cette période étaient « illégales ». Tout comme aujourd’hui, où les travailleurs doivent passer par une procédure de conciliation devant la Commission des relations du travail pour pouvoir faire grève, le gouvernement bourgeois de l’époque restreignait les grèves par une loi qui imposait : « Après examen de la conformité par la Commission des relations du travail, il faut attendre 30 jours dans les entreprises ordinaires, et 40 jours dans les services publics, avant de pouvoir faire grève. » Mais les travailleurs ont passé outre cette loi scélérate par leur lutte explosive ; au moyen du « grève d’abord, négociation ensuite », ils ont conquis dignement la création de syndicats indépendants, la démocratisation des syndicats, et leur droit de vivre.

Cette manière de lutter reflétait le développement constant de la conscience de classe ouvrière des travailleurs depuis le soulèvement populaire de Gwangju de 1980. Les travailleurs avaient pris conscience, à travers leur expérience passée, que pour vaincre la classe capitaliste, il ne fallait pas adresser passivement des pétitions dans les limites de la légalité tracées par les capitalistes, mais qu’il fallait montrer la force de la classe ouvrière par l’unité et la lutte.

5 - Le point culminant de la lutte — la fière marche du bataillon des travailleurs de Hyundai à Ulsan

La furieuse flamme des luttes ouvrières atteint son point culminant le 17 août, lors de la manifestation des travailleurs de tout le groupe Hyundai, organisée par le Conseil des syndicats du groupe Hyundai (« Hyeon-no-hyeop »). Au mois d’août, les représentants des travailleurs des filiales Hyundai, qui menaient des négociations salariales usine par usine, se heurtaient tous à la position de la direction qui invoquait le fait que la fixation des salaires était « une question relevant du groupe dans son ensemble ». Les travailleurs du groupe Hyundai estimèrent alors que si les négociations salariales se décidaient au niveau du groupe, il était plus efficace que les travailleurs aussi forment un conseil syndical à l’échelle du groupe et négocient au niveau du groupe — plutôt que de négocier au niveau de chaque entreprise. C’est ainsi que, le 8 août, fut créée la Hyeon-no-hyeop, qui représentait les 100 000 travailleurs du groupe Hyundai. Mais la direction de

Hyundai prétendit que la Hyeon-no-hyeop était une organisation illégale, et refusa de répondre aux propositions de négociation faites par cette dernière les 11, 14 et 17 août. Le 16 août, la direction ferma les usines et coupa l’électricité et l’eau dans les foyers de travailleurs célibataires et elle stoppa la distribution des repas ; le 17, elle décida la fermeture pour une durée indéterminée de toutes les usines du groupe. La confrontation directe entre Hyundai — le plus grand chaebol coréen — et 100 000 ouvriers Hyundai était désormais inévitable.

Ce grand affrontement entre le capital et les travailleurs déclencha une formidable mobilisation. Le 17 août, entre 30 000 et 40 000 travailleurs du groupe Hyundai se rassemblèrent sur le terrain de Hyundai Heavy Industries. Ils organisèrent une « cérémonie de crémation symbolique du président Chung Ju-yung », puis sortirent par le portail principal et s’affrontèrent aux forces de police antiémeute qui leur barraient la route en leur lançant des pierres. Le 18 août, à nouveau 70 000 travailleurs et leurs familles se rassemblèrent dans une manifestation de rue de cinq heures jusqu’au stade municipal. À la tête du cortège, 15 motos et un camion d’une tonne équipé d’un mégaphone ouvraient la voie ; derrière eux suivait une avant-garde de 500 travailleurs équipés de casques et de masques antipoussière. Étaient également réquisitionnés une dizaine d’engins lourds — sableuses, camionsbennes, camions de pompiers, chariots élévateurs. C’était comme assister à l’exercice de marche d’une armée ouvrière bien entraînée. Le seul spectacle de

cette imposante marche dans les rues offrit à tous les travailleurs du pays une joie débordante, et fit frissonner d’effroi tous les capitalistes. La photographie qui a immortalisé cette marche reste, encore aujourd’hui, le symbole de la grande lutte ouvrière de 1987 et celui d’une classe ouvrière coréenne fière et combattive.

Effrayé par la situation, le gouvernement bourgeois dépêcha sur place en urgence dans l’après-midi du 18, le sous-ministre du Travail. Et il déclara que « Le gouvernement garantirait la conclusion des négociations salariales d’ici au 1er septembre » et que « La direction syndicale (indépendante) de Hyundai Heavy Industries dirigée par Lee Hyeong-geon serait reconnue comme représentante des travailleurs ». La manifestation des travailleurs du groupe Hyundai avait ainsi frappé en plein cœur le capital monopoliste et le gouvernement bourgeois, et cela eut des répercussions immenses. Les travailleurs — protagonistes du développement économique de la société coréenne mais toujours relégués à la marge sur la scène de l’histoire— entraient à cet instant sur le devant de la scène en tant que véritable force de cette société.

6 - La contre-offensive du capital et de l’État

Prenant prétexte de la manifestation de rue solidaire des travailleurs du groupe Hyundai, le régime de Chun Doo-hwan a déclaré qu’il étoufferait dans l’œuf les manifestations de rue et qu’il traquerait sans relâche les « éléments perturbateurs». Conformément à cette déclaration, le gouvernement fit arrêter le 19 août cinq travailleurs licenciés de l’usine Goldstar de Pyeongtaek ; le 20 août, il fit arrêter, sous le motif de violation de l’« interdiction de l’intervention de tiers », deux personnes dont le président du Conseil des travailleurs de la province de Gyeongnam (« Gyeong-no-hyeop »), qui dirigeait les luttes de la région de Masan-Changwon.

La contre-offensive de la classe capitaliste s’est d’abord concentrée sur la délégitimation de la cause et de la justesse des luttes ouvrières. C’est qu’il était nécessaire, pour endormir la classe ouvrière en pleine effervescence, de commencer par désorienter et paralyser son « cerveau ». Les journaux et les chaînes de télévision capitalistes consacraient quotidiennement des dossiers spéciaux à délégitimer les luttes ouvrières et à semer la confusion dans les rangs des grévistes. « Des éléments extérieurs perturbateurs interviennent », « Les grèves des travailleurs dégénèrent en violences extrêmes », « L’économie d’exportation est en train d’être détruite », « Le risque d’un chômage de masse approche », « La survie de la classe populaire est menacée » — c’est là le genre d’étiquettes que la classe dominante a collées sur les luttes ouvrières.

Ils n’hésitaient pas même à proférer de purs mensonges. Quand un capitaliste de la Fédération des entreprises coréennes (Jeon-gyeong-ryeon) a dit que « les ouvriers de Kia Industries menaçaient le vice-président en le promenant en haut et en bas, le tenant en équilibre sur la pelle d’une excavatrice », ou que « chez Young Chang Akki, les ouvriers ont enfermé le PDG dans un fût et l’ont fait rouler », la presse capitaliste a publié ces propos en gros titres. Mais la direction de Kia Industries a démenti que ces faits aient eu lieu, et chez Young Chang Akki il n’y avait au départ même pas de fût pouvant contenir une personne. Cela montre crûment à quel point les capitalistes et leur presse mentent de façon éhontée.

Ainsi, le gouvernement bourgeois, ayant identifié la limite que constituait l’absence d’une véritable organisation politique capable de diriger correctement les luttes ouvrières, déploya une offensive idéologique en mobilisant la presse capitaliste, tout en intensifiant la répression physique. Les partis bourgeois d’opposition de Kim Young-sam et Kim Dae-jung ne souhaitaient pas que la classe ouvrière dépasse le niveau de la démocratie politique pour porter des coups à la classe capitaliste. Ils demandèrent donc aux travailleurs de « modérer leurs grèves ». La direction supérieure du Mouvement national elle aussi agit dans ce sens, en disant qu’il fallait construire une société démocratique par les élections, expliquant qu’il fallait « modérer les actions extrêmes ».

La mort du martyr Lee Seok-gyu

Le 22 août, la police tira une grenade lacrymogène en pleine poitrine de Lee Seok-gyu, un jeune travailleur des chantiers navals Daewoo qui participait à une manifestation. La mort du martyr Lee Seok-gyu était une provocation du gouvernement bourgeois envers l’ensemble des travailleurs qui s’étaient soulevés. La situation devait désormais déboucher sur un affrontement frontal entre le gouvernement bourgeois et la classe ouvrière. À Anyang, les syndicats indépendants de la région se rassemblèrent à l’usine de Hanguk Jeji, alors en grève, et ils organisèrent une cérémonie commémorative commune à laquelle participèrent entre 700 et 800 personnes. Mais à Ulsan, qui était au centre des luttes de juillet et août, comme dans d’autres régions, on ne réussit pas à transformer la mort du martyr Lee Seok-gyu en une lutte vigoureuse de la classe ouvrière contre le gouvernement bourgeois. Le gouvernement bourgeois fit enlever le corps du martyr Lee Seok-gyu et empêcha les rassemblements et manifestations commémoratifs organisés dans neuf villes en bouclant ces zones, et en procédant à 900 arrestations dont 52 placements en détention.

Faute d’avoir pu réagir de manière systématique et organisée aux attaques de la bourgeoise et du gouvernement qui défend ses intérêts, la lutte des travailleurs s’est rapidement essoufflée. Avec un sommet de 233 conflits déclenchés en une seule journée le 1er septembre, le nombre quotidien de conflits a ensuite diminué de jour en jour. Aux alentours du 20 septembre, la lutte ne se poursuivait plus que dans quelques rares usines, et encore, sous des formes très passives.

La défaite tragique de Han Young Aluminium

La lutte des travailleurs du groupe Han Young Aluminium est un autre exemple montrant à quel point la répression des capitalistes et du gouvernement a été cruelle, et à quel point les travailleurs se sont battus avec acharnement.

Sur le site de Gajo, à Incheon près de Séoul, la direction avait commis en plein jour des actes inhumains, tels que de frapper une ouvrière à l’entrejambe avec un tuyau en fer jusqu’à ce qu’elle saigne, ou frapper à coups de matraque et de tuyau en fer un gréviste qui rampait après s’être blessé à la jambe en sautant du toit, le rendant ainsi incapable de bouger. Devant l’usine, alors qu’un gréviste sortait en se débattant de la rivière où il était tombé, des dizaines de nervis de la direction l’ont roué de coups de matraque avant même qu’il ait pu sortir de l’eau, jusqu’à ce qu’il perde connaissance.

Sur le site de Banwol à Ansan, à l’aube du 5 septembre, environ 400 membres des forces de sécurité et 300 policiers anti-émeutes ont fait irruption pour s’en prendre à 17 travailleurs épuisés après 20 jours d’occupation. Ils les ont sauvagement piétinées et frappées à l’aide de pierres, de cocktails Molotov, de lances à incendie, de tuyaux en fer et de gourdins. Ils ont commis un acte odieux en déshabillant cinq grévistes, puis les ont traînés dehors pour les passer à tabac collectivement.

Ils sont même allés jusqu’à mettre le feu à l’usine pour provoquer l’intervention de la police anti-émeute. Finalement, les 17 personnes ont toutes été transférées au commissariat de Gwangmyeong. Une fois au commissariat, les camarades emmenés se sont enlacés et ont pleuré.

Voilà ce qu’un des leurs a pu écrire ensuite : « Même si les frères Han-young ont été impitoyablement écrasés, ils se sont battus jusqu’au bout pour la justice, et à l’avenir, ces 17 personnes ne baisseront pas les bras et continueront à se battre en première ligne pour les droits et les intérêts des travailleurs. Il faut savoir que lorsque ces gens sourient et se montrent aimables, un complot se cache derrière leur façade, et nous, les travailleurs, devons prendre conscience, en commençant par les petites choses, que nous sommes les acteurs principaux de ce pays, avec fierté et assurance. »6

La classe capitaliste a réprimé la classe ouvrière de façon systématique et organisée, par l’intermédiaire de l’État, pour préserver son système de domination. Face à cela, la classe ouvrière a déployé sa puissance au grand jour et a fait étalage de sa grandeur. Mais faute d’expérience d’une lutte aussi gigantesque, et faute d’une organisation politique capable de diriger systématiquement une telle lutte de masse, elle ne pouvait que montrer plusieurs faiblesses. Et l’absence d’une organisation politique représentant la classe ouvrière a continué à constituer une faiblesse du mouvement ouvrier coréen lors de la grève générale de 1996-1997.

7 - Conclusion

Depuis cette lutte, les travailleurs ont pu voir, avec un sentiment de trahison et d’amertume, qu’une partie des dirigeants qui étaient à la tête du soulèvement de juin 1987 et de la grande lutte ouvrière sont devenus des hommes politiques du parti au pouvoir ou de l’opposition bourgeoise, transformés en porte-paroles de la classe capitaliste. Les syndicats dynamiques et combattifs ont dans une large mesure disparu. Et même quand certains subsistent, ils ne portent qu’extérieurement le manteau du syndicalisme indépendant. Ils sont en réalité devenus des syndicats bureaucratisés et serviles, transformés en organisations qui « représentent » les adhérents au sens de tutelle, et qui « gèrent » les adhérents qui veulent lutter. Cela nous dit que dans cette société capitaliste, les syndicats peuvent certes être l’arme de l’unité et de la lutte des travailleurs, mais qu’ils peuvent aussi devenir un instrument des capitalistes, servant à gérer et à contrôler les travailleurs. Pour préserver fermement la continuité, la stabilité et les principes du mouvement de la classe ouvrière, il faut donc, avec les syndicats indépendants comme organisations

de masse des travailleurs, un parti ouvrier révolutionnaire, la forme la plus haute de l’organisation de la classe ouvrière.

Mais surtout, l’expérience de la grande lutte ouvrière de 1987 a montré, à ceux qui jusqu’alors pensaient que les travailleurs étaient conservateurs et égoïstes, incapables de s’unir et de combattre le système, qu’au contraire la classe ouvrière, en prenant les armes de l’unité et de la grève, peut se dresser dignement et combattre ce système. C’est encore aujourd’hui une leçon importante pour ceux qui se demandent : « Pouvons-nous changer le monde ? », ou pour ceux qui cherchent à organiser la résistance contre le système capitaliste.

Bien entendu, nous ne pouvons pas savoir précisément à quelle occasion ni de quelle manière les travailleurs créeront à nouveau une formidable vague de grèves : les marxistes ne sont ni des devins ni des prophètes. Toutefois, tant que perdure le système capitaliste, dans lequel une minorité de capitalistes possesseurs des moyens de production exploite une majorité de travailleurs qui en sont privés, il engendrera sans cesse inégalités, pauvreté, oppression, destruction de l’environnement, guerres, et bien d’autres choses encore — et engendrera donc inlassablement la résistance contre lui. Lorsque, à l’occasion d’un événement, cette résistance se transformera en une formidable lutte, pourra-t-elle aboutir à une révolution ouvrière qui change le cours de l’histoire ? Cela dépendra du degré de préparation de la classe ouvrière, idéologiquement et organisationnellement.

Nodeongja Tujaeng

Séoul (Corée du Sud)

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