Octobre-novembre 1956 : l’insurrection hongroise 28/10/2026 2026 Journal /medias/journalnumero/images/2026/10/une_3039-c.jpg.445x577_q85_box-0%2C7%2C1262%2C1644_crop_detail.jpg 2026-10-28

il y a 70 ans

Octobre-novembre 1956 : l’insurrection hongroise

Le 23 octobre 1956, la population hongroise se soulevait contre le régime stalinien soutenu par les troupes soviétiques d’occupation. La révolte prenait la forme d’une insurrection ouvrière, marquée par la multiplication des conseils ouvriers. Ceux-ci donnaient aux insurgés une organisation exprimant leur volonté de lutter jusqu’au bout.

A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les vainqueurs s’étaient partagé à la conférence de Yalta la tâche d’éviter toute vague révolutionnaire. C’est à l’URSS stalinienne qu’était échu ce rôle dans la partie orientale de l’Europe, occupée par son armée. Pourtant, loin d’être un havre de paix sociale, cette zone devint celle où les travailleurs contestèrent le plus l’ordre existant. La classe ouvrière y était nombreuse et les particularités du système stalinien s’ajoutaient à l’exploitation subie par tous les travailleurs. Dans son roman Les Briques, l’écrivain Miklós Bátory raconte ainsi comment un jeune ouvrier est accusé de sabotage et torturé pour avoir naïvement expliqué que trois apprentis stakhanovistes s’étaient fait estropier uniquement parce qu’ils n’avaient pas respecté les règles de sécurité pour mieux crever les plafonds de production. Cependant, en Hongrie comme dans tous les pays de l’Est, l’exploitation et la dictature apparaissaient comme une conséquence de l’occupation russe. Les aspirations des travailleurs à s’en débarrasser recoupaient ainsi naturellement celles de toute une petite-bourgeoisie et d’une partie de l’appareil d’État voulant échapper à la tutelle russe pour leur propre compte.

Après la mort de Staline en mars 1953, un premier mouvement fut la grève insurrectionnelle de Berlin-Est en juin de la même année. Mais le mécontentement populaire croissait dans tous les pays d’Europe de l’Est, où certains dirigeants commencèrent à apparaître comme des réformateurs. En Hongrie, Imre Nagy fut propulsé en 1953 à la tête du gouvernement sous l’impulsion de Moscou, mais n’eut que le temps de proposer un « cours nouveau » avant d’être écarté et remplacé par Rákosi, tenant d’un cours moins libéral. En février 1956, le vingtième congrès du Parti communiste d’Union soviétique, où Khrouchtchev dénonça le culte de la personnalité de Staline, ouvrit une brèche à la contestation, en Pologne d’abord puis en Hongrie. L’intelligentsia de Budapest se rassembla dans un groupe de discussions, le cercle Petöfi. Craignant que la colère ne déborde comme en Pologne, les autorités soviétiques congédièrent Rákosi pour le remplacer par Gerö, un bureaucrate de la même eau. Ce fut en vain car, le 22 octobre, une assemblée de 5 000 étudiants appela à une manifestation le lendemain pour exiger le retrait des troupes russes et le retour au pouvoir d’Imre Nagy.

L’intervention de la classe ouvrière

Ce jour-là, 200 000 manifestants occupèrent tout Budapest. Le mouvement se voulait pacifique jusqu’à ce que les troupes de la police politique, les AVH, ouvrent le feu sur les manifestants rassemblés autour du siège de la radio. Des soldats d’un détachement de l’armée appelé en renfort firent alors glisser leurs armes du côté des manifestants. Des ouvriers, sortant du travail, rejoignirent la manifestation et s’armèrent. Une manifestation destinée à faire pression sur le gouvernement devint en quelques heures une insurrection populaire marquée par l’intervention de la classe ouvrière. Dans la nuit qui suivit, Gerö fit appel aux troupes soviétiques et Imre Nagy, nommé Premier ministre dans l’urgence, cosigna le texte.

Les troupes russes se heurtèrent à une résistance spontanée. De petits groupes de jeunes, de 14 ou 16 ans parfois, se constituèrent pour repousser l’invasion et attaquer les AVH. La grève se généralisa à tout le pays et les travailleurs élirent leurs conseils ouvriers. Un jeune ouvrier raconte comment cela se passa dans son usine de 3 000 travailleurs : « après les évènements du 23 octobre, cessant de participer aux combats insurrectionnels, je me rendis à mon usine. Le conseil ouvrier élu par une assemblée de 800 travailleurs comprenait 25 membres environ. Chaque département de l’usine en avait élu deux ou trois. Le conseil ouvrier fut chargé d’établir un cahier de revendications qui devait être approuvé par les ouvriers puis transmis au gouvernement. Parmi les revendications figuraient le retrait des troupes soviétiques de Hongrie – donc l’indépendance du pays – et le maintien au pouvoir d’un gouvernement Imre Nagy auquel seuls participeraient ceux qui jouissaient de la confiance du peuple. Je dois préciser que 50 % des membres du conseil étaient des jeunes » (cité par Georges Kaldy dans Hongrie 1956, éditions Les Bons Caractères).

Les conseils ouvriers organisent la résistance

Le 28 octobre, les troupes soviétiques commencèrent à quitter Budapest. Nagy au pouvoir, la population insurgée pouvait se sentir victorieuse. Sous la pression des évènements, les autorités soviétiques commencèrent par jeter par-dessus bord Gerö pour le remplacer par János Kádár, le dirigeant du Parti communiste, et confirmer Nagy comme Premier ministre. Celui-ci demanda aussitôt aux insurgés, passés soudainement officiellement du statut de fascistes à celui de jeunes patriotes, de rendre les armes. Ils n’en firent rien. De leur côté, les dirigeants soviétiques comprirent rapidement que Nagy était incapable de canaliser le mouvement. Ils avaient les mains libres du côté des pays occidentaux au moment où les troupes britanniques et françaises débarquaient en Égypte pour empêcher Nasser de nationaliser le canal de Suez. Le 4 novembre, 200 000 soldats envahirent Budapest. Les usines opposèrent une résistance farouche. A Csepel, les ouvriers retranchés mirent le feu aux chars russes. Dans toute la Hongrie, les combats durèrent quinze jours. Parfois, les ouvriers tentaient de s’adresser aux soldats soviétiques, leur disant par exemple : « Soldats, votre État a été créé au prix d’un combat sanglant pour que vous, vous ayez la liberté. Pourquoi vouloir écraser notre liberté ? » Quand la résistance armée ne fut plus possible, la grève générale lui succéda. Le 13 novembre fut créé le Conseil central des ouvriers de Budapest. Près de 500 délégués élus par les travailleurs de toutes les usines se réunirent, pour moitié des jeunes de 23 à 28 ans. Début décembre, Kádár proclama la loi martiale et fit arrêter les membres des conseils ouvriers. Une ultime grève générale lui répondit le 12 décembre avant que la répression ne s’abatte dans toute sa violence. Beaucoup d’insurgés tentèrent de s’enfuir, d’autres furent emprisonnés et une partie d’entre eux furent exécutés. Nagy lui-même le fut en 1958 après un procès truqué.

Restés isolés, les travailleurs hongrois ne pouvaient triompher, mais ils ont montré comment la classe ouvrière avait pris la tête de toute une population dressée contre l’oppression. Les dirigeants soviétiques pour leur part firent la preuve que leur dénonciation mesurée des crimes de Staline n’entamait en rien leur volonté d’écraser dans le sang toute mobilisation populaire. Quant au PCF, en France, il se rangea dans le camp des bourreaux, traitant de fascistes les insurgés de Budapest.

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