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Friedrich Engels, Textes politiques 1883-1895
Après la mort de Karl Marx, en 1883, Engels devint le porteur de l’héritage du socialisme scientifique et, au cours des douze années suivantes, il eut un rôle majeur à jouer. Même si lui-même se présentait comme le « second violon d’un premier violon si splendide », il n’a jamais été un partenaire mineur de Marx. Ce dernier n’avait jamais défini une telle hiérarchie et, depuis 1844, les deux hommes n’avaient jamais cessé de collaborer et d’échanger.
Il est vrai qu’au cours des années 1849 à 1869, alors que Marx vivait à Londres et Engels à Manchester, un certain partage des rôles existait. Au premier revenait le travail théorique et, dans les années 1864-1872, le rôle dirigeant au sein du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs. À Engels incombait la défense des positions du tandem dans la presse et les polémiques diverses. Mais à partir de 1869, quand Engels cessa son travail dans l’entreprise familiale à Manchester et déménagea à Londres, il fut également l’auteur d’une œuvre théorique importante. En 1883, Engels devint l’exécuteur testamentaire de Marx. Il assuma notamment l’édition des livres II et III du Capital, respectivement en 1885 et 1894, à partir de brouillons inachevés.
Le nouveau volume de la GEME (Grande édition Marx et Engels) rassemble 95 textes publiés dans cette période, à l’exclusion de la correspondance et de textes importants – L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), de Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1886) ou de la préparation de la Dialectique de la nature, qui demeura inachevée. Au cours de ces douze années, celui qu’on a surnommé le « bouledogue de Marx » répond aux diverses attaques dont celui-ci est l’objet, comme en 1891 quand Engels démonte les accusations de plagiat portées par l’économiste Brentano. Toute une partie des écrits de Marx que nous connaissons aujourd’hui sont alors en cours d’édition, traduits pour de nouvelles éditions étrangères, ou encore réédités pour être rendus plus accessibles. Engels rédige des préfaces, en 1888 pour Le discours sur la question du libre-échange (1848), en 1895 pour une introduction aux Luttes de classes en France 1848-1850. À chaque fois, il ne se contente pas de paraphraser Marx : il situe le document dans son époque et il utilise le recul pour apprécier la valeur des analyses passées et les changements survenus depuis. En quelque sorte, chacune de ces préfaces – dont la longueur dépasse parfois celle du texte d’origine – est une occasion de réfléchir simultanément aux contextes dans lesquels Marx intervenait, et à ceux dans lesquels Engels y réfléchit de nouveau. C’est lors d’une réédition largement diffusée de La Guerre civile en France (1871), en 1891, qu’Engels caractérise la Commune de Paris de « dictature du prolétariat », dans une introduction qui devient une référence, comme en témoigne l’usage qu’en fera Lénine dans L’État et la révolution.
Par ailleurs, Engels suit de près l’évolution du Parti social-démocrate allemand (SPD), alors qu’il est resté proche de plusieurs de ses dirigeants, ainsi que des mouvements socialistes britannique et français. En 1891, il livre une critique du programme adopté par le SPD dans la ville allemande d’Erfurt, s’opposant à toute complaisance envers le réformisme. Il écrit régulièrement dans les journaux sociaux-démocrates, et s’exaspère parfois des modifications apportées à ses articles, rendus moins tranchants par les responsables de ces journaux. « Vous ne gagnerez rien à prêcher le renoncement absolu à taper dans le tas », écrit-il ainsi le 8 mars 1895 à Richard Fischer, qui a voulu édulcorer un de ses textes, alors que des tendances réformistes commencent à se manifester dans le SPD.
Dans les années 1880 et 1890, le socialisme scientifique, bientôt appelé le marxisme, gagne du terrain dans plusieurs pays d’Europe, alors que d’autres courants, le proudhonisme ou le blanquisme en France, le courant de Lassalle en Allemagne reculent. Engels est invité à s’adresser à de nombreux congrès, qu’il s’agisse de ceux du Parti social-démocrate allemand ou ceux de l’Internationale ouvrière, la Deuxième Internationale, fondée en 1889. Le volume reproduit ces discours, ainsi que les nombreux articles publiés par Engels sur l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Russie, la France, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, la Hongrie, et les États-Unis, où il voyage en 1888. Partout, il s’intéresse aux grèves et aux manifestations d’un mouvement ouvrier en plein essor, à la politique étrangère des États et aux transformations du capitalisme.
Cet épais volume, dans lequel les textes de longueur variable sont placés dans l’ordre chronologique de leur rédaction, n’est pas voué à être lu d’une traite. Pourvu de notes qui aident à comprendre les nombreuses références, il a le mérite de rendre accessibles de nombreux textes, pour certains inédits en français, rédigés par le cofondateur du marxisme pendant ces douze années charnière.
16 octobre 2026
Friedrich Engels, Textes politiques 1883-1895, Les éditions sociales, 2026, 960 p., 35 euros.