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De la révolte de la jeunesse à la crise politique
Samedi 17 octobre, les manifestations ont rassemblé dans toute la France 550 000 personnes selon la police, un chiffre inédit depuis plusieurs années. Lycéens et étudiants mobilisés contre la dégradation des lycées et des universités, travailleurs paupérisés par la vie chère et les prix des carburants se sont retrouvés dans une même colère contre le gouvernement.
Surpris par un tel succès et incapable d’apporter la moindre réponse aux revendications formulées, celui-ci fait tout pour discréditer les manifestants en les assimilant à des casseurs et des voleurs. Il utilise l’émotion suscitée par les affrontements avec la police, les pillages de magasins et les atteintes à des bâtiments publics survenus le 17 octobre pour mener une campagne réactionnaire. Dimanche 18, Macron s’est adressé à la population en tentant d’incarner le parti de l’ordre. Le Premier ministre Lecornu a pour sa part expliqué qu’il fallait « choisir son camp », entre celui « des forces de l’ordre » et celui « des casseurs ». En quelques jours, quelque 2 700 personnes ont été interpellées et placées en garde à vue, et des dizaines d’entre elles ont été incarcérées. Dans les procès qui se sont tenus à partir du 19, les juges, à la suite des instructions du ministère, ont eu la main lourde, les procureurs requérant de la prison contre des personnes accusées d’avoir volé trois jeans.
Droite et extrême droite font pour leur part le procès en laxisme du gouvernement. Celui-ci tente d’y répondre en multipliant des mesures autoritaires, telles que les couvre-feux dans les quartiers de plusieurs grandes villes et le renforcement du déploiement des forces de l’ordre. Jeudi 22 octobre, fustigeant des actes « politiques et séditieux, conduits par des groupes d’ultragauche, visant à faire tomber la République », Macron a annoncé que seules les manifestations organisées par les syndicats seraient autorisées, mais interdites dans les centres-villes. Dans la foulée, plusieurs préfets ont interdit toutes les manifestations pour samedi 24 octobre, notamment à Lyon, Lille, Toulon, Nice…
Les prochaines semaines diront si ce tour de vis suffit à dissuader une partie des manifestants ou si, comme nous l’espérons, ceux-ci ne se laisseront pas intimider et poursuivront et approfondiront la mobilisation. Pour permettre à la contestation de l’emporter et pour donner une issue favorable à la crise politique l’entrée en scène de la classe des travailleurs, mobilisés à partir de leurs lieux de travail par la grève, serait décisive.
Il faut revenir sur le mouvement lycéen, engagé depuis maintenant plusieurs semaines, qui a été le déclencheur de cette crise politique.
Un mouvement d’emblée confronté à la répression
Surgi sans prévenir, le mouvement lycéen s’est invité dans la situation intérieure française. C’est un mouvement large qui, après s’être développé d’un lycée à l’autre à bas bruit, sans relais médiatique, a éclaté au grand jour mardi 6 octobre par une démonstration de force dans toute la France et les territoires d’outre-mer qui a fait descendre dans la rue plusieurs centaines de milliers de manifestants, très majoritairement lycéens.
Les raisons du mouvement se trouvent d’abord dans l’état lamentable du système éducatif français, conséquence de décennies d’attaques contre le service public de l’enseignement. Les économies budgétaires incessantes ont fini par déclencher cette explosion de colère. Mais elle aurait pu se produire bien avant, tant la situation s’est dégradée depuis longtemps.
Les locaux de bien des établissements scolaires sont vétustes. Des préfabriqués installés « provisoirement » il y a 20 ans sont toujours en place aujourd’hui. Le nombre d’enseignants a tellement diminué que les absences de professeurs ne sont quasiment plus remplacées. Désormais, la règle officielle est qu’un enseignant absent pour maladie pour une durée de 15 jours ou moins n’est pas remplacé. Et si sa maladie se prolonge encore de 15 jours ou moins, l’administration ne cherche toujours pas de remplaçant. Bien souvent dans les lycées des quartiers et villes populaires, la réalité est bien pire. Des élèves n’ont parfois pas de professeur dans une, voire plusieurs matières, pendant des mois. De plus, dans les cursus scolaires, l’Éducation nationale a développé à outrance les stages en entreprises sans se soucier le moins du monde des difficultés que des jeunes peuvent avoir pour en trouver, car cela est à leur charge. La plupart de ces stages sont non rémunérés. À bon droit, les lycéens peuvent penser que l’État les maltraite.
Fin septembre, le mouvement est parti de lycées de la banlieue parisienne, de jeunes qui dénonçaient l’état de délabrement de leur établissement. En réponse aux premières mobilisations, le pouvoir a répondu par la répression. Il a envoyé la police et des compagnies de CRS qui ont usé de la manière forte : bousculades, jets de grenades de désencerclement, gaz lacrymogènes, matraquages et arrestations. Comme les premiers à s’être mobilisés étaient les lycéens des quartiers populaires, de lycées professionnels ou généraux, la police s’est sentie les coudées franches.
Des avocats qui se sont portés en aide aux lycéens arrêtés par la police ont recensé près de 5 000 lycéens placés en garde à vue en à peine plus d’une semaine de mobilisation. Plus des deux tiers de ces jeunes ont été relâchés quelques heures après, preuve que la police n’avait absolument rien à leur reprocher. Pour comparaison, lors des mois pendant lesquels s’est déroulé l’ensemble du mouvement des gilets jaunes de fin 2018 à début 2019, mouvement durant lequel la police n’est pas réputée avoir été tendre envers les manifestants, 10 000 personnes avaient été placées en garde à vue. Ainsi, selon ce baromètre de la répression, le mouvement lycéen, avant même sa première grande manifestation du 6 octobre, faisait déjà en termes d’interpellations la moitié du « score » du mouvement des gilets jaunes.
La politique répressive ne s’en est pas tenue là. Des vidéos ont circulé sur les brutalités de la police. On a pu voir un policier plonger la tête d’un lycéen de 17 ans dans une rivière, un autre étrangler une adolescente de 14 ans, ou des policiers foncer en 4x4 sur une mini barricade de lycéens qui ont dû se jeter sur le bas-côté pour ne pas être renversés. Plusieurs jeunes ont été blessés grièvement : au moins deux ont été éborgnés, un jeune a eu la mâchoire défoncée, un autre a perdu une main, etc. Le gouvernement a aussi utilisé une autre arme : les fermetures administratives de lycées. Ces « lockouts » visaient à empêcher les lycéens qui voulaient s’organiser de s’adresser à leurs camarades.
Les médias ont présenté ces événements comme s’il s’agissait d’émeutes urbaines menées par des « casseurs ». Cette propagande faite pour salir le mouvement a fonctionné dans un premier temps. Dans bien des milieux populaires, dans bien des entreprises, la première opinion sur cette contestation était négative. Pour beaucoup, ce n’était pas un mouvement mais « des jeunes voyous qui cassaient tout ». Ce sentiment a même ébranlé certains lycéens, notamment de lycées de centre-ville, qui ne voulaient pas que leur mouvement ait cette image. Mais l’attitude répressive de la police a fini par soulever et attiser leur indignation et au final, la répression a contribué à unifier le mouvement lycéen. Que ce soit dans les lycées de banlieue, les lycées professionnels, les lycées agricoles, les lycées privés ou les lycées à la réputation élitiste, le mouvement a touché d’une façon ou d’une autre toute une frange de la jeunesse lycéenne. Les mots d’ordre contre la police sont devenus très populaires, comme ceux qui dénoncent le racisme ou la ségrégation sociale.
Ce n’est pas un appareil politique ou syndical qui est à l’origine de la propagation du mouvement, mais le « bouche à oreille » ou sa version moderne, les réseaux sociaux. Plus de 1 000 lycées ont alors rapidement été touchés sur les 4 000 de France. De petits noyaux actifs ont réfléchi aux revendications à écrire sur des pancartes, ils ont commencé à s’organiser entre lycées proches ou plus distants, à trouver le moyen de s’adresser aux hésitants, en discutant de l’efficacité des blocages et ont parfois trouvé le moyen de mettre en place des assemblées générales. Ensemble, ils ont commencé à comprendre les manœuvres du pouvoir, à réaliser ce qu’est le rôle de la police et de la justice pour les faire taire et celui de chiens de garde des médias. Lorsque la police est venue arrêter un lycéen dans l’enceinte même du lycée Paul-Éluard à Saint-Denis, la vidéo de cette arrestation a fait le tour de nombre de lycées de région parisienne et au-delà.
Le gouvernement a utilisé la manière forte, pensant ainsi écraser la contestation dans l’œuf car il est dans une situation où ses marges politiques et financières sont très réduites. L’endettement croissant de l’État français a allumé chez les financiers l’attrait pour la spéculation sur la dette du pays, obligeant celui-ci à emprunter à des taux de plus en plus élevés. Alors que le taux d’intérêt auquel il emprunte sur 10 ans, était presque nul en 2021, il a franchi la barre des 4 % en août dernier et a atteint les 5 % en octobre. Pas à pas, la situation financière de la France se rapproche de celle de la Grèce au moment de la crise de la dette de 2009-2010 qui avait mené à une mise sous tutelle financière de ses créanciers. Vis-à-vis de ces spéculateurs, le gouvernement doit apparaître comme maîtrisant ses dépenses. Pour la classe capitaliste, il est donc hors de question que le gouvernement cède moindrement aux lycéens… en tout cas pour l’instant.
Au fond le gouvernement est pris en tenaille. D’un côté, en ne cédant rien et en intensifiant la répression, il prend le risque que le mouvement dure et finisse par encourager une mobilisation des travailleurs sur leurs propres revendications. D’un autre, dans une situation sociale explosive, où les classes populaires font face à un retour brutal de l’inflation et où selon les statistiques de la Banque de France, les faillites des petites entreprises atteignent des records, céder à la jeunesse pourrait impulser la contestation voire la révolte populaire.
6 octobre : une première démonstration de force et un élargissement aux universités
Mardi 6 octobre, la colère lycéenne est apparue au grand jour. Dans toutes les moyennes et grandes villes, plusieurs centaines de milliers de personnes, 256 000 selon la police, ont manifesté. Près de 1 800 lycées et 57 sites universitaires ont été touchés par le mouvement. Même si la jeunesse des quartiers populaires y était sans doute bien moins représentée que celle des lycées de centre-ville, c’était une preuve incontestable de l’ampleur du mouvement. Il a partout pris l’allure d’une marée humaine lycéenne, avec de nombreuses pancartes affichant des revendications, des slogans évoquant les menaces qui pèsent sur l’avenir de cette génération ou contenant des attaques contre la police ou l’extrême droite.
On a pu alors voir les raisons variées et profondes de la colère de la jeunesse : bien sûr la dénonciation de la situation de l’Éducation nationale, les lycées vétustes, l’absence de moyens et de personnel, les emplois du temps mêlant horaires à rallonge et longues plages de creux ; la dénonciation de Parcoursup, le système d’affectation pour l’entrée dans l’enseignement supérieur. Mode de sélection opaque, pour beaucoup de lycéens, il est le symbole de l’institution arbitraire obligeant à renoncer aux études souhaitées. On a pu voir aussi beaucoup de pancartes et slogans contre les inégalités et la hiérarchie sociales, contre la police et ses méthodes, et contre l’extrême droite. Dans l’ambiance politique actuelle de montée des idées réactionnaires et de l’individualisme, ces sentiments d’une large partie de la jeunesse sont apparus comme une véritable bouffée d’oxygène.
Le gouvernement et des leaders politiques d’extrême droite, de droite ou de gauche ont accusé La France insoumise (LFI) d’être le chef d’orchestre secret de ce mouvement. C’est stupide car ce serait bien au-delà des moyens de ce parti. Mais c’est surtout, là encore, fait pour discréditer le mouvement en tentant de nier sa profondeur. Au passage, c’est aussi une injure faite à ceux qui se mobilisent. Si bien des lycéens ont sans doute de la sympathie pour La France insoumise, leur mouvement s’est développé spontanément et leurs idées, ils savent se les forger eux-mêmes.
La contagion a atteint aussi les universités. Dès la manifestation nationale suivante, le 13 octobre, les cortèges universitaires ont été plus nombreux et ont compensé en partie une baisse de la mobilisation lycéenne. Là encore, le gouvernement, via les présidences de facultés, utilise la méthode du « lock-out » pour essayer de tuer le mouvement étudiant dans l’œuf. Mais dans l’ensemble le mouvement a tenu. Et en se prolongeant, il a gagné une certaine respectabilité aux yeux d’une partie de la population travailleuse. Cela s’est vu lors de la manifestation du 17 octobre quand tout a pris une autre dimension.
La journée de mobilisation du 17 octobre
La journée du 17 octobre n’avait au départ rien à voir avec le mouvement lycéen. L’idée d’une journée de contestation contre la vie chère a été lancée sur les réseaux sociaux durant l’été. Il s’agissait d’un appel dans le style de celui qui avait conduit au mouvement des gilets jaunes. Mais, alors que les vacances scolaires d’automne se profilaient, les lycéens ont repris cette date, et elle est devenue pour eux une échéance importante. En retour, pour beaucoup dans les classes populaires, cette journée du 17 est devenue plus crédible et a été vue comme pouvant être une réussite. Officiellement, les grandes confédérations syndicales ne s’y sont ralliées que quatre jours auparavant et dans les faits, n’ont rien organisé et n’ont pas participé. Il s’est donc agi d’une mobilisation sans leur soutien, ce qui n’a pas empêché que de nombreux militants syndicaux y participent.
Jusqu’au jour même, il était impossible de prévoir ce qu’allait être cette journée. De l’aveu du ministère de l’Intérieur, celui-ci ne s’attendait pas à une affluence importante. Dans bien des entreprises, peu de travailleurs annonçaient qu’ils allaient y participer. Mais si on en croit les chiffres de la police, 550 000 personnes y ont participé, le double de la manifestation des lycéens du 6 octobre et aussi le double de la plus grande manifestation du mouvement des gilets jaunes qui avait rassemblé 238 000 personnes.
Ce fut donc une manifestation de grande ampleur. À Paris, d’après la police, 110 000 personnes ont défilé. De très grandes manifestations et rassemblements ont aussi eu lieu dans les autres grandes villes. Même dans des petites villes de quelques milliers d’habitants, il y eut des rassemblements de quelques dizaines ou centaines de personnes, dont souvent un contingent non négligeable de lycéens. Cette journée a donc marqué un tournant, par l’ampleur des manifestations, par le lien qu’elle a établi entre les revendications de la jeunesse et celles des classes populaires confrontées à la vie chère et au même mépris de ceux qui dirigent, et surtout par ses conséquences politiques.
Pour tenter de minimiser son ampleur et de discréditer les manifestants aux yeux de tous ceux qui n’y ont pas directement participé, le gouvernement et les médias ont mis en relief les pillages de magasins. Évidemment, ces pillages sont une réalité. Mais qui pourrait s’étonner, vu l’aggravation de la pauvreté, que des jeunes, ou des moins jeunes de familles pauvres ne tentent de profiter de l’occasion de ces manifestations pour piller, une fois qu’un magasin est en train d’être dévalisé ? Lorsque la colère explose, il n’est pas surprenant que la rage de certains manifestants se combine avec l’envie de piller.
Il existe aussi des courants de militants dits « autonomes » qui justifient la casse, la destruction de bâtiments publics représentant l’ordre établi. Ni les uns ni les autres ne peuvent contribuer au renforcement du mouvement collectif qui est apparu. Au contraire, ils ne peuvent que détourner la colère vers des actions stériles et destructrices qui ne peuvent que servir au pouvoir et à l’extrême droite qui s’affiche comme le seul parti capable d’instaurer l’ordre. Mais les médias qui n’ont cessé de dénoncer « la violence » » lors de cette manifestation se sont aussi bien gardés de faire la lumière sur les exactions de la police. Les témoignages sont nombreux de charges de CRS sur les manifestants, de poursuites et de matraquages de lycéens jusque dans des halls d’immeubles où certains s’étaient réfugiés. Et s’ils ont tant monté en épingle les pillages, c’est aussi pour faire oublier combien la mobilisation avait été un succès.
***
Les deux semaines de vacances scolaires commencées le 17 octobre ont entraîné nécessairement une pause dans la mobilisation lycéenne. On ne peut que souhaiter que le mouvement reprenne ensuite, qu’il dure, devienne plus conscient et s’organise bien plus encore, permettant aux lycéens mobilisés de faire l’expérience de la démocratie dans la lutte, ce qui peut être un enseignement précieux pour l’avenir lorsqu’ils deviendront des travailleurs, et aussi pour qu’ils puissent être collectivement maîtres de leur propre combat.
Mais on peut déjà dire que c’est un mouvement qui comptera. Il a entraîné des centaines de milliers de jeunes et, pour beaucoup, il a été leur premier pas politique conscient. C’est la force d’un mouvement lycéen de donner à de très jeunes, qui n’auraient sans doute pas été attirés spontanément par des idées abstraites et complexes, l’envie de s’engager pour lutter contre cette société.
L’impact ne concerne pas seulement la jeunesse. Le fait qu’une partie de celle-ci se soit mise en mouvement est un fait important pour l’ensemble des classes populaires. Il a créé un climat de contestation et la réussite de la journée du 17 octobre en est la preuve. Il a encouragé à un appel pour une nouvelle journée du même type, samedi 24 octobre. Les confédérations syndicales, qui sont restées attentistes et spectatrices le 17, tentent de s’appuyer sur son succès pour réussir la journée de grève générale et interprofessionnelle qu’elles ont programmée le 5 novembre. Il faut espérer que les travailleurs profitent de la brèche ouverte par les lycéens, en se mobilisant non pas seulement individuellement à l’occasion de journées comme celle du 17 octobre, mais aussi collectivement, notamment à partir de leurs lieux de travail. Car c’est ainsi que les travailleurs peuvent commencer à se faire entendre en tant que classe sociale avec ses intérêts propres. C’est ainsi qu’ils pourront apparaître comme une force indépendante capable de défendre ses intérêts collectifs et de prendre la tête des contestations sociales.
La société capitaliste apparaît de plus en plus à beaucoup comme sans perspectives, sans issue. Et en effet dans le cadre de cette organisation sociale, il n’y en a pas. De véritables perspectives ne peuvent s’ouvrir qu’en remettant en cause les fondements de cette société, la propriété privée des moyens de production et la domination de la bourgeoisie. Que ce mouvement parti de la jeunesse lycéenne amène certains vers cette prise de conscience et vers ces idées révolutionnaires, et ce serait un gage pour l’avenir.
22 octobre 2026