Crises alimentaires périodiques, plus d'un milliard de sous-alimentés : le capitalisme affameur

Cercle Léon Trotsky
17/10/2008

Malgré les centaines de milliards d'euros et de dollars mises à la disposition des banquiers, la crise financière n'a été stoppée que pour deux brèves journées. Aussitôt après, les Bourses se sont remises à chuter.

À l'ombre de la crise financière a grandi la crise de l'activité productive elle-même, une crise généralisée de toute l'économie capitaliste.

Si les prix des actions continuent à chuter malgré les interventions des États en faveur du système bancaire, c'est, bien sûr, parce qu'il y a des spéculateurs qui continuent à spéculer, mais cette fois-ci à la baisse. C'est aussi parce que la baisse des actions d'une entreprise arrange les affaires d'un concurrent à qui cela donne l'occasion de la racheter pour pas cher.

Derrière ces multiples mouvements, il y a cependant, surtout, le fait que tous ceux qui ont des capitaux à placer s'attendent à une récession, c'est-à-dire à un recul des marchés, à la diminution de la production et sans doute des profits.

Ce ne sont pas seulement les banquiers qui se méfient les uns des autres au point de refuser de se prêter de l'argent, au point de bloquer le fonctionnement normal du crédit. C'est toute la classe capitaliste qui se méfie de la capacité à rebondir de sa propre économie en crise.

Une récession économique, ce sont des usines qui ferment, totalement ou partiellement, qui réduisent leurs effectifs ; c'est un accroissement du chômage ; c'est la pression sur les salaires. La classe capitaliste, qui ne cesse depuis nombre d'années d'aggraver les conditions d'existence de la classe ouvrière pour dégager les énormes profits qu'elle a joués au casino de la finance, tentera de faire payer les conséquences de la crise par les

travailleurs.

Eh bien, ce que nous souhaitons, ce que nous espérons, ce qui nous donne des raisons de militer, c'est que la classe ouvrière retrouve les voies et les moyens de se défendre.

Une crise internationale de l'ampleur de la crise de 1929

Pendant des mois, les ministres se sont répandus en phrases lénifiantes, tantôt pour minimiser la gravité de la crise, tantôt pour prétendre que la crise était américaine et ne traverserait pas l'Atlantique.

Mais on n'arrête pas la crise en la niant avec des mensonges de propagande !

Tous ces ministres savaient pertinemment que la plus grave crise qu'ait connue le capitalisme, celle de 1929, avait commencé aussi aux États-Unis. Mais non seulement elle avait traversé l'Atlantique, mais très rapidement elle avait fait plus de dégâts en Europe qu'en Amérique. Elle s'était traduite par la fermeture d'un grand nombre d'entreprises, par un accroissement brutal du chômage, par la plongée dans la misère de millions, de dizaines de millions de travailleurs, sur tous les continents, sans même parler de ses conséquences politiques catastrophiques, l'arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne débouchant sur la Deuxième Guerre mondiale.

L'histoire ne se répète pas nécessairement, bien sûr, et surtout pas dans les mêmes formes. Mais la crise actuelle rappelle que le capitalisme n'est pas seulement un système fondamentalement injuste parce que basé sur l'exploitation au profit d'une petite minorité de capitalistes, mais aussi parce que c'est un système irrationnel, incapable de répondre aux besoins de l'humanité même dans les périodes où la machine économique semble fonctionner et qui pourtant la conduit périodiquement à la catastrophe.

La crise alimentaire et les émeutes de la faim qu'elle a provoquées, conséquences de la crise actuelle

Mais, parmi les multiples voies empruntées par la crise au cours de son développement, il y en a une qui a déjà touché les classes populaires ici même, en France, mais qui, surtout, a déjà frappé durement les pays pauvres. Il s'agit de la hausse brutale des prix alimentaires.

Oui, la crise alimentaire qui a déclenché des émeutes de la faim dans les premiers mois de cette année était déjà une des premières manifestations de la crise actuelle de l'économie capitaliste !

Souvenez-vous de ces images, pourtant filtrées, de villes d'Égypte, du Sénégal, du Cameroun, d'Indonésie, montrant des femmes et des hommes manifestant parce qu'ils n'en pouvaient plus, parce que les prix des aliments de base, riz, blé, maïs, s'étaient envolés avec une telle brutalité qu'ils étaient condamnés à la famine ! L'image de ces femmes de Côte-d'Ivoire armées de casseroles, d'assiettes et d'ustensiles divers qui criaient leur colère devant le renchérissement du prix du riz ! Les images d'Haïti qu'on a pu voir hier, montrant des familles réduites à se nourrir de galettes de boue d'argile contenant du sel et du beurre, en réalité une graisse de mauvaise qualité !

La carte des manifestations, des émeutes, des pillages d'entrepôts est allée du Mexique aux Philippines, à l'autre bout de l'Asie, en traversant toute une partie de l'Afrique. Les gouvernements locaux, affolés, tantôt ont répondu par la répression en faisant donner la matraque ou le fusil, tantôt ont reculé devant la colère populaire en annonçant des subventions pour les produits de première nécessité.

La simultanéité et la violence des émeutes dans de nombreuses villes de différents pays ont donné la mesure des conséquences de la hausse brutale des prix pour les classes populaires des pays pauvres.

Oui, le fait que des millions de personnes dans les pays pauvres soient poussées vers la famine est déjà une des conséquences de la crise actuelle. Mais si la crise a commencé là-bas sous forme d'une crise alimentaire, c'est pour des raisons bien plus profondes. C'est parce que, même en temps ordinaire, toute une partie de l'humanité est aux limites de la famine, sous-alimentée ou mal nourrie.

Quelles sont les causes immédiates de la crise alimentaire ? Et au-delà, pourquoi des centaines de millions de personnes, une partie importante de l'humanité, sont-elles condamnées en permanence à la sous-alimentation ou à la malnutrition ? Et pourquoi tout cela continue-t-il de s'aggraver alors que l'homme n'a jamais autant maîtrisé la nature ? Nourrir convenablement toute l'humanité serait-il une impossibilité liée aux ressources de la planète ou cela est-il dû exclusivement à l'organisation sociale actuelle ?

Une situation alimentaire catastrophique pour des millions d'êtres humains

Une hausse des prix brutale

Selon la Banque mondiale, l'ensemble des prix alimentaires mondiaux a augmenté de 83 % au cours des trois dernières années. Le prix du maïs a doublé en deux ans sur le marché mondial, celui du blé en un an. Le prix du riz a grimpé de 54 % depuis janvier 2008.

Cette hausse des prix a eu des conséquences jusque et y compris dans les pays les plus riches de la planète. Combien de familles ouvrières ne parviennent plus à se nourrir sans les dons de la Banque alimentaire, sans les épiceries sociales, sans les Restaurants du coeur ? Combien d'enfants ne disposent que d'un seul repas équilibré, celui servi à la cantine dans les municipalités ayant fait le choix d'en réduire le prix à 50 centimes ou moins ? Depuis le début de l'année, les reportages se multiplient sur ces familles qui, disposant de revenus de l'ordre de 450 euros ou de 600 euros, font les poubelles des supermarchés pour se nourrir. Dans les pays pauvres, la situation prend un tour catastrophique.

Comment pourrait-il en être autrement pour l'immense majorité des habitants des bidonvilles des grandes cités qui consacrent 80 % de leurs faibles revenus à la nourriture ? Et encore souvent pour un seul repas par jour ! Alors quand le prix du blé, du maïs et du riz, qui sont la base de l'alimentation quotidienne, augmente de 30 à 50 %, il n'y a aucune autre dépense sur laquelle prendre de quoi faire face à la hausse. Il devient alors même impossible de prendre un repas par jour ! Ces femmes, ces hommes et ces enfants sont littéralement assassinés !

La sous-alimentation permanente pour des millions d'êtres humains

Mais ce n'est pas seulement lorsque les prix s'envolent, c'est en permanence qu'une partie de l'humanité est affamée. D'après la FAO, l'organisation mondiale de l'agriculture et de l'alimentation, sur les six milliards et demi d'habitants que compte actuellement la Terre, deux milliards sont mal nourris et 923 millions sont affamés. Ces chiffres se basent sur les besoins quotidiens de chaque être humain qui sont de 2 500 kilocalories par jour minimum. Cela signifie qu'un septième environ de la population mondiale actuelle vit dans une famine permanente et sous la menace constante de mourir de faim. Avec toutes les conséquences que cela comporte : toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt car sa famille ne peut pas le nourrir.

Quant à la malnutrition, elle est permanente pour des millions de personnes. Cette malnutrition n'a rien à voir avec la « mal bouffe » dont parle José Bové qui consiste à aller trop souvent au Mac Do. Pouvoir aller au Mac Do, ce serait déjà pouvoir se nourrir. Et, à tout prendre, c'est une nourriture plus équilibrée que la peau ou les os des bovins morts de vieillesse, que les herbes ou les feuillages bouillis, qui font le quotidien de tant de familles d'Afrique.

La malnutrition dont nous parlons, c'est celle qui est responsable de maladies, de carences, de l'affaiblissement général d'une fraction importante de la population mondiale. Les carences en vitamines A peuvent rendre aveugle. L'iode et le fer sont indispensables pour les enfants et les femmes enceintes. Chaque année, dix à vingt millions de personnes meurent de maladies provoquées par la malnutrition.

Voilà ce qui se passe en temps ordinaire, voilà la vie quotidienne de centaines de millions de personnes sur la planète en ce début de XXIe siècle, et ce malgré nos immenses possibilités techniques et scientifiques.

La production agricole mondiale est suffisante pour nourrir la population mondiale

La production de céréales, de riz et autres aliments de base est suffisante pour que toute la population ait de quoi se nourrir même dans cette année de crise alimentaire. On dispose de plus de 2 500 kilocalories par personne en se basant sur le niveau des récoltes de céréales, de la production de fruits et légumes et de viande. Il est vrai que les réserves ont diminué du fait de quelques années de mauvaises récoltes mais aussi des choix des autorités, des pays riches en particulier, de limiter la production pour maintenir les prix. Cependant malgré cette baisse, il y a encore de quoi satisfaire les besoins élémentaires de la population mondiale bien que celle-ci soit passée de 2,5 milliards d'individus en 1950 à plus de six milliards aujourd'hui. Alors ce n'est pas le manque, au sens strict, de riz ou de blé, ce ne sont pas les mauvaises récoltes qui expliquent la situation alimentaire désastreuse d'une partie de la population. Cette situation est liée à ce fait fondamental que la nourriture comme tout produit dans cette société se vend et donc que le droit à s'alimenter dépend du marché, de la solvabilité. D'après les chiffres de la FAO, 1,2 milliard d'hommes doivent vivre avec des revenus inférieurs à un dollar par jour. Quel moyen a-t-on de se nourrir, de faire face à un imprévu, quel qu'il soit, avec une telle somme ? Quand on est pauvre on a juste le droit de crever.

Les premières tentatives de maîtrise de la nature : de la révolution néolithique à la division de la société en classes

Des disettes et des famines, l'humanité en a connues tout au long de son histoire. La lutte pour arracher à la nature de quoi se nourrir en est même la trame. En menant cette lutte pour tenter d'échapper à la précarité de leur existence, les hommes des sociétés primitives de chasseurs-cueilleurs ont développé des nouveaux moyens de production. La période, qui s'est étalée sur des millénaires, durant laquelle ont été découverts l'agriculture et l'élevage, a permis aux hommes de ne plus dépendre uniquement de ce qu'ils trouvaient dans la nature mais de faire quelques réserves. Cette étape de l'histoire de l'humanité, qualifiée de « révolution néolithique », a bouleversé le mode de vie des hommes et les a rendus capables de maîtriser la nature. On a atteint alors une plus grande sécurité alimentaire. Néanmoins les sociétés d'agriculteurs et d'éleveurs durent continuer à affronter des périodes de disettes liées à des conditions climatiques défavorables ou aux difficultés de transport.

L'invention de l'agriculture et sa généralisation ont permis aux collectivités humaines de bénéficier d'un surplus permanent. Grâce à ce surplus, une partie de la collectivité humaine s'est détachée de la production de nourriture pour s'adonner en permanence à d'autres activités, artisanales ou intellectuelles.

En favorisant une division du travail plus poussée au sein de la société, ce surplus a été à l'origine de bien des progrès de l'humanité. Mais il a aussi créé les conditions matérielles de la division de la société en classes : en monopolisant le surplus, une minorité a acquis la possibilité de dominer le reste de la population. La lutte pour accaparer ce surplus est devenue le fil conducteur de la lutte des classes et donc de l'histoire.

Le parasitisme de la classe au pouvoir : un facteur de disettes

Dès ce moment, les conditions sociales ont largement interféré avec les conditions naturelles pour rendre la collectivité humaine capable, ou pas, d'assurer à ses membres leur nourriture.

Mais déjà, de Rome à la Chine, la classe dominante et l'État qui la représentait pesaient sur les conditions de production et de répartition de la nourriture.

Des terres accaparées par la classe dominante, des impôts à payer en nature ou en journées de travail aux princes ou aux rois, tout cela pesait déjà autant, voire plus que les aléas de la nature sur les conditions de vie des paysans mais aussi sur la capacité de la société à nourrir la population. Et même la spéculation dont je parlerai dans la suite n'est pas une invention récente. Accaparer du blé au moment de la récolte pour le revendre avec profit au moment où il manque est un moyen de s'enrichir depuis des temps immémoriaux. Le socialiste allemand August Bebel explique dans son ouvrage La femme et le socialisme : « À aucune époque Rome et l'Italie ne furent aussi pauvres en ressources alimentaires que lorsque la totalité du sol se trouva entre les mains d'environ 3 000 propriétaires ; d'où le cri d'alarme : la grande propriété mène Rome à sa ruine. Le sol était transformé en vastes territoires de chasse et en jardins d'agrément grandioses ; en maint endroit on le laissait en friche parce que sa culture par le travail des esclaves coûtait plus cher que les céréales et les grains qu'on tirait de la Sicile et de l'Afrique. »

On peut ajouter néanmoins que les maîtres avaient intérêt à nourrir leurs esclaves pour ne pas perdre le capital que ceux-ci représentaient. Ce n'est pas le cas du mode d'exploitation actuel, du salariat.

Ce ne furent plus uniquement les catastrophes naturelles détruisant les récoltes et les maladies décimant les troupeaux qui expliquaient le manque de nourriture, mais le parasitisme des classes possédantes. Ce parasitisme s'exacerbe à toutes les époques où la classe au pouvoir entre en décadence. À la veille de la Révolution française, quand le rôle social des nobles devint purement parasitaire, les terres de Picardie qui constituaient le grenier à blé pour Paris produisaient de moins en moins. En effet, les propriétaires terriens menaient la grande vie à Paris ou à Versailles et cherchaient à tirer le maximum des paysans, mais sans investir et sans se préoccuper des cultures.

La maîtrise de la nature par l'homme restait rudimentaire. Cela rendait probablement inévitables ces disettes, mais aux difficultés pour produire suffisamment de nourriture, se superposait une organisation sociale au service des classes riches.

L'économie de marché incapable de satisfaire correctement les besoins alimentaires de la population mondiale

Avec l'avènement au pouvoir de la bourgeoisie et la révolution industrielle, l'humanité a libéré, selon les termes de Marx dans le Manifeste du parti communiste, « des forces productives plus nombreuses, plus colossales que ne l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble ».

Ce développement prodigieux des moyens de production pourrait permettre à l'humanité de sortir de l'insécurité alimentaire. Les moyens existent pour produire, transporter, conserver les aliments. La productivité du sol a fait un bond. Au XVIIe siècle, en Europe, il fallait en moyenne deux hectares pour nourrir une personne. Actuellement, ces deux hectares peuvent nourrir entre dix et vingt personnes. Et il ne s'agit pas des exploitations les plus modernes.

Il faut dire qu'entre le producteur de nourriture et le consommateur s'intercale le marché. Jusqu'à la révolution industrielle, la majorité de la population vivait dans les campagnes et était paysanne. Elle parvenait plus ou moins à subvenir à ses besoins mais participait très peu à l'économie marchande. Le développement capitaliste accéléré par la révolution industrielle a bouleversé cet ordre en intégrant petit à petit l'ensemble de la population à son économie et au marché. L'exode d'un nombre croissant de paysans chassés de leurs terres par la violence, qui a précédé et accompagné la révolution industrielle en Angleterre, allait se reproduire un peu partout. Transformés en ouvriers ou en chômeurs quand l'industrie n'avait pas besoin d'eux, ils sont allés grossir les villes où ils ne pouvaient se nourrir qu'en passant par le marché. L'exode rural a arraché des millions d'êtres humains à une vie en grande partie autarcique. Cette évolution s'est faite progressivement dans de nouveaux pays et de nouvelles régions. Pour élargir sans cesse la production, trouver des débouchés à ses marchandises et à ses capitaux, la bourgeoisie a petit à petit imposé dans le monde entier son mode de production et les rapports d'exploitation bourgeois. Les modes d'organisation précédents ont été plus ou moins détruits et en tout cas intégrés dans le système capitaliste. Aujourd'hui, la quasi totalité de la population mondiale dépend du marché capitaliste, directement ou indirectement.

Seulement, l'économie de marché ne tient compte que de la demande solvable et uniquement de la demande solvable. De ce fait, le système laisse de côté des millions de gens trop pauvres, même en dehors des périodes de crise.

La crise financière nous apporte la démonstration que l'économie de marché est aveugle et irrationnelle, et que l'équilibre entre ce que l'on produit et la demande même solvable, se réalise après coup, de façon violente, par la destruction, par la crise justement. Mais s'il y a un domaine où cette façon de réguler l'économie après coup est dramatique, c'est ce domaine vital pour les êtres humains qu'est l'alimentation.

De plus, présenter le marché mondial comme un lieu idyllique de confrontation entre l'offre et la demande qui finirait par s'équilibrer au mieux pour les producteurs et pour les consommateurs est un conte de fées. Il n'y a aucune égalité entre les différents acteurs qui s'y confrontent. De grands groupes dominent le marché de l'alimentation comme la production de toute marchandise. Qu'y a-t-il de commun entre le paysan qui tente de survivre en produisant du café et Nestlé, un des plus grands trusts, qui est l'acheteur final et le distributeur de sa production ? Quelques dizaines de milliers de firmes agissant à l'échelle de la planète sont face à la majorité des pauvres et des affamés qui sont des paysans.

De la même façon le marché n'unifie pas mais oppose les pays riches, d'où est issue la plus grande partie de ces trusts alimentaires, et les pays pauvres. Ces derniers ont été intégrés au marché mondial mais en état de subordination à l'économie des pays impérialistes. Quels moyens ont des pays comme l'Éthiopie ou Haïti d'intervenir sur le marché et d'imposer leurs conditions ? Là encore il n'y a pas d'égalité. Ce sont les pays riches qui fixent les règles. Le marché est une arène où les plus pauvres sont écrasés au profit des plus riches. N'en déplaise à Sarkozy, le marché est une jungle.Voilà dans quel contexte s'est développée depuis quelques mois la crise alimentaire. Elle est un condensé de la façon dont fonctionne le marché et un contre-exemple des capacités de ce même marché à harmoniser la production.

Des explications à la hausse brutale des prix agricoles, au mieux insuffisantes, mais souvent cyniques

Quelles sont donc les raisons immédiates de la flambée des prix alimentaires ?

Parmi les raisons invoquées il y a de tout et surtout du n'importe quoi. Passons sur les explications classiques telles que les sécheresses ici ou les fortes pluies ailleurs. Nous ne sommes plus au XVIIe siècle ni du point de vue des capacités de production ni de celles du transport. Il y a eu des explications plus à la mode qui réunissent les précédentes comme : c'est la faute au réchauffement climatique.

Et puis il y a les pseudo explications cyniques. Celles qui accusent les Chinois ou les Indiens de trop manger. Un journaliste d'Ouest-France a même pu écrire qu'en Chine « on s'est pris d'appétit pour la viande ».

Pour ces gens-là, le fait qu'une partie de la population qui jusqu'à maintenant ne pouvait se payer un morceau de viande y ait accès représente une calamité ! Faut-il que les pauvres restent pauvres et ne puissent pas faire deux repas par jour pour que les autres n'aient pas à craindre des désordres mondiaux dans la production alimentaire ?

Il en est même qui ont pointé du doigt le Viet Nam, le Cambodge, la Thaïlande et d'autres pour avoir instauré un moratoire sur leurs exportations de riz ou les avoir limitées. David King, le secrétaire général de la Fédération internationale des producteurs agricoles, a osé déclarer : « Ces pays choisissent d'affamer leurs voisins. » Ce monsieur est outré parce que des pays sous-développés font le choix de garder du riz pour nourrir leur population plutôt que d'exporter.

Le président de la Banque mondiale a exhorté les pays exportateurs à laisser les lois du marché établir les prix. On a actuellement un bel exemple de ce qu'il advient lorsqu'on laisse faire les lois du marché. Et cette crise, n'est-elle pas elle-même le résultat des lois du marché ?

Des commentateurs déjà plus sérieux soulèvent d'autres causes, réelles celles-là, comme la hausse du prix du pétrole qui renchérit l'usage du tracteur et des machines agricoles ainsi que le coût de fabrication des engrais et des pesticides. Mais cette réponse soulève une nouvelle question : pourquoi une telle hausse du prix du pétrole ?

Lié au problème du pétrole, il y a celui des agro-carburants qui accaparent de plus en plus de terres qui ne produisent plus pour l'alimentation humaine. On ne peut que partager l'indignation de Jean Ziegler, intellectuel de gauche suisse, ex-représentant de l'ONU sur les questions alimentaires, qui dénonce le développement de cette essence dite verte comme « un crime contre l'humanité ».

Ces explications mettent en cause tel ou tel aspect du fonctionnement de l'économie capitaliste mais pas son fonctionnement dans son ensemble, pas la logique du marché capitaliste dans le domaine de l'agriculture et de l'alimentation.

La spéculation sur les matières premières agricoles elles-mêmes, raison majeure de la crise alimentaire de cette année, ne se comprend que dans le cadre du fonctionnement d'ensemble de l'économie.

La crise alimentaire fait partie d'une succession d'événements qui, depuis plus d'un an, fait trembler l'économie capitaliste et aboutit de proche en proche à une crise générale de l'économie.

Lorsque la crise immobilière sur les crédits hypothécaires américains a éclaté, des capitaux énormes ont fui l'immobilier et se sont rués notamment sur les matières premières, dont les matières premières agricoles et le bétail, parce que le contexte laissait prévoir des possibilités de hausse de leurs cours. Pour les financiers, le blé ou le maïs ne sont pas seulement des marchandises comme les autres. Les titres qui les représentent sont des supports de la spéculation qui peuvent rapporter, et à certains moments rapporter gros. Derrière ces mouvements de fonds, il n'y a pas de déplacement de marchandises. Ce ne sont que des bouts de papiers que les traders s'arrachent à Chicago ou à Londres. Mais pendant que les traders s'agitent à la Bourse, quand on sort de l'économie virtuelle pour entrer dans la vraie société, les plus pauvres ne peuvent plus se nourrir et ce sont des millions d'êtres humains qui sont menacés.

Alors que le marché des produits agricoles ne tient pas compte de la demande non solvable des affamés, il tient compte en revanche de la demande des spéculateurs !

L'augmentation des volumes de transactions illustre l'importance et la responsabilité de la spéculation dans l'amplification de la hausse des prix actuelle. Depuis un an, les volumes d'échanges et de contrats portant sur le soja, le maïs, le blé ou la viande ont augmenté de 20 %, pour atteindre un million de contrats par jour. On peut aussi évoquer l'écart entre l'augmentation de la consommation de café prévue à 1,6 % sur l'année et la hausse de 22 % des cours du café à la Bourse de New York. Au final, la spéculation a touché tous les produits agricoles, que les récoltes ou la consommation aient augmenté ou pas.

Le décalage entre l'offre et la demande devient de plus en plus insensé du fait des achats massifs de la part des financiers. Mais les investisseurs sont à l'affût de nouveaux placements plus profitables et peuvent retirer leurs capitaux brusquement du marché en entraînant une chute des cours des matières agricoles tout autant catastrophique que leur hausse. Et plus la crise se développe, plus les mouvements deviennent erratiques.

Les soubresauts fiévreux des prix du riz, du maïs ou du blé ont des conséquences plus immédiates, plus mortelles au sens littéral du mot, que les variations du cours des actions de telle ou telle grande banque. D'autant plus que lorsqu'une de ces banques est menacée de faillite, elle peut compter sur la générosité des États pour la sauver. Pas les affamés.

Un journaliste du Monde écrivait à propos de la tendance à la hausse des prix : « À court terme, la Banque mondiale a raison de faire campagne pour atténuer l'impact de prix alimentaires plus élevés sur les pauvres. Mais à plus long terme, le meilleur moyen de réduire la pauvreté - spécialement celle des populations rurales - et de nourrir la planète est de faire en sorte que l'agriculture paye. » Ce que propose ce monsieur c'est de laisser faire les lois du marché. Mais combien d'habitants des bidonvilles, combien de paysans d'Afrique ou d'Asie mourront de faim avant que les lois du marché permettent une augmentation suffisante de la production et que les prix leur soient accessibles ? Si tant est même que cela arrivera un jour !

Oui, incontestablement, les mouvements erratiques des capitaux spéculatifs constituent les causes immédiates de la crise alimentaire présente. Mais si les hausses brutales du prix de la nourriture qui ont touché les classes populaires, même dans les pays impérialistes, ont eu des répercussions immédiates, dramatiques dans tant de pays, c'est tout de même essentiellement parce que dans ces pays une partie importante de la population est sous-alimentée ou mal nourrie en permanence. Pour s'attaquer à la faim, il faudrait s'attaquer à la domination de la grande bourgeoisie sur l'économie dont la responsabilité est engagée dans cette misère généralisée. L'agriculture est devenue une branche d'activité qui, comme l'industrie, est entièrement dominée par le capital. Dans cette sphère, la plus ancienne de l'activité humaine, celle qui est la plus étroitement liée aux besoins vitaux de l'homme, la recherche effrénée de profits et la concurrence conduisent au scandale de la malnutrition et de la famine.

La transformation de l'agriculture avec le développement du capitalisme

C'est dans l'industrie que le capitalisme moderne a connu son essor explosif, pas dans l'agriculture. Au XIXe siècle pendant que toute l'Europe, surtout dans sa partie occidentale, voyait pousser des usines, s'allonger les lignes de chemins de fer et se transformer l'économie, l'agriculture est restée globalement archaïque.

Aux États-Unis

Aux États-Unis en revanche, dans la plaine du Middle West, sur les terres accaparées et défrichées par les colons, le manque de main-d'oeuvre a favorisé l'introduction de moissonneuses, de batteuses, tirées dans un premier temps par des animaux de trait avant d'être motorisées. Disposant de conditions favorables, les fermiers américains sont devenus les premiers producteurs de céréales, supplantant entre autres la Russie dès la Première Guerre mondiale. Les États-Unis ont profité des deux guerres mondiales qui ont affaibli leurs concurrents européens pour renforcer leur hégémonie industrielle mais aussi agricole. Dès l'introduction de méthodes industrielles dans la production agricole, les négociants ont pris le contrôle du marché. L'entreprise Cargill s'occupait du commerce du blé en 1865. Elle a ensuite élargi ses activités au commerce du soja, du maïs, puis à la fabrication de tourteaux, c'est-à-dire de la nourriture pour les élevages industriels, et au conditionnement de la viande. Elle possède sa propre flotte. Elle est devenue la première multinationale dans le domaine de l'agro-alimentaire.

En Europe

En Europe, ce n'est qu'à partir de la Seconde Guerre mondiale, que, ne pouvant faire face à la demande agricole intérieure, la plupart des États des pays les plus riches se sont engagés dans une politique de modernisation de l'agriculture. Celle-ci était encore très peu mécanisée et utilisait peu d'engrais. La France en particulier restait un pays à forte population rurale. Des millions de petits exploitants possédaient les terres. Le gouvernement a favorisé la constitution de coopératives de producteurs, qui sont devenues depuis de véritables sociétés capitalistes malgré leur statut particulier. Les marchands de grains privés ont quasiment disparu au profit de ces coopératives. Des aides au départ ont été instaurées pour inciter les paysans à se reconvertir et faciliter ainsi la concentration des terres. En se regroupant, les paysans ont pu acheter des tracteurs, centraliser leur production. La modernisation demandait d'engager des capitaux de plus en plus importants. Des financements et des prêts bonifiés ont été mis à disposition des paysans. Les terres ont été remembrées pour former des zones plus vastes facilitant l'emploi de moyens modernes. Dès le milieu des années 1950, la France est devenue exportatrice de céréales. La constitution de la Communauté européenne dans les années 1960 a permis à l'agriculture de disposer d'un marché protégé. Le commerce était libre entre les six partenaires de la Communauté européenne. Mais les importations étaient contrôlées. La préférence communautaire s'appliquait. À l'issue de cette transformation, le nombre de paysans, en France, est tombé de sept millions après la Seconde Guerre mondiale à sept cent mille aujourd'hui. C'est dans ces conditions alliant la protection du marché intérieur et une aide importante de l'État et de l'Union européenne que s'est faite la modernisation de l'agriculture.

Le développement de l'agriculture : un marchepied pour les multinationales

À chaque étape de cette modernisation, les grandes sociétés ont raffermi leur mainmise sur l'ensemble de l'agriculture et de l'élevage. La mécanisation et la motorisation ont impliqué le développement de groupes industriels fournissant tracteurs, moissonneuses-batteuses, etc. Pour rendre la terre plus productive, il faut épandre des engrais. Des hybrides plus performants ont été livrés par des entreprises spécialisées qui ont breveté les semences obtenues. De même les races de vaches, volailles et autres animaux d'élevage ont été sélectionnées. L'élevage du bétail implique dès lors une emprise plus grande des secteurs de l'agro-alimentaire sur les paysans. Pour qu'une vache produise dix mille litres de lait par an, comme cela est possible aujourd'hui, il faut la nourrir avec une alimentation spécifique fournie par l'industrie. Les quantités produites de céréales, de viande ou de lait sont devenues telles que leurs transformations et leurs commercialisations ont été prises en main par des trusts tels que Nestlé ou Danone. La politique des États pour constituer une agriculture moderne a donc été un marchepied pour ces sociétés.

Des grandes sociétés issues du négoce ou de l'industrie

La plupart des grands trusts de l'agro-alimentaire ont émergé non pas de l'agriculture mais de l'industrie ou du commerce. Un groupe français, le groupe Louis-Dreyfus, est le fruit d'une évolution similaire à celle du trust américain Cargill déjà évoqué. Cette société, fondée en 1851 par un marchand de blé alsacien, s'est d'abord spécialisée dans le négoce des grains entre la Russie et les villes du Nord. Ses affaires se sont ensuite diversifiées au point qu'elle fait partie aujourd'hui des leaders sur les marchés du sucre, du café, de l'étain et du zinc. Elle est présente dans le gaz, le pétrole, les transports et la communication. Son chiffre d'affaires actuel est de trente milliards de dollars. Elle est possédée à 51 % par la famille Dreyfus qui, pour l'anecdote, possède aussi le club de football Olympique de Marseille. Filiale de Du Pont depuis 1999, la société Pioneer Hi-Bred s'est imposée dans le domaine des semences hybrides qui permettent d'augmenter les rendements mais doivent être rachetées tous les ans ou presque. Aujourd'hui elle compte parmi ses actionnaires les banques Barclays, City Group et d'autres. Avec une dizaine d'autres sociétés, elle contrôle 40 % du marché des semences.

En ce qui concerne les intrants, c'est-à-dire par exemple les engrais ou les herbicides, on retrouve des semenciers et des entreprises chimiques comme Bayer.

Une société comme Danone est issue de l'entreprise BSN qui produisait à l'origine des bouteilles en verre. Elle est aujourd'hui une des premières entreprises mondiales pour le marché des produits frais à base de lait, des biscuits et des eaux minérales.

Dans la distribution, une entreprise comme Carrefour dispose d'environ neuf mille magasins dans plus d'une vingtaine de pays. Wal-Mart, la société de distribution américaine, s'est développée dans les années 1960 aux États-Unis et possède actuellement plus de six mille supermarchés et hypermarchés dans le monde.

L'exploitation des terres et de la paysannerie par les trusts de l'agro-alimentaire

Les fermes capitalistes transformées en sous-traitants de l'industrie

Toutes ces entreprises, semenciers, trusts de la chimie et de la transformation des denrées alimentaires ou encore du transport et de la distribution, enserrent les paysans. Elles contrôlent les prix d'achat et de vente, le prix des fournitures aux paysans et jusqu'au résultat de leur travail. Les fermes capitalistes les plus modernes ne produisent plus pour un marché local. Elles sont devenues des sous-traitants des grands groupes industriels de l'agro-alimentaire et produisent pour le marché mondial.Voilà comment est décrite la position des agriculteurs ou éleveurs dans une revue, The Ecologist, qui dénonce la politique de la fameuse société Cargill : un fermier sous contrat avec Cargill achète ses semences à la société Renessen, qui est une filiale de Monsanto et de Cargill, puis son fertilisant à Cargill. Il vend sa production à Cargill qui la transforme en nourriture pour volaille, la fait transporter par ses navires en Thaïlande où elle sert à un producteur de volaille sous contrat avec... Cargill.

La stratégie de cette entreprise est de multiplier le nombre de producteurs qui travaillent pour elle. Aux États-Unis, qui est le pays où cette évolution a été la plus poussée, un tiers des agriculteurs est sous contrat avec des industriels de l'agro-alimentaire. Ces fermiers sont devenus des sous-traitants des industriels.

Des exploitations gérées directement par les trusts

Certains des trusts de l'agro-alimentaire font le choix d'exploiter directement des terres. Une société comme Unilever possède environ 18 000 hectares de plantations dans le monde. Elle emploie des milliers d'ouvriers agricoles payés à des salaires très faibles. Le marché des bananes, cultivées le plus souvent sur de grandes plantations, est contrôlé à 70 % par quatre sociétés : Chiquita anciennement United Fruit, Dole, Del Monte et Castle and Cooke. La presse a rapporté récemment les propos de certains manifestants de bananeraies du Cameroun, protestant contre les salaires au moment des émeutes de la faim qui ont traversé ce pays : « Nous voulons que les Français nous payent bien. Nous sommes chez nous après tout, nous ne sommes pas des esclaves ». Ces bananeraies sont possédées par la société SPM, une société française, ou encore par la société PHP, détenue à 37 % par la Dole. Ces plantations et ces serres sont la propriété de capitalistes. Ce sont des îlots d'agriculture moderne où l'on met en oeuvre, pour les rentabiliser, ce qui est nécessaire en matière d'irrigation, d'engrais, de recherche, de semences, etc.

La paysannerie dite indépendante prise en tenaille

Dans d'autres secteurs, les multinationales ont fait le choix de commercialiser la production sans y être directement liées.

Dans les pays riches, les exploitants dépendent le plus souvent des trusts de l'agro-alimentaire ou de la grande distribution. En France récemment, on a vu des producteurs de lait entrer en conflit avec la société Entremont qui voulait leur imposer un prix inférieur à celui qui est habituellement pratiqué. Cet été encore, les producteurs de fruits et légumes ont dénoncé le prix qui leur était payé, soit quarante centimes pour un melon vendu ensuite deux euros dans les grandes surfaces. Les grandes enseignes récupéreraient 60 % du prix de vente final de la plupart des fruits et légumes.

Dans les pays pauvres un grand nombre de paysans travaillent de fait pour ces trusts. C'est le cas des producteurs de café, d'arachide ou de cacao, pour n'en citer que quelques-uns.

Pour le café, ce sont quatre sociétés, dont la société Louis Dreyfus, encore elle, qui contrôlent la commercialisation de la majorité de la production et trois autres, dont Nestlé et Philipp Morris, qui torréfient les fruits des vingt-cinq millions de producteurs. En Éthiopie, au Viet-nam, en Colombie, au Brésil, des millions de familles paysannes disposant de moins de cinq hectares espèrent parvenir à gagner de quoi s'acheter suffisamment de nourriture, de quoi se vêtir et envoyer les enfants à l'école. Via toute une chaîne d'intermédiaires, les trusts leur achètent leur production lorsque les cours sont au plus bas et payent au producteur de l'ordre de 60 % du prix du marché.

Ces paysans ont évidemment une capacité d'investissement extrêmement faible. Les trusts se désengagent complètement de la production. Ils ne sont pas concernés par les difficultés des paysans, qui subissent par exemple la chute des prix qui a ruiné quantité de familles. Ils n'ont d'ailleurs le plus souvent aucun contact direct avec les paysans. Ce sont des intermédiaires, des sociétés d'État ou des marchands privés qui collectent la production et prennent leur part sur le travail des paysans.

Il existe aussi un grand nombre de paysans qui sont rejetés sur les terres les moins fertiles, sans moyens techniques, sans accès à l'eau. Toute irrigation leur est inaccessible. Cherchant à produire juste de quoi ne pas crever de faim, ils sont malgré tout confrontés au marché pour le renouvellement des outils ou l'obtention de semences. Ils s'y confrontent aussi en raison de leurs quelques pieds de café ou de palmiers qu'ils entretiennent pour se procurer un peu d'argent. Lorsqu'ils vendent directement aux citadins, ou par l'intermédiaire de marchands, les quelques produits de leurs cultures, ils subissent la concurrence de denrées équivalentes qui viennent des pays riches et qui sont subventionnées. Les lois du marché les écrasent encore plus durement.

Des écarts de productivité de plus en plus importants à l'échelle du monde

Dans ce monde où la technologie semble pénétrer tous les secteurs de la vie économique, la grande majorité de ces paysans utilise toujours des techniques ancestrales. À l'échelle mondiale, sur 1,3 milliard de paysans, trente millions, 2 % à peine, disposent d'un tracteur. 80 % des agriculteurs d'Afrique et 40 à 60 % de ceux d'Asie et d'Amérique utilisent un outillage manuel.

Les différences de productivité sont énormes. Au début du XXe siècle, suite à une première évolution de l'agriculture et dans la foulée de la révolution industrielle, ceux des paysans des pays européens qui disposaient des meilleures techniques produisaient déjà jusqu'à dix fois plus que ceux qui cultivaient manuellement les moins bonnes terres. Aujourd'hui l'écart s'est creusé entre l'agriculture la plus performante et celle qui utilise des techniques archaïques sur des sols peu fertiles sans accès à l'irrigation. Les exploitations les plus modernes produisent cinq cents fois plus que les autres. En conséquence des millions de paysans sont sous-alimentés. Et comme ils ne disposent pas d'un minimum de moyens, ils ne peuvent pas augmenter leur production, ce qui aggrave encore le manque de denrées agricoles dans les pays pauvres. La puissance des multinationales conduit à une restriction de la production vivrière. Les firmes de l'agro-alimentaire dirigent de fait le développement de la production agricole mondiale mais elles entrent en concurrence les unes avec les autres et leur objectif n'est de toute façon pas d'assurer l'alimentation de la planète. Elles y pourvoient en fonction des exigences de leurs actionnaires. Elles n'envisagent donc aucune planification en fonction des besoins de l'humanité. Cela constitue une des raisons majeures de la malnutrition permanente à laquelle est soumise une partie importante de la population.

L'impérialisme maintient dans la pauvreté la paysannerie des pays sous-développés

L'évolution du capitalisme à son stade impérialiste a conduit à l'émergence des trusts. Un autre aspect en a été la situation privilégiée d'une poignée d'États qui pillent le reste de la planète. Par la colonisation, les États des pays industrialisés ont mis sous tutelle le reste du monde pour assurer des débouchés à leur production et à leurs capitaux, pour contrôler les sources de matières premières et avoir à disposition une main-d'oeuvre exploitable. Puis avec la décolonisation, cette mainmise a pris d'autres formes, mais elle empêche toujours ces pays de sortir de leur sous-développement. Leur économie est devenue une annexe de celle des pays riches. Je ne reviendrai pas sur le pillage de ces pays par les puissances coloniales mais sur les dommages qui les ont marqués et qui se perpétuent toujours aujourd'hui au travers de mécanismes économiques.

La culture d'exportation imposée par l'impérialisme

Dans quasiment toutes les colonies, la monoculture fut imposée. En Indochine, ce fut la culture de l'hévéa, à la fin du XIXe siècle qui fut

exploitée entre autres par Michelin.

L'Afrique, déjà décimée par le trafic d'hommes et de femmes réduits en esclavage, eut à subir comme les autres colonies la spécialisation de son économie. Au Tchad, le coton fut cultivé, enrichissant les familles Boussac et autres. Au Cameroun l'administration française développa le cacao.

Au XIXe siècle, l'administration coloniale française imposait aux habitants du Sénégal de lui fournir de l'arachide ou de la graine de palme. Si les villageois ne satisfaisaient pas à cette demande, les troupes coloniales mettaient les villages à feu et à sang. C'est par la simple cueillette à la main que les graines d'arachide et de palme étaient récoltées avant d'être expédiées en France. Là, elles étaient transformées en huile alimentaire ou en savon pour le plus grand profit de la famille Lesieur qui bâtit sa fortune grâce à l'exploitation de l'arachide.

Dans les années 1930, lorsque la moitié des terres agricoles furent couvertes d'arachide, l'administration coloniale importa de la brisure de riz d'Indochine pour satisfaire la consommation locale. Elle imposa le riz en remplacement du mil que l'on produisait en quantité insuffisante du fait de l'extension de la production d'arachide. Cela lui permettait aussi de trouver un débouché au riz d'Indochine, autre colonie française. Non seulement les habitants furent contraints de produire de l'arachide mais ils devinrent dépendants de l'impérialisme pour leur nourriture de base.

Les colons ou les entreprises de l'empire colonial ont volé les meilleures terres. Les métropoles ont mis en faillite les produits de l'artisanat local en inondant le marché de marchandises à bas prix. Elles ont appauvri et brisé toute une partie de la population par le travail forcé et l'exploitation. L'investissement pour les chemins de fer, les routes ou les ports a été limité à ce qui était indispensable aux affaires des capitalistes présents sur ces marchés. Les progrès techniques ou médicaux que le capitalisme aurait pu apporter furent quasiment inexistants. Dans la plupart des colonies, les paysans en restèrent à l'utilisation des outils les plus rudimentaires. Le capitalisme a renforcé la barbarie de ces sociétés et a dégradé la situation de leurs habitants en se superposant aux anciennes classes dominantes.

Après l'indépendance politique, le pillage continue

Cette emprise directe a duré jusque dans les années 1960 pour la plupart des pays d'Afrique et d'Asie. Ils s'en sont libérés, pour un certain nombre d'entre eux, tels que l'Algérie ou l'Indochine, au prix de guerres extrêmement violentes et destructrices. Mais à partir de là cette domination s'est exercée sous d'autres formes et perdure avec toujours autant de brutalité.

Les ex-colonies sont devenues indépendantes mais elles ont continué à être écrasées non plus directement par le pouvoir colonial mais par le marché mondial. Les pays qui n'ont jamais été au sens strict des colonies ont été dominés par les grandes puissances et le sont restés. Chacun de ces pays est enfermé dans des choix politiques très restreints qui les conduisent à perpétuer ce que nous avons souligné pour la période coloniale, à savoir la monoculture d'exportation. Il n'y a plus de chicote mais la violence est la même.

Le besoin de devises enferme les pays pauvres dans la culture d'exportation

De nombreux pays pauvres ont tenté de développer leurs industries en accumulant des capitaux par l'exploitation de leurs paysanneries. Ils ont de fait poursuivi la politique coloniale de développement de cultures d'exportation. Nous avons déjà évoqué la politique de l'administration française au Sénégal où la moitié des terres cultivées a été consacrée à l'arachide. Le gouvernement sénégalais l'a poursuivie. L'État fit du commerce de l'arachide, entre autres, son monopole, ce qui lui permit de générer des fonds, au détriment des paysans. Mais entre la concurrence avec les autres types d'huile végétale et la forte augmentation de la production venant de pays où l'on présentait la culture de l'arachide comme une panacée pour faire rentrer des devises, du fait aussi de la fin du tarif préférentiel accordé par la France, les prix baissèrent, fragilisant la situation économique du Sénégal. L'État n'eut plus les moyens de payer l'arachide au tarif fixé jusque-là. L'industrialisation du pays fut limitée. Parallèlement, avec le recul des cultures vivrières, l'alimentation de la population s'est détériorée.

L'économie de ces pays basée sur la monoculture d'exportation les rend extrêmement sensibles aux variations des cours et aux conditions du marché sur lesquelles ils n'ont pas de prise. Le Ghana, dont la source de devises dépend du cacao, a subi de plein fouet la baisse de 20 % de son prix entre 1996 et 2000. Ses rentrées en devises ont diminué malgré une augmentation de sa production de cent trente mille tonnes pendant cette période. Les normes fixées par les pays importateurs de produits exotiques peuvent modifier les termes de l'échange. Par exemple, la définition adoptée en 2003 par l'Europe sur le chocolat, acceptant l'usage d'autres graisses que celle du cacao, a eu pour conséquence de favoriser certains pays au détriment d'autres.

L'endettement des pays pauvres : une politique des pays riches

Avec le début de la crise, dans les années 1970, les banques, les investisseurs trouvèrent comme palliatif au ralentissement des investissements productifs une politique de prêts destinés aux pays pauvres. En quête de placements lucratifs, ces prêts à des taux élevés ont constitué une nouvelle source de profit. Les remboursements semblaient garantis par les rentrées d'argent liées aux prix des matières premières, entre autres agricoles. Lorsque ceux-ci se mirent à baisser, les pays fortement endettés entrèrent dans la spirale du surendettement. À partir des années 1980, du fait de l'incapacité à rembourser les prêts accordés dans les années 1970, le Fonds monétaire international imposa une coupe claire dans les dépenses d'État, l'arrêt des subventions à l'industrie et à l'agriculture. Les pays qui suivirent les recommandations du FMI et de la Banque mondiale furent gratifiés de nouveaux prêts. Ceux-ci furent accordés aux pays qui acceptèrent aussi l'abaissement des barrières douanières. C'est ce qu'on a appelé les politiques « d'ajustement structurel ». En réalité les pays soumis à ce chantage ruinèrent leur agriculture. Rembourser les prêts implique de renforcer plus encore la politique de la monoculture ou de cultures d'exportation pour parvenir à faire rentrer des devises. Chaque gouvernement imposa donc de son propre chef, à son propre pays, la quasi-disparition de la culture vivrière, c'est-à-dire des cultures destinées aux besoins locaux. Par là même, la dépendance alimentaire vis-à-vis des pays riches exportateurs de céréales s'est renforcée.

Les tentatives pour échapper à l'emprise de l'impérialisme

Ce constat terrible est fait par bien d'autres courants politiques que les communistes révolutionnaires. Les altermondialistes en voient les causes dans la mondialisation. Les tiers-mondistes d'ici et les nationalistes radicaux de pays pauvres proposent une politique protectionniste vis-à-vis de l'extérieur afin d'échapper, au moins dans une certaine mesure, à l'emprise des trusts de l'agro-alimentaire. Nous avons toujours été et nous sommes solidaires des pays pauvres qui ont eu le courage et la possibilité de choisir cette voie. Ce choix a été fait, à des degrés divers, par quelques pays dont le gouvernement est venu au pouvoir grâce à une révolution populaire. S'appuyant sur des mouvements paysans radicaux, ces pays, de ce fait, avait un soutien dans les classes populaires qui leur permettait de résister aux pressions de l'impérialisme.

Cette pression ne se limite pas aux lois du marché. Le trust United Fruit, aujourd'hui Chiquita, a imposé sa loi dans toute l'Amérique centrale par la violence en brisant impitoyablement toute tentative de s'en libérer. Rien que depuis le renversement du gouvernement Arbenz, au Guatemala, en 1954, parce qu'il envisageait une timide réforme agraire qui menaçait ses intérêts, combien de coups d'État ont été appuyés par Chiquita, combien de guerres civiles sourdes comme celle menée au Salvador par des bandes armées contre les paysans pauvres, ont toujours cours !

Après une véritable insurrection paysanne, Cuba a réussi à desserrer l'emprise directe des trusts impérialistes. Le Nicaragua aussi dans une certaine mesure et seulement pendant quelque temps. Mais les États-Unis ont imposé un isolement total à Cuba. Et cet exemple montre qu'il n'y a pas de solution à long terme dans l'isolement par rapport à l'économie mondiale.

Le problème n'est pas la mondialisation de l'économie qui est un fait inéluctable. Le problème c'est l'impérialisme, ces relations économiques basées sur l'inégalité fondamentale entre pays impérialistes et pays pauvres, inégalité qui s'accroît au lieu de se réduire avec le temps. C'est l'ordre impérialiste qu'il est impératif de détruire, c'est-à-dire le capitalisme dont il est l'expression suprême.

Capitalisme et sous-développement

Un échange entre pays riches et pays pauvres fondamentalement inégal

Les grandes puissances ne sont pas avares en discours défendant la libre concurrence, la nécessité de lever toutes les entraves au commerce. Elles prétendent que c'est la voie qui permettra aux pays sous-développés de s'en sortir, mais ces discours masquent l'offensive des puissances impérialistes. Elles enchaînent les pays pauvres dans le sous-développement en multipliant les petites mesures qui s'ajoutent aux mécanismes économiques du capitalisme. L'échange entre pays pauvres et pays riches est fondamentalement inégal. Les pays pauvres échangent le plus souvent des matières premières contre des produits manufacturés. Pour le cacao, par exemple, alors que 90 % de la production sort des pays pauvres, la transformation en chocolat se fait à 96 % hors des pays producteurs. Mais comme si cela ne suffisait pas, les États des pays riches limitent par leurs politiques douanières l'entrée de produits agricoles transformés. Aux États-Unis, la taxe sur l'importation de la tomate chilienne est de 2,2 %, mais si elle est importée en boîte ou séchée la taxe s'élève à 8,7 % pour atteindre 11,6 % pour la sauce tomate. Ces pays riches qui prônent la libre concurrence comme garantie du bon fonctionnement du marché sont les champions des subventions sur les produits agricoles. Ces subventions sont de véritables armes de guerre contre les paysans des pays pauvres. À l'échelle des pays de l'OCDE, c'est-à-dire tous les pays industrialisés, l'ensemble des aides à l'agriculture sous une forme ou une autre a représenté trois cent cinquante milliards de dollars en 2006. Grâce à ces subventions, l'Union européenne pouvait écouler en 2000 ses volailles à 1100 F CFA sur les marchés de Dakar alors que le poulet local coûtait 1535 F CFA ! La prétendue libre concurrence n'existe que pour les discours. La puissance des pays riches est telle qu'ils réussissent à imposer leurs conditions aux pays pauvres sans que ceux-ci puissent se défendre. C'est la loi du plus fort qui s'applique.

L'échec des tentatives des pays producteurs d'imposer leurs prix

À la fin des années 1980, la Côte d'Ivoire, qui fournit plus de 30 % du marché du cacao mondial, a tenté de résister à la pression sur les prix du cacao venant des firmes qui le commercialisent. Les importateurs se sont tournés vers le cacao indonésien dont la production avait progressé parallèlement.

En 1980, quand le gouvernement indien a voulu imposer un prix d'exportation minimum pour le thé, Unilever, qui détient 20 % du marché mondial du thé, et quelques autres ont boycotté la production indienne pour obliger le gouvernement indien à baisser ses prix. Les accords commerciaux adoptés entre les pays pauvres et les pays riches sont des rouleaux compresseurs qui écrasent les pays les plus pauvres.

La constitution de l'ALENA, c'est-à-dire d'un Accord de libre échange nord américain qui lie le Mexique, les États-Unis et le Canada, le démontre. Cet accord associe deux pays développés à un pays pauvre. Il convenait d'abaisser toutes les barrières douanières entre les trois pays. Les industriels américains qui voulaient profiter de la main-d'oeuvre à bas coût du Mexique multiplièrent par quatre leurs investissements annuels en installant notamment des usines de montage. Le Mexique prit la treizième place dans le classement à l'échelle mondiale des pays exportateurs. Mais ses exportations étaient bien sûr presque exclusivement en direction des États-Unis et provenaient d'usines à capitaux américains. Dans le même temps, le Mexique ouvrit ses frontières aux produits agricoles, en particulier le maïs américain. En quelques années, les agriculteurs américains réussirent à imposer leur maïs sur le marché mexicain du fait de la différence de productivité mais aussi des subventions qu'ils recevaient. Rien qu'en 2000, le seul secteur du maïs américain a reçu dix milliards de dollars de subventions, soit dix fois plus que le budget de l'agriculture du Mexique. En quelques années, deux millions et demi de paysans mexicains, voire trois millions, ont été évincés sans pour autant pouvoir trouver du travail dans les villes mexicaines. En fait dans le cadre de l'économie de marché, les pays pauvres ne peuvent pas sortir du sous-développement, qu'ils ouvrent ou non leurs frontières. Chaque mesure, chaque règle prise au nom de la libre concurrence ou pas, devient un nouveau moyen de détruire l'économie des pays sous-développés, ou de l'inféoder aux pays impérialistes.

La révolution verte : une panacée ?

Dans les pays prétendument émergents, l'écart entre l'opulence créée par le capitalisme et la misère toujours aussi présente atteint un niveau inégalé. Au Brésil, décrit actuellement comme le futur grenier à blé du monde, quatorze millions de personnes souffrent de la faim sur 165 millions d'habitants. En majorité des paysans. L'inégalité dans la répartition des terres est telle que 1 % des propriétaires terriens détiennent la moitié des terres cultivables. À côté de ces grands propriétaires, il y a quatre millions de familles paysannes sans terre. Le gouvernement n'a procédé à aucune redistribution et comme les grands domaines étaient parfaitement adaptés à l'utilisation de moyens mécaniques, et à la production de céréales à haut rendement, le pays a réalisé ce que l'on a appelé la révolution verte. Norman Borlaug, son initiateur, a reçu d'ailleurs le prix Nobel de la paix en 1970. Celui-ci avait avec son équipe mis au point des variétés de blé, de riz, de rendement quatre fois supérieur aux variétés de l'époque, les années 1960. Les discours dithyrambiques des laudateurs de l'époque promettant l'autosuffisance aux pays pauvres n'étaient en réalité qu'un habillage idéologique de la nécessité d'investir dans l'agriculture et l'élevage comme les pays riches l'avaient fait. Cela supposait une irrigation adéquate, des produits phytosanitaires adaptés. Les grandes sociétés industrielles chimiques, pétrolières, pharmaceutiques et bien sûr agro-alimentaires ont trouvé le moyen en investissant dans l'agriculture de se tailler des marchés dans les pays pauvres avec la bénédiction des pouvoirs publics.

À qui pouvaient servir ces techniques, sinon aux propriétaires de grandes superficies disposant de moyens financiers, pouvant avoir accès aux prêts bancaires dans des conditions acceptables ? Le Brésil est devenu un des pays exportateurs de céréales. Une grande partie des cent millions de tonnes de céréales qui y sont produites sont exportées. Le développement des grandes propriétés pour la culture d'exportation s'est poursuivi au détriment des cultures vivrières et en particulier par la confiscation des terres des paysans pauvres. Car non seulement ceux-ci ont subi la concurrence des grandes exploitations, la faiblesse des prix agricoles, mais aussi les expropriations pures et simples. Une fois expropriés ou ruinés, ils rejoignent la cohorte des pauvres des bidonvilles où aucune industrie ne les embauche.

La croissance, l'augmentation en valeur et en quantité de la production agricole n'a pas permis de faire disparaître la faim. Au contraire, elle a creusé l'écart entre les plus riches et les plus pauvres, comme le montre l'exemple du Brésil. Elle est aussi la preuve que la « révolution verte » ne peut pas remplacer la révolution sociale qui se fixerait pour objectif, entre bien d'autres, l'expropriation des grands propriétaires terriens et la mise à disposition des paysans pauvres des terres fertiles où se cultivent notamment des céréales destinées à la fabrication d'agro-carburants pour le marché mondial.

Nourrir la planète, est-ce possible ?

Les OGM, une solution contre les famines ?

Aujourd'hui un nouveau remède miracle nous est proposé avec les OGM, qui seraient capables d'après leurs partisans d'augmenter la production au point d'empêcher toute famine.

Les promoteurs du développement des OGM défendent le fait que ces variétés génétiquement transformées pourraient permettre d'éliminer les carences en vitamines, d'empêcher les insectes de détruire les récoltes, de faire pousser du riz avec moins d'eau, le tout en mettant moins d'engrais, etc. Sans entrer dans le débat sur les risques réels ou supposés de telles cultures, leurs discours rappellent ceux qui ont accompagné la révolution verte des années 1960 dont nous venons de parler.

Elle a effectivement permis une forte progression de la rentabilité des terres agricoles traitées comme des entreprises capitalistes, mais elle n'a pas résolu le problème de la faim et a accru les inégalités entre les producteurs.

Le développement de cultures OGM aura probablement les mêmes effets, à savoir que la dépendance des paysans augmentera encore face aux trusts des semenciers, en l'occurrence Monsanto, Aventis et BASF, pour n'en citer que les trois principaux, et que seule une minorité de paysans disposant des terres et des moyens financiers nécessaires pourra avoir accès à ces cultures. Ces sociétés cherchent surtout à étendre leurs marchés et à rendre l'agriculture dépendante de leurs semences.

Et la révolution « doublement verte » ?

Des agronomes partent du constat que les paysans pauvres ont peu de ressources, des petites surfaces, et cherchent des moyens techniques à leur portée. Ces agronomes veulent, pour reprendre les mots de Michel Griffon, un des leurs, « inventer une agriculture écologiquement intensive qui tire un meilleur rendement sans dégrader les écosystèmes ». Il a qualifié l'ensemble des solutions qu'il propose de révolution doublement verte. Les études de ces chercheurs aux côtés des paysans sur la base de terrains friables peu fertiles, en proie à la sécheresse, ont l'intérêt de montrer que des possibilités existent pour augmenter les rendements de la production vivrière en respectant la nature. Et donc permettre à des millions de paysans de se nourrir ainsi que leurs familles.

Mais ces solutions font abstraction et de la fluctuation des prix qui peut réduire à néant ces efforts, et des offensives des grandes sociétés appuyées par leurs États pour balayer ces tentatives. Abstraction est faite aussi de la répartition des terres alors qu'une partie de la misère des paysans est due au fait qu'ils ne possèdent qu'un hectare ou parfois moins.

Comme ils restent dans le cadre du système capitaliste, les solutions qu'ils proposent se heurtent aux lois économiques de la société de marché.

Un problème démographique ?

La malnutrition d'aujourd'hui et la nécessaire augmentation de la production agricole dans les années à venir soulèvent bien des débats. Une grande partie des protagonistes ont des arguments particulièrement réactionnaires. Ils reprennent les raisonnements de Malthus, pasteur anglican, économiste à ses heures, auteur de cette théorie qui consiste à rendre responsables les pauvres de leur misère. Au XIXe siècle, en pleine révolution industrielle, alors que, dans les faubourgs des villes anglaises, une misère effroyable se répandait, Malthus expliquait que « la population double tous les 25 ans selon une progression géométrique tandis que la nourriture disponible en partant de l'état actuel de la terre habitée augmente selon une progression arithmétique ». Sa théorie érigeait en loi intangible l'impossibilité de produire suffisamment pour faire face à l'augmentation de la population. On comprend bien pourquoi les milieux bourgeois de l'époque l'ont reprise. Elle dégageait la bourgeoisie de toute responsabilité face à l'extrême misère qui frappait les quartiers pauvres des villes anglaises. Elle la disculpait du licenciement des hommes qu'elle privait de tout revenu et de leur remplacement par des enfants dès l'âge de cinq ans.

Comme cette théorie, le malthusianisme, dédouane le système capitaliste de toute responsabilité, elle continue de trouver des partisans et revient en force à chaque fois que la misère s'étend.

Cependant, même dans le cadre de la société capitaliste, malgré les limites que l'organisation sociale impose aux progrès, les faits l'ont complètement infirmée. Entre 1950 et 2000, alors que la population mondiale a été multipliée par 2,4, la production agricole l'a été par 2,6, selon les chiffres de la FAO. Le rendement agricole a donc été multiplié par deux, bien que des régions aient gardé une rentabilité des cultures très faible et bien que des terres aient été mises en friche pour soutenir les cours des produits agricoles. Le monde bourgeois et celui des intellectuels imprégnés de son idéologie continuent d'accuser les pays pauvres d'être responsables de leur propre malheur. Ce qui est d'autant plus stupide qu'en Afrique les pays qui ont la plus forte natalité sont aussi des pays qui ont une faible densité de population. Il y en a pour des années avant qu'ils ne rattrapent la densité de la population de la Hollande. Pourtant personne ne déclare que la Hollande souffre de surpopulation.

La décroissance : une idée rétrograde

Une autre forme de malthusianisme est exprimée par le nouveau rapporteur de l'ONU sur les questions alimentaires (Olivier de Schutter) qui déclarait dans son interview au journal Le Monde : « Avec l'augmentation de la demande alimentaire, l'offre ne suit plus. Ne nous voilons pas la face, il faut consommer moins d'énergie, utiliser moins d'automobiles, ne pas se faire des illusions sur la capacité des nouvelles techniques à nous permettre de poursuivre notre mode de vie occidental. »

Là encore ce langage n'a rien de nouveau et a été à chaque époque démenti par les faits. De plus cette idéologie sous-entend que ce serait aux plus pauvres de payer la situation de crise, car qui devra consommer moins si ce n'est ceux qui n'en ont pas les moyens ?

La controverse contre les arguments malthusiens a eu lieu au sein même du Parti social-démocrate entre deux théoriciens du mouvement socialiste, Bebel et Kautsky, à la fin du XIXe siècle. Kautsky finissait par se ranger derrière les arguments de Malthus à partir de l'idée que la terre ne pourrait que s'appauvrir à force d'être travaillée par les hommes. Il écrivait : « la loi du peuplement est la condition préliminaire inéluctable de toute discussion fructueuse de la question sociale ». C'est-à-dire qu'il faudrait commencer, même dans une société socialiste, par limiter l'augmentation de la population pour échapper à « la loi d'appauvrissement des sols » qu'il tirait de Malthus. Deux siècles plus tard, avec le recul, nous ne pouvons qu'être plus convaincus de l'étroitesse des raisonnements malthusiens. Les prétendues limites de la nature ont été plus d'une fois repoussées et quand elles perdurent, elles sont liées au mode de fonctionnement de la société. La course au profit que mène la grande bourgeoisie, la répartition des richesses qu'elle impose : voilà les obstacles à la résolution de ces problèmes.

Bebel était porteur de la conviction, qui est aussi la nôtre, que la société trouvera d'autres formes d'organisation sociale et qu'elle sera alors capable de bien des progrès pouvant répondre à l'accroissement de la population comme aux limites de la production. Il répondait à Kautsky : « Partout c'est aux institutions sociales et aux modes de production et de répartition qui en dépendent qu'il y a lieu de faire remonter les causes de la détresse et de la misère, et non pas au nombre des êtres humains. »

C'est le capitalisme qui est incapable de nourrir la planète malgré les progrès techniques prodigieux dont il est à l'origine. Il faudrait que les hommes se débarrassent des entraves liées au système capitaliste, pour jouir pleinement de ces progrès et permettre à l'humanité de maîtriser sa propre évolution, même dans un domaine comme celui de la démographie.

Karl Marx écrivait dans Le Capital que « chaque période économique du développement de l'humanité a aussi sa loi de peuplement particulière.

L'humanité, dans la société socialisée, où seulement elle commencera à être vraiment libre et placée sur sa base naturelle, dirigera en connaissance de cause toute son évolution suivant des lois naturelles.

Jusqu'à présent, à toutes les époques, en ce qui concerne la production comme la répartition des moyens d'existence et l'accroissement de la population, l'humanité a agi sans connaître leurs lois, et par suite inconsciemment. Dans la société nouvelle, elle agira méthodiquement et en pleine connaissance de toutes ces lois. Le socialisme est la science appliquée, en pleine conscience et en toute connaissance de cause, à toutes les branches de l'action humaine. »

Le gâchis engendré par la société capitaliste

L'appropriation des moyens de production par la bourgeoisie et leur détournement dans la course au profit provoquent un gâchis des ressources, un gâchis des potentialités de l'humanité, dramatique dans le domaine alimentaire.

Même sans faire référence aux possibilités futures d'une société débarrassée du capitalisme, l'irrationalité de ce système est un scandale par le gaspillage qu'elle engendre. Dans la société capitaliste, on débourse des centaines de milliards pour tenter de sauver les banques et les spéculateurs. Combien d'heures de travail cela représente-t-il ? De combien d'investissements utiles la société est-elle privée ?

Une politique de destruction pour soutenir les prix

En période de crise, les capitalistes détruisent les récoltes, dénaturent les fruits pour faire remonter les cours. Il n'est pas question de les distribuer à ceux qui en ont besoin. En 1929, lors de la grande crise, il y eut huit millions de têtes de bétail abattues aux États-Unis, vingt millions de sacs de café brûlés au Brésil, etc.

Depuis les années 1980, la bourgeoisie tente de contrer la baisse des cours par la même politique de destruction menée de façon préventive. Peu lui importe que tout le monde ait suffisamment. Les États européens ont décidé en 1988 la mise en place des quotas laitiers, la mise en jachère de terres. Il y avait trop de lait, trop de beurre, trop de blé de plus en plus utilisé pour l'alimentation du bétail pour faire face à la surproduction. Les paysans reçurent des subventions pour ne pas produire. On les incita à changer de culture, à abandonner leurs élevages de vaches laitières... L'agriculture était parvenue à des records de productivité pour ensuite se demander comment se débarrasser de ce qui ne trouvait pas d'acheteur ! Bien des paysans ont eu du mal à admettre toute l'absurdité de ce système. Quant aux consommateurs qui peinent à s'acheter fruits, légumes et produits laitiers, les stocks démesurés de la CEE ont pu leur apparaître comme une véritable provocation. Depuis il a été annoncé une pénurie de lait, une baisse des stocks de céréales. Dans le cadre de l'Europe, l'arrêt complet des jachères libérerait quatre à cinq millions d'hectares.

C'est de cette façon que les gouvernements régulent le système capitaliste et tentent d'atténuer ses lois pour leurs propres capitalistes. Seule une organisation sociale qui ne serait pas basée sur le marché pourrait se débarrasser d'un tel gaspillage.

Des produits sophistiqués pour les uns et un appauvrissement pour les autres

L'objectif des multinationales est de vendre toujours plus à ceux qui en ont les moyens, quitte à susciter, créer des besoins. Non seulement, les pays du Tiers Monde sont mis à contribution en permanence pour la satisfaction des besoins des pays les plus riches par la monoculture, mais ils produisent pour des besoins artificiels comme la production des fruits et légumes en contre-saison.

Une autre forme de gaspillage est liée à la volonté de vendre des produits à forte valeur ajoutée comme le font Nestlé ou Danone. Il leur faut faire une marge plus importante à chaque fois sur chaque produit. Une de leurs dernières solutions a été de diminuer la quantité de produits dans chaque paquet.

Mais cela ne les empêche pas de multiplier les produits plus chers qui sont loin d'être plus nutritifs mais qu'ils rendent le plus attirants possible pour le consommateur avec la publicité. Cela frise l'absurde comme lorsque ces grandes sociétés cherchent à vendre un nouveau produit à base de lait qui pourra être bu même par ceux qui ne le digèrent pas : enfin nous pourrons tous devenir des buveurs de lait. C'est probablement mieux qu'une société de buveurs d'alcool mais ce n'est sûrement pas par philanthropie.

La notion de profit limite les progrès potentiels. Les recherches concernant les semences sont faites essentiellement sur les produits d'exportation ou les produits consommés par les pays riches. Le manioc ou autres cultures vivrières des pays pauvres n'intéressent pas ou très peu les centres de recherche agronomique des entreprises privées puisque la grande masse des paysans pauvres ne constitue pas un marché solvable attirant. Le capitalisme gâche les immenses possibilités scientifiques et techniques de l'humanité. Celles-ci devraient servir à faire progresser la société alors qu'elles ne font qu'aggraver les inégalités.

Quand une partie de la population est écartée de quasiment toute consommation, il est indécent de mettre en avant la nécessité de diminuer la production et la consommation. Pour sortir de la contradiction apparente entre les ressources et les besoins, il faudrait que la bourgeoisie perde la direction qu'elle a sur la société.

Quand ils consacrent une journée mondiale aux affamés au lieu de les nourrir

Les représentants de la FAO ont toutes les raisons de s'attendre à une aggravation de la crise alimentaire dans l'année à venir. Ils estiment qu'il leur faudrait trente milliards de dollars pour nourrir tous les affamés, pendant cette année à venir. Cette somme, c'est un tiers de ce que les États-Unis viennent de débourser pour sauver une compagnie d'assurance. C'est une goutte d'eau par rapport aux centaines de milliards que l'ensemble des États est en train d'injecter dans les différentes institutions financières en difficulté en prétendant sauver la planète. Alors décréter une journée mondiale pour l'alimentation est d'une hypocrisie révoltante. Non seulement l'aide alimentaire est insuffisante depuis des années mais les grandes puissances, dont les États-Unis qui en fournissent la moitié, s'en servent comme d'une variable d'ajustement de leur politique agricole. Avec la hausse des prix, ce sont soixante-quinze millions de personnes supplémentaires qui sont affamées. La rapidité avec laquelle les grandes puissances se précipitent au chevet des banques et leur inertie devant l'urgence à nourrir les millions d'affamés, provoqués en partie par les désordres que les financiers de la planète ont engendrés, résument le fonctionnement de la société capitaliste et le condamnent

Quel avenir pour la situation alimentaire mondiale ?

Avec l'aggravation de la crise économique, la situation alimentaire des pays pauvres va se dégrader encore plus. Mais cette crise peut entraîner un bouleversement profond de la situation alimentaire de l'ensemble de la planète jusque et y compris les pays les plus riches où les crises alimentaires semblent un lointain souvenir. Lors de la grande dépression qui avait suivi la crise de 1929 aux États-Unis, des millions d'Américains dépendaient de la soupe populaire pour leur survie. Trotsky écrivait le texte intitulé Le marxisme et notre époque en 1939, dix ans après l'effondrement de 1929 : « L'histoire rapportera que le gouvernement du pays capitaliste le plus puissant a donné des primes aux fermiers pour qu'ils arrachent ce qu'ils ont semé, c'est-à-dire pour diminuer artificiellement le revenu national déjà en baisse. Les résultats parlent d'eux-mêmes : en dépit de grandioses possibilités de production, fruits de l'expérience et de la science, l'économie agricole ne sort pas d'une crise de putréfaction, tandis que le nombre des affamés, qui constituent la majeure partie de l'humanité, continue à croître plus vite que la population de notre planète. Les conservateurs considèrent comme une politique sensée, humanitaire, la défense d'un ordre social qui est tombé jusqu'à un tel degré de folie destructrice, et ils condamnent la lutte pour le socialisme, la lutte contre une telle folie, comme de l'utopisme destructeur ! » Laisser le destin de l'humanité entre les mains des spéculateurs, des bourgeois avides de profit, c'est effectivement le laisser sombrer dans une folie destructrice tout autant qu'après 1929. Alors oui, il est d'une nécessité vitale que la société capitaliste laisse la place à une organisation sociale basée sur la propriété collective des moyens de production et qui se fixe pour objectif la satisfaction des besoins de tous, et pas le profit d'une minorité. C'est la seule alternative à la barbarie dans laquelle le capitalisme enfonce le monde.

Des mesures prioritaires : l'expropriation des grands domaines

Comment une société débarrassée de la dictature de la bourgeoisie sur l'économie pourrait-elle satisfaire les besoins élémentaires de toute la population, parmi lesquels, outre le logement, les soins et l'éducation, il y a en priorité la nourriture ? Dans tous les pays pauvres où la grande propriété foncière domine, une des premières mesures serait d'exproprier leurs propriétaires. Cela permettrait de mettre la terre à la disposition des millions de paysans qui, aujourd'hui, en sont privés. La révolution russe avait, en 1917, nationalisé toutes les grandes propriétés qui avaient été redistribuées aux paysans sous le contrôle de leurs soviets. Ce n'était pas une mesure communiste, loin de là. Pas plus qu'elle ne le serait aujourd'hui. Mais elle donnerait à des millions de paysans les moyens de se nourrir. Il faut également faire en sorte qu'une des priorités de l'industrie des pays riches soit de fournir à prix coûtants aux paysans des pays pauvres ce minimum qui leur permettrait de sortir des conditions archaïques de production. C'est-à-dire leur fournir des engrais, des pompes à eau, des motoculteurs et leurs pièces détachées. Plutôt que de fermer des usines dans les pays industrialisés parce que la production ne rapporte pas le taux de profit exigé par les capitalistes, il faudra les faire fonctionner pour fournir à prix coûtant les instruments et les produits indispensables à l'agriculture des pays pauvres.

La réorganisation de l'industrie en fonction des besoins

L'organisation de l'industrie et celle de l'agriculture sont étroitement liées. Rien que ces mesures simples permettraient à brève échéance d'écarter toute crise alimentaire. Insistons sur le fait que même avec la quantité de terres arables disponibles et cultivées avec les moyens d'aujourd'hui, toutes les estimations considèrent que la terre peut nourrir neuf milliards de personnes alors que la population actuelle est de six milliards et demi d'habitants. Débarrassées des chaînes du capitalisme, de la recherche de rentabilité à court terme, les sciences et les techniques progresseront à un rythme inimaginable aujourd'hui. En tant que communistes, nous avons confiance en la possibilité de l'homme d'accroître en permanence son emprise sur la nature, d'inventer des méthodes de culture nouvelles et de révolutionner par là même la production agricole. Nous n'avons pas la prétention de deviner comment sera organisée la production de la nourriture par une humanité débarrassée de l'exploitation, des lois du marché et de la rivalité pour le profit. Disons seulement qu'il ne s'agira pas nécessairement de faire rattraper par chaque pays pauvre le retard accumulé par les siècles de pillage colonialiste, puis impérialiste. Il s'agira de faire en sorte que les richesses et les biens matériels, issus en partie de ce pillage et accumulés dans les pays impérialistes, puissent être mis au service de l'ensemble de l'humanité. Rendre les terres plus productives réduira, bien sûr, le nombre de paysans. Mais, dans une organisation économique rationnelle, il y aura un autre choix que de crever de misère dans son village ou la fuite éperdue et si souvent mortelle vers les pays riches. Et puis l'avenir du paysan africain, par exemple, n'est pas de cultiver la terre avec la daba, la houe africaine, même en disposant de pompes à eau ou d'engrais. Les paysans abandonneront la production agricole d'autant plus volontiers qu'ils pourront trouver leur place dans d'autres activités et quitter le repliement et la coupure que la position d'agriculteur pauvre d'aujourd'hui implique. La vie de ceux qui, disposant de moyens modernes, resteront dans l'agriculture se rapprochera de celle des citadins, comme c'est le cas de la majorité des agriculteurs des pays développés. Ce sont les lois de l'économie capitaliste qui font que ceux qui, aujourd'hui, quittent les campagnes dans les pays pauvres, ne trouvent dans les villes de leur pays que le chômage et la misère des bidonvilles.

L'organisation de la production agricole en fonction des besoins et par des choix conscients

Dans une économie rationnellement organisée, on répartira le travail entre tous. Les améliorations de productivité ne serviront pas à accumuler toujours plus de profit revenant en boomerang sous forme de catastrophe financière. Elles serviront à réduire le temps de travail pour tous.

L'humanité continuera à être confrontée à des choix entre grandes orientations. Mais ces choix, la collectivité pourra les faire consciemment et démocratiquement. La question se posera, par exemple, de savoir dans quelle mesure on développe l'agriculture locale et régionale, avec sa production spécifique, et dans quelle mesure, pour certains produits, on concentre la production avec les moyens les plus modernes pour produire à grande échelle. En d'autres termes, même si la population continue à augmenter, l'avenir n'est pas forcément de défricher des zones encore non cultivées, de réduire, par exemple, la forêt tropicale comme cela se pratique aujourd'hui, de manière sauvage et incontrôlée, de l'Amazonie à la Papouasie-Nouvelle-Guinée, en passant par l'Afrique. On pourra même, sans doute, reboiser des zones dont le capitalisme sauvage a détruit les forêts et rendre à la nature des régions entières pour préserver la biodiversité et offrir aux hommes la possibilité et le plaisir d'un contact avec la nature préservée.

C'est seulement alors que l'écologie pourrait cesser d'être une préoccupation impuissante pour petits-bourgeois qui n'ont pas de problèmes de survie quotidienne, pour devenir un élément des choix conscients que la collectivité aura à faire. Et puis, nous ne savons pas non plus de quelle façon se réaliseront les prévisions des premiers communistes, Marx et Engels en tête, concernant la disparition de la différence entre les villes et les campagnes, celle de la division du travail qui demeurera sans doute, mais qui n'emprisonnera plus chaque être humain dans un seul type d'activité tout au long de sa vie. Ce que nous pouvons assurer en tout cas, sans jouer aux devins, c'est que, dans une société débarrassée de la dictature du capital, sauf catastrophe cosmique, plus personne ne souffrira de la faim. La nourriture sera, comme l'air qu'on respire, ce qu'elle devrait être : un droit naturel pour tout être du simple fait de son appartenance à la collectivité humaine.