Italie : une crise particulière ?

Cercle Léon Trotsky
11/12/1992

L'Italie compte aujourd'hui parmi les pays riches de la planète, les pays impérialistes. Mais elle a parmi ceux-ci une place particulière. Relativement au Japon, à l'Allemagne et, bien sûr, aux États-Unis, c'est une puissance économique de second plan, plutôt comparable à ces deux puissances impérialistes décadentes que sont la Grande-Bretagne ou la France ; à cette différence près, toutefois, que celles-ci ont été les deux premières venues des puissances impérialistes, celles qui ont pu dominer et se diviser le monde, avant d'être dépassées par les autres. L'Italie, elle, est celle qui est la plus tard venue. Et le poids de ce passé est encore sensible.

Ainsi, l'Italie est admise aux réunions du G7, ces sept pays impérialistes qui se réunissent périodiquement pour décider du sort du monde, ou du moins pour faire semblant, et dont la bourgeoisie tire une partie de ses revenus du pillage de l'économie de la planète par le capital financier. Mais sur ce plan-là aussi, le passé fait que la bourgeoisie italienne reste en retard, derrière la bourgeoisie britannique et même la bourgeoisie française, et ne peut participer au pillage du monde dans les mêmes proportions.

Et l'on ne peut parler de ce pays aujourd'hui sans rappeler que l'État italien lui-même est une construction récente, puisque la création du royaume unifié d'Italie date d'à peine plus d'un siècle ; sans rappeler aussi qu'il a connu, au lendemain de la première guerre mondiale, une crise révolutionnaire terminée malheureusement par le triomphe de la réaction fasciste de Mussolini - le mot « fascisme » est un mot italien, rappelons-le - ; enfin que la république n'a été instaurée qu'à la fin de la dernière guerre, après l'écroulement du fascisme.

Le « risorgimento », un substitut de révolution bourgeoise

Il n'y a eu un royaume d'Italie ayant Rome pour capitale qu'en 1870, au terme d'un processus conduit sous la direction de la monarchie qui, auparavant, ne régnait que sur une toute petite partie du territoire, le Piémont, c'est-à-dire la région de Turin où régnait la dynastie de Savoie, qui a été, d'une certaine façon, la Prusse de la botte italienne. Ce fut la période dite du « risorgimento » - littéralement, la « renaissance »

Autant dire que sous la direction de cette monarchie on ne peut parler de révolution bourgeoise, mais tout au plus d'un substitut. La bourgeoisie piémontaise voulait, en conquérant toute la péninsule, se constituer un État et un marché de taille comparable aux autres États européens. Elle était prête à se servir du sentiment national qui commençait à exister dans toute la botte italienne, mais elle craignait toute mobilisation des masses populaires qui aurait pu déboucher sur une révolution.

Cela est particulièrement visible dans la façon dont le Piémont s'est assuré le contrôle du sud du pays qui, auparavant, constituait le royaume des Deux-Siciles, comprenant en fait, outre la Sicile elle-même, tout le Sud de la botte italienne et ayant Naples pour capitale ; un royaume au régime particulièrement oppressif et retardataire dans lequel, justement, la bourgeoisie naissante et les vieilles classes féodales avaient toutes les raisons de craindre des troubles.

La monarchie piémontaise avait tout de même besoin de donner le coup de grâce à ce régime et à la famille des Bourbons qui régnaient à Naples. Ne pouvant envoyer son armée, elle envoya un corps de volontaires. Ce furent les mille « Chemises rouges » de Garibaldi, qui débarquèrent en Sicile en mai 1860.

Garibaldi n'était pas un révolutionnaire, mais il en avait la réputation. A son arrivée, les paysans siciliens crurent que l'heure était enfin venue de régler leurs comptes avec l'oppression séculaire des grands propriétaires ; ce fut le début du soulèvement paysan.

On vit alors que le soi-disant révolutionnaire n'était que l'envoyé de la monarchie de Savoie. C'est Garibaldi qui accomplit la tâche d'écraser les paysans insurgés. Il gagna ainsi le soutien de la bourgeoisie et des vieilles classes féodales siciliennes, qui tremblaient de peur à l'idée d'une révolution.

Il en fut ainsi dans tout le sud de l'Italie. Le régime des Bourbons s'écroulait. Les classes dominantes se rallièrent à la monarchie piémontaise, non pour les changements qu'elle annonçait, mais par crainte des changements qui menaçaient. Elles virent dans le Piémont, dans son armée, son État, la seule force qui pouvait les protéger des masses. Dans le roman « Le guépard », de Giuseppe Tommasi di Lampedusa, qui traite de cette période, on voit un aristocrate sicilien déclarer : « il faut tout changer si nous voulons que tout reste pareil » . « Tout changer », pour les classes dirigeantes du Sud, cela veut dire qu'elles changèrent de régime et acceptèrent l'unité. Mais pour les classes populaires, en effet, « tout resta pareil ».

L'État unifié fut ainsi basé sur un compromis entre la bourgeoisie du Nord, déjà entrée dans l'ère industrielle, et les forces les plus arriérées du Sud, la vieille aristocratie de grands propriétaires. La bourgeoisie du Nord se développa en profitant du réservoir de main d'oeuvre et de produits agricoles à bon marché fourni par le Sud. La petite paysannerie fut laminée, et même la bourgeoisie naissante du Sud, qui alors n'avait pas encore un très grand retard sur celle du Nord, préféra transférer ses capitaux dans le Piémont ou la plaine du Pô. Le développement capitaliste au Nord eut ainsi pour complément le sous-développement du Sud, avec lequel l'écart s'accrut au lieu de se réduire.

Aux couches dirigeantes du Sud, l'État italien laissa des compensations : les fils de l'aristocratie et de la petite-bourgeoisie purent trouver des sinécures dans l'appareil d'État. L'aristocratie put continuer à extorquer aux paysans pauvres sa part de profits. Les régisseurs des grands domaines purent continuer à faire eux-mêmes la loi contre les paysans en entretenant des bandes armées inspirées des vieilles sociétés secrètes, des assassins qui réglaient leur compte aux paysans et aux pauvres qui auraient voulu se révolter contre une situation venue en droite ligne du Moyen-âge.

Ces bandes armées auraient pu être défaites par une révolution. En fait, elles furent consolidées par l'avènement du nouvel État. Aujourd'hui, leurs héritières existent encore. A Naples, c'est la Camorra. En Sicile, c'est la Mafia. Une Camorra et une Mafia qui, en faisant la loi des propriétaires, apprirent aussi bien vite à la faire pour leur propre compte.

L'État italien de la fin du siècle dernier se voulait libéral, puisque c'était une monarchie constitutionnelle avec un parlement. Il ne l'était que pour les classes dirigeantes. Le caractère composite de l'État dictait souvent des compromis entre leurs intérêts, et de curieuses volte-faces politiques. Un ministre, Depretis, inventa même une formule : le « transformisme ».

Ce « transformisme » consistait, comme son nom l'indique, à transformer un parti opposant du gouvernement en un soutien. Comment ? En lui offrant des places. La chose était promise à un bel avenir, et pas seulement en Italie...

Un impérialisme fragile

Cependant, ce libéralisme et ces compromis au sommet se faisaient le plus souvent aux frais des classes populaires, vis-à-vis desquelles l'État gardait un caractère très répressif. Les paysans pauvres n'avaient que le choix entre émigrer au Nord pour mettre leurs bras au service de l'industrie naissante, et émigrer vers l'étranger, essentiellement les États-Unis. Des soulèvements sporadiques continuaient de se produire. Ce furent, par exemple, les révoltes siciliennes de 1892 et, dans le Nord, les journées insurrectionnelles de 1898, en particulier à Milan où la révolte des ouvriers fut écrasée par l'armée.

La bourgeoisie italienne devint ainsi, à la fin du siècle dernier, une bourgeoisie impérialiste qui se tailla même un petit empire colonial, avant d'avoir vraiment perdu tous ses caractères de bourgeoisie de pays arriéré. Cet impérialisme tard venu eut tout de même sa période faste au début du siècle, où il put se payer un peu de calme social et acheter une aristocratie ouvrière. Cette période fut incarnée par un homme politique, Giolitti, qui appliqua la tactique « transformiste » au Parti Socialiste naissant. Le mouvement ouvrier, qui se développait, eut ainsi des chefs très réformistes et très disposés à collaborer avec l'État.

Cette période fut cependant bien plus courte que dans les autres pays européens. Elle intéressa des couches sociales bien plus limitées, surtout dans le « triangle industriel » Turin-Milan-Gênes. Elle se termina dès avant la première guerre mondiale par la réapparition de révoltes violentes. Il n'est donc pas étonnant que l'épreuve de la guerre ait particulièrement ébranlé l'Italie, pays impérialiste à l'industrie encore faible, mal servi dans le partage des colonies et des marchés, socialement encore très instable.

Le pays repassa directement de la guerre à une période d'instabilité et de crises. Ce furent les « deux années rouges », le « biennio rosso », de 1919 et 1920 : une situation pré-révolutionnaire dans laquelle les masses populaires, la classe ouvrière s'apprêtaient à régler les comptes pour tout ce qu'on leur avait fait subir, tandis que la bourgeoisie elle-même avait peur.

Il n'y avait malheureusement pas, à la tête de la classe ouvrière, des partis et des hommes réellement préparés à mener cette révolution que la situation mettait à l'ordre du jour. Et c'est cela que la classe ouvrière devait payer de vingt ans de fascisme.

Après les occupations d'usines de septembre 1920, qui furent le point culminant des « deux années rouges », la bourgeoisie releva la tête. La crise économique, particulièrement ressentie par la petite-bourgeoisie, lui fournit les troupes pour cela, avec le mouvement fasciste fondé par Mussolini.

On sait que Mussolini, qui fut donc l'inventeur du fascisme, fut d'abord un militant socialiste. Mais c'était d'abord et surtout un aventurier à la recherche d'un « créneau » politique à occuper pour sa propre personne.

Mussolini mit sur pied des organisations paramilitaires au nom pompeux, les « faisceaux de combat » - « fasci » en italien - souvent encadrées par d'anciens officiers, disposant de complicités dans l'armée ou la police. Très rapidement, elles bénéficièrent aussi de subventions des gros industriels et propriétaires fonciers. Peu nombreux au début, les « fascistes » tirèrent avantage de leur centralisation, de leur mobilité pour aller frapper le mouvement ouvrier où et quand ils voulaient. Quelques centaines, voire quelques dizaines de fascistes, en partant en camion d'une grande ville, pouvaient ainsi se rendre rapidement dans une ville plus petite pour y brûler la Bourse du Travail ou les sièges des syndicats et des partis ouvriers. Les militants qui tentaient de s'opposer étaient bastonnés ; ou bien on leur administrait une purge à l'huile de ricin, spécialité fasciste ; ou on les enlevait pour les abandonner, par exemple, à des dizaines de kilomètres de là en les attachant nus à un arbre ; ou tout simplement on les tuait. Le groupe des fascistes repartait ensuite sans être inquiété.

1920-1922 : le mouvement ouvrier écrasé par le fascisme

Les dirigeants du Parti Socialiste et des syndicats n'essayèrent même pas de coordonner les forces d'une ville à l'autre pour répondre aux attaques. Organiser la riposte à l'échelle du pays aurait impliqué une politique révolutionnaire. Il aurait été vain de l'attendre du Parti Socialiste. Quant au Parti Communiste, très minoritaire, il ne naquit qu'en janvier 1921, au Congrès de Livourne, d'une scission au sein du Parti Socialiste. Faible et inexpérimenté, il eut tendance à sous-estimer le danger.

Ce Parti Communiste n'avait d'ailleurs encore, lui aussi, qu'une unité fragile, à l'image de ses deux principaux leaders, Bordiga et Gramsci.

Bordiga était un leader du Sud de l'Italie, de Naples précisément, un homme que Lénine qualifiait d' « ultra-gauche » pour sa tendance à voir le communisme comme l'avènement d'une ère nouvelle qui devait se produire un peu comme par enchantement, et son mépris, en fait, pour tout ce qui pouvait déboucher sur une lutte politique concrète.

Gramsci, lui, bien qu'originaire de Sardaigne, avait milité à Turin, la grande ville industrielle du Nord, et était plus lié aux luttes réelles de la classe ouvrière. Mais on trouvait chez lui encore une tendance à adapter le bolchevisme en le teintant d'un réformisme appuyé sur les conditions italiennes : il parlait du « bloc social » nécessaire, selon lui, entre la classe ouvrière et les couches petites-bourgeoises pour accomplir la révolution socialiste, et déclarait que dans un pays comme l'Italie, celle-ci n'était possible qu'au terme d'un « affrontement prolongé » au sein de l'État existant... Le contraire, justement, d'une révolution.

Par ailleurs, si Gramsci se réclamait de l'expérience russe des soviets en prônant la création de « conseils ouvriers », c'était en les comprenant comme une sorte d'organisation syndicale qui aurait préfiguré, au sein de la société capitaliste, la société future, la « démocratie des producteurs » , plus que comme l'organe de pouvoir, l'instrument de la dictature du prolétariat qu'ils avaient été en Russie. Enfin, on peut noter l'importance donnée par Gramsci aux problèmes spécifiques italiens : le problème de l'unité ou la question méridionale par exemple, au détriment, finalement, de la question du parti et de la conquête du pouvoir elle-même. On peut voir là autant d'ambiguïtés, voire de tendances à un réformisme inavoué, même si Gramsci était incontestablement un révolutionnaire.

En fait, Bordiga comme Gramsci, bien que sincèrement gagnés à la cause de la révolution russe, avaient en commun de n'avoir pas vraiment compris cette expérience et ce qu'elle comportait d'essentiel : la lutte du prolétariat pour la conquête du pouvoir.

Tout cela constituait pour le Parti Communiste des défauts de jeunesse qui n'étaient pas forcément irrémédiables. Mais la situation ne laissa le temps de les surmonter ni au parti, ni à ses leaders, Bordiga et Gramsci. La création du PC en 1921 intervenait trop tard. Le mouvement fasciste était déjà lancé dans une attaque méthodique contre le mouvement ouvrier.

Celle-ci a été décrite comme une « contre-révolution posthume et préventive » . Elle était posthume car elle intervenait à un moment où le danger révolutionnaire immédiat avait disparu pour la bourgeoisie, et où le mouvement ouvrier connaissait le reflux. Mais elle était aussi préventive au sens où la bourgeoisie avait eu trop peur, avait vu le danger de trop près. Elle voulait prendre ses précautions pour qu'il ne se représente pas, et se garantir contre tout danger de révolution dans l'avenir, en écrasant le mouvement ouvrier.

C'est en octobre 1922, après avoir déjà accompli une grande partie de sa tâche, que Mussolini devint premier ministre, au terme de la « marche sur Rome »... une marche qui ne fut d'ailleurs qu'un simulacre d'épreuve de force. Il fut nommé à son poste tout à fait légalement, par le roi. Mais c'était bien la fin pour vingt ans de l'Italie parlementaire et libérale, l'avènement d'une dictature dont le chef Mussolini se faisait nommer le « Duce », comme Hitler plus tard allait se faire appeler le « Führer ».

Au fond, l'autorité de l'État né de l'unité, ne s'imposa vraiment totalement que dans cette période du fascisme, de 1922 à 1943, même si cette dictature était une sorte d'aveu de la fragilité de la bourgeoisie.

Ainsi en Sicile, où l'État italien des débuts avait laissé le champ libre à la Mafia, celle-ci connut des années difficiles. Chef d'une grande mafia qui avait pris le pouvoir, Mussolini n'aimait pas la concurrence de celle qui régnait dans l'île. Mais la Mafia ne disparut pas pour autant.

C'est évidemment contre la classe ouvrière que le régime se tourna avant tout. En plus de la répression, qui resta constante, il mit en place notamment un système de syndicalisme par corporations dans lequel l'État était censé arbitrer de façon neutre entre les intérêts des ouvriers et des patrons, mais qui soumettait la classe ouvrière pieds et poings liés.

La politique extérieure agressive de Mussolini ne réussit même pas à sortir l'Italie de sa situation de puissance impérialiste de second rang. L'éclatement de la seconde guerre mondiale, les succès de son allié l'Allemagne semblèrent lui offrir enfin sa chance dans le partage du monde. En réalité, ce fut surtout le début de la fin pour le régime.

1943-1945 : la débâcle du fascisme

Il faut s'arrêter un peu sur les conditions dans lesquelles Mussolini fut renversé, en 1943, et la République instaurée un peu plus tard.

Dans l'Europe en guerre, à un moment où l'armée allemande paraissait encore invincible, l'armée italienne n'encaissait déjà que des défaites, qui provoquèrent la décomposition du régime. En mars 1943, il y eut une véritable vague de grèves, parties de Turin. En plein régime fasciste, on vit les patrons préférer faire des concessions aux ouvriers. Après vingt ans de ce régime, dont la principale raison d'être avait été d'écraser la classe ouvrière, celle-ci, en pleine guerre mondiale, réapparaissait au grand jour. C'était pour la bourgeoisie la grande crainte de 1918-1920, la crainte de la révolution !

Pour se prémunir contre le désastre militaire, mais aussi avec au ventre cette peur de la révolution, la bourgeoisie joua sa dernière carte, qui était de lâcher son allié allemand et de passer du côté des Anglo-Américains. En juillet 1943, le grand conseil fasciste démit Mussolini et le roi nomma à sa place un de ses maréchaux, Badoglio. Pendant que l'Italie continuait à se proclamer l'alliée de l'Allemagne, contact était pris avec les Alliés. Mais cette manoeuvre de retournement était périlleuse. Et le 8 septembre 1943, jour où entra en vigueur l'armistice avec les Alliés, fut aussi le jour de la débâcle complète du régime.

Les troupes allemandes avaient depuis longtemps pris leurs dispositions pour faire face à la défection de leur allié en occupant directement le pays. Le gouvernement italien, lui, n'avait rien prévu, à part sa propre fuite de Rome pour se réfugier dans la partie de territoire occupée, au Sud, par les Alliés. Partout ailleurs, les autorités, l'armée italienne se trouvèrent du jour au lendemain abandonnées à elles-mêmes. L'Italie fut vite partagée en deux : une partie occupée par les Allemands, au Nord, une autre occupée par les Alliés, au Sud, avec le gouvernement de Badoglio et du roi.

Le principal problème pour les Alliés était de savoir quelle serait l'autorité qui se mettrait en place s'ils réussissaient à occuper tout le pays. Or il était évident que Badoglio et le roi, ce n'était jamais que le vieux pouvoir allié de Mussolini, complètement haï, qui avait simplement changé de camp. De quelle autorité réelle disposerait-il le jour où les troupes allemandes seraient vaincues ? Après la débandade du 8 septembre, les Alliés n'avaient aucune raison de se fier à cette poignée de politiciens vermoulus. Ils craignaient de devoir administrer eux-mêmes le pays au moment où celui-ci pouvait plonger dans une crise révolutionnaire.

Heureusement pour eux, il y eut un sauveur. Ce fut Togliatti, le dirigeant du PC italien - qui avait depuis longtemps supplanté Bordiga et Gramsci - et derrière lui Staline et la bureaucratie russe.

Débarqué en mars 1944 à Naples, dans la partie de l'Italie sous contrôle des Alliés, Togliatti annonça que non seulement l'URSS reconnaissait le gouvernement du maréchal fasciste Badoglio et du roi, mais qu'en plus il fallait que le PC soutienne activement ce gouvernement.

Cette prise de position est restée connue comme « le tournant de Salerne », du nom de la ville où Togliatti prononça un de ses discours. Elle arracha des larmes de bonheur au roi, ce même roi Victor-Emmanuel de Savoie qui avait été, pendant vingt ans, le complice de Mussolini. Il déclara que Togliatti « avait parlé en italien » et que « le monde allait à gauche » . Cela tombait bien car Togliatti, lui, allait à droite et se retrouva aussitôt ministre de Badoglio.

Cette politique jeta la stupeur parmi de nombreux militants communistes, et beaucoup s'y opposèrent. Mais Togliatti préférait que le PC réponde aux souhaits de la bourgeoisie et apporte son appui à la remise en place du vieil appareil d'État, à mesure que les troupes anglo-américaines avançaient, jusqu'à la défaite allemande en 1945.

Ce n'est qu'à ce moment que les principales forces politiques s'orientèrent vers la proclamation de la République, qui fut décidée par referendum le 2 juin 1946.

Cette première république, dans la propagande du PC, fut présentée comme une « démocratie progressive » ayant « déjà dépassé les limites d'une classique démocratie bourgeoise » . La preuve, d'après Togliatti : la Constitution stipulait dans son article 1 que « l'Italie est une république démocratique fondée sur le travail » !

En fait, après avoir paré au plus pressé en 1943 par l'appui au roi et à Badoglio, ce virage républicain était tout au plus un ravalement de la façade du régime. Un certain nombre d'hommes et de partis politiques issus de la résistance au fascisme s'installaient aux commandes. Cela n'empêchait pas qu'on retrouvât souvent, à peu de choses près, l'ancien appareil d'État avec souvent les mêmes lois, le même code pénal que celui adopté sous le fascisme, et aussi souvent les mêmes hommes, les mêmes juges, les mêmes policiers. Togliatti, devenu ministre de la Justice, fit adopter une loi d'amnistie pour les fascistes.

Quant aux grands patrons, à la grande bourgeoisie, à tous ces hommes qui, par peur de la classe ouvrière, avaient installé le fascisme au pouvoir, ils restaient en place comme si de rien n'était, au nom de la grande réconciliation de la nation et de la nécessité de redresser l'économie. Le PC mit tout son poids dans la balance pour empêcher les travailleurs de revendiquer, et Togliatti se vanta lui-même à l'Assemblée Nationale du fait que, grâce à lui, l'Italie était devenue le pays d'Europe où il y avait le moins de grèves.

Il faut d'ailleurs mentionner l'un des endroits où la situation de cette après-guerre fut la plus odieuse : le Sud, et tout particulièrement la Sicile. Les conditions de la guerre y avaient enfoncé la population dans la pauvreté, l'arrivée des troupes anglo-américaines les y enfonça encore. En effet, pour débarquer en Sicile, les troupes américaines s'étaient servies des relations établies par le gouvernement des États-Unis avec les « boss » de la Mafia italo-américaine ! Comme nous l'avons dit, la Mafia avait ses raisons de ne pas porter Mussolini dans son coeur. Alors, grâce à un marchandage avec le « caïd » de la drogue, Lucky Luciano, les troupes américaines avaient pu débarquer dans une partie de la Sicile pratiquement sans tirer un coup de feu.

Mais du coup, dès 1943, les notables de la Mafia en Sicile étaient réapparus en triomphateurs, et en collaborateurs privilégiés des troupes d'occupation. La Sicile leur fut pratiquement livrée. Les trafics en tout genre, la spéculation, les réquisitions de vivres pour les besoins de l'armée par l'intermédiaire de la Mafia créèrent une quasi famine. Des révoltes éclatèrent. Les brigands armés par les régisseurs réapparurent pour imposer leur loi tout comme au XIXe siècle, c'est-à-dire par l'assassinat. On revit des cadavres de militants communistes, de syndicalistes, de simples paysans qui avaient cherché à s'opposer à la toute-puissance des propriétaires. Le 1e mai 1947, il y eut même le massacre resté tristement célèbre de Portella della Ginestra. Le bandit Salvatore Giuliano ouvrit le feu au fusil-mitrailleur sur le meeting de 1e mai des habitants de deux villages. Il fit cinquante morts.

La République

Ainsi, l'instauration de la République ne fut à bien des égards qu'une modification de la couverture politique, tout en maintenant les tares de l'ancien appareil d'État, y compris dans le Sud ses liens avec la Mafia.

Cela fait, d'ailleurs, l'aboutissement logique fut l'expulsion du PC du gouvernement, en mai 1947, en même temps que dans les autres pays occidentaux, comme la France, où après la guerre des ministres communistes avaient été installés. Une fois leur oeuvre accomplie, ils étaient renvoyés dans l'opposition, le PC italien comme les autres.

C'est alors qu'on vit vraiment ce que devait être cette république. La colonne vertébrale du régime devint la Démocratie-Chrétienne. Ce parti, déjà apparu au lendemain de la première guerre mondiale sous la direction d'un prêtre, Don Luigi Sturzo, et sous le nom de Parti Populaire, se présentant comme le seul rempart pouvant empêcher l'Italie de sombrer dans les deux périls opposés du fascisme et du communisme, devint le refuge d'une bonne partie des notables et des politiciens, et le lieu géométrique de leurs marchandages, de leurs compromis... et bien sûr de leurs compromissions.

Du coup, c'est aussi au sein de la Démocratie-Chrétienne que se fit la distribution de bien des postes et des sinécures, par exemple dans les grandes administrations publiques ou les entreprises du secteur à participations d'État hérité du fascisme. Et puis, au Sud en particulier, faire attribuer des retraites ou des pensions plus ou moins justifiées devint pour les politiciens démocrates-chrétiens un des moyens de s'assurer une clientèle et d'acheter des votes. Vieille pratique commune à la république italienne de l'après-guerre, au vieil État italien d'avant la première guerre mondiale, mais aussi à bien des États de pays sous-développés.

Par ailleurs, la Constitution de 1946 prévoyant des élections à la proportionnelle, le Parlement italien vit fleurir les petits partis disposant de quelques dizaines de députés et recueillant parfois seulement 2 à 5 % des voix. Mais la Démocratie-Chrétienne ne disposant pas de la majorité absolue, les partis socialiste et communiste étant exclus a priori de toute majorité gouvernementale, l'appoint de ces petits partis devint indispensable et leur donna les moyens de faire tomber les gouvernements assez facilement. Cela fut la source de l'instabilité gouvernementale que connut l'Italie à partir de 1947, tout comme d'ailleurs sa voisine, la Quatrième république française, et pour les mêmes raisons.

Cette instabilité était cependant moins grande qu'il ne peut sembler d'après la fréquence des crises. En fait, c'était bien souvent les mêmes hommes qui se maintenaient d'un gouvernement à l'autre.

Et ces gouvernements si instables de la République italienne savaient très bien être forts, quand il le fallait, contre la classe ouvrière. La fin des années quarante et les années cinquante furent, tout comme en France, des années de gouvernements particulièrement anti-ouvriers, n'hésitant pas à recourir à la force contre les grèves et à se servir pour cela des lois adoptées sous le fascisme et encore en vigueur. Jusqu'au début des années soixante, on devait voir la police tirer parfois à balles sur des manifestations ouvrières.

Cela n'empêcha pas, durant toutes les années de la « guerre froide » des années cinquante, le PC de progresser électoralement. Togliatti sut lui faire prendre en grande partie la place du vieux parti socialiste d'avant le fascisme, avec son côté très réformiste, sa présence jusque dans les plus petites villes, son organisation très social-démocrate.

Ajoutons enfin que le « système des partis » installé par la république, eut son complément en matière syndicale. Après une brève période d'unité syndicale entre 1945 et 1948, il y eut, tout comme en France, trois grandes confédérations : les syndicalistes chrétiens de la CISL (Confédération italienne des syndicats de travailleurs), liée à la Démocratie-Chrétienne ; l'UIL (Union Italienne du Travail), liée au sociaux-démocrates, c'est-à-dire à la fraction socialiste la plus anti-communiste ; et enfin la CGIL, la CGT italienne, le syndicat le plus puissant, lié au PC mais comportant aussi une fraction socialiste.

En fait ces syndicats du nouveau régime « démocratique » s'étaient coulés en partie dans le moule des anciens syndicats fascistes. En particulier, ils maintinrent, à leur façon, le système mis en place sous Mussolini et comportant la négociation obligatoire de contrats collectifs établis pour trois ans dans chaque secteur industriel. Ils gardèrent dans leur structure et dans leurs pratiques quelque chose de ces syndicats fascistes, d'autant plus proches de l'État, d'autant plus intégrés à celui-ci qu'ils étaient loin des ouvriers.

Ces organisations syndicales sont devenues une pièce maîtresse de l'édifice du pouvoir, un facteur essentiel de la stabilité sociale. C'est le cas bien sûr dans tous les pays impérialistes d'aujourd'hui. Mais si les gouvernements italiens, si faibles, ont pu se montrer forts contre la classe ouvrière, c'est sans doute plus qu'ailleurs grâce à l'appareil syndical. Les directions syndicales ont d'une certaine façon rempli le vide que pouvait laisser le système politique, au point de devenir presque une force de gouvernement.

Cela, c'est le produit d'une évolution qui est surtout celle de ces vingt-cinq dernières années. Vingt-cinq années qui ont vu se produire une montée ouvrière d'abord, des contre-attaques patronales ensuite, dans lesquelles les directions syndicales ont joué un rôle-clé. Vingt-cinq années d'une histoire sociale sur laquelle il faut nous arrêter aussi.

Expansion économique et montée ouvrière

Après la guerre, dans les années cinquante, la classe ouvrière a encore connu des années difficiles. Comme dans toute l'Europe, les travailleurs payaient pour les destructions et les reculs des années de guerre. Mais ils payaient d'autant plus que l'Italie était restée un pays pauvre dans lequel le patronat, les cadres des entreprises, les juges, les policiers étaient encore souvent ceux qui avaient régné sous Mussolini.

Tout cela pesait sur le climat dans les entreprises, et aussi tout simplement sur le niveau des salaires, qui restaient plus bas que dans le reste de l'Europe. C'est ce qui fit dans une certaine mesure la chance des patrons italiens lorsque, à la fin des années cinquante et au début des années soixante, l'économie européenne prit un tournant vers l'expansion.

Le développement industriel entraîna une forte émigration intérieure, qui supplanta peu à peu l'émigration hors des frontières. Les campagnes du Sud, des îles, mais aussi du centre ou de Vénétie se dépeuplèrent de façon accélérée au profit des faubourgs des grandes villes industrielles du Nord, de Milan ou de Turin. Toute une jeune classe ouvrière se retrouva là, mal payée et mal logée, à faire un travail d'OS sur les chaînes des grandes usines du Nord.

Mais l'expansion elle-même commença à modifier les conditions d'exploitation. La demande de main d'oeuvre fit remonter les salaires, même si ce fut plus lentement qu'ailleurs. Cette classe ouvrière, même jeune et manquant de traditions, commença à sentir que le rapport de forces à l'égard du patronat devenait plus favorable.

Sur le plan politique, les choses changèrent un peu. La Démocratie-Chrétienne commençait à connaître une érosion de son électorat. Constituer une majorité parlementaire lui devenait plus difficile. Divisée comme toujours, elle hésita longtemps avant de savoir s'il fallait ouvrir sa majorité à gauche ou à droite. En 1960, elle tenta de le faire sur sa droite, avec le gouvernement Tambroni qui accepta les voix du MSI, c'est-à-dire le parti néo-fasciste. Jusqu'alors, ce parti d'extrême-droite, constitué autour d'anciens fidèles de Mussolini, avait été tenu en quarantaine par tous les partis italiens.

Il y eut alors, en juillet 1960, de nombreuses manifestations de la gauche au cours desquelles la police réagit de façon violente. A Reggio d'Emilie, on vit même la police ouvrir le feu sur la foule qui tentait d'empêcher une réunion du MSI de se tenir. On releva cinq morts, pour la plupart des militants du PC.

Ces manifestations de 1960 devaient marquer un tournant. Ce gouvernement, qui avait fait tirer sur la foule, fut bientôt obligé de démissionner. Le gouvernement de centre-droit n'était pas viable... La Démocratie-Chrétienne finit par choisir « l'ouverture à gauche », même si comme toujours le tournant mit du temps à se réaliser. En 1963, ce fut le premier gouvernement de centre-gauche, c'est-à-dire ouvrant la majorité parlementaire au Parti Socialiste, jusqu'alors rejeté dans l'opposition tout comme le PC.

Quant au climat social, la participation aux grèves, restée basse durant toutes les années cinquante, commençait à remonter. En juillet 1962, les bagarres de la Piazza Statuto à Turin devaient elles aussi marquer le tournant.

Les usines Fiat à Turin étaient une citadelle patronale où régnaient les méthodes policières, la chasse aux militants, le fichage systématique des ouvriers, une surveillance de tous les instants. En juin 1962, le P-DG de Fiat Valletta répondit aux grèves pour le renouvellement du contrat collectif par la signature d'un accord séparé avec le syndicat social-démocrate UIL. Il provoqua une explosion mémorable.

La Piazza Statuto, où se trouvait le siège turinois de l'UIL, fut pendant quatre jours le siège de violentes bagarres entre policiers et ouvriers... le plus souvent justement de ces ouvriers jeunes embauchés depuis seulement quelques années, auxquels se mêlaient aussi de très jeunes gens. Les dirigeants du syndicat CGIL, lié au PC, qui avait appelé à la grève, étaient dépassés.

Ces bagarres de juillet 1962 furent le premier indice de l'irruption sur la scène de la nouvelle génération ouvrière, jusqu'alors restée hors d'atteinte des syndicats, mais aussi du même coup de leurs pratiques réformistes. Au moment où elle entrait en lutte, elle avait tendance à le faire sans demi-mesures.

La montée ouvrière devait durer jusqu'au début des années soixante-dix. Ces années furent d'une certaine façon le « mai 68 » de l'Italie, mais un peu aussi son « juin 36 ». Et si le Mai 68 français eut le caractère d'une crise brusque, terminée par un retour assez rapide au calme social, le 68 italien s'étala sur plusieurs années. On parla à son propos du « mai rampant ».

La remontée des conflits s'affirma en 1966 et 1967. Les grèves furent souvent accompagnées d'affrontements avec la police. Puis, au début de l'année 1968, marqué par de violentes manifestations étudiantes à Rome, on assista à des manifestations ouvrières sans doute tout aussi notables.

Ainsi à Valdagno, une ville de Vénétie - zone très catholique et traditionnaliste - qui était une sorte de capitale du paternalisme patronal. La ville était pratiquement la propriété des industriels du textile Marzotto. Ils avaient non seulement les usines, mais aussi les maisons, les magasins, et même en pleine ville, une statue en bronze du fondateur de cette dynastie d'industriels, le comte Gaetano Marzotto. C'est l'intervention de la police, en avril 1968, pour tenter d'empêcher la tenue de piquets de grève, qui provoqua l'explosion. En quelques heures de bagarres entre ouvriers et policiers, l'hôtel Marzotto, les magasins Marzotto, la villa des Marzotto devinrent la proie des flammes... tandis que la statue du grand père Marzotto se retrouvait par terre.

On devine le scandale et la stupeur que provoqua au sein d'une bourgeoisie qui n'avait jamais vu une chose pareille, cette explosion ouvrière au coeur de l'Italie bien-pensante.

Les directions syndicales sentirent donc le vent. Elles prirent leurs dispositions pour éviter que le mécontentement ouvrier n'échappe à leur contrôle.

Des délégués d'atelier aux « conseils d'usine »

Dans la période précédente, les patrons n'avaient pas jugé utile de concéder aux organisations syndicales une forte présence dans les usines. Les négociations des contrats collectifs se déroulaient au niveau des fédérations - de la Chimie, de la Métallurgie, du Textile... - c'est-à-dire avec de hauts bureaucrates éloignés de la base. Au niveau des entreprises, la seule structure était les « commissions internes », une sorte de comité d'entreprise élu tous les ans sur listes syndicales, sans qu'il y ait véritablement de délégués du personnel.

Il y avait donc à la base souvent un vide, qui rendait le contrôle des réactions ouvrières difficile pour les dirigeants syndicaux. D'autant plus qu'on était en 1968, que tout comme en France les universités voyaient fleurir les manifestations étudiantes, et aussi surgir des groupes d'extrême-gauche cherchant à se lier avec la classe ouvrière, et jouant un rôle d'aiguillon.

Les directions syndicales trouvèrent cependant vite une réponse à cette situation. Ce fut entre autres la généralisation des délégués d'atelier. Elles firent reconnaître dans les accords avec les patrons l'existence de délégués de secteurs, ayant le droit d'intervenir sur des questions locales de rythme du travail, de calcul des primes, du boni.

Ces délégués furent souvent élus, souvent choisis bien sûr parmi des militants syndicaux de base. Leur multiplication coupa rapidement l'herbe sous le pied des groupes d'extrême-gauche, d'autant plus que ceux-ci commencèrent à refluer aussi vite qu'ils étaient apparus. Et si en 1968 une partie des luttes ouvrières avait semblé échapper au contrôle syndical, il n'en fut pas de même l'année suivante, en 1969.

C'est cette année-là et notamment au cours de ce qu'on a appelé « l'automne chaud » de 1969, qu'il y eut une véritable généralisation des luttes. Mais ce fut à l'initiative des dirigeants syndicaux et dans les formes qu'ils avaient choisies. On arrivait en effet à la période des négociations pour le renouvellement des contrats collectifs, et les directions syndicales organisèrent des séries de débrayages, de manifestations, de grèves « articulées » suivant une savante tactique en vue de « faire pression » au cours de la négociation du contrat collectif de chaque secteur industriel.

Ce furent autant de manifestations importantes, avec une forte participation ouvrière, autant de cortèges enthousiastes, avec souvent des heurts violents avec la police. Les dirigeants syndicaux savaient quand il le fallait utiliser le langage combatif répondant à la situation, d'autant plus que les patrons, tout en résistant bien sûr autant que possible, surent aussi comprendre la nécessité de lâcher du lest.

Mais toute cette savante tactique permit aux dirigeants syndicaux d'éviter qu'à aucun moment toute la classe ouvrière ne se retrouve ensemble contre les patrons. Malgré la forte combativité, il n'y eut à aucun moment une véritable grève générale, qui aurait risqué par ce simple fait de prendre un caractère politique, comme ce fut le cas de la grève générale de mai 1968 en France.

C'est au cours de tous ces mouvements, et au cours des accords de catégorie ou des accords d'entreprise sur lesquels ils débouchèrent, que l'existence des délégués d'atelier fut généralisée. En outre, les trois confédérations syndicales CGIL, CISL et UIL, qui face aux travailleurs avaient un intérêt commun à défendre, s'orientèrent vers un pacte d'unité syndicale. Elles se mirent d'accord pour considérer les délégués d'atelier comme la « structure de base » du syndicat unitaire qui n'existait pas encore.

C'est ainsi que se généralisèrent ce qu'on appela les « conseils d'usine », constitués en fait par l'assemblée des délégués d'atelier d'une entreprise, indépendamment de leur appartenance (ou non-appartenance) à telle ou telle confédération. Dans le cadre de la montée ouvrière, ces organismes avaient nécessairement un caractère de représentation assez démocratique, assez proche des travailleurs. Mais les trois confédérations voulaient s'assurer, pour la suite, qu'à mesure que la mobilisation ouvrière s'essoufflerait, elles pourraient les contrôler de mieux en mieux. Et c'est en effet ce qui se produisit les années suivantes, où les « Conseils d'usine » prirent un caractère de plus en plus bureaucratique.

Il faut mentionner que les syndicats de la métallurgie, les plus soumis sans doute à la pression, eurent dans toute cette opération un rôle pionnier. Elles mirent les premières sur pied une fédération unitaire de la métallurgie, sous l'impulsion notamment d'un bureaucrate syndical, Bruno Trentin.

Il ne manqua pas non plus d'intellectuels de gauche, voire de révolutionnaires, pour encenser Trentin et les syndicats des métallos. Beaucoup virent dans leur politique et dans la mise en place des « conseils d'usine » l'émergence d'un véritable « contre-pouvoir » syndical. En fait, si tout cela donnait aux militants, aux travailleurs combatifs, des moyens supplémentaires d'agir et de se faire respecter à l'échelle d'une usine ou d'un atelier, c'était tout à fait autre chose sur un plan général, sur un plan politique. La bourgeoisie italienne, face à la pression ouvrière, avait à travers le système des délégués concédé aux appareils syndicaux des moyens pour mieux contrôler les réactions ouvrières. Et de fait on ne vit plus, après 1969-1970, ces explosions ouvrières spontanées qui avaient pu inquiéter la bourgeoisie dans la période précédente.

Il est difficile de comparer le « mai rampant » italien de 1968-69 et le « mai 68 » français, car ils eurent un déroulement très différent. Plus étalé dans le temps, le mouvement italien a sans doute été l'occasion d'une participation plus large, d'un engagement plus profond des travailleurs. Mais les bureaucrates syndicaux purent beaucoup mieux camoufler leurs reculades et sortirent de cette situation avec plus de crédit que leurs homologues français.

Les syndicats en effet furent reconnus sans plus guère de contestation comme les représentants naturels de la classe ouvrière. On ne parla plus « des » syndicats mais on se mit à dire « le » syndicat. C'est dans cette période que les dirigeants syndicaux réussirent à mettre dans la tête d'une bonne partie des ouvriers que l'action contre le patron, par définition, ne pouvait être autre que l'action syndicale : c'est à dire essentiellement l'action en vue de la négociation du contrat collectif, à travers des grèves de 4 heures ou d'une journée maximum, des manifestations éclatées par région, par catégorie, par entreprise, avec un « paquet » d'heures de grève décidé par avance pour le contrat, en somme toute une agitation, avec souvent une participation très large, mais visant essentiellement à mettre en valeur les dirigeants syndicaux et leur rôle dans les négociations avec le patronat ; sans que les travailleurs soient jamais vraiment engagés dans une épreuve de force.

Bien sûr, tout cela fut permis globalement par la situation économique de la bourgeoisie. Celle-ci avait les moyens de lâcher du lest, au moins provisoirement. Elle récupéra d'ailleurs par la hausse des prix une partie de ce qu'elle lâchait sur le plan salarial. L'inflation eut tendance à s'envoler. Mais les salaires, dans la période, eurent tout de même tendance à rattraper leur retard sur le reste de l'Europe.

C'est cette situation qui donna aux appareils syndicaux le moyen de renforcer leur contrôle et de marginaliser les contestataires. Et c'est aussi ce qui en fit des acteurs déterminants dans la crise plus ou moins permanente que continuait de connaître le régime.

Du « mai rampant » a la montée du PC

Bien sûr, toute cette montée ouvrière, que les appareils bureaucratiques réussirent globalement à maintenir dans le cadre syndical, eut aussi des conséquences politiques.

Il y eut d'abord les tentatives de réaction de la part de la droite, de l'extrême-droite et de certains secteurs de l'appareil d'État. Ce fut le début de ce qu'on appela la « stratégie de la tension », marquée en particulier par l'attentat qui fit seize morts à la banque de l'Agriculture à Milan, en décembre 1969. Ce ne devait être que le premier d'une série d'attentats, sans doute orchestrés par l'extrême-droite et les services secrets, et dont comme par hasard on ne devait jamais condamner les coupables. Ce n'est que bien plus tard qu'on a su qu'un réseau clandestin lié à l'OTAN, le réseau « Gladio » pourrait y avoir été directement impliqué.

A l'opposé, à l'extrême-gauche, la situation fut assez vite au reflux. Une grande partie des petits-bourgeois qui, tout comme en 1968 en France, s'étaient crus à la veille de la révolution, se déclarèrent déçus par la classe ouvrière ; mais pas par la société bourgeoise apparemment puisque beaucoup se recasèrent dans la société ; dans la politique, dans les affaires ou dans les deux. On peut rencontrer aujourd'hui de ces anciens, par exemple de l'ancien groupe Lotta Continua, dans les états-majors des grandes entreprises ou des grands quotidiens.

Une autre partie de ces militants d'extrême-gauche déçus, s'engagea dans l'impasse de la politique terroriste, en créant des groupes armés comme les Brigades Rouges ou comme Prima Linea (Première Ligne) qui voulurent remplacer l'action des masses par leur propre action en se livrant à des attentats individuels contre des patrons, des cadres des entreprises ou des hommes politiques.

Bien sûr, tous n'évoluèrent pas ainsi, et d'autres militants d'extrême-gauche ne renoncèrent pas. Mais sur le plan politique ce fut essentiellement le PC qui recueillit les effets de la montée ouvrière de ces années.

Au début des années soixante-dix, ses progrès électoraux s'accentuèrent. A la différence de la France, le Parti Socialiste était compromis par sa participation aux gouvernements de centre-gauche et n'était pas en situation de se présenter comme une force d'opposition. La montée électorale qui en France profita plutôt au Parti socialiste de Mitterrand qu'au PC, en Italie profita presque exclusivement au PC. De 28 % des voix en 1970, il devait s'élever jusqu'à 34,4 % des voix aux élections de 1976, presque autant que la Démocratie-Chrétienne. Le Parlement devenait presque ingouvernable sans une participation gouvernementale du PC.

En outre, cette montée de la gauche se produisait au moment où la situation économique mondiale avait commencé à basculer. A partir de la fin 1973, on était entré dans « la crise », ce tournant vers une stagnation de l'économie qui dure encore aujourd'hui. En 1975-1976, ce tournant se traduisit pour l'Italie par une crise financière du même type que celle à laquelle on assiste aujourd'hui. La bourgeoisie réclamait une politique d'austérité.

Le PC fit ses offres de service et affirma sa disponibilité à gérer la société capitaliste.

La formule trouvée fut un engagement du PC - et d'ailleurs des autres forces politiques - à soutenir sans y participer le gouvernement purement démocrate-chrétien dirigé par un homme-clé de la Démocratie-Chrétienne, Andreotti. Tout ce que gagnait le PC, si l'on peut dire, c'était le « droit » d'être mis à l'épreuve et de démontrer que sa disponibilité à mener la politique de la bourgeoisie n'était pas paroles en l'air !

Dans cette « combinazione », le dirigeant du PC Berlinguer vit rien moins que le grand « compromis historique » que, n'ayant pas peur des mots, il préconisait entre le PC et la Démocratie-Chrétienne.

Le dirigeant Démocrate-Chrétien Aldo Moro fut le grand alchimiste de ce compromis, bien dans la ligne du fameux « transformisme » dont nous parlions plus haut et consistant à faire d'un parti d'opposition le meilleur soutien de la politique que la veille il prétendait combattre. Malheureusement pour Aldo Moro, ce fut aussi la fin de sa carrière politique. Le 16 mars 1978, au moment même où il se rendait au Parlement pour le vote d'investiture du nouveau gouvernement, il fut enlevé par les Brigades Rouges, qui le séquestrèrent pendant deux mois avant de l'assassiner.

Le PC, à peine entré dans la majorité gouvernementale, fut donc mis à dure épreuve. Son leader Berlinguer eut à soutenir le gouvernement Andreotti, et à expliquer qu'il était désormais en faveur de l'austérité. En même temps il dut affirmer le soutien de son parti à la lutte contre le terrorisme, et lorsqu'il appela les militants de son parti à des grèves ou des manifestations, ce fut au nom de la « défense de l'État ».

L'engagement du PC sur le plan politique eut son pendant sur le plan syndical. Le tournant fut marqué en 1978 lors de la conférence syndicale dite de l'EUR, des initiales de la zone de Rome où elle se tint. Les dirigeants syndicaux affirmèrent clairement qu'ils étaient favorables à une politique d'acceptation des « compatibilités ». Ils camouflèrent cet aplatissement devant le patronat en réclamant de pouvoir dire leur mot dans les choix faits par les gouvernements en matière de politique industrielle, d'investissements pour le développement du Sud par exemple.

Les dirigeants syndicaux y gagnèrent de participer à bien des organismes étatiques ou para-étatiques, et à être presque des ministres sans portefeuille. A entendre Berlinguer, c'était « la classe ouvrière qui pénétrait l'État ! » Mais en attendant, les patrons, quand ils déclaraient que la moindre revendication pouvait les mettre en faillite, savaient trouver une oreille complaisante du côté des dirigeants syndicaux.

Malgré tout, le soutien à ce gouvernement dit « gouvernement d'urgence » commença à mettre le PC dans une situation intenable. Ceux qui avaient cru en lui s'en détournaient et commençaient à ne plus voter PC. Berlinguer à la fin 1979 choisit de retourner à l'opposition et de reprendre un langage un peu plus à gauche.

Pour la bourgeoisie, ce choix du PC fut la preuve qu'il n'avait pas changé, et qu'il était encore trop sensible aux pressions de sa base pour être vraiment à part entière un parti de gouvernement.

Mais pour la classe ouvrière, le mal était fait. La poussée à gauche avait sans doute atteint son point culminant en ces années 1975-1978, et en se compromettant dans la politique d'austérité anti-ouvrière, le PC - et par ailleurs les dirigeants syndicaux - avaient aidé la bourgeoisie à passer une période difficile.

Le tournant des années quatre-vingts

De la même façon que les années 1960-63 avaient marqué le début de « l'ouverture à gauche », ces années 1978-80 marquèrent le début d'un autre tournant, d'un retour du balancier politique vers la droite, et sur le plan social d'une évolution des rapports de force en faveur de la bourgeoisie.

En septembre 1980, ce fut Fiat qui inaugura une vague de licenciements économiques. Après un mois de grève, il obtint des directions syndicales qu'elles signent un accord, qui était en fait acquis d'avance : 24 000 travailleurs étaient mis en « caisse d'intégration », un système qui permet de licencier un travailleur en continuant à lui verser une indemnité équivalant à une grande partie de son salaire et en le laissant, sur le papier, membre du personnel de l'entreprise. Il faut préciser que cette caisse est financée en grande partie avec les fonds de l'État, qui met ainsi la main à la poche pour permettre aux patrons de licencier en amortissant le choc.

Le fait de réussir à licencier 24 000 travailleurs chez Fiat ouvrait une brèche. Il y eut dans les grandes entreprises toute une vague d'opérations du même genre. Les dirigeants syndicaux se servirent ensuite de leur propre recul chez Fiat, en le présentant comme une défaite ouvrière déterminante, de façon à justifier leurs reculs suivants. A les entendre, cette défaite dont ils étaient les premiers responsables devint un véritable tournant historique.

Pourtant la classe ouvrière gardait toutes ses capacités de réaction, et elle devait le montrer encore bien après cette affaire des licenciements de 1980 chez Fiat.

Craxi et « l'onde longue » socialiste

En ce début des années quatre-vingts, la bourgeoisie, et en particulier le grand patronat voulaient comme dans les autres pays avoir les mains de plus en plus libres pour imposer leurs choix, c'est-à-dire la priorité donnée aux « entreprises » et à leurs profits, et donc des reculs successifs à la classe ouvrière.

Ce fut le cas en Italie aussi, même si cela se fit à travers un jeu politique plus compliqué qu'ailleurs, impliquant le Parti Socialiste, le Parti Communiste, et bien sûr les bureaucraties syndicales.

On voyait en France et en Espagne s'installer des gouvernements socialistes prêts à mettre leur crédit au service de la politique patronale. En Italie, avec le retour du PC dans l'opposition et son affaiblissement électoral progressif, les dirigeants socialistes virent venir leur heure, et en particulier Craxi, le secrétaire du Parti Socialiste.

Après le renvoi du PC dans l'opposition, il y avait encore et toujours une seule et même majorité possible : la majorité de centre-gauche constituée par la Démocratie-Chrétienne, le Parti Socialiste, et quelques autres partis plus petits, avec un premier ministre appartenant au plus fort parti de la coalition, la Démocratie-Chrétienne.

Mais après quarante ans passés à occuper ce poste sans discontinuer, compromise dans des scandales sans nombre, accusée de tous les immobilismes de la société, la Démocratie-chrétienne se laissa tout de même convaincre de son intérêt à se faire un peu oublier. Tout en restant au gouvernement, elle laissa pour une fois le poste de président du Conseil, d'abord au républicain Spadolini, puis en 1983 à Craxi.

Celui-ci crut qu'il serait le Mitterrand italien qui réussirait à « redimensionner » le PC tout comme l'avait fait son collègue français à la suite des élections de 1981. C'était d'après Craxi le moyen de débloquer enfin le système politique. Entre un PS recueillant 10 % des voix et un PC en recueillant encore pas loin de 30 %, il fallait d'après lui inverser le rapport de forces, afin de créer les conditions permettant enfin à une coalition de gauche d'aller au pouvoir ; une coalition de gauche dont bien entendu, le chef aurait été lui, Craxi, porté par « l'onde longue » socialiste qu'il affirmait discerner d'une élection à l'autre. Et de préconiser l'adoption d'un système présidentiel permettant à la fois la stabilité politique et l'alternance entre une coalition de gauche et une coalition de droite.

Ce n'était jamais là que la réapparition d'un vieux serpent de mer de la politique italienne : la réforme institutionnelle.

Mais la bourgeoisie attendait de Craxi qu'il montre son efficacité sur un terrain plus immédiat. Ce devait être, en 1984, l'offensive contre l'échelle mobile des salaires, un système d'indexation des salaires en vigueur depuis le lendemain de la guerre et qui faisait partie depuis toujours de ces soi-disant « rigidités » de l'économie qui selon le patronat la rendaient moins compétitive que ses voisines européennes.

Craxi mena donc l'attaque. Il voulut retirer quatre « points » dans le système d'indices permettant le calcul de l'échelle mobile. La CGIL, le syndicat lié au PC, refusa de signer l'accord. C'était un accroc important dans l'unité syndicale devenue traditionnelle depuis le début des années soixante-dix, même si cette unité n'avait jamais été jusqu'à l'unification totale comme c'était en principe prévu.

Craxi voulut alors, en février 1984, imposer sa décision par décret. Mais la classe ouvrière était prête à réagir.

Il y eut dans toute l'Italie une vague de grèves et de manifestations, soit spontanées, soit à l'initiative locale des militants de la CGIL. A cette occasion, les « conseils d'usine », ces conseils de délégués mis en place dans les années soixante, se firent en partie l'expression de la base : ils organisèrent des assemblées, des « auto-convocations », selon le mot qu'ils choisirent, pour appeler les dirigeants syndicaux à organiser la grève générale contre le décret de Craxi.

Mais une fois de plus on put vérifier que la CGIL, et avec elle le PC, pouvaient être intéressés à se présenter comme des défenseurs des travailleurs, à conforter leur image d'opposants à la politique menée, mais ne cherchaient nullement à permettre aux travailleurs de remporter eux-mêmes une victoire.

Les dirigeants de la CGIL reprirent le contrôle des mouvements en organisant eux-mêmes une énorme manifestation à Rome pour la défense des quatre points d'échelle mobile. Mais ce fut aussi la dernière. Ensuite, ce fut le PC qui prit le relais. D'après lui il était inutile de faire grève, puisqu'il s'engageait à régler le problème des quatre points d'échelle mobile en faisant de l'obstruction au parlement lors de la ratification du décret...

Cette obstruction n'empêcha bien sûr rien du tout. Mais le PC trouva encore une fois un moyen de déplacer le problème. Il demanda, comme la loi italienne en offre la possibilité, la tenue d'un referendum sur la même question. Le referendum eut lieu un an après... et il y eut une majorité dans les urnes pour approuver le décret de Craxi et la remise en cause de l'échelle mobile !

Le résultat était prévisible car, en Italie comme ailleurs, il peut se trouver une majorité d'électeurs bourgeois et petits-bourgeois, cadres ou autres, et inactifs de tous ordres disposant de revenus autres que ceux des salariés du bas de l'échelle, pour décider « démocratiquement » qu'il faut payer ceux-ci moins cher. Et si toutes ces catégories pèsent bien moins que les ouvriers du point de vue de l'utilité sociale, elles peuvent peser bien plus quand il s'agit de mettre un bulletin dans l'urne.

C'est bien pourquoi c'est quand les travailleurs veulent se battre avec leurs armes propres, celles de la lutte de classe, qu'ils ont raison... et pas quand ils se laissent convaincre que tout se résoudra bien mieux, et sans lutte, par le biais d'un vote.

Craxi put ainsi apparaître comme l'homme qui avait réussi à s'attaquer à l'échelle mobile, même s'il le devait au fond à la collaboration du PC et de la CGIL.

Pendant quelques années, tout cela fut payant pour lui sur le plan électoral. Le PS gagnait des voix, au détriment en particulier du PC. Dans le retour général du balancier politique vers la droite, une partie de l'électorat du PC, sa fraction la plus réformiste, lasse de voir le PC sans perspective de participation gouvernementale, se mettait à voter pour celui des partis réformistes qui, au moins, allait au gouvernement. L'entreprise de « rééquilibrage » de la gauche, tentative de version italienne de la politique mitterrandienne, semblait porter ses fruits.

De Berlinguer a Occhetto... et du PCI au PDS

Durant toutes ces années quatre-vingts, sous la pression du Parti Socialiste et plus largement de la bourgeoisie italienne, on a vu aussi le Parti Communiste Italien accélérer ce qu'on a appelé sa « longue marche ».. une marche commencée en fait lors de la chute du fascisme, lorsque Togliatti avait déclaré qu'il fallait transformer le PC en un « parti de type nouveau », en fait en un parti social-démocrate réformiste visant non à renverser le capitalisme mais à participer à sa gestion.

Berlinguer lui-même, en 1982, déclara que la période historique avait changé et que « l'impulsion historique donnée par la révolution d'octobre (était) épuisée ». C'était une tentative de rendre un peu plus solennelle une rupture d'avec l'URSS entamée déjà bien longtemps auparavant ; une façon de dire aussi que la division même entre partis socialistes et communistes n'avait plus de sens.

Puis après la mort de Berlinguer en 1984, et pour ceux qui depuis le temps n'auraient pas encore compris, le congrès de 1986 réaffirma que la vocation du PC italien était d'être l'équivalent, dans son pays, du Labour Party britannique ou du Parti social-démocrate allemand. Dans la foulée, il demanda son adhésion à l'Internationale socialiste.

Mais ce n'était pas encore assez. Il y eut encore un tournant supplémentaire lorsque le nouveau dirigeant du PC, Achille Occhetto, déclara qu'il fallait changer de nom, et que le Parti Communiste ne s'appellerait même plus « communiste ». Il le fit à l'automne 1989, au moment de l'écroulement des régimes dits communistes des pays d'Europe centrale. Une bonne partie de la base du parti, en particulier de la base ouvrière, ne s'en rebella pas moins contre l'idée d'abandonner cette étiquette communiste dont elle estimait, avec raison, qu'elle n'avait pas à avoir honte. Une fraction de la direction du PC se déclara opposée à la proposition d'Occhetto. Celui-ci se trouva donc pris entre une gauche voulant maintenir la sensibilité « communiste » au sein du parti et la droite ultra-réformiste - dite des « miglioristi » - qui depuis longtemps souhaitait accélérer la social-démocratisation du PC.

L'abandon de l'étiquette communiste a finalement été décidée en février 1991 au Congrès de Rimini. La majorité du PC est donc devenue un simple « parti démocratique de la gauche », le PDS (Partito Democratico della Sinistra), même si une minorité a rejeté le changement d'étiquette et proclamé son intention de la maintenir sous le nom de « Parti de la Refondation Communiste » (PRC).

On pouvait se demander si ce n'était pas le début de la solution d'un vieux problème posé à la bourgeoisie italienne et à son système politique. Le changement de nom du PCI, son adhésion à l'Internationale socialiste, semblaient ouvrir la voie à l'unification avec le PSI de Craxi et à la constitution d'un grand parti social-démocrate pouvant servir à assurer une alternance de gauche lorsque la coalition de droite serait trop usée.

Il peut sembler que, bien que par des voies différentes, on soit arrivé à un résultat comparable à ce qui s'est produit en France. A gauche, les votes « communistes » se sont réduits tout comme en France, le PC maintenu sous le nom de « refondation communiste » recueillant jusqu'à présent entre 5 et 6 % des voix, moins encore que le PC français, tandis que le PSI, le PDS et un autre petit parti, le PSDI, forment une aire de voix social-démocrates couvrant environ 30 % de l'électorat.

Mais cette analogie n'est valable qu'en partie.

D'abord, le fait qu'il ait changé de nom ne suffit pas, visiblement, à convaincre la bourgeoisie que le nouveau parti, le PDS, est plus acceptable que l'ancien.

Depuis ce changement de nom, bien malin en effet celui qui peut dire le matin ce que sera la politique d'Occhetto le soir. Entre la gauche du PDS, dirigée par le vieux leader du PC, Ingrao, lui-même préoccupé par la concurrence de « Refondation communiste » - le PC « maintenu » - , et les ultra-réformistes de la droite du PDS qui continuent à trouver que l'évolution ne va pas assez vite, Occhetto s'épuise à faire le grand écart et à papillonner de l'un à l'autre.

D'ailleurs, si une bonne partie de la base ouvrière de l'ancien PC est partie à « Refondation Communiste », il en reste encore une bonne partie au PDS, et notamment bon nombre des cadres syndicaux du syndicat CGIL. Ce sont des bureaucrates sans doute, mais qui ne tiennent pas à trop se couper des travailleurs. Occhetto, qui ne tient pas à ce qu'ils partent, tient compte de leur pression. Ce qui fait que lorsque le gouvernement, même socialiste, lance un plan d'austérité, l'appui du PDS n'est jamais aussi net que la bourgeoisie le voudrait.

La bourgeoisie a reproché pendant des années à des partis comme les partis communistes de ne pas être pour elle tout à fait aussi fiables que des partis comme les partis sociaux-démocrates qui ont parfois pendant des décades été associés à des gouvernements bourgeois. Ils se montrent à son goût encore trop sensibles aux pressions venant de la classe ouvrière, trop soucieux de ne pas se déconsidérer totalement devant leur base.

De ce point de vue le changement d'étiquette opéré par Occhetto est sans doute un gage important de ses intentions ; mais ce n'en est qu'un de plus. La bourgeoisie ne s'arrête pas aux intentions, ni aux étiquettes. Elle veut voir le contenu de la politique du PDS. Et pour l'instant elle trouve visiblement Occhetto encore trop léger !

Quels gages devra donc encore donner le PDS d'Occhetto, qui en a déjà donné tant ? L'avenir le dira, mais peut-être un avenir encore lointain. Pour le moment toute cette évolution de la situation à gauche semble se produire trop tard pour que non seulement Occhetto, mais même Craxi et le Parti Socialiste, puissent vraiment en tirer un bénéfice. Car alors que l'unification des trois partis sociaux démocrates est loin d'être chose faite, la situation politique n'est pas restée immobile, et on a continué à assister à un déplacement de tout le cadre politique vers la droite.

Vers une Seconde République ?

Craxi n'est bien sûr pas le seul à avoir pensé que la fin du PC italien et la vague internationale pour déclarer les idées communistes dépassées ouvraient des possibilités de changement politique et même institutionnel. Toute une fraction de la bourgeoisie le pense. Les projets de passer de la première république à une seconde république se sont donc multipliés.

Mais pour le moment, le résultat a été non de simplifier l'imbroglio politique, mais de le compliquer encore ! Il y a eu pléthore d'initiatives, dont on ne sait pas très bien si elles peuvent converger sur un projet commun ou si au contraire elles peuvent fournir simplement un nouveau thème pour les divisions entre partis... et accroître finalement l'instabilité au lieu de la résoudre.

Ainsi on a assisté à une curieuse tentative contre les institutions en place, émanant tout simplement... du président de la république. Celui-ci, Cossiga, élu depuis 1985, ne s'était d'abord pas trop fait remarquer. Il semblait se contenter d'occuper le poste surtout décoratif que la Constitution italienne réserve à un président de la République. Jusqu'à ce que, à peine plus d'un an avant la fin de son mandat, il se lance soudain dans la dénonciation de tout le « système »... dont il était tout de même le président !.

Cossiga a donc multiplié les déclarations à propos de tout et de rien, téléphonant la nuit aux journalistes pour exprimer ses états d'âme ou raconter ses souvenirs personnels... Certains ont fini par se demander s'il n'était pas atteint de quelque maladie mentale. Mais le choix de ses thèmes ne devait rien au hasard. La dénonciation du système des partis et de l'inefficience de l'État, la propagande pour un pouvoir exécutif fort, visaient à populariser l'idée d'un changement constitutionnel.

Cossiga a laissé la place à un autre président, Scalfaro, plus discret du moins pour l'instant. Mais il a été relayé par d'autres. Ainsi, le « Pacte référendaire » lancé par un démocrate-chrétien de droite, Mario Segni, qui prétend regrouper des hommes de tous les partis pour faire passer par referendum une réforme de la constitution dans le sens de l'instauration d'une loi majoritaire.

La réforme institutionnelle fait maintenant partie officiellement des objectifs du gouvernement lui-même. Une commission des deux chambres (Sénat et chambre des députés) planche sur un projet de réforme sans parvenir jusqu'à présent à en accoucher, en fait pour les mêmes raisons qui ont fait que, alors que cette réforme est à l'ordre du jour depuis au moins vingt ans, les partis italiens n'ont jamais réussi à la faire passer dans les actes.

Car il est tout de même difficile de voir des partis mettre eux-mêmes fin au « système des partis »... Sans doute, chacun est prêt à dénoncer le système, mais aucun n'est prêt à abandonner une part de son propre pouvoir.

La réforme de la Constitution tourne donc autour de cette quadrature du cercle qui fut, pendant longtemps, celle de la Quatrième république en France. Et il est de fait que celle-ci n'a pas pris fin à la suite d'un quelconque processus d'auto-réforme, mais à la suite du coup d'État du 13 mai 1958 à Alger, qui a été le moyen pour de Gaulle d'imposer au parlement une réforme de la Constitution dans un sens autoritaire. La république italienne, elle, née en même temps que la Quatrième république française, n'a connu aucune crise politique assez grave pour donner à la bourgeoisie les moyens de faire passer une telle réforme de la Constitution.

Des « ligues » nouvelles venues dans le paysage politique

Un des principaux problèmes posés maintenant aux politiciens des partis traditionnels est sans doute l'émergence et la montée électorale des « ligues ».

La « Ligue lombarde », dirigée par le sénateur Bossi, a connu son premier grand succès aux élections régionales de 1990. Le Bossi en question est une sorte de caméléon politique qui, lui aussi, est passé par le groupe d'extrême-gauche « Lotta Continua », puis par le PC et le PS, avant de découvrir tardivement qu'il était surtout un... lombard ! S'il a l'allure d'un cadre moyen en costume-cravate, son parti n'en cultive pas moins une sorte de folklore médiéval. Son symbole préféré est celui d'un cavalier en armure du Moyen-âge, brandissant une lance au nom de « l'Alliance du Nord ».

Qu'est-ce qu'une « Alliance du Nord », et contre qui peut-elle se faire, sinon contre le Sud ? Le programme de la Ligue lombarde n'est autre qu'un ramassis de tous les thèmes démagogiques plus ou moins dans l'air du temps. On y trouve la xénophobie, le racisme à l'égard de l'immigration extra-communautaire, que l'Italie a commencé à connaître depuis quelques années. Cela se double d'accents contre cette immigration de l'intérieur que représente le flux vers le Nord des méridionaux en quête de travail.

Et puis Bossi cultive le coté local, l'attachement à la région et au dialecte lombards ; et il développe d'autres thèmes tout aussi porteurs : pourquoi payer des impôts à un État qui ne rend, en échange, que des services inefficients ? Pourquoi le Nord, d'après lui si industrieux, si riche, si efficace, si européen, doit-il payer pour entretenir le Sud si sous-développé, si plein de chômeurs (entendez de paresseux), de délinquants, de mafiosi ?

Dans les discours de Bossi, en général axés sur quelques arguments simplistes bien choisis de ce genre, Rome la capitale est devenue « la voleuse » à laquelle « la Ligue ne pardonne pas ». En italien, cela rime ! Un autre slogan qui rime aussi et qui plaît, c'est « la Ligue l'a dure » . Cela donne le niveau... en dessous de la ceinture ! Et il est sans doute vain de se demander si un projet politique cohérent guide la démagogie de Bossi. Ses thèmes de campagne sont simplement choisis parce qu'ils plaisent à un certain électorat de petits-bourgeois aisés du Nord.

Ils plaisent notamment à cette petite-bourgeoisie des petites villes du Nord italien, aisée et souvent à la mentalité de clocher ; une petite-bourgeoisie qui ne souffre pas de la crise, mais qui n'en éprouve pas moins de l'inquiétude devant l'évolution de la société, l'irruption des étrangers, des pauvres, du chômage et de la drogue, et aussi des crises politiques à répétition ; une petite-bourgeoisie qui voudrait se trouver rassurée dans sa sécurité et pouvoir s'identifier à des citoyens de Suisse ou d'Allemagne - ou du moins à l'image de stabilité et d'aisance qu'elle en a - , plutôt qu'à ceux d'une Italie toujours instable. Si elle ne payait pas pour le Sud et pour Rome, répète à l'envi Bossi, la Lombardie - la région de Milan - serait « aussi riche que la Suisse ».

Il n'y a certes pas que des petits-bourgeois aisés dans l'électorat des « Ligues ». Il mord aussi sur les couches populaires, d'autant que dans les dénonciations de Bossi il y a bien sûr aussi des choses vraies, que malheureusement les partis de gauche si « responsables » à l'égard de la bourgeoisie ont cessé depuis longtemps de dénoncer. Mais son axe essentiel est tout de même cette petite-bourgeoisie conservatrice qui, pendant longtemps, votait pour la Démocratie-Chrétienne ou tout au plus pour les partis de centre-gauche parce qu'elle y voyait un facteur de stabilité et surtout une protection contre la gauche et contre le Parti Communiste.

Electoralement cette démagogie a marché, mieux encore que celle d'un Le Pen. D'à peine 3 % des voix en Lombardie en 1987, la Ligue lombarde a fait un bond à près de 19 % en 1990. Elle s'est renforcée, elle a même recruté dans une fraction de la jeunesse, une jeunesse qui il y a quelques années aurait sans doute été attirée par la gauche, par le PC, mais qui à l'heure de ce qu'on appelle « la fin des idéologies » est prête à rejoindre un démagogue à la Bossi.

Puis Bossi a suscité des émules dans les régions voisines de la Lombardie : la « Ligue du Piémont », la « Ligue de Vénétie » ont elles aussi remporté des succès. La Ligue n'est plus seulement « lombarde »... elle s'est élargie en se fédérant avec ses voisines et est devenue une « Ligue du Nord ».

Le choix de la démagogie régionaliste est sans doute révélateur à sa façon, non pas tant des projets réels de Bossi que du fait que, un siècle après l'unité italienne, il ne faut pas chercher bien loin pour trouver des tendances à rejeter l'autorité d'un État unifié et l'idée que les bourgeois des régions les plus riches pourraient jouer leur propre jeu en Europe sans se soucier des régions les plus pauvres. D'autant plus que cela est dans l'air du temps et qu'on a bien vu cela se produire dans la Yougoslavie voisine où la Slovénie et la Croatie plus riches se sont détachées de l'État yougoslave...

En Italie on n'en est certes pas là, et rien ne dit qu'on en sera là un jour. Bossi, de ce point de vue, laisse l'avenir ouvert et maintient le flou sur ses projets. Le dernier en date est une Italie fédérale : il y aurait une république du Nord, une du Centre, une du Sud, ce qui donnerait satisfaction à cette démagogie régionaliste sur laquelle il a construit ses campagnes. Mais on sent pointer aussi autre chose depuis que Bossi a laissé entendre qu'il pourrait accepter aussi, comme complément de ce « fédéralisme », un système présidentiel. Bossi pourrait ainsi faire le lien entre la démagogie purement régionaliste dont il est parti et le projet de jouer un rôle politique à l'échelle nationale. Son projet politique en rencontrerait alors d'autres : ces projets de république présidentielle mis en avant par Cossiga, mais aussi par Craxi et le Parti socialiste, ou bien, et depuis fort longtemps, par les néo-fascistes du MSI.

Il faut d'ailleurs dire aussi quelques mots de ce dernier parti. C'est sans doute un signe si ce MSI, qui pendant longtemps essayait de se débarrasser de son image de néo-fasciste, aujourd'hui n'a plus peur du tabou. Ainsi il met maintenant en avant une certaine Alessandra Mussolini, jeune fille de 26 ans assez photogénique, puisqu'elle exerçait auparavant la profession de modèle, et qui a aussi l'avantage d'être la petite-fille de Mussolini, le « Duce ».

Cette Marie-Chantal vient de faire son entrée au Parlement et délivre des interviews où elle parle avec affection de « grand père le Duce ». Tout au plus consent-elle à dire qu'il a fait « des erreurs » par exemple en promulgant les lois raciales au nom desquelles on a déporté les Juifs...

Voilà donc quels gens cherchent, ces temps-ci, à occuper la scène politique. La Ligue du Nord surtout a remporté des succès voyants : 34 % des voix par exemple à l'automne 1991 aux élections municipales de Brescia ; 20,5 % à l'échelle de la région lombarde aux élections législatives d'avril 1992 ; 8,7 % à l'échelle nationale aux mêmes élections, alors qu'elle n'a vraiment recueilli des voix que dans le Nord...

Mais depuis les élections d'avril 1992, d'autres faits se sont produits qui semblent accélérer la montée du phénomène.

Le principal a été l'éclatement du scandale dit des « tangentes ». Une « tangente » en italien, c'est ce qu'on appellerait en français un pot de vin... L'enquête du juge Di Pietro de Milan a mis sur la table le fait que les entreprises bénéficiaires des contrats publics passés par la municipalité reversaient aux partis politiques un pourcentage notable des sommes encaissées. Une aubaine pour la Ligue du Nord de Bossi, qui a pu taper sur le clou de la dénonciation de la « partitocratie » et de la corruption. Et aux élections provinciales de Mantoue, en septembre 1992, la Ligue du Nord a encore obtenu 34 % des voix, tandis que les voix de la Démocratie-Chrétienne et du Parti Socialiste étaient divisées par deux en six mois.

En tout cas, cette montée de la Ligue, le déplacement de l'électorat vers la droite qu'elle indique, est désormais un élément de plus de la crise politique. Une de ses conséquences est d'accentuer la crise au sein de la plupart des autres partis.

Crise du régime... et crise au sein des partis

Au sein du Parti Socialiste, le leader Craxi est mis en cause maintenant que sa politique ne se traduit plus par des gains électoraux mais semble déboucher sur une chute.

Au sein de la Démocratie-Chrétienne, une crise sévit pour la même raison.. et pour d'autres. Ainsi la multiplication des assassinats de juges et d'hommes politiques par la Mafia l'éclabousse particulièrement.

Les liens de la Démocratie-Chrétienne avec la Mafia ont toujours été connus, mais niés, repoussés avec toute l'indignation et l'hypocrisie dont sont capables ces politiciens en étroit contact avec les sacristies. Mais un « repenti » de la Mafia comme par hasard, vient de lever une partie du voile. On a su ainsi que Salvo Lima, homme politique démocrate-chrétien en vue, assassiné en Sicile au mois de mars 1992, avait été l'intermédiaire attitré entre la Mafia et Rome, et notamment avec l'homme qui depuis près de vingt ans était l'homme central de la Démocratie-Chrétienne et le plus souvent premier ministre : Andreotti. Salvo Lima, qui était un proche de celui-ci, aurait été assassiné pour n'avoir pas respecté un contrat avec la Mafia, qui consistait à obtenir la libération d'un certain nombre de « boss » incarcérés...

Le monde politique est donc à l'heure du grand déballage. Après quarante cinq ans d'une république qui a vu à peu de choses près les mêmes partis se maintenir au pouvoir, tous les équilibres politiques traditionnels semblent en passe de basculer.

Bien sûr, contre les aspirations d'une fraction de la bourgeoisie à modifier le régime pour parvenir à une « seconde république » peut-être présidentielle, peut-être majoritaire, peut-être les deux, les résistances habituelles n'ont pas disparu. Les partis qui se trouveraient lésés résistent, mais aussi des fractions de la bourgeoisie qui n'y trouveraient pas leur compte, car leurs liens traditionnels avec l'État, ces compromis traditionnels sur lesquels se fonde l'État italien depuis l'unité, s'en trouveraient modifiés. Tout comme en France, le régime deviendrait encore plus celui des banques, des grands groupes industriels, au détriment d'autres couches de la bourgeoisie.

Faire aboutir ce projet impliquerait de parvenir à faire converger les Ligues, le MSI, les présidentialistes à la Cossiga, la Démocratie-Chrétienne, le PS, le PDS et bien d'autres sur un projet commun, ou au moins d'arriver à se servir des uns comme d'un groupe de pression suffisant pour obliger les autres à s'incliner et à accoucher eux-mêmes d'une réforme du régime. C'est sans doute loin d'être fait et il est possible que, faute d'un arbitre extérieur au système parlementaire, rien ne sorte encore de l'actuelle crise politique.

Le régime serait sans doute loin, dans ce cas, d'avoir épuisé ses possibilités de survie. Après tout les politiciens ont trouvé le moyen depuis des années de vivre ainsi, à travers leurs compromis et leurs « combinazioni ». La Ligue du Nord elle-même pourrait alors devenir un des meilleurs rouages de ce système parlementaire qu'elle a tant dénoncée et y être digérée sans douleur. Le « transformisme » à l'italienne en a vu d'autres !

Quant à changer l'État lui-même, à mettre fin à ses imperfections qui remontent à plus d'un siècle, c'est certainement encore moins possible, si ce n'est bien sûr par une révolution. La Mafia, qui est devenue grâce au développement du trafic de la drogue une grande puissance financière, est sans doute assurée de faire la loi longtemps encore, au détriment de quelques policiers et juges qui auront pris au sérieux les lois qu'ils sont censés défendre et qui le paieront sans doute encore de leur vie. La bourgeoisie au fond s'en consolera car cet État ne la sert pas si mal, même si en regardant vers des pays voisins elle peut rêver d'avoir mieux. Il y a bien des bourgeoisies dans le monde qui vivent ainsi, avec un État affligé de bien des défauts, tel que l'histoire le leur a légué. C'est vrai de la bourgeoisie de bien des pays sous-développés, dont la bourgeoisie italienne a conservé certains traits, en particulier dans le Sud avec la Mafia et les liens clientélistes. Mais c'est vrai aussi de la bourgeoisie de bien des pays riches que la bourgeoisie italienne peut envier. Après tout, les États-Unis d'Amérique sont, après l'Italie, la deuxième terre d'élection de la Mafia !

Un régime encore efficace... contre la classe ouvrière

Mais les particularités de la situation politique italienne comptent finalement peu quand il s'agit de la politique menée par la grande bourgeoisie, la grande industrie et les banques.

Celles-ci savent s'en accommoder et obtenir du système politique les mesures qu'elles souhaitent. Elles savent aussi très bien obtenir le consentement des appareils syndicaux.

A la veille de l'été 1992, après des mois de crise politique, on a ainsi vu surgir soudain ce que personne n'attendait plus : un gouvernement. C'était un gouvernement faible, appuyé toujours sur la même majorité de centre gauche qui n'en finit pas de se survivre à elle-même. Les élections du mois d'avril 1992 ont montré qu'elle n'avait même plus, dans le pays, une majorité en voix. Mais au Parlement, le gouvernement disposait quand même d'une majorité en sièges, même si elle était étroite.

Les hommes politiques de premier plan, chacun trop éclaboussé par trop de scandales, ont tous préféré laisser la place dans le gouvernement à des seconds rôles. La Démocratie-Chrétienne y a laissé la place de premier ministre à un socialiste. Craxi a lui-même laissé la place à un « second couteau » du Parti Socialiste, Amato.

Amato a été mis en place pour faire passer le plus vite possible les mesures d'austérité réclamées par la bourgeoisie italienne. Et il les a fait passer au besoin par décret-loi, en raccourcissant les discussions au parlement, en menaçant de démissionner si on ne le suivait pas.

Le plan d'austérité lancé au mois de septembre 1992 est donc passé. Augmentation des impôts, augmentation de l'âge de la retraite, suppression de la gratuité des soins médicaux, blocage des salaires... tout cela Amato l'a lancé d'un seul coup.

Il faut dire que les dirigeants syndicaux lui avaient donné des gages. Le 31 juillet 1992, au moment où une grande partie des travailleurs partaient en vacances, ils ont pu apprendre qu'un accord avait été signé mettant définitivement fin cette fois à ce qui a fait pendant des années un des principaux motifs de leurs luttes : l'échelle mobile des salaires.

Celui qui a signé cela est Trentin, ce même Trentin dont nous avons parlé à propos de « l'automne chaud » de 1969 et qui était présenté alors comme un syndicaliste si novateur. C'est ce même Trentin qui au cours du Congrès de 1991 de la CGIL a déclaré qu'il fallait en finir avec l'image, archaïque selon lui, du syndicalisme de classe. Maintenant d'après lui, le syndicat défend des « droits individuels ».

Le gouvernement Amato, sans doute bien faible, a donc tenu grâce entre autres à Trentin et à l'appui que lui a fourni l'appareil syndical. Trentin l'a même dit ouvertement pour justifier sa signature. Au cas où il n'aurait pas signé, Amato avait, paraît-il, menacé de démissionner.

Comment, d'après Trentin, un leader syndical aurait-il pu prendre la responsabilité de laisser l'Italie sans gouvernement ? Le mal n'aurait pourtant pas été si grand... l'Italie est si souvent sans gouvernement, sans que cela semble gêner vraiment le monde politique ! Mais là, cela aurait été par suite de l'échec d'une mesure d'austérité. Cela aurait été trop grave, cela aurait trop risqué de renforcer la classe ouvrière, ne serait-ce que moralement. Alors le soutien de Trentin n'a pas fait défaut.

Au fond ainsi les choses sont claires. Ces appareils syndicaux qui pendant des années ont pu faire semblant d'être du coté des travailleurs ou au moins d'être une médiation entre leurs intérêts et les désirs des patrons, maintenant ne font même plus semblant ou à peine. Au mois de septembre 1992, lorsque le lancement du plan d'austérité d'Amato a déchaîné la colère, on comprend qu'une grande partie du mécontentement se soit tournée contre les dirigeants syndicaux. Ils n'ont pu tenir des meetings sur les places des grandes villes qu'en s'abritant derrière des boucliers en plexiglas pour se protéger. Et même si c'était sans doute une minorité qui leur lançait des boulons et des oeufs pourris, la majorité des ouvriers présents n'en était pas du tout scandalisée.

Après cela les dirigeants syndicaux ont mené une de leurs comédies habituelles consistant à faire semblant de tenir compte du mécontentement de la base. Ils ont organisé des grèves générales par région, jamais le même jour. Ils ont fait ce qu'il fallait pour laisser le mécontentement s'exprimer petit à petit, jamais ensemble, et finalement épuiser la combativité, gagner du temps, alors que le gouvernement, lui, mettait les bouchées doubles pour faire passer son plan. A la fin, les dirigeants syndicaux ont même organisé une journée de grève générale, au moment où ils étaient sûrs que la combativité était redescendue et que, de toute façon, les mesures d'austérité étaient passées.

Ce type de manoeuvre des appareils syndicaux est de tous les pays. Trentin en a été un virtuose, nous l'avons dit, au moment de « l'automne chaud » de 1969, lorsque la situation économique était bonne. Il l'est encore aujourd'hui, alors qu'elle est devenue mauvaise. Cela réduit sa marge de manoeuvre et cela lui vaut des jets de tomates. Mais ce genre de professionnel de la trahison des intérêts ouvriers n'est pas à cela près.

Sans doute, la classe ouvrière italienne a montré sa combativité. Et il est probable qu'elle était prête à aller au-delà des quatre heures de grève et des manifestations de protestation rituelles que les dirigeants syndicaux lui ont proposées lorsqu'ils ont mesuré le mécontentement. Mais il aurait fallu que ces dirigeants le lui proposent et l'organisent. Ils se sont bien gardés de le faire et aucune organisation n'était prête à le faire à leur place, du moins avec suffisamment de crédit pour être suivie. Et malheureusement les tentatives de militants d'extrême-gauche, de syndicalistes opposants, sont restées de ce point de vue marginales. Quant à la classe ouvrière, sa combativité propre n'était pas suffisamment forte pour passer spontanément le barrage des bureaucrates syndicaux.

Renouer avec de vraies traditions de lutte de classe

Bien sûr, le passé pèse. Si la classe ouvrière italienne est très syndiquée, bien plus que ne l'est la classe ouvrière française, si elle participe souvent bien plus aux manifestations syndicales par exemple, elle n'a aussi connu depuis plus de vingt ans que ces agitations pré-programmées, ces cortèges et ces grèves de quatre heures pour la signature d'un « bon contrat ». Cela se retourne aujourd'hui contre les travailleurs, car cela a contribué à donner à ces bureaucrates syndicaux un plus grand pouvoir, y compris contre eux. La bourgeoisie, qui le sait, s'en sert ; plus qu'elle ne s'en sert dans d'autres pays comme la France où les appareils syndicaux n'ont plus une telle force.

Pour faire face aux attaques que la bourgeoisie italienne mène, comme les autres, dans l'actuelle période de crise, la classe ouvrière italienne, comme les autres, devra donc renouer avec un autre passé, un passé de véritable lutte de classe, d'autres traditions qui, nous l'avons vu, sont bien présentes dans son histoire même si pendant des décades les dirigeants des partis de gauche et des syndicats ont cherché à les enfouir sous leur réformisme.

Et puis elle aura à faire face à encore bien d'autres problèmes politiques.

Pendant des années, à l'intérieur de ce régime qu'il a contribué à mettre sur pied, un Parti communiste qui a été longtemps le plus fort d'Europe occidentale a pu entretenir dans la classe ouvrière le mirage d'un changement graduel de la société, de la possibilité de la réformer. Au nom de cela, il a étouffé dans la classe ouvrière les vélléités de changer son sort par d'autres voies plus radicales, par la voie de la lutte de classe. Les appareils syndicaux ont relayé cette politique. L'un comme les autres en ont été payés par la place que la bourgeoisie italienne leur a laissé dans ses institutions, une place certainement plus grande que dans un pays comme la France par exemple, même si pour le PC - même rebaptisé - cela ne s'est pas concrétisé jusqu'à présent par une participation gouvernementale.

Aujourd'hui, à l'heure de la crise et de l'austérité, ces appareils payent le prix de leur soumission aux intérêts de la bourgeoisie, par un discrédit croissant dans la classe ouvrière. Et c'est justement ce discrédit qui fait que la bourgeoisie aura peut-être de moins en moins recours à eux.

AIors ils voudraient sauver leur place dans le système. L'ancien PC a déclaré que le mot « communisme » est à rayer jusque de l'étiquette du parti et est prêt à collaborer à une réforme du système politique qui lui permette de sauver ce qu'il peut sauver de sa place. Les syndicats, CGIL en tête, sommés eux aussi de collaborer, en sont à déclarer qu'il ne sont même plus vraiment des syndicats.

Mais les uns comme les autres ne paieront pas moins cher pour cela. Les hommes politiques de la bourgeoisie s'en trouvent simplement enhardis, encouragés à rechercher des solutions pour modifier le régime dans un sens plus autoritaire, pour le rendre plus facile à gérer. Et la seconde république, si elle finit par sortir des querelles byzantines de la bourgeoisie, se fera sans doute en partie aux frais de ces appareils réformistes qui étaient si fiers de la place que la première république leur avait faite.

Dans le panorama des partis, le seul qui se déclare vraiment opposé à ces projets est le « Parti de la Refondation Communiste », ce parti qui regroupe les militants de l'ancien PC qui se sont opposés à l'abandon de l'étiquette communiste, et aussi des militants d'extrême-gauche. Mais quand il le fait, c'est le plus souvent au nom de la défense de la première république et de ses prétendues vertus démocratiques, avec les accents du Parti Communiste de l'époque de Togliatti si fier d'avoir voté une Constitution déclarant que l'Italie est une république « fondée sur le travail » !

Mais les travailleurs n'ont rien à défendre dans cette république, dans cette Constitution qui n'était que la couverture du même vieil appareil d'État, celui du temps de la monarchie et du fascisme.

Et de fait cette république a été celle de l'affaire Gladio et de la « stratégie de la tension », des attentats et des complots jamais élucidés, de la loge P2, des combines et des assassinats de la Mafia, des politiciens combinards, de la politique anti-ouvrière. Et si les travailleurs en éprouvent du dégoût pour le système ils n'ont pas tort...

Le problème auquel les travailleurs ont à faire face n'est pas non plus, pour l'essentiel, celui des particularités de la situation italienne, la question du développement du Sud ou celle de l'unité de l'Italie que la bourgeoisie elle-même n'a jamais vraiment réussi à résoudre. L'État tel qu'il est, qui mêle les caractéristiques d'un État impérialiste européen avec d'autres qui sont celles d'États de bien des pays sous-développés, est le produit d'un passé que la bourgeoisie n'a jamais réussi à dépasser, même avec la poigne du fascisme.

Cette situation, la bourgeoisie italienne ne la dépassera plus jamais, car c'est à l'échelle mondiale que le système impérialiste, tout le système impérialiste, a le souffle court ! Et le problème posé, pour la classe ouvrière, est celui de faire face elle-même à la faillite de l'économie capitaliste, européenne et mondiale.

La solution n'est pas dans la course après les vieilles lunes réformistes de l'époque de Togliatti, ni même d'ailleurs après les mirages du soi-disant « syndicat des conseils » des années soixante-dix. Il est pour la classe ouvrière de faire confiance à la lutte de classe et à elle seule.

La crise politique et sociale est heureusement encore loin d'avoir la profondeur et la gravité de celle des années 1920 qui a donné naissance au fascisme. Mais ce n'est pas une raison pour oublier les leçons d'alors. Et s'il en est une, issue de l'expérience italienne mais valable pour toute la classe ouvrière mondiale, au-delà de toutes les situations particulières, c'est bien celle-là ; si la classe ouvrière n'est pas prête, au moment où la société entre en crise, à avancer ses solutions et à les imposer, alors ce sont les démagogues à la Mussolini qui imposent les leurs. Et malheureusement ils peuvent surgir en bien moins de temps qu'il n'en faut à un parti révolutionnaire ouvrier pour se construire et pour être en mesure d'ouvrir une autre issue à la société.

Les dirigeants de l'impérialisme peuvent triompher en nous disant que le communisme est une perspective dépassée. Ce qui est dépassé, c'est leur propre système, et cela se voit un peu plus chaque jour. Et la tâche de l'heure, la tâche urgente, c'est bien la création de partis ouvriers révolutionnaires, la construction d'une Internationale révolutionnaire qui permettent à la classe ouvrière d'abattre un système impérialiste en faillite !