Nicaragua - le mouvement sandiniste : ses hommes, son histoire, sa politique

Cercle Léon Trotsky
26/10/1984

Si nous voulons parler de la révolution nicaraguayenne, c'est parce que là-bas, en Amérique Centrale, il y a 5 ans, tout un peuple s'est soulevé d'espoir et s'est battu pour une vie meilleure de toutes ses forces, avec une volonté farouche de vaincre, quoi qu'il en coûte, le régime de terreur sanglante et de corruption abjecte qui était celui de Somoza. Des dizaines de milliers de gens du peuple ont donné leur vie dans ce combat contre l'oppression et l'humiliation, pour un avenir d'hommes et de femmes libres.

Mais aujourd'hui, il est à craindre que les masses nicaraguayennes n'aient plus le même enthousiasme révolutionnaire. Et, alors que s'intensifie la guerre que l'impérialisme américain mène contre la révolution nicaraguayenne, par bandes contre-révolutionnaires interposées, et que la menace d'une intervention militaire directe plane à nouveau sur ce petit peuple, on peut craindre que la volonté de résistance de la population pauvre contre ses ennemis de toujours ne soit plus sous-tendue par le même espoir, immense et tenace, qui lui avait permis de vaincre il y a 5 ans.

Car les dirigeants sandinistes ont peut-être déçu ce formidable espoir et cette confiance que les opprimés avaient placés en eux.

De par le monde, bien des peuples, du Vietnam à l'Algérie, de la Chine à l'Angola, de l'Inde à la Bolivie, se sont battus héroïquement pour gagner leur liberté et un monde meilleur, sans voir pour autant se réaliser leurs aspirations les plus chères. Ils ont combattu pour la liberté et ont retrouvé la dictature. Ils voulaient vivre dignement et ont retrouvé l'exploitation et la misère.

C'est qu'il n'y a pas de place, dans ce monde dominé par l'impérialisme, dans cette société de violence et d'exploitation, pour un peuple libre. Tant que l'humanité ne se sera pas débarrassée de la barbarie capitaliste, aucun peuple ne pourra être libre. C'est pour cela que le nationalisme est sans espoir, et que seul le prolétariat pourra, en accomplissant la révolution socialiste, en détruisant les métropoles impérialistes, résoudre définitivement les problèmes de toute l'humanité.

Mais point n'est besoin de crier « Vive les sandinistes » pour être solidaires de cette révolution et de ses dirigeants face aux pressions et aux attaques de l'impérialisme américain. Et nous, à Lutte Ouvrière, nous sommes totalement et complètement solidaires du peuple nicaraguayen et des dirigeants qu'il s'est donnés face à l'impérialisme.

Mais cela ne nous ôte pas le droit, et même le devoir, de comprendre ce qu'est cette révolution, ce que sont ses dirigeants, quelle est leur politique. Car seule la vérité est révolutionnaire.

Des origines à la prise du pouvoir par le FSLN

Une semi-colonie américaine

Pendant trois cents ans, le Nicaragua vécut sous le joug des conquistadors espagnols. C'est en 1909, après seulement 70 ans d'indépendance toute relative qu'il devint avec l'aide des Marines une semi-colonie américaine. Le gouvernement était présidé par un certain Diaz, qui n'était autre que... le chef comptable d'une compagnie américaine, la Rosario and Light Mines Company ! Les douanes, les postes, les banques, les chemins de fer, les ports nicaraguayens étaient sous contrôle américain.

En 1912, il y eut une première révolte contre le régime pro-américain de Diaz. A sa tête, un avocat libéral Zeledon, appela à la lutte « pour l'égalité, pour la liberté et l'autonomie nationale ». Diaz, menacé, fit encore appel aux Marines. Ceux-ci débarquèrent en force. Après une véritable tuerie, les Marines restèrent au Nicaragua. En 1926, se produisit une autre révolte dirigée par la bourgeoisie libérale. Les dirigeants US conclurent alors que le plus simple était de trouver, parmi les chefs libéraux, quelqu'un qui soit susceptible de devenir leur homme et en même temps « l'homme fort » du Nicaragua.

Ils le trouvèrent rapidement en la personne du principal chef de l'armée libérale, Moncada. Les Américains s'engagèrent à faire élire Moncada à la présidence de la République, et Moncada accepta de déposer les armes. On lui remit même en échange la somme de 10 dollars par arme déposée.

Le combat de Sandino

Mais un des « généraux » libéraux refusa de déposer les armes. Un certain Augusto Cesar Sandino. Il faisait un peu figure d'exception au milieu de ces généraux, politiciens membres de quelques-unes des grandes et riches familles qui régnaient sur le Nicaragua et se disputaient le pouvoir. Sans être né dans la misère, il n'était pas d'une grande famille. C'était l'enfant naturel d'un métis relativement aisé, propriétaire de plusieurs fermes et faisant le commerce de grain.

Homme énergique et entreprenant, Sandino fut aide-mécanicien dans les plantations, puis chercha à se lancer dans le commerce de grains. En 1920, à 25 ans, il s'exila au Honduras, puis au Guatemala et au Mexique. A cette époque, Sandino n'avait guère, semble-t-il, d'idées sociales ou politiques.

En 1926, lorsque les révoltes libérales éclatèrent contre le régime de Chamorro, Sandino décida de rentrer au Nicaragua, afin d'y lutter lui aussi. Il trouva un emploi de comptable à la mine de San Albino où il fit un travail de propagande et gagna des mineurs à la lutte contre les conservateurs et leurs alliés américains. Consacrant ses économies à acheter quelques armes, il réussit à remuer une petite troupe qui livra un certain nombre de batailles victorieuses. C'est cette troupe qui, lorsque Moncada décida de faire sa soumission aux États-Unis, refusa de rendre les armes et préféra, selon les termes de Sandino, « résister jusqu'au bout ».

La petite armée sandiniste se renforça, accueillant dans ses rangs nombre de paysans fuyant la répression.

La bourgeoisie nicaraguayenne avait trouvé un terrain d'accord avec l'impérialisme américain depuis l'accord passé entre les USA et le général Moncada. Mais pas les couches populaires.

Au contraire même, au lendemain de la crise de 1929, leurs conditions de vie se détériorèrent dramatiquement. La chute des cours des matières premières toucha particulièrement le café, la principale production du Nicaragua, et cela se traduisit par la misère pour les paysans. Et c'est une des raisons pour lesquelles l'armée de Sandino grossit, rejointe par des paysans plongés dans la misère, par des ouvriers mis au chômage, par tous ceux à qui la situation ne laissait pas d'autre issue.

Au total, en 1929-1930, l'armée sandiniste comptait entre quatre et six mille hommes.

Elle infligea des pertes spectaculaires aux Marines. Et les États-Unis dégagèrent leurs troupes du pays en 1933 après avoir mis sur pied une force armée autochtone, la Garde nationale, et avoir surveillé le déroulement des élections de 1932.

Sandino accepta alors de déposer les armes.

Car son seul programme politique était l'évacuation des troupes étrangères stationnées au Nicaragua.

L'armée sandiniste se proclamait : « Armée de Défense de la Souveraineté nationale du Nicaragua ». La devise, par laquelle Sandino terminait toutes ses lettres était « Patrie et Liberté ». Il jurait de poursuivre la lutte « tant qu'il restera un soldat américain au Nicaragua ». Pour lui, l'intervention US était « une tache qui souille la patrie ». Il s'affirmait « nicaraguayen et fier que dans mes veines coule le sang indien américain ».

Sandino était avant tout un nationaliste. Il est vrai que ce nationalisme s'affirmait, aussi, populaire. Après la trahison de Moncada, en qui il voyait le représentant d'une bourgeoisie prête à se vendre aux Américains, il proclama : « les vacillants, les timides abandonneront, seuls les ouvriers et les paysans iront jusqu'au bout, seule leur force organisée obtiendra le triomphe ». Mais cet attachement au peuple, en qui il voyait la seule force capable de se battre réellement contre les troupes de l'impérialisme, n'allait pas jusqu'à lui assigner un programme économique et social qui lui soit propre.

Au terme de ce qu'il considérait, lui, comme sa lutte, quand son objectif - le départ des troupes américaines - fut atteint, il remit le pouvoir dans les mains des politiciens bourgeois.

En 1932, le vieux politicien libéral Sacasa était élu président. Deux mois plus tard, les Marines rembarquaient pour les États-Unis.

En février 1933, Sandino entrait en triomphateur à Managua. Le soir même, il signait un accord avec le président qui stipulait que les troupes de Sandino devaient rendre les armes à l'exception d'une petite garde de cent hommes. La plupart des guérillero sandinistes, une fois les armes rendues, rejoignirent leurs villages.

Dans l'année qui suivit, la Garde nationale persécuta les sandinistes retournés dans leurs villages ou les assassina en bloc. Et le 21 février 1934, Sandino vint, en confiance, à Managua, pour rencontrer le président Sacasa et protester contre l'attitude de la Garde nationale. A sa sortie du palais, un commando l'enleva pour l'exécuter.

La dictature du clan Somoza

Le peuple nicaraguayen allait vivre encore de nombreuses et dures années de dictature. En 1936, deux ans après l'assassinat de Sandino, le chef de la Garde nationale, Anastasio Somoza, remplaça finalement lui-même le vieux président Sacasa et concentra le pouvoir entre ses mains. La dictature devait durer 43 ans, jusqu'à la prise du pouvoir par les sandinistes en 1979.

Ce furent les États-Unis qui, en cherchant un homme à leur dévotion pour commander la Garde nationale, permirent l'ascension de ce triste personnage qu'était Anastasio Somoza. C'était le petit-fils d'un bandit notoire, jugé et pendu au début du siècle. Il acquit un diplôme de comptable aux États-Unis où il s'adonna aussi à la fabrication de faux dollars, ce qui lui valut l'expulsion. De retour au Nicaragua, il entra en possession d'une petite exploitation de café, et surtout trouva le moyen d'épouser la fille d'une des grandes familles libérales de la ville de Leon, la famille Sacasa. Entre temps, son exploitation ayant fait faillite, il revint à sa première occupation de faux-monnayeur, ce qui lui valut une condamnation en 1921.

Ce repris de justice était l'homme qu'il fallait. Le président Roosevelt lui-même le reconnut très crûment un peu plus tard. Alors que son secrétaire d'État lui déclarait : « Ce Somoza est un parfait fils de pute » Roosevelt répondit « Oui, mais c'est le nôtre » !

Le premier soin de Somoza fut de s'installer solidement au pouvoir. La Garde nationale lui servit d'abord à établir sa propre dictature et par la même occasion à s'enrichir.

A la fin de la guerre, en 1941 il était le plus grand propriétaire terrien du Nicaragua, possédant 51 ranches d'élevage, 46 exploitations de café, 8 plantations de canne à sucre, l'une des plus riches mines d'or du pays. Sa fortune totale était évaluée à 60 millions de dollars, provenant tout à la fois de la prostitution et des jeux, de l'alcool et du bétail, du trafic d'influence, des profits de guerre ou le plus souvent du vol pur et simple.

Le premier soutien de la dictature restait la Garde nationale, que le clan Somoza avait en quelque sorte intéressée à son pouvoir personnel. La solde de la Garde nationale n'était pas très élevée. Mais il était entendu qu'un garde pouvait largement arrondir ses fins de mois grâce à tous les privilèges licites ou non licites que l'appartenance à ce corps lui conférait. La Garde nationale pouvait prélever sa dîme sur de nombreuses activités, et devint une sorte d'organisation de racket légal, liée par toutes ses fibres à la famille régnante, le clan Somoza.

Cette Garde nationale fut aussi, bien entendu, l'instrument privilégié de la répression du régime, recourant sans scrupule aux arrestations arbitraires, à l'assassinat et aux tortures. Quelques partis politiques, comme le Parti conservateur, furent tolérés, les autres interdits, notamment ceux qui, comme le Parti communiste, étaient accusés de représenter des « idéologies étrangères ». Le régime instaura bien sûr un contrôle étroit sur la presse et sur les autres moyens d'information.

Cette dictature pourtant ne dédaigna pas d'organiser régulièrement des élections qui eurent tout de sinistres farces. A plusieurs reprises, les Somoza firent même élire à la présidence non pas l'un d'entre eux, mais un de leurs hommes de paille. Mais dans tous les cas, ce fut l'homme choisi par eux qui fut élu.

Tel est donc l'ensemble des méthodes sur lesquelles s'appuyait le pouvoir du clan. Elles expliquent que, lorsque le premier Somoza, Anastasio Somoza Garcia, fut assassiné en 1956, il n'y eut aucune rupture de continuité dans le somozisme. Son fils, Luis Somoza Debayle, lui succéda. Puis en 1961 ce fut le tour du frère cadet de celui-ci, Anastasio Somoza Debayle. Il fut le troisième Somoza à régner sur le Nicaragua, et devait être le dernier. Car ce fut sous son règne que la dictature prit ses allures les plus démentielles.

L'évolution économique et sociale après la Deuxième Guerre mondiale

Au début des années cinquante, le Nicaragua connut une nouvelle situation économique, avec le développement de la culture du coton qui supplanta la culture du café en tant que première production du Nicaragua. La récolte de coton fut multipliée par 120 en six ans, aux dépens de la culture de café et de céréales. Il y eut une nouvelle vague de concentration des terres et d'expropriations de petits paysans. 180 000 petits fermiers furent transformés en main-d'oeuvre saisonnière pour les plantations cotonnières. Les revenus du coton permirent alors une certaine modernisation de l'économie nicaraguayenne, un embryon d'industrialisation et de développement commercial. Ceux-ci se firent autour de deux groupes. Le premier fut le groupe de la banque du Nicaragua, la BANIC, liée à la Chase Manhattan Bank américaine et, au Nicaragua même, aux milieux dirigeants du Parti libéral. Le second fut le groupe de la banque d'Amérique, la BANAMERICA, liée à la First National City Bank et plutôt proche du Parti conservateur et des propriétaires fonciers traditionnels. Quant au clan Somoza, c'était en fait le troisième groupe financier du pays, sans lequel rien n'était possible.

Pendant des années, il y eut place pour l'enrichissement parallèle de ces différents groupes financiers, Le clan Somoza, sans doute, s'enrichissait aux dépens de l'État, et même de la bourgeoisie nicaraguayenne. Mais il restait finalement suffisamment de profits à celIe-ci pour qu'elle tolère Somoza et qu'une coexistence s'instaure.

En 1960 et dans les années suivantes, le Nicaragua connut encore une période de relatif essor économique. Celle-ci fit suite à la mise en place du Marché commun de l'Amérique centrale. Ce Marché commun attira de nouveaux investissements américains, qui se traduisirent par l'installation d'un certain nombre d'industries. Il s'agissait essentiellement d'industries de transformation ou de montage, fonctionnant avec des matières premières et surtout des machines, des technologies et des brevets importés des USA. Ce Marché commun ne supprima donc nullement la dépendance des pays d'Amérique Centrale à l'égard de l'impérialisme américain, mais l'accrut.

Le « boom économique » fit long feu. Au terme des années soixante, les pays d'Amérique Centrale, et notamment le Nicaragua, connurent plus que jamais la crise et la dépendance économique.

Après le tremblement de terre de 1972, l'opposition au régime gagna de plus en plus les milieux de la bourgeoisie nicaraguayenne elle-même. Le patronat éleva la voix contre le régime. La bourgeoisie non somoziste, frustrée de la participation à la reconstruction de Managua, protesta contre les superprofits faits par le clan au pouvoir. Les grands groupes bancaires BANIC et BANAMERICA eux-mêmes se plaignirent de voir Somoza monopoliser toutes les nouvelles affaires. Cette opposition se cristallisa bientôt sur le plan politique.

Les contradictions sociales devinrent explosives. Les loyers des logements furent multiplies par cinq dans toutes les villes importantes, le prix des produits alimentaires grimpa en flèche, l'inflation atteignit des niveaux record.

Tout cela frappait de plein fouet la population dont l'écrasante majorité au Nicaragua, ne connaissait que la pauvreté.

Il nous faut donner un tableau rapide de ce qu'étaient les conditions de vie de cette population dans les années précédant la chute de Somoza. Dans les campagnes, c'était plus que jamais le règne de la grande propriété foncière, productrice de grandes cultures d'exportation : coton, café, sucre, et de l'élevage en grand du bétail. Le clan Somoza, à lui seul, possédait un sixième du territoire nicaraguayen. 1,8 % des propriétaires se partageaient près de la moitié de la surface cultivée, et 40 % - les petits propriétaires - n'avaient que 2,2 % de cette surface. Des armées de paysans sans terre n'avaient que le choix d'aller travailler pour les grands propriétaires pour un salaire dérisoire, pendant des journées de plus de 14 heures. Il faut dire que souvent ceux qui avaient la « chance » de trouver du travail - ce n'était pas le cas de tous - n'en trouvaient que durant la saison des récoltes. C'est ainsi qu'en 1973, les plantations de coton n'employaient que 25 000 travailleurs permanents, mais en avaient besoin de dix fois plus durant les trois mois de la cueillette. Les travailleurs saisonniers dormaient durant ces trois mois entassés à 150 dans des baraques.

Cela explique largement pourquoi les paysans nicaraguayens préféraient quitter ces campagnes entièrement devenues le monopole des grandes cultures d'exportation, et où ils ne trouvaient plus à se nourrir. Ils préféraient aller grossir la foule des sans-travail qui s'entassaient dans les faubourgs et les bidonvilles de Managua. En 1979, Managua regroupait 630 000 habitants sur les 2,5 millions que comptait le pays.

L'industrie et le commerce étaient bien incapables de donner un travail à tous ces bras. En 1979, 230 000 personnes, soit près de 30 % de la population active, étaient sans emploi. Après des années de tentatives d'industrialisation du pays, la classe ouvrière restait numériquement très faible. En 1979 toujours, 90 000 personnes, soit environ 7 % de la population active, était employées dans l'industrie et le bâtiment. Le reste, c'est-à-dire la majorité, était formé des travailleurs de l'agriculture, ainsi que de ceux du commerce et des services.

C'est dans cette population pauvre, surexploitée, méprisée, que la révolte commença à se faire jour.

En fait, au cours de ces années soixante-dix, on vit se rassembler tous les éléments de la crise qui devait finalement emporter le régime de Somoza. Dans un contexte de crise économique générale, le régime développa toutes ses tendances jusqu'à l'insupportable, rencontrant l'opposition de plus en plus active de toutes les classes de la société.

Les origines du FSLN

Le FSLN fut créé en 1961 par trois anciens dirigeants alors en exil du mouvement étudiant.

De ces trois hommes, Carlos Fonseca, Sylvio Mayorga et Tomas Borge, un seul vit encore aujourd'hui, Tomas Borge qui occupe le poste de ministre de l'Intérieur du gouvernement sandiniste. Les deux autres sont morts au combat, au cours de la lutte qui mena le FSLN au pouvoir.

Les trois fondateurs du Front Sandiniste avaient tous commencé leur activité politique dans le Parti communiste nicaraguayen ; ils avaient fondé la première cellule du PC à l'Université de Leon. Mais c'est l'influence de la révolution cubaine et la prise du pouvoir par Castro, en janvier 1959, qui amena ces trois hommes à la conviction que seule la lutte année, même à partir d'un petit groupe, pouvait venir à bout du régime.

Après avoir réussi à réunir en exil un petit groupe autour d'eux, dont le Mexicain Victor Tirado Lopez aujourd'hui ministre, Borge, Mayorga et Fonseca décidèrent la fondation d'un front de libération nationale destiné à regrouper tous ceux qui étaient partisans de la lutte armée contre Somoza.

C'est Fonseca qui insista pour que la référence à Sandino figure explicitement dans le nom de la nouvelle organisation.

De sa création en 1961 à 1972, il n'y a pas grand-chose dans la vie du mouvement sandiniste.

Le premier épisode de lutte armée se situe en 1963, après des mois d'entraînement. Il se solda par un échec total, l'affaire resta complètement ignorée de la population mais elle faillit coûter la vie à tous les participants.

Ne laissant que quelques hommes dans la montagne, pour organiser les paysans, le FSLN opéra, comme dit Borge, un « repli stratégique » dans les villes, Managua, Leon... En alliance avec le Parti communiste et un parti de la petite bourgeoisie radicale, « Mobilisation Républicaine », ils participèrent à un travail légal de type revendicatif dans les quartiers populaires, mais cela ne leur permit guère de se développer.

Fin 1966 et début 1967, ils reprirent le chemin de la montagne et abandonnèrent Managua au moment précis où l'agitation battait son plein, à l'occasion des élections de 1967 qui consacrèrent le second fils de Somoza président de la République.

Toute l'opposition, des conservateurs au Parti communiste, appela la population à marcher sur le palais présidentiel pour exiger de véritables élections qui donnent leur chance au candidat conservateur Fernando Agüero. Le 22 janvier 1967, 80 000 personnes descendirent dans la rue, n'y trouvèrent pas les armes promises par les conservateurs et se firent massacrer par la Garde nationale qui tua plusieurs centaines d'entre elles.

Pendant ce temps le FSLN organisait une mini-base de guérilla sous la direction de Fonseca dans la région de Pancasan. Mais, dénoncés par les paysans, les guérilleros eurent à faire face à une attaque en règle de la Garde nationale en août 1967. La base fut anéantie : sur 35 hommes, 20 morts dont Sylvio Mayorga. C'était un échec militaire, mais quelques jeunes rejoignirent leurs rangs.

La troisième tentative de cette période, la constitution d'un nouveau foyer de guérilla dans la région de Zinica, fut cette fois couronnée de succès. Les guérillero réussirent à briser l'encerclement de la Garde nationale et se replièrent en bon ordre après avoir même abattu l'un de ses avions.

Le développement de ces activités posa au Parti communiste du Nicaragua (le PSN) le problème de l'attitude à adopter envers le FSLN, et le PSN scissionna sur cette question. Une bonne partie des fondateurs du Parti communiste se refusèrent à tout soutien au FSLN et furent exclus du parti. Ils créèrent alors (en 1970) le PCN, anti-FSLN et pro-moscoutaire mais non reconnu par Moscou.

Quant aux sandinistes, ils cherchèrent à se renforcer avant de se lancer dans de nouvelles attaques et développèrent un travail dans les villes, en particulier dans la Fédération des Etudiants Révolutionnaires (la FER) qui fut rapidement acquise aux sandinistes et qui dirigea le mouvement étudiant. Ils s'efforcèrent de créer aussi dans les autres milieux ce qu'ils appelèrent des « organisations intermédiaires » entre les masses et le FSLN : des comités populaires dans les quartiers et des organisations de paysans notamment.

Mais le principal travail du Front était la constitution de ses colonnes de guérillero. Tout le reste du travail était orienté en fonction de cet objectif. Il s'agissait de créer un petit appareil militaire le mieux entraîné et le plus efficace possible. D'ailleurs, le Front lui-même était avant tout une organisation militaire centralisée. Le FSLN fonctionnait comme une armée, une petite armée de quelques dizaines d'hommes sous l'autorité de commandants.

Le rôle des villes, considérées comme l'arrière-garde de l'armée révolutionnaire, était de servir d'appui logistique à cette armée. Il s'agissait d'y recruter de nouveaux militants qui pourraient être envoyés à la montagne ou dans les campagnes, de se procurer des fonds et de créer des réseaux de sympathisants qui réunissaient des médicaments, du ravitaillement, de l'argent et fournissaient des caches sûres, et éventuellement de former quelques groupes de combattants pour de petites opérations de harcèlement.

Les mouvements sociaux de 1973-74 et les premières actions d'éclat du FSLN

En 1972, un tremblement de terre provoqua des destructions importantes à Managua. Entre les exactions de la Garde nationale, le pillage des immeubles et la flambée des prix causée par une spéculation effrénée, toutes les conditions étaient réunies pour provoquer une explosion de mécontentement populaire.

En 1973, la CGTI liée au Parti communiste mena une grève victorieuse des ouvriers du bâtiment. En 1973 et 1974, ce furent les hospitaliers qui prirent le relais. Les travailleurs des plantations de bananes de l'United Fruit s'agitèrent eux aussi. Les classes moyennes, les petits commerçants revendiquaient. La hiérarchie catholique commença à prendre ses distances vis-à-vis de Somoza. Et l'opposition bourgeoise réapparut au-devant de la scène politique.

Le FSLN ne joua aucun rôle dans tous ces événements ; sa présence ne se manifesta que par l'intermédiaire de la fédération des Etudiants Révolutionnaires qui certes soutenait les mouvements de grève, mais qui ne les dirigeait pas. Aussi, pour ne pas laisser l'initiative aux autres, le FSLN décida une opération spectaculaire. Le 27 décembre 1974, un commando de dix hommes et trois femmes interrompaient la réception donnée par le ministre de l'agriculture de Somoza, José Maria Castillo, en l'honneur de l'ambassadeur américain Turner Shelton. L'ambassadeur venait de partir lorsque le commando arriva, mais celui-ci prit tout de même en otages une vingtaine de personnes parmi lesquelles le ministre des Affaires étrangères de Somoza, le cousin germain de Somoza, l'ambassadeur du Nicaragua aux États-Unis et l'ambassadeur de Pinochet au Nicaragua.

Le coup était dur pour le régime. Immédiatement, Somoza envoya 500 gardes nationaux autour de la résidence de Castillo et il proclama la loi martiale, le couvre-feu du crépuscule à l'aube et la censure sur la presse.

La loi martiale dura 33 mois. Les négociations avec le commando, elles, ne durèrent que 60 heures au terme desquelles toutes ses exigences furent satisfaites :

- la libération des prisonniers politiques, dont Daniel Ortega ;

- une rançon de deux millions de dollars ;

- la publication d'un communiqué dans les journaux, sa diffusion à la radio et à la télévision ;

- des augmentations de salaires pour toutes les catégories de travailleurs

- un mois supplémentaire de paie pour les travailleurs du bâtiment, des hôpitaux, du textile et du sucre ;

- une augmentation de la solde des soldats de la Garde nationale portant celle-ci à 500 cordobas (71 dollars). Inutile de dire que ce coup d'éclat fut accueilli avec sympathie et même enthousiasme. La foule vint applaudir le commando sur la route menant à l'aéroport d'où il s'envola vers Cuba avec les 18 prisonniers libérés. Mais une répression sauvage s'abattit alors sur la population, dans les villes et dans la montagne. Somoza et sa Garde nationale se vengèrent avec férocité de l'humiliation subie. Dans la montagne, ce fut à coups de bombardements sur les villages, de napalm et de défoliants que la Garde nationale s'en prit aux paysans. Des villages furent brûlés, des récoltes détruites, la population placée en camps de concentration. Tortures, viols, assassinats étaient les méthodes ordinaires de la Garde nationale. En 33 mois de siège, on estime à 3 000 le nombre de paysans massacrés. Le FSLN lui-même fut durement touché. Plusieurs de ses dirigeants furent tués et parmi eux Carlos Fonseca, tombé dans un affrontement avec la Garde nationale, le 7 novembre 1976.

L'éclatement du FSLN en trois tendances

Les militants se replièrent au-delà des frontières, en particulier au Costa-Rica. Dans les villes, la proclamation de l'état de siège mit un coup d'arrêt à l'agitation.

Cependant, les responsables du travail urbain, influencés par la remontée de la combativité ouvrière des années 1973 et 1974 , mirent l'accent sur l'importance du travail en direction de la classe ouvrière et estimèrent que c'était dans les centres de production, parmi les travailleurs, qu'il fallait concentrer l'essentiel des forces du FSLN, la lutte dans les montagnes étant une forme dépassée. Cette tendance fut exclue en 1975 par la majorité de l'organisation et s'intitula FSLN-tendance prolétarienne. Ses dirigeants furent Jairne Wheelock, Luis Carrion et Carlos Nunez, aujourd'hui tous trois ministres.

L'autre tendance, dont Tomas Borge fut plus tard le dirigeant (il était en prison au moment de la scission) défendait les thèses de la « guerre populaire prolongée » qui affirmaient que la lutte dans les montagnes et les campagnes requérait un travail de longue haleine et par conséquent l'essentiel des forces de l'organisation, car c'était là le lieu stratégique de la victoire, à long terme, bien sûr.

La tendance dite tercériste ou insurrectionnelle, animée par la direction en exil, dont Victor Tirado Lopez, les frères Daniel et Humberto Ortega qui avaient rejoint le FSLN en 1965, se posa en arbitre entre les deux tendances, désapprouvant l'exclusion de la tendance prolétarienne par les dirigeants de l'intérieur. Elle préconisa une politique offensive d'actions insurrectionnelles, y compris dans les villes, destinées à accentuer la pression sur la Garde nationale, à galvaniser les masses, à arracher la victoire à court terme. Parallèlement, elle préconisait une politique d'alliance plus large avec la bourgeoisie nationale opposée à Somoza.

Les dirigeants du FSLN affirment eux-mêmes tous aujourd'hui qu'il s'est agi à l'époque de divergences politiques et stratégiques mais pas de divergences fondamentales programmatiques entre les trois tendances. Et c'est ce qui explique la possibilité de la fusion ultérieure.

Les trois tendances étaient engagées chacune de leur côté dans des activités différentes qui se révélèrent finalement complémentaires et non opposées.

La tendance « Guerre Populaire Prolongée » resta dans la montagne malgré la répression et développa ses liens avec les paysans. Elle garda aussi une influence importante parmi les étudiants par l'intermédiaire de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires.

La tendance prolétarienne créa, elle aussi, son organisation étudiante, la FER marxiste-léniniste, et s'attacha à effectuer un travail d'organisation dans les quartiers populaires et les fabriques, créant des comités de travailleurs révolutionnaires et même des groupes armés d'une dizaine de personnes chacun, les commandos révolutionnaires du peuple.

Les tercéristes, eux, mirent en oeuvre à partir de 1977 une politique offensive sur le plan militaire, en même temps qu'ils recherchèrent des appuis parmi les couches bourgeoises et se servirent d'elles pour obtenir des appuis politiques et des aides matérielles à l'échelle internationale. Cette politique fut payante et leur permit par la suite de peser d'un poids certain par rapport aux autres tendances et d'être finalement la tendance autour de laquelle se refit l'unité du Front.

La levée de l'état de siège

L'état de siège, dans les premiers mois, réussit à terroriser la population au point de permettre le retour à la paix sociale et une aggravation de l'exploitation patronale, et fit taire toute opposition. Mais au cours des 33 mois où il fut maintenu en vigueur, le mécontentement s'accumula car le régime de Somoza, de plus en plus brutal et corrompu, ne pouvait pas permettre, même à la bourgeoisie, de faire ses affaires en paix ; d'autant que la crise économique mondiale frappait le Nicaragua de plein fouet et que, dans la lutte pour la survie des entreprises capitalistes, celles de Somoza étaient artificiellement favorisées.

Les protestations, y compris des milieux bourgeois, contre la corruption et les atteintes aux droits de l'homme se multiplièrent. La crise cardiaque qui frappa Somoza au mois d'août 1977 accéléra encore la recherche, de la part de la bourgeoisie nationale et de l'impérialisme US, d'une solution de rechange. Et le président des USA, Carter, fit pression sur Somoza pour qu'il lève l'état de siège et permette à la presse d'opposition - en particulier à La Prensa du dirigeant conservateur P.J. Chamorro - de se faire à nouveau entendre afin de préparer éventuellement une solution politique de rechange.

La levée de l'état de siège, le 5 septembre 1977, ouvrit les vannes du mécontentement populaire. Manifestations, meetings, occupations d'écoles et d'églises, affrontements avec la Garde nationale, construction de barricades dans les quartiers populaires, toute une agitation se développa pour réclamer le respect des droits démocratiques, la libération des emprisonnés, la fin des tortures, des assassinats, de la corruption et des rackets auxquels Somoza et ses troupes se livraient contre la population. Dans ces conditions, les tercéristes estimèrent qu'il était temps de reprendre l'initiative et de faire ainsi capoter toutes les solutions politiques de rechange qui pourraient être mises en place sans eux. Il s'agissait d'affirmer que, contrairement aux dires de Somoza qui prétendait avoir anéanti le FSLN, celui-ci était toujours une force avec laquelle il fallait compter.

Plutôt que d'accepter la mort politique dans l'oubli, la tendance tercériste joua son va-tout en octobre 1977.

Le 12 octobre, deux colonnes de guérillero d'une vingtaine de membres s'emparèrent de deux casernes de la Garde nationale situées aux deux extrémités du pays, une à côté d'Ocotal près de la frontière du Honduras, l'autre à San Carlos près de la frontière du Costa-Rica. Ils tinrent la ville quelques heures, s'adressèrent à la population et se retirèrent. Quatre jours plus tard, ils tentèrent la même opération à Masaya, à une trentaine de kilomètres de la capitale, mais ne parvinrent pas à s'emparer de la caserne de la Garde nationale.

Les opérations étaient spectaculaires. Et si elles ne suscitèrent pas de soulèvement populaire, le succès publicitaire fut incontestable. Elles avaient démontré que le FSLN existait toujours et qu'il serait difficile de l'écarter d'un règlement politique.

Cette reconnaissance du FSLN comme force politique qui ne pouvait plus être négligée se traduisit pratiquement par la formation du « groupe des Douze » formé de douze personnalités en exil qui n'étaient pas des politiciens mais des avocats, hommes d'affaires, ecclésiastiques, écrivains, universitaires, architectes ou banquiers et qui déclarèrent qu'il n'y aurait pas de solution politique au Nicaragua sans la pleine participation du FSLN.

Les tendances « Guerre Populaire Prolongée » et « tercériste » saluèrent l'initiative des Douze : « avec l'entrée des Douze sur la scène, ce sont véritablement les forces honnêtes et progressives du Nicaragua qui occupent la position pivot qui rend l'unité possible » et elles chargèrent les Douze de les représenter dans une solution négociée. Par l'intermédiaire des Douze, le FSLN trouva des appuis internationaux auprès de certains pays d'Amérique latine comme le Venezuela et auprès de la social-démocratie européenne.

Les insurrections spontanées après l'assassinat de Chamorro

Ce fut l'assassinat de Pedro Joaquim Chamorro, directeur de La Prensa, le principal journal d'opposition, qui précipita les événements et inaugura la phase finale de la lune contre Somoza. Chamorro était le personnage dominant de l'opposition bourgeoise. Jouissant d'un grand prestige, il incarnait une relève possible de Somoza dans le cadre d'une tentative d'apaisement et de libéralisation. C'est sans doute pour couper court à cette possibilité et éliminer un candidat possible et dangereux aux élections prévues pour 1981 que Chamorro fut assassiné par les sbires de Somoza.

Cet assassinat déclencha un soulèvement populaire extrêmement violent. A Managua, les biens de Somoza furent mis à sac et incendiés.

Trois jours après, 50 000 personnes se pressèrent à l'enterrement de Chamorro. Face à l'explosion de colère et pour tenter de maîtriser la situation, l'Union démocratique de libération, l'UDEL (qui regroupe l'opposition non sandiniste du PSN au parti de Chamorro) et le patronat appelèrent le 23 janvier à la grève nationale placée sous le signe de la « résistance pacifique », « l'arrêt de travail civique », avec le mot d'ordre « Ne sortez Pas de chez vous ». Il s'agissait de faire pression sur Somoza pour qu'il accepte de se retirer. L'église soutint l'arrêt de travail.

Il fut quasi-complet ; bien des patrons payèrent les ouvriers pour qu'ils restent chez eux. Mais une grève ne pouvait suffire à faire reculer Somoza.

C'est alors que les tercéristes du FSLN, pour ne pas être absents de la scène politique, firent à nouveau une démonstration de force. En février 1978, ils occupèrent pendant quelques heures les villes de Rivas et Granada, puis se retirèrent en bon ordre.

Mais l'événement le plus marquant de ce mois de février 1978 fut l'insurrection spontanée de tout un quartier de Masaya, le quartier indien de Monimbo (20 000 habitants). En janvier, puis en février, une série de manifestations furent réprimées par la Garde nationale. Et c'est à la suite de l'une de ces manifestations que la colère s'empara de la population qui se souleva, hérissa le quartier de barricades, prit toutes les armes qu'elle put trouver et en fabriqua elle-même, en particulier des petites bombes, dites « bombes de contact », qui devinrent la terreur de la Garde nationale au cours de l'insurrection finale, car partout la population apprit à les fabriquer et s'en servit avec une efficacité redoutable. La communauté indienne de Monimbo était si bien organisée et sa défense si efficace que la Garde nationale de la ville se retrancha dans son poste de commandement et n'en bougea guère plus. Le FSLN envoya immédiatement quelques cadres dont Camillo Ortega qui fut fait prisonnier et torturé à mort par la Garde nationale. Mais la population s'était organisée sans le FSLN.

Au bout de quelques jours, Somoza envoya son propre fils à la tête de toute une armée dont le bataillon d'élite de la Garde nationale, l'EEBI. La répression fut féroce.

En octobre 1977, les villes que les tercéristes avaient appelées à l'insurrection ne s'étaient pas soulevées. Mais, en 1978, des insurrections eurent lieu indépendamment des tercéristes.

Ceux-ci comprenant les possibilités que leur offrait la situation, s'empressèrent de renforcer leur présence dans les villes.

Ils dissolurent une de leurs colonnes guérilleras, composée de 40 hommes qu'ils envoyèrent par petits groupes de deux ou trois dans les principales villes du pays pour y trouver des forces destinées à préparer les futures insurrections.

Les trois tendances du FSLN décidèrent alors de créer un mouvement politique large, le MPU, le Mouvement du Peuple Unifié, qui regroupa toutes les organisations des différentes tendances du FSLN. Le PSN, la CGT-I qui lui était liée et la CAUS, la centrale syndicale liée au PCN, les organisations d'extrême-gauche, rejoignirent le MPU composé de 23 organisations au total. Son programme était le même que celui du FSLN.

Si le FSLN, à partir de 1978, se préparait à la prise du pouvoir, les secteurs anti-somozistes de la bourgeoisie cherchaient eux aussi à obtenir le départ de Somoza et imposer leur solution de rechange. Alfonso Robelo se posa en prétendant à la succession de Chamorro comme chef de file de l'opposition non sandiniste.

Au cours du printemps 1978, Somoza annonça qu'il acceptait le dialogue et promit des augmentations de salaires et un 13e mois, promesses qu'il ne put pas tenir. La situation économique se dégradait en effet très rapidement : la répression saccageait les campagnes, les paysans s'enfuyaient au-delà des frontières et il n'y avait pas assez de main-d'oeuvre pour assurer les récoltes. Quant aux bourgeois, ils mettaient massivement leurs capitaux à l'abri à l'étranger.

En août, circulèrent des rumeurs de coup d'État fomenté par les Américains pour imposer une junte politico-militaire.

Les tercéristes à l'offensive

Les tercéristes décidèrent alors de passer à nouveau à l'action. Le 22 août 1978, un commando de 26 membres s'empara du palais national où siégeaient les députés. Rasés, cheveux courts, en tenue du bataillon d'élite de la Garde nationale, ils firent irruption dans le palais en criant : « écartez-vous, le chef arrive ». Le commando pénétra sans difficultés dans la salle du palais et s'écria : « La garde ! tout le monde à terre ». Les députés, croyant à un coup d'État, se jetèrent à plat ventre. Le commando réussit ainsi à prendre en otage 2 500 personnes dont le ministre de l'Intérieur, une vingtaine de journalistes, et 61 députés parmi lesquels le cousin germain de Somoza et son neveu. Le commando désigna l'archevêque de Managua et les évêques de Leon et de Granada pour mener les négociations. Cette fois encore, Somoza dut en passer par les exigences du Front et libérer 58 prisonniers politiques (27 autres prisonniers réclamés par le Front étaient morts entre les mains de la Garde nationale) et passer un communiqué de deux heures et demie sur les ondes.

Le 25 août, les organisations patronales appelèrent à la deuxième grève générale de l'année. Somoza répliqua en coupant les crédits aux patrons qui y participèrent et en envoyant 300 gardes nationaux pour ouvrir de force les magasins de Managua.

Le 26 août, une insurrection spontanée éclata à Matagalpa. Le bataillon d'élite la réprima avec une telle férocité que les deux tiers des habitants s'enfuirent dans les collines environnantes, laissant 80 morts sur le terrain. Le 3 septembre, la Garde nationale reprit le contrôle de la ville.

Le FSLN n'était pas encore prêt pour l'offensive finale mais les tercéristes, estimant que des insurrections spontanées risquaient d'éclater un peu partout et d'être férocement réprimées les unes après les autres, décidèrent de prendre la tête du mouvement en lançant le 9 septembre un appel général à l'insurrection : « l'heure de l'insurrection populaire sandiniste est venue ! Tous dans la rue », « prenez les armes contre Somoza ».

Un soulèvement partiel eut lieu à Managua et les villes de Leon, d'Esteli, de Masaya et de Chinandega s'insurgèrent tout entières. L'arrivée des colonnes guérilleras du FSLN, moins de 200 hommes au total, donna le signal du soulèvement. La Garde nationale se retrancha dans ses quartiers quand elle le put, et les villes se préparèrent à la défense. La Garde nationale comptait à cette époque 7 500 hommes (ses effectifs furent portés à 15 000 à la suite de ces insurrections). Somoza envoya 2 000 hommes reprendre d'assaut les quatre villes les unes après les autres. Les villes furent bombardées avec des bombes à fragmentation de 500 kg, qui firent des dégâts énormes, et des bombes au phosphore.

La répression fit 5 000 morts. Les tercéristes durent se replier en emmenant avec eux des centaines de gens qui fuyaient la Garde nationale et dont beaucoup devinrent de nouveaux combattants. Ainsi, paradoxalement, après ce massacre, les tercéristes sortaient considérablement renforcés de l'épreuve (leurs forces avaient triplé ou quadruplé), mais une répression féroce s'abattit sur les populations. L'état de siège, la loi martiale, le couvre-feu, la censure, furent rétablis.

La véritable guerre que Somoza mena contre la population engendra une haine farouche dans toutes les couches de la société : parmi la population pauvre des villes et des campagnes sur laquelle s'abattait tout le poids de la répression, mais aussi dans la petite et moyenne bourgeoisie, ruinée par la crise, par les destructions, indignée par les atrocités de la Garde nationale et la corruption du régime. La bourgeoisie elle-même ne pouvait plus supporter Somoza. Ses affaires étaient paralysées. C'était le sauve-qui-peut pour ses capitaux qu'elle faisait sortir massivement du pays en attendant une solution politique qui permette enfin le retour au calme.

Le FSLN réunifié prend le pouvoir

Une fois de plus, en mars 1979, les trois tendances du FSLN décidèrent de s'unifier, en se dotant d'une direction nationale unique composée de neuf membres, trois dirigeants pour chaque tendance.

Les bases politiques et militaires de l'accord furent mises par écrit et un nouveau programme de gouvernement publié. L'accord stipulait : « Nous considérons que dans notre marche vers la construction d'une société libre et socialiste dans notre patrie, nous devons accomplir d'abord une étape démocratique révolutionnaire et populaire (...) » et il préconisait pour ce faire l'élargissement des alliances à toutes les forces anti-somozistes du pays. Les trois tendances se fixaient comme tâche de renforcer l'armée populaire sandiniste, « d'organiser et mobiliser les masses populaires en fonction du développement et du renforcement de la guerre révolutionnaire », « de mettre sur pied un gouvernement provisoire au sein duquel seraient représentées toutes les forces anti-somozistes ».

Quant au programme de gouvernement, il prévoyait la nationalisation des biens de Somoza et la réorganisation de l'économie en liaison avec le secteur privé, il s'engageait à rétablir tous les droits démocratiques et à améliorer les conditions de vie de la population.

Les USA finirent par suspendre officiellement toute aide économique et militaire à Somoza, qui résistait à toutes leurs pressions. Ils autorisèrent cependant le FMI à lui débloquer des crédits et jusqu'au bout Somoza reçut des armes via l'Argentine et surtout Israël. Jusqu'en juillet 1979, il mit tout le pays à feu et à sang pour garder le pouvoir.

En mai 1979, le FSLN déclencha l'offensive finale. Il le fit avec les guérillero du nord d'abord, puis en ouvrant le front sud à la frontière du Costa-Rica avec une armée forte de 1 200 hommes, bien armés, qui affrontèrent dans une guerre classique autant d'hommes de la Garde nationale. Enfin, le 4 juin, le FSLN lança une appel à la grève générale sur les ondes de Radio Sandino. Tout le pays répondit et le FSLN lança successivement l'ordre d'insurrection aux villes de Chinandega, Leon, Matagalpa, Esteli, Masaya,...

La Garde nationale offrit cependant une résistance inattendue et la prise de la capitale fut longue, dure et meurtrière au point que dans un premier temps, après trois semaines de combat dans des conditions extrêmement dures, sous les bombardements incessants (il y eut 12 000 morts), le 27 juin, le FSLN fut obligé d'ordonner l'évacuation des combattants. Les responsables du FSLN préparèrent le repli de 1 200 personnes, il en vint 6 000.

Entre temps, le 16 juin, le FSLN forma au Costa-Rica une junte de gouvernement composée de cinq membres : Daniel Ortega, dirigeant des tercéristes et membre de la direction nationale du FSLN ; Moises Hassan, dirigeant du MPU et du FPN, le Front Patriotique National qui regroupait autour des sandinistes presque toutes les organisations antisomozistes ; Sergio Ramirez du groupe des Douze ; Alfonso Robelo du MDN et Violetta Chamorro, veuve de Pedro Joaquim Chamorro, assassiné en janvier 1978.

Ce gouvernement fut immédiatement reconnu par toutes les forces d'opposition et par l'organisation patronale de l'entreprise privée, le COSEP.

Dans les régions déjà libérées du nord et de l'est, les commandants du FSLN, responsables militaires, mirent en place, non sans problèmes, des autorités civiles provisoires composées des notables de la ville ou du village qui voulaient bien coopérer et organiser le ravitaillement, l'hygiène et la santé, le redémarrage de la production et les travaux des champs.

A la mi-juillet, le FSLN contrôlait l'ensemble du territoire excepté la capitale. Le 17 juillet 1979, Somoza abdiqua et s'enfuit aux USA.

La nouvelle junte fit une entrée triomphale à Managua le 18 juillet et prêta serment devant l'archevêque de Managua.

La révolution sandiniste l'avait emporté et, au prix d'immenses sacrifices, s'était débarrassée de la dictature de Somoza.

Les sandinistes au pouvoir

Le nouvel appareil d'État

Dans la junte de gouvernement de reconstruction nationale, on trouvait côte à côte trois représentants du Front sandiniste et deux représentants de forces politiques non sandinistes liées à la bourgeoisie possédante, Violetta Chamorro et Alfonso Robelo.

A l'étage inférieur, un nombre important de postes de ministres furent confiés à des représentants patentés des classes possédantes. En particulier dans le domaine économique, on trouvait par exemple à la Planification un certain Roberto Mayorga qui était un ancien secrétaire général du Marché commun centre-américain ; à l'Industrie Noël Rivas, un conservateur, ex-président de la chambre de commerce ; à l'Agriculture Manuel José Torres, un propriétaire terrien cossu appartenant à la Démocratie chrétienne ; aux Finances Joaquim Cuadra, un homme lié à l'ancienne banque BANAMERICA. Quant au poste de ministre de l'Intérieur, il fut confié à Bernardino Larios, un ancien colonel de la Garde nationale qui avait été arrêté en 1978, sous la dictature, pour avoir été impliqué dans une tentative de coup d'État contre Somoza.

Signalons aussi qu'il y avait quatre prêtres ministres, dont Miguel d'Escoto aux Affaires étrangères et Ernesto Cardenal à la Culture (ils y sont d'ailleurs toujours aujourd'hui).

Aux postes de responsabilité des organismes d'État chargés de gérer les secteurs économiques étatisés, de contrôler la banque et le commerce extérieur, on plaça des hommes de la bourgeoisie, liés aux milieux financiers latino-américains, centre-américains ou encore nord-américains et souvent liés aux forces politiques et sociales réactionnaires.

Les dirigeants sandinistes tenaient à collaborer avec eux. Ils espéraient que leur présence au gouvernement encouragerait la bourgeoisie nationale à jouer le jeu, à produire, à investir, à remettre toute l'économie du pays en route. Ils comptaient aussi sur cette alliance pour se faire admettre de l'impérialisme américain, pour obtenir des aides, des marchés, des crédits, la reconnaissance du nouveau régime par tous les pays.

La nouvelle armée, recrutée au volontariat, fut essentiellement composée des ex-colonnes de guérillero, de l'ancienne armée du front sud, bref de l'armée des combattants sandinistes qui avaient mené la lutte contre Somoza. Et pour en faire une véritable armée régulière, les dirigeants sandinistes acceptèrent ou sollicitèrent aide, conseil et encadrement des académies militaires du Venezuela, du Mexique, de Panama. Elle s'appela l'Armée Populaire Sandiniste, l'EPS.

Le nouveau gouvernement avait aussi hérité des milices populaires, ces groupes armés que les sandinistes avaient incité la population à constituer dans les quartiers et dans les campagnes pour aider à la lutte contre Somoza. Ces groupes souvent peu structurés, pas toujours encadrés par les sandinistes, surtout pendant les dernières semaines de l'insurrection où ils jouèrent un rôle décisif, avaient englobé dix à quinze mille hommes. Ils s'étaient procuré leurs armes eux-mêmes, ou les avaient prises aux gardes nationaux.

Le gouvernement s'efforça de dissoudre ces milices et une partie de leurs membres furent incorporés dans l'armée régulière et dans une nouvelle force de police.

Voilà comment Luis Carrion justifiait cette dissolution dans une interview accordée en 1979 au journaliste Francis Pisani (auteur de « Muchachos », livre-reportage sur la guerre civile au Nicaragua) : « Les milices sont nées dans la phase insurrectionnelle pour faire face à la capacité matérielle supérieure de l'ennemi. Nous étions alors obligés d'avoir recours à des milliers d'hommes pour pouvoir, avec cinq d'entre eux, neutraliser un fusil ennemi plus puissant et doté d'un plus grand volume de feu que le nôtre. Maintenant que nous ne sommes plus en situation de guerre et que nous avons en partie dépassé cette faiblesse matérielle, grâce précisément aux armes récupérées sur l'ennemi, les milices ne sont plus nécessaires. Les maintenir constituerait une absurdité autant économique que militaire ».

Le nouveau gouvernement exigea qu'on lui remette toutes les armes pour équiper correctement l'armée et pour enrayer la délinquance, disait-il, et il avertit qu'il utiliserait la force pour désarmer les récalcitrants.

Apparemment, il y en eut un certain nombre puisqu'en octobre 1979, une opération « coup de poing sandiniste » fut organisée pour récupérer les armes non rendues. L'armée quadrilla la ville, arrêta et fouilla toutes les voitures, et récupéra ainsi 5 000 armes.

Plus tard, en 1980, le gouvernement créa une milice formée de volontaires qui constitua une espèce d'armée supplétive dans les quartiers et sur les lieux de travail, placée d'ailleurs sous l'autorité du ministre de la défense.

Reconstruire le pays - L'économie mixte

Mais la réorganisation et la remise en route de l'économie était la grande tâche urgente de l'heure.

Les dirigeants sandinistes héritaient d'une situation très difficile. Le pays sortait ruiné de la guerre civile. Celle-ci avait fait 50 000 morts et plus de 100 000 blessés. Les stocks avaient été pillés. La vie économique était désorganisée. Des usines, des infrastructures étaient détruites, des terres délaissées ou dévastées, le cheptel diminué. Les caisses de l'État avaient été vidées, il n'y restait que trois millions de dollars alors que la dette extérieure, elle, atteignait le milliard de dollars.

Les sandinistes essayèrent alors de coordonner deux types d'action. D'un côté, ils incitèrent la bourgeoisie à produire, aussi bien dans l'agriculture que dans l'industrie. D'autre part, ils mirent sous le contrôle de l'État un certain nombre de secteurs.

Dans le domaine agraire, ils s'étaient engagés à prendre les terres de Somoza et des somozistes inconditionnels. Ce fut l'objet du décret n° 3 sur la terre. Bien souvent, les paysans les avaient précédés, bien souvent ils étaient prêts, à prendre aussi d'autres terres. Mais les sandinistes ne se laissèrent pas déborder. Ils étatisèrent un certain nombre de propriétés qu'ils gérèrent en fermes d'État, avec les mêmes ouvriers agricoles qui continuèrent bien souvent à travailler sous l'autorité du même régisseur. Une petite partie seulement des autres terres fut donnée en jouissance à des paysans regroupés en coopérative. C'était souvent celles sur lesquelles les paysans s'étaient déjà installés. Mais quand certains propriétaires protestant de leur bonne foi anti-somoziste exigèrent de récupérer des terres occupées, parfois le gouvernement leur donna raison contre les paysans et fit déménager ceux-ci sur des terres de l'État.

Malgré la nationalisation et la mise sous le contrôle de l'État de tous les secteurs industriels et commerciaux détenus par la famille Somoza, l'essentiel des activités productives restait aux mains des propriétaires privés, en particulier le coton, la grande richesse du pays.

La production du café était certes aux mains de petits et moyens propriétaires mais la commercialisation en était dominée par les groupes

capitalistes. Dans le sucre, la parie la plus rentable était aux- mains des capitalistes privés, elle le resta. Et si l'industrie de la viande, ex-propriété de Somoza, fut étatisée, le bétail, lui, resta l'affaire des grands propriétaires. Même la plus grande partie de la production vivrière demeura entre leurs mains.

Malgré les mesures d'étatisation du nouveau régime, le secteur privé était toujours dominant dans les activités productives : 80 % de la production dans l'agriculture et l'élevage ; 75 % dans l'industrie manufacturière.

Et c'est encore un bourgeois que le gouvernement plaça à la tête de la banque centrale, Arturo Cruz, un ancien économiste de la Banque Interaméricaine de Développement.

La bourgeoisie agraire, financière et industrielle du pays, si numériquement réduite fût-elle, restait donc en place avec ses racines sociales, sa richesse, sa soif de profits et ses liens profonds avec la bourgeoisie internationale, celle des pays voisins d'Amérique centrale ou d'Amérique latine et aussi celle des États-Unis dont elle dépendait toujours aussi étroitement.

Et l'objectif de toute cette bourgeoisie possédante au lendemain de la prise du pouvoir, c'était de se remettre enfin à faire des affaires, à faire de l'argent.

La bourgeoisie ne joue pas le jeu

Le monde de la finance, les banquiers, les planteurs de café et de coton qui avaient appuyé dans les derniers mois le Front sandiniste, n'avaient certainement pas envie que la fin de Somoza signifie des salaires plus élevés pour les travailleurs, le partage du sol, ni même un loyer plus faible des terres, et moins de profit.

Ils prirent l'habitude de s'opposer à la moindre mesure qui lésait leurs intérêts immédiats et favorisait un tant soit peu la population.

Très vite, spéculation, évasion de capitaux, gel des cultures, exportations clandestines se multiplièrent, couvertes ou entérinées par la nouvelle administration en bonne partie, nous l'avons vu, aux mains de ceux qui administraient déjà l'ancien régime. Le gouvernement avait beau faire des lois, prévoir des sanctions, il n'y pouvait rien.

Il créa un circuit de distribution parallèle au circuit privé, bon marché, parce que sans intermédiaires, pour les produits de base. Mais ce circuit étatique, insuffisamment approvisionné (les producteurs préféraient vendre tout ce qu'ils pouvaient sur le marché libre à meilleur prix) fut utilisé par les spéculateurs : pour acheter bon marché et revendre plus cher en profitant de la pénurie qu'ils avaient eux-mêmes contribué à créer.

Enfin, la bourgeoisie se refusa à investir dans la production. L'État pourtant, accorda comme par le passé des prêts massifs aux grandes entreprises qui ne produisirent pas plus pour autant.

Par contre le gouvernement freina tant qu'il le put les revendications concernant les augmentations de salaires. Il incita les travailleurs à travailler d'abord et revendiquer plus tard. La priorité était la reconstruction du pays : on demanda aux travailleurs de faire des heures supplémentaires, des week-ends de travail bénévole pour relever le pays de ses ruines.

Lorsque, à la fin de l'année 1979, le gouvernement demanda aux salariés de faire don de leur treizième mois à l'État, cela suscita une telle désapprobation que le gouvernement dut faire en partie machine arrière en ne le demandant qu'aux travailleurs les mieux payés, qui furent libres de refuser.

Carlos Carrion, un des dirigeants nationaux du FSLN, affirmait en 1979 à Francis Pisani : « En raison de la non diffusion du programme, le peuple croit souvent que le fait de ne pas exproprier les propriétés capitalistes veut dire qu'il continuera à vivre dans les conditions d'exploitation qui étaient les siennes au temps de la dictature. A Leon par exemple, il y eut au lendemain de la victoire une manifestation sur le thème « réformisme non, socialisme oui ». Elle était essentiellement le fait d'ouvriers qui, pendant la guerre, avaient fait l'expérience de leur capacité à faire tourner l'usine sans les bourgeois, sans les patrons, sans même l'administrateur. Ils voulaient donc l'expropriation de leur boîte. Jusqu'à ce que nous leur expliquions » . Et il concluait : « Ils ont alors compris que notre programme est le plus révolutionnaire parce qu'il est le plus réaliste » .

Par l'intermédiaire des syndicats, (le FSLN avait créé un syndicat de paysans et ouvriers agricoles, l'ATC - Association des Travailleurs Agricoles - , et une centrale ouvrière sandiniste, la CST - Centrale Sandiniste des Travailleurs - , destinées à faire pièce aux centrales déjà existantes), par l'intermédiaire aussi des Comités de défense sandinistes, chargés de la réorganisation de la vie des quartiers et, entre autre de l'alphabétisation, les sandinistes parvinrent peu à peu à organiser autour d'eux une fraction importante de la population.

Mais cette population fut mobilisée pour soutenir une politique, qui n'avait que peu de prise sur la mauvaise volonté des bourgeois.

Au bout des six premiers mois de gouvernement, les dirigeants sandinistes firent les comptes et tirèrent la sonnette d'alarme. Au niveau politique, ils tentèrent de reprendre plus directement les choses en mains. Un remaniement ministériel, en décembre 1980, remplaça par des dirigeants du FSLN la plupart des politiciens bourgeois qui étaient aux postes clefs de l'économie et de la défense. Parallèlement, un plan de réactivation économique fut mis sur pied et destiné à la fois à obliger et inciter la bourgeoisie à produire.

Ce n'était pas encore la guerre ouverte. Début 1980, un nouveau prêt fut accordé par les USA et on peut lire dans un numéro du Washington Post de février 1984, l'explication suivante : « Un nouveau prêt de 75 millions de dollars avait pour but de montrer aux Nicaraguayens qu'une alternative au modèle cubain existait et de répondre aux besoins de crédit de la classe moyenne. Beaucoup d'entrepreneurs attendaient un tel signal des États-Unis avant d'engager leur fortune et leur énergie dans le combat pour une société ouverte ». Mais la bourgeoisie repartit à l'offensive économique et politique. Elle exigea des garanties. Et le gouvernement donna des garanties sur la propriété, sur la libre jouissance des bénéfices, sur la possibilité de se procurer des dollars bon marché.

Toutes ces mesures n'empêchèrent pas les patrons d'en demander toujours plus et de pousser les hauts cris dès que l'État faisait mine de toucher à leurs affaires.

En avril 1980, l'organisme patronal, le COSEP, fut à l'origine d'un mouvement de mécontentement. Il attira dans son sillage une partie des commerçants et des petits producteurs qui s'opposaient à un récent décret qui visait à geler le prix des produits de consommation courante.

Puis l'offensive devint politique. L'élargissement du Conseil d'État dans lequel les sandinistes souhaitaient voir figurer des représentants des organisations de masse fut le point de départ d'une vaste crise politique.

En effet, d'après le programme de juin 1979, le Conseil d'État, destiné à être un organe à la fois législatif et consultatif, devait comprendre 33 membres et inclure entre autres des représentants des partis de droite et des représentants du COSEP. Les sandinistes y auraient eu tout juste la majorité. Tel quel, le Conseil d'État n'a jamais été réuni et le FSLN a décidé de l'élargir à 47 membres en y intégrant des délégués des organisations sandinistes, assurant ainsi au FSLN une très large majorité.

Alfonso Robelo choisit d'ouvrir la crise. Il demanda à ceux qui se réclamaient de son mouvement de quitter leur place dans l'administration et le gouvernement.

Il semble qu'une petite partie seulement des fonctionnaires répondit à son appel. Des discussions s'ouvrirent. Washington menaça de rompre les relations avec le Nicaragua si « l'engagement du gouvernement du Nicaragua en faveur du pluralisme était abandonné par les autorités nicaraguayennes « .

En attendant, Chamorro et Robelo ainsi que leurs alliés politiques partirent du gouvernement non pas battus et défaits, mais arrogants et agressifs, décidés à passer à une opposition plus ouverte et plus hardie.

Au gouvernement, les places qu'ils laissaient libres furent occupées par d'autres représentants du patronat, mais cette crise en annonçait d'autres.

Les travailleurs s'impatientent

Les premiers mois de 1980 furent marqués aussi par une impatience grandissante dans les classes populaires, impatience contre les manigances des patrons et contre l'apparente impuissance du gouvernement.

Ce fut seulement à cette époque que le gouvernement diminua par décret de 40 à 50 % les loyers dans les villes et fixa un maximum pour le loyer de la terre.

En février 1980, 30 000 à 50 000 paysans et ouvriers agricoles, venus de tout le pays avec le syndicat des travailleurs agricoles, l'ATC, manifestèrent à Managua pour réclamer des terres, l'annulation des dettes qu'ils avaient contractées à des taux usuraires du temps de Somoza, une réduction des taux des prêts de l'État et pour protester contre les propriétaires qui refusaient de payer le salaire minimum légal.

De même, dans la classe ouvrière, toute une agitation se développa, suscitée par le besoin de plus en plus pressant d'augmentations de salaires et par la résistance des vieilles centrales syndicales aux empiétement de la centrale sandiniste.

En janvier, le bâtiment fit grève ; en février la plus grosse usine de Managua se mit en grève à l'appel de la CAUS et entraîna 17 autres usines. Les travailleurs réclamaient 100 % d'augmentation. Puis, ce fut au tour des raffineries de sucre de répondre à l'appel de la CTN, la centrale chrétienne-démocrate, sur les salaires aussi.

A chaque fois, les dirigeants sandinistes se déplaçaient pour tenter de convaincre les travailleurs. Ils y parvinrent parfois, parfois ils cédèrent sur certaines exigences.

En juin, une augmentation pour tous les bas salaires fut décidée. Et ce fut au printemps 1980 que furent prises les premières lois menaçant d'expropriation les patrons qui sabotaient l'économie.

Le bilan de l'année 1980 fut fort dur. La « réactivation économique » n'avait pas eu lieu. Les possédants n'avaient pas joué le jeu. La bourgeoisie en 1980 n'avait investi que 450 millions de cordobas, ce qui correspondait au quart des investissements d'auparavant. Néanmoins, elle réalisait 1,5 milliard de cordobas de bénéfices commerciaux officiels.

La petite bourgeoisie s'impatientait. La réforme agraire stagnait. Pour faire tourner son économie, le pays s'était un peu plus endetté.

Aucun des problèmes qui rendaient le Nicaragua dépendant du marché capitaliste n'était résolu, ni en voie de l'être. La crise économique mondiale touchait le Nicaragua comme les autres pays sous-développés. Les produits indispensables au redémarrage économique - pétrole, machines, produits chimiques et pétrochimiques - étaient nécessairement importés. Or les prix de tous ces biens ne cessaient de grimper. Et pour écouler ses richesses - le café, le sucre, le coton - le Nicaragua dépendait des aléas du marché mondial et du cours mondial des matières premières, globalement en baisse. Le Nicaragua ne s'en sortait pas plus mal que ses voisins d'Amérique Centrale, il est vrai.

Mais il restait aussi le fait qu'au Nicaragua les possédants les plus nantis s'en tiraient à coup de spéculation tandis que les classes pauvres continuaient de subir les plus gros sacrifices. Et ni la campagne d'alphabétisation, ni les soins médicaux, ne pouvaient changer leur situation et leur misère.

L'aggravation des difficultés et la réforme agraire

La situation était déjà grave. Mais un coup plus grave allait venir des USA. Reagan suspendit un prêt agricole ouvert par Carter pour l'achat de blé. C'était frapper très durement car le blé était un produit d'importation à la base de la nourriture d'une grande partie des villes.

Pour éviter les conséquences de telles mesures, les dirigeants décidèrent d'encourager la production vivrière, et la culture du maïs. Si le blé devait manquer il allait falloir le remplacer.

Mais pour la mise en application d'un tel programme les problèmes étaient multiples.

En réalité, les dirigeants sandinistes se heurtaient au fait qu'il était bien impossible de résoudre le problème paysan au Nicaragua, par petits bouts, en laissant intacte la propriété privée des plus riches.

Les grands propriétaires n'étaient pas, eux, intéressés à nourrir le peuple et il ne fallait pas compter sur eux. Seule la petite paysannerie pauvre pouvait être l'artisan de cette transformation de l'agriculture. Mais elle manquait de terres, de moyens techniques, de crédits. Alors les dirigeants sandinistes remirent à l'ordre du jour, en août 1981, la réforme agraire qu'ils avaient promise en 1979 mais qui ne s'était jusque-là traduite que par la mise en exploitation étatique ou simplement coopérative des seules terres des anciens somozistes.

Les nouvelles mesures législatives continuèrent de respecter la propriété, fût-elle grande, de la bourgeoisie agraire. Elles garantissaient en effet « la propriété de la terre à ceux qui la travaillent efficacement et la maintiennent productive » et cela sans limitation de taille. Seules les propriétés laissées inutilisées ou sous-exploitées devaient être redistribuées quand elles avaient plus de 350 hectares dans la zone pacifique et plus de 500 hectares dans le reste du pays.

Pour la première fois des « titres de propriété » furent distribués qui garantissaient l'usufruit des terres et leur transmission aux héritiers mais en interdisaient la vente.

Les propriétaires expropriés perdaient donc des terres qu'ils ne cultivaient pas mais ils devaient être indemnisés par des bons de la réforme agraire.

Les objectifs de cette réforme étaient plus vastes que ceux des premières mesures. Mais elle ne fut appliquée que lentement.

Sur le plan intérieur, le régime eut beau tenter d'associer au gouvernement le plus de forces possible, il ne put endiguer la montée des oppositions. En juillet 81, la hiérarchie catholique rendit public un ultimatum aux quatre prêtres révolutionnaires du gouvernement sandiniste pour qu'ils quittent le gouvernement.

En juillet, les commandants Eden Pastora et José Valdivia quittèrent le gouvernement. Eden Pastora avait été un dirigeant de la tendance tercériste.

Parallèlement, le régime se durcit pour faire face au sabotage de l'économie par les capitalistes agraires et industriels. Le 30 septembre 1981, fut proclamée la loi d'urgence économique et sociale.

Une réduction du budget de 10 % fut prévue et cela voulait dire toucher aux plans sociaux. Les dirigeants sandinistes, invoquant la nécessité d'assurer une meilleure production, suspendirent pour un an le droit de grève. Celle-ci devenait passible de peines de prison allant de un à trois ans.

Des mesures visaient aussi les riches. De nouvelles lois furent édictées contre les capitalistes qui ne voulaient pas produire, pas investir, qui spéculaient. Les importations de biens de luxe furent lourdement taxées de droits allant de 30 à 100 %. Mais le marché noir subsistait.

L'opposition armée au régime

Enfin, les dirigeants sandinistes durent faire face à un nouveau problème. Des groupes armés anti-sandinistes multiplièrent, à partir de pays environnants, notamment du Honduras, leurs incursions brutales au Nicaragua.

Ces groupes composés d'anciens gardes somozistes ou de mercenaires entraînés par la CIA, furent appelés les « Contras », car ils étaient contre la révolution.

Dans le même temps, dans le sud, des groupes armés se formèrent autour de l'ancien membre de la junte, Robelo, qui constitua l « 'Alliance révolutionnaire démocratique », FARDE, agissant à partir du Costa-Rica.

Les problèmes de la défense, de la lutte contre l'opposition armée devinrent en ces mois - fin 1981, début 1982 - de plus en plus préoccupants. Reagan autorisa à la fin décembre la CIA à engager 19 millions de dollars pour réaliser des activités paramilitaires contre le Nicaragua.

Dans ces conditions, les dirigeants sandinistes proclamèrent, en mars 1982, la loi d'urgence nationale. La loi sur les partis politiques, en projet depuis plusieurs mois, fut ajournée. Une censure sur toutes les nouvelles concernant la situation intérieure fut instaurée. Une chaîne unique de télévision reçut le monopole des bulletins d'information. Les grèves continuèrent d'être interdites.

La bourgeoisie, l'Eglise crièrent au scandale. Eden Pastora, quelques mois après sa démission du gouvernement, ralliait l'armée anti-sandiniste de Robelo.

C'est dans cette période de crise que le gouvernement sandiniste dut faire face à des problèmes avec les Indiens Miskitos, qui représentent environ 150 000 personnes et constituent la majorité de la population vivant dans la moitié Est du pays.

Cette fois, il ne s'agissait pas de Contras mais d'une population indienne, marquée par de fortes traditions d'indépendance, que les sandinistes n'avaient pas pu ou pas su gagner. Dès février 1981, la tension entre le gouvernement et les Miskitos se traduisit par des accrochages, puis des affrontements armés. Plus tard, le gouvernement réagit brutalement en déportant 8 500 Miskitos de leurs territoires, non loin de la frontière avec le Honduras, dans une région située 100 km plus au sud. Ces mesures de déplacement entraînèrent un important exode de Miskitos au Honduras, touchant au total 10 000 personnes.

A partir de là, les actions armées des Indiens se transformèrent en une véritable guerre, mettant en échec les troupes sandinistes.

Les dirigeants du Front reconnurent ce qu'ils appelèrent leurs « erreurs » à l'encontre des Miskitos.

Et pourtant, alors que le gouvernement sandiniste devait faire face aux menaces des États-Unis, aux incursions de plus en plus hardies et meurtrières des Contras, à la rébellion des Miskitos, au tollé de la bourgeoisie dite libérale, au mécontentement exprimé de secteurs entiers de la paysannerie et de la classe ouvrière, il s'obstina à satisfaire les exigences des capitalistes, donnant notamment aux patrons exportateurs la possibilité de récupérer une partie des ventes de leurs produits directement en dollars sur le marché parallèle des devises. Et cela, sans contre-partie et sans illusions.

« Il est important de ne pas s'attendre à une augmentation de la production industrielle » annonçait le ministre de l'industrie en 1982. « En fait, ce que nous avons à déterminer, c'est de combien elle va baisser ». Et il ajoutait « le problème, c'est que le secteur industriel doit être transformé le rationalisé, ce qui veut dire que dans certains cas, nous devrons fermer les entreprises ». On connaît ce langage.

Non seulement les travailleurs des villes et des campagnes étaient invités à produire plus, mais ils étaient appelés aussi à former des bataillons de miliciens volontaires pour renforcer l'armée régulière sur les zones de front.

Tensions entre le régime sandiniste et la paysannerie.

Dans l'année 1983, un certain nombre de signes indiquent la montée d'un mécontentement chez les paysans et peut-être le début d'un divorce avec les sandinistes. Les Contras en effet semblaient recruter désormais une partie de leurs troupes dans la paysannerie.

Le ministre de l'intérieur le reconnaissait lui-même en 1983 : « La contre-révolution fait des efforts de propagande pour se créer une base d'appui à l'intérieur du pays ( .. ). La classe sociale visée par la propagande des contre-révolutionnaires est la paysannerie. Ils essaient de la gagner et ils tirent avantage de beaucoup d'éléments y compris ( .. ) de l'incapacité de la révolution à atteindre toutes les régions du pays par ses idées et ses réalisations. Ils tirent aussi avantage des problèmes concrets auxquels sont confrontés les paysans ( .. ). Les deux principaux problèmes sont la pénurie (..) et les problèmes des paysans avec le système bancaire ». Et, toujours d'après ce ministre, les contre-révolutionnaires diraient aux paysans que « à cause de leurs dettes, les banques vont leur prendre leurs terres ».

Aussi vit-on le gouvernement sandiniste accélérer un peu la mise en place de la réforme agraire d'août 1981.

Fin 1983, les dirigeants sandinistes estimaient à 22 000 les familles paysannes bénéficiaires de la mesure, et à 350 000 hectares les terres distribuées. Ils annonçaient que le mouvement devait s'accélérer en 1984.

Mais cette distribution de terres avec des titres de propriété venait tard. Et dans les régions touchées par la guerre, soumises aux raids des Contras, elle se faisait dans de mauvaises conditions.

Parallèlement, les dirigeants sandinistes reconnurent l'annulation d'une partie des dettes des paysans vis-à-vis de l'État. Mais, là encore, toutes ces mesures venaient dans une situation qui allait en s'aggravant.

En effet, la guerre larvée avait des conséquences très lourdes sur le plan économique. Les dirigeants nicaraguayens en avaient évalué le coût à 230 millions de dollars. Et cette charge pesa d'autant plus que l'ensemble de la vie économique du pays était encore plus désorganisée et que les États-Unis cessaient certaines de leurs exportations vers le Nicaragua, entraînant de ce fait le manque de pièces de rechange pour toute une partie du matériel, en particulier le matériel agricole pourtant déjà trop rare.

Dans ce contexte, le volontariat ne suffisait plus à fournir des combattants pour la guerre sur les trois fronts : nord, nord-est et sud.

Alors, les dirigeants sandinistes annoncèrent en juillet 1983 qu'ils allaient donner « toutes les armes au peuple », ce qui voulait dire qu'ils allaient instaurer un service militaire patriotique obligatoire.

Alors, en cette année 1984, le régime sandiniste doit faire face à une année évaluée à près de 7 000 hommes au nord et à deux autres armées de près de 2 000 hommes chacune sur la côte atlantique et au sud.

Pour le moment, les tentatives des Américains pour coordonner solidement ces forces ont échoué. Mais les effets de cette lutte armée sont convergents et mettent les dirigeants sandinistes dans une situation très difficile.

Cette situation, cette pression militaire directe et indirecte de l'impérialisme a aussi comme conséquence de renforcer les positions et les hardiesses de l'opposition au Nicaragua même.

Les dirigeants sandinistes, respectueux de leurs engagements politiques vis-à-vis de la bourgeoisie, en particulier vis-à-vis de l'organisation patronale, le COSEP, ont toujours cherché à associer des représentants non sandinistes au pouvoir, en particulier des représentants de forces politiques de la bourgeoisie possédante. Mais la bourgeoisie nicaraguayenne n'a pas plus joué le jeu sur le plan politique qu'elle ne l'a joué sur le plan économique.

Les cinq années du régime sandiniste sont jalonnées de départs de personnalités représentatives de la bourgeoisie et qui occupèrent des postes de responsabilité concernant notamment les finances et la politique extérieure.

Et aujourd'hui, au niveau du pouvoir, le FSLN apparaît comme bien plus isolé qu'il y a cinq ans, du fait non pas de ses exigences, mais des ruptures de la plupart des forces politiques liées à la bourgeoisie.

Le FSLN est encore appuyé aujourd'hui par d'autres partis qui constituent avec lui le Front Patriotique Révolutionnaire. Il s'agit du PSN (le Parti communiste reconnu par Moscou) ; il s'agit du Parti Populaire social-chrétien ; d'autres partis soutiennent de façon critique le FSLN : il s'agit du PCN (Parti communiste du Nicaragua) et du MAP-ML (le Mouvement d'Action populaire marxiste-léniniste) qui se réclame du maoïsme.

Mais en face, l'opposition politique hostile aux sandinistes s'est développée.

Le FSLN a en face de lui une coalition relativement importante dominée par le syndicat patronal, le COSEP, où le Parti social-démocrate - celui de la famille Chamorro, celui qui dispose du plus grand journal d'opposition, La Prensa - a une place prépondérante. Cette coalition de partis d'opposition où l'Eglise joue un rôle important mène une politique d'opposition systématique.

Après avoir réclamé pendant quatre ans, sous prétexte de pluralisme et de démocratie, des élections, cette opposition protesta parce que les sandinistes avaient décidé de les avancer à 1984 au lieu de les fixer comme prévu en 1985. L'opposition déclara qu'il s'agissait d'un plébiscite. Elle réclama que les élections n'aient lieu qu'après des négociations entre les sandinistes et la Contra affirmant que la Contra était une force légitime, nationale qui devait redevenir une composante de l'armée. Elle demandait la mise en place d'un nouveau gouvernement d'unité nationale sur la base du nouveau rapport de forces créé par la lutte des Contras.

Alors, dans cette situation, les dirigeants sandinistes n'ont en fin de compte pas d'autre atout possible que ce qui leur reste de liens avec les classes populaires.

Le bilan d'une politique d'unité nationale

Cinq ans après la prise du pouvoir, les sandinistes sont aux prises avec d'immenses difficultés.

Sur le plan économique, leur volonté d'être un peu moins dépendants de l'étranger, de bâtir une économie nationale qui puisse satisfaire au moins les besoins alimentaires de la population, est loin d'être réalisée. Et pas plus que les pays voisins, le Nicaragua n'échappe au prix formidable que l'impérialisme aux prises avec la crise mondiale fait payer aux pays pauvres. Le Nicaragua est toujours aussi dépendant de ses exportations de coton, de café et de sucre (qui représentent toujours deux tiers des exportations), mais il est plus exploité que jamais par les pays impérialistes, puisqu'on estime que, par rapport à 1978 un même volume d'exportations rapporte au Nicaragua 200 à 300 millions de dollars en moins et, si l'on tient compte de la hausse des prix des produits manufacturés, le pouvoir d'achat du Nicaragua sur le marché mondial a baissé de moitié. Mais si le Nicaragua produit toujours autant pour exporter dans des conditions de plus en plus désavantageuses, il ne produit pas assez pour nourrir la population. Les dirigeants n'espèrent y arriver que dans 15 ans car pour y parvenir, il faudrait tripler la surface des terres consacrées aux cultures vivrières.

Enfin, l'État nicaraguayen est plus endetté que jamais, sa dette totale ayant doublé depuis la chute de Somoza, alors que la production nationale n'a augmenté que de moitié.

La moitié du produit des exportations risque cette année d'être engloutie par le service de la dette. Et c'est l'an prochain que le Nicaragua va avoir à faire face aux premières grosses échéances prévues lors de la renégociation des dettes laissées par Somoza.

C'est dire que l'avenir de mieux-être promis à la population pauvre n'est pas pour demain. D'autant que le Nicaragua est maintenant en guerre depuis trois ans avec les Contras.

Tout le pays est mobilisé pour faire face à ces attaques. La production doit être orientée en priorité vers les besoins de l'armée et le quart du budget de l'État part dans les dépenses militaires.

Pourtant, le FSLN a tout fait pour éviter l'affrontement. Il a engagé l'ensemble de la population dam la voie de la modération, destinée selon lui à se concilier la bourgeoisie nationale et du même coup à ménager l'impérialisme américain.

Il s'agissait d'abord de reconstruire le pays avec l'aide de la bourgeoisie en remettant à plus tard les mesures révolutionnaires, comme la réforme agraire, qui correspondaient pourtant aux aspirations des paysans pauvres et des paysans sans terre, mais qui pouvaient effrayer les bourgeois : « Nous considérons que nous allons plus vite vers le socialisme en nous en approchant lentement » disait Carlos Carrion, un des responsables du FSLN.

Les sandinistes ont voulu freiner la révolution pour ne pas avoir la guerre civile. Mais cela s'est révélé un mauvais calcul. La bourgeoisie tient trop à ses privilèges et à ses richesses. Dans les pays sous-développés, elle ne peut vivre qu'en surexploitant la population laborieuse. Et ce que la bourgeoisie nicaraguayenne reprochait à Somoza, c'était de prendre pour lui-même une trop grosse part du gâteau, d'utiliser l'appareil d'État pour servir d'abord ses intérêts personnels et ceux de son clan, de se livrer à une concurrence déloyale qui entravait le développement des affaires des autres possédants.

Non, la bourgeoisie nicaraguayenne n'avait aucune raison d'accepter le contrôle des sandinistes sur l'économie du pays, aussi respectueux soient-ils de la propriété des bourgeois. La bourgeoisie n'avait aucune raison de soutenir des gens qui essayèrent de consacrer une part de la richesse nationale, déjà bien réduite en cette période de crise, à l'amélioration même relative des conditions de vie des masses populaires.

En France, il en a fallu bien moins que cela à la bourgeoisie pour déverser sa bile sur Mitterrand et le gouvernement de gauche. Au Chili, Allende lui aussi, qui n'était pourtant ni un révolutionnaire ni un guérillero, a été victime de cette levée de boucliers de la bourgeoisie nationale. Et aujourd'hui, malgré tous leurs efforts pour se rendre respectables aux yeux de la bourgeoisie nicaraguayenne, les sandinistes sont aux prises avec une guerre déclarée.

C'est dès le début du nouveau régime, dès 1979, que la bourgeoisie a manifesté son avidité et son arrogance. Alfonso Robelo, membre à l'époque de la junte, défendait pied à pied les prérogatives de la bourgeoisie et résistait de toutes ses forces aux quelques mesures sociales prises par le gouvernement. Et en même temps, la bourgeoisie multipliait les exigences, parlait haut et fort, se moquait des nouvelles lois, faisait passer à l'étranger bétail, machines et capitaux, et spéculait à qui mieux mieux.

Non, les bourgeois ne considéraient pas que l'économie nationale devait fonctionner au profit de tout le pays. Ils aspiraient au contraire à ce que l'économie fonctionne pour leurs profits exclusifs, ce dont ils avaient été frustrés sous Somoza, parce que ce dernier et son clan se servaient les premiers.

Ils espéraient faire de l'État leur serviteur exclusif, un instrument à leur disposition pour remettre la population au travail, pour drainer les richesses produites et les concentrer à leur seul profit. C'est pourquoi ils s'opposèrent à la moindre mesure qui visait ne serait-ce qu'à calmer l'impatience des plus pauvres.

Bien que la bourgeoisie nationale ne se soit manifestement pas résignée à jouer le jeu, les sandinistes ont persévéré, eux, dans leur politique.

Ils ont tout fait pour éviter l'inévitable. Ils ont laissé à la bourgeoisie sa puissance économique, ses moyens de production, ses terres, ses capitaux, ses richesses personnelles. Et pour ne toucher que le moins possible à ce qui fait la puissance sociale de la bourgeoisie, puissance dont elle se sert justement contre le gouvernement sandiniste, ils ont retardé le plus possible les mesures sociales en faveur des classes populaires.

Il a fallu six mois au nouveau gouvernement pour se décider à baisser le loyer de la terre et deux ans pour mettre un projet de réforme agraire sur le papier ; puis encore trois ans pour réaliser ce qui avait été mis sur le papier et qui n'est pourtant qu'une réforme agraire partielle.

Depuis cinq ans, le gouvernement lutte en vain contre la spéculation sur les aliments de base, car pour ne pas faire trop d'incursions dans la propriété privée, il ne se donne pas les moyens de réussir.

Et malgré toutes les exhortations gouvernementales, les prix grimpent de 25 % par an. Les salaires, eux, ne suivent pas. Car là aussi, le gouvernement a demandé la patience aux travailleurs. Mais ceux-ci ont pu constater que les sacrifices ne sont pas les mêmes pour tous, car sous prétexte d'aider la bourgeoisie à produire, le gouvernement n'a pas lésiné sur les crédits qu'il lui a accordés. Mais ce n'est pas pour autant que le patronat se sert de cet argent pour investir. On connaît bien le problème ici en France. Les patrons empochent les subventions et s'en servent pour spéculer ou vont les placer à l'étranger.

Les dirigeants sandinistes sont les premiers à reconnaître que la population a de multiples motifs de mécontentement. C'est au moins à leur honneur.

Mais ils ne reconnaissent pas que c'est leur politique envers la bourgeoisie qui crée la situation qui engendre le mécontentement.

Oui, les motifs de déception sont multiples pour la population laborieuse, elle qui avait donné sa confiance et placé tant d'espoir dans les sandinistes.

Jusqu'à quel point la population laborieuse est-elle déçue du régime ? Il est difficile de le mesurer. Mais c'est certainement sur la réponse à cette question que se joue l'avenir du régime. Car c'est de cela que dépend la capacité des sandinistes à résister aux assauts des Contras.

Jusqu'à quel point les Contras ont-ils la possibilité de s'appuyer sur la déception ou le mécontentement de certaines catégories de la population, au moins dans certaines régions ? C'est la question qu'on peut se poser et que se posent avec inquiétude les dirigeants sandinistes.

Il est certain que les Contras ont trouvé un appui chez les Miskitos que le nouveau régime n'a pas su gagner à la révolution. Mais il semble bien qu'ils en aient trouvé aussi dans d'autres régions.

Encore une fois, il est difficile de mesurer l'importance de ce soutien. Il semble encore bien limité et jusqu'à présent le gouvernement nicaraguayen a été en mesure de se défendre contre ces attaques.

Mais ces signes de déception que les dirigeants sandinistes reconnaissent publiquement sont néanmoins inquiétants et dangereux. Car si le régime sandiniste déçoit les masses populaires au point qu'elles n'aient plus de raison de se battre pour le défendre, alors non seulement les Contras se renforceront et remporteront des succès contre le régime, mais les USA, pour qui l'activité des Contras est en quelque sorte un test de la capacité de résistance du régime sandiniste, se lanceront peut-être alors dans une intervention directe, comme à Grenade l'an dernier, lorsqu'ils ont eu la preuve que le régime s'était déconsidéré aux yeux de la population.

Car ce qui peut retenir les USA d'envoyer encore une nouvelle fois leurs Marines au Nicaragua, au coeur de l'Amérique centrale qu'ils considèrent toujours comme leur chasse gardée, ce n'est pas le visage pluraliste du régime ; ce ne sont pas ses efforts pour léser le moins possible les intérêts des possédants et de l'impérialisme.

Tous les pays d'Amérique latine ont payé cher pour savoir que dans cette partie du monde, les USA n'avaient de cesse qu'ils n'aient rétabli des régimes totalement à leur botte.

Non, ce qui peut faire hésiter les USA, c'est la certitude que c'est tout un peuple au combat qu'il leur faudrait affronter.

Le jour où ils penseront que le soutien populaire au régime s'est affaibli, ils se sentiront les mains plus libres.

Ce ne serait malheureusement pas la première fois dans l'histoire. C'est, par exemple, cette même politique d'alliance à tout prix avec la bourgeoisie nationale qui a mené, avant-guerre, à l'écrasement de la révolution espagnole. Les dirigeants de la classe ouvrière voulaient d'abord gagner la guerre contre Franco en rassemblant toutes les forces anti-franquistes, y compris les bourgeois, y compris les propriétaires fonciers, avant de faire la révolution. Eh bien, ils n'ont réussi qu'à briser l'élan révolutionnaire des masses, à ôter aux ouvriers des villes et des campagnes toute raison de se battre, et ont ainsi permis à l'armée franquiste de vaincre.

Oui, pour que la révolution puisse vaincre, il faut des organisations révolutionnaires prolétariennes qui se rangent clairement aux côtés de la classe ouvrière et n'hésitent pas à exproprier radicalement les possédants, à leur prendre leurs propriétés, leurs capitaux, toutes leurs richesses, à les dépouiller jusqu'au dernier bijou de ce qui fait leur puissance sociale et à s'en servir pour satisfaire les besoins les plus urgents des masses populaires. Cela seul peut permettre à la révolution de vaincre en ôtant à la bourgeoisie l'essentiel de ses moyens d'action et en renforçant la confiance et la détermination des opprimés

Au contraire, la politique nationaliste qui veut conjuguer les intérêts des la bourgeoisie et du prolétariat, au moment même où ils s'opposent radicalement, ne peut que paralyser l'élan révolutionnaire des masses populaires sans pour autant désarmer la bourgeoisie. C'est un piège pour les opprimés. Quand la guerre de classe est déclarée, c'est toujours un mauvais calcul que de s'arrêter en chemin.

Dans ces pays pillés et exploités par le grand capital international, la bourgeoisie nationale, réduite à la portion congrue, ne peut survivre qu'à travers une surexploitation féroce de la population. Il est impossible d'y préserver les intérêts de la bourgeoisie en améliorant en même temps, un tant soit peu, le niveau de vie des masses. C'est une illusion de le croire et un mensonge de le prétendre.

Les dirigeants sandinistes ont choisi de tenter la conciliation avec la bourgeoisie nationale comme avec l'impérialisme. Et cela ne les empêche pas d'être aujourd'hui aux prises avec leur bourgeoisie nationale et sous la menace d'une intervention des États-Unis.

Nous souhaitons de tout coeur que les ouvriers, les paysans, la population pauvre que les dirigeants sandinistes ont engagés dans une voie si dangereuse, trouvent encore des raisons de se battre pour défendre le régime contre l'agression impérialiste. Nous le souhaitons pour les sandinistes et pour les paysans, les ouvriers des villes. Car si le peuple ne se défend pas, ils périront par dizaines de milliers, assassinés par la rage de vengeance des possédants, des anciens gardes nationaux, des marines US, qui reviendront en maîtres absolus.

Oui, nous espérons que la population pauvre se défendra et ne laissera pas égorger les siens. Nous espérons que le régime aura les moyens de tenir tête à l'impérialisme.

Mais, dans le meilleur des cas, il résistera comme le régime cubain l'a fait, il tiendra, survivra. Le petit Nicaragua se cramponnera au milieu d'un monde hostile qui cherchera toujours à l'étouffer et ne lui laissera aucune place pour se développer et s'épanouir. Il deviendra comme Cuba une espèce de camp retranché sans perspective et sans espoir. Et aux yeux des masses opprimées d'Amérique latine, il ne représentera pas plus que Cuba un réel espoir d'émancipation et de libération.

Il ne s'agit pas de reprocher aux sandinistes d'être ce qu'ils sont. Mais il s'agit de comprendre. La politique des sandinistes n'a pas permis aux masses populaires d'aller jusqu'au bout des possibilités révolutionnaires de la situation.

La révolution prolétarienne n'aurait pas demandé plus de sacrifices dans la lutte révolutionnaire, mais elle aurait permis d'ouvrir à tous les opprimés d'Amérique latine la voie de leur émancipation.

C'est cela que doivent comprendre tous ceux qui veulent combattre l'oppresseur. C'est cela que nous devons tous comprendre.

ANNEXE

Le Nicaragua, de la colonie espagnole à la domination américaine

Le Nicaragua, ce fut pendant trois siècles l'une des multiples provinces de cet immense empire colonial que la monarchie espagnole avait conquis, et qui comprenait la plus grande partie de l'Amérique du Sud (à l'exception du Brésil portugais), l'Amérique Centrale, et en Amérique du Nord le Mexique et le sud des États-Unis actuels.

Le déclin de l'Espagne, le fait que de 1808 à 1814 ce pays fut occupé à échapper lui-même à la tentative de Napoléon 1er, d'en faire une annexe de la France, l'exemple de l'émancipation des États-Unis de la tutelle anglaise, amenèrent l'écroulement au cours des années 1820 de cet empire colonial espagnol. Mais partout ce furent les vieilles classes dirigeantes, les grands propriétaires terriens, qui gardèrent le pouvoir, et les structures sociales dont ils tiraient leurs richesses étaient incompatibles avec un développement réel de l'économie de ces régions.

L'Amérique latine n'échappa à l'emprise espagnole que pour devenir l'enjeu des compétitions d'influence entre les grandes puissances de la vieille Europe, en particulier l'Angleterre, et les États-Unis d'Amérique. Compétition qui devait finalement voir ces derniers assurer leur domination sur tout le continent.

Ces rivalités ente les grandes puissances, jointes à l'incapacité des classes dirigeantes locales à engager le continent dans la voie d'un développement moderne, aboutirent à l'éclatement de cet immense empire, pourtant unifié par son histoire et sa langue, en une multitude d'États indépendants, dont les uns il est vrai, comme l'Argentine, sont fort grands à l'échelle européenne, mais dont beaucoup d'autres, dont le Nicaragua est un bon exemple, sont minuscules.

La conquête espagnole

Le Nicaragua, avec 148 000 km², est pourtant, en superficie, le plus grand des six États qui occupent l'isthme reliant l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud.

Avec un peu moins de trois millions d'habitants, il est par contre celui des six où la densité de population est la plus faible. Cette population est, en grande majorité (69 %), métisse ; et il y a 19 % de Blancs, 9 % de Noirs et 5 % d'indiens.

Largement ouvert, à l'est sur l'Atlantique, et à l'ouest sur le Pacifique, le pays est traversé pratiquement du haut en bas, par une chaîne volcanique, qui le coupe en deux.

Dans une grande partie du pays, selon la description faite par Alain Gandolfi dans son livre Le Nicaragua : la difficulté d'être libre, « la chaleur est torride... La végétation est exubérante... L'air et l'eau pullulent d'insectes vecteurs de maladies. La forêt est le domaine des pumas et des serpents et les entrailles de la terre connaissent d'étranges convulsions, volcans qui crachent leurs laves... tremblements de terre qui détruisent les cités ». Par contre les plateaux et les hautes vallées des montagnes offrent une température plus cléments. Les Conquistadors espagnols, quand ils les découvrirent, au début du XVIe siècle, crurent y trouver « le paradis de Mahomet ».

A la recherche de l'or ils se jetèrent avidement sur toute l'Amérique du Centre et du Sud. La région qui s'appellera ensuite le Nicaragua ne fut pas épargnée.

Appâtés par les monceaux d'or que les tribus indiennes avaient offerts aux premiers Espagnols débarqués sur leur sol, pas moins de trois expéditions concurrentes se jetèrent ensemble, à partir de 1522, sur le pays. Les conquistadors s'y heurtèrent à une farouche résistance des populations indiennes. Dans le nord du pays et la plaine orientale, en bordure de l'Atlantique, ils ne purent venir à bout de cette résistance : toute la région échappa à leur contrôle. Les premiers colons espagnols s'installèrent dans la partie ouest du pays bordée parle Pacifique. Ils y fondèrent des villes, dont Granada et Leon.

Rapidement le pays fut doté, comme les autres régions conquises par les Espagnols, d'une structure administrative : en 1528, un gouverneur, représentant de la Couronne d'Espagne s'installa à Leon. Et le Nicaragua devint l'une des cinq provinces de la Capitainerie général du Guatemala.

Ainsi s'achevait la période de la conquête militaire par des aventuriers plus ou moins contrôlés par les souverains espagnols. Une nouvelle période s'ouvrait : celle de la mise en coupe réglée, systématique, du pays. Vendus comme esclaves, contraints au travail forcé, enrôlés de force dans les armées des conquistadors, les Indiens furent décimés.

En fait, comme l'écrivait en 1540, un moine espagnol témoin de cette conquête, Las Cases : « Entre 1523 et 1531 les Espagnols ravagèrent tout le royaume ; pendant six ou sept ans, cinq ou six navires assurèrent le commerce en emportant toutes ces multitudes d'indiens à Panama ou au Pérou pour les vendre comme esclaves... Plus de 500 000 Indiens aussi libres que moi ont quitté la province comme esclaves. Plus de 500 ou 600 000 autres sont morts jusqu'ici à la suite des guerres infernales que leur ont faites les Espagnols et de l'horrible captivité qu'ils leur ont imposée... Tous ces ravages ont été l'affaire de quatorze ans. Dans toute la province du Nicaragua, il doit y avoir aujourd'hui 4 ou 5 000 personnes. Alors que... c'était une des provinces les plus peuplées du monde ».

De fait, cette région mise à sac, dépeuplée, allait rester tout au long de la période coloniale espagnole, une province pauvre, retardataire, de l'Empire espagnol.

Les colons espagnols, sur les terres dont ils s'étaient emparés, se consacrèrent surtout à l'élevage, fournissant en viande et en cuir les autres provinces d'Amérique Centrale.

Ce n'est que dans la toute dernière période de la colonisation, à la fin du XVIIe siècle, que s'amorça faiblement le développement d'une agriculture de plantation : de canne à sucre, de cacao, d'indigo.

A côté des immenses haciendas des grands propriétaires, héritiers des premiers conquérants, l'immense majorité de la population, indienne et métisse, surchargée d'impôts et de corvées, vivait, en économie fermée, d'une petite agriculture de subsistance.

Les villes fondées par les Conquistadors, qu'aucun développement, aucune activité économiques importants ne venaient enrichir, se développaient peu. Si des commerçants, bénéficiant du trafic des marchandises transitant par le Nicaragua, avaient pu s'enrichir, un artisanat embryonnaire survivait difficilement.

Sans voies de communications reliant les villes entre elles, le pays n'était en fait qu'une juxtaposition de foyers de peuplement isolés, séparés par de vastes espaces vides, sans lien et sans échange, soumis à la domination de potentats locaux.

En outre, le pays n'avait pas cessé d'être comme les autres provinces de l'Empire espagnol, l'enjeu des convoitises des grandes puissances concurrentes de l'Espagne, et surtout de l'Angleterre.

Tout au long du XVIIe siècle, le Nicaragua fut l'objet d'incursions de nouveaux pillards, anglais cette fois : les pirates et les contrebandiers, venant battre en brèche le monopole commercial de l'Espagne sur ses colonies, et y introduire les produits manufacturés anglais.

Dans leurs razzias anti-espagnoles, les pirates s'appuyèrent sur les populations rebelles de la côte atlantique : les Miskitos, descendants des tribus Caraïbes et des vagues successives d'esclaves noirs fuyant les Antilles.

A ces populations, qui résistaient aux Espagnols, les pirates donnèrent des armes, et même un rudiment d'instruction militaire. Ils leur permirent d'échapper définitivement à la domination espagnole. Mais c'était pour passer sous influence anglaise.

Au XVIIIe siècle, quand la mer des Caraïbes devint l'un des principaux champs de bataille des grandes puissances commerciales européennes rivales, les ports de la côte ouest du Nicaragua subirent à nouveau les assauts de la marine anglaise.

L'indépendance

L'indépendance, en 1821, n'allait d'ailleurs pas mettre fin aux interventions étrangères, ni à l'arriération économique du pays.

Il n'y eut pas, en Amérique centrale, de guerre d'indépendance, comme dans les colonies d'Amérique du Sud.

Les grands propriétaires, les grands marchands créoles aspiraient certes à s'émanciper de la tutelle, des taxes et du monopole commercial espagnol qui entravaient leurs affaires. Au Nicaragua par exemple, les grands éleveurs étaient contraints par la loi de porter leur production à la capitale régionale, au Guatemala ; et les prix y étaient fixés bien plus bas que ceux du marché libre. Alors que toutes les marchandises qu'ils achetaient étaient rendues très chères par les multiples taxes de l'administration coloniale.

Mais s'ils aspiraient à l'indépendance, les riches créoles étaient surtout anxieux d'éviter tout ce qui pourrait troubler l'ordre et risquer de mettre en mouvement les masses exploitées.

Ces masses, ils pouvaient d'autant plus les craindre qu'elles avaient montré, tout au long de la période coloniale, leur combativité. Et au Nicaragua, en 1811 et 1812 la population indienne s'était soulevée ; des Indiens armés avaient fait irruption dans les villes - à Granada, à Leon, à Rivas - expulsant les administrateurs espagnols et les grandes familles de l'aristocratie créole et réclamant l'abolition de l'esclavage, du travail forcé, des impôts.

A partir de l'invasion de l'Espagne par les armées de Napoléon en 1808, la période des guerres d'indépendance de l'Amérique du Sud s'ouvrit. Au Nicaragua, comme dans toute l'Amérique centrale, la minorité créole se divisa en deux clans rivaux : Conservateurs et Libéraux.

Au Nicaragua, cette rivalité recouvrit celle, plus ancienne, de deux villes : Leon devint la ville des Libéraux et Granada celle des Conservateurs.

Granada était la capitale de l'aristocratie créole, grands propriétaires et grands commerçants.

Leon était l'ancienne capitale administrative espagnole de la province ; une petite bourgeoisie de fonctionnaires, de marchands, d'artisans, et même un embryon d'intelligentsia s'y étaient concentrés.

Face aux aristocrates conservateurs, ces petits bourgeois libéraux, ayant moins à perdre étaient aussi moins craintifs : ils prônaient l'indépendance et la modernisation du pays.

Les rivalités et les guerres entre Conservateurs et Libéraux allaient marquer pendant longtemps la vie politique du Nicaragua.

L'indépendance des provinces d'Amérique centrale regroupées au sein de la Capitainerie du Guatemala, fut une indépendance sans guerre. En 1821, ce fut sous la houlette du Capitaine Général du Guatemala, le plus haut représentant des autorités espagnoles dans la région, qu'une assemblée de hauts fonctionnaires et de dignitaires du clergé proclama l'indépendance. L'essentiel des forces espagnoles était alors aux prises avec les libertadors en Amérique latine.

Les liens avec l'Espagne furent rompus. Mais l'ancienne bureaucratie coloniale resta en place. Et l'aristocratie créole, héritière des premiers conquistadors et de leur domination féodale, conserva tous ses privilèges.

Dans un premier temps, les différentes provinces d'Amérique centrale, dominées par les Conservateurs, se rattachèrent à l'empire du Mexique, qui venait de se constituer. Les riches créoles centre-américains se mettaient ainsi sous la protection du seul régime apparaissant comme propre à maintenir l'ordre.

Quand l'empereur du Mexique fut renversé, les provinces d'Amérique centrale se déclarèrent indépendantes. Dominée par les Libéraux, cette fédération abolit l'esclavage. Mais déchirée par les rivalités ente provinces, et entre les factions libérale et conservatrice, elle sombra dans la guerre civile, et éclata.

En avril 1838 le Nicaragua se déclarait « Libre, souverain et indépendant ».

Convoitises anglaise et américaine

Avec l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique, la pression anglaise s'accentua sur tout le continent.

Au Nicaragua sur la côte Est, la côte des Miskitos, les Anglais affermissaient leur pénétration en créant un royaume indépendant, placé sous leur protection. C'est dans une frégate anglaise que le souverain de ce nouveau royaume y débarqua. Et en 1847 , ce sont des navires anglais, mais battant pavillon « Mosquita », qui s'emparant du port de San Juan del Norte, sur la côte Est, en chassèrent les fonctionnaires nicaraguayens. La région allait demeurer jusqu'en 1893 sous la domination anglaise.

Mais au même moment, un nouveau venu affirmait ses prétentions sur l'Amérique latine : les États-Unis.

Dès 1821 le Président Monroe, au moment où les colonies espagnoles d'Amérique accédaient à l'indépendance, affirmait que « les continents américains... ne sauraient désormais être considérés comme objets de future colonisation par aucune puissance européenne » et que « les droits et intérêts des États-Unis étaient engagés dans ce principe » .

Au Nicaragua, cette volonté américaine de faire pièce à l'influence européenne, et surtout anglaise, ne fut pas longue à se manifester.

C'est la découverte de l'or en Californie en 1848 qui précipita les choses.

A une époque où la traversée des États-Unis d'est en ouest restait incertaine, la traversée par le Nicaragua permettait un gain de temps et des économies considérables.

En 1850 , les États-Unis imposaient à l'Angleterre la reconnaissance de leurs droits dans la région et en particulier dans le contrôle d'un éventuel canal. Le traité signé alors stipulait qu'aucun des deux pays ne pourrait s'arroger « aucun droit de contrôle exclusif sur le canal ».

En attendant, les Américains passaient à l'action.

Cornelius Vanderbilt, milliardaire américain, obtint du gouvernement nicaraguayen la concession exclusive du transit à travers le pays. Il transportait jusqu'à 2 000 voyageurs par mois de la côte Est des États-Unis jusqu'en Californie et rapportait une bonne partie de l'or qui y était extrait en traversant le Nicaragua. Celui-ci était quasiment transformé en une ligne de communication intérieure des États-Unis.

Six ans plus tard, en 1854 , à la faveur d'un nouveau conflit entre les Libéraux et les Conservateurs, un aventurier américain, William Walker, débarquait au Nicaragua à la tête d'une troupe de mercenaires.

Appelé à l'aide par les Libéraux contre les Conservateurs, il mit les deux factions d'accord en s'emparant du pouvoir.

Se proclamant président, il fut aussitôt reconnu par les États-Unis. Sa première mesure fut le rétablissement de l'esclavage. Et il projetait la constitution d'une vaste fédération esclavagiste comprenant les États du sud des États-Unis et l'Amérique tropicale, c'est-à-dire l'ensemble de l'Amérique centrale.

Les États-Unis étaient alors en pleine période d'expansion territoriale : en 1848, après deux ans de guerre contre le Mexique, ils s'étaient agrandis au détriment de celui-ci, de trois millions de kilomètres carrés.

Walker apparaissait comme le continuateur, vers le sud, de cette expansion.

Face à cette menace, les Libéraux, les Conservateurs et les républiques d'Amérique centrale oublièrent leurs différends et firent front commun. Ils reçurent le soutien de Vanderbilt, que Walker avait dépossédé de sa concession de transport, et de la Grande-Bretagne, qui ne voulait pas laisser le terrain libre aux intérêts américains.

Finalement Walker fut battu, chassé, et après une seconde tentative d'invasion, en 1860, capturé et fusillé.

Un nouveau roi : le café

La période, qui s'ouvrait alors, au Nicaragua connut une véritable révolution : celle du café.

Le Nicaragua était le dernier pays d'Amérique centrale à être atteint par l'expansion de la culture du café. Les guerres civiles, les interventions étrangères, en avaient retardé l'arrivée. Au moment où cette culture atteignait le Nicaragua, elle était déjà solidement implantée dans les pays voisins, au Costa-Rica, au Salvador, au Guatemala, où elle était en passe de devenir la principale, sinon la seule, richesse économique.

Le Nicaragua, jusque-là, avait continué à végéter dans la situation héritée de la colonisation espagnole. Il n'y avait dans le pays, ni appareil d'État, ni banques, ni monnaie nationale ; localement, les riches propriétaires frappaient leurs propres monnaies ; et le cacao servait souvent de moyen d'échange (cela d'ailleurs jusque vers 1900).

Avec le café l'économie nicaraguayenne s'ouvrit sur le marché mondial. Les cours du café y étaient élevés, et assurèrent aux planteurs des bénéfices considérables.

La culture du café exigeait de grandes étendues de terre, et beaucoup de main-d'oeuvre au moment de la récolte. Dans les montagnes du nord et du centre de la région Pacifique, le sol et le climat étaient favorables. Dans cette région, à côté des grandes propriétés, les terres étaient occupées par des communautés indiennes, dont elles étaient le seul moyen d'existence. Ces terres leur furent progressivement arrachées. Dépossédés de leurs moyens de subsistance, les Indiens furent en outre contraints par des lois restaurant la tradition féodale du travail forcé, de fournir la main-d'oeuvre des plantations.

Ces exactions provoquèrent en 1881 un soulèvement des populations indiennes, qui dura sept mois.

Zelaya et ses velléités d'indépendance

Avec l'extension de la culture du café, se développa une nouvelle classe, riche, avide d'étendre ses terres et son influence. Avide aussi de, secouer le régime archaïque des Conservateurs et des vieilles aristocraties.

En 1893, cette nouvelle bourgeoisie appuya l'arrivée au pouvoir, après plus de 40 ans de règne des Conservateurs, du clan libéral, en la personne du général Zelaya.

Sur le plan politique, son régime n'avait de libéral que le nom. C'était une dictature policière s'appuyant sur un corps d'espions omniprésents.

Décrétant la séparation de l'Eglise et de l'État, il créa un système d'enseignement laïc, et institua le mariage civil. Il tenta aussi de bâtir une armée, multipliant le nombre des généraux.

Sur le plan économique, il entreprit de moderniser radicalement le pays ; mettant en vente les biens du clergé, il accéléra l'expropriation des petits agriculteurs et des communautés indiennes. La production de café et la puissance des planteurs connurent alors une croissance explosive.

Pour développer l'économie du pays, il ouvrit largement celui-ci aux capitaux étrangers, en particulier américains. Ces capitaux s'investirent essentiellement dans des mines et des plantations de bananes.

Dès son arrivée au pouvoir, Zelaya avait incorporé au pays la côte des Miskitos sous domination anglaise. Et pour limiter l'emprise des impérialistes étrangers, et en particulier de son puissant voisin américain, et pour tirer de chacun d'eux le meilleur prix, Zelaya voulut jouer de leurs rivalités.

Refusant la proposition américaine d'un prêt de 15 millions de dollars, en échange d'un droit de contrôle exclusif des États-Unis sur la construction d'un éventuel canal, Zelaya s'adressa à des banques anglaises. Et c'est vers les Allemands et les Japonais qu'il se tourna pour la construction du canal.

Le Nicaragua sous la botte des « Marines »

Pour les Américains, ces velléités d'indépendance étaient de trop.

En 1898, les États-Unis avaient inauguré leur politique expansionniste en s'emparant manu-militari de Cuba et de Porto-Rico, dernières colonies espagnoles.

En 1903, pour s'assurer le contrôle direct de la zone du futur canal de Panama (puisque c'est là que, finalement le canal inter-océanique fut percé) les forces américaines avaient patronné la création d'un nouvel État, le Panama, au détriment de la Colombie.

Le Nicaragua où Zelaya s'opposait à leur contrôle, fut la troisième étape de leur intervention dans la région.

A la fin de 1909 les Conservateurs se soulevèrent contre Zelaya. Ils avaient le soutien financier d'une grande compagnie minière américaine présente au Nicaragua, et le soutien militaire de l'infanterie de marine américaine. Zelaya ne tarda pas à démissionner et ses troupes à capituler.

Sous prétexte de « sauver les finances du pays », les États-Unis instituèrent un contrôle rigoureux sur l'économie du Nicaragua. Ce furent les « pactes Dawson », du nom de l'émissaire américain qui fut envoyé pour les négocier ou plutôt pour les imposer. Les douanes, les postes, les banques, les chemins de fer, les ports nicaraguayens passèrent sous contrôle américain.

Un traité signé en 1914, le traité Bryan-Chamorro, reconnut aux États-Unis la souveraineté sur les zones de passage d'un éventuel canal inter-océanique. Les USA n'avaient toujours pas l'intention de le percer. Le canal de Panama fut inauguré justement en 1914 et il suffisait. Mais les USA voulaient garder le monopole de ce passage stratégique.

Le Nicaragua était devenu, comme les autres pays d'Amérique centrale, une véritable colonie de fait des États-Unis.