La Grèce face à la crise

Cercle Léon Trotsky
14/06/2013

Introduction

En 2010, la crise a plongé la Grèce dans le chaos.

En trois ans, entre 2010 et aujourd'hui, le niveau de vie des classes populaires a chuté. Le chômage a plus que quadruplé pour atteindre 27 %. Plus de 60 % des jeunes sont au chômage. Les salaires ont été divisés par deux.

La brutalité avec laquelle le gouvernement a annoncé la fermeture des trois chaînes de la télévision grecque, renvoyant sans aucun préavis 2 700 personnes dont de nombreux journalistes, nous laisse imaginer les méthodes employées avec les travailleurs du rang.

Le nombre de sans-logis augmente, des familles vivent parfois des mois sans électricité ou sans eau. La misère s'est étendue à une vitesse fulgurante. La faim est réapparue parmi les Grecs bien qu'aucune catastrophe naturelle ne se soit produite. La catastrophe a été provoquée par le fonctionnement du système capitaliste, par son fonctionnement normal pourrait-on dire.

Les images qui nous parviennent par la télévision sont parlantes. La Grèce étant un pays proche du nôtre, appartenant à la zone euro et à l'Union européenne, chacun a pu mesurer ce que l'avenir pouvait réserver au monde du travail dans le cadre du système capitaliste, au cœur même de l'Europe.

La Grèce n'est pas un cas d'espèce contrairement à toutes les stupidités véhiculées pour présenter le peuple grec comme responsable de son malheur.

Ce qui s'y passe n'a rien de spécifique, il est au contraire l'annonce de ce que nous réserve l'économie capitaliste en crise. Ce pays a simplement été le maillon faible, celui qui a craqué le premier.

Cette faiblesse s'enracine dans l'histoire de la Grèce intégrée en subordonnée dans le système capitaliste.

Face aux attaques, il y a tout de suite eu des réactions parmi les travailleurs. Même si le désespoir s'empare d'une partie de la population, ce dont témoigne l'augmentation du nombre de suicides dans un pays où le taux de suicide était un des plus bas d'Europe, des milliers de Grecs ont manifesté tous les jours pendant des mois. Il y a eu de multiples grèves, près d'une trentaine de journées de grève générale depuis 2010.

Pour l'instant, hormis sur quelques mesures particulières, la population n'a pas réussi à faire reculer le gouvernement et le patronat. Tel un rouleau compresseur, l'un et l'autre continuent à écraser le monde du travail qui semble impuissant à retourner la situation.

La Grèce n'est pas le seul pays où la classe ouvrière est frappée par la crise du système capitaliste sans avoir les moyens politiques et organisationnels de défendre ses intérêts de classe. Dans ce domaine non plus, il n'y a aucune spécificité grecque, au contraire il y a l'expression de quelque chose d'universel : la crise historique d'une direction prolétarienne à l'échelle internationale. Cette crise de direction du prolétariat s'est dessinée cependant à travers l'histoire particulière de chaque pays, à travers les succès et les défaites de la classe ouvrière de chaque pays. Comprendre pourquoi et comment ces luttes, qui ont été nombreuses en Grèce, ont été détournées, trahies dans le passé, est indispensable pour comprendre le présent.

La Grèce, un pays sous la domination des puissances européennes

Je ne vous parlerai pas de la Grèce de l'Antiquité, ce berceau tant vanté de la démocratie des hommes libres dans une société esclavagiste, mais de la Grèce moderne qui est née dans les années 1830.

La Grèce fait partie de la zone des Balkans qui, encore intégrée à l'Empire ottoman au XIXe siècle, était disputée par la Russie, l'Empire austro-hongrois et l'Angleterre, le pays capitaliste le plus avancé, ou encore la France. Les uns comme les autres utilisèrent les différents nationalismes de cette région pour accélérer la décomposition de l'Empire ottoman et empêcher la naissance d'une unité balkanique qui aurait pu entraver leurs appétits.

Dès sa naissance, la Grèce a été sous la domination des puissances de l'époque.

Commencée en 1821, la guerre d'indépendance grecque finit par l'emporter face à l'Empire ottoman grâce au soutien militaire de l'Angleterre, de la Russie et de la France. Mais le nouvel État ne réunit qu'un cinquième de la population grecque. Sa capitale, Athènes, était une agglomération de 5 000 personnes, autant dire un gros bourg. Quant à son indépendance, elle fut tout de suite bien limitée. Ce furent les puissances occidentales qui choisirent le régime et le roi du nouvel État, un allemand, Othon de Bavière. Rapidement étranglée économiquement, la Grèce fut placée sous tutelle anglaise.

Cet État, réduit à la portion congrue, était multiethnique, à l'image de l'Empire ottoman. Une grande partie des Grecs se trouvaient à Istanbul, Smyrne, actuellement Izmir, ou dans d'autres villes portuaires turques. La bourgeoisie grecque, impliquée dans le commerce international et le transport maritime, vivait et menait ses affaires en dehors des frontières de la Grèce. Inversement, en Grèce comme dans les pays frontaliers, des communautés musulmanes et chrétiennes, albanaises et bulgares étaient mêlées les unes aux autres et constituaient des minorités.

Les frontières qui s'érigeaient, tranchaient fatalement dans les peuples et contribuaient à créer des situations inextricables dont les impérialistes tiraient profit pour garder le contrôle de la région. De son côté, la bourgeoisie grecque, comme les autres, tenta d'utiliser les rivalités impérialistes dans l'espoir de gagner, sur les dépouilles de l'Empire ottoman, un territoire qui s'étendrait jusqu'à Constantinople, Istanbul aujourd'hui.

Les guerres balkaniques de 19121913 transformèrent ces rivalités en affrontements armés. Elles aboutirent à de nouveaux partages modifiés à plusieurs reprises de telle sorte que la population d'une région changea parfois de nationalité plusieurs fois en quelques mois. Ces guerres balkaniques se sont révélées être un prologue de la première guerre mondiale qui commença, elle aussi, dans les Balkans.

À la fin de la guerre de 1914, le traité qui accordait à la Grèce une partie de la Turquie actuelle fut contesté par l'armée du jeune État turc de Mustapha Kémal en 1922. Les troupes grecques furent écrasées d'autant que cette fois-ci, les puissances impérialistes, la France et l'Angleterre, avaient choisi de sacrifier la Grèce au profit de la Turquie qui pouvait être un allié contre l'URSS.

La débandade des troupes grecques provoqua la fuite des populations chrétiennes vers la Grèce alors que les Turcs incendiaient Smyrne, qui abritait une forte communauté grecque. Un nouveau traité, le traité de Lausanne, fixa en 1923 les frontières respectives de la Grèce et la Turquie et avalisa la séparation ethnique à laquelle s'ajoutait une séparation religieuse, les Grecs étant majoritairement chrétiens orthodoxes et les Turcs musulmans. 1 500 000 Grecs dépossédés, dont certains ne parlaient que le turc, furent chassés de territoires attribués à la Turquie et devinrent des réfugiés alors que 400 000 Turcs furent obligés de quitter la Grèce pour la Turquie.

Cependant, les Grecs venus de l'actuelle Turquie étaient issus de zones urbanisées où la classe ouvrière était plus développée. Cette population déracinée, dont une partie forma les rangs du prolétariat, joua un rôle important dans le développement du mouvement ouvrier naissant.

La combativité de la jeune classe ouvrière et la création du Parti communiste

Dans ce pays peu industrialisé, comme dans le reste des Balkans, la classe ouvrière numériquement faible, mal payée, mena de nombreuses luttes. Elle réussit même à menacer le pouvoir de la bourgeoisie à l'échelle d'une ville, à Salonique en 1936. En parallèle, la bourgeoisie réagissait violemment. Que ce soit sous la monarchie ou sous la république, elle répondit à la combativité de la classe ouvrière par une répression féroce.

Le mouvement ouvrier se rassembla quasiment d'emblée autour des idées communistes. Le parti social-démocrate, le Parti ouvrier socialiste, s'était constitué en 1918. Sous la pression de la combativité ouvrière, de la victoire des ouvriers en Russie et de la construction du premier État ouvrier, ce parti s'orienta majoritairement vers le communisme. Il adhéra à la IIIe internationale en 1920 et prit le nom de KKE en 1924. Syndicalement, la Confédération hellénique du travail qui s'était formée en 1918, resta très liée au nouveau KKE.

Ce jeune parti communiste fut confronté en quelques années à des situations très différentes. Lors de la guerre contre la Turquie, il prit courageusement position contre la guerre. À la fin de celle-ci, il se retrouva plongé dans une période d'ébullition politique et sociale liée à l'arrivée des réfugiés. Sa direction fut arrêtée et la progression du parti encore très faible stoppée par la répression. Elle reprit en 1923 grâce à l'apport de militants formés en URSS.

L'influence du stalinisme sur le Parti communiste grec

Avant même que le Parti communiste grec ne se consolide en 1924, le développement de la bureaucratisation de l'État soviétique eut des répercussions au sein de l'Internationale communiste qui fut gangrénée par le stalinisme en quelques années.

En Grèce, des fractions se formèrent. Pendant quelques années, ceux qui se reconnaissaient dans l'Opposition de Gauche furent parfois plus nombreux que ceux qui suivaient Staline. Les frontières entre les deux courants restèrent un temps poreuses, de nombreux militants passant de l'un à l'autre. La fraction stalinienne cependant profitait de l'appui matériel de l'URSS et surtout de l'autorité de la révolution russe et de l'Internationale communiste parmi les travailleurs. La politique d'exclusion puis d'assassinat des militants mettant en doute la politique de Staline menée par les partisans de celui-ci créa un fossé de sang entre les deux tendances.

À la fin des années 1920, le KKE aux mains des staliniens comptait environ 3 000 militants pour la plupart en prison ou en exil. Mais sa politique, comme celle des autres partis communistes d'Europe, était désormais définie par les besoins de la diplomatie stalinienne et non plus par la volonté de renverser le capitalisme. Le KKE et la population ouvrière qui lui faisait confiance allaient payer chèrement cette politique de la montée du fascisme dans les années 1930 jusque dans les années 1950 et finalement jusqu'à aujourd'hui.

La victoire du fascisme en Allemagne en 1933, après la crise de 1929, entraîna un changement de politique des partis communistes staliniens. Après avoir défendu un cours sectaire de rejet de toute action commune avec les partis socialistes, ils défendirent une politique d'alliance avec les partis bourgeois progressistes et les partis socialistes. Les partis communistes se mettaient à la remorque de partis bourgeois.

En Grèce, sous la direction de Zachariadis, un militant formé dans les écoles du Parti à Moscou, le Parti communiste adopta un programme acceptable pour les partis bourgeois. Il était limité à quelques mesures comme l'annulation de la dette envers les banques européennes (le pays était de nouveau sous leur coupe), la nationalisation et la distribution des terres en réponse aux mouvements paysans, et la séparation de l'Église et de l'État.

Dans un climat insurrectionnel marqué par des soulèvements paysans, des grèves générales, la bourgeoisie grecque s'orienta vers le retour de la monarchie et l'instauration d'une dictature fascisante. Un coup d'État organisé par des dirigeants de l'armée monarchiste chassa les républicains du pouvoir. Il permit le retour du roi Georges II en 1935. Un an plus tard, en 1936, le ministre de la guerre, le général Metaxas, prenait le pouvoir. Malgré la combativité ouvrière, la bourgeoisie l'avait emporté, profitant des tergiversations des responsables du KKE paralysés par leur alliance avec les républicains.

Metaxas déporta dans des îles des milliers de militants communistes. Il développa un climat de délation : ceux qui étaient soupçonnés d'être des militants étaient libérés s'ils se reniaient par une déclaration publique et s'ils en dénonçaient d'autres. Les syndicats ouvriers comme paysans furent interdits. Le Parti communiste, réduit à de petits groupes, continua à exister dans la clandestinité.

Avec la Deuxième Guerre mondiale, les Balkans déchirés

Les Balkans redevinrent un terrain d'affrontements armés entre les impérialistes qui s'appuyèrent sur les calculs des nationalistes locaux toujours avides de récupérer des territoires.

Le 28 octobre 1940, l'Italie adressa un ultimatum à la Grèce. Le roi George II et son gouvernement refusèrent de céder aux pressions italiennes, la Grèce resta l'alliée des Britanniques. La bourgeoisie grecque pensait trouver auprès de ses alliés des aides pour la reconquête de la Macédoine ainsi que des territoires perdus en 1923 et faire face à l'Italie et à la Bulgarie, ses concurrents.

Mussolini n'attendit même pas la fin de l'ultimatum pour lancer ses troupes contre la Grèce, mais celles-ci se heurtèrent à une résistance imprévue de la population.

Les armées d'Hitler se portèrent au secours des armées italiennes et entrèrent en Yougoslavie puis en Grèce à partir du 6 avril 1941. Le 27 avril, Athènes et la Grèce étaient occupées par les armées italienne, allemande et bulgare. La Bulgarie, pour sa part, espérait récupérer une partie de la Macédoine.

Le gouvernement grec trouva refuge au Caire et le roi partit à Londres, avec les lingots d'or de la banque nationale et sous la protection des Britanniques.

L'occupation fut terrible, l'armée allemande pilla les ressources minières et les produits agricoles que produisait la Grèce. Elle fit payer l'occupation à la population. Elle introduisit une monnaie dont elle fixait le cours. Les prix montèrent en flèche alors que les revenus de la population baissaient de façon dramatique. Le pillage des richesses du pays, l'inflation entraînèrent une véritable famine dans les villes pendant l'hiver 1941-42.

La naissance du Front de libération nationale dirigé par le KKE

Le pacte germano-soviétique d'août 1939 avait frappé de stupeur les rangs communistes. Du jour au lendemain, les militants durent accepter que Staline encense Hitler l'ennemi d'hier. Tout comme en France où le Parti communiste alla jusqu'à demander l'autorisation de sortir son journal L'Humanité sous l'occupation, les militants grecs en arrivèrent à des positions aberrantes que Stinas, un militant d'extrême gauche grec, raconte dans ses mémoires : dans le camp de concentration où il était, les militants communistes attendirent le feu vert de leur direction pour s'évader et ne parvinrent pas à l'obtenir.

Le retournement d'Hitler contre la Russie en juin 1941 libéra les Partis communistes de ce dilemme. Ils revinrent à une politique de défense nationale et d'alliance avec les partis bourgeois. Le KKE l'exprimait ainsi dans une note interne en septembre 1941 : « Tant que les occupants étrangers sont dans notre pays, toute lutte de classe est non seulement indéfendable mais aussi antinationale. » C'était clairement trahir.

Le Front national de libération, l'EAM, et l'Armée de libération nationale, l'ELAS, se constituèrent sous la direction quasi exclusive du Parti communiste. Cependant, même seuls, ils adoptèrent un programme limité aux revendications acceptables par la bourgeoisie : libérer le pays de l'occupation, obtenir l'indépendance nationale, former un gouvernement provisoire qui devait organiser des élections et empêcher toute tentative de retour à un gouvernement réactionnaire contraire à la volonté du peuple. C'était en fait le programme qu'avait défendu le parti sous Metaxas. L'ennemi était réduit aux impérialismes fascistes. Les soldats italiens ou allemands n'étaient pas considérés comme des ouvriers ou des paysans en armes parmi lesquels pouvaient se trouver des communistes, mais comme des ennemis au même titre que leurs chefs. Le KKE resta un parti radical mais politiquement petit-bourgeois et qui, tout en servant les intérêts de la bourgeoisie nationale, gardait un lien de dépendance avec Moscou.

Cette politique de résistance nationale dictée par Staline fut appliquée par tous les partis communistes mais les pays où elle fut un succès furent des exceptions. Il n'y eut que dans quelques pays (Yougoslavie, Albanie et Grèce) que le mouvement de résistance donna naissance à un mouvement de masse où les communistes créèrent des armées de plusieurs dizaines de milliers de membres.

Dans le reste du monde, la Résistance ne réunit que de petits groupes, comme en France où il fallut toute la propagande du Parti communiste français pour en faire un mythe en prétendant que la Résistance avait compté dans la libération du pays.

En Grèce, les masses qui s'étaient engagées dans la Résistance ont été trahies, comme nous le verrons dans la suite, par celui-là même qui avait dicté cette politique, à savoir Staline.

Le développement de la Résistance

En mai 1942, le Parti envoya des militants rejoindre la guérilla qui se développait dans certaines régions montagneuses. Le premier, Aris Vélouchiotis, communiste, officier, déjà rompu à l'exil et à la prison, prit la tête de paysans et de contrebandiers qui avaient commencé à se défendre. Il les organisa et leur donna une base politique.

Très rapidement, les bandes armées organisées par le KKE se répandirent et parvinrent à reconquérir une partie du territoire montagneux. Dans ces zones où l'État était presque inexistant sous la dictature de Metaxas, le KKE, au travers du Front de libération, l'EAM, mit sur pied une administration, une justice et une armée. Il organisa les zones occupées. L'organisation d'un appareil d'État allait de pair avec l'encadrement de la population. Tout en répondant aux problèmes posés par l'occupation, en facilitant l'approvisionnement et en protégeant les villageois, il maintint l'ordre, rôle fondamental d'un appareil d'État. Il régna un climat de dictature dans les territoires sous contrôle de l'EAM contre les opposants politiques, contre les femmes soupçonnées d'avoir eu des relations avec les occupants, etc.

D'autres mouvements de résistance concurrencèrent le KKE engageant, malgré l'occupation, des combats sanglants contre lui. Aucun d'eux ne parvint à se transformer en mouvement de masse malgré l'aide britannique. L'EDES, par exemple, particulièrement doté en argent et en armes par les forces britanniques, resta minoritaire.

Le tournant de la guerre en 1943 : le sort de la Grèce discuté par les alliés

À l'automne 1943, la défaite de Stalingrad marqua un tournant dans la guerre. La victoire des alliés n'était plus qu'une question de temps. En mars, des grèves avaient éclaté en Italie, puis le régime s'était effondré. Les défaites du camp adverse rendaient plus indispensable la préparation de l'après-guerre. Les grandes puissances des deux camps craignaient que la fin de la guerre mondiale ne donne lieu à une vague révolutionnaire comme à l'issue de la Première. La zone des Balkans y était propice car les autorités allemandes et celles de leurs alliés s'étaient substituées aux appareils d'État existants. Le retrait de leurs armées pouvait entraîner une situation de vide du pouvoir.

Cette volonté d'empêcher toute action autonome de la classe ouvrière faisait aussi partie des préoccupations de Staline, l'Union soviétique ayant abandonnée depuis 1924 la volonté de propager la révolution pour défendre au contraire une politique conservatrice. Les trois grandes puissances du moment, l'Union soviétique, l'Angleterre et les États-Unis, s'allièrent donc pour écraser les troupes allemandes et japonaises et surtout assurer le maintien de l'ordre dans les pays dévastés et en particulier dans les pays vaincus.

L'alliance contre-révolutionnaire conclue lors de la conférence de Téhéran en décembre 1943, de Yalta en février 1945 puis de Potsdam la même année, en juillet, fixa les zones d'influence de chacun des protagonistes. Ces zones liées à l'avancée des troupes de chacun des Alliés, dépendaient aussi des marchandages auxquels ils se livrèrent. Ceux-ci furent âpres car les impérialistes britanniques et américains étaient rivaux, tout en étant l'un et l'autre prêts à s'allier contre l'Union soviétique. Staline tenait à collaborer avec les impérialismes ; il respecta les accords conclus et les accompagna de gestes démonstratifs.

Pour Churchill, le maintien de la Grèce dans sa zone d'influence était primordial. Selon lui, les Soviétiques ne devaient pas avoir d'accès aux détroits du Bosphore et des Dardanelles vers la Méditerranée. Et plus les troupes soviétiques pénétrèrent dans les Balkans, plus la Grèce devint le symbole du rempart de l'Occident contre les Soviétiques.

Le KKE, le Parti communiste grec, fut donc soumis au marchandage de Churchill et de Staline : Churchill raconte dans ses mémoires une discussion avec Staline : « Vos armées se trouvent en Roumanie et en Bulgarie. Évitons de nous heurter pour des questions qui n'en valent pas la peine. En ce qui concerne la Grande-Bretagne et la Russie, que diriez-vous d'une prédominance de 90 % en Roumanie pour vous, de 90 % en Grèce pour nous et de l'égalité 50/50 en Yougoslavie. » L'impérialisme anglais obtint de Staline toute latitude pour régler à sa façon le problème soulevé par la Résistance grecque et la sortie de l'occupation. L'accord était secret. Le KKE fut laissé à l'écart de ce marchandage cynique dont il n'eut connaissance que des mois plus tard.

Le retrait des troupes italiennes puis allemandes

Les derniers mois d'occupation furent meurtriers. L'ensemble du pays fut occupé par les troupes allemandes à la suite du retrait des Italiens au moment de la chute de Mussolini.

Lors de ce retrait, certaines unités, poussées par la situation explosive en Italie, se révoltèrent contre leur propre hiérarchie. Mais cette révolte, l'ELAS, l'Armée de la résistance communiste, ne chercha pas à l'exploiter c'est-à-dire à fraterniser avec ces soldats italiens. Au contraire, elle appliqua une politique de traque, volontairement meurtrière. C'est là une des conséquences du choix d'une politique nationaliste. L'ELAS considérait qu'un ennemi devait rester un ennemi, quelle que fût la classe à laquelle il appartenait, quelle que fût sa révolte contre ceux qui l'avaient envoyé dans cette boucherie. Les possibilités ouvertes par cette situation étaient gâchées.

Les troupes allemandes occupèrent les grands axes mais ne purent pénétrer durablement dans les montagnes. Elles poursuivirent leurs incursions, maintinrent la Résistance sous leur pression et manœuvrèrent pour provoquer des conflits entre les organisations résistantes rivales.

Dans les villes, les autorités allemandes tentèrent d'obtenir la « mobilisation civique » c'est-à-dire l'envoi de travailleurs grecs en Allemagne. À Athènes, cette tentative déclencha une grève générale de la fonction publique et des manifestations qui mobilisèrent jusqu'à un quart de la population. En différents lieux, des promeneurs, sur un signal, se transformaient en manifestants et convergeaient avec pour slogans : « À bas les salaires germaniques, pas de travailleurs pour l'Allemagne ». La population brava les mitraillettes des troupes allemandes et marcha sur les bâtiments officiels occupés, obligeant les autorités allemandes à renoncer à l'envoi de travailleurs en Allemagne. Cependant, l'issue de la guerre ne pouvait dépendre de la Résistance mais des combats entre les différents belligérants.

Pendant les derniers mois de l'année 1944, l'État-major allemand prépara son retrait. Il voulait laisser les villes occupées sous le contrôle de forces anti-communistes. Les autorités allemandes créèrent des bataillons de sécurité. Ces bataillons, ainsi que toutes les autres troupes supplétives au service de l'État-major allemand ou de leurs alliés bulgares, formèrent l'ossature des forces de répression qui allaient passer au service des autorités britanniques. Les gouvernements allemand et anglais partageaient une même préoccupation, celle de ne pas laisser le terrain aux communistes et aux troupes russes. Un accord tacite face à l'avancée des troupes soviétiques conduisit les Britanniques à ne pas gêner le retrait des troupes allemandes dont ils espéraient qu'elles bloqueraient l'avance des troupes russes.

En vue d'assurer sa mainmise sur la Grèce, après l'échec de ses tentatives d'abattre la résistance communiste, l'impérialisme anglais chercha à soumettre la direction de la Résistance à celle de l'État-major anglais, c'est-à-dire à écraser politiquement l'EAM avant de l'écraser tout court.

L'impérialisme anglais voulait aussi obtenir une restauration de la monarchie bien que le roi fût honni par la population. Ce roi représentait pour Churchill la garantie que le pays resterait une base militaire dans la zone d'influence occidentale. L'impérialisme anglais donna un avant-goût des méthodes qu'il n'hésiterait pas à employer pour arriver à ses fins en mars 1944. Les troupes régulières grecques stationnées en Égypte, qui se révoltèrent contre la tentative de leur imposer un commandement monarchiste, furent écrasées par les forces britanniques. L'armée grecque fut épurée pour devenir une armée royaliste.

La résistance armée sous le contrôle des Britanniques

Le désarmement politique de l'EAM et de l'ELAS se fit en trois étapes :

La première étape consistait pour le gouvernement britannique à faire accepter au KKE et aux organisations de résistance liées aux communistes, la direction d'un gouvernement contrôlé par les autorités anglaises. Celles-ci utilisèrent Georges Papandréou, le fondateur d'un parti social-démocrate en 1935. Il avait été plusieurs fois ministre avant la prise du pouvoir par Metaxas. Celui-ci l'ayant exilé, il pouvait passer pour un opposant. Mais pour commencer, ce « démocrate » approuva la répression et l'épuration des troupes régulières grecques stationnées en Égypte ainsi que la perspective du retour du roi.

Le KKE, cherchant à montrer sa volonté de collaboration, venait de créer un Comité politique de libération nationale dont la légitimité était assurée par l'élection d'un parlement organisée en avril 1944 sous l'occupation. Son programme n'incluait ni la distribution des terres ni l'expropriation des riches. Concrètement, Papandréou devait obtenir la dissolution de ce comité que le KKE venait de constituer.

Une première rencontre eut lieu au Liban sous la direction de Papandréou entre les différents partis dont la moitié des représentants vivaient en exil et ne représentaient qu'eux-mêmes. Menaçant de rupture les représentants de la résistance communiste s'ils ne condamnaient pas la mutinerie des troupes grecques au Moyen Orient, les abreuvant d'injures, les accusant de vouloir prendre le pouvoir seuls, Papandréou obtint du KKE un accord qui stipula que la Résistance devait collaborer avec les forces alliées et le principe d'un vote pour le retour du roi « en dehors de toute pression morale et matérielle », était-il précisé. Le KKE céda donc une première fois.

La deuxième étape eut lieu quelques mois plus tard, en septembre 1944, à Caserte. Lors de la rencontre, un des représentants communistes, Despotopoulos, demanda à Papandréou : « Pourquoi faire appel aux Britanniques puisque les Allemands fuient tout seuls ? ». Papandréou menaça : « Si vous insistez il n'y a pas d'union nationale ». Ne voulant pas rompre, les organisations de résistance communiste autorisèrent cette fois-ci le débarquement allié après le départ des troupes allemandes et l'EAM passa sous le contrôle du gouvernement Papandréou qui lui-même se soumit aux ordres du général britannique Scobie. Ce dernier devint le chef des forces armées grecques.

Churchill pouvait écrire à Staline : « Nous sommes très heureux que vous vous soyez déclaré opposé à l'idée de changer par la force ou la propagande communiste les règles établies dans les divers États balkaniques. »

Quelques semaines plus tard, en octobre 1944, la retraite allemande commença. Au fur et à mesure, l'ELAS prenait la place laissée par les troupes allemandes. Le KKE disposait de 400 000 membres et de 20 000 militants de l'EAM à Athènes.

Trois jours après l'entrée des troupes de l'ELAS à Athènes, ce fut le tour des troupes britanniques. La troisième étape commençait. L'objectif fixé aux forces armées britanniques était le désarmement de la Résistance. Churchill a écrit dans son autobiographie : « Le temps a plus d'importance que le nombre. » Il profita de la paralysie du KKE, englué dans la collaboration de classes et les accords entre Staline et les Alliés, pour parvenir à ses fins malgré un rapport de force défavorable au départ.

Le désarmement de la Résistance

Les dirigeants britanniques ne s'embarrassèrent d'aucun scrupule pour désarmer la Résistance. Ils reconstruisirent un appareil d'État à partir de celui qui avait été à la solde des nazis, dont les membres ne furent ni arrêtés ni jugés, contrairement à ce qu'avait promis Papandréou.

L'affrontement des forces britanniques et de celles du KKE commença fin novembre 1944. Le général Scobie le provoqua en décrétant que la Résistance devait déposer ses armes avant le 10 décembre 1944. Quelques jours plus tard, le 3 décembre, la population manifestait, place de la Constitution à Athènes. Le gouvernement laissa les groupes d'extrême droite attaquer les manifestants. La population riposta par la grève générale. De nouveaux heurts se produisirent. Lors de l'enterrement des victimes de ces journées, l'extrême droite se déchaîna, faisant des centaines de morts. Scobie décréta la loi martiale. Il menaça d'affamer la ville en arrêtant les distributions de vivres si l'ELAS ne se retirait pas. Les soldats britanniques reçurent le conseil suivant de Churchill : « N'hésitez pas à agir comme si vous vous trouviez dans une ville conquise où se développe une rébellion locale », les résistants étant considérés comme des hordes de bandits à abattre. Acculés, l'EAM et le KKE répliquèrent en appelant les organisations de la Résistance au combat sans pour autant rappeler leurs troupes des montagnes. Au bout d'un mois de combats violents, les troupes britanniques toujours plus nombreuses réussirent à reprendre le port du Pirée puis les quartiers de la ville. Elles utilisèrent des blindés, bombardèrent les quartiers populaires. Les troupes soviétiques présentes à la frontière ne bougèrent pas. L'EAM évacua Athènes début janvier 1945.

L'échec de cette première phase de la guerre civile mena au désarmement des troupes de la Résistance en mars 1945 à l'issue d'une rencontre à Varkiza au moment même où Churchill, Staline et Roosevelt se rencontraient à Yalta. L'ELAS cessait d'exister.

Le KKE n'était pourtant pas défait. Il disposait toujours de la sympathie d'une grande partie de la population. L'occupation par les forces britanniques heurtait le sentiment national ; elle n'était soutenue que par la bourgeoisie et une fraction de la petite bourgeoisie terrorisée par le communisme.

Enfermé dans sa politique nationaliste, sans référence de classe, défendant le « À chacun son Boche », le KKE ne pouvait défendre de la même façon « À chacun son Anglais » alors que ces derniers avaient été présentés comme les libérateurs quelques mois plus tôt. Il s'interdit d'engager les partisans contre les troupes britanniques, concentrant les combats contre les forces nationales fascisantes à la solde des Britanniques. Son engagement dans les combats n'avait qu'une seule ambition : faire pression sur Papandréou et ses protecteurs. Se heurtant à leur intransigeance, les dirigeants du KKE répondirent par des rodomontades que les militants payèrent de leur vie. Un des leurs exprimait cette impasse en décembre 44 : « Si aucun compromis n'intervient, l'EAMELAS poursuivra le conflit sans espoir. » Ses partisans l'ont effectivement continué sans espoir.

La contestation du partage de Yalta par les impérialistes

Les dirigeants impérialistes ne se résignaient pas à un partage de l'Europe dont une partie importante se trouvait dans la zone d'influence de l'URSS. Parallèlement, des révoltes anticoloniales se développaient. L'URSS devint l'ennemi principal et la volonté d'endiguer son influence aboutit, après trois ans d'affrontements, à la séparation quasi complète de l'Europe en deux. Le KKE était face à des enjeux qui le dépassaient. Quelles que soient les garanties qu'il pouvait donner, l'impérialisme anglo-américain n'aurait pas toléré qu'il participe au pouvoir.

Après 1945, les Britanniques voulant garder une façade légale organisèrent des élections législatives. Elles se déroulèrent dans un climat de violence politique d'autant plus âpre que malgré la terreur blanche, la mobilisation des travailleurs se poursuivait contre la vie chère, contre la libération des fascistes, contre leur acquittement et contre la présence britannique. Les communistes, tout comme les libéraux, appelèrent à s'abstenir, refusant de participer à cette mascarade. La chambre élue fut de ce fait majoritairement monarchiste. Elle remit en place le code du travail hérité de Metaxas, interdit les journaux de gauche, le droit de grève, mit en place des tribunaux d'exception... et prépara le référendum pour le retour du roi en septembre 1946.

Face au durcissement de la politique de ses anciens alliés, Staline modifia sa stratégie. Il lâcha la bride aux communistes grecs pour se servir de la Résistance grecque comme monnaie d'échange. L'URSS ne s'apprêtait pas à aider le KKE dans sa conquête du pouvoir, ce qui aurait été une rupture de ses engagements vis-à-vis de ses deux alliés, mais simplement à montrer qu'elle avait les moyens de s'opposer aux impérialistes par peuples interposés.

Staline utilise le KKE dans son affrontement avec l'impérialisme

Zacchariadis, qui une fois libéré de camp reprit sa place de dirigeant historique du KKE, analysait chacun des signes de Staline contre les impérialismes britannique et américain comme un encouragement à relancer la lutte armée. En janvier 1946, les Soviétiques avaient demandé pour la première fois le retrait des troupes britanniques.

Après les élections, le KKE annonça la reprise de la lutte. Des groupes de défense se constituèrent, les armes furent déterrées. Mais il n'était toujours pas question de chercher à obtenir des victoires militaires, seulement de faire pression pour imposer une ­renégociation. L'absurdité et le coût de cette politique provoquèrent des réactions au sein du Parti qui subit de nouvelles épurations. De l'ordre de 25 000 militants furent chassés du Parti, isolés ou tués. Dans le cadre de ces épurations, de nombreux ­trotskystes furent aussi assassinés.

Lorsque le Comité central du KKE décida finalement la reprise de la lutte armée en octobre 1946, le parti était affaibli, isolé tant dans le pays que vis-à-vis de ses soutiens potentiels comme la Yougoslavie ou l'Albanie. Quant à l'URSS, elle promit des armes mais n'en fournit pas. Les masses découragées se détournaient de la lutte. La nouvelle Armée démocratique avait pour objectif le départ des troupes anglaises et la formation d'un gouvernement d'union nationale malgré le changement de la situation qui repoussait la petite bourgeoisie radicale dans les bras des partis de l'ordre.

Les Américains prennent le relais des Britanniques

En janvier 1947, les Britanniques aux prises avec le mouvement de lutte pour l'indépendance dans leurs colonies passèrent le relais aux Américains. Les États-Unis s'engageaient dans la guerre froide. Truman, le président des États-Unis qui théorisa le droit de l'impérialisme le plus fort à imposer sa loi dans le monde avec la doctrine qui porte son nom, instaura en Grèce une mise sous tutelle encore plus importante que celle des forces britanniques : le gouvernement américain imposa Sophoulis comme président du Conseil sous la menace de bloquer les livraisons de combustibles. Il envoya le vice-président du Syndicat des travailleurs de l'acier, Klin Golden, pour trouver des intermédiaires au sein du mouvement ouvrier. À la fin de l'année, les mesures répressives étaient encore aggravées. Le mouvement communiste sous toutes ses formes devint hors-la-loi. Des milliers d'hommes et de femmes résistants, militants de gauche, furent condamnés à mort. Dans les montagnes, les troupes américaines utilisaient le napalm. Les communistes furent pourchassés, traqués jusqu'au dernier. Cette chasse à l'homme fut d'autant plus terrible que les résistants ne pouvaient même plus compter sur l'appui de la population des montagnes.

La rupture en juin 1948 entre la Yougoslavie et l'URSS aggrava les conditions de la Résistance. Non seulement l'aide Yougoslave s'arrêta mais les frontières entre la Yougoslavie et la Grèce furent fermées, empêchant de nombreux résistants de fuir.

L'Armée démocratique fut écrasée en août 1949. La guerre civile avait fait 100 000 victimes et contraint 80 000 Grecs à l'exil ; autant furent déportés dans des îles.

Des sommes énormes avaient été englouties dans la guerre pour éradiquer la résistance communiste. D'après un sénateur américain, le gouvernement américain avait dépensé 8 500 dollars par partisan. Cet argent n'avait pas été consacré à la reconstruction de la Grèce. Le pays était encore plus pauvre qu'en 1938.

Après la guerre civile, des gouvernements anticommunistes et anti-ouvriers soutenus par les grandes puissances

De 1950 à 1960, le pays se remit des années de guerre qu'il venait de vivre, connut un certain développement, mais il resta sous la surveillance et l'autorité des États-Unis. Ces derniers favorisèrent un régime qualifié de démocratique mais ils gardaient la main sur l'armée. Ils appuyèrent la droite la plus réactionnaire contre les libéraux ou les centristes dès que la moindre mesure démocratique ou sociale était sur le point d'être prise. Les gouvernements qui se succédèrent jusqu'au coup d'État des colonels en 1967 poursuivirent la chasse aux communistes et plus généralement à tous ceux qui avaient participé à la Résistance ou à la guerre civile. La situation économique catastrophique avait transformé de nombreux travailleurs ou paysans en lumpen prolétaires. La police forma à partir de ces hommes un vivier de mouchards, d'activistes d'extrême droite à son service qui effectuaient des coups de mains en marge de la légalité contre les ouvriers, contre les intellectuels contestataires. Un certificat de probité était nécessaire pour obtenir un poste dans l'administration ou s'inscrire à l'université et servait de moyen de chantage sur les familles.

Malgré ce climat et l'interdiction du Parti communiste, le courant communiste continua à exister en particulier au travers d'un parti de gauche toléré, l'EDA, c'est-à-dire la Gauche démocratique unifiée, réunissant des socialistes et surtout des militants communistes. Les succès électoraux de l'EDA, qui devint en 1958 le deuxième parti du pays, inquiétaient la bourgeoisie grecque et les milieux réactionnaires ainsi que les États-Unis engagés dans la guerre de Corée et le maccarthisme...

L'EDA ne cherchait pas à sortir du jeu parlementaire. Elle avait pour ambition la mise en place d'un gouvernement bourgeois réformiste défendant quelques options différentes de celles des partis libéraux ou de droite au pouvoir. Les dirigeants de l'EDA réclamaient bien sûr la démocratisation de la vie politique, la libération des prisonniers, la légalisation du Parti communiste ainsi que la démocratisation syndicale car la droite contrôlait la GSEE, la Confédération générale des travailleurs grecs. L'EDA développait une propagande pacifiste, s'opposant à l'entrée de la Grèce dans l'OTAN et au rôle de base avancée contre les pays dits communistes qui lui était dévolu. Dans le contexte de guerre froide, ce programme renforçait les positions soviétiques face aux occidentaux, ce qui révulsait les partis de droite. L'EDA se battait aussi contre l'intégration au sein de l'Europe qui commença à être discutée en 1961 car, d'après elle, cela signifiait se retrouver sous la férule des Allemands.

Devant le refus de l'impérialisme d'accepter l'EDA, celle-ci se mit à la remorque de l'Union du Centre, dirigée par le même Papandréou qui avait été la courroie de transmission des Britanniques. Mais quelles que soient les concessions que pouvait faire l'EDA, l'impérialisme ne cédait pas en raison des liens qu'entretenaient les communistes avec l'Union soviétique et de ceux qu'ils avaient avec la classe ouvrière au moment où celle-ci entrait en lutte.

Dans les années 1960, les travailleurs du bâtiment ou des usines d'engrais, des boulangers ou des fonctionnaires se mettaient en grève, réclamant de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail et mettant en avant des revendications politiques telles que la liberté syndicale ou encore le retour des exilés. Les milieux paysans s'agitaient aussi. Les inégalités sociales se creusaient entre les travailleurs, les paysans surexploités et la toute petite fraction de la population qui profitait du développement du pays. La situation était explosive.

L'assassinat du député de l'EDA, Lambrakis, au cours d'un meeting contre l'OTAN en 1963 bouleversa le pays. Cet assassinat politique, retracé dans le film Z, faisait apparaître au grand jour les liens entre les milieux d'extrême droite et l'État, il levait le voile sur les réseaux que l'appareil d'État entretenait pour surveiller, contrôler la population.

Le coup d'État des militaires

Les signes avant-coureurs de la préparation d'un coup d'État militaire se multipliaient, le développement des luttes des travailleurs en accroissait le risque mais les Lambrakis ou les Papandréou ne préparaient pas la population à la riposte. Ils la laissaient démunie face aux militaires qui prirent le pouvoir, sans difficulté, malgré la mobilisation des classes populaires. Ce genre de situation s'est vu à plusieurs reprises dans bien des pays mais cette expérience doit nous servir à comprendre qu'il ne s'agit pas ici du manque de courage personnel, courage qu'avaient bien des députés et militants de l'EDA, mais de l'absence d'une politique nécessaire pour empêcher le musellement de la classe ouvrière.

Grâce au report des voix de l'EDA, Papandréou obtint la majorité. Les quelques mesures qu'il prit en faveur de la population, favorisèrent une recrudescence des luttes.

Mais Papandréou fut limogé et de nombreux Grecs réagirent en manifestant. Une nouvelle période électorale s'ouvrit, qui aurait sans doute abouti en mai 1967 à une nouvelle victoire du parti de Papandréou. Devant cette perspective, le 21 avril, la junte des colonels prit le pouvoir par un coup d'État qualifié de « révolution nationale ».

Des manifestations, des grèves répondirent au coup d'État et furent violemment réprimées. Les ouvriers, les contestataires furent emprisonnés, battus ; même les parlementaires, les leaders démocratiques centristes furent durement traités. Andréas Papandréou, fils et bras droit de Georges Papandréou, se retrouva en exil jusqu'à la chute des colonels.

Pour la junte, le moindre mot en faveur de libertés ou de réformes suffisait à être qualifié de communiste. Malgré la violence de la répression et la surveillance policière constante, des groupes continuèrent à résister. En 1968, une manifestation de 500 000 personnes accompagna la dépouille de Georges Papandréou. La même année, un militant, Alekos Panagoulis, tenta sans succès d'assassiner le colonel à la tête de la junte.

Des réactions individuelles ont donc eu lieu mais la prise du pouvoir par les colonels a montré une fois de plus l'incapacité des partis de gauche et d'extrême gauche à préparer les exploités à se défendre. Le résultat en a été que ce pays, désigné comme le berceau de la démocratie, partie intégrante de l'Europe, a été soumis à sept années de dictature qui l'ont marqué jusqu'à aujourd'hui.

La bourgeoisie grecque faible et parasitaire

À partir de 1949, fin de la guerre civile, la bourgeoisie grecque rétablit sa fortune sur les mêmes bases que par le passé, à savoir le parasitisme. Elle profita d'une politique de l'État qui lui était particulièrement favorable et des dollars du plan Marshall jusqu'au milieu des années 1960. Les familles d'armateurs toujours connus, les Onassis, Latsis, Livanos ou encore Niarchos, pour ne citer que les principaux, purent reconstituer rapidement leur flotte qui représenta, en 1968, 12 % de la flotte mondiale. Ils avaient obtenu à partir de 1953, au nom du développement économique, de n'être assujettis qu'à une taxe forfaitaire sur le tonnage sans aucun impôt sur leurs bénéfices ou leurs sociétés.

Les gouvernements puis la junte, en vue d'attirer les investisseurs étrangers pour l'implantation d'industries ou le développement du tourisme, mirent en place une fiscalité attractive, permirent des bas salaires. Entre 1948 et 1975, l'industrie se développa sur la base de capitaux étrangers avec par exemple le groupe Esso représenté par l'américano-grec Pappas ou encore Pechiney qui installa un complexe d'aluminium. La bourgeoisie grecque se concentrait sur les activités bancaires, le commerce, la spéculation immobilière induite par le développement du tourisme à partir des années 1970. Elle profitait, comme dans de nombreux pays peu développés, de ses liens avec l'impérialisme, de sa protection, pour vivre sur le dos de l'État, des salariés et des consommateurs. Cependant des écoles, des routes, des aéroports, des hôpitaux furent construits, les télécommunications furent développées, améliorant la vie de la population malgré le maintien de dépenses militaires démesurées par rapport à la taille du pays.

Du côté de la population ouvrière, les Grecs qui cherchaient à échapper à la misère ou à la dictature immigraient et ce mouvement s'amplifia sous la junte.

La chute de la junte

Le mécontentement de la population, le soulèvement des étudiants et l'affaire de Chypre eurent raison du gouvernement des colonels. La junte, une clique avide d'enrichissement, fut éclaboussée par les scandales. Pour faire face à la stagnation économique, elle fit marcher la planche à billets, suscitant le mécontentement populaire.

La situation changeait. L'atténuation de la guerre froide, le ras-le-bol du régime, son incapacité à moderniser le pays et à satisfaire la bourgeoisie allaient contribuer à la chute des colonels qui transmirent le pouvoir à la droite.

La crise politique s'ouvrit avec la reprise des luttes ouvrières et avec l'écho de l'effervescence des luttes étudiantes dans le monde, comme celle de l'École polytechnique à Athènes.

En 1973, les étudiants se mobilisèrent pour retrouver le droit d'élire leurs délégués. Le pouvoir leur répondit par la menace de les incorporer immédiatement. En novembre, les étudiants occupèrent l'École polytechnique et y créèrent une radio libre qui diffusait les mots d'ordre : « Pain éducation liberté » ou « Ce soir meurt le fascisme ». Les arrestations se multiplièrent. Des jeunes furent soumis à la torture. Devant le risque de contagion de ce mouvement qui devenait de plus en plus politique, l'armée envoya ses chars et assassina une centaine de jeunes. Ces jeunes, morts sous les coups des militaires, appartenaient pour beaucoup aux milieux privilégiés. Les colonels s'aliénèrent de nouvelles fractions de la population. La crise chypriote fut le dernier coup de butoir qui mit fin à leur régime.

La crise chypriote

Chypre avait été une colonie britannique de 1878 à 1960, date à laquelle, confrontée à un mouvement de résistance armée, la Grande-Bretagne choisit d'abandonner la domination coloniale sur l'île tout en refusant son rattachement à la Grèce, en invoquant la présence d'une minorité turque. L'île était donc dirigée conjointement par un président issu de la communauté grecque et un vice-président turc-chypriote.

En 1973, la junte militaire chercha à obtenir du président chypriote, l'archevêque Makarios, le rattachement de Chypre à la Grèce. Celui-ci s'y opposa. La junte utilisa des bandes fascisantes pour déstabiliser le gouvernement puis elle fomenta plusieurs tentatives d'assassinat du président.

Le gouvernement turc riposta en débarquant ses troupes au nom de la défense de ses ressortissants. Le 20 juillet 1974, l'armée turque s'installa sur 36 % du territoire. La partition de l'île devint effective, entraînant une nouvelle séparation ethnique qui toucha des milliers de Turcs et de Grecs de part et d'autre de la nouvelle frontière. L'aventurisme des colonels avait permis cette catastrophe, mais la responsabilité de l'impérialisme britannique, qui avait favorisé les revendications de la Turquie sur ce territoire et les haines entre les deux communautés, restait écrasante.

En Grèce, cet échec acheva de discréditer le régime des colonels et ces derniers, privés de soutiens, se retirèrent sans bruit. En 1974, le chef de la junte rappela Caramanlis, ancien Premier ministre conservateur en exil en France, pour qu'il prenne la tête du gouvernement. Ce dernier organisa un référendum sur la nature du régime. La monarchie fut rejetée par 70 % des participants.

La classe ouvrière renoua avec les luttes et se mit en grève en particulier contre une loi du gouvernement tendant à réduire le droit de grève. Les affrontements firent un mort et le gouvernement recula. La démocratie bourgeoise restait bien fragile. Cependant, les partis avaient de nouveau une existence légale. Le Parti communiste s'était reconstitué, divisé. Les militants exilés dans les pays de l'Est et l'URSS qui n'avaient pas remis en cause leur obédience aux dirigeants soviétiques, formèrent le KKE dit « de l'extérieur », alors que ceux qui étaient parvenus à maintenir une opposition clandestine avaient rompu avec Moscou en 1968, après l'entrée des chars soviétiques à Prague. Les deux partis représentèrent 10 % de l'électorat en 1974. Mais l'un et l'autre, quel que soit leur langage, n'offraient pas d'autre perspective aux travailleurs que les élections et le soutien au parti social démocrate, le ­PASOK, formé par Papandréou après la chute de la dictature. Ce dernier arriva au gouvernement en 1981.

La gauche au pouvoir enfin acceptée par la bourgeoisie

Son arrivée au gouvernement impulsa une évolution dans le pays en matière de mœurs et de législation sociale. Le gouvernement socialiste adopta une série de mesures démocratiques. Les exilés de la guerre civile et ceux de 1967 purent rentrer au pays. Le gouvernement poursuivit la libération des prisonniers politiques. Les travailleurs retrouvèrent le droit de grève et le lock-out fut déclaré illégal. Les industriels eurent l'obligation de recevoir les syndicats qui ne furent plus réduits à n'être qu'une courroie de transmission comme ils l'avaient été sous les colonels. L'État mit en place un système de Sécurité sociale et de santé.

Le PASOK prit des mesures pour moderniser la société. Cela passait par une évolution des mœurs, sur le mariage, la religion. L'Église, en Grèce, dispose d'un poids énorme, elle est le deuxième plus grand propriétaire terrien après l'État, elle ne paye pas d'impôt sauf sur les recettes des activités commerciales qui se font sur ses terres ou dans ses bâtiments et, bien sûr, elle imprègne toute la vie sociale. Chaque fois que le PASOK remit en cause une infime partie de ses prérogatives, le clergé mobilisa des foules. Ainsi, malgré les pressions de l'Europe, il fallut plus de six ans pour que les cartes d'identité ne portent plus de mention religieuse. L'Europe limita ses pressions à quelques mesures et elle n'appuya même pas les tentatives de l'État grec de récupérer une partie des richesses de l'Église. Cependant, mariages et divorces civils étaient autorisés en 1981, l'avortement en 1986, et le versement de la dot par les filles au moment du mariage, qui perdurait depuis des décennies, fut abandonné. L'ensemble de ces réformes ont constitué des avancées, en particulier en ce qui concerne les droits des femmes.

Le PASOK mena ce début de contestation du poids de l'Église mais à contrario, il ne lutta pas contre la corruption de ses fonctionnaires, contre le clientélisme, ces stigmates des États des pays pauvres. Au contraire, il en fit un moyen de se maintenir au pouvoir comme le montrent les scandales dont les députés du PASOK et ses ministres font l'objet aujourd'hui.

Quelques concessions économiques furent faites aux travailleurs. Les salaires et les retraites très faibles en Grèce, furent relevés. Du fait d'une forte inflation, le gouvernement instaura une échelle mobile des salaires. Comme dans le reste de l'Europe, il nationalisa des entreprises en difficulté et les propriétaires récupérèrent leurs capitaux pour des placements plus rentables. Mais tout comme en France où les socialistes avaient accédé au pouvoir après plusieurs décennies d'opposition, dès l'année 1983, il ne fut plus question que de rigueur. Les salaires furent désindexés, le PASOK usant de son influence pour faire accepter les sacrifices aux travailleurs.

Mais ce qui contribua au développement du pays, ce fut l'entrée au sein de la CEE.

L'entrée de la Grèce dans l'Europe apporta de bonnes affaires à la bourgeoisie grecque

Le PASOK fut l'artisan de cette intégration dans l'Europe, proclamée le 1er janvier 1981. Les puissances européennes y trouvaient leur intérêt. Grâce à cette intégration, le marché grec leur fut plus facilement accessible. De nombreux chantiers furent ouverts. Les subventions consacrées aux pays du sud de l'Europe en retard économiquement revenaient dans les coffres des trusts européens sous la forme de contrats pour la construction d'une route ou celle d'une usine, le développement d'un service.

Cette entrée de la Grèce dans l'Union européenne permit effectivement la réalisation d'un certain nombre d'infrastructures, mais accrut l'emprise de l'impérialisme sur la Grèce.

La bourgeoisie occidentale, débordant de liquidités et cherchant des placements rentables, trouva un nouvel eldorado avec les prêts aux pays les plus fragiles de l'Europe tels que la Grèce, en particulier lorsqu'en 2001 la monnaie nationale fut abandonnée au profit de l'euro. Les banques prêtèrent aux entreprises, aux particuliers ou à l'État d'autant plus facilement que l'entrée dans la zone euro offrait une garantie supplémentaire. Elles démarchaient leurs futurs clients avec insistance. Le pays allait en sortir surendetté.

L'argent de ces prêts revint encore en grande partie dans les coffres des trusts européens. L'État grec dépensait une part démesurée de son budget à l'achat d'armes les plus modernes. Les banques prêtaient donc pour le plus grand profit des Dassault, Siemens ou Thomson et autres marchands d'armes européens. Les jeux Olympiques en 2004 furent pour les affairistes une opportunité supplémentaire de participer à cette curée. Ils coûtèrent au minimum dix milliards d'euros dont une bonne partie fut empruntée auprès des banques des puissances européennes.

Le nationalisme comme dérivatif aux plans d'austérité

Les revendications territoriales de la Grèce, qui avaient été étouffées par les quarante années durant lesquelles les frontières avec ses voisins des Balkans avaient été fermées, revinrent en force avec la chute du mur et l'éclatement de la Yougoslavie.

Une des ex-républiques de Yougoslavie osa se constituer en État indépendant, prendre le nom de Macédoine au grand dam de la Grèce dont une des régions s'appelle la Macédoine et où Alexandre Le Grand, macédonien, fait partie du panthéon national. Ce minuscule territoire, disputé à plusieurs reprises par les Bulgares, les Grecs et les Serbes, redevint l'enjeu d'une escalade nationaliste entre les différents protagonistes de la région. Durant deux ans, les partis, de la gauche à l'extrême droite, à l'exception notable du KKE, se retrouvèrent au coude à coude pour s'opposer à la reconnaissance de la Macédoine et exiger le renoncement à son nom et à son drapeau. Le gouvernement grec imposa un blocus à ce minuscule territoire dont le nom légal aujourd'hui est FYROM, l'ex-République yougoslave de Macédoine.

Le PASOK, qui n'était plus au gouvernement à ce moment-là, ne fut pas en reste et contribua à enivrer la population de ses déclarations nationalistes. Dans sa conquête du pouvoir, qu'il récupéra en 1993, il utilisa d'autant plus volontiers ce dérivatif qu'il ne pouvait promettre d'amélioration sociale. Une partie de la population excitée par les partis qui se partageaient le pouvoir depuis déjà une vingtaine d'années répondit massivement aux appels chauvins qui réveillaient les conflits territoriaux.

Les ardeurs des politiciens furent mises en sourdine devant les appétits de la bourgeoisie grecque aiguisés par la possibilité de la conquête de nouveaux marchés dans les Balkans après la chute des démocraties populaires. La Grèce fait partie des pays qui jouent le rôle d'impérialismes régionaux tout en étant soumis aux impérialismes plus conséquents. Elle est restée un pays de petites industries voire d'industries familiales à tel point qu'en 2002, sur près de 900 000 entreprises, 8 000 seulement dépassaient les 20 salariés, et qu'une grande partie des salariés travaillaient dans la fonction publique ou des sociétés nationales. Mais elle compte quelques dizaines de groupes internationaux et une centaine d'entreprises familiales de taille moyenne. Ces groupes voulaient récupérer des marchés et non faire triompher des symboles. En moins d'une vingtaine d'années, vingt-cinq multinationales grecques investirent 60 à 80 % de leurs fonds dans les Balkans. En 2009, la Grèce devint le premier investisseur en Albanie, en Serbie et en Macédoine, le deuxième en Bulgarie et le troisième en Roumanie.

Parallèlement, les relations avec la Turquie voisine, considérée comme concurrente et ennemie héréditaire, n'ont pas manqué de connaître de nouveaux rebondissements. Récemment, les réserves de pétrole et de gaz que recèle la mer Égée et qui, semble-t-il, pourraient être exploitées, sont la source de nouvelles tensions opposant les deux pays à propos du partage des eaux territoriales. Partage d'autant plus inextricable que les îles turques sont à portée de celles appartenant à la Grèce.

La crise grecque est celle de l'euro

L'endettement insupportable de la Grèce est le fruit de la politique des banques. Après la crise des subprimes de 2008, les banques cherchèrent de nouveaux marchés, des placements sûrs. Ils trouvèrent avec les demandes d'emprunt des États et en particulier ceux de la zone euro, de nouvelles possibilités d'investissement et de spéculation. Mais lorsqu'en octobre 2009, après les mésaventures de l'Irlande, Papandréou, le nouveau premier ministre socialiste, annonça que le déficit de son pays allait être deux fois plus important que prévu, il déclencha la panique des marchés. Alors que la Grèce empruntait jusque-là au même taux que l'Allemagne ou la France, ces taux augmentèrent car dans l'affolement, les investisseurs vendirent leurs titres de l'État grec, mouvement que les spéculateurs accentuèrent. En quelques mois, l'endettement atteignit des sommes encore plus faramineuses car à la dette proprement dite s'ajoutèrent des intérêts de plus en plus importants.

En avril 2010, le gouvernement, bien qu'ayant déjà pris des mesures d'austérité draconiennes, en fut réduit à demander l'aide de l'Europe pour faire baisser les taux usuraires auquel il empruntait. Quelques semaines plus tard, l'État grec se retrouvait sous la coupe de la Troïka : le FMI, la Banque centrale européenne et la Commission européenne. Cependant, si la position subalterne de la bourgeoisie grecque la place sous la férule de ses consœurs plus puissantes, c'est avec son accord et celui de son État que s'applique la politique de la Troïka. L'économie grecque et son administration sont désormais complètement, et légalement pourrait-on dire, soumises au contrôle des institutions financières de la bourgeoisie impérialiste.

En échange du déblocage de 110 milliards d'euros sur trois ans, un plan d'austérité, encore plus violent, a été défini conjointement par l'État grec et la Troïka. Depuis, il est surveillé par une centaine de représentants de cette institution qui scrutent les comptes du gouvernement grec tous les trois mois et vérifient que les coupes dans les budgets sont menées à leur terme.

Pour faire accepter ce plan au Parlement, Papandréou annonça l'organisation d'un référendum. Il tentait ainsi de sauver son gouvernement, mais c'était sans compter le rapport de force entre la Grèce d'un côté et l'Allemagne et la France de l'autre. Cette annonce déclencha une campagne virulente des gouvernements de la zone euro, relayée par la presse. Le Bild, journal allemand populaire de droite, écrivait à longueur de colonne des propos du genre : « Nous garantissons des centaines de milliards d'euros pour sauver les Grecs en faillite et maintenant ils veulent d'abord décider par référendum s'ils vont faire des économies ». Sous la menace de bloquer les crédits et dans une atmosphère survoltée, Papandréou renonça à son projet et démissionna au profit d'un gouvernement d'union nationale incluant des ministres du LAOS, un parti d'extrême droite. Le poste de Premier ministre échut à Papadémos, ex-président de la Banque centrale en Grèce et vice-président de la BCE de 2002 à 2010.

Ce premier plan ne suffisant pas, il fut suivi d'un deuxième. Cette fois, cent milliards et une restructuration de la dette grecque furent accordés. Des représentants des grandes banques européennes, et en particulier françaises, engagées sur le marché de la dette grecque, y furent associés de façon à pouvoir peser et défendre leurs intérêts. Une partie des dettes dues au secteur privé a donc été renégociée et leurs titres furent remplacés par des nouveaux à un taux plus faible et une échéance repoussée à cinq ans.

Les banques n'ont rien perdu dans cette négociation, elles ont simplement renoncé à une part des sommes qu'elles comptaient soutirer à l'État grec. De plus, elles ont obtenu de pouvoir payer avec leurs nouveaux titres de dette les biens ou les entreprises que la Grèce prévoit de privatiser. Autant dire que l'État ne recevra rien en échange de ces privatisations.

Contrairement à la propagande qu'ils laissent parfois se développer, les États français et allemand, les plus gros contributeurs de ces plans, perdent peu parce que la méfiance envers la situation des États grec, espagnol et autres, leur permet d'emprunter eux-mêmes à des taux très bas, voire nuls.

Des mesures d'austérité violentes

La bourgeoisie grecque est plus faible que celle de l'Allemagne, de la France ou même de l'Italie, mais elle est tout autant intéressée aux plans qui sont mis en place. Sa flotte marchande est la première du monde en tonnage. Trois des plus grands armateurs grecs, Angélicoussis, Procopiou et Economou, contrôlent une part non négligeable du commerce international, mais certains ont su aussi diversifier leurs affaires entre l'immobilier, le pétrole et la finance. Ainsi, Spiro Latsis possède 40 % de la troisième banque du pays. Ces grands groupes appartenant à la grande bourgeoisie grecque profitent des subventions européennes et des plans de sauvetage.

D'autre part, si les mesures d'austérité ont ruiné de nombreuses petites entreprises, les capitalistes grecs ont profité de la pression des marchés financiers pour accélérer les mesures anti-ouvrières et faire sauter les contraintes du code du travail. Ils dénoncent les conventions collectives. Mille travailleurs sont licenciés par jour. Les salaires ont chuté sous la pression du chômage. Le nombre d'heures de travail est devenu élastique. Des accords maison qui augmentent encore l'exploitation peuvent être conclus si un nombre minimal de salariés les accepte. Les jeunes sont payés à un « smic » inférieur à celui des salariés plus âgés. Mais au-delà de la destruction des droits des travailleurs dans les entreprises et de ces nouvelles règles, le chômage exerce une telle pression que les patrons peuvent recruter des salariés à n'importe quel prix, sous n'importe quelles conditions et souvent sans aucun contrat, à la journée.

Les salaires des fonctionnaires ont été baissés à plusieurs reprises. Dans la fonction publique, les treizième et quatorzième mois, qui compensaient le faible niveau des salaires, ont été supprimés. Le nombre d'heures de travail est passé de 37,5 heures par semaine à 40 heures. Sous prétexte de moderniser l'administration grecque, des fonctionnaires sont mis en disponibilité, en attente de mutations, et leur poste est supprimé. Avant même que le gouvernement prévoie de licencier 15 000 fonctionnaires il y a quelques semaines, nombre d'entre eux avaient déjà été licenciés pour faute, dénoncés pour fraude ou pot-de-vin alors que les ministres restent bien sûr presque intouchables.

L'âge de la retraite a été reculé pour l'ensemble des travailleurs du privé comme du public. Le montant des indemnités chômage a été réduit ainsi que la durée de leur allocation. En février 2012, elles ont été fixées à 350 euros quel que soit le salaire précédent et près de 80 % des chômeurs réels ne touchent aucune allocation.

L'autre volet des attaques contre les classes populaires est lié à la baisse des budgets sociaux et de ceux qui sont consacrés à la santé et à l'éducation. L'État a diminué ses dépenses de 27 milliards. Et ce n'est pas fini puisque l'objectif est d'assurer encore 14 milliards d'euros d'économie d'ici 2014.

Les hôpitaux ferment ou fusionnent. Les médicaments sont devenus de moins en moins accessibles, soit du fait des pénuries, les entreprises pharmaceutiques arrêtant de livrer les médicaments car elles craignent de ne pas être payées, soit parce que ces médicaments sont devenus inabordables. Le nombre de médicaments remboursés à 100 % est passé de 900 à 230. Le personnel soignant, les médecins dénoncent des retards de paye. De nombreux Grecs ne peuvent plus se soigner sous l'effet des mesures d'économie et de la baisse de leurs revenus. 40 % des Grecs n'ont plus d'assurance maladie. Des dentistes ferment leurs cabinets faute de clientèle.

Des milliers d'écoles ont été fermées ainsi que des universités, des lignes de transports scolaires ou des cantines, faute de crédits pour les entretenir ou les maintenir. Des instituteurs racontent qu'une partie des enfants qu'ils accueillent ont faim et qu'ils ne savent plus si leur métier a encore un sens.

La diminution des dépenses de l'État est sélective. La Troïka n'a rien à redire aux dépenses d'armements effectuées par la Grèce. Celle-ci était le cinquième importateur d'armes du monde. Les gouvernements successifs, relayés par la presse, ont toujours justifié ces dépenses par les conflits qui les opposaient à leurs voisins. Les pays impérialistes appuient cette politique de surarmement pour des raisons politiques et économiques. Ils continuent à se servir de la Grèce pour contenir la puissance régionale de la Turquie et modifier le rapport de force entre les différents États de la région mais aussi parce que la Grèce est un client important de la France comme de l'Allemagne. En 2010, Cohn Bendit accusa le gouvernement français d'avoir conditionné son aide au paiement des contrats d'armement déjà engagés. Certes ces dépenses ont baissé : l'État grec n'a plus les moyens d'acheter des frégates. Qu'à cela ne tienne, dernièrement le gouvernement français a transformé les achats prévus en location !

Pour augmenter ses recettes, l'État a augmenté les impôts, créé de nouvelles taxes les plus diverses. La nouvelle taxe foncière spéciale a beaucoup fait parler d'elle car une majorité de Grecs sont propriétaires. L'État l'a adossée à la facture d'électricité pour les obliger à la payer sous peine de coupures de courant. Cette taxe a suscité de telles protestations que le gouvernement a proposé d'en diminuer un peu le montant.

Que ce soit du fait de cet adossement ou pour impayés, la compagnie de l'électricité grecque, la DEI, coupe l'électricité à 30 000 foyers par mois. Des groupes se sont spécialisés dans la reconnexion sauvage alors, lorsque la DEI s'en rend compte, elle supprime purement et simplement l'accès à l'électricité.

L'entreprise Hellenic Pétroleum, Helpe, a annoncé une perte de 78 millions d'euros liée à la chute de 70 % du marché du fioul domestique sous le double effet de la baisse des revenus de la population et du doublement du prix soumis à une nouvelle taxe. Cet hiver, une nouvelle pollution est apparue au-dessus d'Athènes parce que beaucoup d'habitants se chauffaient au bois.

La bourgeoisie ne paye pas la crise

Les riches, eux, échappent globalement à l'augmentation des impôts et même à l'impôt tout court. Les vraies grandes fortunes grecques ont déjà déplacé leur argent en Angleterre ou en Suisse. Les sièges de plusieurs groupes grecs tels que Coca Cola Hellenic ou Fage, ont quitté le pays pour les paradis fiscaux. D'après Le Figaro, 103 entreprises grecques offshore restent inconnues des services fiscaux. La volonté du pouvoir de s'attaquer à l'exil fiscal n'existe pas. Il y a quelques mois encore, le journaliste Vaxevanis, qui avait publié la liste des exilés fiscaux auprès de la banque HSBC était traîné en justice pour violation de la vie privée alors que quasiment aucune des sociétés ou fortunes privées n'était inquiétée. Les bourgeois grecs considèrent, comme tous leurs homologues des autres pays, qu'ils n'ont pas à payer. Un des armateurs pouvait déclarer sans honte dans le journal La Tribune : « Comment ose-t-on dire que nous n'aidons pas la Grèce ? Nous demander de payer des impôts pour que cet argent soit volé par les politiciens ou gaspillé par les fonctionnaires, à quoi cela sert-il ? » L'Église non plus ne paye toujours quasiment pas d'impôt, ce qu'elle justifie en disant qu'elle paye son tribut à la société en distribuant des soupes populaires aux plus pauvres !

Les privatisations : un cadeau supplémentaire à la bourgeoisie

La Troïka exige des privatisations pour 19 milliards d'euros d'ici 2016, milliards destinées à rembourser la dette. Les capitalistes des pays impérialistes, mais aussi les capitalistes grecs, se positionnent pour récupérer les entreprises rentables, les terres qu'il est possible d'exploiter pour le tourisme ou l'agriculture et dont le gouvernement lève, sous leurs pressions, les barrières administratives qui peuvent entraver leur exploitation.

La situation de la Grèce et la récession diminuent les recettes escomptées par les privatisations. À cela s'ajoute le fait que les banques peuvent y répondre avec les titres grecs qu'elles ont renégociés. De plus, l'entreprise qui par exemple rachètera l'EYDA, la Compagnie des Eaux de l'Attique, pourra réclamer à l'État grec les arriérés de sa dette envers cette compagnie, diminuant d'autant sa facture. L'État va donc se déposséder de ses entreprises, de ses terres, de ses bâtiments pour une somme bien inférieure aux prévisions et l'argent récupéré ira gonfler les coffres des banques grecques ou étrangères.

De nombreux conflits ont éclaté en lien avec ces privatisations. L'ancien aéroport d'Athènes, 620 hectares à l'abandon depuis 15 ans, devrait être concédé pour 50 ans. Quatre sociétés sont en lice dont une grecque. Une fois que ce terrain très bien placé sera dans leur escarcelle, il deviendra inaccessible à la population. Deux consortiums, l'un dirigé par Suez et l'autre par une société israélienne spécialisée dans le traitement des eaux, sont candidats pour racheter 51 % de la compagnie publique des eaux de Salonique, au nord du pays. Tous deux sont associés à des entreprises grecques. La population et des municipalités protestent depuis des mois contre cette politique qui conduira à des augmentations de tarifs. Le port de Thessalonique fait partie des belles pièces que l'État grec met en vente parce qu'il est une porte vers les Balkans. Cette privatisation est combattue par les travailleurs du port, mais aussi par le maire de la ville qui réclame que ce soit au moins une concession partielle.

Les investisseurs comptent faire des affaires : un fond spéculatif, Dromeus Capital, vient de créer un fonds d'investissement de 200 millions d'euros, somme encore modeste, uniquement destiné à la Grèce. Il promet cependant d'en tirer 100 % de profit. Le projet Hélios est assez parlant. Étant fortement ensoleillée, la Grèce produira de l'électricité solaire exploitée par des sociétés allemandes, financée par des prêts européens à la Grèce et destinée à l'exportation.

Le petit engouement de certains bourgeois pour la Grèce est aussi lié à la perspective d'avoir à disposition une main-d'œuvre qualifiée et sous-payée. La gestion d'une partie du Port du Pirée par Cosco, une société chinoise, est désormais montrée en exemple par le monde des affaires pour l'exploitation accrue qu'elle a su imposer. L'objectif des patrons est de faire tomber les salaires jusqu'à 200 euros alors qu'une partie des salariés en sont déjà réduits à 300 euros nets par mois.

Des luttes dispersées

La population et la classe ouvrière ne se sont pas laissé faire sans réagir. Dès février 2010, les travailleurs se sont engagés dans des grèves d'ampleur, des manifestations. Les années 2011 et 2012 ont été marquées par de nombreuses journées de grève générale appelées par les centrales syndicales dont un des mots d'ordre en septembre dernier était « SOS-Sauvez le pays mais par dessus tout son peuple », ce qui est révélateur de leur façon de raisonner. Les manifestations deviennent des démonstrations du mécontentement, mais pas des étapes d'une lutte pour faire reculer le patronat et le gouvernement. Le syndicat des travailleurs du privé, la GSEE, est dirigé par des représentants des partis, de la droite aux différents partis de gauche, au prorata de leur influence respective. Les socialistes y sont majoritaires.

Ce syndicat, dont la direction est liée aux partis au pouvoir, ne propose aucune politique générale, et pour cause. Cela conduit à un éparpillement des luttes. Chaque catégorie fait grève et défile pour ses propres revendications, les paysans contre les impôts, les professions libérales et les petits patrons contre les taxes, la population ou les employés d'une entreprises d'État contre la privatisation, des médecins pour réclamer leurs salaires, des ouvriers contre les nouvelles baisses de salaires ou les licenciements, etc. Bien que toutes ces catégories soient frappées par un même mal, le pays semble secoué par de multiples luttes sans lien entre elles. Les grèves et la colère qui poussent des groupes à agir successivement contre le paiement des péages, les coupures d'électricité, sont un gage pour l'avenir si elles réussissent à devenir des composantes d'un même combat.

Même si ces luttes connaissent des hauts et des bas, il semble, de loin, que ce ne soit pas tant la combativité qui manque mais des perspectives politiques, des objectifs qui prennent en compte les intérêts matériels et politiques de la classe ouvrière dans ce contexte de crise. Le drame du prolétariat grec, qu'il partage avec bien d'autres, est l'absence d'une force politique qui défende de tels objectifs.

Il n'y a aucune solution du côté des partis traditionnels

La crise économique a provoqué une crise politique. Le PASOK a perdu 30 % de son électorat, la droite, la Nouvelle démocratie, plus de 20 %, mais ce sont toujours quasiment les mêmes qui dirigent le pays.

Ces gouvernements usent et abusent des arguments que leur servent les banquiers : ou vous imposez à votre population ces mesures d'austérité, ou les institutions financières ne vous prêteront plus les sommes nécessaires pour payer vos échéances et l'État grec fera faillite. Dans tous les cas la population doit payer. Non content de se livrer à ce chantage, ils n'hésitent pas à faire porter la faute sur la population, l'accusant d'avoir voulu devenir fonctionnaire : « On vous a titularisé », déclarait Pangalos, alors ministre socialiste. Ce langage a de quoi ulcérer la population.

Un certain nombre d'électeurs traduisent cette désillusion par l'abstention. D'autres se tournent vers le vote en faveur du parti d'extrême droite Aube Dorée ou à gauche en faveur de Syriza, un parti qui ressemble au Front de Gauche. Ce sont les seuls partis qui, au Parlement, ne voient pas leurs parlementaires quitter leurs rangs mais d'autres les rejoindre.

Du côté des partis d'extrême droite

Le désespoir et l'absence de perspective peuvent favoriser l'extrême droite. Le premier qui en a profité a été le LAOS, Alerte Populaire Orthodoxe. Il a obtenu des ministres en 2010 mais l'exercice du pouvoir aux côtés de partis traditionnels déjà usés l'a desservi. Aube Dorée, qui existe depuis 1993, a pris la place. Il se veut à la limite de la légalité et accumule les provocations. Pendant la campagne, un de leurs candidats déclarait : « Nous sommes prêts à ouvrir des fours. Nous en ferons des savons pour laver les trottoirs. » Un autre député : « La prochaine fois que nous ferons une descente sur un marché pour contrôler les vendeurs étrangers, on ne fera pas que donner des coups de latte dans les étalages. Il faut bien qu'on se fasse plaisir aussi. » Il explique aussi que « les Grecs au lieu de se suicider feraient mieux de tuer ceux qui sont responsables de leur problème » en désignant les banquiers. L'extrême droite exploite les idées qui plaisent, dénonçant pêle-mêle les financiers et les immigrés.

Son leader Michaloliakos, dont le frère est le numéro 3 de l'armée grecque, avait dix ans lorsque les colonels ont pris le pouvoir. Envoyé en prison pour détention illégale d'explosifs après 1974, il y côtoya des ex-putschistes.

Les liens entre l'appareil d'État et son parti sont visibles par la protection dont ses militants profitent lors de leurs expéditions parfois meurtrières contre les immigrés ou les militants de gauche. La complaisance du gouvernement envers eux, malgré les quelques récriminations de l'Europe, exprime la méfiance de la bourgeoisie envers la classe ouvrière. Celle-là sait qu'elle pourrait bien avoir besoin de lâcher contre les travailleurs ces bandes armées si elle ne parvenait pas à maintenir l'ordre par les moyens classiques de répression. Mais la montée de l'extrême droite fait déjà pression sur la vie politique. Quelques semaines après leur entrée au Parlement, avec l'opération Xenios Zeus, le gouvernement lâchait 5 000 policiers à Athènes chargés d'arrêter les immigrés en situation illégale. 1 500 d'entre eux ont été expulsés.

Absence de partis se plaçant du point de vue du prolétariat

Aucun des partis ou courants qui militent dans les milieux populaires ne s'adresse à la classe ouvrière en tant que telle et avec une politique de classe. Aucun de ces partis ne se préoccupe d'exprimer le fait que la situation de la Grèce est la conséquence de la crise du système capitaliste, que l'enjeu est d'empêcher la bourgeoisie d'écraser la population pour sauver ses profits et non pas de trouver une solution à la crise. Aucun ne voit dans l'organisation et dans les combats de la classe ouvrière la seule issue qui ouvre une perspective.

Les partis qui existent à gauche du PASOK sont issus de l'ex-Parti communiste grec. Or l'histoire du mouvement ouvrier grec montre la faillite totale de ce parti qui, lorsqu'il avait du crédit parmi les exploités, l'a gaspillé pour servir les intérêts de la bourgeoisie. Les partis issus de ce sérail ne peuvent pas offrir davantage de perspectives à la classe ouvrière, en Grèce comme ailleurs.

Le KKE, qui s'est reconstitué après la chute de la junte sur la base des militants communistes de retour d'exil, est resté stalinien. Ce parti est celui qui a gardé le plus de liens avec la classe ouvrière, en particulier parmi les dockers et les marins ; mais quelle confiance peut-il inspirer sur la base de son bilan passé ? Il n'a jamais représenté la classe ouvrière lorsqu'il avait suffisamment de troupes. Et depuis, il a connu une série de revirements jusqu'à gouverner quelques mois avec la droite en 1989. Aujourd'hui il se prétend radical, ce qui signifie concrètement refuser toute alliance et en particulier avec Syriza. Les travailleurs qu'il organise au sein d'une fraction syndicale de la Confédération syndicale des travailleurs du privé, le PAME, manifestent à part et peuvent représenter jusqu'à un tiers des manifestants. Son mot d'ordre aux dernières législatives, en juin 2012, était « Sortir de l'UE avec le pouvoir populaire et l'annulation unilatérale de la dette ». Que signifie le pouvoir populaire ? La revendication principale des travailleurs doit-elle être la sortie de l'Europe ?

Le parti à gauche du PASOK qui rencontre le plus de succès électoral est un regroupement de dix-sept partis, Syriza (Coalition de la gauche radicale). Il est lui aussi issu des rangs des communistes, mais de ceux qui ont appartenu au KKE de l'intérieur et qui ont adopté un point de vue social-démocrate dans les années 70 au point de n'avoir plus de liens avec la classe ouvrière.

En trois ans, il est passé de 6 % à 26 % aux dernières législatives de juin 2012. Il ne lui a manqué que quelques pour cent pour devenir le premier parti. Son représentant est Tsipras, un ingénieur de 30 ans, député depuis 2009. Il a commencé sa vie politique au sein des jeunesses communistes du KKE mais ce n'est pas le rôle que peut jouer le prolétariat qu'il y a appris et retenu. Après ses derniers succès électoraux, il déclarait : « En ces temps de crise, la résistance et la solidarité sont toutes deux nécessaires mais la solidarité est plus importante ». Syriza oriente ses militants vers la constitution d'épiceries sociales ou de bourses de médicaments et son objectif se limite à gagner les élections. Il appelle aux manifestations mais les réactions de la classe ouvrière restent secondaires pour lui.

Devant l'incapacité de contrer les attaques de la bourgeoisie, alors que le choix s'offre entre un parti sectaire et stalinien et un autre réformiste, une partie de la jeunesse recherche des actions pseudo-radicales. Une toute petite minorité d'anarchistes organise des attentats qui visent depuis quelques mois les sièges de partis ; ces actions ne modifient pas le rapport de force et ne permettent pas d'acquérir la conscience nécessaire pour se défendre, mais elles servent de prétexte à une aggravation de la répression.

D'autres sont attirés par une propagande basée sur les idées décroissantes. En somme, dans le contexte de la Grèce, cela signifie demander aux exploités d'accepter les coups et de remercier, de surcroît, ceux qui les leur portent.

La politique décroissante est déjà appliquée : la bourgeoisie s'en charge. De nombreux Grecs sont retournés dans les campagnes pour vivre d'un lopin de terre ou créer une petite communauté qui leur permette de survivre en mettant en commun leurs faibles moyens. Si la solidarité imposée par la détresse dans laquelle ils sont plongés leur fait découvrir une autre façon de vivre qui leur permet dans une certaine mesure d'échapper à la pression de l'État, elle représente un recul considérable. Il faut une dose de bêtise pour penser que les exploités des villes, où vivent plus de 60 % de la population, pourraient trouver à la campagne de quoi survivre tous. Pour voir une perspective dans ce retour à la nature, il faut vraiment avoir des idées réactionnaires.

Le KKE comme Syriza ont des objectifs qui ne sont pas ceux du prolétariat

L'axe du KKE, de Syriza et même d'autres courants d'extrême gauche, au sein de Syriza ou non, tourne autour de la question de l'annulation partielle ou totale de la dette.

Syriza en particulier présente un programme de gouvernement. Il promet de dénoncer les accords avec la Troïka, de demander un audit de la dette, une annulation sélective de cette dette, sa renégociation ainsi qu'un moratoire sur son remboursement. L'allégement de la dette en est le point central. Syriza propose d'ailleurs, pour réduire le niveau d'endettement de la Grèce, d'imposer à l'Allemagne de payer les réparations dues au titre de l'occupation par l'armée allemande et dont elle n'a versé qu'une très faible part car, à l'époque, le gouvernement américain tenait à ce que la RFA se reconstruise rapidement pour qu'elle participe à contrebalancer la puissance de l'URSS.

Quels sont les moyens proposés pour imposer cela à l'Allemagne, à la bourgeoisie allemande et à l'État allemand ? L'appel à leur bon cœur ? C'est stupide et cela alimente des slogans nationalistes stériles. Syriza met en avant des revendications sous une forme consensuelle. Ainsi pas un mot dans son programme contre l'Église et sa fortune, qu'elle soit sous forme de sociétés commerciales, d'actions, de terres ou autres. Pourquoi ne pas mettre en avant l'expropriation de l'Église et celle des banques, grecques ou non, pour permettre à l'ensemble de la population de pouvoir vivre correctement ? Plus Syriza s'est retrouvé propulsé électoralement, plus il a modéré son programme. Ses formulations se sont faites plus floues, quant aux moyens, il n'en est toujours pas question.

L'annulation de la dette est une revendication que la bourgeoisie appliquera peut-être elle-même, comme elle l'a déjà fait ailleurs, car même l'usurier le plus féroce n'a pas intérêt à achever ses débiteurs. Réclamer l'annulation de la dette est donc inutile. De plus, le demander aux serviteurs du capital que constitue la Troïka, comme se propose de le faire Syriza, revient à proposer de s'adresser aux dealers pour arrêter le trafic de drogue. Tant que l'annulation de la dette est faite en faveur de la bourgeoisie, elle n'apportera rien aux plus pauvres.

Le seul pays qui a réellement annulé ses dettes est la Russie Soviétique car elle l'a fait en expropriant la bourgeoisie russe et étrangère. C'était l'application d'une politique de classe poussée jusqu'à son terme que Syriza n'envisage même pas de mener.

La question de la sortie de l'Europe est reprise par le KKE et des groupes d'extrême gauche comme une première mesure indispensable pour combattre ensuite le capitalisme. L'Europe a mis les États les plus faibles sous la dépendance des plus puissants et elle a codifié ces rapports au travers de règles institutionnelles. Mais ces rapports de domination s'exerceraient avec ou sans ces institutions.

L'espoir d'une Grèce économiquement indépendante est un mythe. Elle a toujours été dominée par l'impérialisme. Les attaques contre l'Europe, contre la Troïka, auxquelles une partie de la population est sensible, peuvent prendre un contenu qui soit propre aux travailleurs car la colère de la population laborieuse devant la liquidation des services publics et leur privatisation, contre la vente des sites archéologiques, des plages, etc., est légitime. Elle dénonce la mainmise accrue du capitalisme sur l'économie grecque, et la manière qu'ont les bourgeoisies, européennes ou pas, de sucer le sang de la population pour maintenir et sauver leurs profits.

Le choix de se focaliser sur la question de l'Europe constitue en fait une traduction nationaliste du sentiment qui règne dans la population et que de nombreux démagogues exploitent. C'est une revendication qui est reprise par des courants extrêmement divers et en particulier l'extrême droite. Cela ne peut qu'embrouiller la conscience des travailleurs.

À l'inverse de l'extrême droite, les partis qui se revendiquent de la classe ouvrière ne prétendent pas que la seule sortie de la zone euro ou de l'Europe résoudrait la crise, mais en posant cette revendication comme une première étape indispensable, en utilisant leur force militante sur ce terrain, ils perdent un temps précieux qu'ils pourraient utiliser à développer les revendications indispensables à la survie des classes populaires.

La force de la bourgeoisie, en tant que classe au pouvoir, est suffisamment importante pour digérer tous les partis ou organisations qui reprendraient à leur compte ne serait-ce qu'une mesure acceptable par elle. En défendant la renégociation ou l'annulation de la dette, ces partis reprennent une idée qu'une partie des courants bourgeois partagent, ceux qui auraient intérêt à ce que la Grèce sorte de l'Union européenne. En préservant les intérêts d'une fraction de la bourgeoisie, ils abandonnent le terrain de la classe ouvrière.

La situation grecque : un avertissement des dangers qui pèsent sur le prolétariat

Vu d'ici, au travers des reportages des médias, le sentiment qu'éprouve une fraction de la population de ne pouvoir répondre aux coups parce que personne ne propose une politique pour unifier les luttes ressort clairement. Et même si ce sont rarement les travailleurs que nous pouvons entendre, le fait que des intellectuels expriment ce manque, à leur façon, montre à quel point un parti communiste révolutionnaire est indispensable.

En tentant de résister aux coups de façon dispersée, les travailleurs n'apparaissent pas politiquement en tant que classe. Mais dans le passé, face à des situations aussi dramatiques, lors de la révolution russe, les travailleurs, bien que très minoritaires, parce qu'ils avaient conscience de leur force, ont pu entraîner l'ensemble des exploités derrière une politique dont l'objectif était la survie des classes pauvres.

Trotski écrivait dans le programme de transition en 1938 : « Les masses sont contraintes de défendre leur morceau de pain même si elles ne peuvent l'augmenter ou l'améliorer. Il n'y a ni possibilité, ni besoin d'énumérer ici les diverses revendications partielles qui surgissent chaque fois des circonstances nationales, locales, professionnelles. Mais deux maux économiques fondamentaux dans lesquels se résume l'absurdité croissante du système capitaliste, à savoir le chômage et la cherté de la vie, exigent des mots d'ordre et des méthodes de luttes généralisées. » Il ajoutait quelques lignes plus loin : « Sous peine de se vouer lui-même à la dégénérescence, le prolétariat ne peut tolérer la transformation d'une partie croissante des ouvriers en chômeurs chroniques, en miséreux vivant des miettes d'une société en décomposition. »

Dans le chaos de la société grecque, l'enjeu est l'émergence d'une force politique qui se fixe pour but, non pas de trouver des solutions à la crise, mais d'empêcher la seule classe de la société qui soit productive de tomber dans la déchéance. Bien sûr, cette force politique se placerait à contre-courant du reste des partis politiques de gauche et de leurs discours réformistes sur la dette et sur l'Europe.

Elle incarnerait la conscience indispensable pour que le courage et la combativité des masses ne soient pas perdus inutilement.

Nous ne militons pas en Grèce. Nous ne pouvons définir une politique qui n'aurait de sens qu'à condition de la mettre en pratique et de la faire évoluer au quotidien. Mais le fait que ces partis de gauche et d'extrême gauche ne voient pas la crise que traverse le pays comme un affrontement entre la bourgeoisie et le monde du travail les réduit à n'être qu'un courant bourgeois de plus.

Ce qui se passe en Grèce peut et doit nous servir d'avertissement parce que nous risquons de nous trouver confrontés à la même situation que les travailleurs grecs.

La crise s'accélère. Elle a de multiples conséquences, matérielles d'abord, en appauvrissant une partie importante des travailleurs, mais aussi politiques, car il ne suffit pas que les travailleurs se battent. S'ils ne le font pas avec une perspective juste, ils ne peuvent pas aboutir. Leurs échecs peuvent aussi conduire à d'autres catastrophes.

En Grèce, la menace la plus évidente aujourd'hui est celle des organisations d'extrême droite, mais la classe ouvrière n'est pas à l'abri d'un coup d'État et de l'instauration d'une dictature militaire, même si le pays est intégré à l'Union européenne.

La crise rend tangibles et aggrave toutes ces menaces et en tant que communiste révolutionnaire nous avons l'espoir qu'une nouvelle génération de militants s'éveille. Une génération qui rompe avec les politiques staliniennes ou réformistes, qui comprenne l'impasse que ces partis représentent et qui retrouve le chemin de la lutte de classe.