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Pétrole : l’économie sous la coupe de quelques “majors”
La guerre lancée par Trump contre l’Iran le 28 février 2026, suivie par la fermeture totale puis partielle du détroit d’Ormuz et par celle du détroit de Bab-el-Mandeb, a ébranlé l’économie mondiale. L’explosion des prix du pétrole a entraîné une poussée inflationniste, l’arrêt de certaines activités et a amputé le niveau de vie de centaines de millions de travailleurs. Elle menace désormais certains pays d’une véritable famine. Cette catastrophe humaine et sociale représente, en revanche, une formidable aubaine pour les multinationales du pétrole qui continuent à se nourrir de la marche chaotique du capitalisme et des guerres.
Le conflit engagé par l’impérialisme américain au Moyen-Orient entre dans son huitième mois et, si les bombardements ont cessé sur l’Iran, la circulation dans le détroit d’Ormuz, par lequel transitait 20 % du commerce mondial de pétrole et de gaz naturel liquéfié, demeure largement perturbée. À cette rupture des chaînes d’approvisionnement des hydrocarbures, s’ajoute désormais la paralysie partielle du détroit de Bab-el-Mandeb consécutive à l’offensive des Houthis au Yémen, qui a amputé de 10 % supplémentaires le commerce mondial du pétrole, et a mis à l’arrêt nombre de sites de production dans cette région.
La production de pétrole y a été divisée par deux, avant de revenir pratiquement à son niveau d’avant cette guerre. Mais les prix du baril (soit 159 litres de brut) ont continué de flamber, passant de 62 dollars au début de l’année à 115 dollars avant de se stabiliser depuis quelques semaines autour de 100 dollars. Et il en va de même pour le gaz et les tarifs de l’électricité, qui fluctuent largement depuis des années en suivant le cours du pétrole.
L’inflation s’est répandue dans toute l’économie. Dans les pays riches comme la France, des dizaines, voire des centaines d’euros sont volées chaque mois aux salariés victimes du racket des pétroliers. Ceux qui disposent d’une épargne y puisent ou sinon ils s’endettent pour faire face à l’explosion des dépenses contraintes (logement, énergie, assurances, transport…) et des prix des produits de première nécessité. Fait inédit dans ce pays, la consommation de carburant recule depuis plusieurs mois et a chuté de près de 30 % courant septembre. Dans les pays pauvres, y compris ceux où le pétrole coule à flots, l’explosion des prix des hydrocarbures qui se répercute sur l’ensemble des marchandises a fait basculer de larges couches de la population dans la précarité, la misère ou l’insécurité alimentaire.
Les profiteurs de guerre
Les sociétés, les majors, qui dominent le marché mondial du pétrole depuis des décennies, ExxonMobil, Chevron, BP, Shell, ENI et TotalEnergies, sont les grandes bénéficiaires du chaos provoqué par l’intervention américaine. Avec le cynisme qui le caractérise, Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, a confié récemment qu’il préférait « un monde de bouleversements à un monde paisible » et s’est réjoui des « opportunités » de la situation (Les Échos du 6 octobre 2026). « Nous n’avons pas à nous excuser de réussir », avait-il expliqué peu avant devant l’assemblée générale du groupe… qui n’en demandait pas tant.
En réalité, les crises et les guerres ont alimenté les profits des trusts pétroliers depuis leur origine. Et le moins que l’on puisse dire, est que le conflit en cours ne fait pas exception. En 2026, les profits cumulés des six majors doubleront pour atteindre un montant estimé actuellement à 147 milliards de dollars. Pour TotalEnergies, le chiffre devrait atteindre 24 milliards de dollars, soit une hausse de 77 % en un an. Avant même le début de la guerre, son PDG avait claironné : « Nous avons établi un budget à 60 dollars le baril, mais j’aime bien être démenti. À 110 dollars, je suis plutôt content. Si le détroit d’Ormuz venait à être fermé, le pétrole monterait. » Il avait d’autant plus de raisons de se réjouir que les traders du groupe avaient déjà mis la main, à bas prix, sur la cargaison de dizaines de tankers. Une opération de négoce qui a rapporté au groupe plus d’un milliard d’euros. Sans compter le fait que TotalEnergies est désormais le premier exportateur de gaz naturel liquéfié (GNL) des États-Unis à destination du monde entier.
La directrice des investissements en Europe, Afrique et Moyen-Orient de la banque d’affaires suisse Lombard Odier, que l’on ne peut pas soupçonner d’une trop grande aversion envers le capitalisme, affirmait en juin dernier : « Nous avons l’impression d’un monde en dislocation et de marchés et d’entreprises qui se portent à merveille. » (Les Échos, 15 juin 2026). Et, en effet, avec les majors du pétrole, facilement identifiables par tout un chacun, ce sont aussi des pans entiers de la bourgeoisie qui prospèrent.
Exploration, raffinage… : des profits et des investissements financés par le racket des populations
Le contrôle des prix de l’or noir a été depuis plus d’un siècle et demi un moyen pour les multinationales du secteur de financer leurs investissements sans prendre sur leurs bénéfices ni amputer les dividendes versés à leurs actionnaires.
Rappelons que le fameux choc pétrolier de 1973, la multiplication du prix du baril par trois, fut une opération largement préparée par les majors dont le taux de profit baissait et dont les gisements s’épuisaient. L’accès aux réserves jusque-là inexploitées, notamment celles en eaux profondes (offshore) et celles liées à l’exploitation des schistes bitumineux, en Amérique du Nord notamment, demeurait impossible sans investissements massifs et sans une remontée importante des cours qui en assureraient la rentabilité. Le coût d’extraction d’un baril de pétrole était en effet inférieur à 3 dollars en Arabie saoudite tandis qu’il était près de dix fois plus élevé sur le sol américain ou dans le golfe du Mexique. Dès 1972, Jim Akins, le monsieur Pétrole de l’administration américaine, expliquait : « Il n’y a pas assez de gisements et pas assez d’argent pour en trouver de nouveaux si le prix du pétrole reste aussi bas. » Et c’est d’ailleurs le chah d’Iran, le plus fidèle allié des États-Unis au Moyen-Orient à l’époque, qui, au nom de l’OPEP, devait exiger la plus forte augmentation des prix à l’automne 1973.
Tandis que les gouvernements occidentaux expliquaient aux populations qu’elles étaient prisonnières des pays arabes producteurs de pétrole, les compagnies pétrolières trouvèrent là les moyens financiers de relancer leurs recherches et purent rentabiliser l’exploitation de vastes gisements au cours des années suivantes, comme ceux de la mer du Nord et de l’Alaska. Sur ce territoire, il fallut, par exemple, construire un pipeline de 1 300 kilomètres placé sur des piliers autoréfrigérants, afin que le brut, qui nécessitait le maintien de sa température autour de 50 degrés, ne fasse pas fondre le permafrost ! La hausse mondiale des prix le permit, de même qu’elle servit en France la propagande gouvernementale pour lancer la construction de centrales nucléaires censées assurer l’indépendance énergétique du pays.
Par ailleurs, les masses de dollars (qualifiées de « pétrodollars ») captées par les pays exportateurs de pétrole dans les années qui suivirent retournèrent dans les caisses des banques et des capitalistes des pays impérialistes sous forme de placements, d’achats de matériel militaire, de yachts, de résidences de luxe ou de chevaux de course.
Les milliards n’ont donc jamais cessé de couler à flots dans les coffres des majors. Par exemple, la seule ExxonMobil Corporation, numéro un mondial issu de la fusion d’Exxon et de Mobil Oil en 1999, a réalisé depuis plus de 800 milliards de dollars de profits !
L’explosion actuelle des cours ouvre de nouvelles opportunités aux compagnies pétrolières pour relancer leur activité d’exploration et opérer un « renouvellement organique » de leurs réserves. Au printemps 2026, ExxonMobil a ainsi annoncé un investissement de 24 milliards de dollars dans deux projets pétroliers en eaux profondes au Nigeria. BP a acquis de son côté trois « blocs d’exploration » en mer en Namibie. Le Brésil, le Guyana et le Suriname font également figure de nouveaux eldorados pétroliers pour les décennies suivantes. Et c’est aussi dans la perspective du maintien de cours élevés que doit se jauger la récente mise en coupe réglée des réserves pétrolières du Venezuela par les États-Unis. Même si, pour l’heure, les compagnies pétrolières américaines attendent que leur État investisse à leur place les centaines de milliards nécessaires pour rénover les installations rendues hors d’usage par l’embargo et les sanctions imposés par l’impérialisme américain sous Chávez et Maduro.
À l’échelle mondiale, les majors se contentent actuellement de faire fonctionner leurs installations de raffinage à pleine puissance car elles en tirent des profits gigantesques. Durant des décennies, cette activité avait été jugée trop peu rentable. La maintenance et l’investissement dans des installations vieillissantes amorties depuis des lustres y étaient réduits au minimum. Le nombre même de sites fut drastiquement réduit dans les pays riches qui en avaient eu longtemps le monopole.
Ainsi, en France, onze sites, propriétés de BP, Shell et Esso, ont cessé leur activité entre les décennies 1970 et 1980. D’autres ont été fermés ces quinze dernières années, ramenant à six le nombre de raffineries dans l’Hexagone, dont trois appartiennent à TotalEnergies (Gonfreville-l’Orcher, Feyzin et Donges). Ces raffineries ayant été construites avant le boom du diesel impulsé par les gouvernements pour favoriser les constructeurs français qui avaient massivement misé sur cette motorisation, la France importe aujourd’hui au prix fort la moitié de son gazole : il vient du Moyen-Orient, mais aussi des États-Unis où les installations sont davantage calibrées pour ce carburant. En outre-mer, la seule raffinerie est celle du Lamentin, en Martinique, gérée par la Société anonyme de la raffinerie des Antilles du groupe Rubis, dont les principaux actionnaires sont la Compagnie nationale de navigation (CNN), Dassault et BlackRock.
La guerre et la spéculation ont décuplé les profits des raffineurs. Leurs marges représentent désormais de 20 à 70 dollars par baril aux États-Unis et de 5 à 60 dollars en Europe : c’est une manne inespérée dont les compagnies entendent profiter le plus longtemps possible, quitte à organiser une sorte de pénurie.
Transport : un jackpot assuré
Dès la création de la Standard Oil Company par J.D. Rockefeller en 1870, la maîtrise de l’acheminement du pétrole avait représenté un enjeu majeur. C’est en s’assurant de tarifs de fret ferroviaire préférentiels pour ses tonneaux que le premier milliardaire de l’histoire avait assis son quasi-monopole sur le raffinage.
De puissants groupes dominent toujours ce marché, comme c’est le cas dans les transports par porte-conteneurs. Si certaines compagnies étatiques disposent de leur propre flotte, à l’instar de Saudi Aramco propriétaire de la société Bahri, les majors préfèrent en général affréter des tankers à moyen ou long terme. TotalEnergies en louerait 80. Les armateurs grecs, telles les dynasties Angelicoussis (Maran Tankers), Prokopiou (Dynacom Tankers Management), ou Diamantides (Capital Maritime & Trading), possèdent pour leur part des centaines de navires représentant entre un quart et un tiers de la flotte mondiale et 60 % de celle de l’Union européenne. Des sociétés spécialisées comme Frontline, DHT Holdings, ou Maersk Tankers gèrent également des flottes de dizaines de navires, alors que les grands tankers actuels (ou VLCC) sont vendus autour de 200 millions de dollars, 50 % de plus qu’il y a un an. L’opacité, les manipulations et les arrangements de toutes sortes dans ce secteur sont tels que qualifier de « flotte fantôme » les 900 à 1 500 pétroliers qui opèrent en marge des marchés et des contrats officiels relève de la farce.
Là encore, la guerre offre des opportunités de profits mirifiques aux armateurs, aux actionnaires des grandes compagnies ainsi qu’aux différents intermédiaires du secteur. Car s’il existe un système de tarification unique, créé après la Deuxième Guerre mondiale et mis à jour chaque année, exprimé en dollars par tonne de pétrole (WS pour Worldscale), ce prix de référence varie d’un jour à l’autre, au gré de la spéculation et des tensions dans les zones de production ou sur les routes commerciales. Ainsi, le taux de fret en octobre 2026 a-t-il atteint 1,5 million de dollars par jour, soit dix fois plus que l’année précédente, ce qui, répercuté par les compagnies, correspond à environ 15 dollars par baril, auxquels il faut ajouter environ 3 dollars pour le coût des assurances.
La financiarisation des marchés pétroliers
Le marché du pétrole a toujours été régi par les guerres, l’évolution des rapports de force entre les grandes puissances et entre les majors elles-mêmes. Mais il porte de plus en plus la marque de la financiarisation de l’économie capitaliste.
Durant des décennies, ce secteur a fait l’objet d’une répartition des zones d’exploitation et d’accords restés secrets entre les plus grandes compagnies sur les prix de vente. En échange de royalties dérisoires, des clauses léonines furent imposées aux pays producteurs. Elles ne furent que partiellement remises en cause par la décolonisation puis par l’émergence de l’OPEP. Le marché du pétrole resta pour l’essentiel verrouillé par des contrats à long terme fixés par les majors. Par ailleurs, les excédents et les déficits existant entre les différentes qualités physiques de pétrole (plus ou moins « léger » ou chargé en soufre notamment) étaient généralement régularisés entre ces majors par le biais d’échanges de cargaisons : par exemple du Arab light contre du brut du Nigeria.
La baisse du taux de profit au cours des années 1960, suivie de la crise monétaire accélérée par la guerre du Vietnam et la dépréciation du dollar au début de la décennie suivante, précipitèrent la financiarisation du marché du pétrole et favorisèrent l’émergence de nouveaux acteurs puissants, notamment dans les activités de trading. Le « pétrole papier », c’est-à-dire la vente et la revente de cargaisons de pétrole, et bien plus souvent l’engagement conditionné d’une vente future, prit de plus en plus le pas sur le « pétrole physique », au point qu’un baril de pétrole peut, virtuellement, changer jusqu’à cinquante fois de mains entre son conditionnement et sa livraison réelle.
En 1973, l’Emergency Petroleum Allocation Act (loi sur la répartition d’urgence du pétrole) adopté par le président américain Nixon instaura un système de contrôle des prix et de double tarification distinguant le « vieux pétrole » du « nouveau pétrole » produit sur le territoire national. Pour éviter que les majors disposant de pétrole américain, dont les prix étaient plafonnés, n’écrasent les petits raffineurs obligés d’importer du pétrole au prix fort, la loi prétendait les obliger à acheter des « droits » et à reverser de l’argent aux raffineurs indépendants. Cela ouvrit une opportunité aux activités de négoce, à l’intérieur des majors elles-mêmes, puis exercées par des entités indépendantes, consistant principalement à échanger un pétrole contre un autre, en empochant la différence de prix. Une centaine de nouvelles sociétés, dont la grande majorité ne disposait ni d’installations de stockage ni de moyens de transport, firent ainsi leur apparition entre 1973 et 1977. Un bureau, un téléphone et un télex suffisaient pour acheter et vendre. De véritables « fleuves d’argent » furent drainés vers des paradis fiscaux, hors de portée du fisc américain, en s’appuyant sur des transactions pétrolières fictives à l’étranger et sur de fausses factures. En 1990, Marc Rich and Co, le principal acteur dans ce domaine, disposait de bureaux dans 128 pays et vendait 1,5 million de barils par jour, soit plus que l’ensemble des membres de l’OPEP. La Suisse (le canton de Zoug en particulier, devenu depuis une capitale des transactions de cryptomonnaies) faisait quant à elle office de plaque tournante.
Cette captation de la manne pétrolière par les intermédiaires et les financiers continua sous d’autres formes, accélérée notamment par l’essor de l’exploitation des hydrocarbures en mer du Nord et en Alaska, hors de toute emprise de l’OPEP. Les activités de trading, de plus en plus sophistiquées, furent facilitées par l’adoption de lois incitatives, en particulier aux États-Unis et en Grande-Bretagne. Les profits engendrés étaient tels que les majors développèrent à leur tour leurs filiales spécialisées dans ces activités. BP, Shell et Esso créèrent respectivement Anro, Petra et Impco. D’autres compagnies, de rang inférieur, s’y engagèrent à leur tour : Koch, Phillips Petroleum, Arco, Ashland, Conoco, Coastal et Sun aux États-Unis, la Compagnie française des pétroles (CFP) en France, Fina en Belgique et ENI en Italie, Petrobras au Brésil, Idemitsu et Kanematsu au Japon. Mais seules les plus puissantes de ces sociétés de négoce purent absorber les à-coups du marché pétrolier, qui a connu un point bas à 10 dollars le baril en 1986 et un sommet à 140 dollars en 2008, en éliminant au passage leurs concurrentes.
Deux places boursières dominent encore le secteur pétrolier, celle de New York, avec le NYMEX, où est principalement coté le WTI (West Texas Intermediate), un pétrole très léger et sulfureux extrait sur le territoire américain, et celle de Londres, où est situé l’ICE (Intercontinental Exchange) qui gère principalement les échanges du Brent, pétrole qui sert de référence pour environ les deux tiers du pétrole échangé dans le monde… bien qu’il ne représente que 1 % de la production.
Au sein de ces bourses, les prix se fixent via deux mécanismes de transaction : d’une part, le marché spot (au comptant) où s’échangent des cargaisons de pétrole brut livrées immédiatement ou dans les jours qui suivent. L’autre passe par le marché à terme (ou des futures), celui du « pétrole papier » où sont traitées des promesses de vente et d’achat à une date déterminée et à un prix fixé à l’avance. C’est ce marché qui est massivement utilisé par les traders, les banques et les compagnies pétrolières pour spéculer ou se couvrir contre la volatilité qui dicte au jour le jour le cours mondial du baril.
À partir de la fin des années 1980, la « révolution » des produits dérivés a achevé d’introniser le pétrole en tant que produit financier. Les options et les swaps (des paris sur l’évolution du prix sur une période et un volume convenus) sont devenus les éléments essentiels de la spéculation et de la fixation des prix qui en dépend. Ces méthodes et ces produits préfiguraient ceux qui, généralisés depuis à tous les secteurs d’activité, sont nés dans le secteur des prêts immobiliers et ont précipité la crise des subprimes en 2008. Car si les banques commerciales n’étaient pas autorisées à négocier du pétrole physique, elles pouvaient traiter ces instruments financiers. C’est ainsi que la Société Générale, Paribas, Barclays Capital, CRT, Chase Manhattan, JP Morgan, Chemical Bank et bien d’autres institutions se muèrent en acteurs de premier ordre du marché du pétrole puis de celui du GNL. Et il faudrait ajouter les sociétés de conseil qui vendent à prix d’or leurs « expertises » qu’un spécialiste qualifie d’« astrologie des marchés », un qualificatif certainement très adapté.
Aujourd’hui, les activités de trading sont passées dans les mains de véritables géants des matières premières et de l’énergie souvent inconnus du grand public : Vitol, Trafigura, Glencore, Mercuria et Gunvor. Ils contrôlent près de 40 % des échanges de pétrole brut à l’échelle mondiale. Ils ont réalisé un chiffre d’affaires cumulé de 1 110 milliards de dollars en 2025 et perçu plus de 100 milliards de profits ces trois dernières années. Ce sont des montagnes de liquidités reversées en dividendes et investies dans des terminaux de stockage, des raffineries et dans d’autres secteurs des matières premières.
La toute-puissance américaine
Finalement, les trusts des États-Unis dominent le secteur pétrolier depuis l’émergence de la Standard Oil. Leur hégémonie a été renforcée à la faveur des deux conflits mondiaux et à la suite de l’adoption du dollar comme monnaie de référence des échanges internationaux. Aux majors historiques, au poids des financiers, il faut ajouter les sociétés spécialisées dans le forage, l’ingénierie et les équipements pétroliers à l’instar de Halliburton.
Mais leur puissance réside en premier lieu dans l’appui, financier, politique mais aussi militaire, que leur apporte l’impérialisme américain. En témoignent aussi les liens directs tissés entre les compagnies du secteur pétrolier et les dirigeants politiques depuis cinquante ans selon le principe dit de la « porte tournante » entre le privé et la direction de l’État ou de la haute administration. Ainsi, Dick Cheney était PDG de Halliburton avant de prendre la vice-présidence de 2001 à 2009 sous George W. Bush (lui-même issu de l’industrie pétrolière) ; Condoleezza Rice, secrétaire d’État entre 2005 et 2009, avait siégé auparavant au conseil d’administration de Chevron, dont un des superpétroliers fut même immatriculé sous le nom de SS Condoleezza Rice ; Rex Tillerson, passa, quant à lui, directement de son fauteuil de PDG d’ExxonMobil en 2017 à celui de secrétaire d’État de Trump durant une année.
Malgré la volonté de certains États, dont la Russie et la Chine, d’échapper à l’obligation de payer et de vendre leurs barils en dollars, cette monnaie reste utilisée dans plus de 80 % des transactions pétrolières et jusque dans 98 % des cotations. Le billet vert sert lui-même de levier à d’autres spéculations sur les taux de change qui affectent régulièrement le prix du pétrole acquitté par les consommateurs dans l’ensemble du monde.
En 1973, le déclin de la production de pétrole sur leur territoire apparut à certains observateurs américains comme un indice supplémentaire de la perte d’influence de l’impérialisme états-unien, alors dépendant principalement du Moyen-Orient pour ses importations d’hydrocarbures. « Nous consommons maintenant plus d’énergie que nous n’en produisons », lançait le président Nixon. Les interventions militaires contre l’Irak en 1991 comme en 2003 dégageaient un incontestable parfum de pétrole, car elles visaient manifestement à sécuriser une partie des approvisionnements des majors et la domination de l’impérialisme.
Cinq décennies plus tard, les États-Unis sont redevenus les premiers producteurs de pétrole et de GNL au monde et exportateurs nets grâce à la mise en exploitation des réserves de pétrole de schiste issu de la fragmentation, des sables bitumineux et à l’essor des forages offshore en eaux profondes.
Les coûts moyens d’extraction du pétrole sur le territoire américain oscillant entre 30 et 60 dollars par baril en 2026 (contre moins de dix jusqu’à quinze en Arabie saoudite ou en Irak), le maintien des prix du baril au-dessus de cette barre depuis une vingtaine d’années garantit désormais leur rentabilité. Le « Drill, baby, drill ! » (fore, chéri, fore !) lancé par Trump lors des dernières élections avait été largement anticipé par les pétroliers américains. Et c’est Obama qui, dès 2015, avait levé l’interdiction d’exporter du pétrole brut, en vigueur depuis 40 ans, offrant un débouché colossal aux compagnies américaines. Mais la création par Trump d’un Conseil de la domination énergétique nationale en février 2025 a le mérite de la clarté !
La guerre en Ukraine, suivie par l’achat massif de produits pétroliers auprès des États-Unis par les pays de l’Union européenne, puis celle contre l’Iran, ont consolidé ce poids écrasant, permettant à l’impérialisme américain de prétendre réguler le marché mondial de l’or noir, au gré des embargos et des sanctions imposées à tel ou tel pays. Cette année, les exportations américaines ont même augmenté de 30 %, pour atteindre le chiffre record de plus de 13 millions de barils par jour, comprenant brut et produits raffinés. Sous la menace de l’arrêt de ses exportations vers l’Union européenne, Trump est parvenu, début octobre, à imposer également aux 27 dirigeants européens de puiser 100 millions de barils de pétrole et de gazole dans leurs réserves stratégiques, dans la perspective, probablement vaine, de faire baisser significativement les prix à la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis.
Quant à l’accord imposé cet été par Washington au gouvernement du Venezuela, il pourrait donner à moyen ou long terme aux États-Unis le contrôle sur des réserves estimées à 65 milliards de barils, soit le double de celles dont ils disposent actuellement.
Mettre à bas la dictature des trusts du pétrole et de la bourgeoisie
L’explosion des prix du pétrole et la poussée inflationniste qu’elle entraîne, à laquelle s’ajoute leur responsabilité directe et consciente dans le réchauffement climatique et ses conséquences, illustrent combien mettre fin à la domination des groupes capitalistes de ce secteur et de leurs actionnaires serait une nécessité et une urgence pour l’humanité tout entière.
Ce n’est évidemment pas la perspective tracée à la veille de l’élection présidentielle en France par les différents partis « de gouvernement». Les partis de gauche et les syndicats ont certes proposé, comme d’ailleurs le Rassemblement national, la diminution ou la suppression temporaire de certaines taxes, à commencer par l’accise sur les produits pétroliers qui rapporte 28,8 milliards d’euros à l’État et aux collectivités locales. De telles mesures ont d’ailleurs déjà été adoptées par certains gouvernements en Europe. Mais ils se gardent bien d’expliquer que la bourgeoisie ferait tout pour que cette somme soit immédiatement prélevée sur les budgets des écoles, des hôpitaux et des services utiles à la population.
Une telle politique, faite pour éviter que la colère populaire se tourne contre les capitalistes, peut en outre s’avérer très favorable à ces derniers. Ainsi, au Japon, qui importe pourtant la totalité de son pétrole, le gouvernement a supprimé ces taxes au point que l’essence y est vendue actuellement moins d’un euro le litre. Mais il verse dans le même temps des milliards aux raffineurs et aux gros distributeurs. Les primes « gros rouleurs » versées par le gouvernement français, aussi dérisoires soient-elles, sont une autre façon de protéger le patronat pour lui éviter d’avoir à augmenter les salaires des salariés les plus modestes. L’État aide en revanche directement les patrons des secteurs de la pêche, de l’agriculture et du BTP par divers dispositifs.
La gauche française a avancé également l’idée d’une nationalisation de TotalEnergies, sans préciser qu’elle se ferait à prix d’or et qu’il serait vain de prétendre résoudre à l’échelle nationale les problèmes liés au coût de l’essence et ceux qui en découlent et surtout sans qu’il soit question pour elle de remettre en cause l’organisation capitaliste de la société. Quant à la taxation des surprofits, elle nécessiterait une mobilisation d’ampleur de la population et des travailleurs pour imposer une telle mesure, ce que les représentants de la gauche réformiste ne font rien pour préparer.
Bloquer les prix sans s’attaquer à l’ensemble des mécanismes qui les déterminent serait tout aussi vain. On a pu voir comment le groupe TotalEnergies avait bloqué les siens dans son réseau à un niveau calculé de telle façon qu’ils lui garantissent un accroissement de ses bénéfices.
L’envolée des prix de l’énergie doit en revanche être pour les révolutionnaires l’occasion de mettre en évidence auprès des travailleurs la responsabilité directe des capitalistes, des financiers et de la spéculation. Elle offre la possibilité de populariser l’objectif de réquisition des profits de guerre et d’expropriation des entreprises sans indemnités ni rachat. La dénonciation des super pouvoirs de la bourgeoisie est aussi une façon de préparer son renversement.
20 octobre 2026