La crise de l'économie capitaliste

Cercle Léon Trotsky
11/12/2008

Les annonces de plans de suppressions d'emplois ressemblent désormais à un bulletin de guerre quotidien : Sony à Dax : 330 emplois supprimés ; Plastic Omnium au Havre : 210 emplois ; ArcelorMittal, 1 400 ; Renault : 4 000 ; PSA : 3 500 ; Ford à Blanquefort : 1 600 ; Hewlett-Packard : 580 ; Adecco : 600 ; La Redoute : 672 ; Camif : 980 ; Continental Autoradios à Rambouillet : 400 ; Faurecia à Sandouville : 130, etc.

Il ne s'agit là que de quelques usines, en France, appartenant à des grands groupes. Il faudrait plusieurs pages pour dresser la liste de toutes les entreprises qui suppriment des emplois dans ce pays, de la petite PME étranglée par l'arrêt brutal du crédit bancaire au sous-traitant automobile dont le carnet de commandes s'est brutalement vidé.

Il faudrait aussi dresser la liste de toutes les entreprises touchées par le chômage, partiel ou total, avec les diminutions importantes de salaires que cela implique pour les travailleurs. Il ne s'agit plus seulement de la filière automobile. Des dizaines d'entreprises de toutes les tailles et de tous les secteurs ont d'ores et déjà programmé des fermetures de leurs ateliers en 2009, parfois pour des semaines entières.

Aux États-Unis, la situation de l'emploi est pire encore. Le 5 décembre, le département du Travail américain annonçait qu'un demi-million d'emplois avaient été détruits dans ce pays pour le seul mois de novembre. Pour l'ensemble de l'année 2008, qui n'est pas encore terminée, le total des emplois détruits va dépasser les 2 millions, un chiffre jamais atteint depuis 1945.

Il y a un mois, le journal Les Échos, pourtant pas connu pour ses idées socialistes, écrivait dans un supplément spécial consacré la crise : « L'économie mondiale traverse l'une des plus graves crises de son histoire. Sans qu'une guerre, sans qu'aucune catastrophe soudaine en soit à l'origine, le système financier de la planète vient de frôler le collapsus, la banqueroute générale. (...) Longtemps un peu irréelle, la débâcle financière se transforme en crise économique profonde. La liste des pays entrés en récession s'allonge chaque jour, la détresse gagne des franges nouvelles de la population. Les pays du Sud subissent avec violence le ralentissement du Nord. Le monde fait face à présent au risque d'une grande dépression, une chute à la fois brutale et massive de l'activité. »

Ni les dirigeants politiques ni les économistes ni les commentateurs ne peuvent plus nier la gravité et la profondeur de la crise économique dans laquelle s'enfonce la planète. Comparer la crise actuelle à la grande dépression des années 1930 est aujourd'hui devenue une banalité.

Pourquoi le capitalisme ne peut-il pas fonctionner sans crises ? Qu'est-ce que la crise de 1929 nous apprend sur la crise actuelle ? Quelles sont les causes immédiates et les raisons plus profondes de cette crise ? Comment les travailleurs peuvent-ils y faire face ?

C'est à ces questions que nous voulons répondre dans cet exposé.

Le fonctionnement normal du capitalisme

Depuis la révolution industrielle, toute l'histoire du capitalisme est ponctuée de crises, suivies de récessions plus ou moins longues, avant qu'une lente reprise ne s'amorce, se transformant en un boom économique jusqu'à la crise suivante. Ces cycles économiques « jouent, dans la vie du capitalisme, le même rôle que les cycles de circulation du sang dans la vie de l'organisme », pour reprendre une formule de Trotsky.

Les crises ne sont ni des anomalies ni des maladies de l'économie capitaliste. Elles sont en fait le seul et unique moment de régulation de tous les déséquilibres provoqués par ce système de production.

La crise est le seul régulateur de l'économie

Ce qui caractérise le capitalisme, c'est que l'ensemble des moyens de production et de distribution des richesses est contrôlé par des propriétaires privés. L'objectif des capitalistes n'est pas de fournir tous les biens nécessaires à la vie quotidienne de plusieurs milliards d'êtres humains. Ils ne produisent pas de la nourriture, des médicaments ou des automobiles pour satisfaire des besoins mais uniquement parce que cette production est censée leur rapporter des profits.

Mais c'est dans les ateliers de production que sont créées toutes les richesses de la société, y compris le profit. C'est la force de travail humaine qui est seule capable de créer de la valeur en transformant, par exemple, de l'acier, du plastique ou des câbles électriques en automobiles. La force de travail a cette propriété extraordinaire de créer plus de valeur que ce qu'elle coûte pour l'entretenir. Si le salaire versé par un capitaliste à ses ouvriers leur permet plus ou moins de faire face à leurs dépenses courantes, il est toujours bien inférieur aux richesses qu'ils créent par leur travail. Cette partie de la valeur créée par les ouvriers et qui n'est pas payée par les capitalistes, c'est ce que Marx a appelé la plus-value. Et c'est la source du profit capitaliste.

Au bout du compte, toute la société capitaliste s'organise autour du partage de la plus-value. La plus-value suée par les ouvriers sur les chaînes de fabrication des automobiles va se répartir entre les actionnaires, les concessionnaires, les banquiers, les assureurs et quelques autres intermédiaires.

Mais tant que les voitures produites restent sur les parkings de l'usine ou dans le hall du concessionnaire, la plus-value reste virtuelle. Pour que le capitaliste récupère son profit, il doit les vendre. C'est une phase capitale. Pour chaque automobile, chaque écran plasma, chaque bien de consommation mis sur le marché, les capitalistes doivent trouver un client disposant du pouvoir d'achat suffisant pour l'acheter. Ils doivent trouver un marché solvable.

Mais le marché solvable est limité. Les clients potentiels des biens de consommation sont les ménages, partout sur la planète. Ceux de la bourgeoisie petite ou grande, qui consomment beaucoup, et pas seulement des jets privés ou des yachts. Mais aussi, les plus nombreux, ceux des milieux populaires dont le pouvoir d'achat limité permet tout juste de faire face à leurs besoins quotidiens, même dans les périodes de prospérité économique où le pouvoir d'achat de la classe ouvrière augmente.

L'offre, de son côté, dépend de la capacité de production. Cette dernière augmente avec les inventions scientifiques, les innovations techniques. Mais l'offre ne résulte pas d'une décision consciente qui prendrait en compte les besoins à satisfaire ainsi que les moyens pour y faire face. Elle résulte des décisions d'une multitude de capitalistes individuels, opposés les uns aux autres par la concurrence.

Ces capitalistes se livrent une guerre acharnée. Dans le secteur automobile on compte une douzaine de grands constructeurs. Si la demande mondiale est estimée à 70 millions de véhicules neufs par an, chacun veut rafler la plus grosse part du marché. Chacun lance des installations pour produire plus de voitures qu'il n'en vendra au bout du compte. Cette concurrence entraîne un gonflement des capacités de production qui dépassent, à un moment ou à un autre, la demande solvable. C'est la surproduction.

Inexorablement, certains se retrouvent avec des installations surdimensionnées ou des stocks non écoulés. Pour rétablir l'équilibre, les perdants réduiront brutalement leur production. Certains licencieront partiellement ou totalement leurs ouvriers, annuleront les contrats passés avec leurs sous-traitants. D'autres feront faillite.

La crise est le seul moyen de liquider les stocks, d'équilibrer l'offre toujours plus grande et la demande solvable limitée. L'ajustement se fait ainsi, après coup, brutalement.

La construction d'une voiture exige des matières premières, de l'acier, divers métaux, des câbles électriques, du plastique produit à partir du pétrole, des pneumatiques, une multitude de pièces détachées, sans parler des machines-outils, des lignes d'assemblage et de l'électricité pour les alimenter.

Chaque crise, chaque arrêt du processus de production dans l'automobile ou dans une autre industrie des biens de consommation se répercute sur les industries situées en amont qui leur vendent ces biens de production. C'est ainsi qu'ArcelorMittal vient d'annoncer l'arrêt de la moitié de ses hauts-fourneaux en Europe pour cause de crise dans le bâtiment et l'automobile. Il en profite pour supprimer plusieurs milliers d'emplois.

Comme dans tous les secteurs, la concurrence fait rage entre sidérurgistes ou entre chimistes pour vendre le plus possible d'acier ou de plastiques aux industries des biens de consommation. Elle fait rage aussi d'un étage à l'autre de la production, entre les deux ou trois producteurs de minerais, les sidérurgistes et tous leurs clients constructeurs automobiles ou industriels du bâtiment, pour accaparer chacun la plus grande part des profits.

Cette concurrence est encore une source de déséquilibre et de crise.

Mais le déséquilibre est d'autant plus grand que les investissements pour construire un haut fourneau ou une installation chimique sont très lourds. Les amortissements se font sur des années et la mise en route de ces installations est longue.

Les sidérurgistes français ont, par exemple, après la guerre, retardé au maximum leurs investissements dans des hauts fourneaux capables de produire des aciers plats pour l'automobile ou l'électroménager. Quand ils ont fini par le faire, avec l'aide massive de l'État, dans les années 1960, leurs nouvelles installations, à Fos ou à Dunkerque, étaient à peine opérationnelles que les besoins en acier avaient chuté, condamnant de nombreux hauts fourneaux à la fermeture définitive. Ce fut l'une des causes de la crise de la sidérurgie des années 1970-1980 qui provoqua des dizaines de milliers de licenciements et qui vit une nouvelle fois l'État français voler au secours des Wendel ou autres Schneider en nationalisant leurs usines obsolètes ou surdimensionnées.

La crise permet ainsi de rétablir l'équilibre entre les différentes branches industrielles ; de rééquilibrer les deux secteurs fondamentaux de l'économie, les industries qui produisent pour le marché des biens de consommation et celles qui produisent des machines ou des matières premières, tous les moyens de production.

C'est encore à travers les crises que l'économie capitaliste élimine les entreprises qui sont en trop par rapport au marché solvable.

Même dans une économie rationnellement organisée, il serait nécessaire d'adapter régulièrement les efforts collectifs, le temps de travail consacré à produire n'importe quelle marchandise. C'est une constante de l'économie humaine : au fur et à mesure des innovations techniques et des améliorations dans la façon de produire collectivement les richesses, le temps de travail moyen nécessaire pour produire la nourriture, les vêtements mais aussi des ordinateurs ou des voitures, a tendance à baisser.

Mais dans l'économie capitaliste, cet ajustement périodique se fait par la disparition brutale des entreprises dont le temps et les coûts de production sont supérieurs à la moyenne.

C'est encore la crise qui permet de rétablir le taux moyen de profit de l'économie capitaliste. Pour augmenter sa part de profit, chaque capitaliste produit toujours plus de marchandises. Si une nouvelle machine ou un nouveau procédé lui permet de produire deux fois plus vite, deux fois plus pour deux fois moins cher, il investit dans cette machine. Cela lui permet d'accroître sa part de marché et d'éliminer une partie de ses concurrents.

Mais ce qui est bon pour un capitaliste individuel ne l'est pas pour la classe capitaliste dans son ensemble.

Les concurrents finissent tôt ou tard par investir eux aussi dans cette machine, ou une autre encore meilleure. Au bout du compte, il y a un gonflement du capital investi dans les machines. Comme c'est le travail humain qui produit le profit, pas les machines, ce gonflement sans fin du capital provoque une diminution régulière du taux de profit pour l'ensemble de l'économie capitaliste.

Chaque capitaliste tente bien sûr de résister à cette diminution en aggravant l'exploitation des travailleurs par tous les bouts : allongement du temps de travail, intensification des cadences, réduction des salaires comme des effectifs. Mais l'exploitation finit par se heurter à des limites biologiques et le taux de profit moyen diminue.

En éliminant les entreprises les moins rentables, en fermant les ateliers les moins productifs, les crises détruisent du capital. Cette destruction de capital fait remonter le taux de profit dans l'économie capitaliste.

Pour les capitalistes les plus faibles, la crise signifie la disparition. Pour les autres, c'est une opportunité de racheter à bas prix des concurrents. Les plus gros capitalistes grossissent encore un peu plus. À chaque crise, le capital se concentre davantage.

Pour l'économie capitaliste, les crises sont donc des moments absolument indispensables pour purger le système de tous les déséquilibres qu'il engendre à toutes les étapes de la production et de la distribution des marchandises.

Pour les travailleurs, chaque crise est une catastrophe car elle se traduit par des licenciements massifs et du chômage, par l'appauvrissement d'une fraction supplémentaire des classes populaires. Elle est nuisible, aussi, pour la société, car elle se traduit par la destruction et le gaspillage de biens utiles qui manquent cruellement à toute une autre fraction de l'humanité.

Mais pour l'économie capitaliste, ce ne sont que des faux frais !

Le rôle des banques, de la Bourse et de la finance

La crise actuelle a mis évidence le poids démesuré de la finance dans l'économie capitaliste. Mais, contrairement aux apparences, la finance n'est pas seulement un cancer qui parasite l'économie capitaliste. Elle est aussi le sang qui irrigue son marché. L'économie capitaliste ne pourrait pas fonctionner sans les banques.

D'abord les banques permettent la continuité de la production en fournissant les liquidités, les avances sur trésorerie dont les entreprises ont besoin en permanence. C'est vrai pour les petits fournisseurs ou les sous-traitants qui sont payés par leurs donneurs d'ordre avec souvent des délais de trois mois mais qui doivent payer leurs traites immédiatement. Mais c'est vrai aussi pour les grosses entreprises. Si Renault devait attendre d'avoir vendu ses voitures pour racheter de la matière première, payer ses factures d'électricité ou verser les salaires de ses ouvriers, la production risquerait d'être sans cesse interrompue.

Un arrêt brutal des prêts financiers suite à une perte de confiance dans le système bancaire ou une forte augmentation des taux d'intérêt provoquent la faillite de milliers d'entreprises en les empêchant d'accéder aux crédits dont elles dépendent. Même un géant de l'automobile comme General Motors, dont les ventes se sont effondrées ces dernières semaines, voit fondre inexorablement ses réserves dans le fonctionnement quotidien de ses usines car il ne peut emprunter auprès des banques comme des marchés financiers qu'à des taux exorbitants.

Les banques jouent encore un rôle quand les capitalistes décident de réinvestir leurs profits. Les investissements pour construire une nouvelle usine nécessitent de gros capitaux. En attendant de les accumuler, les capitalistes placent dans les banques, pour les faire fructifier, les sommes récoltées au fur et à mesure de leurs ventes. Les banques centralisent ainsi des masses de capitaux, elles les mutualisent en quelque sorte, pour les mettre à disposition de tel ou tel capitaliste au moment où il en a besoin. Elles lui permettent ainsi d'investir en anticipant sur ses profits à venir.

Il ne s'agit plus là d'un simple crédit commercial, d'un prêt à court terme pour faire tourner l'entreprise, mais d'un prêt à long terme, d'un crédit d'investissement.

Au cours du développement du capitalisme, les banques ont drainé vers l'industrie des capitaux de plus en plus petits et épars provenant de petits patrons et de divers rentiers. Des succursales bancaires de plus en plus décentralisées, les caisses d'épargne, les bureaux de poste ont drainé l'épargne populaire, puis une fraction des salaires ouvriers déposés sur leur compte bancaire. Elles ont ainsi transformé des sommes éparses inutilisables en un capital mis à la disposition des gros capitalistes qui, crise après crise, ont pris le contrôle des grands secteurs de la production.

Évidemment les banques ne font pas ce travail d'intermédiaires pour les beaux yeux des industriels. En échange des sommes avancées, elles perçoivent un intérêt. À travers cet intérêt elles prélèvent leur part de la plus-value créée par les ouvriers et elles ne se contentent pas de la portion congrue.

Les banques, au cours du temps, ne sont pas restées longtemps de modestes intermédiaires. Placées au coeur même des affaires des entreprises, au niveau du portefeuille, elles en ont pris le contrôle, en n'investissant que dans les plus rentables.

Parallèlement aux banques, les capitalistes trouvent leur ration de capital frais à travers la Bourse des valeurs. Ils ont créé, très tôt dans leur histoire, des sociétés industrielles par actions. Chaque action représente une fraction du capital. Les actionnaires ne touchent pas un intérêt fixe, comme les banquiers, mais un dividende. Ces dividendes, variables d'une année à l'autre, représentent une partie des profits annuels de l'entreprise.

Les entreprises peuvent encore obtenir des capitaux en émettant sur les marchés financiers des obligations qui rapportent à leurs porteurs un intérêt annuel fixe mais aucun droit sur la marche de l'entreprise.

La généralisation des sociétés par actions a permis de dissocier complètement la vie des entreprises de celle des capitaux qui leur permettent de fonctionner. Elle a surtout accéléré la concentration en mettant sous la tutelle de gros investisseurs des milliers de petits porteurs sans aucune prise sur la marche de l'entreprise. Cela a permis la création des monopoles et de cartels dans les grands secteurs économiques.

Finalement il y a belle lurette que la frontière entre les industriels et les banquiers a disparu, qu'il n'y a pas les bons entrepreneurs industriels d'un côté et les mauvais financiers de l'autre. Les directeurs des grandes banques sont dans les conseils d'administration des grandes firmes industrielles et vice versa.

Le premier président de la Société Générale était par exemple Eugène Schneider, le patron des forges du Creusot. Le principal banquier de l'Amérique, J. P. Morgan, qui disposait en 1900 de plus d'or que le Trésor américain, contrôlait la moitié du réseau ferré américain avant de racheter la principale compagnie d'acier du pays.

Le poids des financiers dans l'industrie et la concentration du capital ont augmenté régulièrement lors de chaque crise.

Avec la concentration, l'extension du capitalisme à tous les pays, à tous les secteurs économiques, puis le développement du crédit, plus tard les interventions directes des États, les crises sectorielles se sont transformées en crises générales plus profondes au moment où elles éclataient. Mais, sectorielles ou générales, elles reviennent immuablement avec une fréquence plus ou moins régulière.

En 1921, Trotsky constatait : « que pendant les périodes de développement rapide du capitalisme, les crises sont courtes et ont un caractère superficiel (...). Pendant les périodes de décadence, les crises durent longtemps et les relèvements sont momentanés, superficiels et basés sur la spéculation. »

Nous n'allons pas faire le tour de toutes les crises qui ont secoué l'économie capitaliste depuis sa naissance. Nous n'en évoquerons que deux : la grande dépression des années 1930, provoquée par le krach boursier de New York en octobre 1929, et la crise actuelle qui s'est brutalement aggravée le 15 septembre dernier.

Si la crise actuelle ne fait que démarrer, si nul ne peut en prévoir les développements, tous les commentateurs la comparent à celle de 1929. Même si la situation internationale n'est pas du tout la même et même si l'histoire ne se répète jamais de la même façon, il est instructif d'étudier les enchaînements qui ont conduit à la crise actuelle, à la lumière de celle de 1929.

La crise de 1929

S'il existait une échelle de Richter des crises économiques, comme pour les tremblements de terre, celle de 1929 serait tout en haut. Elle a traumatisé la bourgeoisie pour plusieurs générations. Le système financier de toute la planète a été ébranlé pour des décennies. Si les banquiers n'ont pas autant sauté par les fenêtres qu'on le dit, des centaines de banques firent faillite. La Bourse de Wall Street n'a retrouvé son volume d'affaires que dans les années 1950. Le krach boursier d'octobre 1929 a ouvert la dépression économique la plus profonde de l'histoire du capitalisme.

Alors qu'est-ce qui provoqua la crise de 1929 et qu'a-t-elle de commun avec la crise actuelle ?

« Surproduction » et spéculation effrénée...

Il y eut, avant le krach d'octobre 1929, la même phase d'euphorie boursière et financière que ces dernières années.

À partir de 1921-22, l'économie américaine connut une spectaculaire croissance. Pour les économistes de l'époque, l'Amérique était entrée dans la « nouvelle économie ». Le directeur de la Bourse de Wall Street pérorait : « C'en est apparemment fini des crises économiques cycliques telles que nous les avons connues. »

Cette croissance économique était portée par des investissements relativement massifs. La construction automobile était l'une des locomotives de cette « nouvelle économie » : en 1929, un Américain sur cinq possédait une voiture. Cette année-là, 5 millions d'unités sortirent des chaînes de montage de Ford ou de la General Motors. Les profits des constructeurs automobiles s'envolaient en même temps que le cours de leurs actions à la Bourse. General Motors pouvait ainsi racheter Vauxhall, au Royaume-Uni, et Opel, en Allemagne.

Les constructeurs automobiles avaient besoin d'acier, de pneumatiques ou de pétrole fournis par la US Steel de Carnegie et Morgan ou par la Standard Oil de Rockfeller. La construction immobilière explosait.

Le bâtiment et l'automobile tiraient la sidérurgie. Les États-Unis produisaient alors la moitié de l'acier, extrayaient les deux tiers du pétrole de la planète. Les profits suivaient.

Ce fut, comme dans les années 2000, une époque d'intenses fusions-acquisitions. La concentration était déjà réalisée dans l'industrie lourde, mais pas dans les nouveaux secteurs comme l'automobile.

Henry Ford avait inventé le système des « Five Dollars Day », cinq dollars par jour de travail, et prétendait ainsi offrir à ses ouvriers un pouvoir d'achat suffisant pour qu'ils achètent leur propre voiture, le fameux modèle T. En fait, il fallait une longue ancienneté chez Ford pour toucher effectivement ce salaire. Pour les ouvriers, l'achat d'une automobile neuve n'était possible qu'à crédit.

Le crédit fut précisément l'autre moteur de l'expansion économique des années 1920. Quand la crise a éclaté, il y avait plus de 1,4 milliard de dollars de créances sur des automobiles aux États-Unis.

Les banques avaient inventé le crédit à la consommation, proposé à des fractions de plus en plus pauvres de la population. C'était devenu un instrument magique pour élargir artificiellement le marché solvable.

C'est le crédit encore qui favorisait la vente d'appareils ménagers. La radio était au centre de cette « nouvelle économie ». Le principal fabricant de postes récepteurs, RCA, déchaînait un engouement boursier semblable à celui que connut Amazon.com ou Yahoo entre 1999 et 2001. Le cours de son action fut ainsi multiplié par sept durant la seule année 1929.

En 1927, la Réserve fédérale, la banque centrale américaine, qu'on appelle couramment la FED, baissa ses taux d'intérêt. Les banques, qui pouvaient ainsi emprunter à très bon marché auprès de la FED, accordèrent encore plus facilement des prêts.

Ce fut le début d'une spéculation effrénée sur le cours des actions. Les acheteurs n'attendaient plus simplement le dividende versé en fin d'année. Ils achetaient des actions pour les revendre un peu plus cher. Le cours des actions boursières s'envola et fut bientôt complètement déconnecté de la valeur réelle des sociétés. Après les banquiers et les rentiers, ce furent les entreprises industrielles qui spéculèrent avec toute leur trésorerie, des salaires aux fonds de roulement. En septembre 1929, les capitaux engagés dans la spéculation qui provenaient de l'industrie dépassaient ceux d'origine bancaire. Des capitaux affluaient y compris d'Europe.

Ceux qui ne disposaient pas de capitaux empruntaient. Les banques, des plus petites aux plus grosses, proposaient des prêts au jour le jour, indexés sur la valeur des actions elles-mêmes. Le montant total de ces prêts augmentait encore plus vite que la hausse des cours en Bourse.

Les financiers créèrent des sociétés d'investissement par actions, puis des filiales de ces sociétés qu'ils introduisaient à la Bourse. En 1929, il se créait une société par jour ! Le « génie financier » de l'époque était déjà fertile.

La bulle ne pouvait que crever. Tous les spéculateurs le savaient mais aucun ne voulait être le premier à revendre, aucun ne voulait risquer de perdre le moindre dollar tant que la hausse se poursuivait. Pour les rassurer sans doute, un économiste de l'époque déclarait au printemps 1929 : « Le prix des actions a atteint ce qui paraît un haut plateau permanent. »

Mais le plateau s'effondra. Le krach survint en octobre. Une mécanique fatale s'est alors enclenchée : les sociétés d'investissement, profondément endettées auprès des banques, vendirent des actions en masse pour récupérer des liquidités. La plupart d'entre elles firent faillite, fragilisant les banques qui s'écroulèrent à leur tour. Elles gelèrent le crédit aux entreprises puis rapatrièrent le maximum de fonds depuis l'Europe et spécialement depuis l'Allemagne. La crise, d'abord boursière, devint bancaire, puis toucha la production.

Une longue dépression économique

En réalité, le krach boursier n'avait été que le révélateur d'une crise bien plus profonde. La récession économique était en fait déjà amorcée depuis le milieu de l'année 1929.

L'économie mondiale à la fin des années 1920 était marquée par les conséquences de la Première Guerre mondiale. Malgré leur victoire sur l'Allemagne, la France et l'Angleterre en étaient sorties considérablement affaiblies. Une grande partie de leur appareil de production était détruit ou usé jusqu'à la corde faute d'avoir été renouvelé. Le paysan ne trouvait plus d'engrais chimiques ou de machines agricoles, le propriétaire de mines ne renouvelait plus son outillage.

Les monnaies européennes étaient dévaluées car les gouvernements avaient fait marcher la planche à billets. Pour restaurer à marche forcée la convertibilité de leurs monnaies avec l'or, les gouvernements britannique et français avaient réduit les importations et cherchaient à exporter le plus possible en baissant tous les prix.

Bien avant la crise, cette politique poussa les puissances européennes à se replier sur leur empire colonial dont elles intensifièrent l'exploitation.

L'appareil productif américain, alors en pleine expansion, ne pouvait pas compter sur le marché européen pour écouler sa production. Même si son marché intérieur était vaste, avec des régions entières encore à industrialiser, il n'était pas infini. Le recours massif au crédit n'avait fait qu'en repousser artificiellement les limites. Les inventions financières qui avaient conduit au krach étaient finalement une façon de placer des capitaux qui ne trouvaient pas à s'investir dans la production.

C'est un point commun avec la période actuelle : le développement de la finance et de la spéculation était une fois de plus provoqué par les limites du marché solvable.

Toute une fraction de la bourgeoisie américaine en était parfaitement consciente. Certains pensaient même que cette crise était salutaire pour purger le système, liquider les canards boiteux et remonter ses taux de profit.

Andrew Mellon, secrétaire au Trésor de 1921 à 1932, banquier et milliardaire, l'exprima sans fard. Il déclara cyniquement, au moment où des millions de travailleurs américains étaient jetés au chômage, dans des bidonvilles ou sur les routes : « Liquidons les emplois, liquidons les stocks, liquidons les agriculteurs, liquidons l'immobilier », en ajoutant « le coût de la vie et le niveau de vie trop élevés baisseront, les gens travailleront plus dur et mèneront une vie plus morale. »

Mais Mellon et ses semblables furent servis au-delà de leurs souhaits.

Contrairement aux crises précédentes, celle-ci fut une dépression profonde qui dura.

Pendant quatre ans la production industrielle américaine chuta à la moitié de sa valeur d'avant le krach. En 1933, il y avait 15 millions de chômeurs aux États-Unis, un travailleur sur cinq ! Les grandes entreprises automobiles licencièrent les deux tiers de leurs ouvriers.

Dans le textile ou la sidérurgie plus de la moitié des usines étaient à l'arrêt. Ceux qui conservaient leur emploi chômaient plusieurs jours par semaine.

Les prix de production de toutes les denrées se sont effondrés. C'était la déflation. Howard Zinn raconte dans son Histoire populaire des États-Unis « qu'il y avait des millions de tonnes de nourriture disponibles mais qu'on ne pouvait profiter ni de leur transport ni de leur vente. De nombreux logements étaient disponibles mais restaient vacants, personne ne pouvant en payer les loyers. Les gens avaient été expulsés de chez eux et vivaient désormais dans des taudis, les fameux « hoovervilles », qui s'étaient rapidement construits dans les décharges. »

Alors que des milliers de personnes mouraient de faim aux États-Unis, on détruisait des milliers de tonnes de blé et de fruits, on abattait des centaines de milliers de têtes de bétail pour faire remonter le cours de ces denrées agricoles. Steinbeck raconte dans Les Raisins de la colère comment des millions de petits agriculteurs, endettés pour moderniser leur exploitation, furent chassés de leur terre par les banques qui récupéraient leurs hypothèques.

La crise joua son rôle habituel en éliminant les entreprises les plus faibles et les moins rentables. Les grands trusts de l'acier, du pétrole, de la chimie renforcèrent leur hégémonie déjà très forte tout en voyant leurs affaires ralentir considérablement. Dans l'automobile, la concentration augmenta. Les deux grands, GM et Ford, absorbèrent leur ration de constructeurs indépendants.

Les banques furent les plus touchées. Près d'un millier firent faillite. Les directeurs des plus grosses furent sermonnés et convoqués devant le Sénat. Ils furent parfois renvoyés... mais avec des rémunérations à vie confortables même si elles ne s'appelaient pas encore parachutes dorés.

Après les États-Unis, la crise s'est étendue à l'Allemagne dont l'économie fut anémiée par le retrait brutal des capitaux américains rapatriés en urgence vers Wall Street. Avec deux ans de retard, le reste de l'Europe fut touché. On vit apparaître en France, et plus encore en Grande-Bretagne, des files de chômeurs sans ressources et des scènes de misère populaire.

Tous les pays furent touchés. Au Brésil, on brûlait dans les locomotives le café dont les cours s'étaient effondrés.

Le protectionnisme déjà très fort avant la crise fut considérablement renforcé de part et d'autre de l'Atlantique. Le commerce mondial s'est littéralement effondré. Chaque bourgeoisie s'est repliée sur son marché intérieur ou sur ses colonies. Aux États-Unis, une loi instaura en 1930 des tarifs douaniers prohibitifs.

Le New Deal et l'étatisme

C'est au cours de ces années de dépression économique que Franklin Roosevelt fut élu président des États-Unis en remplacement de Hoover. Roosevelt est resté dans l'histoire pour avoir mis sur pied, dès son entrée en fonction au printemps 1933, un programme d'intervention économique, le New Deal ou « la nouvelle donne ».

Le New Deal est présenté comme un plan de relance économique et surtout comme une politique d'intervention de l'État destinée à redonner du travail aux millions de chômeurs.

Mais le problème du gouvernement Roosevelt n'était pas de réduire le chômage ni la misère noire pour les travailleurs. Sa politique était d'abord destinée à relancer les affaires de la bourgeoisie américaine, à lui offrir de nouveaux marchés.

Le New Deal fut concrètement une série de lois prises par le Congrès dans les cent premiers jours de la présidence. Roosevelt restaura le système bancaire en garantissant les prêts par l'État et réorganisant, sous son contrôle, les banques en quasi-faillite. Il racheta leurs créances douteuses. Une mesure qui allait resservir !

Roosevelt fit voter une loi pour subventionner les agriculteurs afin qu'ils réduisent leur production et que les prix remontent. Cette loi renforça les plus gros fermiers. Dans l'industrie, une nouvelle loi limitait la concurrence et fixait des minima pour les salaires et pour les prix. Les plus grandes entreprises se partagèrent les secteurs et les marchés. L'État se mêlait certes des affaires industrielles, ce qui était nouveau aux États-Unis, mais c'était sous l'égide de l'Association nationale des industriels.

Le New Deal est connu par sa politique de grands travaux. La construction de dizaines de barrages, de tunnels, de dizaines de milliers de ponts ou de kilomètres d'autoroutes, l'électrification de régions entières, furent certes un progrès. Mais là encore, le but principal ne fut pas de redonner du travail aux chômeurs. Ce fut d'offrir des marchés aux industriels du bâtiment et des travaux publics. Les salaires étaient maintenus au minimum et les conditions de travail telles qu'on pouvait parler « des groupes de forçats fédéraux ».

Roosevelt déclara lui-même en 1936 : « c'est mon administration qui a sauvé le système du profit privé et de la libre entreprise ».

Il faut dire que la bourgeoisie américaine fut confrontée à une véritable explosion sociale à partir de 1934. Cette année-là, plus d'un million et demi de travailleurs de différents secteurs se mirent en grève. Les grèves qui s'intensifièrent en 1935 et 1936 prirent souvent un caractère politique avec occupation des usines. Elles débordèrent les vieilles bureaucraties syndicales.

Pour faire face à cette vague de grève, Roosevelt favorisa la création de droits minimum à l'assurance retraite et à l'assurance chômage. Une autre loi permettait à un syndicat de faire appel à l'État pour obtenir sa reconnaissance par le patron, à condition toutefois de s'être conformé à une procédure très restrictive.

Finalement, Roosevelt réussit à canaliser la révolte des travailleurs par un mélange de répression et de connivences avec les directions syndicales.

Mais en 1937, une nouvelle récession éclatait. Finalement c'est la production militaire massive en vue de la guerre qui relança vraiment l'économie capitaliste. Si les dépenses militaires sont à toutes les époques un marché pour les capitalistes, la construction de navires, de chars et d'armes lourdes s'emballa dans tous les pays développés.

Cette politique interventionniste de l'État fut menée dans tous les pays de la planète.

L'État qui a mené la politique la plus interventionniste et la plus dirigiste entre 1930 et 1945 fut l'Allemagne. Cela démarra dès 1930 sous le gouvernement Brüning qui diminua par décret les salaires et les prix et réduisit les indemnités chômage. Mais cela s'intensifia avec l'arrivée au pouvoir de Hitler et du nazisme. Grâce à la dictature féroce contre les travailleurs, à l'élimination des organisations ouvrières, à la militarisation des ouvriers à l'intérieur même des usines, le régime hitlérien a lancé une politique de grands travaux et de relance économique. En s'appuyant sur les cartels industriels allemands et les grandes banques du pays - et pour le plus grand bénéfice de leurs actionnaires - Hitler a imposé la régulation de l'économie, la centralisation de l'industrie et des approvisionnements en matières premières. Ce furent le dirigisme et le protectionnisme poussés à l'extrême dans une société capitaliste pour permettre à l'impérialisme allemand de reconquérir sa place.

Au-delà de l'Allemagne, la militarisation de l'économie fut le lot de tous les pays engagés dans la Deuxième Guerre mondiale. Ce fut finalement le seul véritable « remède » à la crise.

Si les profits revenaient à la bourgeoisie, le choix des productions comme leurs destinations étaient imposés par les gouvernements. GM s'enrichit en fabriquant des tanks et le cimentier français Lafarge en construisant le mur de l'Atlantique au profit de l'armée allemande.

L'humanité paya au prix fort la crise du capitalisme des années 1930 ; d'abord, par les souffrances endurées partout durant la grande dépression ; ensuite, par les dizaines de millions de morts, les destructions massives et les nouvelles souffrances provoquées par la Deuxième Guerre mondiale.

Une courte période d'expansion

Il est à la mode, dans les milieux bourgeois mais aussi dans les milieux altermondialistes, d'opposer la période d'après-guerre, qui serait une époque d'intervention systématique des États dans l'économie, à la période démarrée dans les années 1970 où la règle aurait été le « laisser faire ».

La crise actuelle déclenche des débats sur les responsabilités de telle ou telle école d'économistes. Il y aurait d'un côté les partisans de l'intervention des États avec le Britannique Keynes comme modèle. Il y aurait de l'autre côté les « intégristes du marché », partisans de la dérégulation à tout prix, dont Milton Friedman était le pape. Ceux-là auraient pris le pouvoir à l'époque de Reagan et Thatcher et seraient responsables de la déconfiture actuelle.

Cette discussion est oiseuse. Les grands États impérialistes n'ont jamais cessé un seul instant d'intervenir dans la marche de l'économie. La béquille de l'État est devenue une caractéristique permanente de l'économie capitaliste après la grande dépression des années 1930. Ce qui changea, au tournant des années 1980, ce fut la forme de cette intervention. Et si la forme changea c'est, qu'après une phase globale d'expansion économique, éclata une nouvelle crise.

L'intervention des États... au secours des capitalistes

Si les années d'après-guerre virent un accroissement considérable de la production, le redémarrage fut lent. Et il ne se fit, justement, qu'avec l'intervention massive des États. Il a fallu reconstruire des économies dévastées. Il n'y avait plus ni surproduction ni abondance de capitaux. C'était la pénurie qui régnait.

Dans la plupart des pays impérialistes, sauf les États-Unis, des industries entières et les grandes banques furent nationalisées. C'était une nécessité pour les capitalistes. Les industries de l'acier, du charbon, de l'électricité ou le transport ferroviaire étaient exsangues. Les taux de profit dans ces secteurs étaient bien trop faibles pour que des capitaux privés veuillent s'y investir. L'État finança lui-même leur reconstruction, passa des commandes aux industriels. Il y eut même un ministère du Plan sous de Gaulle, pourtant pas réputé pour son socialisme !

Mais ce sont les Wendel, Alsthom, Schlumberger, Bouygues, ou feu Thomson qui se sont enrichis avec les commandes d'État, les programmes de construction des centrales nucléaires, des trains, des autoroutes et des réseaux téléphoniques.

S'il y eut après-guerre un contrôle strict de la circulation des marchandises et des capitaux, c'est qu'on manquait de tout. Toutes les marchandises devaient être importées depuis les États-Unis en même temps que les dollars pour les payer.

Ce n'est qu'au fur et à mesure du redémarrage de l'économie que les échanges se sont libéralisés, au cours de longues négociations entre capitalistes rivaux.

Pour relancer les échanges internationaux et les stabiliser, les États-Unis, seul pays dont la monnaie ne s'était pas effondrée, imposèrent en 1944 les fameux accords de Bretton Woods. Ces accords consacraient le dollar comme la monnaie des échanges commerciaux, la seule monnaie théoriquement convertible en or, du moins pour les banques centrales.

Les autres monnaies étaient indexées sur le dollar et les variations de leurs cours sujettes à des accords entre les pays. Cela permettait de garantir les emprunts que devaient faire les pays ravagés par la guerre auprès des États-Unis.

Les accords de Bretton Woods affirmaient surtout la suprématie de l'économie américaine qui servait de garantie en dernier ressort au dollar. Ils furent établis dans une période où il y avait pénurie de monnaie et de capitaux. Les règles fixées par ces accords furent plus ou moins respectées pendant vingt-cinq ans, malgré l'inflation et au prix de dévaluations périodiques des monnaies les plus faibles.

Ces accords durèrent... jusqu'à la crise suivante.

Le retour de la crise au début des années 1970

Même si les économistes appellent la période 1945-1970 les « trente glorieuses », elle connut plusieurs crises « courtes et superficielles » dans une période d'expansion globale. Ni la faim ni la misère ni les guerres dans le monde n'avaient disparu. Pas plus que les inégalités sociales et l'exploitation dans les métropoles impérialistes. Le niveau de vie des classes populaires des pays occidentaux avait un peu augmenté. C'était d'abord l'effet du plein emploi qui permettait aux travailleurs d'obtenir des salaires un peu meilleurs. C'était ensuite l'effet de la diminution massive du prix des équipements électroménagers ou des automobiles, rendant ces marchandises accessibles aux milieux ouvriers.

Cette expansion permettait une nouvelle fois aux économistes d'annoncer triomphalement « la fin des crises du capitalisme ».

Mais dès le début des années 1970, inéluctablement pourrait-on dire, une nouvelle crise de l'économie capitaliste était de retour.

Le premier symptôme de la crise fut monétaire. Tout un symbole pour la suite ! En 1971, le gouvernement Nixon dévalua le dollar et supprima définitivement sa convertibilité avec l'or. Il y avait bien plus de dollars en circulation, partout dans le monde, que d'or dans les réserves de la FED. Pour financer les dépenses d'armement, en particulier celles de la guerre du Vietnam, la conquête spatiale, les nombreuses commandes d'État à l'industrie, les gouvernements américains avaient émis des dollars sans retenue, provoquant l'inflation.

Le dollar étant la monnaie internationale, cette inflation s'était répandue sur toute la planète. Des masses de dollars avaient été accumulées par les banques européennes, au cours des diverses transactions internationales. Grâce à ces réserves, les banques européennes émirent des crédits en dollars. Ce furent les eurodollars, émis sans contrôle ni de la FED ni des banques centrales européennes. Cette création débridée de dollars faisait baisser inexorablement leur valeur.

La dévaluation du dollar marquait la fin du système de Bretton Woods.

Cela allait permettre, dans les années suivantes, la fluctuation de toutes les monnaies les unes par rapport aux autres, au gré de l'offre et la demande de chacune d'entre elles.

La deuxième manifestation de la crise fut le choc pétrolier de 1973 et sa réplique en 1979. On trouve encore aujourd'hui des commentateurs pour expliquer que la crise a été provoquée par une augmentation brutale du prix du pétrole décidée par les pays producteurs. C'est une légende qui servit à justifier la flambée des prix de l'énergie auprès des populations.

Dans la réalité, il y a eu, entre 1970 et 1973, une série d'accords négociés entre les pays producteurs et les grandes compagnies pétrolières pour relever le prix du baril.

Les grandes compagnies pétrolières avaient pris conscience que des investissements lourds sur de nouveaux gisements aux accès plus coûteux étaient nécessaires pour continuer à fournir la planète en pétrole. Du coup leurs taux de profit allaient inexorablement baisser. En faisant remonter brutalement les prix, les compagnies allaient maintenir, voire accroître leurs bénéfices tout en réduisant la production. Elles évitaient ainsi les investissements nécessaires. C'était une anticipation brutale et cynique de la crise.

Si la hausse du prix du pétrole n'était pas la cause de la crise, elle en devenait un facteur aggravant. Pour sauver leurs profits, les pétroliers en situation de monopole prenaient sur les profits de leurs compères des autres secteurs économiques.

Cette décision allait accélérer, partout dans le monde, une véritable récession avec toutes les conséquences dramatiques tant pour les peuples des pays sous-développés que pour les classes populaires des pays développés.

Les prémices de la crise actuelle

Le recul des investissements productifs

C'est en 1975 que la production industrielle recula pour la première fois dans tous les pays. Cette nouvelle crise de surproduction ne prit pas, à ce moment-là, la forme d'un effondrement brutal. Mais la diminution du produit national brut des États-Unis en 1975 représentait tout de même le PNB total d'un pays comme la Turquie !

Si la production industrielle repartit, c'est avec une croissance deux fois et demie plus faible qu'avant. Elle recula de nouveau, brutalement, en 1980, puis en 1991 et encore 2001. Jusqu'à la dégradation actuelle, la crise a pris la forme d'une longue stagnation au cours de laquelle des secteurs industriels entiers ont subi des restructurations massives : le textile, la sidérurgie, la construction navale mais aussi l'automobile ou la chimie.

Pour les travailleurs, la conséquence principale de cette longue crise a été le chômage de masse qui n'a cessé de s'aggraver malgré les phases de reprises partielles. Dans les meilleures années, une fraction des chômeurs se transforme par intermittence en travailleurs précaires.

Durant ces années, les classes populaires ont été considérablement appauvries. Leur part de la richesse totale a été réduite par de multiples moyens : le chômage et les licenciements qui diminuent la masse salariale ; le blocage des salaires et leur diminution absolue à chaque fois qu'un travailleur ne retrouve qu'un emploi moins payé ; l'inflation qui grignote le pouvoir d'achat ; la très forte dégradation des services publics et celle de la santé, de l'éducation ou des retraites.

Du point de vue de l'économie capitaliste, toute cette période est marquée par deux phénomènes qui s'alimentent l'un l'autre : la très grande faiblesse des investissements productifs et l'accumulation de masses de capitaux disponibles qui cherchent le meilleur moyen de faire des petits. Même quand, par l'aggravation de l'exploitation, les capitalistes ont fini par rétablir leur taux de profit, ils ont limité leurs investissements productifs au strict nécessaire.

Du coup, ils ont cherché un nouveau débouché pour leurs milliards. Ce débouché fut la finance qui prit progressivement un poids jamais atteint dans toute l'histoire du capitalisme. Pour en donner une idée, en 2005, le commerce et l'industrie ne représentaient plus que 2 % du total des échanges mondiaux, quand la finance en représentait 98 %.

La spéculation fait partie du capitalisme. Quand les dirigeants d'un groupe industriel décident d'investir leurs capitaux dans tel ou tel secteur, c'est en soi une spéculation sur la part de marché solvable qu'ils peuvent gagner. Quand ce groupe vend ses marchandises en dollars, en yens ou en euros, son directeur financier doit sans cesse décider quelle monnaie lui fournira le meilleur placement, quel titre aura le meilleur rendement, sur quelle place boursière, dans six mois ou dans un an. Au gré des fluctuations du cours des monnaies et des titres boursiers, il doit en changer en permanence.

C'est donc tout naturellement que la part financière de leurs activités a grossi quand les grands groupes industriels ont décidé de réduire leurs investissements productifs.

Cela prit différentes formes successives, de façon empirique, au gré des crises financières, des krachs boursiers provoqués justement par cet afflux de capitaux. Sur l'ensemble de ces trente ans, cela a pris la forme de bulles spéculatives qui se sont nourries l'une l'autre. Chaque remède administré pour surmonter la crise financière ou la récession en cours s'est avéré à l'origine de la crise ou du krach suivant.

De bulle en bulle : des crises de plus en plus graves

Les financiers commencèrent par prêter massivement aux États du Tiers-Monde et d'Europe de l'Est. Ces prêts profitaient aux groupes occidentaux qui leur vendaient en échange armes ou constructions de prestige. Incapables de rembourser leur dette, même en pressurant la population, ces États firent de nouveaux emprunts pour payer les intérêts. Mais en 1982, plusieurs d'entre eux, comme l'Argentine ou le Mexique, se retrouvèrent au bord de la faillite.

Pour éviter ces faillites, qui menaçaient en cascade toutes les banques prêteuses, le Fonds monétaire international a rééchelonné la dette, sans pour autant l'annuler, tout en imposant des sacrifices à la population.

Mais les capitalistes ont dû chercher un nouveau débouché pour leurs capitaux. Ce fut le début de la spéculation sur les actions. Les Bourses devinrent des centres névralgiques de la finance.

De nouvelles sociétés financières apparurent pour gérer des portefeuilles d'actions. Ce n'était pas tant le dividende, cette fraction du bénéfice de l'entreprise, qui intéressait ces « investisseurs » que la revente de l'action elle-même avec bénéfice. Mais pour que le cours des actions montent, l'entreprise doit faire des bénéfices, ses coûts de production doivent être réduits et la productivité augmentée.

L'évolution de l'indice Dow Jones, qui mesure l'évolution du cours des actions des principales entreprises américaines, donne une bonne idée de cette flambée. Il était resté sous la barre des 1 000 points pendant les quatre-vingts premières années du siècle, même pendant l'euphorie précédant le krach de 1929. Entre 1982 et 1987, cet indice passa de 1 000 à 2 500 points.

En 1987, cette spéculation boursière provoqua un violent krach à la Bourse de New York. La panique s'étendit à toutes les Bourses de la planète qui dégringolèrent pendant quelques semaines. C'est l'intervention massive de la banque centrale américaine, la FED, qui sauva le système financier.

La confiance restaurée, le cours du Dow Jones reprit son ascension. Il atteignait 14 000 points en 2007 !

Les années 1980 furent l'ère des « golden boys ». Comme un certain Michael Milken, qui développa le marché des « obligations pourries ».

Il s'agissait d'obligations émises par des entreprises petites ou considérées comme peu solides et que des banques achetaient moyennant un taux d'intérêt très élevé.

Milken fit des émules. Les caisses d'épargne américaines, après avoir fait de nombreux prêts hasardeux dans l'immobilier, se sont financées avec des obligations pourries. Jusqu'à leur faillite en 1990. La FED versa 150 milliards de dollars pour sauver les caisses d'épargne. Milken, lui, fut envoyé en prison pour fraude et délit d'initié. Ces faillites, puis la restriction drastique du crédit qui suivit, déclenchèrent directement la récession économique de 1991.

Entre temps, les capitaux s'étaient envolés vers le Japon, attirés par le cours élevé du yen et la spéculation dans l'immobilier. Entre 1985 et 1990, la valeur des actions à la Bourse de Tokyo a été multipliée par trois. Cette bulle financière a fini par crever. Le système bancaire du Japon s'est trouvé en faillite et n'a dû sa survie qu'à l'intervention massive de l'État japonais. Une longue période de récession s'est alors ouverte, que la population continue de payer.

Durant toutes ces années, la spéculation sur les monnaies faisait rage. Leur flottement général permettait aux financiers de s'enrichir en pariant sur les variations quotidiennes des cours. Ces variations représentent les fluctuations entre l'offre et la demande de telle ou telle monnaie. Elles sont normalement le reflet de la circulation des marchandises entre les pays.

Mais l'afflux de capitaux vers les Bourses de devises amplifia considérablement les variations, aggravant l'instabilité financière sur toute la planète.

En septembre 1992, la livre sterling subit des attaques spéculatives. Au cours de celles-ci, le milliardaire George Soros vendit à découvert, c'est-à-dire sans les posséder, plusieurs milliards de livres sterling, pariant à la baisse sur cette devise. La Banque d'Angleterre déboursa une bonne part de ses réserves pour défendre sa monnaie qu'elle dut finalement dévaluer. Quant à Soros, il racheta ses milliards de livres à bas prix, et se vanta d'avoir empoché plus d'un milliard de dollars de bénéfice.

En moins de cinq ans, le déplacement des capitaux sur les places financières de la planète provoqua des crises, financières ou boursières, au Mexique en 1994, dans le Sud-est asiatique en 1997, provoquant un effondrement complet des économies thaïlandaise et indonésienne, en Russie en 1998, suivie de la faillite de l'Argentine la même année.

Lors de cette crise, un gros fonds spéculatif américain, LTCM, se retrouva incapable d'honorer ses engagements. La FED trouva en urgence des banques pour le sauver : sa faillite aurait entraîné la panique dans tout le système financier et peut-être son effondrement. Le refrain allait resservir.

La crainte des « marchés », c'est-à-dire celle des financiers, n'empêcha pas les affaires de repartir. La bulle gonfla alors dans le secteur de l'industrie informatique, la « nouvelle économie » des années 1990.

Ce secteur connaissait une véritable croissance économique, basée sur la production, bien réelle, de téléphones portables, d'ordinateurs ou d'écrans plats. Cette production entraînait à son tour des investissements chez les fabricants de composants, en particulier leurs sous-traitants en Chine.

Mais ce boom fut amplifié par la spéculation. Les actions d'une société comme amazon.com, ne possédant que quelques gros ordinateurs et ne faisant pas encore de profits, valaient en Bourse bien plus que celles d'un géant de l'automobile comme General Motors ! Cela ne pouvait pas durer et finit par s'effondrer à la fin 2000 provoquant une nouvelle crise.

Cette crise, comme les précédentes, n'eut pas que des conséquences boursières. Des sociétés de l'industrie des télécommunications firent faillite, en particulier les fameuses start-up qui avaient fleuri dans les années précédentes. D'autres, bien plus grosses, Alcatel, Vodaphone ou France Télécom licencièrent.

L'éclatement de la bulle des nouvelles technologies coïncida aux États-Unis avec deux autres événements qui menaçaient de provoquer un krach de toute la finance. Ce fut le scandale de l'affaire Enron qui révélait comment les dirigeants de cette société texane de courtage en énergie avaient trafiqué leurs comptes pour doper le cours de leurs actions. Ce furent, surtout, les attentats du 11 septembre 2001 qui secouèrent l'économie américaine au moment où elle entrait en récession.

Pour éviter un effondrement, le directeur de la FED, Alan Greenspan, abaissa les taux d'intérêts au maximum. Cela dopa l'économie en facilitant une nouvelle fois le crédit. À cause de ce choix, Greenspan est aujourd'hui rendu responsable de la crise. C'est dur d'être le banquier central de la bourgeoisie : s'il avait fait le choix contraire, il serait sans doute voué aux gémonies pour avoir provoqué une crise grave dès 2001.

Au prix d'un endettement encore jamais atteint, le marché solvable allait être une nouvelle fois élargi. L'État allait augmenter massivement sa dette et émettre de nouveaux bons du Trésor.

Cela lui permit en particulier de passer des commandes au complexe militaro-industriel. Les attentats du 11 Septembre servirent de formidable prétexte pour déclencher les guerres en Afghanistan puis en Irak. Avec le « terrorisme international », l'impérialisme américain s'est inventé un nouvel ennemi pour remplacer le communisme et la guerre froide et justifier des budgets militaires en croissance exponentielle. Les commandes de l'armée sont en effet devenues au fil du temps une béquille vitale de l'industrie américaine, une extension permanente du marché solvable.

Le crédit facile relança la consommation des ménages et tira la production de toute la planète. La dette des ménages américains explosa. De 4 000 milliards de dollars en 1990, elle passa à 7 000 en 2000 pour atteindre 13 900 en 2008. Malgré la diminution constante de leurs revenus, les classes populaires se virent proposer toujours plus de crédits.

La plupart des prêts immobiliers aux États-Unis sont à taux variables et garantis par l'hypothèque du logement. Mais des officines allaient proposer ce type de prêts immobiliers à des familles de moins en moins solvables. C'était les fameux crédits « subprimes ». Cela inaugurait un nouveau boom dans l'immobilier. Tant que les prix montaient, les ménages pouvaient toujours revendre la maison pour rembourser le prêt.

Les officines revendirent ces crédits à des banques qui les inclurent dans des titres : c'était la « titrisation ». Les financiers multiplièrent également les « produits dérivés ». Au départ il s'agissait d'assurances, par exemple pour garantir des prêts peu fiables, ou encore pour se prémunir de la la fluctuation des taux de change entre les monnaies. Cela devint de

nouveaux titres boursiers.

Comme c'était trop simple, les génies de la finance ont conçu des « dérivés » basés sur une combinaison complexe de plusieurs titres. Certains sont si complexes qu'il faut un livret de plusieurs centaines de pages pour expliquer leur mécanisme. Autant dire que les acheteurs ne

savent pas ce qu'ils contiennent.

Même s'il vit sa propre vie et circule sur tous les marchés financiers de la planète, la valeur d'un produit dérivé reste basée sur les crédits ou autres titres qui lui servent de support. Si les crédits ne valent plus rien, le produit dérivé s'effondre à son tour.

Les économistes appellent toutes ces manipulations « l'industrie bancaire ». Cette expression dit clairement que pour les capitalistes, le but de l'industrie n'est pas de produire des biens utiles mais de rapporter des profits.

Avant le krach de septembre 2008, le marché mondial des produits dérivés atteignait les 400 000 milliards de dollars. Une somme à comparer avec les 60 000 milliards de dollars de capitalisation boursière sur la planète avant le krach. Cette somme est censée représenter la valeur totale de toutes les entreprises cotées en Bourse. Autant dire que les produits dérivés, d'une valeur quinze fois plus grande, ne représentaient que du vent.

Comme en 1929, c'était la chronique d'une catastrophe annoncée. Tous les spéculateurs savaient que leur système financier était instable. George Soros, un expert en spéculation, résume lui-même dans son dernier livre toutes les raisons qui ont fait gonfler, depuis trente ans, ce qu'il appelle « la super bulle ». Soros ajoute que chaque krach a servi de « test concluant » aux spéculateurs. Lors de chaque crise, ils ont pu se convaincre que les autorités interviendraient toujours pour empêcher les faillites en injectant des capitaux frais pour huiler le système.

Les autorités ont aussi favorisé la dérégulation de tous les marchés financiers.

Les gouvernements ont progressivement supprimé les barrières juridiques qui compartimentaient les différents secteurs de la finance : banques de dépôts, banques d'investissement, compagnies d'assurance, sociétés d'investissement...

Ils ont supprimé les contrôles des changes entre pays et leurs droits de regard sur les transactions financières. Ils ont assoupli les frontières entre le marché des actions, celui des obligations, des devises ou encore celui des commodités c'est-à-dire des matières premières. En passant par le bon courtier, une compagnie d'assurance peut acheter des bons représentant des tonnes de blé ou de cuivre ; un constructeur automobile peut acheter des titres adossés sur des crédits immobilier.

L'interdépendance entre la production et la finance

Les gouvernements n'ont finalement fait qu'aider la bourgeoisie à trouver des débouchés aux capitaux qu'elle ne voulait pas investir dans la production. Car tous ces capitaux engagés dans la sphère financière ne sont pas des coupons de Monopoly. Ils sont issus de la production des richesses.

Il n'y a pas d'un côté le « capitalisme moral », les industriels qui seraient utiles, et de l'autre des financiers immoraux, des fonds spéculatifs qui étrangleraient la production. Les deux sont intimement imbriqués et se nourrissent l'un l'autre.

Le cas du fonds Wendel Investissement dirigé par Ernest-Antoine Seillière, ex-patron du Medef, en est une illustration. Les Wendel bâtirent leur immense fortune dans la sidérurgie. Ils surent habilement profiter de la crise de ce secteur dans les années 1970. Avec l'argent du rachat d'Usinor-Sacilor par des banques publiques, puis sa nationalisation complète en 1981, ils constituèrent un holding financier.

Wendel Investissement possède aujourd'hui des actions dans des dizaines de sociétés dont Valeo et Saint-Gobain ou dans des banques comme UBS. Malgré son nom, cette société n'investit pas des capitaux frais dans les entreprises qu'elle contrôle. Elle se contente d'acheter des parts de capital et de prélever du profit dans les entreprises les plus rentables.

Dans les années 1990, Wendel s'était associé à un fonds spéculatif dont la spécialité était le rachat par emprunt, remboursé par la suite par l'entreprise achetée. Par ces méthodes, Wendel a pris le contrôle de l'électricien Legrand et de l'équipementier Valeo, supprimant des milliers d'emplois et fermant des usines en Normandie.

Wendel Finance n'est pas un fonds spéculatif anonyme. C'est une société constituée par les héritiers d'une famille de la grande bourgeoisie industrielle française, dirigée par celui qui fut le porte-parole des patrons de ce pays pendant plus de cinq ans.

Voilà un bel exemple de capitalisme industriel « entrepreneurial » !

La plupart des groupes industriels partagent leurs activités entre la production et la finance. Tous les grands constructeurs automobiles ont créé des filiales financières spécialisées au départ dans le crédit et l'assurance auto, mais qui sont devenues quasiment des banques. En 2005, les filiales financières des six plus grands constructeurs ont rapporté sept milliards d'euros de dividendes, entre la moitié et les deux tiers des bénéfices de leur groupe.

GMAC, la filiale financière de General Motors, était avant la crise le septième organisme de crédit des États-Unis. Dans les années 2000, elle s'est lancée à grande échelle dans les prêts immobiliers. Elle vient d'ailleurs de perdre beaucoup d'argent avec les crédits « subprimes ».

La répartition des profits entre les filiales financières et la production est largement un artifice comptable. Les deux branches se nourrissent l'une l'autre : dans les périodes de fortes ventes, les profits réalisés dans la production sont orientés vers la finance. Quand les ventes diminuent, la branche financière permet de maintenir les bénéfices des actionnaires.

Mais fondamentalement les profits dégagés proviennent de la production.

Les trois grands constructeurs américains, GM, Ford et Chrysler, déclarent aujourd'hui des pertes abyssales. Le cours des actions de GM comme ses ventes de véhicules ont chuté ces derniers mois, ce qui a poussé leurs dirigeants à mendier un plan de sauvetage à l'État. Mais les trois grands ont réalisé ensemble un total de 108 milliards de dollars de bénéfices entre 1994 et 2004.

Ces bénéfices ont été obtenus en réduisant drastiquement les effectifs, en augmentant la productivité et les cadences. Pour l'ensemble du secteur automobile américain, le nombre de salariés est passé de plus d'un million en 1979 à 640 000 en 2007 tandis que la production passait de 10 à 12 millions de véhicules par an.

Mais la réduction du personnel des seuls trois grands a été encore plus spectaculaire. En généralisant la sous-traitance et en vendant leurs usines par tronçons, les effectifs sont passés de 720 000 à 139 000 en un peu plus de vingt-cinq ans !

Les dirigeants de ces trusts se sont séparés de centaines d'usines de pièces détachées. Ils n'ont conservé que les segments de production les plus rentables. Ce fut d'abord un moyen de réduire considérablement les salaires et de remettre en cause les couvertures médicales et les retraites des travailleurs de l'automobile. Les sous-traitants, parfois eux-mêmes de véritables multinationales comme Vistéon ou Delphi, pouvaient se déclarer plus facilement en faillite pour licencier et sous-traiter à leur tour.

Durant la même période, la production n'a finalement augmenté que modérément, les trois constructeurs se concentrant aux États-Unis sur les gammes qui rapportaient le plus, celles des 4x4 ou des petits camions.

La construction automobile illustre une tendance générale de toute l'industrie : les taux de profit ont été rétablis moins par l'élargissement de la production, moins par l'innovation, que par l'aggravation de l'exploitation, par la réduction de la masse salariale. Tous les grands industriels se sont concentrés sur les secteurs disposant des taux de profit les plus élevés. Ils ont revendu ou sous-traité les parties moins rentables quand ils ne les ont pas carrément arrêtées.

Depuis quinze ans, les résultats nets de toutes les grandes entreprises progressent bien plus vite que leurs chiffres d'affaires, ce qui signifie une augmentation des profits sans augmentation équivalente de la production.

Ce ralentissement des investissements finit par avoir des conséquences sur la production. Ce sont des centaines de milliards de dollars qu'il faudrait investir dans des nouveaux forages ou des raffineries pour simplement continuer à satisfaire la demande actuelle de pétrole.

En limitant la production, les industriels les plus gros, ceux en situation de monopole, font monter les prix. En aggravant l'exploitation, ils font monter les taux de profit. Finalement ils produisent moins mais gagnent beaucoup plus. Et ils réinvestissent leurs profits dans la sphère financière.

Quand ils n'empruntent pas carrément sur les marchés pour spéculer. À la faveur de la crise, on a ainsi pu apprendre que les sociétés cotées au CAC 40 avaient plus de 250 milliards d'euros de dettes.

Mais alors qu'ont fait ces entreprises de tous les milliards de profits accumulés année après année ? Elles les ont versés aux actionnaires sous forme de dividendes ordinaires ou extraordinaires.

C'est encore pour satisfaire les actionnaires et pour faire gonfler le cours des actions qu'ont été réalisées toutes les fusions et acquisitions. Dans tous les secteurs, les grands groupes ont racheté leurs concurrents : Alcatel a fusionné avec Lucent, Mittal a racheté Arcelor. Non seulement ces fusions-acquisitions ne créent pas de richesses supplémentaires, mais elles suppriment les emplois par milliers.

Ces concentrations géantes n'entraînent pas une rationalisation des forces productives. Dans le passé, la concentration du capital, crise après crise, se faisait certes brutalement avec des fermetures d'usines et des licenciements. Mais elle réduisait l'émiettement de la production. Elle entraînait une forme de planification à l'intérieur d'un même trust.

Ce n'est même plus le cas aujourd'hui. Pour rembourser les emprunts qui permettent ces fusions-acquisitions, les dirigeants revendent les usines les moins rentables, quand ils ne les ferment pas carrément. Et cela même quand elles sont indispensables dans la chaîne de production. Finalement, pour faire monter le taux de profit, ils détruisent volontairement du capital.

Malgré l'exploitation féroce et le renforcement des inégalités, le capitalisme avait été capable, à ses débuts, d'accroître considérablement les forces productives de la société. C'est même son seul mérite historique. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Lénine avait déjà constaté, en 1916, que les monopoles, c'est-à-dire les grands groupes concentrés, freinaient l'innovation et les améliorations techniques. Aujourd'hui, ils en sont à dépecer l'appareil de production.

Le capitalisme de rentiers dont parlaient déjà Lénine et les socialistes avant la Première Guerre mondiale est devenu un capitalisme de charognards au fur et à mesure que le parasitisme de la finance sur l'économie s'est accru.

L'aggravation de la crise

C'est dans ce contexte qu'a éclaté la bulle de l'immobilier, en août 2007.

Aux États-Unis, les prix de l'immobilier ont fini par se retourner. Trop de maisons avaient été construites. Les ménages endettés ne pouvaient plus ni payer leurs mensualités ni trouver un acquéreur pour revendre leur bien. Les produits dérivés qui contenaient des crédits « subprimes » virent leur valeur s'effondrer. Toutes les institutions qui en possédaient, y compris de très grandes banques, l'américaine Citigroup, la suisse UBS ou la française Société Générale, perdirent brutalement plusieurs milliards de dollars.

Les banques se sont alors méfiées les unes des autres au point de refuser de se prêter de l'argent entre elles, ce qu'elles font quotidiennement.

En septembre 2007, la panique a commencé à s'étendre. Pour éviter des faillites en chaîne, comme celle de la britannique Northern Rock, les banques centrales ont injecté des centaines de milliards de dollars ou d'euros dans le système bancaire mondial.

En temps ordinaire, si on peut dire, les banques centrales émettent régulièrement des crédits. Elles prennent en contrepartie toutes sortes de titres. Elles régulent ainsi la masse monétaire en circulation. Depuis le début de la crise, elles prêtent sans limite, à toutes les banques qui le demandent, à des taux très bas et en acceptant n'importe quel titre en contrepartie, y compris les titres « toxiques ».

Cela n'a pas enrayé la crise pour autant. Au fur et à mesure que les

banques annonçaient leurs bilans annuels, elles révélaient l'ampleur de leurs pertes, aggravant encore la défiance dans le système.

À la mi-janvier 2008, les actions de plusieurs entreprises se sont effondrées à la Bourse. La crise ne concernait plus seulement les banques.

Malgré une nouvelle baisse des taux d'intérêt par les banques centrales, la crise s'amplifiait. En mars, l'annonce de la quasi-faillite de la banque d'affaires Bear Stearns, puis son rachat en catastrophe avec l'aide du gouvernement américain, ont provoqué une nouvelle panique...

Le cours des actions s'est ensuite un peu stabilisé, ce qui permit à certains ministres de s'écrier : « On commence à penser à un scénario de sortie de crise. »

Mais en septembre, une nouvelle vague de faillites survenait aux États-Unis. Cela concernait une grande banque d'affaires, Lehman Brothers ; des organismes spécialisés dans le rachat de crédits, Fannie Mae et Freddy Mac, qui possèdent à eux seuls 42 % de tous les crédits immobiliers américains ; des sociétés d'assurances comme AIG.

Le secrétaire au Trésor américain, Henry Paulson, sous l'égide des banquiers de Wall Street, laissa couler Lehman Brothers, puis déboursa des centaines de milliards de dollars pour sauver les autres. Il annonça alors un vaste plan de sauvetage des banques laborieusement validé par le Congrès américain. Les députés avaient en effet du mal à expliquer à leurs électeurs pourquoi le gouvernement offrait 700 milliards aux banquiers alors qu'il n'avait pas fait un geste pour empêcher des millions de ménages d'être expulsés de leur logement.

En France, les ministres assuraient encore que la crise était purement américaine quand, fin septembre, plusieurs grandes banques européennes étaient touchées. Fortis, Dexia et d'autres ne durent leur salut qu'aux dizaines de milliards d'euros versés en urgence par les gouvernements européens concernés.

Cette fois, la faillite du système financier mondial n'était plus un spectre lointain. Elle frappait à la porte. Plus aucun banquier ne faisait confiance à son voisin. Dans un monde où des millions de transactions bancaires ont lieu en permanence, où les financiers passent leur temps à emprunter, où toutes les banques sont interconnectées, le refus d'alimenter les échanges interbancaires équivaut à la paralysie de l'économie.

Les banques centrales ont ouvert les vannes du crédit à grands flots. Alors qu'on rabâche depuis des années aux travailleurs que toutes les caisses sont vides, chaque gouvernement a sorti de son chapeau des dizaines de milliards d'euros pour nationaliser ses banques ou les recapitaliser en urgence.

Mais en plein milieu de la tourmente, les affaires continuaient. Alors que Sarkozy fustigeait les spéculateurs immoraux, on apprenait que la Caisse d'épargne, une banque publique supposée prudente, jouait et perdait 700 millions d'euros dans la spéculation. Quant à la banque Fortis que les gouvernements belge et néerlandais venaient tout juste de sauver de la faillite avec l'argent des contribuables, sa branche de dépôt en Belgique était rachetée par la BNP Paribas avec la bénédiction des autorités.

La crise devient générale

Alors que la faillite générale des banques menaçait, la crise s'est étendue à la Bourse des valeurs. La marche des entreprises étant intimement mêlée à celle de la finance, certains fonds spéculatifs retiraient en urgence leurs capitaux de la Bourse parce qu'ils avaient besoin de liquidités. Cela accéléra la chute.

D'autres « investisseurs » anticipaient la récession et la baisse à venir des profits des entreprises. Ils vendaient des actions dont ils estimaient le cours surévalué après des années de hausses boursières. Après dix jours d'effondrement, le journal Le Monde pouvait titrer spectaculairement « 25 000 milliards de dollars évanouis ».

Ces 25 000 milliards de capitalisation boursière « évanouis » peuvent apparaître comme une abstraction, un capital virtuel. Mais pour les accumuler, combien de milliers de travailleurs ont été mis à la porte ? Combien d'accidents, de stress, de maladies professionnelles bien réels, les ouvriers ont-ils subis ?

Et puis ces capitaux reflétaient, même de façon déformée, la valeur des entreprises. Cet effondrement rendra plus difficiles l'obtention d'emprunts, la réalisation d'investissements et pourra faire fuir des actionnaires potentiels.

Derrière le capital détruit, il y a les travailleurs de ces entreprises. On peine à faire la liste des plans de suppressions d'emplois en cours. Dès la mi-octobre, tous les secteurs économiques se sont mis en ordre de bataille. Après le secteur bancaire et le bâtiment, ce fut l'automobile. En France, Renault puis Peugeot ont annoncé plusieurs plans de suppressions d'emplois, renvoyé massivement les intérimaires, organisé le chômage technique, coupé brutalement les commandes à leurs centaines de sous-traitants, provoquant parfois des faillites, des fermetures d'usines et toujours des licenciements.

Tous les constructeurs de la planète ont fait la même chose, exactement au même moment, anticipant largement un recul des ventes. Bien sûr le marché automobile a ralenti avec la flambée des prix du pétrole, la baisse du pouvoir d'achat et plus encore le gel du crédit. Mais, baisse des ventes ou pas, la plupart des constructeurs feront encore de gros bénéfices cette année. Les actionnaires de Renault devraient ainsi se partager plus de 2 milliards d'euros de bénéfices.

Aux États-Unis, les actions de GM ne valent quasiment plus rien. Les trois constructeurs vont restructurer brutalement leur production, quelle que soit la forme juridique qui sera adoptée, faillite officielle ou recapitalisation par l'État. Cette restructuration est même une condition posée par Obama pour verser des milliards aux constructeurs. Elle impliquera forcément des licenciements massifs, la remise en cause des retraites et des assurances maladies, la réduction des salaires.

Les constructeurs automobiles utilisent, dans tous les pays, le chantage à l'emploi, mêlé à des arguments écologiques, pour faire financer par les États les restructurations qu'ils ne veulent pas payer eux-mêmes. Mais, au moment où ils mendient des milliards, ils suppriment les emplois par dizaines de milliers. Ce sont au total plus de 100 000 emplois qui pourraient disparaître chez les constructeurs automobiles. Voilà un modèle de cynisme !

Après l'automobile, ce sont la chimie ou la sidérurgie qui sont touchées. ArcelorMittal arrête la moitié de ses hauts fourneaux en Europe. Mittal, comme les autres industriels, anticipe sur l'avenir en baissant trois fois plus sa production que la chute réelle de la consommation : il veut assécher le marché pour maintenir des prix assez élevés malgré la crise. S'il peut le faire sans craindre que ses concurrents ne lui prennent des parts de marché, c'est qu'il est en position de quasi-monopole sur plusieurs produits. À travers la crise, un combat féroce se livre entre les différents secteurs industriels pour le repartage des profits. Le combat se livre en même temps contre les travailleurs puisque Mittal veut supprimer 9 000 emplois.

La récession s'est étendue à tous les pays développés.

Aux États-Unis, la vente des biens de consommation les plus courants, les vêtements et l'alimentation, a reculé de plus de 6 % au troisième trimestre, la plus forte baisse depuis cinquante ans. C'est la conséquence directe, mécanique, de la brutale dégradation du sort des classes populaires.

Les premières victimes de la crise ont été les ménages chassés de leur logement. De véritables campements qui rappellent les « hoovervilles » de la grande dépression sont apparus autour de certaines villes.

L'effondrement des valeurs boursières a entraîné celui des fonds de pension. Plusieurs millions de retraités américains ont déjà perdu une partie des sommes économisées toute leur vie.

Aux États-unis, on assiste à une véritable hémorragie d'emplois. Plus d'un million d'emplois ont été supprimés sur les trois derniers mois, après un million déjà supprimés entre janvier et août de cette année. Au total ce sont plus de 22 millions de travailleurs qui sont au chômage, partiel ou total.

En Grande-Bretagne, 300 familles sont expropriées chaque jour et le chômage a explosé.

En France, il faut un sacré cynisme pour oser se vanter, comme la ministre Lagarde, du 0,1 % de croissance au troisième trimestre alors même que des milliers de travailleurs perdent chaque jour leur emploi ou une partie de leur salaire.

Dernière étape dans l'extension de la crise, la Chine, l'Inde et d'autres pays sous-développés sont touchés les uns après les autres. Des commentateurs, menteurs ou stupides, nous répétaient pourtant que ces pays seraient protégés et qu'ils allaient même tirer la croissance économique mondiale.

Mais ces pays qui servent d'ateliers de sous-traitance pour les grands groupes industriels de la planète dépendent bien sûr tant des capitaux occidentaux que des exportations vers les pays développés. Les capitaux sont rapatriés en urgence par les financiers qui ont besoin de liquidités et la récession réduit massivement les importations des pays riches. Des milliers d'entreprises chinoises ont déjà mis la clé sous la porte dans la région de Canton, parfois des grosses, comme cette usine de jouets de 6 500 ouvriers. Des milliers de travailleurs ont manifesté dans plusieurs villes pour réclamer leurs salaires non versés par des patrons qui se sont volatilisés, provoquant d'ailleurs chez les autorités la crainte d'une révolte générale.

La liste des pays qui font appel au FMI pour éviter la faillite s'allonge tous les jours. Après l'Islande, la Hongrie, l'Ukraine, il y a eu le Pakistan, la Serbie, le Liban et la Biélorussie. L'économie de ces pays étant dépendante des capitaux occidentaux investis, leur retrait brutal provoque une catastrophe. Cela montre au passage la valeur et la solidité des investissements occidentaux réalisés dans ces pays.

Quant aux pays sous-développés dont l'économie repose sur l'exportation des matières premières, la chute brutale du cours de celles-ci provoque un effondrement de leurs rentrées financières et la ruine des petits producteurs.

La crise n'est plus seulement financière ou boursière. C'est désormais une crise économique générale et profonde. Elle n'est plus américaine, ni européenne, elle est mondiale.

Les béquilles de l'État pour un capitalisme sénile

Depuis l'éclatement de la crise, l'intervention des gouvernements au secours de l'économie capitaliste a été spectaculaire. Les vannes du crédit public ont été ouvertes à grands flots.

Cela prit d'abord la forme des milliards de dollars injectés dans le système financier par les banques centrales ou directement par les États. Il est bien difficile d'en faire le compte exact, d'autant que cela augmente tous les jours. Ce sont plusieurs milliers de milliards de dollars. Certaines de ces sommes ont été versées comptant pour recapitaliser des banques défaillantes. D'autres sont des lignes de crédit mises à leur disposition et qu'elles utiliseront pour profiter de la moindre opportunité.

Les gouvernements présentent ces injections comme des mesures pour éviter l'effondrement du système financier mondial. Mais les banques secourues n'ont pas ces pudeurs. Elles n'ont jamais cessé un seul instant ni de spéculer ni de racheter leurs concurrents fragilisés.

Le sauvetage des banques n'est pas celui de leurs salariés. Le gouvernement américain vient de recapitaliser la banque Citigroup à hauteur de 20 milliards de dollars et de lui accorder une ligne de crédit jusqu'à 306 milliards, pour éviter sa faillite. Au même moment, Citigroup supprime 75 000 emplois, un emploi sur cinq.

L'intervention des États est passée à une nouvelle phase avec les plans de relance directe de l'économie. En Europe, derrière la façade fictive d'un plan européen, chaque gouvernement fait le compte des milliards qu'il va offrir à sa propre bourgeoisie tout en refusant de subventionner celle d'à côté. En France, Sarkozy vient d'offrir 26 milliards d'euros au patronat, un acompte sans aucun doute. Aux États-Unis, après les 15 milliards d'aide au secteur automobile, Obama prépare « le plus grand plan d'investissement dans notre infrastructure nationale depuis la création du système autoroutier fédéral des années 1950 ».

Tout indique que les commandes directes d'État vont se multiplier dans tous les pays. La bourgeoisie les attend et les gouvernements les préparent.

Il est significatif que ce soit les dirigeants qui affichaient le libéralisme le plus intransigeant, de Bush à Sarkozy, qui ont adopté depuis le début de la crise la politique la plus étatiste et la plus interventionniste. Ils n'ont pas viré leur cuti, ils n'ont fait que répondre aux nécessités urgentes d'une économie capitaliste paralysée par la crise.

En intervenant massivement dans l'économie, ils reconnaissent à leur façon que le capitalisme ne peut pas se passer de l'État.

C'était déjà le rôle planificateur de l'État, la nationalisation des secteurs-clés de l'économie et des principales banques qui avait permis le redémarrage de l'économie après la Deuxième Guerre mondiale. Ce sont les interventions répétées des États et de leurs banques centrales qui ont empêché l'effondrement du système bancaire ou boursier à chaque fois qu'une bulle spéculative a éclaté depuis trente ans.

Mais la nécessité d'une régulation et d'une intervention planificatrice est bien plus profonde. Malgré une concentration accrue du capital, malgré des réseaux financiers de plus en plus interconnectés, l'anarchie de la production et tous les déséquilibres provoqués par la concurrence acharnée entre les capitalistes demeurent. Ce sont des freins de plus en plus puissants au fonctionnement de l'économie.

Chaque capitaliste, chaque banquier agit plus que jamais en fonction de ses intérêts égoïstes, même si cela rapproche tout le système du précipice. Avec la crise, le caractère parasitaire et nuisible de la bourgeoisie, son incapacité à agir dans le sens des intérêts collectifs, y compris ceux de son propre système, sont encore plus flagrants. Du coup, la nécessité du rôle régulateur de l'État apparaît encore plus indispensable.

Une lutte de classe acharnée

Nous ne savons pas combien de temps durera cette crise, ni dans quel état la société en sortira.

Comme lors de chaque crise, la lutte entre les capitalistes eux-mêmes est exacerbée. On assiste à une phase accélérée de concentration. On assiste à une guerre acharnée entre les différents secteurs de la production. Les sidérurgistes se positionnent face aux constructeurs automobiles. Les producteurs de minerais face aux sidérurgistes. Les grands groupes répercutent le coût de la crise sur leurs sous-traitants. Les banquiers imposent des taux de crédit exorbitants aux patrons les moins puissants.

Mais l'ensemble de la classe capitaliste mène une guerre encore plus violente contre la classe ouvrière. S'ils se laissent faire, les travailleurs paieront la crise, par la perte de leur emploi, par la baisse de leur salaire, par l'appauvrissement de toute leur classe. Ce sont eux qui paieront tous les plans de sauvetage des gouvernements.

C'est parce que la bourgeoisie ne s'est jamais vraiment heurtée à la force collective des travailleurs depuis la fin des années 1970 qu'elle a pu rétablir ses taux de profit, procéder à des dizaines de plans sociaux successifs et appauvrir toutes les classes populaires.

Depuis trente ans et le début de la crise, il y a eu de multiples réactions de défense. Elles furent presque toujours le dos au mur, entreprise par entreprise. La bourgeoisie a pleinement profité de la complicité des partis de gauche qui ont gouverné en faisant accepter les sacrifices. Elle a profité aussi de celle des directions syndicales qui ont émietté soigneusement toutes les réactions.

Mais la brutale aggravation de la crise pourrait provoquer un réveil de la conscience de classe et de la combativité des travailleurs. C'est même la seule chose positive qui pourrait en sortir.

En novembre 1931, analysant la situation sociale deux ans après le krach de 1929, Trotsky écrivait : « Les États-Unis sont passés sans transition d'une période de prospérité inouïe qui stupéfia le monde entier par un feu d'artifice de millions et de milliards de dollars, au chômage de millions de personnes, à une période de misère biologique épouvantable pour les travailleurs. Une secousse sociale aussi importante ne peut pas ne pas marquer l'évolution politique du pays. Aujourd'hui, il est encore difficile (...) de déterminer quelle peut être l'importance de la radicalisation des masses ouvrières américaines. On peut supposer que les masses elles-mêmes ont été à ce point surprises par la crise de conjoncture catastrophique, à ce point écrasées et abasourdies par le chômage ou la peur du chômage, qu'elles n'ont pas encore réussi à tirer les conclusions politiques les plus élémentaires du malheur qui s'est abattu sur elles. Pour cela, il faut un certain temps. Mais les conclusions seront tirées. »

Les conclusions furent tirées, en effet. À partir de 1934, des États-Unis à l'Espagne en passant par la France, les travailleurs ont mené des luttes parfois très radicales. Avec l'occupation des usines en juin 1936 en France, ils sont allés jusqu'à mettre en cause, de fait, le sacro-saint droit de propriété des capitalistes sur les entreprises. Mais aucun des partis qui avaient la confiance des travailleurs, pas même le Parti Communiste, ne leur ont donné pour objectif de renverser le pouvoir de la bourgeoisie. Au contraire, aux côtés d'un Parti Socialiste qui avait abandonné toute perspective révolutionnaire, les dirigeants du parti Communiste clamaient par la voix de Maurice Thorez «il faut savoir terminer une grève ».

Finalement, les droits et les concessions économiques qu'obtinrent les travailleurs ne réglèrent rien et leur furent repris avec la marche à la guerre.

En Espagne où les masses commençaient à s'engager sur la voie révolutionnaire, ce sont les partis qui prétendaient représenter les travailleurs, partis socialiste et communiste et même anarchistes qui ont tous contribué à transformer la guerre sociale, engagée par les masses, en une guerre entre deux camps, républicains contre armée de Franco, tous deux partisans de l'ordre social capitaliste.

Aujourd'hui, rien ne nous garantit que l'aggravation de la crise provoquera des luttes de la même ampleur. Rien, sauf l'expérience du passé justement et sauf la confiance que nous avons, en tant que marxistes, dans la capacité du prolétariat à contester son exploitation.

Si les travailleurs ne veulent pas « subir une période de misère biologique épouvantable », pour reprendre l'expression de Trotsky, il faut qu'ils se défendent. Il faut que la classe ouvrière lance une offensive générale collective.

Bien sûr le réveil de la combativité ouvrière ne dépend pas des révolutionnaires. Mais il est par contre de leur responsabilité de tenter de diffuser et de rendre concrets les objectifs vitaux que les travailleurs devront mettre à l'ordre du jour quand ils se radicaliseront.

Il faut que les travailleurs sortent avec le moins de dégâts possibles de cette crise dont ils ne sont en rien responsables. Ils ne doivent pas accepter le chômage. Cela implique l'interdiction des licenciements des travailleurs en activité et le retour à l'emploi de ceux qui ont déjà été jetés hors des entreprises. Cela exige la répartition du travail entre tous mais, évidemment, sans diminution des salaires. C'est ce qu'on appelle « l'échelle mobile du temps de travail ».

Cela coûtera de l'argent ? Oui, évidemment ! Mais pas plus que les milliards distribués sans limite aux banquiers. Et il serait infiniment plus juste humainement, plus utile socialement, de sauver les salaires des travailleurs plutôt que les profits des banquiers !

Les travailleurs ne doivent pas accepter non plus la chute brutale de leur niveau de vie, en particulier du fait de l'inflation. Ils devront imposer l'alignement immédiat de leurs salaires sur le coût réel de la vie, ce qu'on appelle « l'échelle mobile des salaires ».

Mais par dessus tout, au-delà de ces revendications de défense immédiate, ce que les travailleurs en lutte devront imposer, c'est de mettre leur nez dans les affaires de la bourgeoisie. Ils devront imposer un contrôle sur leurs comptes, leurs profits, leurs projets. Ils devront finalement contester aux capitalistes leur propriété sur les moyens de production pour prendre eux-mêmes le contrôle de l'économie.

L'une des étapes dans cette prise de contrôle, que la crise actuelle rend d'ailleurs très concrète, est l'expropriation de toutes les banques privées et leur centralisation en une banque unique, sous le contrôle direct des travailleurs et de la population. Il s'agit de mettre un terme à la rivalité et à la concurrence destructrices entre les banques.

Quant à ceux des industriels qui demandent de l'aide à l'État pour éviter la faillite, alors qu'ils ont démontré leur incapacité à assurer normalement la production, il serait absolument légitime de les exproprier, sans indemnités ni rachat !

C'est en s'emparant, l'une après l'autre, de ces revendications que les travailleurs se rendront compte que l'on peut parfaitement se passer des capitalistes, que l'on peut mettre un terme à la dictature que les banquiers ou les actionnaires des grands groupes exercent sur toute l'économie.

Mettre ainsi un terme au capitalisme, c'est la seule et unique façon de mettre un terme définitif aux crises économiques destructrices et d'éviter la barbarie à l'humanité.