Nationalisations et dénationalisations au service de la bourgeoisie

Cercle Léon Trotsky
13/12/1991

Nationalisations, privatisations et étatisme

On se souvient du tohu-bohu déclenché en France lorsque, il y a 10 ans, Mitterrand et la Gauche unie arrivèrent au gouvernement et décidèrent de nationaliser un certain nombre de grandes entreprises industrielles et bancaires. Pour les partis de droite écartés alors de la mangeoire gouvernementale, c'est tout juste si on ne s'acheminait pas vers le bolchevisme.

Voici, par exemple, ce qu'écrivait alors le RPR, dans un livre blanc consacré à la nationalisation des banques : « La nationalisation détruit plus qu'elle ne construit et elle appauvrit plus qu'elle n'enrichit. Elle conduit inévitablement à l'étatisation et à la bureaucratie. Il faut le dire clairement : au-delà des mots, le but est bien d'instaurer en France le socialisme collectiviste » . C'était de bonne guerre électorale sans doute. Mais, au fond, le PCF ne disait pas autre chose à l'époque en présentant les nationalisations comme une « atteinte décisive », voire une « négation » du capitalisme. La différence étant, on l'aura compris, que le RPR était contre et le PCF pour.

On a vu par la suite que la bourgeoisie française a fort bien survécu à ce « socialisme collectiviste-là ». S'il y a eu quelques petits-bourgeois plus imbéciles que d'autres pour prendre le chemin de la Suisse avec des billets de banque dans le coffre de leurs voitures et en revenir avec des numéros de code dans leurs calepins, on n'a point vu Mme Bettencourt, Marcel Dassault, la famille Seydoux, les frères Riboud se jeter des fenêtres des sièges sociaux de leurs sociétés, ni même émigrer à New-York, Londres ou quelque autre citadelle restée intacte du capitalisme libéral, en attendant que reflue la vague du bolchevisme rose.

On sait d'ailleurs que ces messieurs-dames ont non seulement tout à fait survécu aux nationalisations, mais qu'ils ont été confortablement dédommagés, suffisamment pour pouvoir racheter, s'ils en avaient envie, les mêmes entreprises lors de la vague de privatisation Chirac-Balladur, avec même un coquet bénéfice dans chaque opération.

Puis, après la droite qui a reprivatisé, ce fut de nouveau la gauche, avec la fameuse expression de Mitterrand, « ni, ni » (ni nouvelle nationalisation, ni nouvelle privatisation). Cela a fait couler beaucoup d'encre. Certains qui ont fait mine de croire au socialisme de Mitterrand en 1981 et qui ont prétendu avoir été déçus parlaient de trahison, les autres parlaient de réalisme. Mais le commun des mortels ne sait même pas aujourd'hui quelles sont les entreprises qui demeurent nationalisées et quelles sont celles qui ne le sont plus, tant en réalité, une fois le pathos électoral enlevé, on glisse de l'un à l'autre.

Et lorsque, aujourd'hui, revenant même sur le « ni, ni », Bérégovoy privatise en douce, sans grandes déclamations, tout simplement en revendant des actions du Crédit Local de France ou lorsqu'il envisage de revendre des actions de Elf Aquitaine, l'affaire eut pu passer inaperçue, sauf auprès des boursicoteurs, si Chirac, débordé sur sa privatisation, n'avait pas poussé des protestations contre la vente des biens de l'État, ce qu'il a appelé les « bijoux de famille ».

Aujourd'hui, le vent dominant est à la privatisation. Mitterrand et les socialistes ne méritent, à ce propos, ni un excès d'honneur, ni un excès d'indignité, parce qu'ils étaient tout autant au service de la bourgeoisie et du grand capital en nationalisant qu'ils le sont aujourd'hui en privatisant.

Et puis, ce vent qui souffle dans le sens de la privatisation ne doit rien à Mitterrand parce que, dans la réalité, il s'agit d'un phénomène général. Depuis disons 1985-1986, un très grand nombre de pays sont engagés dans des programmes plus ou moins vastes, visant à céder aux capitalistes privés des secteurs plus ou moins importants des entreprises d'État. Parfois, il y a plus de discours que de faits car il ne suffit pas de vouloir vendre des entreprises d'État, encore faut-il trouver des acheteurs. Mais enfin, le fait est là, un peu partout, l'État vend.

Mme Thatcher a été en quelque sorte aux avant-postes il y a une bonne dizaine d'années en commençant à privatiser un certain nombre d'entreprises britanniques auparavant nationalisées, allant des Télécommunications britanniques à British Petroleum. Depuis la vague a atteint la plupart des pays, tout à fait indépendamment de l'étiquette « libéral », « conservateur », « socialiste », voire « communiste », de leurs gouvernements.

Oui, la privatisation est à la mode. Pas seulement dans les pays de l'Est. A l'autre extrémité, au sommet de la hiérarchie des pays riches, en 1986, l'État japonais a privatisé les télécommunications. Un gros morceau : les actions jetées sur le marché ont gonflé d'un seul coup de 10 % les transactions de la Bourse de Tokyo.

En Europe, tout le monde y passe, de la France à l'Italie, en passant par l'Espagne ou la Belgique. Sans parler de l'Allemagne qui vient de récupérer l'ancienne RDA et qui a mis en place la « Treuhand », sans doute la plus grosse officine de privatisation de tous les temps.

Dans les pays sous-développés, c'est la même grande braderie. Mais les commissaires-priseurs ne sont pas, en général, les dirigeants des pays eux-mêmes, ce sont les représentants du FMI. Ils fouillent dans les comptes de l'Argentine, du Brésil, du Chili, pour trouver les entreprises publiques qui ont assez d'allure pour intéresser d'éventuels acheteurs, obligeant les gouvernements de ces pays à vendre ces entreprises, non pas pour de l'argent frais mais dans le but de régler leur dette.

Comme toujours, il se trouve évidemment une foule de prétendus économistes, des journalistes, des plumitifs en tout genre pour théoriser tout cela, pour expliquer que tout cela n'est que l'expression du triomphe du marché sur l'étatisme, de la propriété privée sur la propriété collective.

Nous consacrons l'exposé de ce soir au rôle des nationalisations et à celui complémentaire des privatisations dans l'économie capitaliste. Mais disons tout de suite que cette notion de secteur nationalisé ne recouvre pas celle, beaucoup plus large, du rôle de l'État et de l'étatisme dans la société capitaliste. Car, dans cette économie capitaliste basée sur la propriété privée, sur le profit individuel, sur le marché, l'État des bourgeois a toujours joué un rôle majeur, non pas comme le prétendaient les staliniens et les réformistes de tout poil pour limiter et encore moins pour combattre la propriété privée, mais au contraire pour la soutenir, pour la renforcer, pour lui faire traverser des mauvaises passes, voire dans certaines circonstances historiques pour la sauver.

L'expression « béquille étatique » ne date pas d'aujourd'hui, ni d'hier, mais ce n'est même pas de béquille qu'il faudrait parler, mais de poumon et de coeur artificiels.

S'il y a une constante dans l'histoire économique de la bourgeoisie, c'est que les bourgeois ont toujours crié « moins d'État » tout en lui réclamant toujours davantage.

Et nous ne parlons pas ici simplement du rôle politique et militaire de l'État en faveur de la bourgeoisie. Car, voyez-vous, conquérir les armes à la main des continents entiers pour en faire des colonies, ce n'était pas de l'économie, c'était du militaire !

Nous parlons du rôle économique direct de l'État qui a pris et prend des formes multiples.

Le rôle decisif des États dans le developpement du capitalisme

L'image édifiante qui présente le bourgeois moderne comme un honnête héritier qui aurait su faire fructifier, grâce à ses seuls talents, un patrimoine familial qui, de générations en générations, aurait grossi à force de rigueur, d'esprit d'entreprise et d'audace dans le cadre d'un marché où ce sont les individus les meilleurs qui l'emportent, est un leurre.

De Krupp à De Wendel, en passant par Dassault, Michelin, où quelques autres familles des grandes dynasties bourgeoises, il n'y en a aucune qui ne doive une bonne part de sa fortune et de sa puissance économique et sociale à l'aide ou à l'appui de leur État. Oui, nous disons bien leur État, car le possessif n'est pas de pure forme.

Avant d'être la béquille ou le coeur artificiel de la bourgeoisie et du capitalisme dont nous parlions à l'instant, l'État a joué le rôle de forceps. Mieux même, pour remonter plus haut dans la recherche de paternité, il a le plus souvent jouer le rôle de fécondateur.

L'expédition de Christophe Colomb, il y a tout juste cinq cents ans, qui aboutit à la découverte ou plus exactement à la rencontre de l'Amérique (continent alors plus peuplé que l'Europe : peut-être 75 millions contre 60) fut mise sur pied et financée par la Reine d'Espagne. Si ce qui reste des peuples des Amériques acceptent mal que l'on glorifie aujourd'hui cet anniversaire, les bourgeois européens et leurs descendants en Amérique, eux, ont bien des raisons de rendre grâce à la royale initiative qui leur ouvrit la voie de l'Eldorado. Ce n'étaient plus des châteaux en Espagne. C'était le Pérou, et quelques autres sources d'enrichissement fabuleux, dont la traite des Noirs ne fut pas la moindre. Ces « Messieurs de Saint-Malo », de Nantes ou de Bordeaux en savent quelque chose, ces riches d'alors, un tiers marchands, deux tiers brigands attendaient largesses et privilèges du pouvoir royal. Les mêmes, ou leur progéniture, une fois fortune faite, s'empressaient de s'acheter un titre de noblesse pour pouvoir accéder directement à la mangeoire de l'État, de façon totalement parasitaire cette fois. Et la même chose se produisait dans tous les ports de la façade atlantique de l'Europe.

La bourgeoisie, disons plutôt les bourgeoisies, qui se plaignent de la tutelle de l'État, se montrent bien ingrates et surtout bien hypocrites. Car toutes ont bénéficié de l'aide de l'État.

Ce fut vrai il y a cinq siècles mais bien plus encore au siècle dernier. Partout. Mais surtout dans ces pays qui, à l'époque, étaient en train de devenir les pays riches, c'est à dire les pays dans lesquels une poignée d'hommes vont concentrer les richesses issues de l'exploitation du monde entier : en France avec Napoléon III, en Allemagne avec Bismarck, en Grande Bretagne, et même aux USA. Oui, ces USA qui constituent le modèle de l'économie libérale.

Un exemple : on nous dit que des hommes comme Morgan, le roi de l'acier, ou Rockfeller, l'homme de la Standard Oil se sont élevés à la force du poignet. Et lorsque l'on dit cela, on veut parler de leurs poignets à eux, pas de ceux des ouvriers qu'ils ont exploités. Mais il y a dans cette histoire une grosse part de légende. Ils se sont enrichis grâce à la construction du Chemin de fer, Morgan en fournissant les rails, Rockfeller en développant le transport ferroviaire du pétrole. Leur fortune ne serait donc que le fruit de leur formidable esprit d'entreprise. Sauf qu'on oublie de nous rappeler que l'État américain donnait gratuitement aux compagnies des terres qui se trouvaient de part et d'autres des lignes qu'elles construisaient. En tout elles ont reçu 472 000 kilomètres-carrés, presque la surface de la France, cela fait un sacré lopin, tombant gratuitement dans l'escarcelle de ces capitalistes.

D'ailleurs, dans tous ces pays riches, la construction des chemins de fer fut, au siècle dernier, une des voies les plus sûres et les plus efficaces, qui permit à l'argent de l'État d'être aiguillé dans les coffres de quelques capitalistes.

Nous ne multiplierons pas les exemples - et pourtant ils sont très nombreux - , nous n'en citerons que deux. Celui du Japon, et un autre relatif aux rapports entre la Chine et les puissances impérialistes occidentales.

Le Japon était, jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle un pays féodal et fermé sur lui-même, entièrement corseté dans des structures traditionnelles extrêmement rigides. C'est dans ce cadre que va se développer d'une façon spectaculaire l'économie nippone. A partir de 1868 s'ouvrait l'ère dite du Meiji. L'État était un État fort, dominé par une caste bureaucratique et militaire qui gravitait autour de l'empereur, formée pour l'essentiel d'anciens seigneurs et samouraïs. Cet État prit l'essentiel de l'économie en charge, le financement des entreprises industrielles, la construction et la gestion des chemins de fer et des lignes télégraphiques, les charbonnages, les fonderies, les chantiers navals, la construction mécanique. Il importa du matériel moderne, assuma tous les risques. Puis il facilita la création des entreprises privées pour finir par tout vendre à des prix bas, permettant à quelques familles de s'acheter de véritables empires industriels et financiers. C'est un cas extrême, certes, mais qui illustre bien la tendance générale.

Pour rester dans l'Extrême-orient, nous prendrons un autre exemple : celui de la guerre de l'Opium. En fait il y eu deux guerres de l'opium. L'une en 1842, menée par l'Angleterre seule, l'autre en 1856 par l'Angleterre à laquelle s'est associée la France. Mais la vertu et la civilisation n'étaient pas du côté que l'on croit. Si l'Angleterre et la France sont intervenues en Chine ce n'est pas pour empêcher le trafic de la drogue, mais au contraire pour le rétablir... par la force, contre la décision de l'empereur Chinois de faire saisir les ballots d'opium qui se trouvaient à Pékin et de les faire brûler.

En fait il ne s'agissait pas de protéger le seul trafic de l'opium organisé par d'honorables négociants britanniques - encore que ce trafic-là fournissait à ces négociants des profits qui peuvent laisser rêveur - mais tout crûment d'ouvrir la Chine aux marchandises et aux capitaux anglo-français. Heureuse époque du capitalisme où les trafiquants n'avaient pas à affronter la police et où il n'y avait pas à faire d'acrobaties bancaires pour blanchir l'argent de la drogue. Mais les choses ont-elles vraiment changé aujourd'hui quand on sait que l'argent de la drogue constitue la deuxième source de capitaux dans le monde, et de ce fait constitue un élément déterminant dans le fonctionnement de l'économie mondiale.

Nous avons choisi cet exemple parce qu'il est frappant. Mais il n'est pas si stupéfiant que cela. Il y a en a bien d'autres, aussi cyniques et aussi significatifs des rapports de l'État avec la bourgeoisie.

Toujours en ce même milieu du XIXe siècle, il a suffi d'un prétendu coup d'éventail du bey d'Alger contre l'ambassadeur de France pour que cette dernière s'engage dans une guerre de conquête de l'Algérie qui dura 17 ans, fit des milliers de morts, engendra la misère et le sous-développement dans ce pays. Mais celle-ci fournit en même temps des sources d'enrichissement à quelques-uns.

A l'ère impérialiste, l'étatisme indispensable à la survie du système capitaliste

A la fin du 19e siècle, à l'ère impérialiste, les États devinrent non seulement un appui, mais un instrument essentiel, indispensable au fonctionnement de l'économie capitaliste.

Comment investir assez sans le secours des capitaux provenant des caisses de l'État ? Comment affronter la concurrence mondiale sans partager les risques avec l'État - quand ce n'est pas les faire entièrement assumer par lui ? Comment s'imposer sur les marchés sans le relais des fonctionnaires d'État, des ambassadeurs, des militaires qui ouvrent chacun dans leur domaine, la voie aux capitaux et aux trusts ? Et surtout comment obtenir le repartage de ce monde découpé comme un gâteau par les premiers arrivés, laissant les retardataires à l'écart du festin ?

Car l'économie est devenue mondiale, pas au sens où elle se serait transformée en un ensemble unifié et cohérent, mais du fait que la concurrence des économies nationales, les antagonismes et les rivalités des grandes puissances concernent l'ensemble de la planète. Oui, mondiale tout comme les guerres seront désormais mondiales ; tout comme les crises seront mondiales. Au sens plein de ce terme, et nous avons pu malheureusement vérifier que ce n'était pas une simple façon de parler.

Au cours de la Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale allait faire que dans les pays belligérants non seulement l'État allait être un auxiliaire des capitalistes, mais parfois se substituer à eux, dans certains domaines, dans certaines tâches. Pas pour les écarter. Au contraire, il s'agissait de leur sauver la mise, et avec, de sauver leurs profits.

Ainsi, dans la vieille Grande-Bretagne libérale, le gouvernement créa, en 1915, un ministère des Munitions qui ne s'occupa pas seulement des munitions et des balles, mais qui allait devenir sous la direction de l'État, la clef de voûte d'une gigantesque administration travaillant pour l'effort de guerre et employant 3,5 millions d'ouvriers. C'est à ce ministère qu'incombait entre autres le contrôle des importations des aliments et des matières premières.

Et cette politique avait son pendant en France, en Allemagne, en Russie.

La guerre finie, partout dans les pays sur le sol desquels se déroulèrent les combats, il fallait relever l'économie, c'est-à-dire reconstruire entre autres les usines, rétablir les chemins de fer, les routes. Ce sont les États qui le firent. Et comme d'habitude, à fonds perdus. Mais des fonds qui, faut-il le dire, ne furent pas perdus pour tout le monde et qui vinrent grossir le magot des fabricants de béton, d'acier, et en dernier ressort celui des banques.

Mais, vers la fin de cette première guerre mondiale, où le capitalisme devenu impérialisme avait montré toute l'horreur qu'il était capable d'engendrer et où l'étatisme mis au service de la rapine privée avait atteint un niveau jamais atteint jusqu'alors, se produisit un bouleversement révolutionnaire, annonçant que, face à la bourgeoisie impérialiste, une autre classe posait sa candidature à la direction de la société.

La révolution russe, les bouleversements sociaux qu'elle provoqua et les transformations économiques qu'elle entreprit ne concernent pas directement le sujet de ce soir.

Disons seulement que si, par la suite, et notamment après la dégénérescence stalinienne, on a bien souvent mis un trait d'égalité entre l'étatisme soviétique et l'étatisme dans les pays impérialistes, il s'agissait de deux choses fondamentalement opposées.

Dans les pays impérialistes, l'État intervient de plus en plus pour sauver la propriété privée et le profit privé. A partir de 1917, le prolétariat soviétique entreprit de détruire cette propriété privée dans ses fondements, par l'expropriation radicale, sans indemnité ni rachat, des grands propriétaires fonciers, puis de la classe capitaliste.

Quelle qu'ait pu être par la suite l'évolution de l'Union soviétique, la Révolution russe, en jetant les fondements d'une économie collectivisée, sous le contrôle d'un État ouvrier, ouvrit une porte sur l'avenir, alors que l'étatisme de la bourgeoisie soutenait un mode de production basé sur la propriété privée qui venait de montrer, clairement dans cette guerre, qu'il était devenu néfaste pour l'humanité.

La Première Guerre mondiale terminée, l'étatisme ne diminue pas dans les pays impérialistes, ne serait-ce parce qu'il fallait préparer la suivante.

Pendant la crise de 1929

Puis vint cette crise économique mondiale de 1929 qui s'intercala entre les deux conflits mondiaux, et dont les effets dévastateurs sur l'économie et la société valurent bien ceux d'une guerre.

Durant cette période, l'État joua son rôle de béquille, sous des formes diverses, mais visibles. C'était d'ailleurs plus qu'une simple béquille, c'était un véritable échafaudage, une charpente parfois.

Il y eut, en 1933, le New Deal aux USA ; en France, en 1936, le Front populaire qui, sous le fouet de la nécessité - celle de combattre la crise, celle de se préparer, mollement il est vrai, à la guerre qui venait - nationalisa tout aussi mollement la SNCF en contrôlant 51 % de ses capitaux, ainsi que les industries fabriquant le matériel de guerre.

Mais là où l'intervention directe de l'État se fit le plus sentir, ce n'est pas dans des pays gouvernés par la gauche, mais dans des pays où régnaient des régimes de droite, et même carrément d'extrême-droite.

Dans l'Italie isolée, mal développée, privée d'empire colonial, la crise des années 1930 obligea l'État à sauver coûte que coûte les sociétés en faillite. Il créa alors l'IRI (Institut pour la reconstruction industrielle). Cet organisme prit des participations dans les sociétés en faillite, créa des banques pour les financer. Et au fil des années, l'IRI, qui a survécu jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs, prit en charge des établissements financiers, la sidérurgie, les chantiers navals...

Mais c'est en Allemagne que le phénomène fut le plus spectaculaire.

Le nazisme, porté au pouvoir avec le soutien des banques et de la grande industrie, a en effet abouti, dans le cadre de la préparation à la guerre, puis de la guerre elle-même, à une énorme emprise de l'État sur l'économie.

Avant l'arrivée des nazis au pouvoir, l'État allemand avait déjà repris de nombreuses entreprises en faillite, et des groupes d'État avaient été créés qui collaboraient au sein des cartels avec de grands groupes privés, comme, par exemple, Siemens qui dominait l'industrie électrique, ou comme Henkel, qui contrôlait la lessive. L'État Nazi lança de gigantesques programmes de grands travaux, autoroutes, stades, bâtiments officiels, industrie d'armement. Mais l'intervention des nazis dans le domaine industriel, si elle imposait aux capitalistes privés ses priorités - tournées vers la préparation de la guerre - , respectait néanmoins scrupuleusement leurs profits. L'État nazi reprivatisa même certaines banques nationalisées avant son arrivée au pouvoir. Et quand il créa de toute pièce des entreprises, il en réserva toujours une part aux capitalistes. Ainsi par exemple, en 1937 il prit en charge plusieurs mines de fer et des usines métallurgiques non rentables, créant les Herman Goering Werke, mais il réserva des postes dans leur conseil d'administration et des actions aux représentants de l'industrie privée. Mais en même temps qu'il nationalisait des secteurs non rentables, il pouvait faire l'inverse. Durant cette année 1937, l'État revendit le paquet d'actions qu'il possédait dans les aciéries, rentables celles-là. Et quelques années plus tard, une fois la guerre engagée il remit aux trusts privés bon nombre d'entreprises des territoires occupées.

Et à nouveau lors de la guerre et de la « reconstruction »

La guerre - mais peut-on séparer la guerre effective de sa préparation, et de ses conséquences ? - met à nu le rôle de l'État au service de la bourgeoisie.

Cela a été encore plus net pour la Seconde Guerre Mondiale que pour la première. Partout on vit les mêmes tendances se manifester, sous des aspects variés.

Ainsi, au lendemain de cette Seconde Guerre mondiale, le gouvernement américain qui avait, avec les capitaux d'État, construit des entreprises sidérurgiques, chimiques, pétrochimiques modernes et compétitives, pour soutenir ses efforts militaires, les revendit au secteur privé une fois le conflit terminé, c'est-à-dire à des trusts comme US Steel corporation, Goodyear, Esso. Mais en leur faisant un prix. Ainsi, par exemple, une usine de fabrication de Butane de Pennsylvanie dont la construction avait coûté 49 millions de dollars à construire fut cédée pour 2 millions de dollars. Vraiment une bonne affaire ces surplus américains ! Mais qui n'étaient pas à la portée de toutes les bourses.

En France, à la même époque, l'État intervint, dans le même esprit, sans doute, mais pas sous la même forme. Il ne brada pas les entreprises au secteur privé. Au contraire il prit en charge bon nombre d'entre elles. Que l'on se rassure, le secteur privé n'était en fait privé de rien. Ni de ses capitaux, puisqu'il fut indemnisé à bon prix, ce qui lui permit de réinvestir dans les secteurs profitables, ni de ses profits, puisqu'il pouvait bénéficier des commandes, entre autre celles de l'État.

Mais comme en France on n'a pas l'esprit roturier des USA, cela se fit au nom de grands principes.

Il fallait, nous citons un homme politique , « faire en sorte que le niveau de vie des travailleurs monte à mesure que montera le taux de production ; placer par réquisition ou par séquestre à la disposition directe de l'État l'activité de certains services publics et de certaines entreprises ; faire verser à la collectivité nationale les enrichissements coupables obtenus par ceux qui travaillaient pour l'ennemi ; fixer le prix des denrées et contrôler les échanges aussi longtemps que ce qui est produit et transportable n'équivaut point à la demande de la consommation ». Quel est l'auteur de ce morceau de bravoure ? Maurice Thorez, le dirigeant du PCF de l'époque ? Cela aurait pu être, car il disait des choses de la même eau. Non, c'est de de Gaulle, qui n'était pas un homme de gauche, mais un politicien bourgeois de droite, un politicien responsable, au service de sa classe. D'ailleurs il s'expliquait avec lucidité sur les raisons de son choix ; nous citons de nouveau : « ... aujourd'hui, comme il en fut toujours, c'est à l'État qu'il incombe de bâtir la puissance nationale, laquelle désormais dépend de l'économie. Celle-ci doit être dirigée d'autant mieux qu'elle est déficiente, qu'il lui faut se renouveler, et qu'elle ne le fera pas à moins qu'on ne l'y détermine. Tel est, à mes yeux, le principal motif des mesures de nationalisations, de contrôle, de modernisation, prises par mon gouvernement. »

Le secteur nationalisé dans les pays impérialistes : les risques pour l'État, les profits pour les capitalistes

Quand l'État prend en charge les investissements non rentables

Pour faire démarrer l'économie sur une base bourgeoise, il a fallu que l'État se charge directement de toutes les productions qui étaient absolument indispensables pour le fonctionnement de l'ensemble de l'économie mais qui demandaient des investissements trop importants ou tout simplement insuffisamment rentables dans l'immédiat pour les capitaux privés.

Si, en France, les charbonnages, l'électricité, le gaz, ont été nationalisés au lendemain de la guerre, c'est bien parce que ces productions étaient nécessaires et que la bourgeoisie ne voulait ou ne pouvait pas financer les charges de réparation et de modernisation.

C'est tout à fait pour les mêmes raisons qu'au même moment, le gouvernement anglais nationalisait également les charbonnages, l'électricité, le gaz, mais aussi la sidérurgie et la banque d'Angleterre.

En France, avant même les nationalisations effectuées par l'Union de la Gauche, les effectifs des entreprises nationalisées représentaient 14 % dans les banques et les assurances, 16,5 % dans l'énergie, 18 % dans l'industrie et 46 % dans les transports et les communications. Le nombre de salariés dépendant de l'État - en y comptant cette fois non seulement les entreprises publiques mais aussi les administrations centrales ou locales et la Sécurité Sociale - représentait 32 % de l'ensemble des salariés au début de 1981.

Il y a d'autres pays capitalistes, comme les USA ou le Japon, où le secteur nationalisé est bien plus faible, mais la classe capitaliste de ces pays ne se passe, pas plus que la nôtre, des béquilles de l'étatisme. Simplement, cela prend d'autres formes.

Aux États-Unis par exemple, les commandes directes de l'État aux firmes privées constituent la forme dominante - mais pas la seule - de l'intervention économique de l'État en faveur du grand capital. Le militarisme, les dépenses d'armement jouent un rôle irremplaçable pour l'économie américaine. Le rôle de gardien de l'ordre capitaliste mondial dévolu aux USA a été, dans une certaine mesure, la raison véritable, mais plus encore la justification de cette succession des programmes d'armement, dont la « Guerre des étoiles » est le dernier avatar, programmes qui ont servi de déversoir à canaliser l'argent public vers les entreprises privées.

La plupart des grandes compagnies américaines de Boeing à General Electric, en passant par IBM, réalisent une part importante de leurs profits grâce aux commandes d'armement (ou, ce qui revient au même, font financer une part importante de leurs budgets de recherches par l'État).

Mais, même aux États-Unis, pour coordonner des programmes ambitieux qui demandent de très grands investissements au départ, sans espoir de profits immédiats, la conquête de l'espace par exemple, il a fallu, après de nombreux échecs des trusts privés, que l'État crée une entreprise nationalisée, la Nasa.

Le secteur nationalisé est relativement peu développé aujourd'hui au Japon. Mais cependant, l'État joue un rôle indispensable de coordonnateur entre grands trusts, non pas au détriment de ces derniers mais à leur profit, pour protéger le marché intérieur et aider à la conquête des marchés extérieurs. Bien malin qui saurait démêler les entrelacs des grands trusts privés et d'un État entièrement à leur service !

Cette forme particulière d'étatisme qu'est le développement du secteur public et nationalisé caractérise surtout les puissances impérialistes plus faibles de l'Europe.

Les entreprises étatiques ne se substituent pas seulement aux capitaux privés défaillants dans les secteurs où les investissements immobilisent trop de capitaux ou bien encore où les risques sont gros et les profits faibles. Elles ont pour rôle, en plus, de constituer un vaste marché pour les entreprises privées, leurs commandes s'ajoutant à celles que l'État passe directement. Elles ont pour rôle d'accroître le profit des entreprises privées au détriment, au besoin, de la rentabilité des entreprises nationales.

Les laudateurs de la propriété privée ont beau jeu de comparer les profits supérieurs des entreprises privées aux profits moindres, voire aux déficits des entreprises d'État. Mais le système est étudié pour. Il suffit qu'une entreprise d'État, comme la SNCF ou EDF, consente des tarifs de faveur aux entreprises privées pour que le déficit des uns s'aggrave en même temps que le profit des autres s'accroît.

Dans la réalité, la plus-value qui est à la base de ces profits est suée aussi bien par les travailleurs des entreprises privées que par ceux des entreprises d'État. Mais le simple jeu des tarifications peut faire en sorte que l'État, grand seigneur, laisse les capitaux privés puiser d'avantage dans la cagnotte commune. Il serait fastidieux d'énumérer ici tous les canaux par lesquels le profit du secteur public passe au privé. Ces canaux vont des vaisseaux capillaires des petites faveurs à de véritables tunnels sous la Manche ou le Mont-Blanc, en passant par les autoroutes.

Fait significatif : par exemple, pendant la période la plus rude de la crise actuelle de l'économie capitaliste, les seules entreprises qui ont investi un peu sont les entreprises étatiques. Ce sont celles-là, et celles-là seulement, que le gouvernement est parvenu à convaincre, et encore pas complètement, de consacrer une part de leurs bénéfices aux investissements productifs et pas uniquement à la spéculation financière. Mais ces investissements productifs se traduisirent évidemment par des commandes pour les entreprises privées.

Les commandes publiques : une manne pour le privé !

Les PTT ont passé des commandes répétées pour des installations téléphoniques réalisées par des entreprises privées. C'est en invoquant l'intérêt public qu'on a vu les combinés téléphoniques changés, rechangés et re-rechangés, d'abord pour passer de l'utilisation des jetons aux pièces de monnaie puis des pièces de monnaie aux cartes àpuce, sans même parler des versions intermédiaires. Total : les PTT commanditaires pouvaient perdre de l'argent, mais les trusts fournisseurs étaient bénéficiaires !

Et, pour en rester à cet exemple-là, maintenant que les gros investissements sont réalisés, aux frais de l'État et par l'endettement des PTT, les télécommunications deviennent rentables... Ce n'est pas pour rien qu'on en prépare maintenant la privatisation !

On peut en dire autant de la télévision. La télévision est née, en ses débuts, comme une entreprise d'État parce que, compte-tenu du petit nombre de postes de télévision en service et des investissements considérables nécessaires pour construire des réseaux d'émetteurs, aucun capitaliste privé n'aurait été prêt à investir dans une telle opération.

Les capitaux privés se contentèrent à l'époque de fabriquer les appareils et les installations, et cela suffisait à leur bonheur. Mais, lorsque les gros investissements d'infrastructure ont été faits ; lorsque le pays étant couvert d'un réseau d'émetteurs, le nombre de téléspectateurs a atteint plusieurs millions, entraînant un accroissement considérable des ressources publicitaires, la télévision est devenue une affaire intéressante. Voilà aussitôt que la gauche comme la droite se sont mises à la privatiser : la première au nom de la liberté d'expression, la seconde au nom de la supériorité du profit. A chacune ses arguments ! Mais, derrière les débats prétentieux et vides sur le « paysage audio-visuel français » et le « mieux disant culturel », entre un Jack Lang et un François Léotard, il y a la lutte pour le contrôle de la télévision et de ses profits. Une lutte plus ou moins sourde mais en tous cas féroce entre les Bouygues, Hersant, les frères Seydoux, sans parler de feu Robert Maxwell.

C'est au nom, cette fois encore, de l'intérêt des générations futures que EDF nationalisée s'est endettée jusqu'au cou pour le « tout nucléaire », dont on découvre aujourd'hui qu'il n'était pas si nécessaire et si bon marché que cela.

C'est encore l'intérêt public qui fut évoqué pour lancer dans le temps le programme Concorde, dont on dit aujourd'hui qu'il a été un succès industriel mais un échec commercial, mais dont il faudrait plutôt dire que s'il a été un échec commercial pour Air France, il ne l'a pas été pour autant pour toutes les sociétés fournisseuses.

Et, pour prendre enfin l'exemple de la « tégévisation », combien a-t-il fallu supprimer de lignes secondaires, laisser de problèmes sans solution sur les lignes de banlieue pour qu'Alsthom et quelques autres puissent bien profiter de la manne TGV et en faire, au prix de quelques dépenses, une vitrine plus ou moins efficace pour leurs exportations.

L'insaisissable frontière entre le « public » et le « privé »

Nous n'allons pas énumérer ici les mille et une manières de faire produire par les entreprises nationalisées du profit privé. Disons seulement que la collaboration entre les entreprises du secteur nationalisé et celles du secteur privé est telle qu'il est bien difficile de trouver une frontière entre les deux. L'auteur d'un Que sais-je ? sur Le secteur public et les privatisationsiul rapporte à ce propos cette expression d'un commissaire du gouvernement près du Conseil, à l'occasion d'un débat : « Il est plus facile de déterminer le sexe des anges que de définir la véritable nature d'un établissement public ».

D'entreprises d'État en régies nationales ; d'entreprises dépendant des administrations en entreprises dépendant des collectivités locales, sans parler des filiales obtenues par le croisement des unes avec les autres et surtout des unes et des autres avec les entreprises privées, c'est l'ensemble de ce système qui fonctionne en tout cas comme une gigantesque machinerie destinée à laisser à l'État ou aux collectivités publiques ce qui coûte, pour réserver aux capitalistes individuels ce qui rapporte.

C'est une machinerie d'autant mieux huilée que ceux qui sont aux commandes des entreprises d'État sont les mêmes que ceux qui sont aux commandes des grandes entreprises privées. Et, quand ce ne sont pas les mêmes, ce sont leurs cousins, sortis des mêmes moules, des mêmes grandes écoles.

Bien sûr, ceux qu'on appelle « les patrons » des entreprises d'État ne sont pas les propriétaires, mais il en est de même pour la plupart des grands trusts privés, les grandes familles bourgeoises ne se donnant même plus la peine de diriger leurs entreprises. Et pour un Michelin, combien de Peugeot qui laissent même le travail de direction à des larbins à la Calvet, grassement payés, mais que seul le hasard d'une carrière a conduit à la tête du trust privé Peugeot-Citroën plutôt qu'à la tête de l'entreprise publique Renault. Car les quelques centaines de managers des sociétés publiques ou privées passent des unes aux autres, quand ils ne passent pas des hautes fonctions de l'État au privé ou quand ils ne passent pas, comme Madame Cresson, du rôle de sous-fifre de Pineau-Valencienne, président de Schneider (Framatome), au fauteuil de Premier ministre.

Au moment des nationalisations de 1981, pour un certain nombre d'entreprises, le gouvernement n'a même pas éprouvé le besoin de changer les PDG, sachant que patrons privés ou patrons nationalisés, de toute façon, ces patrons étaient toujours au service de la bourgeoisie !

Dans les pays pauvres : quand les nationalisations sont des tentatives de défense contre l'impérialisme

Autant les nationalisations dans les pays impérialistes ont été faites non seulement dans l'intérêt du capitalisme en général, mais, plus spécifiquement, dans l'intérêt des grands monopoles, autant, dans les pays pauvres, dans un certain nombre de circonstances, les nationalisations ont été des tentatives de défense de ces pays contre l'impérialisme.

Un acte de défense bien insuffisant, sans doute, parce qu'au bout du compte, rien ne peut sauver les pays pauvres de l'emprise de l'impérialisme, hormis la destruction de l'impérialisme lui-même par la destruction du capitalisme et de la propriété privée ! Mais un acte de défense tout à fait légitime, que les révolutionnaires communistes ont de tout temps soutenu face à l'impérialisme tout en affirmant, comme le faisait Trotsky en parlant des nationalisations au Mexique, en 1938 que « ce serait évidemment une erreur désastreuse, une complète démission que d'affirmer que la voie vers le socialisme ne passe pas par la révolution prolétarienne, mais par la nationalisation opérée par l'État bourgeois de diverses branches de l'industrie... » .

Les nationalisations au Mexique

Rappelons-le, pendant une longue période, les impérialismes anglais, français et allemand, voire belge ou hollandais ont privé des continents entiers du droit pourtant élémentaire de disposer d'États indépendants, même aux ordres, pour les empêcher de tenter la moindre résistance.

Les choses se sont passées de façon différente pour l'Iran par exemple ou pour quelques pays d'Amérique latine, formellement indépendants depuis plus ou moins longtemps, quoique dominés successivement par l'impérialisme britannique, puis par l'impérialisme américain.

Au Mexique, en Argentine, au Chili ou au Brésil, dans la première moitié du XXe siècle, le capital étranger jouait un rôle décisif. C'est de là que découlait la relative faiblesse de la bourgeoisie nationale face à son prolétariat. Trotsky expliquait cette situation en ces termes : « le gouvernement oscille entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement fort. Cela lui donne un caractère bonapartiste nettement marqué ».

Ces oscillations s'orientaient en général plutôt vers le choix de gouverner en se faisant l'instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat comme les paysans pauvres dans les chaînes d'une dictature policière.

Mais il arriva, dans le cas du Mexique, après l'élection en 1934 du président Cárdenas que, sous l'effet de grèves importantes des cheminots et des ouvriers du pétrole, le bonapartisme oscillait dans l'autre sens et que, fort d'un certain consensus populaire, qu'il ose s'opposer aux capitaux étrangers dans l'intérêt de la bourgeoisie autochtone.

C'est ainsi qu'on vit Cárdenas non seulement nationaliser les chemins de fer mexicains mais, pour juguler le mécontentement des cheminots, associer à la gestion des chemins de fer les dirigeants réformistes des syndicats ouvriers.

Le même Cárdenas osa aussi défier les compagnies pétrolières, les exproprier et attribuer l'exploitation des gisements à un monopole d'État, la Pemex.

Bien que cette nationalisation ait immédiatement déclenché le boycott du pétrole mexicain par l'impérialisme britannique, dont les trusts étaient les principaux touchés par les mesures de nationalisation, Cárdenas tint bon. Mieux, même, il se servit des moyens financiers provenant des revenus du pétrole pour créer une banque d'investissement, la « Nationale financière », qui favorisa la création de sociétés mixtes associant le capital d'État et des capitaux privés mexicains, dans un ambitieux programme d'industrialisation. C'est seulement grâce aux nationalisations que la faible bourgeoisie mexicaine put enfin profiter, dans une certaine mesure, de la richesse de son propre pays.

Par la suite, et en particulier pendant la guerre, profitant de ce que l'impérialisme américain avait d'autres chats à fouetter et de gros besoins de fournitures en provenance d'Amérique latine, quelques régimes populistes, accédant au pouvoir en Argentine ou au Brésil, se sont engagés dans la même voie que le Mexique, en essayant de jeter les bases d'une économie nationale par la création d'entreprises nationales.

Dans aucun de ces pays, la bourgeoisie nationale n'était de taille à financer le développement industriel ; et de surcroît, cette bourgeoisie compradore, (c'est-à-dire n'existant que comme intermédiaire de l'impérialisme), parasitaire qu'elle était, n'en avait pas vraiment envie.

Mais, partout, pour habituée qu'elle ait été à végéter, la bourgeoisie autochtone accepta, voire soutint les nationalisations décidées par les dirigeants populistes, car c'était la seule façon de desserrer un peu l'omniprésente domination du capital étranger.

Bien que proposées et exécutées par des hommes de droite, voire d'extrême-droite comme Perón en Argentine ou Vargas au Brésil, bien qu'elles se soient faites au profit d'une bourgeoisie autochtone économiquement et politiquement soumise à l'impérialisme américain, celui-ci considéra avec circonspection ces nationalisations.

La vague déferlante de l'après-guerre

Pendant les années suivant la guerre mondiale, la vague déferlante des nationalisations dans les pays pauvres a été un des aspects de ce qu'on a appelé la « révolution coloniale ». Tous les États devenus indépendants ont été confrontés au problème de faire marcher leur économie avec une bourgeoisie autochtone plus ou moins rachitique.

Même dans les pays où la décolonisation s'est faite par compromis, voire sous l'impulsion de l'ex-puissance coloniale, l'État a dû prendre entre ses mains les quelques secteurs indispensables à un minimum de vie économique.

Mais, dans les pays qui ont conquis leur indépendance en s'appuyant sur des mouvements de masse puissants, comme en Chine, au Vietnam du nord, les équipes au pouvoir ont été amenées à entrer en conflit ouvert avec les puissances impérialistes. Non pas parce que le programme de ces équipes dirigeantes était socialiste ! Simplement parce que les grands trusts occidentaux, les sociétés commerciales présentes dans ces pays ne concevaient d'autres rapports avec ces pays que ceux du pillage. Comme les anciennes puissances colonisatrices, les États-Unis ne concevaient d'autres rapports avec les États nouvellement indépendants que celui de la subordination des seconds aux premiers. Nationaliser les biens, les terres, les entreprises ou les banques des trusts impérialistes était souvent une mesure indispensable de survie que décrétèrent ces nouveaux États lorsqu'ils en avaient la possibilité, lorsqu'ils bénéficiaient d'un consensus suffisant dans leurs peuples pour créer un rapport de force favorable.

Certains des États des pays pauvres ont été ainsi amenés, après des périodes d'épreuve de force plus ou moins longues, à étatiser complètement leur économie ou, en tous les cas, leur industrie, leur système bancaire et leur commerce. Ce fut le cas de la Chine, de la Corée du nord, du Vietnam du nord, et plus tard de Cuba.

Simple mesure d'auto-défense contre les puissances impérialistes puis, par extension, contre leurs agents locaux dans la bourgeoisie compradore, l'étatisation est devenue, dans la phraséologie des dirigeants les plus radicaux des pays pauvres, comme la Chine en particulier, un moyen de développer l'économie, sans qu'ils puissent d'ailleurs y parvenir.

Tenter de partager avec l'impérialisme et non le combattre

Nous n'aborderons pas, ce soir, le problème des expropriations et des étatisations consécutives à la Révolution Russe de 1917. Pour le prolétariat russe, il s'est agi à l'époque d'ôter à des adversaires de classe, à des adversaires irréductibles les moyens économiques d'agir sur la vie politique, autant que d'utiliser rationnellement les ressources industrielles du pays.

Les révolutionnaires procédèrent à des expropriations radicales, sans indemnité ni rachat, et ce fut la base d'une accumulation primitive qui permit, en grande partie, l'industrialisation ultérieure de l'Union Soviétique.

Ce fut là aussi une forme de résistance à l'impérialisme, mais une forme de résistance d'un État ouvrier et non pas d'une bourgeoisie nationale sous-développée tentant de partager avec l'impérialisme.

Ce ne fut pas non plus comparable à l'étatisation dans les pays capitalistes ou impérialistes, où c'est l'État qui remplace l'incapacité du marché à assumer certaines fonctions vitales de la production, ou à concentrer suffisamment de capitaux pour certains investissements majeurs ou dont la rentabilité ne peut se manifester qu'à long terme, car ce qu'on appelle le marché capitaliste ne pourrait aujourd'hui, à lui seul, faire fonctionner l'économie.

Il faut cependant remarquer que dans nombre de pays sous-développés, comme le Mexique ou comme l'Argentine de Perón, l'industrialisation par l'impérialisme avait entraîné un certain développement du prolétariat alors que la bourgeoisie nationale restait faible.

L'État n'a pu effectuer de nationalisations de propriétés impérialistes - ou limiter les investissements capitalistes - qu'en s'appuyant sur le prolétariat. Ces États, tout en étant bourgeois, étaient alors de véritables bonapartismes, dont un des supports était le prolétariat, souvent via les syndicats.

Plus tard, au moment des révolutions coloniales, nombre de ces pays ont pu ainsi tenter de se libérer de la main-mise totale de l'impérialisme sur leur économie en se donnant une base populaire. Ce fut le cas, entre autres, de la Chine, de l'Algérie, de l'Egypte et de Cuba. Mais dans aucun de ces pays, cela ne représenta de tentative de s'opposer à l'impérialisme en l'attaquant au coeur même de ses citadelles.

C'est là une des grandes différences avec la Révolution Russe, où le prolétariat et les dirigeants politiques qu'il s'était donnés comptaient que la révolution prolétarienne s'exporte dans toute l'Europe impérialiste avant de transformer le monde. Cette extension ne s'est pas faite, malgré la politique des dirigeants bolcheviques.

Mais la politique des dirigeants nationalistes des pays sous-développés fut au contraire de ne pas faire appel au prolétariat des métropoles impérialistes, en faisant tout, au contraire, pour ne pas exporter leur révolution.

Les nationalisations en Inde

Même dans les pays pauvres dont les dirigeants étaient les mieux disposés à l'égard de l'impérialisme, mais où il existait une bourgeoisie nationale ayant quelques ambitions à l'existence, l'étatisme apparut comme une nécessité.

Ce fut le cas de l'Inde. Rappelons que la bourgeoisie indienne, une des rares bourgeoisies un peu consistantes dans les pays pauvres, n'a pu connaître un certain développement et se donner une certaine assise propre dans le pays que par l'intermédiaire de l'État.

Certains secteurs indispensables, comme les chemins de fer, ont été créés à la fin du siècle dernier comme déjà des entreprises d'État par la puissance coloniale britannique. Devenu indépendant, l'État indien a pris en charge les industries lourdes, les transports et l'énergie. Dans les années 1969-1980, Indira Gandhi nationalisa également l'essentiel du système bancaire. C'est parce que l'État assura ainsi l'intendance, concentra l'épargne et par ailleurs protégea fortement le marché indien que les grandes familles industrielles indiennes, les Birla, les Tata ont pu accéder à des fortunes considérables.

Mais, si l'Inde a pu se doter d'un secteur étatique assez important avec l'accord, voire sous la protection de l'ancienne puissance coloniale britannique, c'est à cause du poids relatif et de l'Inde, et de sa bourgeoisie, mais aussi à cause de la puissance déclinante de l'impérialisme britannique.

Mossadegh, Arbenz, Nasser : pour empêcher leurs mesures de nationalisation, coups d'État et guerres

Dans ces années 50, bien des dirigeants des pays pauvres, et dont certains ne se revendiquaient d'aucune forme d'anti-impérialisme, ont payé cher d'avoir voulu freiner le pillage de leurs pays en recourant à la nationalisation.

Comme un Arbenz au Guatemala, un Mossadegh en Iran, un Nasser en Egypte, un Kassem en Irak ou un Ben Bella en Algérie. Pourtant, ils n'ont fait que retrouver, à une petite échelle, les réflexes d'un Colbert en France ou d'un Pierre-le-Grand en Russie. A ceci près que le monde avait changé, dominé, écrasé qu'il est par des trusts impérialistes qui ne veulent rien céder, pas même à leurs semblables bourgeois, petits et moyens, des pays pauvres.

C'est ainsi que Mossadegh, le respectable et très réactionnaire Premier ministre du Chah d'Iran, s'est fait renverser, en 1953, par un complot fomenté par la CIA, simplement parce qu'il s'était avisé de nationaliser le pétrole d'Iran.

En 1954, le trust américain United Fruit a également renversé Arbenz qui avait seulement envisagé de reprendre à ce trust les terres qu'il ne cultivait pas.

Nasser, lui, a réussi, et le canal de Suez, qui avait déjà rapporté des fortunes aux actionnaires de la compagnie du même nom - reconvertie depuis dans la banque - est passé sous le contrôle de l'État égyptien en 1956. Mais, on se souvient que le gouvernement de Grande-Bretagne comme le gouvernement socialiste français sont allés jusqu'à déclencher une guerre pour tenter de faire reculer Nasser.

Les trusts du pétrole, comme les autres, ont fini par trouver la parade. Ils ont réorganisé leurs structures de prix de telle façon que les profits n'apparaissent plus au stade de l'extraction des matières premières mais en aval, dans la transformation et dans la commercialisation. Et, une fois cette réorganisation faite, ils ont fini par se faire une raison des nationalisations, au point que les rois, émirs et cheiks du Moyen-Orient, qui étaient autant de pantins de l'impérialisme, ont pu à leur tour « nationaliser » les puits de pétrole, c'est-à-dire les transformer de propriété privée de Esso et autre Aramco en propriété des rois ou émirs.

Ce qui fut vrai pour le pétrole le fut pour bien d'autres matières premières, du cacao au café, en passant par l'arachide ou le fer, où les grands trusts ont d'autant plus facilement accepté que la culture, la production ou l'exploitation des matières premières reviennent aux pays pauvres, que cette exploitation, que cette production, que cette culture ont été rendues non rentables et génératrices de pertes plutôt que de profits.

Et, finalement, les nationalisations exécutées par des États bourgeois des pays pauvres, même lorsqu'elles s'enrobaient de phrases radicales, n'ont nulle part permis un véritable développement économique. Mais ces nationalisations sont restées souvent comme l'expression un peu fossilisée des tentatives des États de ces pays de résister à l'impérialisme.

Les grands trusts impérialistes, ceux du pétrole comme ceux qui contrôlent le marché des matières premières, n'acceptaient pas comme cela de se laisser mettre devant le fait accompli. Et depuis, ils se sont faits à ces nationalisations et ont trouvé les moyens de les exploiter autrement. Mais ils n'ont cependant pas renoncé à se les réapproprier, au moins les plus rentables. On le voit aujourd'hui par les pressions du FMI, pour que nombre de pays sous-développés reprivatisent certaines de ces entreprises, c'est-à-dire les vendent, pas cher, au capital financier impérialiste.

La vague de privatisations dans les pays riches : des liquidités pour l'État, et de bonnes affaires pour les capitalistes

Eh bien oui, aujourd'hui la bourgeoisie, aussi bien dans les pays riches que dans les pays sous-développés, n'arrive à maintenir sa domination que grâce à l'intervention directe de ses États.

Et voilà qu'aujourd'hui les États interviennent pour vendre au privé ce qui leur appartient.

Après l'Angleterre...

En Europe, c'est l'Angleterre qui fit figure de pionnier de la privatisation. Thatcher a commencé son opération en 1979 en agissant sur deux plans : elle a progressivement vendu ou cédé en exploitation temporaire tout ce qui était profitable, et s'est employée, en supprimant massivement des emplois bien sûr, à rendre profitable tout ce qui ne l'était pas encore. Les premières années de son gouvernement se sont ainsi traduites par 220 000 suppressions d'emploi dans les sept principales entreprises contrôlées par l'État : charbon, électricité, chemin de fer, automobile, chantiers navals, lignes aériennes et sidérurgie.

Les ventes de l'État britannique, dans l'ensemble des opérations de privatisation faites entre 1979 et aujourd'hui, devraient représenter environ 700 milliards de francs. Ces ventes ont eu pour avantage de renflouer les caisses de l'État. Mais pas pour financer le fonctionnement des services d'intérêt public. Mais au contraire pour lui permettre de prendre moins d'argent aux capitalistes en diminuant les impôts ou, purement et simplement, en leur rendant les sommes ainsi récupérées.

Par de très nombreux biais, les privatisations opérées depuis 1979 se sont traduites par des injections massives de fonds gouvernementaux dans les poches des capitalistes privés. Soit directement quand le gouvernement a épongé les dettes des privatisées (44 milliards de francs pour les compagnies de eaux) ou bien versé de l'argent à l'acheteur, au titre d'aide au ré-équipement (dans le cas Rover). Soit indirectement, quand il a consenti par avance un plan de commandes d'État à long terme dans le cas de British Aerospace.

Et puis, il y avait ces cadeaux considérables aux capitalistes que représentait le fait de vendre les actions des privatisées en dessous de leur cours réel ou probable.

Pour ne citer qu'un exemple, la valeur boursière des seules compagnies de distribution électrique britanniques marque une plus-value de 60 milliards de francs aujourd'hui par rapport à leur prix de vente lors de la privatisation.

... La France, qui nationalisa en 1981...

Si nous passons de ce côté-ci de la Manche, il y a plus de différence dans la forme que dans le fond, même si dans la même période, il y a plus de va-et-vient.

Bien sûr, il y a eu 1981, les nationalisations du prétendu socialiste Mitterrand. Un mouvement inverse à celui d'Angleterre. Aux dires des dirigeants politiques, la nationalisation allait être du jamais vu. On poussait à 100 % les nationalisations des grandes banques comme la BNP, le Crédit Lyonnais, la Société Générale pourtant déjà nationalisées à 80 ou 85 % : mais cela avait au moins pour effet immédiat d'injecter dans leur circuit quelque 660 millions de francs d'argent frais.

Autre innovation aussi, on ne se contentait pas cette fois de nationaliser les secteurs des transports, de l'énergie, tous ces secteurs traditionnellement aux mains de l'État parce que non rentables. Non, cette fois Mitterrand nationalisait aussi cinq grands groupes industriels Thomson-Brandt, St-Gobain-Pont-à-Mousson, Rhone-Poulenc, Pechiney-Ugine-Kuhlman et la CGE. Allait-on enfin, comme le promettait l'Union de la Gauche avant son élection, voir l'industrie gérée en fonction de l'intérêt collectif et non des profits de ses patrons traditionnels ? Certainement pas. Le problème que cherchait à résoudre Mitterrand était tout autre.

C'est qu'en 1981, on était en pleine crise, et l'industrie française était fort peu compétitive. Les capitalistes de l'industrie privée boudaient les investissements productifs. C'est en quelque sorte l'État qui, une nouvelle fois, s'est donné les moyens de prendre tout cela en charge.

Il a acheté aux capitalistes privés leurs participations multiples et variées. L'État a payé les nationalisées rubis sur l'ongle, à un prix au moins égal à ce que leurs vendeurs pouvaient en espérer. Les actionnaires privés, les grandes familles bourgeoises de ce pays, ont donc touché 40 milliards d'argent frais au titre du rachat, qu'ils ont pu faire fructifier là où cela rapportait gros, dans les opérations spéculatives.

L'État, heureux propriétaire désormais de ces entreprises, se mit à rénover ces dernières en investissant là où c'était nécessaire - et où ses prédécesseurs privés n'investissaient plus depuis longtemps - en restructurant, en modernisant... et en mettant à la porte les travailleurs ainsi devenus en surnombre ou qu'il estimait tels. Entre 1982 et 1987, il n'y eut en France pratiquement que l'État pour investir.

Entre 1982 et 1985, les nouvelles nationalisées ont reçu près de 50 milliards de francs de dotation de capital - et l'ensemble du secteur public quelque 175 milliards.

... vend des « privatisables » devenues rentables

Pas étonnant en tout cas qu'après ce traitement étatique de choc, les nationalisées aient retrouvé la santé. Les experts internationaux saluèrent la réussite de cette remise en forme. Un analyste du magazine anglais ul The Economist faisant le bilan économique des premières années de la présidence Mitterrand écrit en mars 1986 : « Les géants industriels nationalisés par le premier gouvernement Mitterrand ont gagné en marge de manoeuvre et ont pu dégraisser davantage que lorsqu'ils appartenaient au secteur privé sous les gouvernements de droite. Une demi-douzaine de ces entreprises font aujourd'hui des bénéfices ».

The Economist ne faisait qu'exprimer là une constatation que les bourgeois français faisaient depuis plus d'un an, et que leurs représentants commençaient à appeler de leurs voeux. Il était temps, désormais, de vendre les entreprises rentables au privé.

Voici en quels termes un numéro de L'Expansion daté du 20 janvier 1986, consacré aux privatisations « à l'anglaise », caressait des rêves d'avenir pour les nationalisées françaises. La privatisation pour ce journal était présentée comme un mariage d'intérêt « avec des milliers d'actionnaires » . La mariée, l'entreprise, doit séduire, et pour certaines vieilles entreprises, cela demande quelques efforts... : « il faut en moyenne trois ans pour rendre la mariée suffisamment belle, le temps de « lifter » ses résultats, d'apurer ses comptes, de la doter convenablement et surtout de s'assurer qu'elle aura des prétendants » . Après les opérations chirurgicales de fond des années 1982-84, le temps des liftings arrive donc. Un chirurgien en mal de confidences, en l'occurrence directeur de banque, expliquait à ce propos dans un quotidien : « Tant que l'État était notre unique actionnaire, nous utilisions des méthodes peu conventionnelles pour calculer nos bénéfices. On réunissait tout l'état-major de la banque et on se demandait quel dividende on pouvait verser au minimum au ministre de l'Economie sans le mettre en colère. A partir de là, on construisait notre bilan. Mais depuis que la volonté de privatisation est officielle, nous avons adopté une comptabilité plus réaliste » .

Bref, les bénéfices sortaient de l'ombre. Et TF1 ne faisait pas dans la dentelle puisque la chaîne allait afficher en 1986 un excédent budgétaire de 70 à 100 millions de francs qui contrastaient miraculeusement avec ses 85 millions de francs de déficit de 1985.

Quant aux prétendants, ils ne manquaient pas. Vieille connaissance, l'ex-PDG de Paribas, Pierre Moussa, à la tête d'un groupe financier, dont le siège était à Londres, était sur les rangs. Serge Dassault et ses amis lorgnaient sur la Compagnie financière de Suez, et Bouygues sur TF1. Le groupe Schneider avait mis au point une banque d'affaires tout exprès pour ces opérations. Il y avait du monde au balcon. Et la droite piaffait, elle fit campagne contre une gauche qui freinait. Le gouvernement espérait que l'opération allait lui amener quelque 200 milliards en cinq ans et en attendant, les campagnes de publicité se succédaient.

Pour attirer les petits porteurs de capitaux, les épargnants et les boursicoteurs, le gouvernement et les privatisables allaient lancer des campagnes de publicité. St-Gobain, Paribas et les AGF étaient en tête. On entonnait à nouveau la vieille rengaine de l'actionnariat ouvrier cher à la démagogie gaulliste. Ce qui vaut bien l'apologie du « capitalisme populaire » cher à Thatcher.

En 1986, alors que la cohabitation battait son plein, les privatisations commencèrent. Et comme l'étatisme ne perdait pas pour autant ses droits, le premier acte fut la création d'un nouveau titre de ministre : celui précisément de la privatisation. On commença par St-Gobain.

Puis ce fut le tour de Paribas, du CCF, de la Société Générale. Des millions de boursicoteurs se disputèrent des titres jusqu'au krach boursier d'octobre 1987. Le krach agit comme une douche froide, on hésitait à acheter. Du coup, le programme prit du retard pour Suez, Matra, l'UAP et les AGF. Quand Chirac et Balladur laissèrent la place, aux élections de 1988, le programme avait été réalisé à 40 %.

La privatisation entre 1985 et 1988 a porté sur douze groupes représentant 29 entreprises auxquelles il faut ajouter TF1. Elle a généré 70 milliards de recettes nettes pour l'État. L'État en privatisant a touché de l'argent frais. Mais, là encore, comme en Grande-Bretagne, l'État, grand seigneur, a vendu ses entreprises plutôt en-dessous de leur valeur.

La sous-évaluation est mise en évidence par le fait que les actions des privatisées ont gagné jusqu'à 36 % de leur valeur trois mois après leur introduction en Bourse. A ce titre, ce furent les privatisations de Matra et du Crédit Agricole qui furent le plus critiquées, en particulier pour Matra où le prix était bien moins élevé que celui des nationalisations.

Le Crédit agricole aurait dû être vendu une quinzaine de milliards au lieu des sept demandés par Balladur !

Puis la Gauche revint au gouvernement. Mitterrand lança son fameux « ni ni », dont nous avons parlé tout à l'heure, ce qui signifiait en clair qu'on ne reprenait pas à leurs nouveaux propriétaires les usines privatisées. Et comme le montre la suite, on continua même à privatiser. Et si la dernière en date des privatisations en cours, celle de Elf Aquitaine, est retardée, ce n'est pas de la mauvaise volonté de la part de Bérégovoy, c'est plus prosaïquement que, dans le climat de morosité de la bourse d'aujourd'hui, avec ses craquements inquiétants, les acheteurs éventuels ne sont guère décidés... à se décider.

Un phénomène général qui touche aussi le Japon...

La France et la Grande-Bretagne ne sont pas les seuls pays concernés. Pour ainsi dire, dans tous les pays impérialistes dont l'État possède des entreprises, il en met quelques-unes en vente.

Même le Japon. Car même le Japon a financé son fameux miracle économique par un déficit budgétaire. Celui du Japon fut pendant longtemps même un des plus élevés des pays industriels. Pour combler le déficit de son budget, le Japon lança d'abord des emprunts publics. Mais ces emprunts publics aboutirent à multiplier, en une quinzaine d'années, par dix la dette de l'État à la fin des années 80. La dette de ce pays a atteint près de la moitié du produit national du pays qui est pourtant - rappelons-le - le deuxième ou troisième producteur de richesses du monde !

Alors, pour réduire ses dettes, l'État japonais décida de vendre les actions qu'il possédait dans la Nippon Telegraph and Telephone. Il vendit la principale compagnie aérienne du pays, la Japan Airlines. Et même la plus que centenaire compagnie nationale de chemin de fer, créée par l'État à l'époque du Meiji et maintenue nationalisée contre vents et marées, dut céder en 1987 quelque 20 000 km de réseau à six nouvelles compagnies privées régionales.

... et l'Italie

Un autre « miraculé » de l'économie capitaliste, l'Italie, a dû en faire autant. On parla en effet beaucoup il y quelque temps de miracle italien. Celui-ci fut financé, comme beaucoup d'autres, par le déficit budgétaire et par l'accroissement de la dette publique qui dépasse aujourd'hui le produit national annuel de ce pays. C'est à un point tel qu'il a fallu, dans le système monétaire européen, réserver un sort à part à l'Italie, non pas tant parce qu'elle voulait faire bande à part comme la Grande-Bretagne, mais simplement parce que sa monnaie, la lire, lourdement handicapée par la dette publique, dégringolait plus vite que les autres.

Alors, les gouvernants italiens successifs en vinrent très facilement à l'idée lumineuse de vendre, eux aussi, les fameux « bijoux de famille ». L'expression n'est d'ailleurs pas exagérée dans le cas de l'Italie car les entreprises d'État représentent près du tiers de l'activité économique, constituée qu'elle est par les entreprises souvent les plus rentables.

Mais c'est aussi un des pays où le privé et le public s'entremêlent à un point tel que les observateurs à la vue la plus perçante y perdent leur italien, entre les grandes entreprises privées qui dépendent entièrement des financements publics et des intermédiaires financiers publics comme la banque Mediobanca, dont on a su que l'activité était en fait entièrement contrôlée par de grandes dynasties bourgeoises comme les Agnelli et autres Pirelli, sans même parler de la mafia et du Vatican, qui tiennent un peu des deux.

Voilà donc que le gouvernement italien se lance dans la vente aux capitalistes privés de ses entreprises publiques, sans lesquelles le capital privé ne survivrait guère. Cela a commencé par la vente à Fiat de Alfa Romeo en 1986. A des prix d'ami bien entendu car, de toutes façons, ce qui est bon pour Agnelli est bon pour l'Italie !

Mais il est question de vendre au privé le gros des entreprises publiques. J'ignore si, pour ce faire, l'Italie inventera à son tour un ministère de la privatisation, mais ce sera sans doute nécessaire pour recaser les dirigeants de l'actuel ministère des participations d'État puisque, d'après le Président de la République, Cossiga, ce ministère devrait être réduit à « un 4 pièces avec 10 employés ».

Comme il faut bien qu'à ces privatisations, il y ait une noble raison politique, Carli, ministre du Trésor, ex-sous-fifre d'Agnelli, haut fonctionnaire, vieux crocodile qui joue un peu les Pinay, déclara que le plan de privatisations, s'il est réalisé, « est tout à fait révolutionnaire. Il mettra fin aux éléments croissants du socialisme réel qui existe chez nous ». Et si l'Italie risque, pendant quelque temps encore, de subir cet effroyable socialisme réel, cela peut être parce qu'une crise gouvernementale est toujours dans l'air, mais surtout parce que les grands clans capitalistes italiens, les Agnelli, les Pirelli, les De Benedetti vont peut-être se battre comme des chiffonniers pour mettre la main sur les entreprises mises aux enchères ; et comme chacun a son écurie de ministres, de hauts fonctionnaires et de députés, on voit d'ici le tableau !

Quand les États des pays pauvres bradent leurs entreprises publiques sous la pression de l'impérialisme

Les États des pays riches ne sont pas les seuls à avoir mis des parties de leurs secteurs nationalisés à l'encan.

C'est aussi dans tous les pays pauvres ou presque, en Amérique latine, en Asie, en Afrique que l'on peut trouver en vente des compagnies téléphoniques, des réseaux de chemins de fer, des bassins miniers, des entreprises sidérurgiques.

Il s'agit là d'entreprises mises en place il y a dix, quinze, vingt ans ou plus. Souvent au prix d'un endettement important, car, souvenons-nous-en, c'est bien souvent pour construire ce début d'industrialisation nationale que les États des pays sous-développés se sont endettés. Une dette dont ils ne peuvent plus même acquitter aujourd'hui les intérêts parce que les usines qu'ils ont construites tournent de plus en plus au ralenti et parce que, du fait de la crise mondiale, ils n'ont plus les débouchés espérés sur le marché international. Et comme les gouvernements font payer leurs déboires économiques aux classes pauvres, c'est même la demande intérieure qui s'amenuise d'année en année, de plan d'austérité en plan d'austérité.

Alors de plus en plus de pays pauvres n'ont plus d'autre solution, pour diminuer leur déficit, que de vendre, s'ils trouvent acquéreur, quelques morceaux de leur secteur étatisé.

Pinochet pionnier du « libéralisme économique »

En Amérique latine, c'est au Chili, en 1973 que le coup d'envoi fut donné en quelque sorte. Pinochet venait d'accéder au pouvoir à la suite d'un coup d'État sanglant. Il espérait opérer un redressement économique en attirant les capitaux étrangers. Pour cela, il fallait tenir ses engagements vis-à-vis des banquiers créditeurs et des huissiers du FMI. Il s'employa non seulement à réduire toutes les dépenses sociales, à liquider non seulement tout le secteur d'État non rentable, mais aussi - toujours dans le but d'attirer des capitaux étrangers - une partie du secteur public rentable.

Capitalistes et spéculateurs pouvaient donc acheter des sortes de parts de la dette publique qui leur donnaient, à bon marché, un droit de propriété sur des entreprises qui, même déficitaires, pouvaient être dépouillées des bons morceaux judicieusement choisis. Et puis sur le nombre, il y avait tout de même de bonnes affaires. La compagnie ITT, devenue la Compagnie Nationale des Téléphones sous Allende et qui fut cédée par Pinochet à un groupe australien. D'autres entreprises sidérurgiques, des sociétés de distribution d'électricité ainsi que la compagnie aérienne nationale subirent le même sort.

Ces dénationalisations finirent de désorganiser une économie déjà anémiée et titubante. Des milliers d'entreprises de toutes tailles ne purent tenir sans le soutien indirect que leur apportaient les tarifs protecteurs des services du secteur nationalisé. Et la crise s'aggrava d'autant plus que les vagues de licenciements dans l'administration, dans le secteur fraîchement privatisé et dans le secteur privé en naufrage réduisaient de plus en plus la demande intérieure en produits de consommation courante.

Pinochet fut un temps fier et triomphant. Il apparaissait un peu, lui le dictateur sanglant, comme le champion du libéralisme économique. Et puis, il payait les intérêts de la dette avec toutes ces rentrées exceptionnelles et était cité en exemple par le FMI tandis qu'affluaient vers le Chili des capitaux spéculatifs.

Mais en 1982, on était au bord du chaos. Cette fois, Pinochet ne sauva l'économie de l'effondrement total qu'en réinjectant par l'intermédiaire de banques d'État des capitaux dans un certain nombre de secteurs, privés certes, mais totalement soutenus par l'aide de l'État. Il reprit même au compte de l'État certains secteurs économiques. Mais depuis 1985 on assiste à une seconde vague de privatisations.

L'exemple du Chili avait montré, en chômage, en misère, en répressions de toutes sortes, quel était le prix pour les classes populaires de ce libéralisme économique sans frein et de ce dépeçage de l'économie. Mais il avait aussi montré aux banquiers du monde impérialiste, aux dirigeants du FMI et de la banque mondiale que, même dans les économies les plus affaiblies par la crise de ces vingt dernières années, on peut toujours finalement trouver quelque chose à piller. Et c'est impitoyablement que les dirigeants du FMI assortissent depuis quelques années tous les plans de ré-échelonnement de la dette qu'ils consentent aux gouvernements des pays pauvres, d'injonctions à vendre des parties entières de leur secteur public.

Mexique, Brésil, Argentine : quelques milliards de dollars de plus... et des gages à l'impérialisme

Le Mexique, secoué depuis 1982 par une crise économique et financière qui a mis le pays au bord de la banqueroute, après avoir comme tous les pays pauvres limité son budget social, ses aides au secteur public, ses investissements d'État, s'est mis à vendre. Lentement d'abord, en même temps que dans le secteur étatisé - comme dans le secteur privé - on procédait à des millions de licenciements. Et puis, depuis 1988, le processus s'est accéléré. L'État a fini par vendre ce qu'il avait de plus vendable, la compagnie aérienne publique, puis une importante mine de cuivre, et enfin la compagnie de Téléphone. Tout cela aurait fait rentrer dans ses caisses quelque 3 milliards de dollars, c'est-à-dire peu, très peu, comparé à la dette de ce pays. Il semble que jusqu'à présent le Mexique ait résisté en partie à la pratique qui consiste à utiliser immédiatement les liquidités dégagées pour régler les intérêts de la dette ; l'État se servirait au moins en partie des capitaux récupérés pour aider certains secteurs industriels. Mais le problème n'est même pas différé, car il reste à faire face aux échéances des plans de ré-échelonnement de la dette sans cesse renégociés ; renégociés au prix de mesures qui, toutes, visent à ouvrir le Mexique aux importations de produits, pendant que tout est fait pour limiter ses exportations vers les pays riches.

Au Brésil aussi il y eut, dès 1980, quelques privatisations, pour un milliard de dollars, une misère au regard de la dette brésilienne. Mais c'est en 1990, devant les échecs successifs de tous les plans de stabilisation, que le gouvernement Collor a mis sur pied un projet de privatisations portant sur 17 milliards jusqu'en 1992, et 40 milliards s'il va à son terme. Le système utilisé est celui des « debt equity swaps », inauguré au Chili, utilisé parfois au Mexique qui consiste à échanger des titres de la dette contre des actifs de sociétés privatisées. Le montage financier est complexe, différent selon les pays et les entreprises, mais ce système s'accompagne partout de phénomènes spéculatifs qui sont l'occasion de profits rapides pour des milliers de spéculateurs.

Les Brésiliens semblent passés maîtres en l'art de jongler avec ces opérations. C'est en tout cas ce que montre la vente d'Usiminas en octobre 1991, une société minière d'État que le gouvernement avait mis en vente. La vente se passait à la Bourse de Rio. En deux heures il fut vendu pour 1 milliard 141 millions de dollars d'actions. Mais on s'est aperçu bientôt que cette privatisation réussie n'en était pas vraiment une : car c'est une entreprise publique minière brésilienne qui, en achetant 22,5 % des actions s'assurait le contrôle d'ex-Usiminas tandis que 10 % d'actions étaient aux mains d'un fonds de pension d'une banque nationalisée. Cette fois c'était bien joué pour l'État brésilien qui avait récupéré des liquidités sans laisser échapper son bien mais en engraissant au passage combien de spéculateurs ? Mais la plupart de ces types d'opérations sont en réalité une liquidation irrémédiable des richesses du pays. Car c'est à cela qu'aboutit la pratique qui consiste à utiliser les actifs des privatisées pour régler la dette.

Mais, les dirigeants des pays pauvres n'ont pas le choix car les dirigeants du FMI et derrière eux les dirigeants du monde impérialiste font pression. C'est ainsi qu'Alan Stoga, directeur chez Kissinger Associates et expert en privatisation, expliquait : « La privatisation a une dimension politique. On sait que le Président Carlos Saul Menem est sérieux dans son projet de réforme parce qu'il a vendu les compagnies publiques de téléphone et d'aviation ».

Mais les pays comme le Mexique, l'Argentine, le Brésil ont ceci en commun que leurs entreprises sont relativement vendables. Mais, de par l'ensemble des pays pauvres, combien d'États n'ont d'autre solution que de tenter de vendre l'invendable, ne serait-ce que pour quelques dollars de plus. C'est un marché de l'offre, avec « trop de projets en quête de trop peu d'argent », disait un expert américain. Avec au bout, pour les plus faibles, un recul économique d'autant plus catastrophique que la situation antérieure était déjà difficile.

En Europe Centrale : c'est toute l'économie qu'on met à l'encan

En Europe centrale, dans les anciennes Démocraties populaires, ce n'est pas une, deux ou trois entreprises que les gouvernements affirment vouloir céder au secteur privé, c'est l'économie tout entière. De surcroît, après 40 ans d'une dictature qui prétendait incarner le socialisme et le communisme et qui faisait de l'étatisme son credo économique, la privatisation avait au départ bonne presse. L'économie de marché dont les classes populaires ne savaient pas au juste ce qu'elle pouvait signifier leur apparaissait, bien souvent, comme un changement qui ne pouvait pas amener quelque chose de pire que ce qu'elles avaient connu auparavant. Elles sont en train de faire l'expérience que cela peut être pire.

Si tout est à vendre en Europe centrale, pas grand-chose n'est encore acheté. D'abord parce que, seules, des fractions infimes des industries nationales intéressent les gros détenteurs de capitaux ; et même quand des entreprises les intéressent : ils ne les achètent pas, ils mettent la main dessus. Parfois, non seulement sans débourser mais en encaissant des sommes plus ou moins importantes, destinées à faciliter la privatisation.

La vie économique des pays d'Europe centrale qui se sont le plus engagés sur la voie de la privatisation, la Pologne, la Hongrie et, dans une certaine mesure, la Tchécoslovaquie, bruissent de scandales.

Tels grands quotidiens en Hongrie ayant appartenu au Parti ou au Front populaire, acquis gratuitement par Hersant ou par le patron de presse britannique, Murdoch.

Telle grande entreprise de Budapest, un des fleurons de l'industrie nationale, achetée par une entreprise autrichienne avec la promesse d'y investir et d'en développer la production, revendue quelques semaines plus tard à un trust suédois qui a fermé une partie des usines en licenciant les trois quarts de ses travailleurs.

Et plusieurs entreprises ont été achetées à Budapest simplement parce que, situées près du centre de la ville, leurs terrains pouvaient donner matière à de futures spéculations immobilières une fois les entreprises démolies.

Telle société américaine qui a obtenu en Tchécoslovaquie des terres de grande étendue, dans un parc naturel théoriquement protégé, pour y créer un complexe de loisirs et de vacances, et dont il s'est révélé qu'elle n'a pas déboursé un seul dollar, et qui n'a pas l'intention de poursuivre son projet d'investissement ; mais, en attendant, elle se retrouve gratuitement à la tête d'un vaste domaine anciennement propriété d'État.

En Pologne ou en Hongrie, sous des formes diverses, on réinvente, dans les pays de l'Est, le capitalisme populaire, en annonçant que telle ou telle entreprise sera privatisée par distribution d'actions parmi ses propres ouvriers. Mais, outre la démagogie politique, ce type d'opération est souvent destiné à masquer une autre opération, consistant à vendre encore moins cher une entreprise à quelques gros margoulins. Le mécanisme est simple : le prix d'une entreprise une fois défini, généralement déjà sous-estimé, on s'arrange avec un groupe capitaliste, généralement occidental, pour qu'il en acquière 25 ou 30 %, le restant des actions étant dispersé parmi les travailleurs, avec par exemple interdiction de les vendre pendant quelques années. Le groupe capitaliste aura, en fait, acquis l'entreprise à 25 ou 30 % de son prix.

En Hongrie, il fut voté de dédommager les petits bourgeois et bourgeois lésés par les mesures d'expropriation des terres ou d'immeubles de location ou de petites entreprises à partir d'une certaine date. L'opération consiste à distribuer simplement des titres de propriété auxquels on attribue des valeurs et qui donnent droit à se porter acquéreur des terres ou des immeubles reprivatisés. Ces papiers qui circulent donnent lieu à une spéculation effarante et profitent évidemment aux plus gros qui, en contrepartie d'une grande quantité de ces titres de propriété, peuvent se porter acquéreurs des terres des petits propriétaires paysans.

Mais, si l'affairisme est débridé, peu nombreuses sont les entreprises privatisées qui fonctionnent et qui produisent, peu nombreuses sont mêmes celles qui ont été acquises pour cela. Les raisons sont connues de tous : les capitaux locaux entre les mains soit de la petite bourgeoisie d'affaires qui fleurit depuis bien longtemps dans ces pays, soit d'ex-nomenklaturistes du Parti ou de l'État, sont insuffisants et s'orientent généralement vers des petites affaires rentables à court terme, sans investissement.

Quant aux capitalistes occidentaux, ils n'ont qu'une confiance limitée dans les possibilités de développement de ces pays. Et c'est d'ailleurs lié. Ils craignent l'instabilité sociale et politique pour l'avenir.

Le résultat est que la production a reculé, pendant les deux années qui se sont écoulées depuis le cap vers l'ouest de l'Europe centrale, de 20 % à 40 % selon les pays.

Les investissements se sont effondrés parce qu'il va sans dire que les nouveaux propriétaires ne sont pas pressés de mettre de l'argent dans des machines et des bâtiments ; et que ce qui se produit encore en Europe centrale l'est, pour l'essentiel, dans des entreprises encore d'État mais dont l'avenir est incertain.

Et, du côté des classes exploitées, le prix à payer de tout cela, c'est, comme dans les autres pays sous-développés, un chômage brutalement croissant du fait des fermetures d'entreprises considérées non rentables. C'est un effondrement du niveau de vie des classes populaires car ce qui rendait auparavant tolérable un niveau de vie bas aux travailleurs, aux retraités ou aux paysans, c'était un ensemble de prestations sociales qui sont aujourd'hui démantelées.C'étaient aussi les subventions étatiques aux produits de première nécessité, à la nourriture. Subventions qui sont supprimées les unes après les autres car les gouvernements ne peuvent tout à la fois aider les couches riches à accéder à la propriété privée des moyens de production et aider la majorité de la population à se nourrir et à se soigner.

L'ex-RDA constitue un cas à part. Voilà donc la région la plus industrialisée des ex-Démocraties populaires, dont les entreprises sont aujourd'hui à vendre à la bourgeoisie la plus riche d'Europe ! On explique évidemment aux contribuables allemands, dont les impôts ont été augmentés, que ces sacrifices supplémentaires leur sont demandés pour aider leurs frères de l'Est à sortir du malheur de 40 ans de communisme.

Mais toute l'opération des transferts de propriétés conduite par l'organisme appelé « Treuhand » et qui, pour l'instant, a conduit plus d'entreprises à la fermeture qu'à la privatisation, consiste tout de même en une gigantesque opération permettant à quelques grands groupes capitalistes ouest-allemands de mettre la main sur les morceaux intéressants de l'industrie est-allemande, en faisant financer une partie des rachats par l'État allemand lui-même.

Longue serait la liste des exemples et des mécanismes. Mais, disons pour mémoire que, si la firme bien connue Siemens s'est appropriée une entreprise de 5.000 travailleurs, spécialisée dans le montage électrique, elle n'a payé qu'un prix d'achat, considéré par tout le monde comme symbolique, de 8 millions de marks. Mais c'est Treuhand qui a épuré les dettes de l'entreprise en question, dettes qui se montaient à 17,3 millions de marks !

Mais les grandes entreprises bénéficiaires de cette manne ont encore l'audace de demander que l'État se charge des infrastructures autour des entreprises acquises. Comme l'affirmait avec une sincérité cynique le Directeur-général de Daimler-Benz, « la plus grande partie des investissements doit venir du capital privé. Mais l'environnement, les routes, les voies ferrées, les réseaux de communication et tout ce qui doit être reconstruit, représentent un volume d'investissements gigantesque. Je doute qu'on puisse sérieusement dire que les contribuables n'y seront pas de leur poche ».

La vague de privatisations et la crise économique

Depuis la grande crise d'entre les deux guerres, voire depuis la Première Guerre mondiale, l'évolution qui va dans le sens d'un rôle accru de l'étatisme dans l'économie capitaliste s'est traduite, dans la plupart des pays et pour des raisons variées, par l'accroissement du nombre des entreprises propriété d'État.

Cependant, on l'a vu, même dans le cadre de cette évolution générale, il y a eu bien des allers et bien des retours. Et on a vu bien souvent l'État revendre ses propriétés au secteur privé, parfois avec beaucoup de bruit politique autour, dans le cadre de programmes de privatisation lourdement appuyés, sinon toujours réussis, mais plus souvent encore discrètement, comme cela se fait sur le marché capitaliste, par la vente partielle ou totale des actions de l'État à des propriétaires privés.

Les raisons pouvaient en être nombreuses. Parfois la seule raison en était de procurer de l'argent à l'État. Parfois parce qu'un secteur, nationalisé auparavant car non rentable pour le capital privé, devenait rentable grâce à des injections massives d'argent par l'État ou grâce encore à des restructurations exécutées par l'État.

Bien souvent, des entreprises ou des secteurs, qui ont été créés par l'État dans des domaines encore expérimentaux et pas directement rentables, ont été cédés au secteur privé une fois rendus capables de rapporter le taux de profit moyen.

Dans les pays pauvres, on a vu aussi, déjà dans le passé, des mouvements de retour vers les privatisations. Quelquefois pour les mêmes raisons que dans les pays riches. Plus fréquemment encore pour des raisons politiques. Lorsqu'une équipe dirigeante, du type de celle de Mossadegh en Iran ou d'Allende au Chili, a procédé à des nationalisations, que l'impérialisme ou tout simplement les trusts concernés n'acceptaient pas, le retour de bâton politique provoqué s'est traduit évidemment par la restitution des biens prétendument spoliés.

Ce passage du privé au public et vice-versa fait partie du fonctionnement permanent du capitalisme.

Mais ce qui frappe depuis une dizaine d'années, c'est que les programmes de privatisation prennent un caractère très général dans un très grand nombre de pays et en même temps.

Cette vague de privatisations n'est pas due à des causes de changement d'équipes politiques puisqu'elle peut être le fait de toutes sortes d'équipes gouvernementales, bien que le contexte politique facilite les privatisations.

Un capitalisme de plus en plus usurier

Les véritables raisons de cette vague de privatisations s'inscrivent dans la stagnation générale de l'économie capitaliste depuis bientôt une vingtaine d'années et au caractère que prend cette stagnation.

Nous n'avons nullement l'intention de retracer ici les différents soubresauts de cette période de stagnation commencée disons en 1973. Rappelons seulement que, par delà les reprises momentanées suivies de reculs, l'économie capitaliste n'a pas connu depuis 1973 un développement comparable à celui de la période précédente, développement pourtant déjà tout relatif.

Depuis quelque dix-huit ans, les capitalistes ne semblent pas croire dans l'avenir de leur propre système. Pas au point, en tous les cas, de recommencer à investir massivement dans la production. Depuis le début de la crise, les investissements productifs sont réduits au strict minimum, quand on ne désinvestit pas en fermant des entreprises. L'augmentation du nombre de chômeurs, c'est-à-dire du nombre de pauvres - quand bien même le mot ne recouvre pas tout à fait la même chose dans le cas des pays riches que dans celui des pays pauvres - , freine la consommation, du moins la consommation solvable, la seule qui compte pour le marché capitaliste, dans lequel seules les ventes, et non les besoins, interviennent, ce qui contribue en retour à perpétuer la stagnation économique.

Alors, depuis quinze ans, les États des pays riches comme le système bancaire essaient de faire marcher l'économie à coups de crédits et d'endettement. Aujourd'hui, l'économie capitaliste tourne tant bien que mal sur des montagnes de dettes.

Et ces dettes, ces titres de créance alimentent les circuits financiers mondiaux d'une économie où, pour chaque capitaliste, pour chaque groupe capitaliste, il est plus intéressant de spéculer sur ce qu'ils appellent des « produits financiers » que de produire. Le capitalisme devient de plus en plus usurier.

Voilà où nous en sommes. Les États sont intervenus pour sauver le grand capital et ses profits de la faillite. Mais, aujourd'hui, ce sont les États qui sont menacés de faillite. C'est patent et reconnu pour ce qui est des États des pays pauvres. Mais c'est vrai pour les États des pays impérialistes, et à une toute autre échelle quand bien même ils sont moins menacés de ruine car, comme le dit le bon sens populaire, on ne prête qu'aux riches.

Alors, les États vendent un peu partout les entreprises qui leur appartiennent. Pour trouver de l'argent afin de diminuer leurs dettes ou combler des trous du déficit budgétaire, sans doute. Mais aussi pour tenter de diminuer les tensions sur les marchés financiers où la demande de « bonnes actions » est plus forte que l'offre.

C'est qu'en effet, dans cette évolution économique des dix ou quinze dernières années, qui ont vu la spéculation prendre le pas sur la production, les actions des entreprises productives sont parmi les principaux objets de spéculation. On rachète des actions, des parts d'entreprise, voire des entreprises entières, non pas pour réaliser un bénéfice en les faisant produire, ou pas seulement, mais de plus en plus pour les revendre au plus vite et avec profit.

Mais, évidemment, la circulation des actions d'une entreprise donnée, pour spéculative qu'elle soit, n'est pas complètement détachée de la santé de ladite entreprise, c'est-à-dire de sa capacité de produire et de rapporter du profit avec la sueur de ses ouvriers. Les grandes usines, les grandes sociétés financières, les grands trusts mondiaux, même lorsqu'ils achètent des entreprises pour les revendre, recherchent les plus rentables. Du coup, le prix à la vente des entreprises les plus rentables et, en conséquence, de leurs actions, a tendance à être sans cesse surévaluée.

C'est cette situation-là, soit dit en passant, qui est un des principaux facteurs qui font peser sur l'économie mondiale la menace d'un krach boursier grave. Il faut, en effet, rappeler que la plus grande crise que l'économie capitaliste ait connue dans le passé, celle de 1929, a commencé par une surenchère sur les actions cotées en Bourse, surenchère portant le prix de ces actions de plus en plus haut, du fait d'un type de spéculation semblable à celle qui prévaut aujourd'hui.

Le fait que les États rentrent eux-mêmes dans le circuit financier en mettant sur le marché des entreprises en général intéressantes a pour avantage, pour les grands trusts, d'augmenter un peu l'offre de ce qu'ils appellent des « produits financiers », d'élargir le champ des objets financiers qui peuvent s'acheter et se vendre.

Mais cette attitude des États est en même temps une fuite en avant. Une fuite en avant qui aggrave les problèmes au lieu de les résoudre car si, avec la vente de leurs entreprises, les États alimentent les circuits financiers et les profits financiers, ils contribuent en même temps à affaiblir la production.

Car, comme nous l'avons vu, dans les pays développés, pendant toutes ces années de crise, c'est surtout l'État qui a investi, pas le secteur privé. Bien sûr, on l'a dit, ces investissements de l'État étaient faits en dernier ressort au bénéfice des capitalistes privés. Mais, justement, dans l'économie capitaliste, c'est l'État qui incarne d'une certaine façon, non pas l'intérêt général, certainement pas, mais au moins les intérêts généraux du capitalisme. Seul l'État est capable de procéder à des choix économiques d'avenir même si on ne peut en attendre qu'ils rapportent un profit facile et immédiat.

L'accroissement du rôle du privé se traduit par une régression sociale

En réalité, même dans les pays riches, l'accroissement du rôle du privé aggravera la tendance à la stagnation des investissements.

Mais, on l'a vu, dans les pays de l'Est, dans les pays pauvres, ce n'est pas de stagnation des investissements qu'il s'agit, c'est de désinvestissements, c'est de fermetures d'usines, c'est d'abaissement de la production.

Les entreprises jusqu'à présent nationalisées des pays de l'Est, par exemple, n'étaient peut-être pas rentables. Mais elles avaient au moins le mérite de produire, mal peut-être, mais de produire quand même, au lieu de laisser des dizaines de milliers d'ouvriers au chômage et des moyens de production à l'abandon.

Mais les États ne sont pas en train de mettre à l'encan que des entreprises industrielles ou commerciales un peu partout dans le monde. Il y a aussi les services publics.

Il y a bien sûr de vrais services publics qui sont gérés par le privé de longue date. Et il n'est point besoin d'être professeur de sciences économiques pour comprendre qu'il s'agit de services publics rentables depuis longtemps du point de vue capitaliste comme, par exemple, la fourniture des eaux en France.

Mais, s'agissant des autres secteurs, la cession au privé de la santé, des prestations sociales, se traduira évidemment par l'abandon de tout ce qui n'est pas rentable du point de vue capitaliste, pour ne garder que ce qui est rentable. Des cliniques privées à la place des hôpitaux publics. Des formes de Sécurité sociale remplacées par des compagnies d'assurance privées, entraînées d'ailleurs, comme on le voit en ce moment aux États-Unis, dans la sarabande financière au point d'être menacées de faillite, laissant les pauvres gens qui ont cotisé toute leur vie sans couverture pour leurs vieux jours. Ou, comme la débâcle de l'empire Maxwell l'a montré : des caisses de retraite vidées pour renflouer des entreprises de presse.

Cette évolution frappe déjà et frappera de plus en plus les classes pauvres dans les pays dits riches.

Mais dans les pays pauvres ?

Mais dans ces pays demi-pauvres d'Europe centrale qui sombrent rapidement dans la pauvreté ?

Le magazine Le nouvel économiste vient de rapporter que « dans la région de Katowice, le seul hôpital polonais capable d'effectuer une opération à coeur ouvert va fermer ses portes faute d'argent. Dans les établissements hospitaliers des grandes villes, l'intendance ne suit plus : les patients doivent apporter leurs draps, les hospitalisés ont droit au repas du midi mais pas à celui du soir » . Combien de pays d'Afrique ou d'Asie connaissent déjà cette situation, avec en plus l'obligation d'apporter ses médicaments si on veut être soigné ? Mais c'est l'Europe elle-même, ses régions pauvres aujourd'hui, mais peut-être demain ses régions dites riches qui s'achemineront vers des situations semblables.

Le fonctionnement de l'économie capitaliste tourne de plus en plus à la folie, alors qu'on n'en est pas encore à ce qui serait véritablement une crise comparable à l'effondrement de la production dans les années consécutives à 1929. Dans ce système où l'argent est roi, plus il y a d'argent, moins l'économie marche, et plus la fraction pauvre de la population souffre. Le système financier, après avoir envahi l'économie, est en train d'étouffer la production, en tous les cas tout ce qui est service public.

Ces ventes par l'État de biens qui lui appartiennent, ne signifient nullement le recul de l'étatisme.

L'État est plus présent que jamais dans l'économie. Et il faudrait même dire les États car les États des puissances impérialistes ont constitué des organismes internationaux, que ce soit sous les étiquettes « Banque mondiale », « FMI », « Groupe des 7 » ou « Groupe des 9 », « OCDE » et bien d'autres encore, qui complètent le rôle que jouent auprès des groupes capitalistes les plus puissants, leurs propres États nationaux. Ce sont ces organismes par exemple qui ont repris, au compte des contribuables, les créances les plus douteuses des banquiers ou des industriels des pays les plus puissants, États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, France, etc, auprès des pays pauvres ou des pays d'Europe centrale.

Ce n'est plus à l'échelle d'un seul État, mais à l'échelle de l'ensemble des États impérialistes, que se vérifie cette réalité permanente du système capitaliste, que les États bourgeois ne « socialisent » que les risques de la classe bourgeoise, mais pour favoriser ses profits privés.

Dans les pays impérialistes, l'étatisme, qu'il se traduise circonstanciellement par des nationalisations ou par des privatisations, participe à l'exploitation de la classe ouvrière au profit de la bourgeoisie, comme il participe au renforcement du brigandage impérialiste contre les masses pauvres des pays pauvres.

Bien entendu, dans ces conditions les révolutionnaires communistes laissent aux réformistes, classiques ou encore staliniens, le soin de faire de subtiles distinctions entre la forme nationalisée ou privatisée que prend ce brigandage.

Dans les pays pauvres soumis au pillage de l'impérialisme, il est possible que la question se pose différemment. En leur temps, les nationalisations même faites d'en haut par l'appareil d'État national, ont bénéficié du consensus, voire du soutien actif des masses exploitées qui voyaient dans ces nationalisations une sorte de défense contre le pillage impérialiste.

De la même façon, les masses exploitées d'Argentine, du Brésil, du Mexique ont bien des raisons de considérer les privatisations exécutées sur l'injonction du FMI et au profit de trusts des grandes puissances impérialistes, comme une atteinte à la fois à leurs conditions d'existence, mais aussi à leurs sentiments de dignité nationale.

Lorsque cela se produit, les révolutionnaires sont évidemment solidaires de ces sentiments des masses. Ils se retrouveront à leurs côtés pour combattre la mainmise directe des trusts étrangers sur les entreprises de leurs pays. Mais ce n'est pas pour autant qu'ils assimileront ce va-et-vient entre les nationalisations et les privatisations qui, même dans les pays pauvres, ne sont que des épisodes de la lutte entre différentes composantes de la bourgeoisie mondiale, au combat de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie.

C'est le fonctionnement de l'ensemble du système économique, dominé certes par la grande bourgeoisie impérialiste mais dont font aussi partie les bourgeoisies des pays sous-développés et leurs États, qui fait peser sur l'humanité la menace d'un nouveau cataclysme économique qui entraînera inévitablement un nouveau cataclysme social.

Cette menace ne découle pas de la forme circonstancielle que peut prendre la survie du capitalisme, mais de cette survie elle-même.

Hors du renversement du pouvoir de la bourgeoisie, de l'expropriation de la classe capitaliste, de la réorganisation de l'économie sur une base collectiviste et planifiée, il n'y a point de salut pour l'humanité !

Annexes :

Deux textes de Léon Trotsky :

- Le Mexique et l'impérialisme britannique (extraits)

- L'industrie nationalisée et la gestion ouvrière (extraits)

Les nationalisations dans le Mexique de Cardenas

Cárdenas fut élu Président du Mexique aux élections de 1934. Il gouverna d'abord avec Calles dont l'anticléricalisme servait à masquer le caractère réactionnaire et corrompu de sa politique. De 1934 à 1936, Cárdenas renforça sa position. Des manifestations ouvrières anticallistes entraînèrent l'élimination de Calles et des callistes. Les grèves des cheminots et des ouvriers du pétrole eurent pour conséquence, la première indirectement et la seconde de façon immédiate, la nationalisation de ces deux branches de l'industrie nationale, avec à chaque fois une participation directe ou indirecte des syndicats à l'administration de ces branches nationalisées.

« Que doit être la politique du parti ouvrier dans ce cas » s'interrogeait Trotsky dans le texte L'industrie nationalisée et la gestion ouvrière rédigé en juin 1938 à l'intention des militants ouvriers mexicains.

Si l'attitude vis-à-vis de la gestion ouvrière d'une industrie nationalisée par un gouvernement bourgeois posait aussi bien des problèmes de principe que de tactique que Trotsky analyse avec beaucoup de nuances, il ne peut en revanche y avoir de doute à ses yeux quant au soutien que les ouvriers devaient apporter au « peuple mexicain dans sa lutte contre l'impérialisme » , ce dont traite son article Le Mexique et l'impérialisme britannique datant du 5 juin 1938.

Le Mexique et l'impérialisme britannique (extraits)

(5 juin 1938)

La campagne internationale que les milieux impérialistes mènent contre l'expropriation des entreprises pétrolières au Mexique par le gouvernement mexicain a été marquée par tous les traits des bacchanales de la propagande impérialiste, combinant l'impudence, l'hypocrisie et la spéculation sur l'ignorance avec l'assurance arrogante de l'impunité. Le signal de cette campagne a été donné par le gouvernement britannique quand il a décidé de boycotter le pétrole mexicain. Le boycottage, on le sait, implique toujours l'auto-boycottage qui s'accompagne donc de grands sacrifices de la part de celui qui boycotte. Jusqu'à récemment, la Grande-Bretagne était le plus gros consommateur du pétrole mexicain, pas par sympathie pour le peuple mexicain, naturellement, mais en fonction des avantages qu'elle y trouvait. En Grande-Bretagne, le principal consommateur de pétrole est l'État, avec sa marine gigantesque et une aviation qui grandit rapidement. Un boycottage du pétrole mexicain par le gouvernement britannique signifie donc un boycottage simultané non seulement de l'industrie britannique, mais de sa défense nationale. Le gouvernement de M. Chamberlain a manifesté avec son habituelle franchise que les profits des brigands impérialistes passaient avant les intérêts même de l'État. Les classes opprimées et les peuples opprimés doivent enregistrer profondément cette conclusion fondamentale.

(...) Afin de discréditer l'expropriation aux yeux de l'opinion publique bourgeoise, on la présente comme une mesure « communiste ». L'ignorance historique se combine ici avec la tromperie délibérée. Le Mexique semi-colonial est en train de lutter pour son indépendance nationale, politique et économique. C'est là la signification fondamentale de la révolution mexicaine à cette étape. Les magnats du pétrole ne sont pas des capitalistes de base, ils ne sont pas de la bourgeoisie ordinaire. S'étant emparés des ressources naturelles les plus riches d'un pays étranger, campés sur leurs milliards et soutenus par les forces militaires et diplomatiques de leur métropole, ils s'efforcent d'établir dans le pays soumis un régime de féodalisme impérialiste, leur subordonnant législation, jurisprudence et administration. Dans ces conditions, l'expropriation est l'unique moyen efficace de sauvegarder l'indépendance nationale et les conditions élémentaires de la démocratie.

La décision que prendra le développement ultérieur du Mexique dépend de façon décisive de facteurs de caractère international. Mais c'est une question pour l'avenir. La révolution mexicaine est en train de réaliser le même travail qu'ont réalisé, par exemple, les États-Unis d'Amérique en trois quarts du siècle dernier, en commençant par la guerre révolutionnaire pour l'Indépendance et en terminant par la guerre civile pour l'abolition de l'esclavage et l'unification nationale. Le gouvernement britannique a tout fait, à la fin du XVIIIe siècle, non seulement pour maintenir les États-Unis dans un statut de colonie, mais, plus tard, dans les années de guerre civile, il a soutenu les négriers du Sud contre les abolitionnistes du Nord, essayant au compte de ses intérêts impérialistes de précipiter la jeune république dans l'arriération économique et la désunion nationale.

Aux Chamberlain de cette époque aussi l'expropriation des propriétaires d'esclaves semblait une mesure « bolchevique » diabolique. En réalité, la tâche historique des Nordistes consistait à déblayer le terrain pour un développement démocratique indépendant de la société bourgeoise. C'est cette tâche précisément qu'est en train de résoudre à cette étape le gouvernement du Mexique. Le général Cárdenas prend place parmi les hommes d'État qui ont accompli un travail comparable à celui de Washington, Jefferson, Abraham Lincoln et du général Grant. Et ce n'est bien entendu pas un hasard si, dans ce cas également, le gouvernement britannique se trouve de l'autre côté de la tranchée de l'Histoire.

(...) Sans succomber aux illusions et sans crainte de la calomnie, les ouvriers avancés soutiendront totalement le peuple mexicain dans sa lutte contre les impérialistes. L'expropriation du pétrole, ce n'est ni du socialisme, ni du communisme. Mais c'est une mesure hautement progressiste d'auto-défense nationale. Marx, bien sûr, ne considérait pas Abraham Lincoln comme un communiste ; mais cela ne l'empêchait pas de nourrir la plus profonde sympathie pour la lutte que Lincoln dirigeait. La 1e Internationale envoya au président de la guerre civile un message de salut et Lincoln, dans sa réponse, apprécia hautement ce soutien moral.

Le prolétariat international n'a aucune raison d'identifier son programme avec le programme du gouvernement mexicain. Les révolutionnaires n'ont nul besoin de changer de couleur, de s'adapter et de jouer les flatteurs à la manière de l'école du GPU, de ses courtisans qui, au moment du danger, vont vendre et trahir le camp le plus faible. Sans abandonner sa propre identité, chaque organisation ouvrière honnête dans le monde entier, et avant tout en Grande-Bretagne, a le devoir de prendre une position intransigeante face aux brigands impérialistes, leur diplomatie, leur presse et leurs mercenaires fascistes. La cause du Mexique, comme la cause de l'Espagne, comme la cause de la Chine, est la cause de la classe ouvrière internationale. La lutte autour du pétrole mexicain n'est qu'une des escarmouches de la ligne avancée des batailles à venir entre les oppresseurs et les opprimés.

L'industrie nationalisée et la gestion ouvrière (extraits)

(juin 1938)

Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D'où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Ceci crée des conditions particulières du pouvoir d'État. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s'élève pour ainsi dire au-dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l'instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes d'une dictature policière, soit en manoeuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu'à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d'une certaine liberté à l'égard des capitalistes étrangers. La politique actuelle du gouvernement en est au second stade : ses plus grandes conquêtes sont les expropriations des chemins de fer et de l'industrie pétrolière.

Ces mesures sont intégralement du domaine du capitalisme d'État. Toutefois, dans un pays semi-colonial, le capitalisme d'État se trouve sous la lourde pression du capital privé étranger et de ses gouvernements, et il ne peut se maintenir sans le soutien actif des travailleurs. C'est pourquoi il s'efforce, sans laisser glisser de ses mains le pouvoir réel, de placer sur les organisations ouvrières une partie importante de la responsabilité pour la marche de la production dans les branches nationalisées de l'industrie.

Que devrait être dans ce cas la politique du parti ouvrier ? Ce serait évidemment une erreur désastreuse, une parfaite escroquerie, que d'affirmer que la route vers le socialisme ne passe pas par la révolution prolétarienne mais par la nationalisation par l'État bourgeois de diverses branches de l'industrie et de leur transfert aux mains des organisations ouvrières. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Le gouvernement bourgeois a effectué lui-même la nationalisation et a été obligé de demander la participation ouvrière à la gestion de l'industrie nationalisée. On peut, bien entendu, esquiver le problème en citant le fait que, sauf si le prolétariat s'empare du pouvoir, la participation des syndicats à la gestion des entreprises de capitalisme d'État ne peut donner de résultats socialistes. Cependant, une politique aussi négative de la part de l'aile révolutionnaire ne serait pas comprise par les masses et ne contribuerait qu'à renforcer les positions opportunistes. Pour les marxistes, il ne s'agit pas de construire le socialisme des mains de la bourgeoisie, mais d'utiliser les situations qui se présentent dans le cadre du capitalisme d'État et de faire progresser le mouvement révolutionnaire des ouvriers.

La participation aux parlements bourgeois ne peut plus désormais donner de résultats positifs importants ; dans certaines conditions, elle conduit même à la démoralisation des députés des ouvriers. Mais aux yeux des révolutionnaires, cela ne constitue nullement un argument en faveur de l'antiparlementarisme.

Il serait inexact d'identifier la politique de participation des ouvriers à la gestion de l'industrie nationalisée et la participation des socialistes à une gouvernement bourgeois (ce que nous appelions ministérialisme). Tous les membres du gouvernement sont liés les uns aux autres par les liens de solidarité. Un parti qui est représenté au gouvernement est responsable de toute la politique gouvernementale, dans son ensemble. La participation à la gestion d'une branche donnée de l'industrie laisse l'entière possibilité d'une opposition politique. Dans le cas où les représentants des ouvriers sont en minorité dans la gestion, ils ont l'entière possibilité de le dire et de publier leurs propositions qui ont été repoussées par la majorité, de les porter à la connaissance des travailleurs, etc.

On peut comparer la participation des syndicats à la gestion de l'industrie nationalisée à la participation des socialistes aux municipalités, où les socialistes remportent parfois la majorité et sont ainsi amenés à gérer une importante économie municipale, alors que la bourgeoisie domine toujours l'État et que les lois de la propriété bourgeoise demeurent en vigueur. Dans la municipalité, les réformistes s'adaptent passivement au régime bourgeois. Sur ce terrain, les révolutionnaires font tout leur possible dans l'intérêt des travailleurs et, en même temps, enseignent à chaque étape aux travailleurs qu'une politique municipale est impuissante sans la conquête de l'appareil d'État.

La différence, bien entendu, réside en ce que, dans le domaine des municipalités, les ouvriers s'emparent de certaines positions par des élections démocratiques, tandis que, dans celui de l'industrie nationalisée, c'est le gouvernement lui-même qui les invite à prendre certains postes. Mais cette différence est purement formelle. Dans l'un et l'autre cas, la bourgeoisie est obligée de concéder aux ouvriers certaines sphères d'activité. Et les travailleurs les utilisent dans leur propre intérêt.

Il serait léger de fermer les yeux sur les dangers qui découlent d'une situation dans laquelle les syndicats jouent un rôle dirigeant dans l'industrie nationalisée. La base en est le lien entre les sommets des dirigeants syndicaux et l'appareil du capitalisme d'État, la transformation des représentants mandatés du prolétariat en otages de l'État bourgeois. Mais si grand que puisse être ce danger, il ne constitue qu'une partie d'un danger, ou plus exactement, d'une maladie générale, à savoir la dégénérescence bourgeoise des appareils syndicaux à l'époque impérialiste, pas seulement dans les vieux centres des métropoles mais également dans les pays coloniaux. Les dirigeants syndicaux, dans l'écrasante majorité des cas, sont des agents politiques de la bourgeoisie et de son État. Dans l'industrie nationalisée, ils peuvent devenir et ils sont déjà en train de devenir ses agents administratifs directs. Contre cela, il n'y a que la lutte pour l'indépendance du mouvement ouvrier en général, et en particulier pour la formation dans les syndicats de solides noyaux révolutionnaires capables, tout en préservant l'unité du mouvement syndical, de lutter pour une politique de classe et pour que les organismes dirigeants soient composés de révolutionnaires.

(...) Pour résumer, on peut dire que ce nouveau domaine de travail comporte à la fois les possibilités et les dangers les plus grands. Les dangers consistent en ce que, par l'intermédiaire de syndicats contrôlés, le capitalisme d'État peut tenir les ouvriers en échec, les exploiter cruellement et paralyser leur résistance. Les possibilités révolutionnaires consistent en ce que, s'appuyant sur leurs positions dans des branches exceptionnellement importantes de l'industrie, les ouvriers peuvent de toutes leurs forces lancer leur attaque contre les forces du capital et contre l'État bourgeois. Laquelle de ces possibilités va-t-elle prévaloir ? Dans combien de temps ? Il est naturellement impossible de le prédire. Cela dépend entièrement de la lutte entre les diverses tendances au sein de la classe ouvrière, de l'expérience des ouvriers eux-mêmes, de la situation mondiale. En tout cas, pour utiliser cette forme nouvelle d'activité dans l'intérêt de la classe ouvrière et pas de l'aristocratie et de la bourgeoisie ouvrière, il n'y a qu'une condition qui soit nécessaire : l'existence d'un parti marxiste révolutionnaire qui étudie avec soin chaque forme d'activité ouvrière, critique toute déviation, éduque et organise les travailleurs, gagne de l'influence dans les syndicats et assure une représentation ouvrière révolutionnaire dans l'industrie nationalisée.