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États-Unis : des “socialistes” à la rescousse du Parti démocrate déconsidéré
L’approche des élections de mi-mandat (midterms) agite le monde politique aux États-Unis. En novembre, le Congrès sera en partie renouvelé. Les 435 sièges de la Chambre des représentants et un tiers des 100 sièges au Sénat sont remis en jeu, ainsi que des milliers de postes à différents niveaux de l’appareil d’État que briguent les politiciens des partis démocrate et républicain. Dans de nombreux États, l’investiture des candidats des deux partis aux élections passe par le processus des primaires. Cette année, au sein du parti démocrate, celles-ci ont, dans certaines circonscriptions, mis aux prises des candidats classiques et modérés de l’appareil avec de nouvelles figures qui s’identifient au courant des « socialistes-démocrates ».
Incarné depuis des décennies par Bernie Sanders, candidat à l’investiture présidentielle démocrate en 2016 et 2020, ce courant prend également aujourd’hui les visages de Zohran Mamdani, le nouveau maire de New York, et d’Alexandria Ocasio-Cortez, élue de New York à la Chambre des représentants et qui ne cache pas ses ambitions présidentielles. Il met aussi en lumière une organisation politique, les Democratic Socialists of America (DSA), qui connaît une certaine dynamique dans les grandes villes.
Des succès électoraux dans les primaires
Dans quelques États et districts, la compétition entre les candidats démocrates à l’investiture du parti a ainsi tourné en faveur de l’aile dite radicale contre les candidats qui avaient les faveurs de l’appareil et qui sont assimilés à l’establishment. C’est par exemple le cas dans les États de Floride, Pennsylvanie, Montana, New York et Michigan.
Les Républicains et la presse conservatrice n’ont pas manqué de s’en servir comme d’un argument de campagne, agitant le chiffon rouge du communisme. On peut lire sous la plume d’un éditorialiste du Wall Street Journal qu’il existe « une vicieuse tentative des marxistes de faire main basse sur le Parti démocrate »1. Le 1er septembre, la majorité républicaine a fait adopter une résolution à la Chambre des représentants « pour condamner le socialisme sous toutes ses formes », qui visait ouvertement les DSA et à compromettre les Démocrates. Avec le sens de la nuance qui le caractérise, cet été, Trump a fait campagne contre le péril rouge. À la convention républicaine des 9 et 10 septembre tenue à Dallas où il s’est engagé à distribuer 5 000 dollars à chaque Américain en cas de victoire, l’allusion au communisme a été faite au moins 60 fois par les différents intervenants2. Trump a prédit que le pays « basculerait dans le communisme » si les démocrates l’emportaient.
Il n’y a là rien de nouveau dans une vie politique où la moindre promesse de campagne prônant l’intervention de l’État et un minimum de redistribution des richesses, banale en Europe, est assimilée à un dangereux collectivisme.
Le discrédit de l’appareil démocrate
Les candidats officiels de l’appareil qui ont perdu dans les primaires semblent avoir payé la politique de leur parti sous Biden, son soutien à l’État israélien, la proximité assumée des dirigeants avec les milieux d’affaires ainsi que la mollesse de leur opposition à Trump au cours des deux années passées.
Cela suscite d’autant plus de rejet que la crise s’approfondit. L’inflation ronge le niveau de vie des travailleurs confrontés à des hausses de 40 % des prix des carburants en un an dans un pays où la majorité des déplacements se font en voiture. L’insécurité alimentaire progresse, la crise du logement s’aggrave, touchant même des fractions importantes de la petite bourgeoisie diplômée.
Cette impopularité avait déjà provoqué la défaite de Kamala Harris en 2024 et la perte de millions de voix d’électeurs du parti démocrate, y compris celles que celui-ci croyait acquises par tradition. Les candidatures nouvelles qui semblaient être en opposition avec la ligne du parti ont donc pu attirer ou remobiliser une partie de cet électorat écœuré et enclin à l’exprimer. Même si les situations varient selon les États et les circonscriptions, cela a semble-t-il été surtout le cas au sein des milieux universitaires et intellectuels parmi lesquels les DSA recrutent d’ailleurs une grande partie de leurs militants et de leurs cadres.
Dans le Michigan, la candidate la plus proche de l’appareil, défenseuse zélée de l’État d’Israël et financée à hauteur de 31 millions de dollars par un lobby pro-israélien, a perdu contre celui dit progressiste, Abdul El-Sayed, qui se dit partisan de l’économie capitaliste. Dans cet État où existe une importante communauté américano-arabe, l’élection s’est pour beaucoup jouée sur la question palestinienne. En Floride, le candidat favori du parti au poste de sénateur a été battu par une jeune candidate noire, Angie Nixon, qui vient de rejoindre DSA et a fait campagne sur la question de la couverture maladie universelle et pour un système de crèches. Elle s’est notamment imposée dans les comtés majoritairement noirs et pauvres. À New York, des candidats soutenus par le maire, Mamdani, se sont également imposés.
Ces quelques succès restent toutefois à relativiser. Contrairement à ce que pourraient laisser penser les cris d’orfraie que poussent Trump et le camp républicain suggérant une prise de contrôle sur le Parti démocrate, la plupart des figures que celui-ci mettait en avant ont gagné, y compris face à des candidats de gauche. À cet égard, les réflexes électoralistes peuvent en grande partie l’expliquer. La base du parti a sans doute plébiscité, sans grand enthousiasme, les candidats les plus modérés, en estimant qu’une candidature trop à gauche serait clivante et ne permettrait pas de l’emporter à l’élection générale de novembre face à un républicain. Un autre paramètre tient à l’esprit de responsabilité des « socialistes-démocrates » qui se sont effacés dans les swing states, c’est-à-dire dans les États où l’élection s’annonce très disputée, pour ne pas gêner l’appareil dans sa tentative de reconquérir l’électorat centriste.
Enfin, il faut garder à l’esprit que ces résultats ne reflètent qu’une petite partie de l’opinion tant la participation est faible. Lors des primaires, la petite bourgeoisie est surreprésentée tandis que de larges pans du prolétariat et des couches les plus exploitées n’y prêtent aucune attention et que les travailleurs n’ayant pas la nationalité américaine en sont écartés. En règle générale, ne votent aux primaires que les électeurs affiliés à un parti et parmi eux, l’abstention reste forte. En Californie, où les règles de l’État prévoient que les primaires soient ouvertes à tous les électeurs, la participation pour désigner les deux candidats à la mairie de Los Angeles n’a été que de 39 %. La primaire a donné vainqueurs deux démocrates, la maire sortante et Nithya Raman, affiliée aux DSA.
Il n’empêche que ces quelques victoires témoignent d’une certaine dynamique alimentée par la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York. Cette génération de démocrates non issus du sérail y voit une occasion d’occuper une place à la gauche du parti démocrate, contribuant à renouveler son image.
Zohran Mamdani, élu maire de New York
En novembre 2025, Mamdani s’était imposé face à Andrew Cuomo, un vieux loup du parti démocrate, déconsidéré par l’usure du pouvoir et accusé de harcèlement sexuel. Membre des Democratic Socialists of America mais aussi du Parti démocrate, Mamdani avait fait campagne en s’adressant aux millions de New-Yorkais pour lesquels la vie est de plus en plus dure, qui constatent la hausse exorbitante des prix alimentaires, sont menacés d’être chassés de leurs logements par l’augmentation incontrôlée des loyers et qui ont toutes les peines pour faire garder leurs enfants dans un pays où n’existe presque pas de système public de crêches. Promettant de rendre les bus gratuits, de geler les loyers, de construire des logements et de financer ces mesures par des taxes sur les riches, la campagne de Mamdani avait résonné avec les préoccupations d’une grande partie de la population qui y voyait du bon sens.
Depuis sa prise de fonction le 1er janvier, huit mois ont passé et ces promesses se sont naturellement heurtées à la réalité de l’exercice du pouvoir et à tous les obstacles des institutions, de la justice et du droit bourgeois.
Mamdani avait fait grand cas de l’instauration d’une taxe sur les résidences secondaires des ultra-riches possédant des biens estimés à plus de 5 millions de dollars. Cette modeste mesure, qui devrait rapporter 500 millions de dollars et qu’il faut mettre en regard des 120 milliards de budget annuel de la ville et de ses 12 milliards de déficit, rencontre déjà l’opposition et les manœuvres des propriétaires. La presse économique locale regorge d’articles sur la meilleure manière d’y faire obstacle, de déclarer qu’un pied-à-terre est en fait une résidence principale, de recourir à des outils juridiques pour dépersonnaliser les biens ou d’attaquer en justice la ville de New York accusée d’avoir mal établi la liste des contribuables. En septembre, un juge a tranché dans ce sens, ordonnant à la ville de redéfinir cette liste, décision contre laquelle la mairie a fait appel. L’affaire aura au moins eu le mérite de jeter la lumière sur la richesse indécente de la bourgeoisie grande et moyenne. Selon l’administration fiscale, les redevables d’une telle taxe seraient 17 000, parmi lesquels Kenneth Griffin, un milliardaire de la finance, propriétaire d’un triplex donnant sur Central Park acheté 238 millions de dollars, un record.
Mamdani a bien fait passer le gel des loyers sur deux ans, mesure qu’un ancien maire démocrate de New York, de Blasio, lui aussi élu sur un programme social et avec le soutien d’importants syndicats, avait fait adopter en 2016 et que d’autres municipalités ont votée pour tenter de limiter la spéculation immobilière. Mais les bailleurs se sont déjà pourvus en justice et pourraient obtenir le retrait de cette mesure. En attendant, ils font du chantage à l’entretien des immeubles.
La promesse de rendre les bus gratuits a achoppé face à l’opposition de la gouverneure démocrate de l’État de New York qui, à travers la régie MTA, contrôle le réseau des transports publics de la ville. Il n’était donc pas du ressort de Mamdani d’imposer la gratuité, ce qu’il s’était bien gardé de dire avant son élection alors que ses adversaires – mais membres du même parti que lui – affirmaient déjà qu’ils y mettraient leur veto.
Mamdani semble même se fâcher avec la base militante qui a contribué à l’élire, à commencer par les DSA qui ont activement fait sa campagne, servant de marchepied à sa carrière. Mamdani a maintenu Jessica Tisch, la cheffe de la police de New York (NYPD) et n’a pas dissous les unités spécialisées dans la répression des manifestations. Celles-ci ont brutalisé des manifestants rassemblés pour protester après que, le 8 octobre dans le Bronx, un agent de l’ICE a tiré sur un père de famille de 28 ans au volant de sa voiture avec son fils de 5 ans à l’arrière. Mamdani annonce même des effectifs supplémentaires pour le NYPD, en dépit des appels à cesser les financements de la police, qu’il avait pu faire avant d’entamer sa carrière politique.
Fin août, il a par ailleurs traîné en justice son propre conseil municipal après que celui-ci a voté une prime de 10 000 dollars pour les accompagnants d’élèves handicapés, une mesure censée rendre cette profession très mal payée plus attractive. Michael Mulgrew, le chef du principal syndicat d’enseignants de la ville (UFT) qui lui avait apporté son soutien en 2025, le menace maintenant d’une guerre ouverte.
À la tête de New York, Mamdani est sous la pression des milieux d’affaires, des sommets de l’administration et non pas des masses qui, tant qu’elles ne prennent pas l’initiative, sont condamnées à subir. Prétendre le contraire, c’est mentir et de ce point de vue, les politiciens dits radicaux comme lui n’ont pas moins de mépris pour les travailleurs que les autres. Par ailleurs, son exemple met en évidence l’impasse des perspectives politiques des DSA.
La politique des DSA
Les Democratic Socialists of America revendiquent aujourd’hui 120 000 membres et semblent se renforcer. Leurs effectifs auraient plus que doublé depuis 2024 et le mouvement de protestation de certains campus universitaires contre la politique américaine de soutien à l’État d’Israël dans son massacre du peuple palestinien. Fondée en 1982, cette organisation est issue d’un courant sorti du Parti socialiste américain dans les années 1970 alors que celui-ci était sur le déclin. Elle a toujours théorisé le fait de ne pas rompre avec le Parti démocrate mais de l’intégrer en prétendant l’influencer et le tirer vers la gauche. Concrètement et du point de vue de ses perspectives qui ne sont qu’électoralistes, cela revient à ne pas présenter de candidats sous une autre étiquette politique que celle du Parti démocrate. Pour mener cette politique et participer aux primaires démocrates, les DSA ont ainsi choisi de ne pas être reconnus comme un parti politique mais comme une organisation.
Les DSA rendent donc bien mal hommage à Eugen V. Debs (1855-1926), dont ils se réclament, et qui fut l’un des fondateurs du parti socialiste en 1901. Celui-ci avait en effet été candidat à l’élection présidentielle à cinq reprises, au nom des intérêts et de l’indépendance de classe des travailleurs et face aux représentants politiques démocrates et républicains de la bourgeoisie.
La politique des DSA ne leur est pas propre : d’autres organisations dont les discours sont teintés de socialisme et de références aux travailleurs se donnent les mêmes objectifs, à l’exemple du Working Families Party (WFP), principalement actif dans la région de New York et qui revendique 70 000 membres. C’est ainsi qu’Alexandria Ocasio-Cortez peut tout à la fois appartenir aux DSA, au WFP et au Parti démocrate et ainsi espérer des deux premiers mouvements qu’ils mettent leurs forces militantes au service de sa candidature sous la bannière du troisième.
L’appareil du Parti démocrate garde la capacité d’entretenir des relations avec des réseaux militants et associatifs variés et des franges importantes de la bureaucratie syndicale. Ils lui servent de rabatteurs électoraux, et lui permettent par ce biais de toucher des milieux et des couches de la population auprès desquels il est déconsidéré, pour ne pas dire qu’il en est haï.
Derrière un langage qui peut avoir un son radical et attirer des révoltés, les DSA dénoncent le capitalisme et le saccage de la planète, la voracité des grands patrons avides de profit et les guerres impérialistes ; ils mettent en avant des perspectives réformistes, un « Green New Deal », la couverture maladie universelle, les études supérieures gratuites, en espérant que les candidats qu’ils choisissent les défendront. Nulle part, il n’est question de la nécessité pour le prolétariat d’arracher les moyens de production à la bourgeoisie. Sur le site de leur fédération new-yorkaise, les DSA rejettent le recours à la violence révolutionnaire, tout en reconnaissant que « historiquement, le capital et ses défenseurs ont usé de la force et de l’intimidation […] pour étouffer la contestation »3.
Comme tous les politiciens démocrates, les candidats de l’aile gauche du parti recherchent avant tout l’appui des bureaucraties syndicales pour obtenir des financements et des forces militantes. À Los Angeles, la candidate socialiste Nithya Raman s’est qualifiée notamment grâce au ralliement du puissant syndicat de l’hôtellerie et des aéroports auquel, en échange, elle a promis d’augmenter le salaire minimum.
Logiquement, c’est en se sentant responsables vis-à-vis du destin de l’appareil démocrate que ces candidats élaborent leur stratégie électorale. Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez et Zohran Mamdani n’ont pas parrainé de candidats dans les swing states les « États incertains », où la victoire est trop incertaine en novembre. Ils ne veulent pas se voir accusés d’empêcher le parti démocrate de récupérer le contrôle du Congrès. Inversement, ils ont donné leur investiture à des candidats de gauche là où, selon toute vraisemblance, les Républicains ne pouvaient pas gagner.
Enfin, là où des succès électoraux se profilent, les candidats dits radicaux s’assagissent et reculent sur des positions prises dans le passé qu’une presse hostile a pu exhumer. La candidate DSA new-yorkaise au Congrès Avila Chevalier a supprimé des tweets de jeunesse faisant l’apologie du communisme et de Lénine, et répondu à un journaliste malveillant de CNN : « Au fil des années, j’ai évolué depuis ces tweets, je me concentre aujourd’hui sur ma communauté. »
L’utilité des DSA pour le Parti démocrate
Pour l’heure, certains caciques du Parti démocrate boivent la potion amère et ont été contraints de céder leurs postes face à quelques nouveaux venus qui ne sont pas encore compromis. C’est là toute l’histoire de ce parti du grand capital américain, vieux de presque deux siècles. Il a déjà traversé des phases de discrédit qu’il a jusqu’à présent pu surmonter en faisant émerger de nouvelles figures, tel le jeune Barack Obama en 2008 qui avait marché sur les platebandes du clan Clinton déconsidéré.
Dans cette perspective, les élections de mi-mandat peuvent servir de thermomètre aux cercles dirigeants de l’appareil démocrate et aux candidats potentiels pour mesurer les courants d’opinion à la base et tenter de trouver la bonne formule pour gagner en 2028. L’émergence de ce courant au sein du parti indiquera peut-être aux futurs prétendants à la Maison-Blanche une nécessité de gauchir leur langage pour mieux séduire les électeurs et battre les Républicains. Ce sont ces calculs cyniques qui agitent en ce moment ces milieux même si, finalement, la déconsidération de Trump peut jouer bien plus en leur faveur que toute la démagogie électoraliste.
Toujours est-il que les DSA et plus largement ce courant des « socialistes-démocrates » sont utiles aux Démocrates car ils peuvent canaliser le ressentiment contre un appareil déconsidéré, et finalement lui offrir une cure de jouvence en empêchant qu’il soit contesté par une force politique hors de ses rangs.
L’héritage de Bernie Sanders
C’est un tel rôle qu’a assumé Bernie Sanders pendant des décennies et que tentera sûrement d’endosser Alexandria Ocasio-Cortez. Sénateur « indépendant » du Vermont, Sanders a incarné l’aile gauche du Parti démocrate, critiquant sa ligne modérée et sa proximité avec la grande bourgeoisie et concourant par deux fois à ses primaires pour l’investiture présidentielle. L’appareil s’opposait d’autant moins à Sanders que sa victoire était improbable tout en offrant l’avantage qu’il finirait toujours par appuyer le vainqueur et que son crédit servirait à mobiliser l’électorat de gauche dans les urnes. Le dernier service rendu le fut à Kamala Harris en 2024 et donna lieu à des contorsions caricaturales, avec l’absence de succès que l’on sait. À la Convention démocrate d’août 2024, Sanders appuyait Harris au nom du bilan de Biden, décrivant, toute honte bue, son mandat comme le plus favorable aux intérêts des travailleurs. À propos du programme de Harris, Sanders s’exclamait : « Il n’est pas radical » (entendre : « il est indolore pour le patronat »), « ce qui est radical, c’est le programme de Trump. » Et de lister les cadeaux aux riches que ce dernier s’apprêtait à faire. Cet éloge de la modération en politique ne l’empêchait pas, au lendemain de la défaite, de condamner sévèrement la candidate Harris pour ne pas s’être adressée aux travailleurs, à la différence de Trump. Dès le printemps 2025, Sanders et Ocasio-Cortez reprenaient ce rôle et lançaient une campagne de meetings intitulée Fight Oligarchy, l’oligarchie désignant le clan Trump plutôt que la bourgeoisie américaine. Ils invitaient à plébisciter les « bons démocrates » aux élections.
Les militants de gauche et d’extrême gauche qui, dans leur sillage, prétendent que ce parti pourrait être autre chose qu’un outil au service des classes riches répandent, naïvement ou consciemment, illusions et mensonges.
Pour un parti des travailleurs
La construction d’un parti des travailleurs, indépendant de la bourgeoisie, de son État et de ses appareils politiques est une nécessité. C’est cette perspective qui a motivé les candidatures du Working Class Party à différentes élections dans le Michigan, l’Illinois, le Maryland et à Los Angeles. À leur modeste échelle, ses candidats se présentent pour faire valoir les intérêts politiques de la classe ouvrière et il est à noter que dans le passé, ils ont obtenu des résultats électoraux non négligeables en arborant une étiquette sans équivoque, celle d’un parti des travailleurs à construire face à ceux de la bourgeoisie, démocrate et républicain.
Dans l’état de crise profonde où se trouve le système capitaliste, la bourgeoisie américaine n’a que des coups à offrir aux travailleurs. Confrontée à la faillite de son système, à l’endettement colossal de son État qui vient de dépasser les 40 000 milliards de dollars et à la menace d’un krach financier, elle ne peut qu’intensifier la guerre qu’elle mène aux travailleurs. En parallèle, elle se prépare à une confrontation mondiale avec ses rivaux qu’elle veut réduire à la portion congrue. À cet égard, Républicains comme Démocrates mettront en œuvre ses desseins.
Le prolétariat américain a un besoin vital de bâtir son propre parti politique pour faire face à la classe dirigeante. Plus de cent ans en arrière, le militant socialiste et révolutionnaire Eugene V. Debs avait ouvert la voie. Emprisonné pour s’être opposé à la conscription et à l’entrée en guerre des États-Unis dans la première boucherie impérialiste mondiale en 1917, son internationalisme lui faisait dire : « Je n’ai pas de patrie ; car ma patrie est la terre ; je suis un citoyen du monde ». Et il n’est pas inutile de méditer une de ses réflexions percutantes adressée à un auditoire ouvrier et que l’un de ses biographes lui attribue au début du siècle : « Si vous attendez un Moïse pour vous faire sortir de ce désert capitaliste, vous resterez là où vous êtes. […] Vous devez faire appel à votre intelligence autant qu’à vos mains pour vous extraire de votre situation actuelle car, à l’heure actuelle, ce sont les capitalistes qui utilisent votre intelligence et vos mains. »4
20 octobre 2026
1 J. Freeman, « Democrats vs. The DSA », The Wall Street Journal, 1er septembre 2026.
2 T. Robinson, « Republicans, Facing Midterm Peril, Try to Brand Democrats as Communists », The New York Times, 12 septembre 2026.
3 https ://socialists.nyc/anti-violence-policy
4 S. Reynolds, Debs : His Life, Writings And Speeches, 1910, p. 71.