L'impérialisme à la fin du XXe siècle : le Japon peut-il remplacer les États-Unis

Cercle Léon Trotsky
16/03/1990

Le Japon, deuxième puissance industrielle du monde après les USA, serait devenu au cours des cinq dernières années la première puissance financière mondiale et, comme dans cette société tout se vend et tout s'achète, certains s'inquiètent, surtout aux USA, mais aussi en Europe, que le Japon puisse acheter le monde, USA compris !

Et puis, comme l'alliance des pays impérialistes est surtout une Sainte Alliance contre l'URSS, et que l'URSS, comme chacun sait, n'a plus l'air de faire peur à personne, pas même à la Lituanie, certains se demandent si l'affrontement entre les États-Unis et le Japon ne va pas remplacer l'antagonisme Est-Ouest et si nous ne sommes pas en marche vers une nouvelle confrontation inter-impérialiste dont les USA, cette fois, ne sortiraient pas vainqueurs.

Le Japon va-t-il donc réaliser un nouveau miracle - si l'on peut dire - et, après avoir réussi à se hisser parmi les grandes puissances, faire du 21e siècle celui de l'Empire du Soleil levant ?

Comme on le sait, nous ne croyons pas aux miracles. Reste cependant à expliquer comment ce petit pays, dont la superficie n'est que les deux tiers de celle de la France, pratiquement dépourvu de matières premières, dont la population est deux fois plus importante que celle de la France (123 millions) et la densité de 1 000 habitants au kilomètre carré sur les 20 % de surface habitable, comment ce petit pays donc, arrivé en retard alors qu'il ne restait plus guère de place à la table des grands, a néanmoins réussi à devenir l'une des plus grandes puissances du monde.

Il est tard venu puisque c'est en 1854 seulement qu'il est ouvert de force au marché international par les États-Unis.

En 1868, c'est la restauration Meiji, première partie de sa révolution bourgeoise, accomplie par les féodaux.

Et ensuite cela va très vite :

En 1895, il entame ses premières conquêtes coloniales.

En 1905, il étonne le monde en remportant la victoire sur l'armée tsariste.

En 1914, il participe à la guerre impérialiste du côté des alliés.

En 1941, il attaque les USA et détruit leur flotte à Pearl Harbour.

En 1945, le Japon est occupé par l'armée américaine qui réalise la seconde partie de la révolution bourgeoise au Japon.

En 1968, cent ans après la restauration Meiji, le Japon est le troisième grand.

Comment le Japon a-t-il réalisé un tel développement a une période où les grandes puissances industrielles, devenues impérialistes, se sont jetées sur le monde et l'ont exploité au point d'empêcher le développement des autres pays et de condamner les trois quarts de la planète au sous-développement ?

Le Japon, nouveau venu parmi les puissances industrielles

En juillet 1853, une puissante escadre américaine se présenta dans la baie de Tokyo. Le commodore Perry qui la commandait venait remettre un ultimatum qui exigeait du gouvernement japonais l'ouverture des ports et la liberté de commerce.

Un an plus tard, il revint chercher la réponse avec le quart de la marine des États-Unis. Le gouvernement japonais fut contraint de s'incliner et signa des traités inégaux prévoyant, en autres, l'ouverture de plusieurs ports aux bateaux américains et de faibles droits de douane à l'entrée des marchandises.

Et, comme il était habituel à l'époque, toutes les autres grandes puissances, l'Angleterre, la Russie, la France, le Portugal et l'Allemagne, se précipitèrent alors pour obtenir les mêmes avantages.

Hermétiquement clos à toute relation avec l'extérieur depuis le début du XVIIe siècle, le Japon était alors un pays féodal de vingt neuf millions d'habitants dans lequel le pouvoir central détenu par le Shôgoun, sorte de gouverneur militaire, avait domestiqué les grands seigneurs et la caste de guerriers qui en dépendaient, les samouraï, très nombreux (presque 7 % de la population). Tous vivaient sur le dos des 80 % de paysans.

Une certaines bourgeoisie s'était bien développée mais elle souffrait d'un handicap : son développement s'était fait uniquement dans des limites strictement nationales.

On peut se demander pourquoi, alors, le Japon échappa à la colonisation ouverte ou déguisée ? Pour une part sans doute, il faut l'attribuer à un concours heureux de circonstances. Anglais, Français, Russes, Allemands étaient occupés ailleurs, dans les Balkans ou en Afrique.

Et en Asie, c'est surtout la Chine qui était à l'époque l'objet de toutes les convoitises des grandes puissances.

La restauration Meiji

Et puis le Japon sut faire très vite une sorte de révolution nationale, qu'on hésite à appeler bourgeoise car la bourgeoisie elle-même n'y a été pour rien. Mais tout de même, cette sorte de révolution, en mettant en place un État fort, axé sur le développement économique, allait donner au pays les moyens d'abord de sauvegarder son indépendance, puis de demander une petite place dans le concert des grandes puissances. C'est ce qu'on a appelé la restauration du Meiji.

La signature par le Shôgoun des traités inégaux, avait en effet entraîné l'indignation d'une partie des seigneurs et des samouraï. Cette opposition renversa le Shôgoun en 1868 pour redonner à l'empereur, mis à l'écart par le Shôgoun, une place centrale dans le système politique.

Autour de l'empereur, un nouvel appareil d'État fut mis en place, entièrement contrôlé par une caste militaire et bureaucratique formée pour l'essentiel par les anciens seigneurs et samouraï.

Aux seigneurs qui perdaient leur rôle politique, le gouvernement racheta tout ou partie de leurs privilèges. Cela leur permit de se reconvertir, au point de posséder dix ans plus tard 40 % du capital des banques. Pour l'essentiel, les biens des propriétaires terriens furent confirmés. Il n'y eut aucune réforme agraire et le sort de la paysannerie ne fit que s'aggraver.

Tout cela put faire dire à Trotsky que loin d'être une révolution bourgeoise, ce fut plutôt « une tentative pour en faire l'économie », « une action réflexe des classes dirigeantes exprimant leur instinct de conservation » .

Pourtant, cet État se lança dans le développement d'industries, en particulier pour les besoins de l'armée, destinées à permettre au Japon de résister aux grandes puissances. Il lançait ainsi le pays dans la voie du développement capitaliste.

Les choses avaient commencé tout de même assez mal. Les traités inégaux avaient amené la ruine des cultures industrielles, comme le coton et le chanvre, ainsi que celle de sa production artisanale de cotonnades. Par chance, en revanche, l'élevage du ver à soie connut un essor sans précédent, grâce à la maladie qui frappait les vers à soie en France et en Italie.

Mais ces petites bêtes, même en pleine forme au Japon, ne pouvaient à elles seules sortir le pays de son arriération. Cette tâche ne pouvait pas non plus être accomplie directement par la bourgeoisie nationale trop peu développée. Ce fut donc l'État qui prit les choses en main, car lui seul était capable de rassembler les capitaux nécessaires à la construction de grandes entreprises modernes, lui seul avait les moyens de décider ce qu'il était nécessaire de produire, même à un coût élevé, plutôt que d'acheter à l'étranger.

L'État intervint dans tous les secteurs. Ceux liés à la Défense bien sûr, mais pas seulement. Il exploita les mines en y introduisant les techniques occidentales les plus modernes, créa une industrie mécanique, rebâtit de toute pièce une industrie textile par l'achat d'un nombre important de broches en Angleterre. Il n'y eut pour ainsi dire pas de secteurs qui furent délaissés. Il fallait de la laine pour les uniformes de l'armée : le gouvernement fonda un important élevage de moutons et une filature. Il lui fallait une flotte marchande pour développer le commerce : il acheta 140 navires et développa ses propres chantiers navals. Et cela sans parler de la rénovation du réseau de transport intérieur, de la création des postes et, un peu plus tard, du télégraphe.

Pour soutenir ces investissements, il augmenta de 50 % la valeur de l'impôt payé par les paysans. En fait, à cette époque, la quasi totalité des ressources de l'État provenait de la surexploitation du monde rural.

Cette intervention massive de l'État dans une économie arriérée eut pour effet immédiat de concentrer la jeune industrie naissante dans un nombre assez restreint de grandes unités de production, modernes pour l'époque.

Pourtant, grâce à leurs liens avec les nouveaux dirigeants du pays, de riches marchands, comme la famille Mitsui, obtinrent des droits exclusifs pour exporter certains produits sortant des usines et des mines de l'État. Ainsi se formèrent de puissantes sociétés commerciales, prospectant à l'étranger pour y trouver des sources d'approvisionnement, des machines, des matières premières et des débouchés intéressants.

C'est grâce à la protection de l'État que ces sociétés purent se développer malgré les traités inégaux et concentrer l'essentiel du commerce extérieur japonais, sans le laisser aux mains des étrangers.

Puis, au cours des années 1880, l'État vendit la plupart de ses entreprises à des intérêts privés. Le prix de vente équivalait à peine au quart de la valeur des entreprises, mais seul un petit nombre d'acquéreurs put profiter de cette aubaine : quelques grands marchands et une poignée d'anciens seigneurs et samouraï à qui fut offerte l'opportunité d'investir les sommes que leur avait donné le gouvernement en contrepartie du rachat de leurs anciennes charges féodales.

Ainsi naquirent quelques grosses firmes très liées au pouvoir de qui elles dépendaient pour les commandes, les subsides et les protections contre la concurrence étrangère. Ces firmes, appelées zaïbatsu, contrôlaient dès leur naissance la plus grande part de l'industrie nippone. A peine né, le capitalisme japonais se présentait déjà sous forme monopolistique de grands trusts liés à l'État.

L'économie commençant à se développer, le Japon dut très vite trouver des matières premières à l'extérieur, puisqu'il en était presque totalement dépourvu, et des débouchés, compte tenu de l'étroitesse du marché intérieur.

Il était de plus aiguillonné par la crainte de voir les autres puissances impérialistes dépecer l'Asie sans lui laisser une part et, pourquoi pas, s'en prendre à lui après en avoir fini avec la Chine. Le Japon se présenta donc très tôt comme candidat au partage.

Les débuts de l'aventure coloniale

Dès 1876, le gouvernement de Tokyo força celui de Corée à signer à son tour un traité inégal.

Le Japon arrivait à un moment où le partage du monde était presque terminé, mais pas tout à fait. Il restait la Chine à dépecer. Et ce petit impérialisme japonais, qui n'aurait pas fait le poids face aux grandes puissances, put tout de même se tailler une petite place grâce précisément aux rivalités inter-impérialistes.

C'est l'Angleterre, la plus forte puissance impérialiste de l'époque, qui décida de se servir du Japon pour contrer les appétits russes au nord de la Chine, du côté de la Mandchourie et de la Corée voisine. C'est l'Angleterre qui aida le Japon à constituer sa marine de guerre. Ce sont des ingénieurs anglais qui aidèrent à la construction des voies ferrées, des filatures de coton, des usines métallurgiques. C'est avec l'Angleterre que s'effectuait le tiers du commerce extérieur japonais. Et c'est l'Angleterre qui, la première, accepta en 1894 d'abroger les traités inégaux. Ce fut encore elle qui donna en 1895 le feu vert au Japon pour déclarer la guerre à la Chine dans le but d'en détacher la Corée.

Après quelques mois de guerre, l'armée japonaise l'emporta contre les troupes chinoises. Pekin fut menacé et la Chine capitula. Le traité de paix accorda au Japon, outre la prétendue indépendance de la Corée, la possession de Formose (aujourd'hui Taïwan), une forte indemnité de guerre et l'ouverture de plusieurs ports chinois au commerce japonais.

La victoire japonaise fit grosse impression, et renforça l'Angleterre dans l'idée qu'elle avait fait le bon choix. En 1902, elle signa avec le Japon un traité d'alliance en bonne et due forme.

Après la guerre sino-japonaise, les investissements industriels firent un nouveau bond en avant grâce à l'argent des réparations : c'est en Chine qu'avaient eu lieu les destructions de la guerre, mais c'est la Chine qui dut payer des réparations au Japon.

Si bien que 80 % des entreprises industrielles existant au Japon en 1900 avaient été créées après 1984. Et c'est aussi à partir de cette date que les cotonnades japonaises se répandirent sur les marchés chinois et coréens.

Plus impressionnante encore vis-à-vis des grandes puissances fut la victoire du Japon en 1905 contre la Russie considérée alors par toute l'Europe - exceptés les révolutionnaires russes - comme une puissance militaire quasi invincible.

Issue de la rivalité russo-japonaise à propos de la Mandchourie, limitrophe à la fois de la Corée et de l'empire des Tsars et appartenant à la Chine, la guerre russo-japonaise dura un an et demi et se termina par une spectaculaire victoire navale japonaise qui détruisit la flotte russe.

Après ce coup d'éclat, le Japon s'empressa tout de même d'accepter la médiation du Président des États-Unis qui accorda au Japon le protectorat sur la Corée en échange d'une promesse de ne pas s'attaquer aux Philippines, acquises par les États-Unis six ans plus tôt. Le Japon récupéra aussi la presqu'île de Port Arthur à côté de la Corée, le contrôle de la voie ferrée dans le sud de la Mandchourie et la moitié de l'île de Sakhaline prise aux Russes.

Cependant, malgré l'exploitation de ses colonies, l'économie japonaise avait bien du mal à se développer. L'État s'endetta à tout va pour la soutenir, pour développer encore et toujours l'armée dont le budget augmentait de 10 % par an. Il multiplia les impôts indirects. Beaucoup de paysans furent ruinés. Le nombre de paysans qui ne possédaient pas de terre doubla pour atteindre 45 %. L'industrie japonaise centrée sur le textile n'exportait que des cotonnades et des soiries et le commerce extérieur restait fortement déficitaire car le Japon devait importer les deux tiers de l'acier qu'il consommait, la moitié de la fonte, sans compter un certain nombre de produits finis.

Le Japon dans la Première Guerre Mondiale

Ce fut la Première Guerre Mondiale qui lui redonna une occasion de mettre la main sur de nouvelles sources de matières premières et les marchés qui lui manquaient.

Les dirigeants japonais étaient très conscients des possibilités que leur offraient les oppositions inter-impérialistes. L'un d'entre eux déclarait très nettement quelque temps avant le déclenchement du premier conflit mondial : « Il faut attendre le moment où éclatera le désordre en Europe ; ce moment surviendra tôt ou tard, et bien qu'il ne soit pas pour nous un objet de souci immédiat, nous devons le guetter, car un tel événement se répercutera en Asie et, grâce à lui, bien que notre pays ne soit pas mêlé aux affaires européennes, nous pourrons devenir la puissance dominante en Asie. »

En 1914, il choisit son camp surtout en fonction du rapport de force en Asie. Il était certainement plus à sa portée de se ranger dans le camp opposé à l'Allemagne, plutôt que de s'attaquer à la France, l'Angleterre et la Russie réunies.

Il s'empara des colonies allemandes en Asie : une province chinoise et quelques îles du Pacifique. Puis il entreprit pour son compte un dépeçage de la Chine.

La période 1914-1918 fut un temps béni pour les capitalistes nippons. Ils bénéficièrent de l'extension de leur propre empire colonial, des commandes d'armement pour équiper leur armée qui guerroyait sur le continent, des marchés coloniaux de l'Angleterre et de la France, trop occupées pour exporter vers leurs colonies, et même de la vente de munitions à leurs alliés du moment. Entre 1914 et 1919, la production, multipliée par cinq, progressa à un rythme encore jamais atteint dans le pays.

Les souffrances matérielles et physiques que dut endurer la population japonaise pendant la Première Guerre Mondiale - les salaires, déjà infimes, baissèrent de 32 % pendant cette période - provoquèrent dans ce pays les mêmes effets et des réactions identiques à celles qui se produisirent en Europe à la même époque.

Dans la vague révolutionnaire qui souleva la classe ouvrière, à la suite de la Révolution russe, le prolétariat japonais fut lui aussi emporté. Et en intervenant ainsi, il montrait qu'il n'était nullement hors de la lutte des classes et rendu obéissant à jamais par une idéologie ou des méthodes spécifiques japonaises, comme le croyaient déjà les classes dirigeantes nipponnes.

Dès 1917, de nombreuses grèves éclatèrent. En août 1918, le mouvement connu sous le nom d' « émeutes du riz », partit lorsqu'un groupe de femmes refusa de charger un bateau de riz. Le mouvement s'étendit rapidement à toutes les grandes villes. Partout la population attaqua les marchands de riz, les spéculateurs et s'en prit au gouvernement qu'elle jugeait responsable de la situation. Dans les campagnes, il y eut aussi des révoltes contre les propriétaires. Une grève qui s'était déclenchée dans les chantiers navals de Kobe, appartenant au groupe Mitsubishi, fut réprimée avec une extrême violence. Puis la grève s'étendit dans plusieurs mines où elle dura deux mois.

Des centaines de milliers de personnes prirent part à ces événements qui touchèrent simultanément ou tour à tour plus de 600 lieux différents : villages, villes ou usines. Pour venir à bout de la révolte, il n'y eut pas moins de 107 interventions de l'armée, en particulier à Osaka, Kyoto, Tokyo, ainsi que dans 38 autres préfectures. La répression fit plus de 1 000 morts, 25 000 personnes furent arrêtées.

Les années d'après-guerre apportèrent d'autres déboires à l'impérialisme japonais. En 1921-1922, les anglo-américains, qui commençaient à se méfier de ses appétits territoriaux, lui imposèrent une limitation de ses forces navales et surtout l'évacuation des territoires qu'il avait conquis sur l'Allemagne en Chine.

Dans le même temps, s'effondrèrent ses espoirs de garder un pied en Sibérie où il guerroyait aux côtés des armées blanches et des autres impérialistes.

A partir de ce moment, les tensions avec les autres impérialistes se multiplièrent, en particulier avec l'impérialisme américain qui avait remplacé l'Angleterre comme premier partenaire commercial du Japon. Des droits de douane plus élevés furent mis sur les produits japonais jugés trop bon marché. Des conflits à propos de l'émigration japonaise aux USA ressurgirent.

A la conquête de la Chine

Au Japon, l'impatience de l'armée à reprendre la conquête de la Chine fut de plus en plus évidente. Complots, attentats, assassinats se succédèrent, perpétrés par des militaires. Ces derniers prirent finalement l'initiative de déclencher eux-mêmes des opérations dans le nord de la Chine en s'emparant de toute la Mandchourie qui, en 1932, devint un État fantoche, appelé Manchouko.

Après le coup d'arrêt qui lui avait été imposé dans les années vingt, le Japon repartait donc dans l'aventure coloniale. Mais, changement important, maintenant il le faisait non plus avec la bénédiction et la protection de l'Angleterre et des États-Unis, mais contre eux.

Il restait aux militaires à consolider leur pouvoir sur la vie politique intérieure japonaise. Cela devint effectif en 1936 après l'échec d'une tentative de coup d'État. L'armée légaliste qui intervint contre les mutins garda finalement le contrôle de la situation et, par la même occasion, le contrôle sur toute la vie politique du pays.

Désormais les militaires avaient les mains totalement libres pour leurs entreprises guerrières en Chine où le conflit débuta en juillet 1937.

A cette époque, c'est toute l'économie japonaise qui poussait à la guerre. Le budget militaire atteignait la moitié du budget total. Et si la production a augmenté de 50 % entre 1929 et 1936, en pleine crise économique mondiale, c'est uniquement grâce aux commandes de l'armée.

Une fois encore, ce furent les travailleurs et les masses paysannes qui payèrent les déficits ainsi créés par l'État pour subvenir aux besoins de l'armée. Les salaires réels dans les industrie de la soie et du coton diminuèrent des deux tiers entre 1929 et 1936. Les impôts et les loyers ne purent plus être payés dans un grand nombre de villages. Des familles n'envoyèrent plus leurs enfants à l'école. Il y eut même de véritables famines dans le nord-est, durant lesquelles les paysans durent se nourrir d'herbes et d'écorces. On cite certains villages du nord où toutes les jeunes filles entre 15 et 25 ans furent vendues par leurs parents comme prostituées.

Durant la conquête de la façade maritime de la Chine, les grandes puissances qui avaient des intérêts en Asie, restèrent passives. Tout comme elles restaient passives d'ailleurs devant l'Allemagne qui, à la même époque, réarmait et clamait ses ambitions expansionnistes.

Vis-à-vis du Japon, il y eut bien des commissions d'enquête, des conférences, des résolutions votées par la Société des Nations, toutes aussi inefficaces les unes que les autres. Et même lorsque l'aviation japonaise bombarda à la fin de l'année 1937 une canonnière américaine et une canonnière anglaise et coula trois pétroliers battant pavillon des États-Unis, rien ne se passa. Le gouvernement de Tokyo s'excusa et les grandes puissances en restèrent là.

Elles ne voyaient évidemment pas d'un bon oeil les grandes villes chinoises être conquises les unes après les autres. Mais pour elles, le véritable danger était ailleurs, en Europe. La France et l'Angleterre étaient directement menacées par l'Allemagne et les Américains craignaient avant toute chose que se constitue là une puissance extrêmement redoutable.

Vers Pearl Harbour

Le Japon, quant à lui, était encore un impérialiste de second rang, et malgré son agressivité militaire, il ne faisait qu'écorner les intérêts des impérialistes dominants.

Mais, tout mineur qu'il pouvait encore apparaître dans le concert des grandes puissances, le Japon n'en continuait pas moins son avance en Chine et il s'empara d'îles proches de l'Indochine et des Philippines. Les USA firent alors un geste qui se voulait dissuasif, en envoyant une grande partie de leur flotte dans le Pacifique. Mais il fallut attendre le début de la guerre en Europe, en septembre 1939, et surtout l'avance des armées japonaises vers le sud, pour les voir vraiment réagir. En juillet 1940, le Japon entrait en Indochine, et menaçait la Malaisie, l'Indonésie et les Philippines. Les États-Unis bloquèrent alors les exportations de ferraille et d'essence pour avion. En juillet 1941, ils gelèrent les avoirs japonais aux USA et bloquèrent tout le commerce à destination du Japon, dont les exportations de pétrole.

Le Japon étranglé n'avait plus le choix qu'entre reculer ou faire la guerre.

Il choisit de tenter de briser l'étau imposé par les États-Unis, et pour ce faire, en décembre 1941, il détruisit la flotte américaine à Pearl Harbour. Les États-Unis, formellement agressés, purent justifier leur entrée dans la guerre mondiale vis-à-vis de leur population et régler du même coup son compte à ce concurrent dans le Pacifique.

L'occupation américaine

Au printemps 1945, le Japon était, économiquement, asphyxié, et prêt à capituler, à la condition que l'Empereur soit maintenu à la tête de l'État.

Mais, à la Conférence de Postdam, le 17 juillet 1945, les Alliés maintenaient leur exigence d'une capitulation sans conditions, et affirmaient leur intention d'éliminer l'autorité et l'influence « de ceux qui ont déçu et fourvoyé le peuple japonais en s'attaquant à la conquête du monde ».

La décision de maintenir le régime impérial avait pourtant été prise de longue date à Washington par Roosevelt, puis confirmée par son successeur, Truman.

Par là, bien avant que la guerre soit terminée, les gouvernants américains indiquaient quel était l'un de leurs principaux soucis : assurer une transition sans heurt et sans trouble, et, bien sûr, sans révolution, même s'il fallait pour cela garder en place certains de ceux qui avaient fourvoyé le peuple japonais dans la guerre.

Le Japon sous les bombes

L'inquiétude de Truman, c'était la réaction de la population, de ces millions de Japonais, affamés, misérables, face à la débâcle militaire et au discrédit du régime.

Le Mikado ne risquait-il pas de subir en 1945 le sort du Tsar en 1917 ? L'expérience de la précédente guerre, celle de 1914-18, n'était pas loin, qui avait vu la guerre se transformer en révolution. C'était moins de trente ans auparavant.

Par bien des aspects, la situation du Japon ressemblait d'ailleurs à celle de la Russie tsariste. « L'Empire du Mikado porte en lui même toutes les contradictions sociales qui, en leur temps, firent exploser l'empire du Tsar » , écrivait Trotsky en 1937, « des rapports agraires semi-féodaux, une monarchie de droit divin, l'extrême misère du peuple, pour l'industrie un marché intérieur des plus restreints, une monstrueuse augmentation du budget militaire, une caste militaire qui reflète toutes les contradictions du pays, etc. »

La guerre et la défaite, risquaient bien d'exacerber ces contradictions, et les conduire à l'explosion comme en février 1917.

Pour conjurer le risque révolutionnaire, les généraux américains refirent au Japon ce que les Alliés avaient expérimenté, quelques mois auparavant, en Allemagne : terroriser la population, de telle sorte qu'elle n'ose pas bouger même dans le cas de l'effondrement total de l'État.

A partir de mars 1945, les bombardiers américains prenaient les villes japonaises pour cible, systématiquement. D'abord, les concentrations urbaines les plus importantes : Tokyo, Osaka, Yokohama... En juin, c'était le tour des villes de 100 000 à 300 000 habitants : il y en avait 23. Puis, en juillet, celles de moins de 100 000 habitants. Enfin le 6 août, une première bombe atomique détruisait Hiroshima et, trois jours plus tard, le 9 août, une seconde était larguée sur Nagasaki.

Au total, les bombardements firent près de 700 000 morts et plus d'un million de blessés. Huit millions de personnes furent jetées à la rue, et huit millions et demi se dispersèrent dans les campagnes. La ville de Tokyo, qui comptait plus de 6 millions d'habitants en 1940, n'en comptait plus, en 1945, que 2 700 000.

Ces destructions massives, à un moment où le Japon était économiquement à bout, et militairement vaincu, visaient, en dispersant les concentrations de population des villes, à conjurer le spectre des révoltes urbaines, et de la révolution prolétarienne.

Le 10 août 1945, les autorités japonaises annonçaient leur reddition, aux conditions définies par la Conférence de Postdam, tout en réitérant leur souhait de voir sauvegarder les prérogatives et le rôle de l'Empereur.

Et le surlendemain, 12 août, les Alliés faisaient savoir qu'ils acceptaient la reddition japonaise... mais aussi le maintien de l'Empereur, dont l'autorité serait « surbordonnée à celle du commandant suprême des forces alliées » .

Les réformes politiques

Le 28 août 1945, les premiers soldats américains débarquaient au Japon.

Tout compte fait, les arrivants furent plutôt bien accueillis.

Il y avait eu, bien sûr, quelques appréhensions. On conseilla aux femmes de porter des vêtements usagés, surtout de ne pas sourire, ce sourire risquant d'être mal interprété. Mais le gouvernement japonais avait tout prévu. Il avait même créé à l'usage des futurs occupants, avec l'aide de la police, de la pègre, et de quelques financiers importants de Tokyo, une très officielle « Association pour la récréation et l'amusement ».

Les traditions de la bourgeoisie japonaise étaient trop fortes : même quand il s'agissait d'organiser les bordels, c'était en trust et avec l'aide de l'État !

S'étant d'abord assurées que l'ordre et le calme étaient acquis, au prix de centaines de milliers de morts et de villes vitrifiées, les autorités américaines entreprirent alors de changer, et parfois de bouleverser de fond en comble les structures politiques et même sociales du Japon.

On a calculé qu'elles promulguèrent pas moins de 700 lois nouvelles.

Sur le plan politique d'abord, le Japon fut transformé formellement en démocratie parlementaire. En débarrassant l'État des traits féodaux qu'il avait conservés, Mac Arthur achevait ce que les Samouraï du Meiji n'avaient fait que commencer. L'ironie de l'histoire voulut que ce soit un général réactionnaire, raciste et imbu de la supériorité de l'impérialisme blanc américain qui procède à la révolution démocratique bourgeoise japonaise.

La constitution de l'Empereur Meiji de 1889 fut remplacée par une nouvelle Constitution. L'Empereur renonçait à son essence divine et, ainsi redescendu sur terre, devenait monarque constitutionnel. C'était désormais le premier ministre, issu de la majorité parlementaire et responsable devant le Parlement, qui détiendrait le pouvoir.

En décembre 1945, le gouvernement accordait juridiquement l'égalité des sexes et le droit de vote aux femmes. Et aussi l'égalité devant l'état-civil : les titres de noblesse étaient supprimés.

L'épuration, qui était censée débarrasser le Japon du militarisme et de ses traits féodaux, toucha un peu plus de 200 000 personnes, dont 34 000 politiciens et 167 000 officiers.

Au cours d'un procès spectaculaire, à Tokyo, 28 accusés principaux furent jugés et condamnés comme criminels de guerre. C'étaient, essentiellement, des chefs militaires, dont le général Tojo, chef d'État major général, qui avait cumulé, entre 1941 et 1944, les principales fonctions ministérielles. Avec ses co-accusés, il fut chargé de toutes les responsabilités de la guerre : ce qui était une façon de blanchir tous les autres et, au premier chef, l'Empereur lui-même.

L'armée, qui était la cible principale de l'épuration, fut démantelée. Mais l'État-major américain préserva de cette purge suffisamment d'officiers pour permettre, en 1950, la reconstruction de l'armée japonaise.

Les corps de répression les plus voyants, comme la police politique, furent supprimés, mais l'administration, dans son ensemble, fut peu touchée.

Ainsi, les États-Unis réussirent bien le tour de force de la révolution par le haut : changer les structures politiques tout en gardant pour l'essentiel les mêmes couches dirigeantes. Il est vrai que le Japon était un habitué de ce genre de révolution : c'est exactement ce qu'avait été la révolution du Meiji.

En tout cas, les premières élections de l'après-guerre, qui eurent lieu en avril 1946, montrèrent bien que le pouvoir restait entre les mains de la classe politique traditionnelle. Ce furent les anciens partis conservateurs qui les remportèrent : 367 sièges sur 464. Les socialistes eurent 92 élus. Et le Parti communiste fit un score insignifiant.

Démantèlement symbolique des grands trusts

Les zaïbatsu, les grandes concentrations industrielles et financières, figuraient également sur la liste noire des puissances à démanteler. Le 22 septembre, Mac Arthur ordonnait la création d'une agence chargée de dissoudre les groupes industriels.

Le 8 octobre, il envoyait des camions militaires saisir toutes les actions des principaux trusts.

Un plan d'élimination de tous les cadres dirigeants des entreprises était mis au point. En août 1946, un impôt sur le capital était institué, à des taux pouvant aller jusqu'à 90 % pour les plus grosses fortunes.

Les mesures annoncées furent donc très spectaculaires. Formellement, 180 millions d'actions, soit 42 % du capital japonais, changèrent de mains. Mais qui aurait pu les acheter, sinon les banques des anciens groupes, préservées, elles, de la « réorganisation » ? Et la puissance des oligarchies financières ne fut pas beaucoup entamée.

Le plan de démantèlement des trusts, accepté par Mac Arthur, qui proposait la dissolution volontaire des quatre principaux holdings (Mitsui, Yasuda, Sumitomo et Mitsubishi), avait en fait été préparé par l'État-major de l'un d'entre eux. Et c'est le directeur général du groupe Yasuda qui dirigea la « Commission de liquidation » qui était chargée de son application ; il fit traîner les choses...

En Juillet 1947, les autorités d'occupation durent à nouveau donner l'ordre de procéder sans tarder à la dissolution effective des groupes. Mais cette fois, l'opposition vint des États-Unis, où ces mesures étaient dénoncées sinon comme communistes, du moins comme « beaucoup plus à gauche que n'importe quoi de tolérable aux États-Unis » , comme l'écrivait, en décembre 1947, le journal Newsweek. Les mesures de démantèlement des trusts furent revues à la baisse : il fut décidé de ne pas toucher les banques, et sur les 325 sociétés initialement visées, 18 seulement furent maintenues sur la liste punitive. Mais même ainsi révisée, la loi anti-trust allait définitivement rester lettre morte.

Formellement, les anciens zaïbatsu avaient disparu. Mais en 1951, à la veille du départ des troupes américaines d'occupation, 70 % des actions des anciens trusts dissouts étaient entre les mains de 10 % des actionnaires.

Ainsi, malgré une série de mesures spectaculaires, les États-Unis n'ont finalement rien changé aux structures fondamentales du capitalisme japonais. Mais c'était sans doute là le domaine où l'impérialisme vainqueur avait le moins envie d'intervenir.

La réforme agraire

En revanche, c'est bien à un bouleversement complet que les Américains procédèrent dans les campagnes et la propriété foncière.

C'était là, il est vrai, le domaine où la révolution Meiji avait pratiquement laissé intactes les anciennes structures, et en place les anciens propriétaires féodaux.

C'était aussi dans ce domaine que les bourgeois américains pouvaient être le plus indifférents à une transformation de la propriété.

Contre un projet gouvernemental qu'ils jugeaient trop timide, les Américains imposèrent une réforme agraire qui allait transformer la physionomie des campagnes japonaises.

L'État rachetait toutes les terres des propriétaires non résidents ; et, pour les propriétaires résidents, toutes les terres affermées au-dessus d'un hectare. Enfin, les propriétaires pouvaient conserver les terres qu'ils cultivaient eux-mêmes, mais dans la limite de 3 hectares au maximum. Et les terres ainsi récupérées par l'État étaient revendues aux anciens métayers.

En 1947 et 1948, plus de la moitié des terres agricoles changèrent ainsi de mains. La proportion des paysans sans terre était passée de 30 % à moins de 5 %.

L'hypothèque de la révolution agraire était levée.

A plus long terme, cette réforme agraire entraîna un accroissement important de la productivité du travail agricole, susceptible d'alimenter la croissance des concentrations urbaines, en produits et en hommes, et de constituer un marché pour les produits de l'industrie.

De ce point de vue, cette réforme, que la bourgeoisie japonaise avait été incapable d'entreprendre, et qui lui avait été imposée d'en haut, autoritairement, par les militaires américains, joua un rôle essentiel dans son développement et dans sa montée en puissance ultérieurs. Elle avait en quelque sorte déblayé le terrain.

Ainsi, par bien des aspects, l'occupation américaine a été la deuxième phase de la révolution bourgeoise au Japon, le complément de celle de 1868 ; on pourrait presque dire l'achèvement de la démocratie bourgeoise.

Mais c'est une révolution qui s'est faite, exactement comme celle de 1868 d'ailleurs, entièrement par le haut ; bien plus : sous la férule d'une puissance étrangère.

Et les masses japonaises, paysannes ou urbaines, prolétariennes ou petites-bourgeoises, n'y ont participé en rien, n'y ont même pas eu leur mot à dire. On avait même pris le soin de les exterminer sous les bombes, de les atomiser, dans tous les sens du terme, auparavant. Au contraire, dans des structures renouvelées, ce sont les mêmes couches dirigeantes qui ont continué à diriger.

Et que les deux gros bouleversements qui ont donné naissance au Japon moderne, bourgeois, impérialiste, aient été lancés et presque planifiés par en haut, sous la pression directe ou indirecte des puissances étrangères, sans intervention des classes opprimées, est certainement l'explication d'un certain nombre de traits spécifiques, politiques et sociaux, de la société japonaise d'aujourd'hui.

Le mouvement ouvrier après-guerre

Dans le cadre de la démocratisation par en haut, les forces d'occupation américaines avaient autorisé la liberté de la presse, de réunion et surtout pour les travailleurs, le droit de grève et de s'organiser en syndicats. Des millions de travailleurs japonais se saisirent fermement et immédiatement de ces nouvelles libertés.

En décembre 1945, 509 syndicats, jusque-là inexistants, s'étaient constitués, comptant plus de 380 000 syndiqués.Un un an après, on comptait plus de 17 000 syndicats et près de 5 millions de syndiqués.

Très vite, les grèves prirent un caractère qui inquiéta les propriétaires des entreprises en question, mais également le gouvernement japonais et les autorités américaines puisqu'elles touchaient - consciemment ou pas - au sacro-saint droit de propriété sur les entreprises.

En octobre 1945, les employés et journalistes d'un grand quotidien prirent en main la rédaction et la parution du journal, lui donnèrent un contenu contestataire qui leur acquit le soutien des lecteurs jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la démission du patron.

En décembre 1945, les cheminots d'une compagnie privée faisaient voyager gratuitement les passagers et prenaient en main la réparation du matériel. Ils commençaient à se servir dans la caisse lorsque la compagnie céda.

En décembre toujours, des mineurs exploitèrent eux-mêmes leur mine, ramenant la journée de travail de douze à huit heures.

En janvier 1946, chez Toshiba, c'est un comité regroupant les nouveaux syndicats de douze usines différentes qui prit l'entreprise en main. La direction céda dans les deux semaines.

Au syndicalisme ouvrier animé souvent par des militants communistes à peine libérés de prison, les patrons japonais, dans l'incapacité de réprimer, répondirent déjà par une tactique qui n'obtint son plein succès que quelques années plus tard : favoriser l'éclatement du syndicat et l'apparition d'un second syndicat, plus ou moins dans la main du patron, dont on a fait l'interlocuteur officiel.

L'effervescence cependant gagnait tout le pays au printemps 1946. La population affamée manifestait un peu partout pour réclamer du riz.

Le 12 mai, des manifestants forçaient les grilles du palais impérial. Le 19 mai, ce furent au total quelque 2 millions de personnes qui se retrouvèrent dans la rue, dont 250 000 à Tokyo. Les revendications n'étaient pas seulement alimentaires mais politiques : gouvernement démocratique, arrestation des criminels de guerre, contrôle populaire sur les ressources alimentaires, contrôle ouvrier sur la production, etc.

Au mois d'août, deux grandes fédérations syndicales se constituèrent : le Sodomei, lié au Parti Socialiste, et le Sanbetsu, à la tête duquel l'influence du Parti Communiste dominait.

Les grèves continuaient et se multipliaient. Certaines victorieuses. Dans les chemins de fer et dans les transports maritimes, le gouvernement revenait sur son intention de procéder respectivement à 75 000 et 44 000 licenciements. Les électriciens obtinrent 20 % d'augmentation des salaires. Au rythme de ces grèves, la classe ouvrière s'enhardissait.

Le 18 janvier 1947, le Sanbetsu annonça une grève générale illimitée devant commencer le 1e février. On parlait du renversement nécessaire du gouvernement et de l'accession de la gauche au pouvoir. Les dirigeants du Sodomei durent s'y rallier. Mac Arthur décida de l'interdire. Les dirigeants syndicaux capitulèrent immédiatement. Annonçant que la grève était annulée, un dirigeant du Parti Communiste lançait : « Un pas en arrière, deux pas en avant ! » . Là-bas, le mouvement stalinien savait « arrêter une grève » ... avant même qu'elle ait commencé.

L'élan gréviste était brisé, mais dans un premier temps, les organisations syndicales et le Parti Communiste continuèrent à se renforcer.

Du parti illégal, n'ayant jamais réussi à atteindre le millier de membres, qu'il était au sortir de la guerre, le Parti Communiste était devenu un parti fort de 70 000 membres en décembre 1947. Aux élections de juin 1949, le Parti Communiste obtint 3 millions de voix et 35 sièges de députés au lieu de quatre deux ans plus tôt.

Guerre froide et recul du mouvement ouvrier

Mais l'échec de la grève générale ouvrait la voie à la réaction du gouvernement japonais, désormais ouvertement soutenu par les autorités américaines qui préparaient la guerre froide.

En 1948, sur recommandation de Mac Arthur, le droit de grève fut retiré aux fonctionnaires.

En 1949, une vague de grève contre les licenciements, surtout dans le secteur privé mais aussi chez les cheminots, fut brisée par une provocation anti-communiste. La Confédération des syndicats d'inspiration communiste ne résista pas à ces coups : ses effectifs dégringolèrent d'un million à 300 000. Au moment où éclata la guerre de Corée, en juin 1950, le Parti Communiste était pratiquement hors-la-loi et la liberté de parole et de réunion était supprimée. Des milliers de militants avaient été licenciés. C'est ce qu'on a appelé les « purges rouges ».

Dans ce contexte de réaction politique, de repli du mouvement ouvrier japonais et de désintégration de la centrale communiste, une nouvelle centrale fut fondée, le Sohyo. Un dirigeant syndical américain, George Meany, reconnut plus tard que « l'histoire de la fondation du Sohyo est étroitement liée à la lutte contre la domination du Parti Communiste dans les syndicats japonais » . Pourtant, sans doute sous la pression qui venait encore de la classe ouvrière, le Sohyo devint assez rapidement le truchement par lequel s'exprimait la combativité ouvrière. Dès 1951, le Sohyo proposait un programme « lutte de classe ». Politiquement, il se déclara contre la guerre de Corée. Pacifiste, il réclamait le départ des bases militaires américaines du sol japonais. Et dans les entreprises, les militants du Sohyo furent partie prenante dans les combats difficiles que livra, dans les années 50, la classe ouvrière japonaise contre une bourgeoisie qui avait repris l'offensive.

Parmi ces combats les plus notables, il y eut celui des mineurs de charbon qui firent grève 113 jours contre le licenciement de milliers d'entre eux. Les 7 800 travailleurs de chez Nissan se battirent plus de trois mois contre l'augmentation des cadences, les heures supplémentaires et les mutations de personnel. A l'aciérie de Muroran, les ouvriers appuyés par toute la population de la région, luttèrent pendant six mois contre le licenciement d'un millier d'entre eux.

Face au Sohyo, les patrons donnèrent leur appui à une autre centrale syndicale, la Domei, constituée en 1954 et à laquelle adhérèrent les syndicats pro-patronaux, de plus en plus nombreux dans l'industrie privée.

Car Sohyo eut au fil des ans tendance à être de plus en plus la centrale du secteur public, en même temps qu'elle mettait une sourdine à la combativité de ses syndicats pour mettre l'accent sur les procédures de négociation avec le patronat.

Cette politique était bien en peine de donner une perspective aux véritables luttes comme on le vit lors de la grève des mineurs de Miike contre les licenciements en 1959.

Face à une vague de licenciements dans les mines, licenciements économiques mais aussi politiques contre les militants syndicaux ou communistes, et alors qu'aucune riposte d'ensemble n'était envisagée par les organisations syndicales, en janvier 1960, les mineurs de Miike répondirent au lock-out de la direction par la grève illimitée. Ils descendirent dans la rue avec leurs femmes et leurs voisins par dizaines de milliers. Là encore, la direction engagea des briseurs de grève, mais aussi de vrais gangsters, armés jusqu'aux dents, soutenus par la police, qui firent au cours d'affrontements un mort et un millier de blessés parmi les mineurs..

Le Sohyo, qui au même moment était engagé dans une campagne politique contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain, donna à la lutte des mineurs de Miike un écho national. Des centaines, puis des milliers de gens solidaires vinrent, par trains entiers, épauler les mineurs contre les nervis et la police. Mais le 10 août, une commission de conciliation patronat-syndicat annonçait que les militants devaient accepter de partir en « retraite volontaire » et que l'organisation à la base devait disparaître comme étrangère aux pratiques syndicales normalement admises. Les mineurs eurent beau refuser cet ultimatum, leur combat se soldait par un échec.

Echec également en ce début des années soixante pour les dizaines et centaines de milliers de manifestants qui refusaient la politique pro-américaine du gouvernement japonais, symbolisée par le renouvellement en cours du traité nippo-américain.

La flambée de révolte qui mobilisa alors dans les rues de Tokyo toute la jeunesse étudiante et ouvrière fut suffisamment intense pour contraindre le gouvernement à démissionner et suffisamment impressionnante pour qu'Eisenhower remette sine die la visite qu'il se préparait à faire au Japon... Mais l'accord avait été signé.

Il y a eu sans doute, depuis, bien d'autres grèves, en particulier de dures luttes contre les vagues de licenciements dans les années 70. Mais ces combats des années 1959-60, les derniers d'une longue série, marquèrent la fin d'une période. Sur ces défaites de la classe ouvrière, la bourgeoisie fut capable d'imposer dans la grosse majorité des grandes entreprises du privé des appareils syndicaux pro-patronaux. Le poids de ceux-ci sur les travailleurs, combiné sans doute au poids de l'absence d'une tradition de lutte de classe dans ce pays qui n'avait pratiquement connu ni Parti Communiste, ni Parti Socialiste, ni même syndicats jusqu'en 1945, combiné aussi à un relèvement notable des salaires et du niveau de vie dans les années 60 pour la majorité des ouvriers des grandes entreprises, permit dans les décennies suivantes de maintenir un calme social dans ces grandes entreprises, qui a pu être présenté comme exemplaire. C'est à partir de ce moment que l'image de l'ouvrier japonais, travailleur exemplaire, dévoué corps et âme à l'entreprise qu'il considère comme une famille dont le patron serait le père, a pu à nouveau être mise en avant et utilisée tant, sans doute, à l'extérieur qu'au Japon lui-même. Elle avait aussi l'avantage de faire disparaître les souvenirs des luttes ouvrières acharnées des années 40 et 50.

« Le miracle japonais »

En 1955, le Japon avait retrouvé son niveau de production et de consommation des années d'avant- guerre. Il allait alors connaître pendant près d'une quinzaine d'années, jusqu'aux débuts de la crise, un développement industriel extraordinaire avec une croissance qui fut la plus forte du monde, de 10 % par an, le double de celle de la France, le triple de celle des USA.

En 1955, le Japon était encore un pays semi-développé avec un PNB quinze fois plus faible que celui des USA.

En 1970, il avait dépassé la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne et se trouvait au rang de 3e puissance mondiale après les USA et l'URSS. Son PNB était alors le quart du PNB américain.

Le Japon s'était hissé alors au premier rang mondial pour la production de motocyclettes, de machines à coudre, d'appareils photo, de radios à transistors, de microscopes électroniques. Et il ne s'agissait pas que de l'industrie légère. Il était le premier - et largement - dans les constructions navales, et dans les trois premières places pour la sidérurgie, les textiles synthétiques, l'électronique, le raffinage du pétrole, l'industrie pétrochimique, la mécanique, les machines-outils, la cimenterie. Pendant cette période, de 1955 à 1970, l'écart entre les taux d'investissement dans l'industrie lourde et dans l'industrie légère fut plus important qu'au temps de l'industrialisation forcée en URSS sous Staline.

C'est à cette période qu'on a parlé du « miracle japonais ». Et c'est effectivement au cours de cette période que l'impérialisme japonais, de sous-développé qu'il était encore au sortir de la guerre, s'est hissé au rang des grandes puissances.

Qu'est-ce qui a permis au Japon un tel développement ?

Au départ, le soutien des États-Unis

Paradoxalement, même s'ils s'en mordent aujourd'hui les doigts, ce sont les États-Unis qui ont contribué les premiers à bâtir la nouvelle puissance.

A partir de la guerre froide, face à l'URSS, mais aussi à la Chine et aux mouvements d'émancipation nationale, les États-Unis choisirent de faire du Japon leur point d'appui politique, économique et militaire pour contenir la progression des régimes dits communistes dans cette partie du monde.

En 1949, l'aide alimentaire américaine était doublée, et la fourniture de matières premières industrielles plus que doublée. Et surtout avec la guerre de Corée qui éclatait en juin 1950, l'économie japonaise redémarrait pour de bon grâce aux commandes américaines.

Les USA n'ont plus cessé, depuis, leurs commandes militaires. Cinq ans après la guerre de Corée, elles étaient encore suffisantes pour couvrir 14 % des importations japonaises.

Dans les années soixante, les États-Unis entraient de nouveau en guerre, au Vietnam cette fois, et l'économie japonaise en a profité à nouveau. Au plus fort de la guerre, ce sont 2 milliards de dollars par an que l'armée américaine dépensait au Japon ; plus qu'au Vietnam. L'industrie japonaise ravitailla l'armée américaine, entretint et répara le matériel militaire, transporta troupes et napalm pour le compte des Américains.

Parallèlement, dès la fin de la guerre de Corée, les USA aidaient le Japon à prendre pied en Asie du Sud-Est pour faire pièce à l'influence commerciale de la Chine, de la Corée du Nord, de l'URSS. Ils allèrent jusqu'à prêter de l'argent aux pays du Sud-Est asiatique pour qu'ils achètent au Japon.

Ce sont eux aussi qui pressèrent les Japonais d'investir des capitaux dans ces pays afin de contribuer à l'effort des USA pour lier leurs économies à celle de l'impérialisme. Et le Japon commença de fait à y investir dans les années 1965-70, avec les encouragements des USA.

Ce soutien n'empêchait pas les USA de soumettre, dans le même temps, le Japon à la concurrence de leur propre industrie. Celle-ci étant la plus développée du monde, ils avaient intérêt à la réduction de tous les obstacles, tarifs douaniers, quotas et limitations de toutes sortes, qui entravaient le marché mondial et le marché japonais.

Le GATT, cet organisme chargé d'organiser le libre échange et de régler les différends commerciaux entre les pays membres et auquel le Japon adhèra en 1955, fit d'abord pression pour que le Japon ouvrit son marché intérieur très protégé.

En 1965, c'est de l'OCDE que le Japon devint membre, et celui-ci fit à nouveau pression pour que le Japon levât ses restrictions aux participations financières étrangères dans les sociétés japonaises.

Ces pressions pour ouvrir le marché japonais à des concurrents, américains et même européens, alors plus puissants, étaient un danger pour la bourgeoisie japonaise en train de refaire surface.

La concentration du capital et le rôle de l'État

Pour y faire face, le Japon avait cependant un atout majeur : c'était l'extrême concentration de son capital, conjuguée à l'intervention de l'État dans la vie économique. Cela lui permit en fait une politique économique extrêmement planifiée, au service des capitalistes japonais. Les aides de toutes sortes de l'État aux plus grands trusts, leur réservant dans les faits le marché intérieur, permirent d'écarter les concurrents étrangers, tout en acceptant formellement les règles imposées par les Américains.

Car c'est cela le Japon des années 50 : une concentration du capital industriel et commercial aux mains de quelques grandes sociétés qui se connaissent et se fréquentent ; qui, regroupées dans le Keidanren (le CNPF japonais) se concertent face à la concurrence extérieure, sous l'égide d'un ministère du commerce extérieur et de l'industrie (le MITI), doté de puissants moyens de persuasion car il dispose de vastes moyens pour aider les entreprises.

Comme on l'a vu, le démantèlement des grands Zaïbatsus au début de l'occupation américaine n'a pas empêché leur rapide reconstitution. Six grands Zaïbatsus, dont les trois plus puissants - Mistubishi, Mitsui, Sumitomo - existaient déjà au début du siècle, représentent à eux seuls 25 % du capital de toutes les sociétés japonaises. Chacun est composé de centaines de sociétés, liées par tout un système de participations croisées, organisées autour d'une banque puissante. Elles sont aussi liées à des sociétés commerciales géantes, les Sogo Shosha qui furent elles aussi morcelées après 1945 et vite reconstituées. A neuf, elles contrôlent une bonne partie du commerce extérieur japonais.

Elles recherchent des débouchés, font des études de marché et disposent d'impressionnants réseaux de collectes d'informations à travers le monde, elles s'occupent de transports, de stockage, d'assurances, de financement. Elles jouent en fait un rôle de coordination, voire de planification entre les différentes firmes.

L'État, de son côté, concentra les ressources du pays vers l'industrialisation, en épargnant lui-même relativement beaucoup plus que les autres grands États et en obligeant la population à épargner.

Les dépenses courantes de l'État étaient en effet réduites au minimum : il dépensait peu pour sa propre administration, il dépensait peu pour l'armée, puisqu'en principe il n'avait pas le droit d'en avoir une, il ne dépensait guère non plus pour les équipements collectifs, et encore moins dans le domaine social.

C'est ainsi qu'en 1970 les grandes villes où s'entassaient la moitié des 110 millions d'habitants que comptait le Japon, étaient non seulement extrêmement polluées, mais notoirement sous-équipées. Un universitaire français qui a écrit sur le Japon raconte que, vers 1970 : « la capitale Tokyo surprend par ses maisons basses, ses enchevêtrements de fils électriques qui se promènent sur de méchants poteaux, son absence de plan de circulation, son lacis de ruelles sans aucune indication, son dramatique manque d'espaces verts... » . « Le tout-à-l'égout fait si cruellement défaut qu'on recourt bien souvent à des camions-citernes pour pomper de pauvres fosses sceptiques. Le dépôt des ordures est largement sauvage, et donne lieu périodiquement à des « guerres des ordures » entre habitants, qui défrayent la chronique... » C'est l'époque où le métro de Tokyo a embauché des employés dont le rôle est de pousser les voyageurs à l'intérieur des rames pour qu'on puisse fermer les portes.

Dans le domaine social, c'était à chacun de se débrouiller puisque l'État n'y consacrait pratiquement rien. Si bien que chacun était obligé d'épargner : les Japonais épargnaient pendant toute cette période 20 % et plus de leurs revenus (trois fois plus que les Américains, deux fois plus que les Européens). Car jusqu'en 1960 il n'y avait pas de Sécurité Sociale, et ensuite un embryon de Sécurité Sociale qui couvrait peu. Il fallait donc épargner pour se soigner, épargner aussi pour la retraite (son montant ne permet pas de vivre), épargner pour s'acheter un logement hors de prix, épargner pour l'éducation des enfants qui revient fort cher. C'est l'État qui drainait l'essentiel de cette épargne à travers les bureaux de poste.

Ces énormes économies obligatoires effectuées par la population, les économies réalisées par l'État dans tous les domaines étaient dirigées vers l'industrie. Grâce à la politique de l'État, les entreprises disposaient d'un crédit abondant et bon marché pour leurs investissements. Au début des années 70, les entreprises étaient endettées à 80 %. Car évidemment, le développement spectaculaire du Japon impliquait des investissements massifs. Le tiers du PNB y était consacré chaque année, alors que les USA n'investissaient que 18 % du leur.

Enfin l'État, en concertation avec les entreprises, déterminait une politique de développement industriel très précise et basée sur des choix draconiens.

Toute la stratégie industrielle du Japon a été de se spécialiser dans des « produits prometteurs » en ce qui concerne la demande mondiale et de se donner les moyens dans ces industries-là d'être compétitif au détriment des secteurs non prometteurs que l'État et les Zaïbatsus pouvaient décider d'abandonner du jour au lendemain, comme ils l'ont fait par exemple dès 1952 pour les filatures de coton réduites brutalement de 40 %, avec un quota précis pour chaque entreprise.

Ces abandons, c'était pour permettre de développer en grand la production d'acier avec des moyens modernes, les chantiers navals avec un degré de rationalisation impressionnant, ou encore la chimie organique.

En 1952 fut élaboré un plan acier sur cinq ans, avec des investissements décuplés. C'est ainsi que dès 1953 le complexe sidérurgique le plus moderne du monde fut installé sur l'eau, près de Tokyo. En 1970, le Japon produisait autant d'acier que la France et de l'Allemagne réunies.

Dans les chantiers navals, ce sont les Japonais qui se sont lancés les premiers dans le gigantisme si prisé après la crise de Suez. Et ils récoltèrent le gros des commandes à l'échelle internationale.

Cette spécialisation permit au Japon, en visant grand, très grand même, de réaliser une baisse des coûts de production quatre fois supérieure à celle que les USA réalisèrent entre 1960 et 1970.

Face à la concurrence, aux pressions du GATT puis de l'OCDE, le MITI a patronné le regroupement et la fusion d'entreprises et la formation de conglomérats géants destinés à faire barrage à la pénétration des capitaux étrangers. En 1970, par exemple, il a favorisé la fusion de deux compagnies sidérurgiques qui donnèrent naissance à un énorme trust de l'acier, New Japan Steel, qui deviendra la plus grande société sidérurgique du monde devant l'US Steel Corporation américaine.

L'exploitation de la classe ouvrière

En plus de la concentration du capital et de la planification de fait réalisée par l'État et les grands trusts, l'autre gros avantage dont a bénéficié le capitalisme japonais, c'est le relatif calme social. Et le patronat japonais semble bien avoir eu, pendant un bon bout de temps, les mains libres pour exploiter en paix, malgré quelques luttes défensives très dures contre les licenciements.

Les horaires de travail étaient extrêmement longs, avec des quantités d'heures supplémentaires qu'on ne pouvait pas refuser. En 1972, chez Toyota, on pouvait embaucher le matin sans savoir à quelle heure on sortirait le soir.

En 1970, peu d'entreprises accordaient plus d'un samedi par mois. Les jours fériés sont plus nombreux qu'en France, mais les vacances bien plus courtes : de une à trois semaines selon l'ancienneté, dont les travailleurs prennent le tiers ou la moitié seulement.

Malgré un taux de chômage alors inférieur à 1 %, les patrons disposent en fait d'une vaste réserve de main d'oeuvre parmi ceux qui font des petits boulots, ceux qui ont des emplois précaires, les saisonniers, les journaliers. Cela leur permet un élargissement de la production et une souplesse à bon compte sur le dos des travailleurs non permanents.

Il est incontestable que dans les années soixante, les salaires ont augmenté plus rapidement que le coût de la vie et plus rapidement aussi que dans les autres pays industrialisés : deux fois plus vite en moyenne qu'aux États-Unis par exemple.

Mais de fait, l'énorme majorité de la classe ouvrière restait mal payée. Seuls les ouvriers permanents des grandes entreprises, ceux qui avaient un emploi à vie, avaient un bon salaire... en fin de carrière. Le salaire était avant tout fonction de l'ancienneté : 3 à 4 fois plus important en fin de carrière qu'au début. Le salaire était donc largement différé au profit des patrons.

Ces travailleurs permanents des grandes entreprises représentent en 1970 pas plus du quart de la classe ouvrière. Car même dans ces grandes entreprises, il y a la plupart du temps un pourcentage important de travailleurs temporaires dont les salaires comme la protection sont bien moindres. De même, 49 % des salariés sont employés dans les entreprises de moins de 100 personnes où ils ne gagnent que les deux tiers du salaire des grandes entreprises. Beaucoup sont des entreprises sous-traitantes, c'est-à-dire qu'une partie de la plus-value de ces travailleurs revient quand même aux grands trusts.

Les femmes ne sont employées dans les grandes entreprises comme travailleuses permanentes que jusqu'au mariage (25 ans environ), c'est-à-dire pendant la période où leurs salaires sont faibles. Après 35 ans, elles reviennent comme temporaires, payées moitié prix. La retraite est alors à 55 ans, mais il faut continuer à travailler pour pouvoir vivre, parfois dans la même entreprise, mais deux fois moins payé.

Voilà donc la base du miracle japonais : c'est l'exploitation sans faiblesse de la classe ouvrière : bas prix de la main d'oeuvre, en tout cas les premières années, et toujours exploitation intensive par l'allongement du temps de travail, l'augmentation des cadences et la chasse aux temps morts imposée à des travailleurs soumis de gré ou de force. C'est dire au fond qu'au Japon, pas plus qu'ailleurs, en société capitaliste, il n'y a de miracle justement.

Un marché et une production en expansion

Bien sûr, bien d'autres capitalismes dans le monde ont soumis leurs prolétaires à une exploitation aussi sévère, sinon plus, sans pour cela que leur pays devienne une superpuissance. C'est en effet que les Japonais ont bénéficié ou ont su jouer de quelques autres atouts décisifs.

Il y a eu d'abord l'élargissement rapide du marché intérieur. C'est lui qui a permis une aussi forte croissance industrielle. En effet, tout au long de cette période, les exportations n'ont représenté qu'une part constante et relativement faible de la production (11 %), ce qui signifie que le marché intérieur en absorbait près de 90 %.

C'était un marché de plus de 100 millions d'habitants dont les revenus ont quadruplé entre 1955 et 1970 (en partie au moins grâce à l'élévation des revenus paysans, puis à l'augmentation des salaires d'une fraction au moins de la classe ouvrière).

D'autre part, grâce à l'augmentation de la productivité, les coûts de bien des produits ont diminué très fort et très vite.

Ainsi il y a eu, par exemple, la ruée sur les « trois trésors électriques » (réfrigérateurs, machines à laver, téléviseurs). Le marché japonais s'est équipé à 60 % de ces 3 trésors en deux fois moins de temps que les marchés français, anglais ou allemand. A l'occasion du mariage du prince héritier avec une roturière en avril 1959, le nombre de foyers équipés de la télévision est passé en un an de 2 à plus de 4 millions.

Or ce marché intérieur, on l'a vu, les capitalistes japonais, parfois avec l'aide de l'État, ont su pratiquement se le réserver.

Cela dit, il est vrai aussi que la compétitivité de l'industrie japonaise et son dynamisme durable s'expliquent en dernier ressort par l'ampleur des investissements, la modernisation des entreprises, l'utilisation de technologies modernes.

Pour sa modernisation technologique, il faut souligner que le patronat dispose d'une main d'oeuvre très cultivée (dès 1920, 90 % de la population japonaise était alphabétisée. 90 % des Japonais vont au bout de leurs neuf années d'études obligatoires, et un tiers va à l'Université). De plus, la formation permanente aux nouvelles techniques est largement pratiquée dans les entreprises.

Et les entreprises se sont équipées massivement.

En cinq ans, de 1955 à 1960, la production de machines-outils a été multipliée par 18. Dans les chantiers navals, par exemple, des techniques de construction et d'assemblage nouvelles, avec travail en 3 X 8, permirent de construire des pétroliers géants dans des temps record. En 1967, le temps de construction d'un cent mille tonnes fut ramené de sept mois à quatre mois et demi.

C'est ainsi que le Japon, entre 1955 et 1970, a comblé la plus grande partie de son retard avec les pays les plus développés du monde. Certes, en 1970, la productivité de l'industrie japonaise était encore la moitié de celle des USA. Mais en 1965, elle était trois fois plus faible, et en cinq ans le Japon avait réussi à rattraper au moins les pays européens.

Le Japon dans la crise

La crise économique a mis un terme au miracle.

Le choc pétrolier de 1973 a plongé le Japon dans la crise. C'est seulement 5 ans après, en 1978, que les entreprises ont retrouvé leurs profits de 1973 et la balance des paiements japonaise son équilibre.

Lorsque la croissance retrouva un rythme de croisière après 1978, elle n'était plus que de 4 à 5 % par an, c'est-à-dire moitié moins rapide que dans les années 60. Elle était encore supérieure d'un ou deux points à celle des autres pays industrialisés, mais l'écart s'était en partie résorbé et on pouvait remarquer que le Japon était atteint des mêmes maux que l'ensemble des pays impérialistes.

L'État à la rescousse

Face à la crise, le Japon a d'abord réagi en accentuant des politiques menées pendant la période de boom.

D'abord, l'État se mobilisa plus que jamais au service des grands trusts. Des secteurs entiers de l'industrie furent réorganisés et l'État favorisa une fois de plus les concentrations.

Le Japon s'est débarrassé de certaines industries devenues moins rentables ou qui consommaient trop d'énergie, ou trop polluantes. C'est ainsi qu'il a fait des coupes sombres dans les chantiers navals, qu'il a vendu à l'encan son industrie de l'aluminium, la deuxième du monde en 1977.

Par ailleurs, l'État s'est endetté pour aider les entreprises en empruntant à leur place, en renflouant les banques, en se lançant, tout de même et enfin, dans des travaux d'infrastructure, en développant les prêts à l'étranger, les aides de toute sorte, en particulier dans le Tiers monde, pour favoriser les exportations japonaises.

Ainsi, les dépenses de l'État, qui représentaient 10 % du PNB en 1970, en représentaient 20 % en 1980, et le déficit budgétaire s'était considérablement accru. La dette publique avait été multipliée par 6 en 10 ans.

Toujours plus compétitifs...

Ensuite le capitalisme japonais misa encore davantage sur la compétitivité et la productivité. C'est au cours de ces premières années de la crise que le Japon développa réellement sa propre recherche. Jusque-là, il s'était contenté d'acheter ses brevets à l'étranger. Entre 1970 et 1984, les dépenses consacrées à la recherche furent multipliées par 6, passant de 5 à 30 milliards de dollars. Il se classe aujourd'hui au 2e rang mondial, derrière les USA dont le budget de recherche est trois fois plus important mais essentiellement consacré à l'armée, mais loin devant l'Allemagne, pour ne pas parler de la France.

C'est pendant cette même période que l'industrie automobile japonaise accrut fortement sa productivité en généralisant une organisation du travail et une gestion plus rationnelle, si efficace que 15 ans après, les constructeurs européens et américains se sont mis à tenter de l'introduire chez eux.

C'est ce qu'on appelle le « système de production Toyota », qui vise à réduire les coûts par la suppression des stocks et une diminution des produits défectueux. « Zéro stocks, zéro défauts », tels sont les maîtres mots. Les sous-traitants ont dû s'adapter (ou disparaître) à des livraisons « just in time » c'est-à-dire au fur et à mesure des besoins. Il s'agit d'adapter étroitement la production à la demande, en réduisant au minimum le temps de chargement des outils (après étude, le changement des matrices des presses à emboutir les tôles fut ramené de 2 heures à 9 minutes chez Toyota) et de réduire le temps de lancement des différents modèles qui sont d'ailleurs conçus de façon à en faciliter la fabrication et l'assemblage.

Enfin, il s'agit de réduire tous les gaspillages et viser l'efficacité maximum. Inutile de dire que cela s'est fait avec une augmentation incessante des cadences et un allongement du temps de travail des équipes qui devaient, en plus de leur travail, préparer le travail de l'équipe suivante.

La chasse aux temps morts a été poussée au maximum. C'est ce que les patrons appellent « donner la priorité à la réduction des temps d'attente des opérateurs » .

De la sorte, le prix de revient de Toyota est devenu inférieur de 30 % à n'importe lequel de ses concurrents occidentaux, et au début des années 80, le Japon est devenu le premier constructeur automobile du monde, avant les USA.

...pour s'orienter vers l'exportation

Tout cela aboutit surtout à un effort considérable pour augmenter les exportations afin de compenser la relative stagnation du marché intérieur. Le pourcentage des exportations par rapport au PNB passe de 11 % en 1970 à 17 % en 1981. Les exportations, de 40 milliards de dollars en 1973, avaient doublé en 1980 et doublaient encore de 1980 à 1983 pour atteindre 160 milliards de dollars.

C'est là la principale différence avec l'époque antérieure. Et c'est cela qui a amené un changement dans les rapports avec le reste des puissances capitalistes, et en premier lieu les États-Unis. Car cela signifie que dans cette période où l'ensemble de l'économie mondiale est ralentie par la crise, le Japon a augmenté sa part des marchés au détriment de ses concurrents.

Ce n'est en fait que pour certains produits soigneusement sélectionnés sur lesquels se concentrent les efforts de modernisation. Mais il y a, parmi eux, par exemple l'automobile qui bat tous les records pendant cette période, et représente à elle seule 20 % des exportations japonaises, dont l'essentiel est exporté sur le marché américain. Le Japon ne détient que 6,7 % du marché américain en 1974, mais 23 % au début des années 1980. En 1981, les USA demandent l'auto-limitation de la vente de voitures japonaises sur leur marché.

C'était le début d'une longue série de démarches mais aussi de plaintes, de récriminations, et enfin de menaces qui n'ont pas cessé depuis dix ans de s'élever des États-Unis vers le Japon.

Le Japon aujourd'hui

C'est que depuis dix ans, le Japon n'a fait que marquer de nouveaux points face aux États-Unis malgré une croissance très ralentie par rapport aux années 1960.

L'écart entre les PNB des USA et du Japon s'est considérablement réduit, et aujourd'hui celui du Japon atteint les deux-tiers du PNB américain. Les USA étant presque deux fois plus peuplés, leur PNB par habitant est passé derrière celui du Japon. Le Japon est maintenant la deuxième puissance industrielle, devant l'URSS.

Malgré les hausses de salaires, malgré l'ouverture de plus en plus grande du marché japonais aux importations de produits étrangers, malgré une très forte hausse du cours du yen qui a doublé par rapport au dollar entre 1985 et 1987, le commerce extérieur japonais est resté fortement bénéficiaire jusqu'à atteindre des sommes faramineuses depuis 1986 : pas loin de 100 milliards de dollars par an, dont une cinquantaine rien que dans le commerce avec les USA.

C'est ainsi qu'au cours des années 80 et surtout depuis 1985, le Japon est devenu riche, très riche, et s'est mis à investir massivement à l'étranger. Depuis 1982, le Japon est devenu le plus grand exportateur de capitaux du monde, et la tendance s'est fortement accélérée ces cinq dernières années.

C'est vers les USA que depuis 1985 vont l'essentiel de ses investissements pour y acheter des usines et produire sur place ce qu'on lui refuse d'y exporter, acheter des immeubles aussi, aussi prestigieux que le Rockfeller Center à New-York. Et mieux, pour aider l'État américain à financer son déficit en achetant quelque 30 % des Bons du Trésor US chaque année.

C'est ainsi que le Japon est devenu, dit-on, le banquier du monde. Les huit plus grandes banques mondiales sont japonaises. Et finalement, la Bourse de Tokyo devenait en 1987 la première du monde, dépassant largement celle de Wall Street.

Les pressions inefficaces des USA

Le plus inquiétant peut-être pour les USA, c'est que toutes les pressions qu'ils ont exercées contre le Japon pour limiter son expansion (et devant lesquelles le Japon a finalement toujours cédé), pour qu'il ouvre davantage son marché intérieur, pour qu'il limite « volontairement » ses exportations vers les USA, pour qu'il accepte de réévaluer le yen par rapport au dollar, se sont finalement transformées en avantage pour le Japon.

Au début des années 1980, les USA, inquiets de leur déficit commercial avec le Japon, ont imposé à celui-ci toute une série de restrictions volontaires, en fait des quotas, sur ses exportations, ainsi que l'ouverture du marché japonais à toute une série de produits industriels et agricoles.

Parfois, à cause des limitations imposées justement, les Japonais ont pu augmenter leurs prix sur le marché américain, réalisant ainsi des profits inattendus. Les entreprises japonaises ont réagi en augmentant leur technologie et s'orientant vers des produits plus sophistiqués.

Du coup, l'industrie japonaise est simplement devenue encore un peu plus compétitive et sa productivité a rattrapé aujourd'hui celle de l'industrie américaine. En outre, les trusts japonais ont commencé à investir et à produire aux USA même, pour tourner la limitation de leurs exportations.

Alors les USA ont contraint le Japon, lors des accords de La Plaza en 1985, à accepter une forte réévaluation du yen, qui a doublé par rapport au dollar entre 1985 et 1987.

Ca n'a pas marché non plus : les exportations japonaises, bien qu'ayant baissé de 16 % en yens en 1986, ont augmenté de 20 % en dollars. En fait, les entreprises japonaises n'ont répercuté qu'une partie de la hausse des prix en dollars sur leurs produits exportés, en prenant sur leurs marges bénéficiaires, et la qualité des produits japonais a contribué à maintenir les ventes. Et l'avantage, non des moindres, pour le Japon, c'est que tout investissement aux USA est devenu bien moins cher et les Japonais ont, depuis, ouvert nombre d'usines sur place.

Quant aux entreprises US, non seulement la hausse du yen a rendu plus difficiles leurs investissements au Japon, mais elles ont été incapables de profiter de l'opportunité constituée par la baisse relative des prix des produits étrangers sur le marché japonais : elles ont laissé la place à leurs concurrentes européennes plus prêtes à saisir les occasions, quand ce ne sont pas les entreprises japonaises elles-mêmes, installées aux USA, qui leur ont pris les marchés japonais, comme cela s'est passé dans le domaine des fibres optiques ou des pneumatiques.

C'est dire que le vrai problème est le manque de dynamisme et de compétitivité de certains secteurs de l'économie US par rapport au Japon. Dans l'Automobile par exemple, c'est sur le sol même des USA que les entreprises japonaises en ont fait la démonstration. Elles se sont révélées plus performantes que celles des géants américains de l'automobile et cela avec des ouvriers américains, et des salaires américains.

Voilà par exemple ce qui est arrivé à General Motors : d'une part, il a vendu à Toyota une de ses vieilles usines non rentables de Californie, et d'autre part en a construit une toute neuve entièrement robotisée dans le Michigan. Les résultats furent spectaculaires : l'usine de Californie rachetée par Toyota s'est révélée deux fois plus performante que la moyenne des usines General Motors et plus performante même que la nouvelle usine robotisée.

Un colosse qui garde des fragilités

Le Japon est-il en train de coloniser les USA et de le réduire à sa merci grâce à ses flots de richesse ? Le Japon est-il en train d'acheter le monde et les USA avec ?

Il semble tout de même qu'il y ait plus que des nuances à apporter à ce tableau du raz de marée de l'économie japonaise. D'abord, une bonne partie de ces impressionnants records, qui sont mis en avant, sont en partie dus tout simplement au fait que la hausse du yen gonfle automatiquement tous les chiffres exprimés en dollars, que ce soit le PNB du pays, le PNB par tête ou la valeur de la somme des actions cotées à Tokyo si on les compare à celles de Wall Street.

L'an dernier, le yen a perdu 20 % de sa valeur par rapport au dollar et il continue à l'heure actuelle de baisser, ce qui pourrait dégonfler un certain nombre de chiffres trop imposants.

A cela s'ajoute que le prix des actions à la Bourse de Tokyo s'est mis à grimper d'autant plus vite en 1986 et 1987 que la spéculation foncière a fait rage au Japon, et plus particulièrement à Tokyo, depuis la hausse du Yen. Le prix du mètre carré au centre de Tokyo vaut 3 fois celui du quartier des affaires à Manahattan (20 à 50 millions de centimes le mètre carré en 1987).

Le gonflement extraordinaire de la Bourse de Tokyo ces dernières années, lié à une spéculation effrénée, n'est évidemment pas un phénomène particulier au Japon. Mais comparées aux dividendes qu'on peut en attendre, les actions sont 6 fois plus chères à Tokyo qu'à Wall Street, c'est-à-dire que la puissance financière japonaise est encore plus fragile que celle des États-Unis.

Quant aux banques, elles sont impliquées dans la spéculation immobilière comme la spéculation boursière, et elles se trouvent à l'heure actuelle à la tête d'une montagne de prêts et d'emprunts très risqués. Ce sont des géants car le système bancaire japonais est extrêmement concentré (155 banques au Japon, contre 14 000 aux USA), mais ce sont des géants fragiles, plus fragiles là encore que leur homologues américains.

Et si l'on compare, en quelques chiffres, la main-mise respective des USA et du Japon sur le monde, on s'aperçoit que l'importance du Japon doit être relativisée.

Depuis 1980, les investissements japonais à l'étranger ont doublé tous les quatre ans, puis tous les deux ans ces dernières années. Aujourd'hui, le Japon possède 20 % de tous les capitaux qui ont été investis à l'étranger par tous les pays du monde. Mais les USA en possèdent, eux, près de la moitié.

Les trois quarts de ces investissements opérés par les Japonais à l'étranger se font dans la finance, l'assurance, l'immobilier, les services, et un quart seulement dans l'industrie.

Aujourd'hui, la production japonaise faite à l'étranger ne représente que 5 % de la production japonaise totale, alors que les USA produisent à l'étranger l'équivalent de 20 % de leur PNB.

Bien plus, si les Japonais ont placé 40 % de leurs investissements aux USA, ils sont pourtant encore loin derrière la Grande-Bretagne et les Pays-Bas dans la hiérarchie des investisseurs aux États-Unis. Des chiffres publiés le 14 mars 1990 montrent encore qu'en 1989 les Britanniques ont investi le double des Japonais aux USA

De même, le Japon ne s'est toujours pas taillé une zone d'influence indiscutable dans le Sud-Est asiatique. Encore aujourd'hui, la monnaie de ces pays est liée au dollar et non pas au yen.

Le Japon n'a pas réussi non plus (mais l'a-t-il même tenté ?) à se rendre maître des sources de matières premières qui lui sont indispensables, en particulier du pétrole, pour lesquelles il dépend toujours des grandes sociétés pétrolières américaines.

Pour le moment, pas de guerre froide États-Unis - Japon

Tout cela relativise tout de même la menace que le Japon ferait peser sur les États-Unis et leur prééminence dans le monde impérialiste.

Et d'ailleurs, l'attitude des gouvernants américains vis-à-vis du Japon dément les discours alarmistes que certains de ces mêmes politiciens peuvent tenir en d'autres occasions.

Pour Bush, comme pour ses prédécesseurs, le Japon est toujours l'allié fidèle, que l'on associe à toutes les tentatives pour mettre un peu d'ordre dans un monde chaotique financièrement, économiquement, socialement et politiquement.

Loin de le considérer comme le concurrent dans la finance internationale, on le presse au contraire de participer davantage au règlement des problèmes de plus en plus insolubles de la dette du Tiers Monde et du système financier international.

Loin de le considérer comme l'ennemi du siècle prochain, on le presse de participer davantage à la police du monde en accroissant sa puissance militaire, bien que son budget militaire dépasse maintenant celui de la France et place l'armée japonaise, pardon la « force d'autodéfense japonaise » puisque le Japon n'a, depuis la guerre, pas droit à une armée, au 5e rang dans le monde, au 3e même potentiellement selon l'OTAN.

Loin de craindre même ses investissements aux États-Unis, on les incite au contraire, y compris à acheter les Bons du Trésor de l'État américain, afin d'aider à combler le déficit de celui-ci. Il est vrai que par là, c'est le Japon qui est mis au service des États-Unis et non les États-Unis qui sont vendus au Japon, comme certains voudraient le dire.

Alors, même si certains succès du capitalisme japonais ennuient ou inquiètent certains capitalistes américains, cette attitude des représentants politiques de l'impérialisme américain montre bien que celui-ci ne voit toujours pas en l'impérialisme japonais le concurrent dangereux, pour ne pas parler de l'ennemi.

L'avenir est à la classe ouvrière japonaise

Toutes les interrogations, partout posées à propos du Japon, toutes les polémiques à propos de la loyauté de ses méthodes ou de ses amitiés, montrent certes que les rapports de force ont changé ces dernières décennies entre les principales puissances impérialistes. L'écart entre les États-Unis et les autres, particulièrement l'Allemagne et le Japon, s'est amenuisé. Il tend même de se réduire encore.

Vers quels chocs pourrait conduire une telle dynamique en cas de bouleversements dans le monde ? Par exemple, si l'URSS, à la suite d'on ne sait quels avatars, disparaissait en tant que grande puissance, ouvrant un vaste nouveau marché aux appétits des différents impérialismes ? Ou encore, si une crise brusque et profonde, similaire à celle des années 30, mettait ce monde impérialiste sens dessus-dessous ?

Alors, on imagine bien comment le chacun pour soi dans la curée ou la déroute pourrait dresser les impérialismes les uns contre les autres, y compris les moins puissants mais plus dynamiques, comme le Japon, contre les États-Unis. On a vu ça en d'autres temps, pas si lointains.

Mais nous n'en sommes pas là.

Aujourd'hui, la concurrence entre les impérialismes se passe toujours dans le cadre général d'une alliance globale sous l'égide des États-Unis. Cette concurrence n'est pas la guerre. Elle n'est même pas la guerre économique réelle.

Dans un cadre général de relatif libre-échange, ils n'ont même pas recours vraiment au protectionnisme, début habituel de la guerre économique.

Non, leur compétition, ils l'ont engagée sur le plan habituel des bourgeoisies libérales et de bonne compagnie : à qui exploitera le plus ses travailleurs.

Et au fond, c'est à cela que sert l'épouvantail Japon. On l'agite sous les yeux de la classe ouvrière américaine et, de plus en plus aussi, européenne pour leur faire accepter l'austérité. Et c'est à cela que tour à tour servent les exemples des méchants capitalistes nippons, redoutables d'efficacité industrielle ou commerciale, ou des bons ouvriers japonais, travailleurs, calmes et loyaux envers leurs entreprises.

Mais la classe ouvrière japonaise, c'est tout autre chose que l'image que les bourgeois, japonais ou occidentaux, voudraient nous en donner.

Elle est au coeur de l'une des grandes citadelles de l'impérialisme. C'est une classe ouvrière cultivée, éduquée sans doute plus encore que la classe ouvrière américaine, parfois peut-être plus politisée même.

Malgré les conditions politiques très dures d'un pays qui n'a jamais connu de large révolution populaire, et dont les transformations bourgeoises ont été impulsées d'en haut, malgré la répression constante qui s'est exercée sur le mouvement ouvrier et ses militants, la classe ouvrière japonaise a su, elle aussi, donner naissance à des militants politiques (le Parti Communiste est loin d'être négligeable). Elle a livré des combats dans le passé et a connu, elle aussi, des grands mouvements de lutte, dans certaines des périodes de combativité qui ont entraîné les classes ouvrières européenne et américaine.

Elle connaît et vit dans sa chair la guerre de classe implacable que mènent les patrons pour renforcer sans cesse l'exploitation, et elle a livré des combats défensifs importants.

Aujourd'hui, on la dit calme, résignée, voire anesthésiée. Mais l'est-elle plus que les classes ouvrières américaine ou européenne démoralisées par la crise et l'absence de perspectives ?

De l'exemple du prolétariat japonais, on voudrait faire tirer comme conclusions aux ouvriers occidentaux qu'il n'y a rien d'autre à faire qu'à entrer en compétition pour qui sera le plus soumis, dans l'espoir de bénéficier un peu des succès de son capitalisme national. Mais c'est l'inverse qu'il nous démontre : la nécessité de renouer avec la lutte de classe, faute de quoi même les succès de ses propres capitalistes ne servent qu'à accroître sa propre exploitation.

Si d'aventure les travailleurs d'autres régions du monde s'engagent les premiers dans cette voie, redonnant confiance à la classe ouvrière européenne et mondiale, alors ils retrouveraient à coup sûr à leurs côtés un allié de poids, dont les capacités sont trop souvent sous-estimées, mais qui, n'en doutons pas, pourrait bien étonner le monde : la classe ouvrière japonaise. A moins que ce soit elle qui, engageant le combat la première, redonne espoir aux prolétaires du monde entier.

Et pour nous c'est là que résidera le véritable miracle japonais.

Annexe 1

Le Japon avant la restauration de Meiji

Durant près de deux siècles, le Japon fut certainement le pays le plus fermé du monde. Non seulement son territoire était interdit aux étrangers, mais les Japonais qui voulaient s'expatrier devaient le faire sans espoir de retour.

Ces mesures étaient bien entendu destinées à protéger le régime contre toutes influences étrangères, occidentales en particulier, car tout isolationnistes qu'ils furent, les dirigeants avaient conscience des dangers de l'expansionnisme européen. Ils savaient comment par la force du sabre et du goupillon, les Espagnols avaient conquis et colonisé les proches Philippines aux XVIe siècle. Et ils avaient entendu à la même époque ces Espagnols, fiers d'eux et forts de leur mépris envers les peuples qu'ils entendaient dominer, affirmer au représentant du Shôgoun qu'aux Philippines, justement, l'évangélisation des population avait précédé la colonisation. Mal leur en prit. Quelque temps plus tard, tous les missionnaires furent expulsés et interdiction fut faite aux Espagnols, y compris les commerçants, de résider au Japon.

Il y eut tout de même des exceptions concernant les Chinois et les Hollandais qui, eux, purent commercer par le port ouvert de Nagasaki. Pour obtenir les bonnes grâces du Shôgoun, les Hollandais firent vjaloir qu'ils étaient protestants et non catholiques, que ces derniers étaient leurs ennemis. Les prenant au mot, le gouvernement shôgounal les pria de bombarder un château dans lequel des catholiques s'étaient justement réfugiés. Ils le firent. Dieu reconnaîtra plus tard les siens, mais pour l'heure, les intérêts commerciaux hollandais étaient sauvegardés.

Ainsi vécut le Japon, replié sur lui-même, jusqu'au jours où les Occidentaux, en l'occurence les Américains, le forcèrent à s'ouvrir sous la menace de leurs canons.

Shôgoun, daimos et samouraï

Avant la révolution Meiji, le Japon était une société rigide et hiérarchisée dominée depuis deux siècles et demi par des gouverneurs militaires - les shôgoun - tous issus d'une même famille qui avait conquis par les armes le pouvoir au début du XVIIe siècle et entrepris de le centraliser en leur faveur. Il y avait bien depuis toujours un empereur, mais son rôle était devenu essentiellement décoratif.

Les shôgoun détenaient un djroit de propriété sur le quart des terres agricoles, ainsi que le contrôle sur bon nombre de ports, mines, forêts et villes commerciales. Les quelque deux cent cinquante autres grands seigneurs, les daimos, possédaient eux aussi de grands domaines, mis en valeur par une paysannerie nombreuse, d'où ils tiraient pour leur propre compte un surproduit équivalant à la moitié de la production agricole totale.

Un des principaux problèmes auxquels les shôgoun furent confrontés fut celui du contrôle qu'ils durent exercer sur la classe féodale pour assoir leur pouvoir. Tout comme un Louis XIV en France avait réduit les pouvoirs de nombreux aristocrates en les transformant en courtisans attachés à sa cour de Versailles, les Shôgoun mirent sur pied une politique qui devait donner des résultats similaires. Pour ce faire, ils inventèrent le systèmes dit des otages. A chaque seigneur était imposée la résidence alternée. Six mois par an ou un an sur deux, ils étaient obligés de vivre dans la capitale, dans une demeure construite à leurs frais. Et le reste du temps, quand ils se trouvaient dans leur fief, ils devaient laisser en otages femme et enfants. Par ce moyen et d'autres, peut-être plus radicaux encore, comme la confiscation pure et simple des terres appartenant à des seigneurs indociles, les Shôgoun parvinrent à brider la puissance de tous ceux qui auraient pu devenir leur concurrent.

Mais les seigneurs de haut rang n'étaient pas les seuls à être un danger pour le pouvoir central. La caste des guerriers appelés samouraï pouvait elle aussi être une menace. A leur encontre, plusieurs mesures furent prises. Ils durent obligatoirement résider dans les capitales des différents domaines et surtout ils ne purent devenir possesseurs de fiefs, ce qui les coupait d'une source privée de richesses utilisable pour financer des campagnes militaires.

Ainsi les Shôgoun purent-ils maintenir leur paix durant deux siècles. Cette paix leur permit d'accroître leur emprise politique sur toute la société japonaise, y compris sur les classes sociales dominantes à qui ils laissèrent en contre-partie une grande autonomie pour la levée des impôts et pour l'administration des domaines.

Une économie agraire

Le Japon avait alors une économie essentiellement agraire. Plus de 80 % de la population vivait dans les campagnes. La situation de la paysannerie, quoique fort différente suivant les régions, avait néanmoins des traits communs. Les paysans, dont beaucoup étaient petits propriétaires - une propriété qui s'apparentait à un droit d'usage sur une terre transmissible par l'héritage - , étaient soumis à l'autorité des seigneurs féodaux à qui ils devaient l'impôt.

Cet impôt, payé le plus souvent en nature, était très lourd et correspondait à la moitié de la récolte, et parfois plus même. A cela s'ajoutait d'autres redevances sur l'exploitation des friches des bois, des cours d'eau et des étangs et sur toutes les transactions commerciales. Une maxime résume bien l'attitude des seigneurs à l'égard des paysans qui devaient, selon eux, être gouvernés de telle sorte « qu'ils ne meurent pas et qu'ils ne jouissent pas de la vie » .

Dans ces conditions, rien d'étonnant que le pays ait connu de nombreuses famines, que dans les périodes de disette l'infanticide se soit développé et que, périodiquement, le monde paysan ait été secoué par des émeutes, véritables jacqueries, en particulier dans les années 1730, 1780, et surtout dans la première moitié du XIXe siècle. Mais fait remarquable concernant cette dernière période : on assista alors à l'accroissement des conflits internes au sein même des villages entre les paysans pauvres et ceux qui étaient parvenus à s'enrichir. Car la société féodale japonaise, tout comme les sociétés déodales d'Occident, avait connu une lente évolution qui aboutit au renforcement des distinctions sociales. A la campagne, par exemple, de nombreux chefs de village, qui, à l'origine, se devaient de représenter leur communauté auprès du seigneur, s'étaient peu à peu enrichis en accaparant des terres et transformés en gardiens de l'ordre établi, gérant les affaires villageoises en accord avec les agents seigneuriaux.

La bourgeoisie naissante

Dans les villages apparut très vite une bourgeoisie commerçante qui prospéra dans les interstices de la société féodale. Le système de résidence alternée que nous avons mentionné fut sans doute un des facteurs qui favorisa l'expansion du marché. L'obligation pour tous les seigneurs de résider six mois par an ou un an sur deux dans la capitale, fit de cette ville un énorme centre de consommation. Elle était d'ailleurs au XVIIIe siècle la ville la plus peuplée du monde. L'approvisionnement en matérieux de construction, en nourriture, en vêtements, en produits de luxe, ont renforcé les échanges et permis l'accroissement des richesses de la bourgeoisie. A tel point que les marchands les plus riches, après s'être assurés des monopoles sur la commercialisation de nombreux produits, accumulèrent suffisamment de richesses pour se lancer dans des opérations financières. Ils commencèrent à faire crédit aux seigneurs, sur garantie des récoltes futures. Dans certains cas, on vit même des bourgeois obtenir, en échange de prêts, la possibilité de lever eux-mêmes l'impôt sur tout ou partie des récoltes. Et, tut comme en Europe, des marchands se lancèrent dans la production manufacturière ou dans le contrôle de la production à domicile pour des marchandises telles que les huiles, les alcools ou les textiles.

Le pouvoir central, ainsi que certains grands féodaux prirent à maintes reprises des mesures pour contrôler ou limiter les richesses, donc le pouvoir de cette nouvelle classe sociale. Mais à la longue, rien n'y fit, les lois du marché furent plus fortes que les volontés féodales.

Comparée à ses consoeurs européennes, la bourgeoisie japonaise dut tout de même subir plus longtemps les contraintes politiques et administratives du système féodal, contraintes qui, dès le XVIIe siècle, étaient en train de disparaître à peu près complètement dans certaines parties de l'Europe, en particulier en Angleterre.

Par exemple, l'autonomie administrative des domaines avec ses douanes locales, ses contrôles sur les entrées et sorties des marchandises et des personnes, a dressé de nombreux obstacles à la généralisation du marché intérieur. En outre, au moment même où le système financier européen s'unifiait à l'intérieur de chaque pays, la bourgeoisie japonaise devait encore composer avec la coexistence de plusieurs types de monnaies dont la valeur relative n'était pas toujours facile à déterminer.

Mais ce qui caractérisait à cette époque plus nettement encore la bourgeoisie japonaise, ce furent les limites strictement nationales de son développement. Coupée depuis le début du XVIIe siècle de tout commerce international, elle ne put prospérer que dans un marché étroit, ce qui limita évidemment sa puissance et même la prise de conscience de son rôle.

Annexe 2

Le mouvement ouvrier avant la Seconde Guerre Mondiale

De l'avènement du Meiji à la Première Guerre Mondiale, l'industrialisation s'effectua sous l'étroit contrôle du nouvel État, et selon les impératifs de ses objectifs militaires. Les premiers prolétaires, venus des couches les plus misérables de la paysannerie, connurent alors, avec quelques décennies de retard, la même exploitation féroce que celle subie par la toute jeune classe ouvrière anglaise durant la première moitié du XIXe siècle : journée de travail de quatorze heures, aucune journée de repos sinon... deux jours par mois pour les enfants seulement, des salaires à la limite du minimum vital. Maladies, épuisement faisaient des ravages. A quarante ans, un ouvrier était un vieillard.

Pourtant, cette classe ouvrière croissait en nombre et en vigueur. De moins de 100 000 en 1886, les travailleurs d'usine étaient près de 850 000 en 1909. Ils essayaient leur force contre celles du capital exactement de la même façon que l'avaient fait un demi-siècle plus tôt le prolétariat occidental. Et l'État, tout au service du patronat, répondait avec la pire violence, envoyant armée et police contre les émeutes ouvrières. Forts de l'expérience des capitalistes des pays de vieille industrialisation, État et patrons japonais semblaient animés d'une volonté féroce de mater la classe ouvrière avant qu'elle ait le temps de mûrir une conscience de classe. Les nouveaux capitalistes japonais étaient en train de brûler les étapes du développement économique et de leur fortune. Il n'était évidemment pas question qu'ils permettent à leurs fossoyeurs de les brûler de même façonjjjj.

Malgré les difficultés accumulées sur sa route, malgré son retard sur le développement international de la lutte de classe, malgré son isolement lui interdisant de bjénéficier du capital d'expérience du prolétariat occidental de l'époque, la classe ouvrière japonaise trouva à travers ces luttes et leur répression les chemins de l'organisation. Quatorze après la Commune de Paris, en février 1889, le prolétariat japonais faisait ses premiers pas organisés. Des organisations syndicales naissaient chez les cheminots et chez les métallurgistes, qui déclenchèrent immédiatement l'hostilité du gouvernement. A peine né, le mouvement ouvrier organisé allait devoir lutter et s'organiser dans les difficiles conditions de l'illégalité. Il en fut de même pour les organisations politiques qui tentèrent de se consjtituer au cours de ces années. Des mouvements d'inspiration socialiste furent interdits avant même d'avoir vraiment vu le jour. Un parti socialiste d'inspiration marxiste, lié à la IIe Internationale, naquit en 1906. Cinq ans plus tard, son dirigeant le plus radical et onze de ses compagnons furent exécutés à la suite d'une provocation. Une vague de répression déferla contre tout le mouvement socialiste naissant. Elle se poursuivit jusqu'à la guerre, sans relâche, tandis que la vie quotidienne imposée aux ouvrières et ouvriers japonais tenait du bagne.

L'entre-deux guerres n'apporta guère de changement. Les efforts systématiques du gouvernement et du patronat afin de couper le mouvement ouvrier de toute possibilité de résistance à l'exploitation se poursuivirent. Malgré la répression, cette période fut ponctuée de grands conflits sur des revendications non seulement économiques, mais politiques, comme celle réclamant le suffrage universel. Et puis la tempête soulevée dans le monde entier par le succès de la révolution ouvrière de Russie secoua y compris l'archipel japonais. En 1918, des révoltes paysannes pour le riz, des grèves dans les mines et la métallurgie, contre lesquelles l'armée fut envoyée, ne restèrent pas isolées. L'année suivante, les mineurs se remirent en grève et, en 1921, 30 000 ouvriers des chantiers navals de Kawasaki et Mitsubishi, de la ville de Kobé, entrèrent en lutte. La police militaire fut envoyée briser le mouvement... qui dura cependant 40 jours.

En 1920, une campagne démarrait pour obtenir le suffrage universel, finalement accordé cinq ans plus tard, pour les hommes seulement, et surtout assorti d'une loi particulièrement draconienne concernant l'ordre public. On ne l'avait toutefois pas attendue pour porter des coups extrêmement violents contre les tentatives renouvelées des militants ouvriers pour mettre sur pied des organisations syndicales et politiques. Ainsi, le Parti Communiste Japonais, qui se créa au cours de l'année 1922, ne réussit pas à se constituer véritablement tant la répression à son encontre fut rapide et efficace. Ses dirigeants furent assassinés, frappés, arrêtés, emprisonnés. Quant aux organisations syndicales, outre les tâtonnement inévitables de la part de militants ouvriers sans tradition, ni expérience, les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles elles se mirent en place contribuèrent certainement à expliquer leurs échecs, leurs divisions, leur émiettement en multiples fractions et courants politiques.

La politique du gouvernement consistant à frapper un coup violent chaque fois que la classe ouvrière relevait un peu trop la tête, réussit à décourager les conflits. A partir de 1930 et jusqu'à la fin de la guerre, l'État devint de plus en plus autoritaire, avec des traits qui le firent ressembler de façon inquiétante aux régimes fascistes d'Italie, puis d'Allemagne. Il y eut encore quelques grandes grèves avant que l'année 40 contraigne ce qui restait d'organisations ouvrières à se fondre dans « l'Association pour le service de l'État à travers l'Industrie ».

La situation de la classe ouvrière aujourd'hui

« L'emploi à vie »

Le système d'exploitation des travailleurs japonais est caractérisé par un système original de relation de travail combinant l'emploi à vie, le salaire à l'ancienneté et le syndicat d'entreprise. Travailler dans la même entreprise de la sortie de l'école à la retraite ne correspond pratiquement dans un pays comme la France qu'à la situation des fonctionnaires. C'est le cas au Japon de la majorité des salariés masculins des grandes entreprises. Chaque année, en avril, les entreprises recrutent dans les écoles les « oeufs d'or », les élèves, pour les transformer en ouvriers ou en cadres. Ils resteront jusqu'à l'âge théorique de la retraite, 60 ans.

Le service de l'emploi à vie n'a pas empêché le licenciement, de 1974 à 1979, de 940 000 travailleurs. Un tiers des ouvriers du textile, 35 % des ouvriers des chantiers navals et plus de cent mille travailleurs de l'électro-ménager ont ainsi été licenciés. En 1984, le gouvernement s'attaquait au secteur public : le syndicat du téléphone a perdu le tiers de ses membres et le syndicat des chemins de fer a été presque détruit, passant de 238 000 à 40 000 membres. Dans le même temps, l'emploi dans les chemins de fer diminuait de moitié : de 420 000 à 210 000. Le taux de chômage a fini par atteindre 3 %. En fait, beaucoup plus puisque ceux qui sont réduits à de petits boulots épisodiques - très nombreux au Japon - ne sont pas comptés.

Le salaire

Autre élément : le système des salaires à l'ancienneté. Il se compose de schémas complexes, souvent mystérieux (il faut dans certaines entreprises un épais livre de 600 pages pour justifier le salaire « au mérite » !), mêlant classement, promotion, évaluation de l'attitude envers le travail.

Chez Nissan Motor, en 1978, le « salaire régulier » sans les primes de rendement, sans les compensations financières pour tâches spécifiques ou les heures supplémentaires comportait le salaire de base (13,5 %), l'allocation spéciale (72,9 %), l'allocation de qualification (2,4 %) et les allocations familiales (4,5 %). Soit au total... 93, % de salaire régulier !

L'essentiel du salaire - « allocation spéciale » - est attribué selon le bon vouloir de la direction, sur la base de la tâche effectuée et du « mérite », c'est-à-dire la contribution de chaque individu aux intérêts de l'entreprise. Le critère le plus important pour obtenir le maximum « d'allocation spéciale » est théoriquement la « capacité » mais dans les faits c'est la loyauté à la direction qui est prise en compte. Les entretiens auxquels sont soumis les candidats à une qualification supérieure, portent notamment sur le syndicalisme et la grève...

Si un ouvrier travaille 20 ans pour la même société sans interruption, son salaire s'élève et son mode de vie et son statut social s'améliorent proportionnellement. Mais si sa société fait faillite, il aura du mal à trouver un emploi au même salaire et à maintenir son niveau de vie. Il a acquis sa qualification en fonction du système particulier de son entreprise et celui-ci n'a que très peu de valeur universelle. En plus son statut social n'est pas convertible.

Le coût salarial par tête, très bas dans l'après-guerre a fortement augmenté dans la période d'expansion rapide : 14 % par an en moyenne entre 1960 et 1973 (alors que les prix à la consommation augmentaient de 6 %). Il a sensiblement progressé entre 1974 et 1975 (19,5 % par an), en majeure partie du fait de l'inflation rapide (16,6 % en moyenne). Il augmente désormais plus lentement : 8,3 % entre 1875 et 1980 (pour une inflation moyenne de 6,4 %). En 1980, le salaire réel, baissait de 1,3 % pour la première fois depuis 1953.

Travailler à temps partiel...

Le système précédemment décrit est celui qui est rabâché dans les publications sur le Japon. Il n'est pourtant qu'une des faces du marché du travail. Les femmes, les vieux travailleurs, les jeunes non-qualifiés, ; les travailleurs temporaires, les salariés des petites entreprises et des groupes comme les immigrés coréens ou les burakumon, trois millions de parias exclus de la société japonaise comparables aux intouchables de l'Inde et exerçant des métiers dits « souillants » comme bouchers ou les métiers du cuir, sont tous exclus su système de l'emploi à vie et constituent un vaste second marché du travail. Ce milieu où l'on passe d'un travail précaire au retrait de la vie active sans que personne ne s'en aperçoive n'est jamais pris en compte dans l'évaluation officielle du nombre de chômeurs.

L'endettement, l'éclatement des familles, les pensions de misère, contraignent ainsi plusieurs millions de personnes à travailler au rabais. Ainsi, entre 60 ans, âge officiel de la retraite et 65 ans, les « jeunes » retraités doivent faire des « petits boulots » chez dessous-traitants. Et un retraité japonais sur quatre doit travailler à temps partiel après 65 ans pour faire face à ses besoins.

...ou trop travailler

Légalement la durée du travail est de 48 heures depuis 1947. En partie ou grâce aux conventions collectives, la durée réelle varie de 42 à 45 heures selon la taille de l'entreprise. Mais avec les heures supplémentaires on pouvait travailler 197 heures par mois en 1980 (49 heures par semaine).

100 heures travaillées par an en moyenne, les Japonais travaillent trop. Cette « overdose » de travail fait des ravages comme le montrait Le Monde en 1984 : « Parmi toutes les maladies mentales acquises, les dépressions nerveuses dues à l'excès de travail, les angoisses de l'« homme de la compagnie » - ce prototype du Japonais moyen - face à ses responsabilités professionnelles et à ses obligations hiérarchiques paraissent les plus fréquentes. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si de grandes sociétés disposent de cliniques psychiatriques privées. Selon les extrapolations faites à la suite d'une enquête médicale, pas moins de 5 millions de cadres japonais seraoent victimes, à des degrés divers, de troubles mentaux et de dépressions nerveuses. 93 % seraient obsédés par des problèmes de travail. Près de 40 % montrent des tendances suicidaires. La plupart n'ont pas de vraie vie de famille - pas le temps. Un sur deux n'a aucun « violon d'Ingres ». Pour les autres « le loisir reste ici synonyme de repos pour récupérer des fatigues du travail, des transports, de la ville. Petits jeux et dérivatifs sont pris sur le pouce, comme dérobés » .

La réduction du temps de travail

La politique gouvernementale veut ramener le nombre des heures de travail de 2 100 heures par an à 1 800 heures en 1993. Les fonctionnaires donnent désormais l'exemple et ont droit à deux samedis par mois. Dans les banques, la semaine de cinq jours est en train de se généraliser.

On comprend ainsi pourquoi « l'offensive » - sans lutte ! - qui mobilisait, le printemps dernier, la nouvelle centrale syndicale Rengo (née en 1987 de la fusion de la plupart des centrales de syndicats-maison du secteur privé) et de Sohyo (qui doit rejoindre le même regroupement à l'automne prochain) s'set faite sur le thème de la réduction des heures de travail.

Dans la sidérurgie, ils ont obtenu deux jours de travail supplémentaires de congés. Nissan a accordé un jour, et Honda trois. Il n'est pas sûr cependant qu'ils les prennent. L'année d'avant, les cheminots avaient obtenu une augmentation des jours de congé, mais la plupart des employés ne les ont pas pris.

En 1986, le ministère du travail lançait le slogan : « Travaillez moins, profitez plus de vie ! » . En 1987 : « Prenez des vacances, ce sera la preuve de votre compétence » . C'est resté sans effet : en moyenne les travailleurs ne prennent que la moitié des vacances auxquelles ils ont droit. Certains préfèrent travailler l'autre moitié afin d'être payés en heures supplémentaires. D'autres se gardent une semaine de vacances « de côté » en cas de maladie car la sécurité sociale japonaise ne rembourse pas la première semaine de soins. 60 % d'entre eux seraient favorables à en prendre mais ils ont également peur d'être pénalisés à l'usine dans la course à la promotion. Beaucoup estiment ne pas avoir assez d'argent disponible.

Les Japonais ont en outre une quinzaine de jours fériés par an qui sont automatiquement reportés au lundi lorsqu'ils tombent une dimanche.

Le logement

Se loger n'est pas facile. Un instituteur, chef d'une famille de cinq enfants, gagnait en 1985 3,5 millions de yens par an soit environ 10 à 11 000 francs par mois. A une heure de trajet du travail, il paie un loyer de 3 500 F pour loger à cinq dans 40 m². Ils ont de la chance. A Tokyo, on paie facilement 2 000 F pour 10 m², 5 500 F pour 30 m², 12 000 F par mois pour 70 m² dans un immeuble neuf. On paye deux à quatre mois d'avance. Le couple rêve d'une maison qui coûte près de deux millions, treize fois le salaire annuel du mari.

Théoriquement la situation des travailleurs des grandes entreprises est un peu plus favorable. Encore que... Voici ce que disait un responsable syndical de la gauche réformiste du système,des prêts-logements d'entreprise : « Un employé d'une grande firme privée peut lui emprunter de l'argent pour acheter une toute petite maison à condition qu'il la rembourse avec son indemnité de départ lorsqu'il atteint l'âge de la retraite. Ce contrat lie sont sort à celui de la compagnie. S'il démissionnait prématurément, son indemnité de départ serait très inférieure à sa dette à la compagnie. Pour un ouvrier, se faire embaucher par une grande compagnie, c'est comme hypothéquer toute sa vie ; d'ailleurs, le prêt-logement de la compagnie ne suffit en général pas à acheter une maison, ce qui fait qu'il doit emprunter ailleurs. Si la compagnie fait faillite, puisqu'il ne peut rembourser sa dette à la société immobilière privée, sa maison est confisquée. »

Or les banques ne prêtent pas d'argent aux salariés modestes. Il faut faire appel au « sarakin », l'usurier. Fin avril 1983, avec les effets de la crise, la croissance du chômage, les autorités ont décidé de faire tomber le taux légal de l'usure, sans équivalent dans les pays industrialisés : il a été ramené de 109,55 à 73 % par an pour freiner ce qu'il est convenu d'appeler « la terreur des requins-prêteurs », responsables de multiples suicides « en famille » de Japonais surendettés.

La consommation

Le Japon compte désormais plus de milliardaires que les États-Unis. ces riches Japonais achètent des toiles de maître, des châteaux en Ecosse qu'ils font reconstruire au pays, ou encore des hôtels, des tennis, des golfs à Hawaï. Certains achètent 200 litres d'eau provenant d'une source thermale pour prendre leur bain, d'autres agrémentent leur whisky de glace « polaire » directement livrée par avion d'Antarctique, paraît-il.

A en croire le Livre blanc sur les conditions de vie publié en 19887, les Japonais bénéficieraient d'un niveau de vie supérieur à l'Europe ou aux États-Unis. Il est vrai que la fin des années 80 a été marquées par une hausse de la consommation : vente de voitures, de téléviseurs, de matériel électronique notamment.

Le yen est une monnaie puissante à l'étranger. ce n'est pourtant pas vrai au Japon. En 1987, un Japonais pouvait s'acheter un dollar pour 150 yens, mais pour obtenir ce qu'un américain achète avec un dollar, il doit 230 yens. Le revenu moyen annuel d'un ménage japonais est de 26 700 dollars, 3 000 dollars de plus qu'un américain, mais le prix des denrées alimentaires est 2,5 fois plus cher au Japon

Le riz y est 8,5 fois plus cher qu'en Australie et la viande de boeuf près de six fois plus cher. Le coût de la vie et la nécessité d'épargner pour les vieux jours (le taux d'épargne est inversement proportionnel à la couverture sociale) limitent donc le pouvoir d'achat.