Au lendemain des élections législatives de mars 1993

Cercle Léon Trotsky
16/04/1993

Voilà donc les élections bien finies. A une majorité socialiste relative à l'Assemblée a succédé une majorité de droite écrasante. Du jamais vu, paraît-il, depuis la « Chambre introuvable » de Louis XVII, il y a quand même 178 ans !

Pourtant, le changement de gouvernement n'a pas fait plus de vagues qu'un remaniement ministériel. Balladur, à qui les médias ont d'avance fabriqué une image de Premier ministre, a été tout naturellement investi par Mitterrand. Son gouvernement était prêt : Simone Weill pour plaire à l'électorat de droite sauce libérale, Pasqua pour plaire à l'électorat de droite qui louche vers le Front national, Barnier pour plaire aux écolos. Et un savant dosage pour plaire à tous les clans et sous-clans de la droite.

Voilà donc un nouveau gouvernement installé. Enfin, nouveau, c'est une façon de parler car c'est surtout du déjà vu.

A écouter les ministres, bien malin celui qui décèle un changement, mis à part peut-être pour ce qui est de Pasqua qui s'oublie de temps à autre. Il est vrai que leurs prédécesseurs du gouvernement Bérégovoy parlaient déjà tellement le langage de la droite que les ministres de la droite ont l'air aujourd'hui de faire de l'imitation.

A en croire le Canard enchaîné, Mitterrand aurait même lâché, au sortir du premier Conseil des ministres de la cohabitation, que c'est le gouvernement le plus à gauche qu'il ait eu à présider depuis 1983.

Ce qu'ils appellent l'alternance a donc fonctionné en douceur. Après avoir écoeuré son électorat au point d'en perdre la moitié, le Parti socialiste se retrouve dans l'opposition. Le recul électoral du Parti socialiste, accentué par le mode de scrutin, a même été tel que son groupe parlementaire est ridiculement petit. Même dans la presse de droite, il en est pour déplorer que la faiblesse parlementaire de l'opposition compromette la crédibilité des alternances futures.

Ce parlementarisme qu'ils appellent la démocratie, fonctionne comme cela : une équipe politique au service du patronat, des possédants et de la bourgeoisie assume le pouvoir gouvernemental et ce faisant, se déconsidère. Le système fournit tous les cinq ou sept ans aux électeurs la possibilité de la désavouer - et c'est à peu près tout ce que les électeurs peuvent faire. Une autre équipe prend alors la relève pour exercer le pouvoir gouvernemental toujours au service du patronat, des possédants et de la bourgeoisie.

Pendant que les équipes se relayent, l'État reste toujours le même. Les ministères, les administrations continuent à tourner avec les mêmes cadres, avec la même hiérarchie, inamovible comme l'est la hiérarchie de l'armée ou de la police. Et ce sont ces hiérarchies qui commandent, pas les ministres. Léotard vient d'en faire l'expérience. A peine investi, il a foncé en Bosnie se faire photographier avec le général Morillon et vanter son action là-bas. Mais, au retour, il a dû annoncer lui-même à la télévision, la mine contrite, que c'est l'État-major qui décide si Morillon reste là--bas ou s'il est rappellé en France.

Et, surtout, d'échéance électorale en échéance électorale, le capitalisme tourne, les riches s'enrichissent, et les travailleurs vivent comme ils peuvent, comme le leur permettent les aléas du capitalisme.

Les bourgeois, au service de qui tourne toute cette machinerie étatique anonyme, patronnent et financent ces équipes de politiciens exactement comme ils sponsorisent l'Olympique de Marseille, une équipe cycliste ou l'équipage du voilier Fleury-Michon. Oh, ils peuvent avoir leurs préférences ! Un Balladur sorti du sérail a eu d'emblée plus la cote d'amour du côté de la bourgeoisie que n'en a eu à ses débuts un parvenu du genre Bérégovoy. Mais la bourgeoisie sait aussi, d'expérience, que les parvenus sont souvent plus zélés encore pour la servir. En tout cas, la Bourse, ce baromètre pourtant ultra-sensible des humeurs bourgeoises, n'est pas entrée en transe au changement de Premier ministre, ni dans un sens ni dans un autre.

Les indications des élections

Sur les législatives qui viennent de se dérouler, il n'y a pas grande chose à dire, si ce n'est qu'une fois de plus le Parti socialiste quitte le pouvoir gouvernemental dans la déconsidération et la honte. La fois précédente déjà, après 1956, le gouvernement socialiste s'était déconsidéré pour toute une période et avait dû piteusement quitter le pouvoir, en ouvrant un boulevard devant la droite.

Il n'y a pas de mystère à cela. Il fut un temps, il y a longtemps il est vrai, où, lorsqu'elles en appellaient aux partis réformistes pour gouverner, les classes possédantes faisaient certaines concessions aux classes non possédantes. Or, sous le règne du Parti socialiste, cela a été l'inverse. La bourgeoisie l'a accepté au gouvernement, a toléré même qu'ils'associe quelques ministres communistes, pour qu'il justifie, au contraire, les sacrifices que la bourgeoisie imposait à la classe ouvrière. Les douze ans de pouvoir du Parti socialiste, ce n'est pas une succession de réformes pour améliorer un tant soit peu la situation de la classe ouvrière, mais une succession continue de mesures pour la détériorer.

Au lendemain du premier comme du deuxième tour, personne n'a versé de larmes dans les entreprises à l'idée que les Fabius, les Rocard, les Bérégovoy se retrouvent pour un temps en chômage ministériel.

Le caractère massif de la majorité RPR/UDF à l'Assemblée est dû pour l'essentiel à l'effondrement électoral du Parti socialiste, ainsi qu'au mode de scrutin. Il ne reflète pas une véritable et profonde poussée à droite. La droite classique retrouve juste son électorat traditionnel, en revenant sur cet égarement passager d'une petite fraction de cet électorat qui avait permis l'élection de Mitterrand en 1981.

Plus inquiétante est, sans doute, pour l'avenir la consolidation de l'électorat du Front national. Il s'est trouvé d'ailleurs sans doute des électeurs de gauche qui se sont un peu plus mobilisés au deuxième tour qu'au premier avec l'idée de « barrer la route au Front national ». Comme il s'en est trouvé pour se réjouir, au lendemain du deuxième tour, que le Front national perde même l'unique députée qu'il avait dans la précédente législature.

Mais c'est une fausse quiétude car le véritable problème n'est pas la présence ou pas du Front national à l'Assemblée qui, avec la loi électorale proportionnelle intégrale, aurait eu plus de 60 députés ! Ce qui compte, c'est le poids de l'électorat lui-même. D'abord pour ce qu'il révèle de l'influence et du crédit des idées d'extrême-droite ; réactionnaires, racistes et anti-ouvrières. Et ce n'est pas en supprimant le reflet de cette réalité dans le miroir parlementaire que l'on supprime la réalité elle-même.

Cela ne change même rien au rôle politique que le Front national pourra jouer au niveau des municipalités, des conseils régionaux ou généraux. Les députés RPR ou UDF, voire les ministres, vont tenir le plus grand compte de cette influence locale du Front national, surtout lorsqu'il a fait 25 % des voix au premier tour. Les lepénistes, on les retrouvera de toute façon un peu partout.

Peut-être même pire : le fait d'avoir été complètement écartés, alors que le PCF ne l'a pas été, leur permettra de se poser en victimes du système. Paradoxalement, la proportionnelle intégrale aurait eu le mérite peut-être même de les impliquer dans le gouvernement, voire de les faire se déconsidérer en échange de maroquins.

Et, le Front national avec sa présence massive dans l'électorat, avec ses notables qui lui servent de relais sur le terrain, est tout à fait en position de capter à son profit le mécontentement venant de milieux de la petite bourgeoisie réactionnaire, voire de travailleurs réduits au chômage les moins conscients. D'autant que ce n'est sûrement pas le Parti socialiste ni même un nouvel avatar de l'Union de la gauche qui pourraient offrir une perspective.

Les multiples cohabitations

Voilà en tout cas une nouvelle période de cohabitation entre un président de la République élu à l'époque par l'électorat de gauche et un gouvernement s'appuyant sur un Parlement élu par l'électorat de droite.

Mais c'est aussi une cohabitation à l'intérieur même de la majorité gouvernementale tant la droite au pouvoir est divisée. Oh, pas en fonction d'idées, de programmes ou d'options politiques. Sur le plan politique, les nuances qui peuvent les séparer ne valent pas un maroquin ministériel ou un siège de président de l'Assemblée nationale. On n'entend plus Pasqua ou Séguin sur ce traité de Maastricht qu'ils dénonçaient pourtant il y a quelques mois seulement comme une catastrophe nationale. La coalition RPR/UDF est divisée surtout par des rivalités, des ambitions contradictoires.

Balladur a eu beau faire un savant dosage pour donner satisfaction à tous les clans, il ne les a évidemment pas supprimés. Leurs affrontements que la solidarité ministérielle met aujourd'hui en sourdine ne pourront que s'accentuer d'ici 1995. Car, pour tout ce beau monde, l'objectif est maintenant l'élection présidentielle. La présidence en elle-même est un objectif majeur dans le jeu politique de ce pays. Et, de surcroît, il dépend de l'élection présidentielle à venir si l'Assemblée actuelle ira jusqu'au bout de son mandat de 5 ans ou si le nouveau président la dissoudra au lendemain de son élection.

Tous ces politiciens de profession sont au service de la bourgeoisie mais, en même temps, ils sont tous au service de leurs carrières personnelles. Et ce n'est pas contradictoire. Miser sur les ambitions personnelles, le carriérisme, la capacité de prendre et surtout de distribuer des coups tordus à ses prétendus amis plus encore qu'à ses adversaires, est même une façon pour la bourgeoisie de sélectionner son personnel politique. Et le sélectionner, non pas au hasard d'une seule élection nationale, législative ou présidentielle, mais au long d'une carrière. Certains hommes politiques construisent leur carrière dans la discrétion des cabinets ministériels. Mais beaucoup, la majorité, préparent leur tableau d'avancement dans les courses pour l'une de ces nombreuses positions électives que la démocratie parlementaire des États bourgeois les plus riches offre au personnel politique.

Il y en a des postes ui comportent pouvoir et privilèges, non seulement à la tête de grandes villes comme Paris, Lyon, Marseille, Toulouse ou Bordeaux, mais aussi à la tête de plus modestes lorsqu'elles s'appellent Neuilly par exemple. Il y en a de ces postes à la tête des Conseils généraux ou des Conseils régionaux. Il ne s'agit pas seulement de l'argent que les détenteurs de ces postes touchent sous forme de rétributions officielles. Il s'agit surtout du pouvoir que cela donne de disposer de l'argent de la cité, de la région, etc., de disposer de marchés publics. C'est là où les hommes politiques qui ont choisi la voie élective pour leur carrière tissent leurs liens avec la classe sociale qui compte dans cette société, la bourgeoisie, d'abord à l'échelon local, puis plus général, avant de pouvoir concourir pour la représentation de la bourgeoisie au niveau national.

La bourgeoisie n'est pas trop regardante sur la façon dont ces gens-là se comportent vis-à-vis de l'argent public et sur la manière dont ils s'assurent des privilèges petits ou grands. Elle n'a vu aucun inconvénient à la nomination d'un Léotard, d'un Pasqua, qui en traînent pourtant, des casseroles ! Pas plus, peut-être, mais pas moins que ces ex-ministres socialistes qui ont sombré dans les scandales. La bourgeoisie est encore moins regardante sur le nombre de trahisons et de reniements qui jalonnent les carrières de ses politiciens. Sinon, elle n'aurait pas grand'monde à son service ! La seule chose que la bourgeoisie leur demande c'est une fidélité à toute épreuve à ses intérêts et à l'ordre social qui est le sien.

Le public n'a eu, lors de la formation du nouveau gouvernement, qu'une toute petite idée des rivalités multiples qui opposent les hommes politiques de la droite pourtant membres de la même coalition gouvernementale. Rivalités pour les maroquins ministériels, pour la direction des groupes et des commissions parlementaires. Rivalités, aussi, en fonction des futures élections municipales ou pour caser ses protégés dans l'une des nombreuses sinécures de la machinerie gouvernementale. Et toutes ces rivalités s'inscrivent dans le cadre des grandes manoeuvres présidentielles.

Chirac a beau être présenté comme le grand vainqueur de ces élections, il n'est pas le candidat unique de la droite, loin s'en faut. Depuis plusieurs années, il est certes le candidat unique du RPR dont l'appareil est la principale force de frappe de la droite. Mais les divisions du RPR au moment du référendum sur Maastricht ont montré, sinon vraiment des divergences d'idées, en tout cas des divergences entre clans à l'intérieur même du RPR.

En nommant Pasqua à l'Intérieur et Séguin à l'Assemblée nationale, Chirac, par l'entremise de Balladur, a fait pour l'instant taire les deux chefs de file de son opposition. Mais il n'est pas dit que les mêmes positions qui les font taire aujourd'hui ne les mettent pas en situation de parler plus fort encore dans un an ou deux.

Et il n'est même pas dit que Balladur, au passé obscur de fonctionnaire supérieur, que Chirac a poussé au poste de Premier ministre pour ne pas compromettre ses propres chances présidentielles par des mesures impopulaires, ne se révèle pas un rival. Giscard en avait fait l'expérience avec Barre.

Mais Chirac a surtout la concurrence de Giscard justement. La tâche de celui-ci est cependant plus compliquée encore que la sienne. L'UDF est elle-même une fédération de partis et surtout d'ambitions contradictoires,.Giscard sait que les vedettes les plus en vues de l'UDF, un Léotard, un Barre ou une Simone Weil, le soutiennent comme la corde soutient le pendu.

Léotard, qui est UDF comme Giscard, est déjà ouvertement un rival pour lui dans la course présidentielle. Et, même s'il doit se révéler qu'il est encore un peu vert pour démettre Giscard et prendre la place à la tête du courant UDF, Giscard a toutes les raisons de craindre qu'au lieu de jouer son jeu à lui, il joue celui de Chirac. Ce serait évidemment un coup tordu, une façon de trahir son camp. Mais Giscard sait comment cela se pratique, lui qui a été élu en 1974 parce qu'un jeune loup du courant gaulliste d'alors, Chirac, a trahi le candidat de sa formation, Chaban-Delmas, pour ouvrir une voie royale à Giscard moyennant une nomination comme Premier ministre.

Il serait bien hasardeux de prédire comment la belle unanimité de la coalition RPR/UDF, qu'on a déjà bien du mal à sauvegarder en public aujourd'hui, volera en éclats à l'approche de la présidentielle. La prédisposition des présidentiables ou prétendus tels aux coups tordus n'en sera d'ailleurs que le facteur déclanchant. Ce qui commendera en réalité c'est l'évolution de la situation économique et le mécontentement engendré par l'accroissement du chômage et peut-être, par la dégradation du sort de certaines catégories de la petite bourgeoisie elle-même.

Le PS, ou comment se refaire une santé ?

Côté Parti socialiste, le problème est de se faire oublier d'abord et se refaire une virginité ensuite, afin d'être, dans deux ans, en situation de capitaliser le mécontentement suscité par le gouvernement de droite.

Pour l'instant, c'est plutôt mal parti. Mal parti, évidemment, surtout à cause de l'ampleur de l'effondrement électoral du Parti socialiste. Mal parti, aussi, parce que parmi les forces politiques sur lesquelles voulait miser Rocard avec son « big bang » pour compléter le Parti socialiste, les écologistes ont eu les déboires que l'on sait. Quant aux centristes,ils ont toutes les raisons de penser que « deux tiens aujourd'hui valent mieux qu'un tu ne l'auras peut-être pas demain » ! Et la cote de Rocard a dû nettement baisser dans ces milieux, si tant est qu'il n'en jamais eu une !

Cela n'a pas empêché Rocard de prendre de vitesse ses concurrents éventuels pour la direction du Parti socialiste. La rapidité, il connaît. Il a eu l'occasion de l'exercer, ayant doublé en trombe Mitterrand en 1981 comme en 1988, pour se déclarer avant lui candidat à la candidature présidentielle. Mais, comme on le sait, cela n'a pas constitué une garantie de succès.

Fabius est donc écarté. Jospin s'est retiré pour planter ses choux. Mauroy se cramponne à sa mairie de Lille. Chevènement bombarde les militants socialistes de lettres où il se présente comme le chef d'une nouvelle résistance, mais il ne sait pas très bien s'il veut résister à Rocard du dedans du Parti socialiste ou du dehors. Quant aux « quadras » du Parti socialiste qui voulaient mettre à la porte tous les « vieux », leur voeu est presque exaucé, mais pas comme ils l'entendaient, et pas à leur profit. Le présumé présidentiable dont ils voudraient faire leur drapeau, Delors reste le plus dangereux des rivaux de Rocard pour la candidature à la présidence. Mais Delors continue à se taire, ayant fait l'expérience que moins il parlait, plus sa cote montait.

Rocard semble avoir réussi à mettre la main sur l'appareil du Parti socialiste. Oh, certes, le Parti socialiste s'est considérablement affaibli sur le plan électoral. Mais, pour affaibli qu'il soit, il représente un appareil électoral puissant et rodé. Par ailleurs, il a des dizaines de milliers de conseillers municipaux, généraux ou régionaux, et il faut rappeler qu'il détient, encore aujourd'hui, la direction de presque autant de municipalités de villes de plus de 30.000 habitants que le RPR et l'UDF réunis.

Tout cela représente une courroie de transmission indispensable pour un présidentiable. Rocard avait besoin de l'appareil du Parti socialiste et, surtout, il avait besoin que cet appareil ne soit pas entre les mains d'un rival virtuel. Et détenir cette position de force est, pour Rocard, un moyen de rallier à sa candidature future tous ces notables socialistes de tendances fabiusienne, jospiniste, poperénienne et j'en passe, qui ont d'autant plus des états d'âme à son égard qu'il n'est pas dit qu'il représente le bon cheval dans la course présidentielle.

La conquête du Parti socialiste était donc une condition nécessaire pour la carrière personnelle de Rocard. Mais ce n'est sûrement pas une condition suffisante pour avoir une chance d'être élu. » Même s'il a dû pour l'instant abandonner son « big bang » sous peine de sombrer dans le ridicule, l'idée qui sous-tendait le « big bang », c'est-à-dire créer un parti brassant plus large et plus à droite que le Parti socialiste, est la seule stratégie possible pour celui qui sera opposé au candidat, au singulier ou au pluriel, de la coalition RPR/UDF.

Car, même si Rocard, ou un autre, aura évidemment besoin dans deux ans des voix de l'électorat du Parti communiste, la stratégie d'une nouvelle Union de la gauche, c'est-à-dire d'un contrat de gouvernement avec le Parti communiste, n'est vraiment pas dans l'air du temps. Ce qui n'empêche pas le Parti communiste de répondre présent sans que personne ne songe à lui demander s'il est là.

Et puis, si le Parti communiste avec ses 25 % de voix avait intéressé Mitterrand au temps où il en était encore à viser la présidence, les 9 % du PC aujourd'hui ne valent sûrement pas, aux yeux d'un Rocard, la peine de se compromettre vis-à-vis de cette fraction de l'électorat de droite qu'il espère attirer.

Rien ne permet de dire aujourd'hui si, devant un électorat résigné, votant par habitude et plus par élimination que par illusion, les élections dans deux ans se dérouleront entre les deux camps qui prétendent incarner l'alternance.

Bien d'autres évolutions sont possibles, même sur le plan strictement électoral, y compris que ce soient les partis marginalisés dans ce jeu, le Parti communiste d'un côté ou le Front national de l'autre, qui capitalisent à leur compte les mécontentements, les frustrations ou les colères de l'électorat. Et, bien sûr, la question de savoir si c'est l'un ou l'autre, si c'est le Parti communiste ou le Front national, aura une importance déterminante pour la période à venir.

Mais, pour l'instant, ces partis restent électoralement marginaux, et la vie politique continue à être concentrée sur le petit jeu du personnel politique traditionnel et dominé par les manoeuvres préparatoires de l'élection présidentielle.

Côté social, le gouvernement n'a pas perdu son temps puisque à peine nommé, il a pris la décision de faire désormais des économies sur les petits fours des réceptions ministérielles et sur les déplacements des ministres. Balladur a même pris un vulgaire avion de ligne pour revenir de son week-end de Pâques.

Le social ne s'arrête pas là puisque Balladur s'est déclaré partisan d'une politique contractuelle et a proposé une conférence à Matignon avec les dirigeants des confédérations syndicales. Et, Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, d'exprimer sa « satisfaction » dans les colonnes du journal patronal Les Echos et d'affirmer son accord avec « l'allégement des charges patronales sur les bas salaires » prévu par le gouvernement et d'insister sur le fait que sa « préférence » pour combler le déficit de la Sécurité sociale va à l'augmentation de la CSG.

Ce n'est donc pas de ce côté que Balladur aura des problèmes, car c'est exactement ce que prévoyaient le RPR et l'UDF dans leur plate--forme électorale commune. Si cela le réconforte ou l'amuse, Balladur peut aussi noter que Nicole Notat apprécie que le « Premier ministre ait affiché une priorité absolue à l'action pour l'emploi ».

Mais, même muni de ce certificat de bonnes moeurs délivré par le chef en titre de la deuxième confédération syndicale, le gouvernement Balladur n'a pas une politique plus efficace à proposer face au chômage que le gouvernement Bérégovoy. Comme son prédécesseur, Balladur s'est contenté, dans sa déclaration d'investiture, de promettre aux patrons des réductions sur les cotisations sociales et des prêts bonifiés, c'est-à-dire la prise en charge par l'État d'une partie des intérêts à payer sur l'argent emprunté. Tout cela, toujours au nom de l'argument éculé que cela est fait pour les inciter à embaucher. Les patrons feront eux aussi comme toujours : ils prendront les cadeaux mais n'embaucheront pas pour autant.

Ils ne s'en cachent pas d'ailleurs:

Périgot, président du CNPF, vient d'affirmer avec une cynique franchise, que ses mandants ne se considèrent pas liés par les cadeaux qu'on leur donne : « Nous ne pouvons en aucune manière prendre à cet égard d'engagement quantitatif ; l'embauche dépendra essentiellement de l'ampleur de la reprise » .

D'ici une peu probable reprise, les patrons non seulement n'embaucheront pas mais continueront à débaucher. Les cadeaux déjà annoncés s'ajouteront à ceux qui grevaient déjà lourdement le budget de l'État. Et il y a les cadeaux à venir. Combien cela coûtera, par exemple, à l'État si le gouvernement étend l'usage des contrats emploi-solidarité au secteur privé, comme il en est question ? On ne le sait pas, mais on sait en revanche que cela permettra aux patrons de disposer, à mi-temps, d'un travailleur qui ne leur coûtera que quelque 600 francs par mois ! Sans même que les patrons aient l'obligation de créer de nouveaux emplois. Ils peuvent se contenter de mettre à la porte leurs travailleurs un peu moins mal payés, pour les remplacer par de la main d'oeuvre presque gratuite. C'est déjà de cette façon que les patrons de supermarchés profitent du décret Bérégovoy qui leur accorde des dégrèvements pour les emplois à temps partiel.

Dette publique, impôts et privatisation

Etant donné la montée vertigineuse de la dette publique en raison de tous ces cadeaux au patronat, Balladur doit, comme son prédécesseur, trouver des recettes pour compenser les dépenses. La décision d'augmenter les taxes sur l'essence vient d'entrer en application. Une augmentation de la TVA est officieusement annoncée.. Il s'agit dans les deux cas d'impôts indirects qui ont l'avantage d'être « indolores », pour reprendre l'expression d'un des rédacteurs du programme de la droite, « tout en frappant essentiellement les classes populaires, plus nombreuses que la bourgeoisie. » De sorte que la France, qui est déjà championne en la matière par rapport aux autres pays riches, aggrave encore le poids des impôts indirects par rapport aux impôts qui frappent les revenus du capital, sans même parler du ridicule impôt sur les grandes fortunes représentant à peine un centième de ce que rapporte la TVA.

Balladur ne peut cependant pas se permettre d'y aller trop fort sur les impôts. Pas par égard pour ceux des contribuables qui n'ont pas toutes ces échappatoires, avoirs fiscaux ou autres, dont bénéficient les plus riches et qui leur permettent parfois de ne pas payer du tout d'impôt personnel. Mais en augmentant les impôts, on ne soigne pas sa popularité. Les possibilités du gouvernement en la matière sont donc limitées.

L'idéologie « libérale » vient au secours des besoins pratiques pour donner un fondement aux privatisations prévues dans le programme de la droite. Mais l'idéologie n'y est en réalité pas pour grand'chose. Les raisons du gouvernement de privatiser sont tout à fait terre-à-terre. Les privatisations de la cohabitation précédente ont rapporté quelque 60 milliards à l'État. Le Parti socialiste y a eu recours à son tour lorsqu'il est revenu au gouvernement en 1988.

Pour renflouer sa trésorerie, l'État en est donc à brader ses biens, son capital matériel.

Le trust pétrolier Elf serait le premier sur la liste des privatisables. L'État ne détient déjà plus que 50 % des actions, mais ces 50 % représentent tout de même quelque 45 milliards de francs. S'y ajouteront dans l'immédiat, probablement, Rhône-Poulenc ainsi que celle des banques nationalisées dont les affaires marchent actuellement le mieux, la BNP.

En répartissant les privatisations sur plusieurs années, le gouvernement peut espérer assurer des recettes à peu près régulières.

Les privatisations représentent donc un double avantage du point de vue du gouvernement. Elles fournissent l'occasion de distribuer des cadeaux généreux au patronat et aux grandes sociétés. Aux banques d'abord qui vont se charger de la commercialisation des actions mises en vente, moyennant évidemment de substantielles commissions. Aux groupes capitalistes qui auront accès à ces actions si les prix sont calculés, comme ce sera le cas, pour être avantageux. La conjoncture maussade servira d'ailleurs de prétexte. Pour intéresser les éventuels repreneurs, il est déjà question de leur accorder des avantages fiscaux. Cela manquait !

Néanmoins, même à des prix de braderie, les privatisations fourniront de l'argent à l'État.

Mais les entreprises d'État, on ne peut les revendre qu'une seule fois. Les privatisations n'offriront qu'un expédient provisoire.

Et la tentation du gouvernement de vendre par pans le patrimoine de l'État pour boucler son budget de fonctionnement risque d'être modérée par des oppositions venant de la bourgeoisie elle-même.

En premier lieu pour ce qui est des services publics dont certains sont indispensables au fonctionnement du capitalisme lui-même, sans être rentables du point de vue du profit privé.

Mais même pour ce qui est des entreprises d'État qui appartiennent au secteur dit concurrentiel - industrie, banques, assurances etc - il est de l'intérêt bien compris des capitalistes eux-mêmes que l'État continue à assurer le fonctionnement d'une partie de l'économie. Ce n'est pas pour rien que la France est un des pays où le secteur étatique est des plus importants. Ce n'est pas pour rien non plus que c'est le Général de Gaulle, pas précisément un homme de gauche, qui est à l'origine de la plus importante vague de nationalisations.

Dans un débat entre patrons sur les privatisations, Jean Peyrelevade, PDG de l'UAP, a rappelé récemment en substance que le rôle de l'État repose sur « l'absence en France d'un capitalisme fort ». De ce fait, « les entreprises privatisées seraient une proie facile des prédateurs étrangers. Pour les protéger, il faut que l'État reste présent, par exemple à 20 %, jouant le rôle de protecteur, mais en même temps s'interdisant de jouer directement son rôle d'actionnaire... ».

Ce qu'un autre PDG, celui du trust pétrolier Total, formulait en appelant de ses voeux « un État jouant à la fois sur le court et le long terme, limitant parfois la compétition ou le risque, créant les conditions d'avantages technologiques, aidant à la constitution de groupes aptes à résister tant aux raids boursiers qu'aux cycles économiques, on le voit, il ne s'agit pas d'une remise en cause mais bien d'une remise en place de l'État dans le concert industriel ».

Ce qui signifie en clair que le capitalisme français a absolument besoin d'un secteur d'État important, qui soit un petit peu moins préoccupé par des impératifs de profits à court terme que les capitalistes privés, qui prenne en charge les frais de recherches ou qui, tout simplement, protège l'industrie française dans la concurrence internationale..

Même dans le secteur bancaire, l'existence de banques nationalisées donne un peu de souplesse aux capitalistes privés. » A ce qu'il paraît, le PDG du Crédit lyonnais, attaqué en ces temps de changement en raison de ses liens avec le Parti socialiste, mais aussi en raison du déficit enregistré cette année provenant d'investissements hasardeux, est défendu pour les mêmes raisons par nombre de patrons, clients du Crédit lyonnais. Ces patrons sont reconnaissants au Crédit lyonnais de prendre, en tant que banque nationalisée, des risques là où des banques privées n'en prennent pas pour financer les opérations hasardeuses des dits patrons.

L'avenir proche dira laquelle de ces deux options l'emportera. Les besoins en liquide du gouvernement et les intérêts à court terme des groupes financiers preneurs de bonnes affaires ? Ou l'intérêt à long terme du capitalisme français de garder l'État comme actionnaire dans un certain nombre d'entreprises et lui laisser les moyens de faire ce que les actionnaires privés font de moins en moins : injecter périodiquement des capitaux ? Et faire en sorte que l'État assume par la même occasion, comme au Japon par exemple, ce rôle de coordinateur qui permet aux capitalistes japonais de présenter un front unique dans la concurrence internationale, tout en laissant aux détenteurs de capitaux privés tout loisir de s'approprier les profits.

Mais, là encore, ce n'est pas le gouvernement qui commandera mais la crise elle-même, dont l'évolution peut rendre demain indispensable un étatisme accru pour sauver les intérêts de la bourgeoisie. Parce que la crise est là. même si elle prend « seulement » la forme d'un marasme économique persistant.

L'impuissance de la bourgeoisie a juguler la crise

Et si les gouvernements ont l'imagination fertile pour trouver des moyens d'aider, chacun, leur bourgeoisie, ils sont totalement impuissants à arrêter la dégradation de la situation économique.

Comme sont impuissants ces quelques dizaines de grands trusts ou holdings présents à l'échelle de la planète qui ont pourtant un pouvoir autrement plus grand que les gouvernements, y compris celui des États-Unis, qui ne sont pour l'essentiel que l'expression des intérêts de ces groupes les plus puissants.

Mais les plus puissants des trusts eux-mêmes n'ont pas la maîtrise d'un marché chaotique, irrationnel, avec des soubresauts que personne ne peut prévoir.

Le PDG de Renault affirmait dans une récente interview : « Nous ne sommes pas prophètes. En décembre 1992, on se trompait encore sur le marché 1992. Il est parfaitement possible qu'en mars 1993, on se trompe sur le marché 1993 ! » .

Le problème des grands trusts, comme plus généralement des grandes entreprises, ce n'est donc pas de résorber la crise. C'est d'utiliser leur puissance, leur poids financier, leurs avantages technologiques, leur éventuelle position de monopole et leur influence politique pour s'imposer par la force dans la jungle capitaliste. C'est préserver et d'augmenter leurs profits, même dans une économie en débandade.

Les entreprises les plus puissantes parviennent, en effet, à maintenir leurs profits, ici en France comme aux États-Unis -ce pays où se concentrent le coeur et surtout les coffres-forts et les centres de décision du grand capital international.

La revue américaine Fortune, dont le nom est déjà un drapeau, vient de rendre publics les résultats globaux des 500 plus importantes entreprises des États-Unis. Ces entreprises qui emploient directement au total près de 12 millions de personnes ont baissé, au cours de l'année 1992, leurs effectifs de 2 %, ont augmenté en revanche leurs chiffres d'affaires de 4,4 % et, surtout, ont fait passer leurs bénéfices globaux de 55 milliards de dollars en 1991 à 70 milliards de dollars en 1992, soit un accroissement de près de 30 %.

Business Week, une autre revue américaine, élargit ses comptes aux 1.000 premières entreprises pour constater qu'avec 5 % d'augmentation du chiffre d'affaires, elles ont augmenté leurs profits de 22 % en douze mois.

Ce sont des chiffres comptables qui servent à dissimuler autant qu'à révéler la vérité. Mais ils montrent que, si un certain nombre de grandes entreprises des États-Unis présentent des exercices en déficit, le taux de profit des plus grandes entreprises est, dans l'ensemble, en hausse.

Non, mais en France comme aux États-Unis, la crise c'est celle de la situation de la classe ouvrière. C'est déjà en réalité celle de la production, mais nullement celle des profits des grandes entreprises.

Aux États-Unis comme en France, ces entreprises continuent à s'enrichir en appauvrissant avant tout la classe ouvrière, mais aussi l'ensemble de l'économie.

Les hauts et les bas dans les statistiques qui indiquent, depuis vingt ans, une succession de périodes d'expansion et de périodes de récession, ne signifient pas grande chose tant elles mélangent des productions réelles de biens matériels avec la production de revenus financiers pour la classe capitaliste.

Depuis vingt ans, l'économie ne sort pas, en réalité, du marasme. Même en période dite d'expansion, une part considérable de la force de production de l'humanité est gaspillée par la mise hors production de dizaines de millions de travailleurs, pour ne compter que les grands pays industriels, avec la mise hors service, voire la destruction d'usines, de machines, de moyens de production matériels.

Ce qui a été gaspillé, sacrifié de la sorte depuis une vingtaine d'années est quelque chose de colossal.

Dans un autre système économique plus rationnel, cela aurait pu permettre à la société humaine de progresser, de travailler moins, tout en assurant à tous un niveau de vie supérieur.

Mais, voilà, l'économie capitaliste n'est pas une économie rationnelle. Le marché, qui seul contrôle la production, est stupide et aveugle. Et en guise d'antidote à la stagnation du marché et au plafonnement de la production de plus-value, les grandes entreprises, même avec l'aide de leurs États, n'ont trouvé pendant ces vingt ans que des palliatifs successifs.

Ces palliatifs ont permis au grand capital de rétablir chaque fois et de sauvegarder globalement un taux de profit élevé. Mais ils ont à chaque fois abouti à engendrer des maux nouveaux, dont l'économie n'arrive plus à se dépêtrer depuis vingt ans.

Et ces palliatifs n'ont pu ouvrir chaque fois de nouvelles perspectives d'enrichissement direct à la bourgeoisie que parce qu'il y avait des contreparties : le pillage aggravé de la plupart des pays pauvres du monde et l'appauvrissement de la classe ouvrière à l'échelle de la planète.

Dégradation de la condition ouvrière a l'échelle internationale

Il y a bien sûr une différence considérable entre le niveau de vie des travailleurs des pays riches, à condition qu'ils aient la chance de garder leur travail, et les travailleurs des pays pauvres, dont beaucoup -comme le rappellent fréquemment et complaisamment les ténors du patronat français-gagnent vingt, quarante ou soixante fois moins que les travailleurs en France. Mais la diminution de la part de la classe ouvrière dans le revenu national est une évolution à l'échelle de la planète. Pas un seul pays n'y échappe.

En outre, malgré des protections sociales plus ou moins développées, héritées d'une autre époque, censées protéger un peu les travailleurs des pays impérialistes riches face à la maladie, la vieillesse ou le chômage, de Liverpool au Bronx, une fraction croissante de la classe ouvrière se trouve rejetée vers des conditions de pays pauvres.

Le développement du chômage et les conséquences sociales qu'il est susceptible d'entraîner inquiètent la bourgeoisie elle-même. Oh, cela n'empêchera pas un seul patron de licencier si cela lui permet d'augmenter son profit ! Mais les plus conscients d'entre les patrons savent que le chômage ne peut pas augmenter indéfiniment sans entraîner le risque d'explosions, de bouleversements sociaux.

Il y a au fond de leur appréhension une vieille inquiétude de classe, la crainte de voir réagir la classe ouvrière, et réagir non pas dans un lointain pays du tiers-monde, dont ils peuvent facilement déménager leurs capitaux ailleurs, mais dans ces riches pays de la planète où se situent les centres de leurs affaires.

Voilà la crainte qui est à la base du paternalisme impuissant des hommes politiques, des fabricants d'opinions de cette société vis-à-vis de ceux qu'ils nomment, par un mot à la mode aujourd'hui, les « exclus ».

Oh, ce ne sont pas des exclus au sens où ils veulent l'entendre, pas des marginaux ! Il y a trois millions de chômeurs dans un pays comme la France ! Cinq millions en réalité en comptant tous ceux qui sont réduits aux petits boulots, aux contrats sociaux, aux stages de formation bidons et autres gadgets pour les occuper ! Cela signifie que c'est une fraction considérable de la classe ouvrière qui est privée de travail, privée de salaire et privée donc d'une vie correcte, quand ce n'est pas de logement ou de nourriture.

Oui ce sont par là même des exclus. Mais à ce titre, tous les prolétaires le sont. Ceux qui sont au travail comme les autres. Au moins pour cette raison déja que ceux qui ont du travail aujourd'hui ne sont pas sûrs demain d'en avoir encore.

Le prolétariat est une classe absolument indispensable à l'économie capitaliste : parce que c'est lui qui produit, parce que c'est lui qui crée les richesses, parce que c'est lui qui sue les profits pour ces holdings, pour ces trusts, pour ces monopoles, pour ces grandes entreprises, c'est-à-dire pour tous les bourgeois qui en sont les actionnaires et les propriétaires.

Mais, en même temps l'économie capitaliste exclut les travailleurs de la propriété en ne leur laissant d'autre choix que de vendre leur force de travail comme ils peuvent, au prix qu'ils peuvent et quand ils le peuvent.

Oui, pendant les quelques courtes années de prospérité, on a fait oublier cette réalité à une partie de ce prolétariat, tout au moins dans nos pays riches. On a fait croire, pendant ces quelques années, que la différence entre les travailleurs les plus qualifiés, les techniciens, les ingénieurs et les véritables maîtres de la société n'était que quantitative. Et que chaque travailleur pouvait raisonnablement espérer, sinon s'embourgeoiser, du moins accéder à un logement acceptable, satisfaire à peu près correctement ses besoins en habillement, en nourriture, en articles de consommation.

Il y a eu des intellectuels pour parler de disparition de la classe ouvrière car, pour qui ne savait pas voir, il n'y avait plus cette différence visible entre bourgeois et prolétaires qu'il y avait au temps de Germinal. Il y en a eu, pour expliquer que la lutte de classe était finie et que la société n'était qu'une continuité sans rupture d'individus, plus ou moins avantagés, certes, par la fortune, par la nature ou par leurs propres mérites, mais, enfin, c'était là des différences individuelles et nullement sociales qui pouvaient de surcroit être corrigées avec de bonnes protections sociales et grâce à l'action régulatrice de l'État.

Et il y en a eu des organisations réformistes de la classe ouvrière pour abonder dans le même sens, pour dire ou, en tous les cas, laisser entendre que de revendications satisfaites en revendications satisfaites, les différences sociales allaient en se réduisant.

Cela a toujours été faux ! Mais, aujourd'hui, les queues de l'ANPE où les OS ou les manoeuvres immigrés côtoient des techniciens, des ingénieurs, des cadres, leur rappelant à eux tous leur condition de non-possédants. Et, ceux qui ont perdu leur travail depuis trop longtemps pour conserver l'espoir d'en trouver de nouveau, ceux qui ont perdu leur logement, leur condition sociale finit par être inscrite dans leur apparence physique, comme dans un passé qu'on présentait révolu.

Les avocats du capitalisme qui font mine de se pencher avec compassion sur le sort des « exclus » voudraient bien que les prolétaires écrasés par le chômage soient des « exclus » à qui on fait la charité -qu'on appelle cela RMI quand on se prétend de gauche ou aumône quand on est dame patronnesse. Mais il y a, derrière, le souhait que ces exclues-là acceptent leur sort, soient discrets et reconnaissants. On voudrait bien les exclure avec des mots puisque, contrairement à leurs frères immigrés, on ne peut pas les menacer d'expulsion, et, contrairement aux prolétaires des pays pauvres, on ne peut pas les enfermer dans des ghettos lointains, où même leurs émeutes pourraient sembler moins menaçantes.

Eh oui, l'armée peut massacrer impunément des travailleurs, des pauvres au Zaïre, en Inde ou au Pérou sans que l'opinion s'en émeuve, sans même qu'elle soit au courant dans la plupart des cas. Mais, ici, même Pasqua doit montrer une certaine prudence vis-à-vis des conséquences que peuvent entraîner les agissements de sa police qui se croit pourtant tout permis, précisément du fait que lui, Pasqua, vient de s'installer au ministère de l'Intérieur.

Et l'opinion publique américaine est transie de crainte à l'idée que le verdict dans le procès des flics tabasseurs de Los Angeles, déclenche de nouvelles explosions sauvages, non pas au loin, mais dans leurs propres villes.

A Los Angeles, l'an passé, comme à plus petite échelle, sporadiquement, ici en France, il s'agit de coups de colère, sans perspective politique, qui charrient dans leur déroulement bien des comportements qui n'ont rien à voir avec la révolte consciente.

Ce qu'ils appellent pudiquement en France « des problèmes de banlieue » et aux États-Unis « de centre-villes » mais qu'ils ne peuvent évidemment pas régler, même en créant un poste de ministre de plus, n'est que le reflet de la dégradation de la condition ouvrière du fait de la crise.

Alors, des imbéciles, les uns maires, les autres députés ou ministres, peuvent y aller de leurs petites idées du genre priver d'allocations familiales ou d'aides sociales les familles de jeunes pris lors d'actes de vandalisme ou de vol afin, comme ils disent, de les responsabiliser.

Mais en condamnant une partie croissante de la jeunesse ouvrière à un avenir sans travail et sans perspective, en condamnant les familles à vivre d'allocations familiales ou de RMI, ils accumulent la matière explosive dans les banlieues, et pas que dans les banlieues.

Alors, évidemment, cette matière explosive peut se consumer dans la petite délinquance, le vandalisme, dont les victimes ne sont en général pas les riches et les bourgeois qui, eux, n'habitent ni Sarcelles ni Vaulx-en-Velin. La jeunesse des banlieues, sans espoir et sans perspective, peut être livrée à la pègre et à la drogue ou trouver de faux espoirs et de fausses perspectives et un encadrement du côté de forces réactionnaires : crânes rasés d'extrême-droite ou intégristes religieux. La matière explosive ne ferait alors que participer à la pourriture de la société, alors qu'il faudrait qu'elle serve à la faire réellement exploser pour en assurer le renouveau révolutionnaire.

Le seul avenir fécond, c'est que la crise en s'aggravant conduise à une remontée ouvrière, à la renaissance d'un mouvement ouvrier actif, avec des perspectives de transformation révolutionnaire de la société.

C'est de cette façon-là, et de cette façon-là seulement, que les « exclus », jeunes ou pas, cesseront de l'être pour participer aux luttes de leur classe.

Et un mouvement ouvrier vivant saura quoi dire à la jeunesse ouvrière, saura lui ouvrir un autre choix qu'entre la résignation et la criminalité, saura la mobiliser et transformer les jeunes en combattants. Pas en combattants de bandes rivales dans des affrontements dérisoires, mais en combattants d'un tout autre combat, du grand combat de la classe ouvrière pour ses valeurs collectives et pour sa libération !

Le plongeon vers une nouvelle récession généralisée

Tout le monde prévoit que l'année en cours sera de nouveau une année de récession, une année où on s'attend à une franche baisse de la production dans la plupart des secteurs industriels.

Mais, comment donc la crise ne s'aggraverait-elle pas ? La pratique des grandes entreprises qui consiste à sauvegarder leurs profits en baissant leur masse salariale et en licenciant une partie de leur personnel conduit à réduire la capacité de consommation de la classe ouvrière, voire des classes populaires qui vivent en symbiose avec elle. Elle conduit à restreindre encore le marché solvable.

Et puis, il y a autre chose. Les investissements productifs qui stagnent à un niveau relativement bas par rapport aux époques de relative prospérité ont amorcé une nouvelle chute à la fin de l'année dernière.

Les entreprises industrielles n'investissent pas parce que leurs propriétaires ne croient pas à un nouvel élargissement du marché. Mais on nous dit aussi qu'elles n'investissent pas parce que les taux d'intérêt sont trop élevés, et donc que l'argent coûte cher. Et la presse patronale est pleine de déclarations contre ce taux d'intérêt, et je paraphrase l'une d'entre elles, qui, en se maintenant au quadruple de l'inflation, serait à un niveau jamais atteint depuis la guerre.

Mais à en croire les porte-parole du patronat, ce taux d'intérêt élevé est une donnée intemporelle, comme la pluie et le beau temps, que le malheureux patronat est obligé de subir et en est la victime. Tout au plus quand on cherche des responsables, on en accuse la Bundesbank allemande car, des responsables hors des frontières et de surcroît allemands, cela fait bien dans le tableau.

Mais ce taux cher, qui rend à coup sûr plus cher pour l'industriel l'investissement à crédit, est tout de même une source de profit exceptionnelle pour ceux qui prêtent ! C'est une source de profit évidemment pour le système bancaire mais pas seulement. Les banques ne font pas tourner que leur propre argent, elles font aussi tourner l'argent des grandes entreprises. Et ces grandes entreprises sont souvent celles dont les dirigeants se plaignent que les taux d'intérêt élevés les empêchent d'investir !

En réalité, derrière les obscurs débats techniques, teintés de nationalisme et qui, en tout cas, dégagent toujours la responsabilité de la bourgeoisie capitaliste, il y a un mouvement de fond qui se manifeste sous des formes diverses depuis le début de la crise. Ce mouvement, c'est que le grand capital délaisse de plus en plus la production et les investissements productifs pour s'adonner à des opérations financières, à des spéculations, à des prêts usuraires, qui rapportent plus gros, plus vite et sans immobiliser pour des années les capitaux dans des moyens de production matériels, dans des usines, dans des machines.

L'économie capitaliste a naguère surmonté la première période de sa crise par une politique de crédits faciles et d'endettement, aussi bien des entreprises que des États. L'endettement des unes et des autres est tellement élevé aujourd'hui que rien que pour rembourser les intérêts des dettes passées, il faut emprunter davantage.

Voilà pourquoi il y a une forte demande d'argent, tellement forte que prêter de l'argent rapporte bien plus que d'investir dans la production.

Voilà une boucle de plus qui étrangle la production. Voilà pourquoi il n'y a pas d'argent disponible alors qu'en réalité, il y en a trop. Voilà devant quoi ministres et gouvernements sont totalement impuissants.

Voilà comment la finance étouffe l'industrie. Mais voilà aussi pourquoi les plus grandes entreprises, les plus puissantes, après avoir appauvri la classe ouvrière, risquent, si le marasme dure, d'étouffer de plus en plus les entreprises capitalises les plus petites.

Car les grandes entreprises ne font pas leurs économies seulement sur le dos de leurs propres travailleurs. Elles cherchent systématiquement à faire aussi des économies au détriment de leurs sous-traitants.

Quand l'un des porte-parole du grand patronat, Périgot, annonce que le nombre de faillites enregistrées en France l'année dernière a été le plus élevé depuis la guerre et quand il évoque cela pour justifier de nouveaux avantages fiscaux en faveur des grandes entreprises, il est doublement hypocrite. D'abord parce qu'une partie de ces faillites sont des faillites purement juridiques, dont seuls ont fait les frais les travailleurs des entreprises concernées, mais pas leurs patrons qui ont déplacé leurs capitaux avant de fermer leurs entreprises devenues non rentables. Mais aussi parce qu'une partie de ces entreprises qui ont fait faillite l'ont fait parce qu'elles étaient étouffées tout simplement entre les banques d'un côté et les grandes entreprises dont elles étaient les sous-traitants de l'autre.

Aussi, aux licenciements effectués directement par les grandes entreprises viennent s'ajouter ceux qui sont le fait de faillites d'entreprises sous-traitantes.

Pour l'instant, les patrons de ces entreprises moyennes font comme les grandes : ils répercutent la pression des grandes entreprises et des banques sur leurs propres travailleurs.

C'est ce qui s'est passé pendant des années durant lesquelles, malgré la stagnation de la production, même les couches inférieures de la bourgeoisie n'ont pas eu trop à se plaindre. Mais cela peut évidemment changer. La bourgeoisie petite et moyenne elle-même finira par être atteinte par la crise. Cela n'en fera pas pour autant une alliée de la classe ouvrière. Cela pourrait même en faire une ennemie féroce. Nous n'en sommes pas encore là aujourd'hui, mais tout cela dépend de l'évolution future de la crise.

Le spectre de la grande dépression

Mais ce n'est pas par hasard qu'avec la récession annoncée pour cette année, la presse bourgeoise elle-même évoque à nouveau le spectre de 1929, comme elle l'avait déjà fait en ces années 74/75 où la crise monétaire semblait se conjuguer avec une crise de production. A l'époque, c'est la crainte d'une répétition de l'effondrement financier brutal qui hantait les cauchemars des têtes pensantes de la bourgeoisie

C'est un tel effondrement financiers que cherchaient à conjurer les organisations étatiques comme internationales de la bourgeoisie, instruites par le passé. Jusqu'à présent, elles y sont parvenues.

Mais si une prolongation de la stagnation conduisait au même résultat ? Si l'accroissement progressif du chômage conduisait à la même proportion de chômeurs qu'il y en eut dans les années 30 à la suite de la débâcle économique ? Si la seule chose que la bourgeoisie de nos jours avait réussi à éviter de l'effondrement brutal de 1929, c'était justement son caractère brutal, mais pas ses conséquences, c'est à dire, la dépression ?

Ces questions, bien des représentants ou d'économistes de la bourgeoisie se les posent de crainte qu'une augmentation incessante du chômage finisse par conduire aux mêmes bouleversements sociaux que l'écroulement brutal.

L'étatisme, une planche de salut ?

Voilà pourquoi les hommes politiques de la bourgeoisie sont en train de mettre, depuis quelque temps, une sourdine à l'exaltation du capitalisme libéral, à la loi absolue du marché. Oh, même lorsque les Reagan, les Thatcher faisaient leurs discours, leurs États continuaient à soutenir leurs capitalistes. Mais le changement de ton dans les milieux politiques américains, mettant au contraire l'accent sur le rôle de l'État, sur l'éventualité de grands travaux pour relancer l'économie, voire sur la nécessité d'un minimum de protection sociale dispensée par l'État, est peut-être moins dû au changement de président qu'à l'évolution objective des choses.

Quant au Japon, il vient d'annoncer un vaste programme de relance initié par l'État.

Au début des années 80, en France, ce sont les hommes politiques de gauche, prétendument socialistes, gouvernant avec de prétendus communistes, qui ont réhabilité le langage tenu ailleurs par Reagan et Thatcher, et ont chanté les vertus du marché et de la bourse. Il se pourrait bien, en revanche aujourd'hui, que ce soit un gouvernement de droite qui revienne sur un langage plus étatiste. On n'en est pas encore là aujourd'hui. Et, en matière de grands travaux, Balladur promet seulement des chantiers, financés par l'État, pour relancer le bâtiment.

Mais il faut rappeler que, dans les années 30, l'étatisme avait été la dernière planche de salut d'une bourgeoisie, dont l'économie était en pleine débâcle. Aux États-Unis, cet étatisme bourgeois se faisait sous l'égide d'un gouvernement démocrate. En Allemagne, il a été imposé par la matraque nazie.

Alors, personne ne peut prévoir l'évolution ultérieure de la crise, pas même et surtout pas ceux qui dirigent l'économie. Mais, même à supposer que la crise ne s'aggrave pas, la stratégie patronale adaptée à cette situation-là sera celle dont la classe ouvrière paie le prix depuis des années.

Les plus grands trusts, les plus gros conglomérats financiers continueront à profiter de la crise pour avaler les plus faibles. La question de savoir qui avale qui se décidera à travers des bras de fer financiers, engagés entre grands groupes financiers à l'échelle internationale, chacun avec le soutien de son État. Toutes ces bagarres, toutes ces concentrations de capitaux, tout ce qu'ils appellent des « investissements financiers » ne font pas pousser une seule usine de plus, ne créent pas un seul emploi de plus, ni ne modernisent en rien la production.

Arrêter l'offensive de la bourgeoisie

Mais cette stratégie exige que ces grands groupes aient de l'argent dans ces gigantesques affrontements financiers, où les mises se comptent par milliards. Et ces moyens financiers, c'est sur le dos des travailleurs qu'ils peuvent les dégager.

Cela signifie que des salaires de 3.000 à 4.000 francs deviennent de plus en plus la règle, que l'emploi précaire finisse par tuer l'emploi permanent. Cela signifie que les licenciements continueront et que le nombre des chômeurs augmentera, inexorablement.

Alors, se défendre pour la classe ouvrière devient une nécessité impérative. Et elle a encore, objectivement, la force de le faire. La classe ouvrière est, certes, déjà affaiblie par le chômage car c'est vrai que le chômage rend le rapport de forces plus favorable au patronat.

Mais, en même temps, le patronat ne peut pas se passer des travailleurs dans les entreprises qui tournent. Car la plupart tournent sinon bien, du moins avec des profits juteux.

Les opérations financières rapportent sans doute plus de bénéfices que la production. C'est, cependant, de la production, ou plus exactement de la plus-value prélevée sur les travailleurs qui produisent, que viennent tous les profits, ceux des entreprises industrielles comme ceux de la finance.

Alors oui, la classe ouvrière a les moyens et la possibilité de se défendre. Et la bourgeoisie a de quoi lâcher, si elle y est contrainte. Mais ce que la crise et le chômage ont changé, c'est que personne ne peut espérer des améliorations catégorielles limitées. Et on ne peut plus espérer défendre ses conditions d'existence dans le cadre d'une seule entreprise ou d'une seule spécialité.

Alors, pas plus que nous ne savons comment évoluera la crise dans les mois à venir, nous ne savons pas comment viendra la réaction de la classe ouvrière. Mais le passé nous enseigne que ces réactions viennent souvent sans prévenir. Comme il nous enseigne que quelques-unes des explosions dans la classe ouvrière sont venues à des périodes où la bourgeoisie pouvait penser qu'elle bénéficiait de la paix sociale et où des gouvernements de droite bénéficiaient de majorités confortables.

En 1953, c'est sous le gouvernement le plus à droite depuis la guerre qu'a explosé, en plein mois d'août de surcroît, la grande grève des fonctionnaires. En 1968, c'est De Gaulle que toute la gauche politique et syndicale avait à l'époque présenté comme un pouvoir fort, qui a dû reculer devant la grève qui a suivi la révolte estudiantine.

Marasme économique et désagregation sociale

Personne ne peut deviner à travers quelles étapes la masse des travailleurs reprendra confiance en elle-même.

Mais ce que nous savons, c'est que si une brutale explosion de la classe ouvrière peut suffire pour arrêter l'offensive actuelle de la bourgeoisie, il faudra plus que cela pour que ce soit autre chose qu'une victoire provisoire suivie de défaites.

Ce que nous savons, c'est qu'il ne s'agira pas seulement de se défendre mais aussi de reprendre le fil du combat séculaire du prolétariat contre la bourgeoisie, avec comme perspective non seulement la défense de la classe ouvrière dans le cadre du capitalisme, mais la destruction du système capitaliste et la réorganisation de la société sur une autre base, correspondant à notre temps.

Laissons les avocats du capitalisme prétendre enterrer définitivement le communisme, parce que l'Union soviétique, la seule trace vivante d'une révolution ouvrière victorieuse est en train de se disloquer. En ces années, c'est au contraire le capitalisme qui montre qu'il est une forme d'organisation sociale à bout de souffle, incapable d'assurer le progrès de la société.

Jamais depuis la Grande dépression des années 30 et depuis la guerre qu'elle avait entraînée, la société capitaliste n'a montré une image aussi catastrophique. Les trois quarts sous-développés de la planète ruinés. Des continents entiers comme l'Afrique qui non seulement ne progressent pas mais régressent. Des maladies anciennes, comme le choléra, ou nouvelles comme le Sida, sont en passe de prendre, dans certaines régions sous-développées de la planète, l'extension des grandes épidémies de peste de naguère. La misère qui s'installe dans les pays les plus riches eux-mêmes, voilà à l'oeuvre un capitalisme qui n'a à s'embarrasser ni de frein, ni d'un mouvement ouvrier organisé ni même un État qui s'oppose à son emprise.

Oui, cette fin de XXème siècle, avec son marasme économique, avec la multiplication de guerres, aujourd'hui encore locales en Afrique, en Asie, et maintenant même en Europe ; avec la montée d'idées réactionnaires, de mysticismes moyenâgeux, même dans les pays prétendument les plus « civilisés » ; avec ses bandes armées se battant sous des drapeaux d'un autre âge, ceux du nationalisme, de l'ethnisme, de la religion ; oui, cette fin de XXème siècle ressemble beaucoup à cet entre-deux-guerres d'il y a 60 ans, dont d'aucuns ont cru pouvoir prophétiser, il n'y a pas si longtemps, que cela ne reviendra jamais plus !

Mais tout cela est en passe d'être de retour. Pour les mêmes raisons économiques et sociales profondes. La crise actuelle n'est que la dernière en date de ces soubresauts à travers lesquels l'économie et la société montrent qu'elles étouffent dans le cadre de la gestion capitaliste de l'économie de profit et des États nationaux.

Au fil des décennies, la contradiction n'a pas cessé, mais au contraire s'est aggravée entre la socialisation de la production et l'appropriation privée, entre la mondialisation de l'économie et le morcellement national.

A ce qu'il paraît, une commission de la Communauté Economique Européenne, discutant des quotas et des taxes qui doivent frapper les produits étrangers entrant en Europe, en est à discuter quels sont les produits des deux entreprises concurrentes de l'électro-ménager, Thomson et Sony, qui doivent être considérés comme étrangers : ceux de l'entreprise Française qui les fabrique en Asie du sud-est ou ceux de l'entreprise Japonaise qui les fabrique en Ecosse ? Ce serait ubuesque si ce n'était l'expression d'une des contradictions majeures de notre époque. Car cela montre tout à la fois l'extrême intégration de la production à l'échelle du monde mais aussi tout ce qu'il y a de dérisoire dans la façon dont la bourgeoisie gère cette situation et dont les hommes politiques en font des joutes démagogiques.

Oui, les forces productives exigent une autre organisation économique et sociale. Elles exigent une organisation planifiée de la production, à l'échelle régionale, continentale et, pour certaines productions, mondiale, dont le but soit de satisfaire rationnellement les besoins de tous les hommes. Le simple fait de cette réorganisation assurerait àl'humanité un progrès matériel considérable. Il permettrait à l'ensemble des hommes, et pas seulement à de petites fractions, de sortir définitivement de la sous-alimentation et de la misère. C'est sur cette base-là, mais sur cette base-là seulement, que l'humanité pourrait progresser sur la voie de l'éducation, de la culture, de la civilisation, au point de surmonter, dépasser puis oublier toutes ces haines nationales, tous ces fanatismes religieux et ethniques, toutes les multiples formes d'oppression qui marquent cette fin de siècle.

Le capitalisme, au contraire, entretient tout cela, le renforce, joue dessus, lui donne un caractère infiniment plus sanglant en raison des progrès techniques. Parce que, fondamentalement, le capitalisme basé sur la concurrence et la rivalité pour le profit développe la loi de la jungle, qu'il s'agisse de rapports entre les hommes ou des rapports entre les nations et les puissances.

Il en est ainsi même entre les grandes nations impérialistes développées et prétendument civilisées. Le marasme économique amène les grandes puissances impérialistes, alliées par ailleurs dans les organismes internationaux du genre FMI et autres pour piller le restant de la planète, à une sourde lutte économique. Dans cette lutte, ce sont évidemment les États-Unis qui imposent leur loi. Malgré leurs vaines et poussives tentatives d'association, les puissances impérialistes européennes sont réduites par l'impérialisme américain à la portion congrue. Communauté Economique Européenne ou pas, même l'Europe occidentale demeure balkanisée. Pas seulement au sens d'être déchirée par des frontières nationales. Mais aussi au sens que sa politique lui est en fait dictée de l'extérieur ; en l'occurence par le grand capital américain.

Il n'est pas étonnant par exemple que, malgré l'agitation dérisoire de ministres français, qu'ils soient socialistes ou de droite, il leur faille passer, tôt ou tard, sous les fourches caudines des États-Unis dans les négociations commerciales internationales. Mais traduire cela uniquement en réactions nationalistes pour s'en prendre aux États-Unis, sans s'en prendre au capitalisme, est à la fois stupide et stérile. Si les États-Unis, imposent leur loi dans les négociations commerciales, ils ne le font tout de même pas par la force des armes. Ils le font par l'intermédiaire de notre propre bourgeoisie qui ne voudrait surtout pas sacrifier ses chances d'accéder au plus vaste marché capitaliste du monde, celui des États-Unis, quitte à sacrifier, éventuellement, les paysans, c'est-à-dire la petite ou la moyenne bourgeoisie des campagnes, ou les pêcheurs, ou les routiers, ou bien d'autres, en laissant aux politiciens le soin de se débrouiller pour calmer les esprits de ce côté-là.

Dans les relations entre puissances impérialistes et le tiers-monde, la loi de la jungle capitaliste est mille fois plus féroce. Mis à part un nombre limité de pays semi-développés et quelques comptoirs vers lesquels certaines grandes entreprises délocalisent pour trouver une main-d'oeuvre quasi-gratuite, l'écart entre les pays riches et les pays pauvres s'aggrave.

Le grand capital ne se donne même plus la peine de s'investir dans nombre de ces pays ; pas même pour piller leurs matières premières minérales ou agricoles. Il se contente de les saigner par l'usure. Et, du Togo à la Colombie, de Haïti à l'Inde, les masses pauvres sont livrées à des bandes armées, officielles ou officieuses, tout à fait indépendamment de la nature ouvertement dictatoriale ou prétendument parlementaire des régimes en place.

L'éclatement de l'URSS

L'éclatement de l'Union soviétique et avec l'abandon de la part de ses dirigeants de toute référence formelle au communisme constituent peut-être les derniers soubresauts d'une organisation sociale depuis longtemps déjà sous la domination d'une bureaucratie privilégiée, mais qui porte encore l'empreinte de la première tentative du prolétariat d'exproprier la bourgeoisie et de créer une société débarrassée de l'exploitation et une économie planifiée en fonction des besoins.

Regardons cependant comment l'agonie se prolonge. Il y a plus de 50 ans déjà, Trotsky disait que la dégénérescence bureaucratique « aurait certainement ouvert une nouvelle ère du règne de la bourgeoisie si ce règne n'était devenu caduc dans le monde entier » . Oui, si la prise de pouvoir par la bureaucratie n'a pas été seulement une étape transitoire, fugitive, ne précédant que de peu le retour de la bourgeoisie, si cette caste a pu dominer un pays de l'immensité de l'URSS pendant tant de décennies, c'est bien sûr parce qu'il n'y a pas eu un nouvel essor révolutionnaire du prolétariat capable de le renverser, mais aussi, parce que dans le sens contraire, le capitalisme est devenu sénile.

Cela fait maintenant plusieurs années que la bureaucratie, divisée en clans rivaux se disputant le pouvoir, est en train de disloquer l'État de l'Union soviétique. Le capitalisme a pourtant du mal pour en profiter et se frayer un chemin. L'impérialisme continue à composer d'une certaine façon avec la bureaucratie, à ceci près qu'au lieu de composer avec un dictateur unique comme il le faisait au temps de Staline ou de Brejnev, il cherche des alliés et des points d'appui parmi les différents clans, nationaux ou pas, qui se partagent le territoire de l'ex-Union soviétique.

Les chefs de la bureaucratie en place à Moscou, à Kiev ou à Alma-Ata, ont beau faire des appels aux capitaux occidentaux, ces capitaux ne viennent pas s'investir. Du coup, Eltsine, en son nom comme, dans une certaine mesure, au nom des seconds couteaux des dirigeants bureaucratiques qui se sont taillé des fiefs, se livre à la mendicité internationale.

De temps en temps, des États impérialistes, les États-Unis ou l'Allemagne, lâchent quelque chose, même pas forcément dans l'espoir qu'un marché suffisamment vaste pour être intéressant se constitue, mais surtout dans la crainte que l'ex-Union soviétique s'enfonce dans un chaos qui peut ébranler tout l'ordre mondial.

Face à cela, les dirigeants du monde capitaliste savent qu'ils seraient impuissants comme ils le sont déjà en Yougoslavie. Dans ce pays déchiré entre bandes armées rivales, les grandes puissances jouent d'autant plus fort aujourd'hui les matamores qu'elles appréhendent d'intervenir.

Ces grandes puissances se sont divisées il y a quelques années en fonction de leurs intérêts, les unes soutenant la Serbie et sa prétention à imposer sa loi à tous les peuples de la Yougoslavie, les autres favorisant le séparatiste des chefs nationalistes slovènes ou Croates. Elles ont, chacune à sa manière, précipité l'éclatement de la Yougoslavie.

Aujourd'hui, elles font des phrases grandiloquentes et, peut-être, feront-elles quelques gestes pour avoir l'air de soutenir la Bosnie. Mais, en réalité, elles consacrent toutes, avec des arguties juridiques de compromis, le rapport de force créé par les puissantes des bandes armées, celles qui sont dans la mouvance serbe. La non-intervention impérialiste aboutit, en fait, au même résultat que ce à quoi aurait, de toutes façons, abouti une intervention militaire : appuyer les bandes armées les plus fortes et les plus à même d'imposer un ordre.

C'est exactement ce qui se passe dans un autre pays, sur un autre continent, en Somalie où les puissances impérialistes ont choisi d'intervenir militairement.

Alors, évidemment, ni les États-Unis, ni à plus forte raison aucune des caricatures de puissance d'Europe, n'ont envie de se retrouver face à une situation similaire dans l'ex-Union soviétique. Et ils voudraient même bien que la Russie ait la capacité d'utiliser ce qui reste de la puissance militaire d'antan de l'Union soviétique pour remettre de l'ordre dans le Caucase, en Asie centrale ou sur la Volga.

La barbarie et l'anarchie bureaucratique dans lesquelles agonise l'Union soviétique, marquée par la désorganisation économique, par des affrontements dans certaines régions entre bandes militaires rivales qui prétendent diriger leurs peuples ; toute cette pourriture-là reflète finalement à sa façon la pourriture du monde capitaliste. Comme le reflétait d'ailleurs déjà, il y a 70 ans, la bureaucratie naissante, parasitant une Révolution trop épuisée pour s'étendre au-delà de l'Union soviétique mais assez forte pour ne pas être complètement liquidée !

Les pays de l'est de l'Europe poussés vers la ruine

Cette pourriture du capitalisme se manifeste également dans ces pays de l'Est de l'Europe, soumis il y a peu encore à ces dictatures baptisées « démocraties populaires », produits conjoints de la bourgeoisie impérialiste et de la bureaucratie soviétique. En 1989, les dirigeants de ces pays, profitant de la crise de la direction de la bureaucratie à Moscou, ont cru le moment venu pour se proclamer ouvertement partisans du marché, du capitalisme. Mais aussi, parce que cela faisait bien dans le tableau, partisans de la démocratie et des libertés.

Tous les avocats du capitalisme ont crié alors à l'avènement d'une ère d'amélioration économique et de liberté. Il s'en est trouvé même dans l'extrême-gauche pour subir la pression dans ce sens et entamer avec des mots différents la même chanson : les uns en parlant de révolution à l'Est, les autres d'une évolution positive et progressiste.

Quatre ans après, l'économie d'aucun de ces pays n'a progressé. Elle s'est partout effondrée de 20, 30, voire de 50 %. Des pans entiers de la production sont liquidés. Nombre d'entreprises sont fermées parce qu'elles n'étaient pas rentables, ce qui est probable, mais elles avaient au moins le mérite de produire, même mal et de donner du travail, même mal payé. Celles qui semblaient rentables ont été ou sont en train d'être livrées aux prédateurs occidentaux. Ces derniers, quand ils les font fonctionner, le font en licenciant une partie des effectifs. Mais beaucoup d'acheteurs occidentaux se débarassent rapidement de leur acquisition, souvent en démantellant pour les revendre par « appartement » et avec une bénéfice financière.

Quant aux libertés promises, elles se limitent, dans certains de ces pays, à la liberté de clans réactionnaires de singer les parlements occidentaux ; à la liberté des Eglises qui, en son nom, imposent la dictature sociale de leurs idées réactionnaires à la société et notamment aux femmes dans ces rares domaines comme l'avortement où certaines « démocraties populaires » étaient un peu tolérantes.

Et, pour la classe ouvrière, la liberté est pour l'instant surtout celle d'être au chômage ou de travailler pour des sommes dérisoires au point de faire crier, ces jours-ci, des manifestants en Roumanie : « Assez, des salaires comme en Somalie avec des prix comme en Occident ! » .

Les pays de l'Est ont subi pendant des décennies le poids de dictatures infâmes. Mais ce n'est pas le capitalisme, ce n'est pas l'Occident qui pouvaient les en libérer.

Ce qu'on peut souhaiter, c'est qu'ayant fait en quelque sorte l'expérience tout à la fois du faux socialisme et du véritable capitalisme, la classe ouvrière de ces pays retrouve sa combativité et, surtout, la conscience politique pour refuser de suivre la bourgeoisie, même et surtout lorsque ses politiciens se présentent en défenseurs de la dignité nationale.

L'actualité du communisme

Alors oui, le capitalisme a fait son temps, même si son règne semble sans partage à l'échelle de la planète. Et le programme communiste, ce programme né il y a un siècle et demi de l'analyse scientifique de l'organisation capitaliste de la société, de sa dynamique interne et de ses limites historiques, est aujourd'hui encore le seul programme d'avenir.

Le programme communiste, le vrai, pas tous ces succédanés sortis de la plume d'idéologues marqués, directement ou indirectement, par le stalinisme, c'est-à-dire par la bureaucratie.

N'en déplaise aux avocats du capitalisme, la validité du programme communiste ne dépend pas du nombre de ceux qui en sont conscients et qui s'en revendiquent en un moment donné.

Mais, par contre, la transformation de la société dans le sens du communisme ne peut être le fait que d'une classe ouvrière consciente, arrivée à la capacité de comprendre son rôle dans la société, sa mission historique. D'une classe ouvrière capable de s'organiser derrière un parti qui représente ses intérêts et qui soit formé pour être prêt, le moment venu, à s'assigner la tâche de prendre le pouvoir politique et la réussir. Il faut donc que le programme communiste retrouve le chemin de la classe ouvrière. Il faut qu'il y ait des femmes et des hommes dans la classe ouvrière pour défendre ce programme, cette perspective, à la fois contre d'autres programmes et d'autres perspectives mais aussi, comme aujourd'hui, contre l'apolitisme et la résignation ambiante.

Nos tâches militantes

Alors, c'est cette perspective-là que nous avons à défendre. Nous ne sommes pas nombreux, c'est incontestable. Les commentateurs peuvent se gausser des 2 ou 3 % de suffrages recueillis, lors de ces élections comme dans d'autres, par le courant communiste révolutionnaire.

Mais il faudra alors que ces militants rencontrent des idées qui rendront les combats de la génération future plus efficaces. Il faut que ces militants futurs rencontrent les idées qui se fondent sur le riche passé des luttes ouvrières, sur toute la riche expérience de combats, de succès parfois, de victoires partielles, mais aussi d'échecs et de défaites.

Et pour que cette nouvelle génération de militants puisse rencontrer ces idées, il en faut d'autres, plus anciens, se revendiquant déjà de cette filiation-là, ayant déjà fait leur la culture politique du marxisme révolutionnaire. Des militants même peu nombreux mais qui soient présents en chair et en os, dans les entreprises, dans la jeunesse ouvrière, dans la jeunesse tout court.

Ceux qui consacrent leur existence à ces idées peuvent avoir l'impression de crier aujourd'hui dans le désert. Mais, c'est aujourd'hui que l'on doit continuer à semer les graines qui pousseront demain.

Alors, il est à peine besoin de dire que je ne m'adresse pas à ceux qui s'attendent à des succès rapides et faciles. Mais je m'adresse à ceux qui ont confiance dans l'avenir du prolétariat, tout simplement parce qu'ils ont confiance dans l'avenir de l'humanité.

Je m'adresse à ceux qui sont persuadés que la société capitaliste est une société trop injuste, trop pourrie pour que l'on puisse imaginer que les générations futures devront vivre dans cette société-là, alors que par ailleurs les richesses matérielles et les capacités productives sont suffisantes pour qu'une autre organisation sociale puisse permettre une nouvelle éclosion de la civilisation et de la culture.

Je m'adresse enfin à ceux qui, tout simplement, n'acceptent pas les inégalités sociales et l'oppression, et qui ne conçoivent pas leur vie autrement qu'en combattant ces inégalités et cette oppression, sans se demander chaque matin en se levant si leurs espoirs seront réalisés le soir.

Et je leur dis «venez avec nous, il y a du travail à faire pour défendre et propager les idées communistes dans la classe ouvrière».

Et vous aurez alors la fierté d'intégrer votre effort à ceux des générations qui nous ont précédés et qui nous suivront, jusqu'à tant qu'enfin la classe ouvrière émancipe définitivement l'humanité de l'exploitation, du règne de l'argent et de toutes les oppressions et inégalités, pour jeter les fondements de la société du futur !