L’intelligence artificielle aux mains du capital 25/10/2026 2026 Lutte de Classe /medias/mensuelnumero/images/2026/10/une_259-c.jpg.484x700_q85_box-11%2C0%2C1372%2C1968_crop_detail.jpg 2026-10-25

L’intelligence artificielle aux mains du capital

L’intelligence artificielle (IA) connaît un développement spectaculaire, alimentant l’idée qu’elle va transformer profondément la société. Elon Musk et ses acolytes milliardaires annoncent tantôt des progrès formidables de la vie humaine, tantôt l’extermination de l’humanité par les machines, chaque parole du prophète étant ensuite répétée et commentée en boucle, non par ChatGPT mais par une armée de perroquets humains. Ce débat éclipse le fait que l’IA est seulement un outil, dont l’utilisation est conditionnée par la classe sociale au pouvoir.

Inventée en 1955, l’expression « intelligence artificielle » est ambiguë car elle suggère une intelligence comparable à celle des humains. Pourtant, les machines qui remplacent des travailleurs qualifiés ne datent pas d’hier, du métier à tisser Jacquard aux ordinateurs pour l’édition de documents. Il s’agit d’automatisation et non d’intelligence.

Les outils d’IA les plus courants, comme ChatGPT, Gemini ou Claude, reposent sur de « grands modèles de langage », entraînés à partir d’immenses corpus de textes, plusieurs centaines de milliards de mots pour les contenus disponibles sur Internet. À chaque requête, le modèle calcule les suites de mots les plus probables au regard de ceux qui précèdent. Il produit ainsi un texte inédit, mais façonné par les données existantes, sans rien comprendre. C’est un gros perroquet électronique.

Les concepteurs de cette méthode ont été eux-mêmes surpris de ses capacités croissantes : jeux d’échecs puis de go, synthèse de documents, reconnaissance vocale, rédaction scientifique ou informatique, traduction et conversation, tâches portant sur la manipulation de textes et de symboles. Plus récemment, des systèmes ont démontré des théorèmes mathématiques qui avaient résisté à des générations de chercheurs. Ces progrès sont extraordinaires. On ne peut qu’être enthousiaste devant des outils capables de détecter précocement certains cancers ou qui permettent à des personnes de langues différentes de discuter facilement à l’aide d’un simple téléphone.

Ces avancées sont dues à l’augmentation des volumes de données et de la puissance de calcul, et pas à une révolution scientifique. L’IA traite des problèmes complexes, mais elle ne comprend toujours rien. Elle peut encore répondre des absurdités sur des questions simples, portant notamment sur des événements rares ou minoritaires. Cette invention impressionnante reste un outil, comme un marteau ou un téléphone. Derrière son apparence virtuelle, presque magique, se trouvent des infrastructures bien matérielles : des supercalculateurs et d’immenses bases de données qui regroupent une grande part de l’information stockée par l’humanité, mais pas les données internes des entreprises, protégées par le secret industriel et commercial.

Le boom spéculatif de l’IA

L’IA se développe frénétiquement. Elle aspire des capitaux immenses en quête de débouchés, qui créent une immense bulle spéculative.

Mais elle repose sur des millions de kilomètres de câbles optiques et sur des centres de données et de calcul construits à un rythme effréné. Les États-Unis en concentrent 5 500, presque autant que le reste du monde ; l’Allemagne et le Royaume-Uni en compteraient environ 500 chacun, la Chine 400, la France et les Pays-Bas 300.

Cette explosion reflète une vague d’enthousiasme, non pour l’avenir de l’humanité, mais pour les profits immédiats. Selon le classement Forbes d’octobre, les dix hommes les plus riches du monde sont américains et profitent tous de l’essor de l’IA. On y trouve les propriétaires et actionnaires des géants du numérique – Elon Musk, Zuckerberg de Facebook, Microsoft, Amazon, Google, Oracle – ainsi que les fournisseurs de composants, comme Nvidia et Dell. Les fonds spéculatifs, celui de Warren Buffett, BlackRock, et Vanguard, avec les grandes banques, fournissent les sommes délirantes de cette bulle. Même le milliardaire français Bernard Arnault a été bouté hors du podium.

Les profits sont sans rapport avec la valeur réelle de leurs infrastructures. Sur le premier semestre 2026, Nvidia déclare 118 milliards de dollars de bénéfice pour 178 milliards de chiffre d’affaires, soit une marge de 67 % ; Google affiche 76 %. En comparaison, le géant pétrolier ExxonMobil, le plus gros profiteur de la guerre en Iran, qui a un chiffre d’affaires plus élevé que Nvidia, a déclaré un profit record de 19 milliards de dollars, six fois moins que celle-ci. Les « Big Tech » prélèvent une rente à un niveau jamais vu, aspirant des richesses équivalentes à celles de continents entiers.

Le paradoxe est que les entreprises d’IA elles-mêmes, comme OpenAI, ou les secteurs IA des géants de l’informatique, déclarent des pertes chaque année. Nul ne sait encore combien cette technologie rapportera. Mais chacun parie que le vainqueur de la course pourra capter une part considérable de la plus-­value mondiale. Les capitaux affluent, les cours boursiers s’envolent et chaque concurrent doit construire plus de capacités de calcul que les autres. Selon certaines estimations, la bulle impliquerait des montants quatre fois plus importants que celle des subprimes de 2008 et dix-sept fois celle d’Internet en 2001, et elle pourrait encore décupler en cinq ans. Peu importe si cela provoque un krach demain, tant que ça monte, le premier dans la course rafle la mise tout de suite !

Ce phénomène n’est pas nouveau. Au 19e siècle, dans différents pays, la construction ferroviaire avait déjà donné lieu à une ruée spéculative : les compagnies multiplièrent les lignes frénétiquement, en expulsant les habitants, puis beaucoup firent faillite. Aux États-Unis, il y aurait ainsi eu 20 lignes concurrentes entre Saint-Louis et Atlanta, via divers itinéraires, lors du boom qui déboucha sur la crise de 1873.

Les méthodes n’ont guère changé. Le New York Times a décrit l’achat, en 2025, de 600 hectares dans le comté de Doña Ana, au Sud des États-Unis, pour un mégacentre de données annoncé à 165 milliards de dollars, deux fois et demie le budget de l’Éducation nationale française. La collectivité locale était sommée d’approuver la vente en trois semaines, sans étre réellement informée des détails et conséquences de l’opération. L’acheteur, BorderPlex, était une société-écran d’un commanditaire quasi inconnu. Son représentant, Lanham Napier, fait partie d’une dizaine de « spécialistes », des mercenaires des géants de la tech qui organisent ce type d’opérations aux États-Unis. Ils promettent des retombées aux collectivités en échange de permis de construire, d’autorisations de polluer et d’exonérations fiscales. Dans la petite localité voisine, plutôt pauvre et aride, les habitants s’étaient déjà mobilisés en 2023 contre l’entreprise de distribution d’eau, qui avait dissimulé une contamination à l’arsenic. Ils ont protesté contre le nouveau projet, très gourmand en eau, sans parvenir à l’empêcher. Les noms des commanditaires – Oracle, OpenAI et un consortium bancaire incluant Goldman Sachs – n’ont été révélés que deux mois après la vente. Depuis l’époque des « barons voleurs », Rockefeller et Carnegie, les noms ont changé mais pas les méthodes de bandits !

Selon leur taille et leur technologie, les centres de données peuvent consommer autant d’eau qu’une petite ville et l’électricité produite par un réacteur nucléaire. Aux États-Unis, une quinzaine de centrales à charbon, parmi les plus polluantes et en cours de fermeture, ont été remises en service pour alimenter les systèmes d’IA dernier cri. Cela ne suffit pourtant pas à répondre à la demande, qui fait exploser les prix : dans le nord-est du pays, le prix de gros de l’électricité a augmenté de 76 % en un an. Les distributeurs profitent ainsi de la curée, aux dépens des habitants. On comprend pourquoi ceux-ci se battent contre l’installation des centres de données !

En France, une centaine de centres seraient en construction. Des riverains se mobilisent contre une trentaine d’entre eux, dénonçant les conséquences néfastes de projets menés sans aucune évaluation de leur utilité. Et en effet, leur mobilisation est bien leur seule arme contre des décisions imposées par des groupes capitalistes qui agissent sans contrôle.

Une exploitation bien réelle

Loin du rêve vendu par ses promoteurs, l’IA est bâtie sur les rapports d’exploitation caractéristiques de la société capitaliste.

Les puces électroniques reposent sur des « minerais de sang » extraits dans l’est du Congo ravagé par la guerre, des métaux issus des mines de Zambie, du Katanga (RDC) ou d’Afrique du Sud, dignes de Germinal, ensuite transformés dans d’immenses usines en Asie. Une grande partie des déchets électroniques est « recyclée » dans des pays pauvres, dont les travailleurs et les populations sont exposés aux produits les plus toxiques. Le secteur concentre toutes les tares du capitalisme.

L’IA a aussi créé la catégorie des « travailleurs du clic », rémunérés à la tâche pour entraîner les modèles. La Banque mondiale en dénombrerait entre 150 et 430 millions dans le monde, pour lesquels c’est souvent une activité d’appoint. En Inde, au Kenya, aux Philippines, des millions de personnes sont payées un ou deux euros de l’heure pour annoter des images sur leur téléphone. Cette activité concerne parfois des villages entiers. Pour simplement obtenir le paiement promis ou dénoncer des tâches ou contenus dégradants, ces travailleurs s’organisent en collectifs et luttent dans plusieurs pays.

Les logiciels les plus « modernes » sont entraînés dans des bidonvilles sans eau courante ni murs en dur. Ce travail pour lequel les multinationales leur payent une misère n’a même pas pour effet de créer quelque infrastructure qui améliorerait leurs conditions de vie.

Dans la société capitaliste, la technologie ne peut pas sortir la majorité de l’humanité de la misère, mais elle place sous la coupe directe du capital des travailleurs jusque-là plus éloignés de son emprise. Il suce ainsi la moindre goutte de plus-value sur la planète.

Le travail du clic existe aussi en Europe et aux États-Unis. En Finlande, l’État met officiellement les prisonniers au service des capitalistes de l’IA, pour 1,54 euro de l’heure. Des millions d’autres travailleurs sont payés de 3 à 10 euros de l’heure – souvent sous le salaire minimum – pour des tâches plus qualifiées de rédaction ou de programmation. Il s’agit souvent de femmes, auxquelles le travail à domicile évite les frais de garde d’enfant. Comme sur les plateformes de VTC, ces travailleurs sont officiellement indépendants, en fait surtout isolés et privés de protection légale. La France en compterait environ 300 000 ; ils sont beaucoup plus nombreux en Europe de l’Est, où cette activité constitue le principal débouché de nombreux jeunes diplômés.

L’économie virtuelle non seulement ne supprime pas le prolétariat, mais elle accentue l’unification des travailleurs du monde entier, rendant illusoire l’émancipation d’une catégorie particulière.

Les menaces sur l’emploi

L’IA suscite une inquiétude bien légitime pour l’emploi. Les secteurs les plus exposés, notamment l’informatique, sont déjà touchés, surtout pour les postes les moins qualifiés. Selon une enquête récente de la Banque de France sur l’emploi des jeunes, les offres d’emploi concernées auraient diminué de 28 % depuis 2022.

Toutefois, selon le même rapport, l’emploi a aussi reculé de près de 10 % dans tous les autres métiers. Cette baisse relève non de l’IA, mais des choix patronaux dans une économie en crise, l’IA fournissant une justification commode pour tous les licenciements dans les bureaux.

Il faut se méfier des annonces spectaculaires sur l’emploi, alimentées par les entreprises d’IA pour faire monter leurs actions. Des milliers de sociétés vendent déjà des services d’IA, mais presque aucune n’est rentable, même dans les tâches bureautiques où ces outils sont les plus efficaces. L’entraînement des modèles se heurte notamment à la propriété privée, qui cloisonne les données. L’intervention humaine reste souvent nécessaire. Les spécialistes eux-mêmes ignorent combien d’emplois seront réellement remplacés.

L’IA est en fait une extension nouvelle du machinisme, de la révolution industrielle : des tâches intellectuelles et administratives sont désormais automatisées, comme l’ont été auparavant celles des tisserands et, à leur tour, des ouvriers sur machines-outils ou des employés de bureau après la naissance de l’informatique. Des journalistes, traducteurs et graphistes voient à leur tour leur qualification dévaluée et leur travail prolétarisé.

Les défenseurs du capitalisme justifient les suppressions d’emplois et la spéculation par les gains de productivité attendus. Ils invoquent la révolution industrielle : après l’expropriation violente des artisans et des paysans, leurs descendants auraient fini par trouver du travail dans l’industrie et le commerce.

Le récit est mensonger. Déjà à cette époque de capitalisme en développement, les nouveaux emplois se sont surtout développés dans quelques pays d’Europe et aux États-Unis, et il y a fallu des décennies de luttes pour relever la condition ouvrière. Partout ailleurs, les mêmes innovations ont ruiné des centaines de millions de paysans sans leur offrir d’emplois de remplacement. Des tisserands indiens ruinés par l’industrie cotonnière jusqu’aux bidonvilles actuels de Bombay, Le Caire ou Lagos, la majorité de l’humanité végète de petits boulots informels, écartée de tout travail productif. Les besoins sont criants, mais ne sont pas un marché assez profitable pour les capitalistes.

Depuis longtemps, le progrès humain n’est plus limité par la technologie ou la productivité, mais par l’usage qu’en fait la classe capitaliste : exploitation accrue pour une minorité, chômage et misère pour la majorité. Chaque progrès technique approfondit ce gâchis révoltant.

Depuis quarante ans, la crise pousse les capitalistes à accroître la productivité, en partie par l’automatisation – machines à commande numérique, informatique, Internet – mais surtout par l’intensification du travail, les horaires de nuit et la sous-traitance. Cette évolution a engendré non le progrès, mais la hausse du chômage, la dégradation du niveau de vie, le recul de la vie sociale et familiale, et leurs conséquences : trafics, drogues, précarité et peur de l’avenir. La productivité progresse à l’échelle du poste de travail ; mais à celle de la société, c’est une régression.

Face à cette faillite, certains annoncent une « révolution de l’IA » qui remplacerait le travail humain et ferait ainsi disparaître l’exploitation grâce à la technologie. Cette idée est bien sûr commode pour les défenseurs du capitalisme, mais elle est aussi reprise par des courants se réclamant anticapitalistes, voire marxistes, qui militent notamment pour un revenu universel.

Mais quel que soit le perfectionnement des machines, seul le travail humain rapporte du profit. Le prolétariat ne disparaît pas, mais s’étend. Chez Amazon, des robots autonomes prélèvent les produits dans les rayonnages… tandis qu’à côté, des intérimaires déchargent des camions sans chariot élévateur, en se cassant le dos, car la chair humaine revient moins cher que la machine.

Un facteur d’aggravation de la crise du capitalisme

Le boom de l’IA est à la fois un produit de la crise du capitalisme et un facteur de son aggravation.

Les « travailleurs du clic » des bidonvilles de Nairobi sont une illustration de cette décadence du capitalisme, qui les exploite par le biais d’Internet mais est incapable en 2026 de produire des murs de béton ou des réseaux d’eau. L’afflux de capitaux dans la bulle de l’IA assèche encore plus ces investissements-là.

La concentration du capital est extrême dans ce secteur, et exacerbe les rivalités entre puissances. La néerlandaise ASML est la seule entreprise à produire les machines de lithographie indispensables aux puces avancées ; celles-ci sont elles-mêmes fabriquées quasi exclusivement par la taïwanaise TSMC, mais le monde capitaliste demeure divisé en États rivaux. Les magnats Musk et Cie symbolisent la fusion entre les intérêts personnels capitalistes et ceux des États. À lui seul, son système Starlink fournit une supériorité militaire à ses « clients ». Les États-Unis concentrent le capital, les calculateurs et les systèmes informatiques ; les autres puissances doivent se soumettre ou, comme la Chine, se préparer à une guerre. La propagande pour la « souveraineté française des données » reflète autant la concurrence entre capitalistes que les tensions guerrières.

Le risque d’un krach financier lié à l’IA est peut-être plus immédiat encore. Des économistes s’alarment des « placements circulaires » : Nvidia, Microsoft, OpenAI et d’autres se financent mutuellement, gonflant artificiellement la demande et encourageant la construction d’installations inutiles. À la différence des bulles du 19e siècle, en cas de krach, aucun autre secteur en croissance ne pourrait l’amortir, sinon l’industrie de l’armement. Les États eux-mêmes seraient peut-être incapables d’éponger les pertes, s’étant déjà endettés pour cela auprès des mêmes fonds financiers lors de la crise de 2008. En résumé, le milliardaire Ray Dalio déclarait fin 2025 : « Les États-Unis et l’Europe sont en danger mortel. »

La peur de l’IA, reflet d’un ordre social décrépit

L’IA suscite l’inquiétude quant à ses effets sur les êtres humains, dès aujourd’hui : dépendance aux écrans, isolement, recul du niveau éducatif. Tous ces problèmes sont réels, mais ne sont pas créés par la technologie. Celle-ci ne remplit que des besoins créés par la société. L’école ne vise pas à développer les capacités de raisonnement, mais à satisfaire les besoins des industriels. Le pessimisme, la désocialisation et la recherche d’échappatoires à la réalité reflètent surtout la misère morale qui marque la société capitaliste, où l’avenir est bouché.

Mais le pessimisme s’exprime surtout pour le futur. En septembre, les déclarations de chercheurs évoquant une IA susceptible de prendre le pouvoir, voire d’« exterminer l’humanité », ont fait la une. Plusieurs dirigeants du secteur – Dario Amodei, Elon Musk et Sam Altman – les ont relayées, notamment à propos d’une cyberattaque qu’une IA aurait menée après avoir « échappé » à Anthropic, en réalité un exercice visant à tester une telle perte de contrôle.

La touchante préoccupation de ces milliardaires pour l’avenir de l’humanité vise un objectif plus terre à terre : l’instauration d’un moratoire sur le développement de l’IA, qui leur garantirait ainsi le monopole des bénéfices, évitant l’arrivée de concurrents.

Un tel moratoire serait bien sûr piloté par eux-mêmes. Cela rappelle les traités de non-prolifération nucléaire de la guerre froide, par lequel, au nom de la paix, les grandes puissances entendaient conserver leur hégémonie atomique, à commencer par les États-Unis, les seuls à avoir utilisé l’arme nucléaire. Avec de tels dirigeants, le danger ne vient pas de l’IA.

Désigner la technologie – l’IA ou une autre – comme source de danger pour l’humanité est une des formes que prend le renoncement à combattre le pouvoir de la classe capitaliste. Celui-ci s’est bâti avant l’invention des chemins de fer, et se poursuit à l’heure des robots autonomes. L’humanité n’a aucun moyen de contourner ce combat.

Une autre crainte, pas totalement infondée, est celle de la surveillance généralisée, avec la multiplication des caméras couplées aux algorithmes de reconnaissance faciale. Encore faut-il comprendre qui surveille qui et pourquoi. Si certains y voient un obstacle majeur à une révolution, c’est un sentiment qui reflète une incompréhension de la lutte de classe. Les travailleurs peuvent bien être davantage surveillés par caméras, ils pointent de toute façon déjà tous les jours au travail pour produire ensemble, et c’est ce rôle indispensable qui en fait la classe capable de transformer la société, une classe révolutionnaire. Le sentiment de crainte impuissante résulte, en définitive, du recul du mouvement ouvrier.

Les fantasmes autour de l’IA reflètent l’impasse de la société capitaliste. La majorité de l’humanité ne décide de rien, et subit chômage, crises et guerres sans connaître leurs causes ni pouvoir les arrêter. Quoi d’étonnant qu’au dieu antique de la foudre se substitue le dieu moderne de l’ordinateur tout-puissant ? Dans le Manifeste communiste, Marx pointait la contradiction entre le caractère social de la production et son appropriation privée, source de l’anarchie capitaliste. L’humanité a créé des outils capables de satisfaire ses besoins et de s’émanciper, mais sans parvenir à les maîtriser.

Seule la classe ouvrière peut exproprier les capitalistes, libérer l’humanité du carcan de la propriété privée, et mettre en commun les moyens de production aujourd’hui détenus par une poignée de milliardaires. Elle collectivisera notamment l’information et pourra donc employer les algorithmes sans crainte, de façon consciente, démocratique et planifiée. Les choix sur l’utilisation de l’IA et la construction des centres de données seront réalisés en évaluant leur utilité sociale réelle, ainsi que leur impact sur les humains et l’environnement. Ils seront un outil formidable pour réduire le travail nécessaire et mieux le répartir entre tous. Contrairement à ce qui se passe dans la société actuelle, de nombreuses activités productives seront certainement réalisées volontairement, par plaisir et donc en prenant le temps, tout comme on joue aux échecs, en se moquant bien d’être moins bon que la machine.

L’intelligence n’est pas artificielle

Le pessimisme ambiant conduit à sous-estimer les capacités humaines. Malgré son nom et les prétentions à imiter le cerveau, l’IA en diffère profondément.

Même pour une tâche dont l’IA est spécialiste, la reconnaissance d’image, le fonctionnement du cerveau est incomparable. Il suffit à un bébé de voir deux images de girafe pour la reconnaître ensuite ; pour ChatGPT, c’est deux millions. Ce chiffre résume une différence de nature.

Contrairement aux IA actuelles, le cerveau ne repose pas d’abord sur le langage : de nombreux animaux apprennent sans langage complexe. La matière qui le compose est radicalement différente de celle des calculateurs. Le cerveau apprend en lien permanent avec la réalité, via des récepteurs sensoriels mais également en agissant sur son environnement, et en enregistrant la réponse à ses actions. Cette interaction se traduit dans la structure du cerveau, entièrement et continuellement modelé par l’expérience, où la mémoire et le raisonnement sont imbriqués dans les mêmes réseaux neuronaux. Le langage est bien essentiel à l’homme, mais pour les interactions sociales qui sont un élément essentiel de ce processus, et non pour stocker des informations dans le cerveau.

Les modèles de langage se sont imposés non parce qu’ils sont « intelligents », mais parce qu’ils étaient les plus faciles à produire avec les données disponibles… et ouvraient ainsi un marché immense. Pour de nombreuses tâches, ils sont en fait peu efficaces, nécessitant un travail colossal d’entraînement et l’utilisation d’immenses supercalculateurs. En 2016, l’humain a perdu au jeu de go contre l’IA, mais son cerveau consommait 20 watts, contre 20 000 pour la machine. Un adolescent apprend à conduire en une vingtaine d’heures, mais les voitures autonomes ne peuvent pas encore entièrement remplacer l’homme malgré un entraînement de millions d’heures alimentées par des centaines de capteurs spécialisés.

Cette faiblesse cognitive devient un avantage pour le profit, puisqu’elles nécessitent la construction d’infrastructures gigantesques. Celles-ci se multiplient sans aucune évaluation de leur impact ni de méthodes alternatives… quitte à devoir peut-être tout reconstruire dans quelques années. Ce manque de vision est caractéristique du capitalisme.

Dans les systèmes d’IA actuels, contrairement au cerveau, la mémoire et le calcul sont séparés. Ils excellent donc à repérer et à répéter des régularités dans d’immenses ensembles de données. Mais l’intelligence ne consiste pas à répéter ce qui existe déjà. Les idées qui ont transformé l’histoire étaient justement l’inverse, des ruptures. Et l’histoire elle-même est faite de transformations brutales, rares, inattendues, depuis l’astéroïde qui a provoqué la fin des dinosaures jusqu’aux révolutions sociales. L’être humain se distingue par la capacité de faire face à des changements. Il ne se contente pas d’enregistrer et de répéter, mais cherche à comprendre, c’est-à-dire à trouver des explications qui permettent d’agir sur la réalité.

Contrairement à l’homme, l’IA est un outil. Elle ne peut s’échapper, car elle fait ce pour quoi elle a été créée, c’est-à-dire pour analyser des données. Mais la réalité et les données sont deux choses différentes. Si on débranche la prise, l’IA s’arrête. Contrairement à l’être humain, elle n’apprend pas par l’action. La différence entre répéter et comprendre, entre la reproduction et l’intelligence, est dans l’interaction continue entre les représentations du cerveau et l’immense complexité de la réalité matérielle.

Les humains – et, à un bien moindre degré, les autres animaux – sont intelligents parce que leur cerveau n’est pas programmé pour un objectif, mais a été façonné par des millions d’années d’évolution au contact de la nature. Avec d’autres organes, il a rendu possible une spécificité humaine : l’action collective, qui associe langage, transformation de la nature et abstraction. L’homme agit librement dans les conditions imposées par son environnement, où il a appris à réfléchir, pour faire face aux difficultés mais aussi par plaisir, par curiosité, par stimulation de groupe. C’est ce qui lui a permis de conquérir le monde, et c’est ce qui lui permettra de maîtriser sa propre activité collective.

20 octobre 2026

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