50 ans après la mort de Staline, 15 ans après la pérestroïka, 11 ans après la disparition de l'URSS, où va la Russie ?

Cercle Léon Trotsky
25/04/2003

 

Cela fait plus de onze ans que l'Union soviétique a éclaté. Et nous voudrions faire le point sur ce qu'il en est advenu, sur la nature et la profondeur des changements intervenus dans l'économie et la société de la Russie, la plus grande et la plus importante des républiques de l'ex-URSS.

Pour comprendre tout ce que cette société, son économie et son État avaient d'unique et d'original, il faut se rappeler qu'ils étaient issus de la révolution d'Octobre 1917. À la fin de la Première Guerre mondiale, la révolution prolétarienne avait éclaté dans divers pays d'Europe. En Russie, la classe ouvrière prit le pouvoir, créa le premier État ouvrier durable de l'histoire et entreprit de transformer les rapports sociaux hérités du passé. La Révolution fut vaincue partout ailleurs. La perspective dans laquelle avaient oeuvré les dirigeants de la révolution, renverser la domination de la bourgeoisie capitaliste à l'échelle internationale et créer les conditions de la construction d'une nouvelle société, le socialisme ou le communisme, fut refermée pour toute une période historique. Bien que la contre-révolution n'ait pu vaincre le nouveau pouvoir en Russie, sa pression affecta profondément le sort de l'État issu de la révolution. Isolé à l'échelle internationale, dans un pays à majorité paysanne, l'État ouvrier subit une dégénérescence rapide dont le résultat fut de faire passer le pouvoir effectif des mains de la démocratie ouvrière à celles des administrateurs de l'État, des chefs petits et grands, bref, de la bureaucratie.

 

La dégénérescence de l'État ouvrier

 

Lénine avait pressenti ce phénomène contre lequel il avait engagé le combat. Mais il mourut en janvier 1924 [[Après plusieurs mois d'une maladie qui le priva de la parole et le rendit incapable de participer à l'activité politique à partir de mars 1923.]]. Dès lors, Trotsky incarna et dirigea la lutte des bolcheviks fidèles aux idéaux d'Octobre contre la dégénérescence du premier État ouvrier à la tête duquel, disait-il, s'était imposée une « caste incontrôlée, étrangère au socialisme »[[ La Révolution trahie, édition 10/18 p. 257]].

Cette lutte, Trotsky et ses camarades la menèrent d'abord, en URSS, au sein du Parti bolchevique. Mais, dès la fin des années vingt, ce parti était devenu la courroie de transmission du pouvoir de Staline s'appuyant sur la bureaucratie naissante.

C'est à Trotsky que nous devons l'analyse marxiste révolutionnaire de la société soviétique bureaucratisée. Dans le texte où il l'a le plus systématisée, La Révolution trahie, Trotsky insistait sur la nécessité de se garder « par dessus tout, dans notre analyse, de faire violence au dynamisme d'une formation sociale qui n'a pas de précédent et ne connaît pas d'analogue ». Sur quels fondements sociaux et selon quelles modalités s'exerce le parasitisme de la bureaucratie, voici ce qu'en dit Trotsky :

« (...) La nationalisation du sol, des moyens de production, des transports et des échanges, et aussi le monopole du commerce extérieur forment la base de la société soviétique. Et cet acquis de la révolution prolétarienne définit à nos yeux l'URSS comme un État prolétarien.

Par sa fonction régulatrice et d'intermédiaire (...), par l'exploitation à ses propres fins de l'appareil de l'État, la bureaucratie soviétique ressemble à toute autre bureaucratie (...). Mais elle s'en distingue aussi par des traits d'une extrême importance. Sous aucun autre régime la bureaucratie n'atteint une telle indépendance. Dans la société bourgeoise, la bureaucratie représente les intérêts de la classe dominante et instruite qui dispose d'un grand nombre de moyens de contrôle sur ses administrations. La bureaucratie s'est élevée au-dessus d'une classe (le prolétariat) qui sortait à peine de la misère et des ténèbres et n'avait pas de traditions de commandement et de domination. (...) En ce sens, (...) on ne peut nier qu'elle soit quelque chose de plus qu'une simple bureaucratie. Elle est la seule couche privilégiée et dominante, au sens plein du terme, dans la société soviétique.

(...) Mais le fait même qu'elle se soit approprié le pouvoir dans un pays où les moyens de production les plus importants appartiennent à l'État, crée entre elle et les richesses de la nation des rapports entièrement nouveaux. Les moyens de production appartiennent à l'État. L'État « appartient » en quelque sorte à la bureaucratie. (...) La bureaucratie n'a pas créé de base sociale à sa domination, sous la forme de conditions particulières de propriété. Elle est obligée de défendre la propriété de l'État, source de son pouvoir et de ses revenus » [[idem, p.250-251]].

Pendant près de la moitié de son histoire, la société soviétique a subi la dictature personnelle absolue de Staline. On en a reparlé ces derniers temps, puisque Staline a disparu il y a cinquante ans, le 5 mars 1953. Et nous profitons de l'occasion pour rappeler qu'alors, seuls les trotskystes dénonçaient au nom du communisme cette dictature hideuse. Ce sont d'ailleurs souvent les mêmes qui, à l'époque où le stalinisme était au faîte de sa puissance, mettaient chapeau bas devant lui, quand ils ne chantaient pas ses louanges, qui se font aujourd'hui les accusateurs les plus virulents non pas du stalinisme, mais du communisme.

 

L'URSS d'après Staline

 

Contrairement au mensonge inventé par le stalinisme, et qui est devenu pendant trois quarts de siècle une religion d'État pour la bureaucratie, l'URSS ne pouvait pas créer une société socialiste dans le cadre d'un seul pays, fût-il immense. La société socialiste future nécessite un degré de développement que l'économie capitaliste a atteint depuis longtemps, mais à l'échelle internationale avec, évidemment, les pays industrialisés les plus développés qui ont concentré sur leur sol l'essentiel des richesses en matériel, en science et en savoir-faire qui résultent du travail humain accumulé de toute la planète.

Néanmoins, confronté à la tâche de gérer à sa façon l'économie d'un grand pays, c'est-à-dire en mettant fin à la propriété privée des moyens de production, à la concurrence, à la course au profit, en planifiant l'économie, l'État ouvrier a montré la supériorité du système économique dont la classe ouvrière était porteuse.

Malgré le formidable retour en arrière que représentait la dégénérescence bureaucratique, l'URSS a fait preuve de son dynamisme pendant plusieurs décennies. Car, grâce à la Révolution d'Octobre et aux bouleversements sociaux qu'elle impliquait, ce pays extrêmement pauvre a connu un développement considérable.

La révolution de 1917 a débarrassé la Russie de la classe nobiliaire des propriétaires terriens et du tribut considérable que la société avait à payer pour l'entretenir. L'État né de la révolution a pris la direction de l'économie à une bourgeoisie de toute façon chétive et subordonnée au grand capital occidental. La Russie arriérée, à peine touchée par le développement capitaliste, a pu, grâce à des forces productives libérées, accomplir en quelques décennies une bonne partie du chemin que le capitalisme a mis des siècles à parcourir en Occident.

L'industrialisation n'a pas seulement été rapide, mais différente qualitativement, de surcroît sur un territoire immense. Les investissements n'étant pas conçus en fonction du profit, il n'y eut pas que quelques régions proches d'une grande ville ou de ressources minières qui en profitèrent, mais bien d'autres que le tsarisme avait vouées au sous-développement.

Le développement rapide de l'industrie avait prolongé et accentué les bouleversements sociaux de la période révolutionnaire. L'urbanisation croissante [[Entre 1926 et 1939, la proportion de la population urbaine est passée de 18 % à plus de 32 %. Entre 1960 et 1985, elle est passée de 49 % à 65 % (70 % dans la seule Russie).]] arrachait des millions d'êtres humains à l'horizon limité des campagnes. La classe ouvrière, qui ne constituait qu'une petite minorité en 1917, devint en quelques décennies la classe sociale de loin la plus importante. Rien qu'entre la Deuxième Guerre mondiale et les années quatre-vingt, le nombre de travailleurs passa de 24 à 83 millions. Un développement numérique sans équivalent, avec cette originalité que l'industrialisation et le renforcement du prolétariat se firent sans bourgeoisie.

Le développement de l'enseignement, primaire avant tout, mais aussi secondaire et universitaire, à l'échelle d'un immense pays, l'accession massive des femmes à cet enseignement étaient une autre expression du souffle révolutionnaire qui survivait même sous l'étouffoir bureaucratique, comme l'étaient la multiplication et la démocratisation des moyens de culture.

Tandis que la dictature instaurée par Staline lui survivait sous une forme à peine atténuée, la société soviétique, elle, changeait de l'intérieur. Cela n'apparaissait guère, car toute dictature a pour effet de masquer la vie réelle. Mais, sous sa chape, l'économie évoluait, la société aussi.

De temps à autre, parvenait l'écho de ces changements. Ainsi, en 1956, quand Khrouchtchev dénonça certains crimes du stalinisme et entrouvrit les portes des camps [[Le 7 avril 1930, le Bureau politique avait décidé la création du goulag, abréviation de « Direction principale des camps [de rééducation par le travail] ». De 130 000 en 1930, la population de ces camps passa à plus de 2,5 millions vingt ans plus tard. Au total, plus de 10 millions de Soviétiques ont été envoyés en camps sous Staline.]]. L'événement fit grand bruit. Il ne signifiait pas la disparition de la dictature, mais un certain dégel selon le titre d'un roman [[D'Ilya Erhenbourg, un écrivain qui avait été un stalinien dans la ligne.]] d'alors.

Les destructions considérables de la guerre résorbées, le développement économique s'est traduit par une accumulation entraînant à son tour des changements sociaux, peu perceptibles, mais bien réels.

La société soviétique se complexifia. Pendant que la classe ouvrière continuait de croître en nombre, la bureaucratie s'accrut aussi, élargit son assise et se diversifia. S'accrut aussi la différenciation sociale entre une haute bureaucratie qui, par son mode de vie, se rapprochait de la bourgeoisie occidentale et une masse de petits bureaucrates qui, tout en profitant de quelques avantages, avaient un niveau de vie guère supérieur à celui des travailleurs. Par ailleurs, s'étoffa la petite bourgeoisie allant des artistes, écrivains, scientifiques et sportifs de haut niveau à d'autres qui profitaient des failles de la planification bureaucratique pour faire des affaires plus ou moins légales.

Malgré tout cela, la société soviétique gardait une originalité fondamentale : face à un prolétariat nombreux, il n'existait pas de bourgeoisie capitaliste au sens marxiste du terme, c'est-à-dire possédant à titre privé les moyens de production, accumulant des capitaux et les réinjectant dans la production pour accroître son profit.

La seule couche privilégiée était la bureaucratie, la couche de ceux qui administraient, géraient, commandaient, du haut en bas des divers appareils de l'État et du parti. Avec, au sommet, le millier de personnes [[Chiffre avancé par Moshe Lewin dans Le siècle soviétique, p. 433, éd. Fayard, février 2003.]] qui dirigeaient les ministères, les grands appareils de l'État, les membres du Bureau politique. Puis en dessous, les membres des directions des partis et des gouvernements nationaux et régionaux, les directeurs des entreprises d'État, puis plus bas encore les présidents des soviets des villes, etc. Une couche sociale, pour reprendre l'expression de Trotsky, mais plus encore qu'au temps de Trotsky, « privilégiée et dominante au sens plein du terme ». Une caste de plus en plus consciente de ses intérêts et de son identité de couche dominante et portée à augmenter ses privilèges grands et petits.

À bien des égards, sa place dans la société ressemblait à celle de la bourgeoisie dans les sociétés capitalistes, la bourgeoisie au sens large. C'est-à-dire non seulement la haute bourgeoisie, mais aussi cette bourgeoisie moyenne qui domine la société locale des villes et que les journalistes appellent volontiers « les élites » et qui s'appuie à son tour sur le large socle de la petite bourgeoisie, c'est-à-dire de tous ceux qui possèdent quelque chose, unis autour de la notion de propriété privée.

À la différence de la bourgeoisie, la domination de la bureaucratie n'était pas liée à la possession de capitaux, mais au pouvoir. La place de chaque bureaucrate dans la hiérarchie sociale était liée à sa position dans la hiérarchie étatique. Plus il était haut placé, plus il avait accès à des avantages que le système bureaucratique prélevait collectivement sur les travailleurs.

La dernière image qui reste de cette période allant de la mort de Staline aux années quatre-vingt, celle de dignitaires vieillissants alignés sur la Place Rouge les jours de parade, est celle d'un régime qui semblait bien installé.

 

L'histoire s'emballe

 

Pourtant, une page de l'histoire de l'URSS était en train de tourner, la dernière. Accomplissant son oeuvre, la nature fit disparaître, les uns après les autres, tous les membres de la génération de hauts bureaucrates qui avaient dirigé le pays depuis Khrouchtchev [[Outre Brejnev : Andropov, Tchernenko, Souslov, Mikoyan, Gromyko, Pelche, Oustinov, tous membres du Politburo (ou bureau politique).]]. La disparition de Brejnev, suivie de près par celle de ses successeurs Andropov et Tchernenko, ouvrit une crise, devenue visible après l'accès de Gorbatchev [[Khrouchtchev a été secrétaire général du PC de septembre 1953 à octobre 1964 ; Brejnev de cette date à novembre 1982 ; Andropov lui a succédé et est mort en février 1984 ; Tchernenko a dirigé l'URSS jusqu'en mars 1985. Gorbatchev, son successeur, a démissionné le 25 décembre 1991 (l'URSS a cessé d'exister à cette date). Eltsine a dirigé la Russie post-soviétique jusqu'au 31 décembre 1999, puis a passé la main à Poutine.]] aux commandes, en mars 1985.

Par volonté de réformer un système qui apparaissait essoufflé ou simplement pour consolider son pouvoir, et probablement pour les deux raisons, Gorbatchev décida de porter sur la place publique le débat sur la restructuration, la pérestroïka en russe. Pour court-circuiter l'appareil du parti et de l'administration, il fit ce à quoi s'étaient toujours refusé les sommets de la bureaucratie, à part quelques tentatives de Khrouchtchev : il s'adressa à la population, pour la rendre témoin, sinon arbitre.

Cette glasnost, la transparence, autre slogan de l'ère Gorbatchev, enclencha une dynamique telle que Gorbatchev, débordé par les exigences de la bureaucratie et sa volonté de se débarrasser de tout contrôle central, dut céder la place à Boris Elstine, qui allait incarner la transformation sociale de l'ex-URSS. Car celle-ci n'était plus : elle venait d'éclater en décembre 1991.

Gorbatchev a tenu six ans. L'ère de ceux qui lui ont succédé dure depuis près de douze ans.

Depuis au moins l'accession au pouvoir d'Eltsine, la politique affichée des dirigeants de la bureaucratie est de rétablir le capitalisme. Dans ce programme, quelle était, au début, la part de la démagogie en direction des privilégiés qui se ruaient sur la propriété d'État et à qui ne pouvait que plaire l'idée de transformer en propriété privée leurs biens récemment et mal acquis ? Quelle était la part destinée à l'Occident afin qu'il ouvre en grand le robinet des crédits ? Quelle était enfin la part de la volonté politique des sommets dirigeants de la bureaucratie ?

Transformer en propriété privée la propriété d'État dont elle n'avait que l'usufruit, était un vieux rêve de la bureaucratie. Mais, passer de cette aspiration à sa concrétisation impliquait un bouleversement économique et social, la liquidation de ce qui restait de l'oeuvre de la révolution ouvrière de 1917, c'est-à-dire une véritable contre-révolution sociale. Douze ans après que la volonté de s'y engager a été annoncée par la direction politique de la bureaucratie, on ne peut pas dire que cette contre-révolution soit terminée.

 

La fin de l'URSS et ce qui s'ensuivit

 

Les années Gorbatchev furent celles de la décomposition du pouvoir politique et du morcellement ouvert de la bureaucratie en clans rivaux. Celle-ci a en quelque sorte implosé, sans intervention militaire extérieure et, dans le sens contraire, sans une révolution prolétarienne. Si cela s'est fait si rapidement, c'est que la dictature finissante des années Brejnev n'a fait que masquer un processus de décomposition de la bureaucratie bien antérieur.

La dictature personnelle de Staline avait émergé en son temps pour répondre à une profonde nécessité sociale : préserver le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie contre la bourgeoisie, mais plus encore contre la classe ouvrière au nom de qui la bureaucratie s'était arrogé le monopole du pouvoir. La dictature protégeait collectivement la couche bureaucratique contre les deux classes, prolétariat et bourgeoisie, entre lesquelles se décidait l'avenir de l'URSS. Mais elle avait une autre fonction, interne cette fois à la bureaucratie. Il lui fallait un arbitre suprême pour décider qui, et dans quelles proportions, pouvait accéder à l'usufruit collectif et pour forcer la bureaucratie, sous peine de mort, à respecter cette discipline. Car cette caste n'était évidemment pas démocratique, pas même en son sein.

C'était d'en haut qu'étaient strictement fixés la position de chaque bureaucrate, son pouvoir et les privilèges qui en découlaient, alors que les bureaucrates n'aspiraient qu'à en profiter sans entraves. Depuis toujours, ils avaient eu tendance à compléter leur rémunération hiérarchique par la corruption ou le détournement, lorsqu'ils le pouvaient [[En 1947, « le Politburo (publia) un décret sévère contre les primes offertes aux responsables du Parti par les responsables de l'économie. Cette pratique s'était généralisée (...) "du sommet à la base" ». Le membre du Politburo et secrétaire chargé des cadres, Kouznetsov, voyait dans cette pratique généralisée « une forme de corruption qui mettait les représentants du Parti dans la dépendance des services économiques ». (Moshe Lewin, Le siècle soviétique, p. 176).]]. Or, ces possibilités s'élargirent avec l'amollissement de la dictature sous Khrouchtchev et après.

Sous Staline, les bureaucrates craignaient pour leur vie [[« À partir de 1934, il (Staline) a fait d'eux (les hauts dirigeants) des condamnés à mort en sursis ». En « 1948-1950, (le membre du Politburo Kossyguine) disait tous les matins adieu à sa femme en lui indiquant ce qu'elle devrait faire s'il ne rentrait pas ». (Moshe Lewin, idem, pp. 130-131).]] ; sous Khrouchtchev, pour leur place ; sous Brejnev, n'ayant plus rien à craindre, pas même d'être déplacés d'une ville à une autre, plus grand-chose ne pouvait réfréner leurs activités prédatrices. Celles-ci ont alors de plus en plus fissuré la bureaucratie en réseaux d'intérêts, selon les relations liant les directions des entreprises entre elles et aux autorités locales, à la police et à d'autres segments, locaux ou centraux, de l'appareil dirigeant.

Sous Khrouchtchev, déjà, l'édifice bureaucratique était travaillé par de fortes tensions menaçant de le fracturer, même si on ne les voyait pas encore apparaître en surface. Les hauts bureaucrates se trouvant à la tête des très nombreux ministères de l'économie avaient chacun tendance à promouvoir leurs intérêts sectoriels face aux organismes de direction politique. En écho à cette fissuration de haut en bas de la machine de l'État entre appareils, apparut dans les années soixante un autre type de clivage, horizontal, cette fois au sein de la bureaucratie territoriale.

Confronté à la lourdeur des ministères économiques , Khrouchtchev voulut les remplacer par des organes de coordination régionale de l'économie, les sovnarkhozes [[Sovnarkhoze, en russe, signifie « conseil de l'économie ».]]. Remplacer une nuée de ministères [[Acier, métallurgie lourde, métallurgie légère, pétrole, gaz, chimie, charbon, aviation, ports, voies de communication, postes, industrie forestière, agriculture, alimentation... les ministères « de branche » étaient pléthore au niveau central (outre leurs homologues des quinze républiques). En 1957, on a supprimé 141 ministères et créé 105 régions économiques avec autant de sovnarkhozes... donc d'appareils territoriaux.]] agissant indépendamment des uns des autres et relayer des appareils centraux de planification qui décidaient, à Moscou, des moindres détails de l'approvisionnement de toutes les entreprises du pays, était présenté comme donnant plus de souplesse à la gestion de l'économie.

Cela semblait relever du bon sens. Mais cela allait aussi dans le sens de ce que souhaitait la bureaucratie qui, dans les régions, ne rêvait que de secouer toute tutelle centrale. Finalement, sans guère affaiblir les appareils centraux, cette réforme avait poussé à un autre genre de fracturation du régime en assurant aux bureaucraties locales la mainmise sur « leurs » entreprises.

Du temps de l'URSS, chacune des structures dirigeantes, centrale ou territoriale, avait à son sommet un haut dignitaire qui était le chef de file d'une pyramide de commandement. Liés par une communauté de destin politique et d'intérêts, ces groupements ont connu bien des formes au fil de l'évolution des relations dans la bureaucratie et entre les instances du pouvoir.

Sous Brejnev, ils s'étaient constitués en États dans l'État, en général sous la houlette d'un membre du Bureau politique qui gérait son monde sans que ses collègues s'en mêlent, pourvu que chacun observe la même règle.

Ces appareils centraux étaient en rivalité permanente [[Les « kremlinologues » essayaient de deviner les poids respectifs de ces appareils en fonction de l'ascension ou de la disgrâce des hommes qui les incarnaient.]]. La coopération nécessaire entre eux passait de plus en plus par un marchandage permanent, par exemple entre les ministères industriels, les appareils de planification, les grandes entreprises pour obtenir à temps les fournitures prévues par le Plan et en quantité suffisante.

Chacun de ces appareils était tout naturellement porté à rechercher le maximum d'autonomie. Mais cette course à l'autonomie impliquait un formidable gaspillage. La société soviétique, c'est-à-dire ses classes laborieuses, payait le prix non seulement de ce que la bureaucratie prélevait pour son usage mais aussi des conditions permettant ces prélèvements : le refus de tout contrôle par le bas, la recherche d'échappatoires par rapport au contrôle venant d'en haut.

S'ajoutant à cela, les marchandages entre appareils bureaucratiques ont engendré toute une couche d'intermédiaires, pour certains officieux, sinon officiels, pour d'autres illégaux. Tout en n'appartenant pas à la bureaucratie à proprement parler, ces intermédiaires lui étaient indispensables. Arrangeurs d'affaires pour le compte des bureaucrates, ils s'enrichissaient au passage. Ce milieu d'intermédiaires était aussi, par la nature même de ses activités, parfois lié au milieu criminel proprement dit. Les mafias étaient le prolongement naturel du système bureaucratique.

Sous Brejnev, on vit exploser ce phénomène. La plus célèbre de ces mafias politico-criminelles, celle dite du coton, avait pour parrains les dirigeants de la république d'Ouzbékistan et, surtout, le gendre de Brejnev et vice-ministre de l'Intérieur.

Quand Gorbatchev accéda à son tour au secrétariat général, il hérita donc d'un pouvoir bien miné. La crise de succession ne pouvait qu'aggraver celle du pouvoir. Pour asseoir le sien, Gorbatchev tenta de rallier certaines couches de la bureaucratie. Mais la démagogie envers les aspirations de nombreuses couches de la bureaucratie a libéré des forces, jusque là relativement contenues, émanant de la bureaucratie même. Ce sont les affrontements publics et tractations occultes entre ces forces qui allaient marquer toute la période ultérieure.

La mêlée allait s'élargir avec l'entrée en lice des intellectuels. Sous Brejnev, les plus actifs formaient la dissidence qui dénonçait les aspects les plus odieux du régime - en général au nom d'idées reflétant les aspirations de la petite bourgeoisie soviétique à mener le mode de vie de ses homologues des pays capitalistes développés.

Gorbatchev obtint son soutien au début. Mais, elle ne se borna pas à applaudir sa volonté de réformer : elle se mit à rêver à voix haute à ce qu'elle assimilait à la liberté, celle qu'ont ses soeurs occidentales d'idéaliser le règne de l'argent et la propriété privée.

Les premiers à profiter de la situation furent les mouvements nationalistes. Dès 1987, ils se développèrent dans certaines républiques périphériques, s'opposèrent au Kremlin et, plus dramatique, souvent aux minorités de ces régions : Azéris contre Arméniens, Abkhazes contre Géorgiens, etc. Même après coup, il est difficile de mesurer en quoi ces mouvements reflétaient de réelles aspirations populaires et en quoi ils étaient favorisés, voire suscités par des bureaucrates désireux de se débarrasser du contrôle central. En tout cas, c'est parmi les instances dirigeantes des républiques que les tendances nationalistes trouvèrent le plus souvent, sinon toujours, leurs représentants ou chefs de file.

Cela fit éclater des guerres qui n'ont pas fini de déchirer les États issus de l'Union soviétique, dont la dislocation en 15 pays indépendants n'a pas apporté la liberté à leurs peuples. Mis à part les pays baltes, les plus récemment rattachés à l'URSS et qui ont pu se rapprocher de l'Union européenne, les autres républiques périphériques sont des régimes autoritaires, voire des dictatures qui oppriment leurs propres peuples et plus encore leurs minorités nationales.

Sur le plan économique, Gorbatchev s'en prit à certains blocages qui freinaient la production.

Négliger les biens de consommation, n'en produire qu'en quantité insuffisante et de piètre qualité était une façon pour la bureaucratie de réduire la part des classes populaires dans le produit national. Diversifier l'approvisionnement et en améliorer la qualité était certainement une aspiration de toutes les catégories sociales, hormis la haute bureaucratie qui s'approvisionnait dans les magasins réservés, voire en Occident.

Contrairement à ce qu'en disent les détracteurs du communisme, ces blocages ne venaient pas de la planification elle-même, mais de son caractère bureaucratique. La planification a besoin du contrôle des consommateurs, de la population. Mais les privilèges économiques de la bureaucratie sont incompatibles avec ce contrôle.

Dans le débat économique qui s'amorçait sous Gorbatchev, comme dans le débat politique, la libéralisation se traduisit par l'émergence d'une multitude de tendances, dont certaines réclamaient la liquidation de l'économie étatisée. Mais l'économie n'était pas seulement l'objet d'une discussion abstraite. Pendant que politiques ou intellectuels en discutaient, d'autres agissaient.

En 1988, Gorbatchev avait autorisé les coopératives et la petite propriété privée. En fait, il avait pris acte d'un fait accompli car, sous Brejnev, bien que bannies officiellement, les pratiques affairistes avaient acquis une réalité puissante, et un nom : l'économie de l'ombre. Désormais, elle s'étalait au grand jour. Mais la piétaille de l'économie de l'ombre, aux combines plus ou moins minables, y gagna bien moins, et bien moins durablement, que la bureaucratie.

Les appareils bureaucratiques qui avaient déjà des relais et sociétés-écrans à l'étranger firent partir une grande partie de ce qu'ils purent saisir avant le début officiel des privatisations, et plus encore après. On sait comment les roitelets locaux de la bureaucratie profitèrent de la fracture horizontale de l'État. Mais ceux qui allaient le plus bénéficier de l'aubaine, ce sont les grands appareils centraux - KGB, haut appareil du parti, Douanes, ministères sectoriels, surtout ceux de l'énergie - qui regroupèrent sous leur houlette les plus profitables morceaux de l'État et de l'économie.

Ceux qu'on a appelés plus tard « oligarques » ou « nouveaux Russes », ces « nouveaux riches » qui réussirent en trois ou quatre ans à se bâtir des fortunes extravagantes, étaient souvent des sortes de fondés de pouvoir des clans bureaucratiques.

Il n'est guère possible de citer toutes les variétés techniques du pillage. En voici cependant quelques exemples. Un Abramovitch, considéré comme un des plus importants « nouveaux riches » du pays, avec un pied dans la bureaucratie en tant que gouverneur de région, un autre dans la mafia, a commencé sa carrière en volant du carburant à l'armée et en le revendant à l'étranger. Encore faut-il être en position de le faire et de bénéficier de complicités nombreuses pour mettre la main sur le carburant, le transporter, passer la douane, etc.

Potanine [[Voir en Annexes Itinéraire d'un jeune bureaucrate futur milliardaire.]], célèbre milliardaire russe actuel, était un jeune bureaucrate sous Gorbatchev. Sa carrière dans les affaires débuta à cette époque sous l'égide de parrains de la haute hiérarchie du parti et du gouvernement restés dans l'ombre. Un de ses pareils, Goussinsky, constitua alors le groupe Most autour de la banque du même nom que patronnait l'appareil du KGB, la police politique, représenté au conseil d'administration par son premier vice-président.

C'était l'époque où l'obtention de licences d'exportation de matières premières permit à des gens bien placés d'acquérir en un rien de temps des fortunes considérables [[Voir en Annexes Les « exploits » du jeune Poutine.]]. Ces produits étaient achetés au prix intérieur russe, puis revendus à l'étranger au prix mondial, de cinq à dix fois supérieur. À chaque opération, les exportateurs multipliaient d'autant leur mise. Les autorités le permettant, aussi.

Berezovski, un autre magnat, a joué sur le différentiel des prix en obtenant le monopole de la vente des voitures Lada qu'il payait à l'usine au prix russe et qu'il vendait à l'extérieur au prix occidental, en faisant ainsi un bénéfice de... 3 000 % ! Le même Berezovski, en compagnie du gendre d'Eltsine, réussit à mettre la main sur la billetterie, en Occident, de la compagnie aérienne Aeroflot. Une opération en or ! Les dépenses étaient assurées en roubles par la compagnie, les recettes étaient empochées par lui, et en devises !

C'est la petite bourgeoisie qui a marqué de ses aspirations économiques et politiques cette période d'effervescence assez brève. La bureaucratie a d'autant plus aisément repris ces aspirations que certains de ses secteurs, liés de longue date à la petite bourgeoisie, les partageaient. Et pour ceux, issus généralement du haut appareil de l'État ou du parti, qui allaient véritablement profiter de la période, les aspirations de la petite bourgeoisie pouvaient servir de paravent. Leur volonté de se débarrasser de tout contrôle central prenait le masque de la démocratie et ils invoquaient « l'économie de marché » pour mettre la main sur le secteur de l'économie dont ils avaient la direction.

Il y eut alors de nombreuses grèves, mais la classe ouvrière n'était pas en situation de profiter de l'effervescence pour tenter de faire prévaloir, fût-ce de façon partielle ou embryonnaire, une vision propre de l'organisation de l'économie et de la société. Il faut dire qu'en massacrant tous ceux qui auraient pu transmettre l'héritage révolutionnaire des bolcheviks et leur haute conscience de classe, Staline avait facilité les choses à ses lointains successeurs. Mais il faut dire aussi que l'intelligentsia, qui aurait pu retrouver cet héritage et le transmettre à la classe ouvrière, n'avait d'yeux que pour l'Occident capitaliste. Cette intelligentsia russe qui, un siècle auparavant, avait été capable d'engendrer plusieurs générations de révolutionnaires, était cette fois-ci complètement défaillante.

Pour les révolutionnaires la question n'était pas de supputer les chances qu'avaient les travailleurs d'intervenir dans cette situation (pas plus que dans n'importe quel autre pays). Ils avaient à défendre le programme de l'indépendance politique de la classe ouvrière, pour que le débat sur l'avenir de l'URSS ne soit pas tranché entre des forces qui représentaient soit la préservation de la domination de la bureaucratie sur la société, soit le retour au capitalisme.

Contre le renforcement visible et rapide des courants politiques prônant le retour au capitalisme, une tendance prolétarienne aurait axé son intervention auprès des travailleurs sur la défense de la propriété d'État contre les bureaucrates ou les petits bourgeois qui voulaient s'approprier les entreprises ; sur la défense de la planification et le contrôle du commerce extérieur contre l'anarchie capitaliste ; sur la nécessité de procéder à des changements radicaux dans le fonctionnement de l'économie, mais sur la base de l'économie planifiée.

En d'autres termes, ils se seraient opposés à tout retour de la bourgeoisie comme - mais cela revient au même - à l'embourgeoisement d'une partie de la bureaucratie. Chasser les bureaucrates des commandes, redonner vie au pouvoir démocratique de la classe ouvrière et soumettre l'économie au contrôle démocratique de la population, ces objectifs, avancés par Trotsky [[En 1938, dans le Programme de transition, Trotsky exposait ainsi les tâches des révolutionnaires en URSS : « lutte contre l'inégalité sociale et l'oppression politique » et « pour la renaissance et l'épanouissement de la démocratie soviétique », ce qui implique que « la bureaucratie et la nouvelle aristocratie doivent être chassées des soviets ». Et d'ajouter : « révision de l'économie planifiée de haut en bas, dans l'intérêt des producteurs et des consommateurs ! Les comités d'usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. Les coopératives de consommation, démocratiquement organisées, doivent contrôler la qualité des produits et leurs prix. réorganisation des kolkhozes en accord avec la volonté des kolkhoziens et leurs intérêts ».]] un demi-siècle auparavant, restaient pleinement valables.

Cela ne se fit pas.

Le mouvement social déclenché par la pérestroïka resta limité à la bureaucratie, flanquée de la petite bourgeoisie. Ce n'était pas un mouvement dirigé d'en haut, avec un projet politique, fût-ce celui de la contre-révolution bourgeoise. La direction politique de la bureaucratie ne fit que suivre le mouvement en surfant sur les événements et en flattant les aspirations d'une couche bureaucratique qui voulait que le pouvoir central lui laisse le droit d'agir à sa guise.

Sur ce terrain, Gorbatchev fut débordé par Eltsine qui avait pris la direction de la principale république du pays, la Russie.

Pour affaiblir celui dont il guignait le poste, Eltsine allait user des mêmes moyens démagogiques que Gorbatchev avant lui, mais à une échelle décuplée. À la petite bourgeoisie, il fit miroiter la perspective d'instaurer la « démocratie » et le « marché ». À la bureaucratie des républiques, il lança : « Prenez autant d'autonomie que vous pourrez en avaler ! ». Et à tous, lui qui avait siégé au Bureau politique, il se présenta comme celui qui briserait le monopole du parti unique dit communiste. Ce parti disparut comme la coquille vide qu'il était devenu.

En sapant tout ce qu'il restait de pouvoir à Gorbatchev, Eltsine sciait la branche sur laquelle il voulait se hisser. L'URSS disparue, il n'eut de pouvoir que restreint au territoire russe et parfois, on l'a dit, au seul périmètre du Kremlin.

 

La décomposition de l'État de la bureaucratie

 

Inquiet de voir se défaire le pays le plus vaste de la planète, l'Occident découvrit en Eltsine le sauveur qui saurait éviter que la situation ne se transforme en embrasement menaçant l'ordre mondial. Les officiels et la presse firent de ce bureaucrate blanchi sous le harnais brejnevien un héraut de la démocratie qu'ils associaient invariablement au marché.

 

Du mirage au cauchemar

 

À les en croire, la Russie allait renouer avec le marché. Son économie en serait revivifiée, elle s'intégrerait dans l'économie mondiale. On verrait s'épanouir une Russie modernisée sur une base capitaliste, avec une propriété privée consolidée, des entreprises fonctionnant à l'occidentale. C'en serait fini de la grisaille des magasins d'État où il n'y avait pas grand-chose, remplacés par des magasins regorgeant de tout...

En fait, on eut les luttes entre les clans de bureaucrates - ou leurs « mafias », comme disait alors la population - puis entre « oligarques » [[Clans, mafias, oligarques, participent fondamentalement d'un même mode d'organisation et de fonctionnement de la bureaucratie : celui des grands appareils centraux ou territoriaux du stalinisme qui ont donné naissance - sous une forme de plus en plus décomposée et affairiste - précisément à des « mafias » (sous Brejnev, puis Gorbatchev et Eltsine), ce mot insistant sur l'aspect illégal, sinon criminel de leurs activités. Le terme de « clan », lui, s'est imposé dans la presse sous Eltsine, d'abord pour insister sur l'aspect politique de la lutte au sein de la bureaucratie autour de l'accaparement des richesses. Ensuite, cela désigna l'ensemble du phénomène. Le mot « oligarque » - nous y revenons plus loin - est, lui, apparu à la fin de l'ère Eltsine pour désigner les figures de proue de ces clans-mafias politico-affairistes de la bureaucratie.]]. Cela, au sommet et dans les régions, certaines mises à feu et à sang, tandis que toutes tombaient sous la coupe des mafias au pouvoir ou se le disputant.

Partout explosa le chômage, un mal que la population avait oublié depuis longtemps. Les salaires soviétiques n'étaient pas bien élevés ? Mais, après la disparition de l'URSS, en quelques mois, la population vit ce maigre pouvoir d'achat fondre comme neige au soleil, sous l'effet d'une inflation galopante.

Avec l'affaiblissement du pouvoir central, s'effondrait également la planification centralisée. Ne disparaissaient cependant pas forcément tous les liens que les plans antérieurs avaient tissés entre les entreprises. C'est sur la base des relations établies par la planification qu'elles gardaient une certaine coordination entre elles ; entre sous-traitants et clients. Des liens cependant de plus en plus lâches où le Plan était remplacé par un système de troc. D'autant que la dislocation de l'URSS avait dressé des frontières d'État entre des entreprises complémentaires.

Dans une large mesure, ce système a survécu jusqu'à présent. Mais cet affaiblissement des liens économiques a ajouté un facteur supplémentaire de déclin de la production à ce qui était dû au pillage pur et simple.

Et puis, il y avait l'autre aspect, celui de la démocratie, qu'on mettait sans cesse en avant. Les bureaucrates apprirent vite à se servir des élections afin de se faire confirmer à leurs postes. Mais dans la plupart des entités nationales ou régionales, c'est celui qui contrôlait l'appareil d'État régional auparavant, en général l'ex-premier secrétaire du PC, qui s'est fait élire président.

Le mot « démocratie » voila, ici, le règne sans fard des pillards au pouvoir, là, celui des mafias et des seigneurs de guerre. L'arbitraire arrogant des gouvernants corrompus et voleurs ne se couvrit plus du nom de communisme, mais se justifia par l'islam ou par le bouddhisme.

Dans certaines régions autonomes, de préférence peu habitées, il y a des élections en bonne et due forme, mais le gouverneur a tout simplement acheté une majorité d'électeurs. C'est le cas de l'homme d'affaires mafieux Abramovitch déjà mentionné. En Russie, aux scrutins présidentiels et législatifs, on n'achète pas les électeurs - enfin, pas tous ! -, mais les chaînes de télévision.

Les dirigeants des grandes démocraties occidentales n'ont jamais rien trouvé à redire à l'élection d'Eltsine ou de Poutine, ni au fait que, dans cette belle démocratie russe, Eltsine a pu faire tirer à coups de canon [[Le 4 octobre 1993, Eltsine fit bombarder le Parlement qui s'opposait au renforcement de son pouvoir et, entre autres, fit arrêter le président du Parlement, Khasboulatov, et le vice-président de la Fédération de Russie, Routskoï.]], en faisant plusieurs centaines de morts, sur un Parlement ni plus ni moins légitimement élu que lui mais qui lui déplaisait.

Et ce pouvoir si démocratique mène, depuis des années, une guerre infâme en Tchétchénie. Mais ce n'est bien sûr pas la grande démocratie impérialiste américaine qui le lui reprocherait, elle qui a une longue liste de guerres de domination à son compte, l'Irak étant la dernière en date.

Comme il faut respecter les traditions, les ex-caciques de l'URSS et du PC font bénir leur régime par les popes, en Russie comme en Ukraine. Un des principaux personnages de la démocratie à Moscou est le métropolite orthodoxe Alexis qui, en raison de ses accommodements avec le régime de l'ex-URSS, a gagné le surnom de « métropolitburo » ! Et, après avoir pris avec Eltsine la trogne d'un ivrogne titubant, cette nouvelle démocratie russe est aujourd'hui incarnée par l'ex-chef de la police politique, Poutine.

On ne peut parler de toutes les péripéties de la vie politique russe. Depuis douze ans, elle est marquée au niveau central par des bagarres d'appareils, manoeuvres et coups bas ; marquée aussi par la décomposition de fait de la Fédération de Russie en une multitude de pouvoirs locaux.

Pour faire le bilan, citons l'historien Moshe Lewin qui, il y a quelques années, a résumé l'état de la Russie de la façon suivante : « Actuellement, si les institutions ressemblent globalement au gouvernement d'un État, elles règnent en fait sur un vide politique et économique croissant. La Russie se vide de sa substance. Une nation où, historiquement, la puissance publique a toujours eu un rôle puissant, voire omnipotent, se retrouve ainsi pratiquement sans État. Les lois n'existent pas ou sont bafouées ; la justice est impuissante ; les forces armées ressemblent à des troupes de vagabonds, les forces de police à des bandits ; des régions font scission ; les plus importantes sont soudoyées par le président et négocient des droits spéciaux pour leurs gouverneurs en échange d'un soutien politique au président ; les salaires ne sont plus versés ; les impôts ne sont plus payés, par fraude ou faute de ressources ; la population dépend de plus en plus du troc et du produit de ses potagers » [[Le Monde diplomatique, novembre 1998. Opinion confortée par celle d'un certain Youri Afanassiev qui sait de quoi il parle car, après avoir servi le régime précédent en tant qu'universitaire très à cheval sur le « marxisme-léninisme » brejnévien, il devint un des conseillers en démocratie d'Eltsine. Déçu par l'évolution du régime, il souligne que « à la date du 1er avril 2000, le centre avait signé 42 conventions portant sur la répartition des compétences entre le Kremlin et les sujets de la fédération, 280 accords avec 47 sujets de la fédération et il y a encore plusieurs centaines de documents du même type qui sont en cours d'élaboration. À la suite de cette étrange activité législative, tout doucement et sans faire de bruit, l'État russe un et indivisible a dans les faits cessé d'exister. Certains se considèrent comme un État dans l'État, d'autres comme une entité nationale, d'autres encore se contentent de prendre le nom de province mais avec de tels pouvoirs que certains États indépendants auraient pu les leur envier » (De la Russie, p. 254, éd. Fayard, novembre 2002).]].

 

Petit tableau de la population

 

Cette « société russe (serait) devenue très semblable à toutes les sociétés du continent européen » prétend pourtant l'historienne Carrère d'Encausse, admiratrice des tsars et de Poutine [[Le Figaro du 13 janvier 2003.]]. Voyons quel sort y a sa population.

La Russie se dépeuple de plus d'un demi-million d'habitants chaque année, une catastrophe par son ampleur et la misère qui en est la cause. Et cela, par tous les bouts : la natalité et l'espérance de vie [[En 2001, les hommes russes avaient une espérance de vie inférieure de quinze ans à celle de leurs homologues des USA. En 1965, l'écart était de trois ans !]] y sont en forte baisse alors que la mortalité ne cesse de progresser. Il y a d'abord l'explosion de l'alcoolisme et de la toxicomanie, ainsi que l'augmentation du taux des suicides. Les services médico-sociaux gratuits, privés de moyens, sont impuissants face à la résurgence des maladies de la pauvreté, dont la tuberculose, des fléaux que l'URSS avait presque éradiqués. Les médicaments disponibles, souvent importés, ne se trouvent qu'à un prix prohibitif.

Il y a aussi la malnutrition qui frappe un grand nombre de gens. Aux dires des médecins des conseils de révision, les deux tiers des conscrits présentent des pathologies liées à la sous-alimentation. On peut en dire autant de la plupart des gens âgés dont les pensions ne dépassent pas l'équivalent d'une dizaine d'euros. L'inspection de l'hygiène publique, elle, s'alerte du nombre croissant de morts par intoxication, les margoulins du commerce n'hésitant pas à écouler des produits impropres à la consommation ou interdits en Europe et en Amérique.

En hiver, le climat aggrave encore la situation. À Moscou, ville la plus riche du pays, déjà plus de 250 personnes avaient succombé au froid début janvier. C'est pire dans les régions qui subissent des coupures de chauffage. Car les autorités détournent aussi les fonds destinés au service public de chauffage urbain, dont les installations rendent l'âme faute d'entretien.

Ce rapide tableau se résume en un chiffre. Selon l'indice du Programme des Nations unies pour le développement, la Russie, héritière de ce qui avait été la seconde puissance mondiale, a plongé au 72e rang mondial. Elle y côtoie la Malaisie et les Philippines.

 

Les très riches

 

Mais, toute la population n'a pas versé dans le dénuement. Ou plutôt, si tel a été le sort de l'immense majorité, c'est parce qu'une minorité de privilégiés en est la cause [[On l'a constaté tout au long de cette décennie, particulièrement lors du krach monétaire d'août 1998, qui couronna cette période. Les nantis locaux - épaulés par des spéculateurs internationaux -, qui avaient acculé l'État russe à la banqueroute en volant tout ce qu'ils pouvaient et en vidant les caisses de l'État, ont directement provoqué ce krach et ce qui s'ensuivit : l'effondrement de l'économie ainsi que du niveau de vie de la majorité de la population, que la période des réformes eltsiniennes avait déjà mis à mal.]].

L'appauvrissement violent de dizaines de millions de gens, la ruine d'une économie saccagée par les privilégiés, la mise à sac des finances publiques, furent en effet les conditions de l'enrichissement fulgurant d'une foule de profiteurs issus de la bureaucratie ou agissant dans son ombre.

Ce sont ces parasites que l'on voit maintenant, disent les journaux d'ici, dépenser « 20 000 euros par jour dans la station de la jet set », Courchevel, dans une « France, paradis pour riches Moscovites », où « les clientes (russes des boutiques de luxe) sont capables de dépenser plusieurs milliers d'euros en une seule fois » et où les palaces de la Côte d'Azur « rivalisent d'ardeur pour se mettre au diapason de leur clientèle venue du froid ». À Londres, certains « vivent sur un grand pied », auprès de la City, le coeur de la finance mondiale où s'arrondit leur fortune. À Moscou, c'est pour eux que vient d'ouvrir le centre commercial Crocus qui se veut le temple mondial du luxe. Cela évite peut-être aux bureaucrates et « nouveaux Russes » [[Excédés de leur sobriquet de « nouveaux riches », ceux-ci veulent être des « nouveaux Russes ». En russe comme en français, cela sonne presque pareil.]] fortunés de prendre l'avion pour faire leurs achats...

 

La « classe moyenne »

 

À côté, de très grandes surfaces visent une clientèle plus large, mais plus modeste que cette mince couche de super-riches. À Moscou ou Saint-Pétersbourg, et à condition d'avoir l'argent pour cela, on peut acheter les produits des marques les plus connues en Occident [[Même si, prévient la police russe, plus de 80 % des marchandises vendues comme importées sont des contrefaçons ou proviennent de la contrebande.]], quand on a les moyens de se les offrir.

Oui, outre les très riches, malgré l'explosion du chômage et la chute de la production depuis une décennie, certaines couches de la population ont pu maintenir, sinon améliorer leur niveau de vie. À Moscou, et dans une bien moindre mesure en province, elles forment une petite bourgeoisie de quelques millions d'individus [[Mais à Moscou, il ne manque pas de clients au pouvoir d'achat suffisant pour cela. Moscou, c'est 6,5 % de la population, mais 25 % du commerce de détail, 80 % des grandes surfaces de Russie. Une revue du commerce international note que « même si (en Russie) l'élite financière est étroite, même si la classe moyenne peine à émerger, un faible pourcentage de la population suffit à assurer un marché considérable ». Aux géants occidentaux de la distribution et du commerce ? (MOCI, N°1566, octobre 2002).]] sur 145 millions de Russes. Celle-ci est chétive, et bien fragile puisque l'effondrement du rouble l'avait presque balayée lors du krach de 1998 provoqué par les super-riches et privilégiés du régime. Depuis, elle se développe, pas bien vite. Quelques-uns de ses membres sont même devenus des bourgeois, des entrepreneurs qui exercent dans la construction, les transports ou, plus souvent, dans le commerce et les services.

On trouve aussi une petite bourgeoisie salariée, dont les couches les mieux payées dépendent des activités bancaires et d'import-export concentrées à Moscou et dans une moindre mesure à Saint-Pétersbourg. Dans ces agglomérations de neuf et cinq millions d'habitants, une forte minorité d'entre eux travaille dans la sphère des services au sens large [[Il faut aussi entendre le mot service au sens étroit de domesticité. Car les parvenus du cru, ou les Occidentaux travaillant pour les représentations et institutions étrangères, rémunèrent plus ou moins bien un grand nombre de gens de maison, chauffeurs, secrétaires, traducteurs et autres professeurs à domicile pour leurs enfants. Sans oublier tous ceux qu'emploient les très riches dans leurs somptueuses demeures des « villages spéciaux » jadis réservés à la nomenklatura.]] - secteurs liés aux firmes étrangères, professions libérales, restauration, hôtellerie, commerce, cliniques, agences de voyage ou agences immobilières pour les riches, grands et petits.

 

La masse des laissés-pour-compte

 

Quant aux travailleurs, certains s'en tirent un peu moins mal, dans les rares entreprises qui exportent, surtout des matières premières. Mais pour la grande masse des salariés des entreprises industrielles ou agricoles, pour ceux des services destinés à la population, les salaires, quand ils sont versés, sont misérables.

Si, à Moscou, toutes catégories confondues, le salaire moyen avoisine 500 euros par mois, bien des travailleurs y gagnent moins. À commencer par les centaines de milliers de provinciaux ou d'émigrés des républiques de l'ex-URSS qui y vivent sans droit de résidence, comme dans les grandes villes où ces parias sont la proie des exploiteurs en tout genre. Et dans le reste du pays, les salaires dépassent rarement 100 euros. Quant aux millions de travailleurs que la désorganisation de l'économie a privés de revenus stables [[Le 11 mars, la télévision publique russe a montré des ouvriers de Promtraktor (à Lipetsk) occupant le bureau du directeur : ses 5 000 travailleurs n'étaient pas payés depuis sept mois.]], bien peu touchent des indemnités, de toute façon dérisoires [[À peine un sans-emploi sur six perçoit quelques sous. Selon le ministère du Travail, le chômage (plus de 7 millions de personnes recensées) est passé en un an de 8,6 % à 9,1 % de la population active.]].

La misère qui en résulte n'est pas que matérielle, voire physiologique, loin des grands centres, dans le Nord, l'Extrême-orient et la quasi-totalité de la Sibérie - bref, sur plus des trois quarts du territoire - d'où ceux qui le peuvent tentent de fuir. Il s'y ajoute les mille et une formes de misère morale que produit la régression sociale, avec le recul considérable de ce qui tient lieu d'éducation pour les enfants des classes populaires ; avec la culture devenue hors de prix dans les grandes villes et à l'abandon partout ailleurs [[Par exemple : « la Russie compterait un millier de vraies librairies [dont] 120 seulement peuvent être considérées comme de premier niveau ». Soit, une de « premier niveau » pour 1,2 million d'habitants et une « normale » pour 145 000 ! (Livres Hebdo du 4 octobre 2002).]] ; avec l'appui donné par les dirigeants politiques [[Y compris le KPRF, le parti communiste de Ziouganov.]] à l'Église orthodoxe qui s'enrichit dans divers trafics et encrasse les pores de la vie sociale.

Et puis, il y a le pourrissement de pans entiers de la société, avec la délinquance comme mode de survie, les trafics de drogue, la prostitution, dont celle des enfants. On voit ressurgir en force des moeurs et préjugés médiévaux, le joug du patriarcat, une oppression accrue des femmes. Et cela, pas seulement chez certains peuples périphériques que la société soviétique avait fait échapper à leur arriération, mais un peu partout.

 

Aperçu de l'économie et de son fonctionnement

 

L'économie qui s'est installée depuis la fin de l'URSS, on peut l'appeler, faute de mieux, « de survie ». Les travailleurs et retraités qui ne touchent plus ni salaire ni pension doivent bien se débrouiller. Les uns vendent des produits de leur usine au bord de la route ou dans les trains ; en ville, des femmes âgées proposent ce qu'elles ont tricoté ou les légumes de leur potager - comme dans bien des pays pauvres où existe une économie dite « parallèle ».

 

« L'économie de la survie » et la « débrouille » à échelle industrielle

 

Privées des liens et du soutien du Plan, les entreprises ont aussi plongé dans cette économie de survie. Elles ont tout simplement tenté de survivre avec la corruption et une forte dose de « débrouille », comme déjà du temps de l'URSS. Les usines qui avaient perdu leurs fournisseurs en ont cherché de nouveaux. D'autres ont modifié leur production. L'État ne commandait plus de matériel ferroviaire ? Le combinat que cela frappait se mit à produire des landaus ou des ustensiles de cuisine.

Chercher à maintenir une activité était une réaction logique de la part de ceux qui dirigeaient ces entreprises afin de conserver leur fief. Ils s'adaptaient aux conditions qu'impliquait, pour eux, la disparition de l'URSS.

Certains ont assez facilement trouvé des débouchés - dans les régions frontalières ouvertes à tous les trafics et, surtout, à Moscou qui bénéficie du gros des flux financiers et d'une population ayant un certain pouvoir d'achat. Mais il n'y avait rien de tel dans le reste du pays, surtout dans ces villes-usines construites autour d'un combinat industriel géant.

 

Les bureaucrates lancés à la curée...

 

La Russie soviétique comptait des millions de bureaucrates, dont la situation variait considérablement. L'immense majorité d'entre eux n'ayant pas de responsabilités directes dans la vie des entreprises, ils ne pouvaient espérer mettre la main sur une usine ou un kolkhoze, et a fortiori en devenir le patron. En revanche, ils étaient une partie du pouvoir d'État. Tandis que d'autres accaparaient l'entreprise ou le secteur de l'économie qu'ils contrôlaient, la majorité de ceux des bureaucrates qui avaient une fraction du pouvoir de l'État ont fait main basse sur cette partie de l'administration. Et à travers une région, une ville ou un district, c'est aussi sur les entreprises qui s'y trouvaient et ce qu'elles pouvaient rapporter que ces bureaucrates locaux ont acquis un droit de partage [[« Les entrepreneurs sont rapidement devenus tributaires des fonctionnaires qui se sont abusivement accaparés de nombreuses prérogatives de l'État. (...) Jouissant d'une expérience supérieure à d'autres groupes sociaux dans le domaine des affaires et d'un pouvoir d'initiative, (les représentants des autorités) ont fait de leur poste une officine privée ». (Kossals et Ryvkina, Institutionnalisation de l'économie de l'ombre dans la Russie post-soviétique, Sotsiologuitcheskie Issledovania [Recherches en sociologie], Moscou, 2002).]]. Cela, par la corruption sous toutes ses formes et à tous les niveaux [[Le phénomène de « corruption » et « pots-de-vin » concerne toute la vie sociale, dont les entreprises. Quand des journalistes ou des chercheurs énumèrent la liste des organismes que les entrepreneurs doivent « arroser » pour pouvoir envisager d'avoir une activité (des pompiers au fisc, du cadastre à la mairie, des militaires locaux aux représentants des ministères centraux, de l'inspection sanitaire à la police, etc.), on se rend compte que, même à l'échelle d'une seule entreprise, c'est, en réduction, toute la bureaucratie politique et administrative de l'État qui trouve à vivre en parasitant l'économie. (cf. La Russie de l'ombre d'I. Kliamkine et L. Timofeev, Presses de la Cité, décembre 2002).]], la protection imposée, l'extorsion de fonds par mafieux interposés ou la spoliation par voie de justice quand des entrepreneurs rechignaient à verser sa part à qui détenait une parcelle d'autorité.

 

... sur tout ce qui peut rapporter

 

Accaparer un stock de matières premières, des machines, voire des usines [[L'industrie n'étant pas toujours ce qui pouvait rapporter le plus et plus vite, lors de la privatisation de 1994, les bureaucrates ont préféré se précipiter sur « les grandes entreprises de commerce (...). La Beriozka Loujniki (magasin moscovite alors très prisé des étrangers) s'est vendue une fois et demie plus cher que l'usine automobile Avtovaz, et le centre commercial Gostiny Dvor à St-Pétersbourg a été mieux estimé que la puissante compagnie de navigation de l'Extrême-Orient. De même, la flotte de chalutiers de Mourmansk a été cédée meilleur marché que le motel Olgino de St-Pétersbourg ». (La Russie aujourd'hui, p. 58, éd. Sirey, 1996).]], est affaire de circonstance, de rapport de forces, peut-être d'agilité. En revanche, consolider cela par la propriété privée n'est plus affaire de volonté individuelle. La propriété privée est une notion sociale. Pour exister, elle exige que la société la reconnaisse comme un de ses fondements, la protège par des lois, un appareil judiciaire, la police et, au bout du compte, tout un consensus social.

Or, cela n'existait pas dans la Russie soviétique, du moins pour les moyens de production. Certes, cela a été mis en chantier de façon balbutiante sous Gorbatchev, de façon ouverte sous Eltsine. Mais, en attendant que la propriété privée se rétablisse pleinement - ou, pour formuler autrement les choses, que s'accomplisse la contre-révolution sociale annihilant tout ce qui résulte de la révolution prolétarienne, fût-ce de façon lointaine et déformée - chaque bureaucrate savait que « son » bien fraîchement acquis pouvait lui être ravi par un autre, plus malin et surtout bénéficiant de protections plus puissantes. Car, en Russie, avant d'être économique, la question de la privatisation était, et reste, d'abord politique.

L'histoire de la Russie post-soviétique est marquée par des luttes opposant différents candidats à l'appropriation de telle ou telle source de richesse. L'aspect le plus spectaculaire en est bien sûr la guerre entre gangs [[En 1998, le procureur général de Russie, estimait à 18 milliards de dollars les pertes occasionnées à l'économie par 1 500 groupements criminels contrôlant 40 % des entreprises privées et 60 % des entreprises d'État. Leur emprise s'est encore accrue depuis. « En 2001, on estime que le nombre des groupes criminels dans le domaine économique a été multiplié par sept ces cinq dernières années ». (p. 67, La Russie, perspectives économiques et sociales, éd. A. Colin, juin 2002).]] plus ou moins liés à tel ou tel cercle du pouvoir. Cela se règle en général de façon radicale : par l'élimination physique d'un des compétiteurs. Mais, souvent, ces luttes opposent simplement divers niveaux du pouvoir politique : une région s'approprie un bien fédéral avant d'être à son tour dépossédée par une municipalité. Ou l'inverse.

Cette propriété, rêve de tous ceux qui venaient de s'emparer de quelque chose, avait du mal et a toujours du mal à se stabiliser. Il est révélateur que les bureaucrates ont préféré, dès le début, transférer le fruit de leur pillage dans des banques occidentales. Pour se transformer en propriété privée, la propriété d'État avait et a toujours besoin de franchir les frontières.

Nous l'avons dit, ceux qui pouvaient produire avec une usine passée sous leur coupe ont continué à la faire fonctionner, d'autres préférant la dépecer [[« Que faisaient (les bureaucrates) des entreprises sur lesquelles ils avaient mis la main ? Au lieu de faire des entreprises acquises des acteurs actifs de l'économie de marché (...) les nouveaux « patrons » (...) se sont mis tout simplement à les dépecer » écrit Youri Afanassiev (De la Russie, p. 270).]]. Et puis, il y avait ceux, bien plus nombreux, qui ne disposaient pas d'une entreprise, mais d'un poste de responsabilité politique ou administrative et qui rançonnaient la population, ainsi que les directeurs essayant de devenir propriétaires de leurs usines.

Mais ce que tous avaient en commun, c'est que l'argent tiré de ces opérations, ils ne l'investissaient pas dans la production : il filait en Suisse ou aux îles Caïman. Voilà pourquoi, au fur et à mesure que les entreprises passaient des mains de l'État à celles des bureaucrates, les investissements productifs sont tombés en chute libre [[En 1992, ils étaient à 50 % de leur niveau de 1990 (deux fois moins en deux ans !) ; en 1994, à 35 % (trois fois moins) ; en 1999, à 20 % (cinq fois moins) (Centre russo-européen pour une politique de l'économie).]].

 

Proclamations d'intention et réalité

 

Les dirigeants de la bureaucratie, qui se disaient communistes dans le passé, affirment, depuis Eltsine, vouloir établir le marché capitaliste. Mais le chemin est long et tortueux entre les intentions affichées et la réalité qui se met empiriquement en place. Car le marché capitaliste n'est pas une idée qu'il suffirait d'invoquer pour qu'elle prenne corps et vie.

Le marché capitaliste en Europe n'a surgi ni en un jour ni en quelques années. Il est le produit d'une longue histoire. La Russie, elle, a hérité de l'URSS une économie que, pendant trois quarts de siècle, l'État avait pratiquement créée de toutes pièces, puis développée sur des bases où la propriété privée des entreprises n'existait pas, pas plus que le profit n'était le moteur de l'économie, et où les liens entre les entreprises ne s'établissaient pas sur le marché. Eh bien, malgré les proclamations, la transformation capitaliste de la société russe n'est toujours pas accomplie.

 

Quand la bureaucratie « privatise »

 

Les entreprises russes fonctionnent sous divers statuts, 70 % d'entre elles étant, selon les données officielles, privatisées [[Les statistiques russes donnent un « taux de privatisation » à 70 % : c'est la part du privé dans le PIB (produit intérieur brut). Ce mode de calcul fait la part belle au tertiaire (commerce et services) au détriment des secteurs de production et n'indique guère leur importance respective dans l'activité économique réelle. C'est donc par approximation grossière qu'on peut parler de 70 % d'entreprises privatisées.]]. Nous le signalons car c'est un changement par rapport à la période antérieure. Mais aussi parce que le contenu réel de ce changement est bien plus complexe que ne le laisseraient croire les sigles qui, en Russie, signifient « société par actions » ou « société ouverte par actions ».

Rien que cette dernière dénomination est parlante puisqu'elle désigne celles dont le capital n'est pas « fermé » et se trouve en partie sur le marché boursier, ce qui les distingue de l'immense majorité des autres. Avec les sociétés au capital fermé, la bureaucratie s'est assurée que la majeure partie du capital industriel reste entre ses mains et ne devienne pas la propriété de groupes occidentaux, comme en Pologne et en Hongrie [[En 2002, 72,5 % de l'industrie hongroise étaient dans ce cas, contre moins de 4 % des entreprises russes, d'ailleurs essentiellement dans le secteur tertiaire. Les sociétés à capitaux russo-étrangers emploieraient, elles, moins de 2 % de la main-d'oeuvre locale (là encore, principalement dans le tertiaire).]].

 

Les fiefs bureaucratiques privatisés avant la lettre

 

Des années avant le lancement des programmes officiels de privatisation, en 1992-1994, les grands secteurs économiques, notamment l'énergie, avaient été confisqués par ceux qui les dirigeaient dans l'URSS de Gorbatchev.

Ce processus soustrayant au contrôle central des pans entiers de l'économie fut l'exact parallèle d'un processus de même nature : l'éclatement de l'URSS sous la pression des chefs de la haute bureaucratie territoriale. Ces phénomènes jumeaux se manifestèrent au grand jour en même temps, au tournant des années quatre-vingt-dix. Les barons de la bureaucratie et leurs clans se sentirent alors en mesure d'imposer au centre cette privatisation avant la lettre de leurs fiefs régionaux ou sectoriels. Deux ans plus tard, leur désorganisation systématique du pays ayant atteint un stade irréversible, ce dépeçage reçut une double consécration : avec l'éclatement de l'URSS en quinze États et avec la reconnaissance juridique de l'éclatement de l'économie qu'allaient être les privatisations.

Une des principales raisons du recul considérable de la production est précisément cet éclatement de l'URSS. Pour une économie aussi intégrée, aussi interdépendante d'une région à l'autre, c'est une véritable catastrophe.

Une autre raison est le pillage qui continue.

Certes, le différentiel prix russes-prix mondiaux, un des moyens du pillage dans les années quatre-vingt-dix, s'est réduit. Mais il reste suffisant pour qu'exporter du pétrole, du gaz, du bois, du nickel, de l'aluminium, etc., soit la principale source d'enrichissement de grands pans de la bureaucratie et l'enjeu des guerres qu'ils se livrent autour de cette manne.

On a là une des causes du fait que plus des trois quarts de la valeur produite par l'économie russe résultent d'un seul secteur : celui des matières premières. Si les « nouveaux riches » n'investissent pas dans l'industrie, y compris dans « leurs » entreprises, c'est qu'aucun investissement productif, amorti sur cinq ou dix ans, ne pourrait leur rapporter autant que l'exportation de matières premières, amortie sur le champ [[En 2001, 82 % du PIB du pays provenaient de la rente sur les matières premières, 12 % de l'amortissement des capacités de production héritées de l'URSS. Seuls 6 % de ce PIB sont le résultat direct du travail productif. (source : Académie des Sciences de Russie).]].

 

Groupes privés et droit bureaucratique

 

Après une phase débridée, ce pillage a été couvert par les lois d'Eltsine qui ont repris là des mesures préconisées par les conseillers occidentaux. Mais ces lois officialisaient aussi le fait que, par exemple, les responsables du secteur gazier l'avaient soustrait à la tutelle de l'État en créant la société de droit privé Gazprom, numéro un mondial du gaz.

Ce groupe, l'ex-ministre soviétique du gaz Tchernomyrdine le présidait non en tant que capitaine d'industrie, mais comme chef d'un clan de bureaucrates puissant et nombreux. Derrière lui, avant même la création de Gazprom, il y avait une foule de responsables de l'industrie, de l'État, des régions d'extraction et de transit du gaz, des douanes, etc., qui permettaient de ponctionner la rente gazière et s'y enrichissaient personnellement.

On présente en Occident Tchernomyrdine comme un gros actionnaire de Gazprom devenu milliardaire. Mais ce qui ressemble à une propriété pleine et entière est en fait régi par le droit réel d'une société que dominent le pouvoir décomposé d'une bureaucratie dressée en factions rivales et les rapports de force entre celles-ci.

En tant que Premier ministre, Tchernomyrdine avait eu carte blanche sous Eltsine. Mais il fut défait dans la lutte pour lui succéder. Le vainqueur, Poutine, put alors installer un homme de son propre clan [[Celui dit des Pétersbourgeois car composé de dirigeants politico-économiques dont l'ascension a coïncidé avec celle de Poutine depuis qu'il était maire-adjoint de Saint-Pétersbourg.]] à la tête du conseil d'administration de Gazprom. Un scénario identique se produisit avec deux autres magnats des affaires, Berezovsky et Goussinsky.

Pendant les années Eltsine, ils avaient profité de la faiblesse du pouvoir central auquel ils s'étaient liés, pour amasser une énorme fortune. Ils avaient regroupé des sociétés de télévision, d'import-export, une compagnie aérienne, des participations bancaires et pétrolières et ce sans quoi rien n'aurait pu se faire : le patronage intéressé de la fille d'Eltsine pour l'un, celui du maire de Moscou et du KGB pour l'autre. Cela rapportait gros, mais il leur fallait acheter leurs protecteurs.

En accédant au Kremlin, Poutine a poussé en avant ses propres protégés et protecteurs, remis un peu d'ordre dans la maison. Berezovsky et Goussinsky en ont fait les frais. Parce que le pouvoir d'enrichissement qu'on leur prêtait sous Eltsine, précisément, ne leur avait été que prêté au sens propre. Ils possédaient des affaires, mais sans que cette possession soit une propriété. Elle était un apanage concédé par le pouvoir. Et pour le reprendre, une simple décision a suffi, qu'on ne peut dire sans autre forme de procès car le Procureur général avalisa la chose [[Mais Berezovsky et Goussinsky ont gardé la fortune qu'ils ont amassée en Occident, où ils sont réfugiés.]].

Dans la foulée, Poutine lança ses commandos sur le siège des banques et compagnies pétrolières d'autres stars des affaires pour leur signifier que, devant tout au pouvoir, ils n'avaient pas à intriguer contre lui comme sous Eltsine.

Pour désigner ces gens, nous n'avons pas employé le terme oligarque qu'utilise la presse ici comme en Russie. D'abord, parce que l'oligarchie désigne le gouvernement d'un tout petit nombre. Or, si les super-affairistes russes sont peu nombreux, ils ne gouvernent pas, Poutine l'a rappelé de façon musclée. Et surtout ce terme masque la réalité sociale plus qu'il ne l'éclaire.

Leur position, ces individus la doivent aux clans de la bureaucratie qui les ont propulsés sur le devant de la scène pour être la vitrine de leurs affaires à la fin de l'URSS. Quand ils ne sont pas des bureaucrates, ils viennent des milieux de l'économie de l'ombre, ou du milieu tout court, liés à ces mêmes clans. En fait, derrière ces figures de proue dorées des affaires, on finit toujours par trouver des grands corps de l'administration, centrale ou régionale, politique ou économique. Et ce n'est pas un hasard si le Kremlin et la presse montrent du doigt ces super-riches : haïs par la population qui voit en eux des voleurs, ils font écran entre elle et leurs parrains de la haute bureaucratie.

 

De l'État central ou des clans, qui fait la loi, et laquelle ?

 

Poutine a clamé que ces affairistes, il les avait « liquidés en tant que classe », reprenant ce que disait Staline des paysans riches, les koulaks, dans les années trente. La collectivisation stalinienne de la terre avait certes exproprié les koulaks, et surtout violenté toute la paysannerie, ce qui a affaibli durablement l'agriculture soviétique. Poutine, lui, a juste égratigné quelques boucs émissaires, sans s'en prendre, bien sûr, à ceux qui se tiennent dans leur ombre.

Obliger Goussinsky et Berezovsky à quitter le pays, Poutine le peut. Mais il ne peut toucher aux appareils qui les ont patronnés : celui du KGB sur lequel il s'appuie pour tenter d'établir son pouvoir ; celui d'Eltsine à qui il le doit ou celui d'un maire de Moscou assez fort pour imposer un partage moitié-moitié des bénéfices aux entreprises voulant s'implanter dans la capitale !

Poutine dit vouloir rétablir l'autorité de l'État central. Mais les lois qu'il édicte ne sont guère plus respectées que celles de son prédécesseur [[Des dizaines de milliers de lois régionales priment toujours sur les lois fédérales auxquelles elles contreviennent. Les années suivant l'adoption de la Constitution de la Fédération de Russie, en 1993, les chefs des 89 entités de la Fédération (républiques, régions, districts autonomes, deux grandes villes) ont promulgué 75 000 actes « normatifs » et encore plus de directives enfreignant, pour la plupart, la Constitution.]]. Le clan au pouvoir peut mettre au pas les députés et les médias, réduire les maigres protections légales dont disposaient les travailleurs, écraser les Tchétchènes, il n'a pas le pouvoir de contraindre la nuée des clans qui se sont approprié l'État et les grands secteurs de l'économie. Il n'arrive toujours même pas à faire que les riches payent leurs impôts.

 

Géants industriels et instabilité du droit de propriété

 

Sous Eltsine, quand les mafias au pouvoir se battaient pour accaparer les richesses publiques, nombre d'hommes d'affaires occidentaux se plaignaient du flou et du non-respect du droit de propriété en Russie, d'être parfois expropriés sans recours, de l'arbitraire de l'administration et des juges vendus aux affairistes, de la corruption généralisée enrobant le tout. Depuis, les choses n'ont pas vraiment changé, tout juste se sont-elles stabilisées.

Tout en continuant à faire partir à l'étranger tout ce qu'ils peuvent, des bureaucrates ont bien sûr essayé de consolider leur mainmise sur des sources d'enrichissement industriel, minier, énergétique ou commercial. Ne serait-ce que pour s'assurer qu'ils continueraient à en tirer le maximum. Et simplement, parce qu'ils ne peuvent transférer à l'Ouest tout ce qu'ils ont accaparé en Russie.

On a alors vu apparaître de grands groupes privés : Gazprom, RousAl, numéro un mondial de l'aluminium, Norilsk, premier mondial du nickel et quelques autres aussi puissants, sinon plus, que certains trusts occidentaux.

Les douze premières sociétés privées du pays rapporteraient à qui les contrôle autant que les recettes du gouvernement fédéral russe [[Selon les analystes de la banque Brunswick UBS Warburg (novembre 2002).]]. Encore qu'il faille relativiser les choses : le budget annuel de l'État russe équivaut à... trois semaines du budget fédéral américain !

Mais il faut rappeler que ces géants économiques ne résultent nullement du développement organique d'une économie capitaliste. Ce sont les héritiers des grands groupes soviétiques de l'aluminium, du gaz... et, sous leur forme privatisée actuelle, les produits de la décomposition de l'État ouvrier dégénéré.

Comme ce processus n'a ni précédent ni analogue, on pourrait y voir le point de départ d'une forme de capitalisme. Mais, pour le moment, ces conglomérats industrialo-financiers correspondent surtout à un découpage des sphères d'influence entre les grands regroupements de la bureaucratie.

Ces dernières années, les bagarres ont fait rage autour de ces géants. Mais à en croire le correspondant d'un quotidien économique [[Les Échos du 3 octobre 2002.]], maintenant on risque moins de se faire tuer lors d'une négociation d'affaires en Russie. Voire. L'été dernier, le chef de la plus grande société de négoce de bois d'exportation a été abattu dans cette Sibérie que gouverneurs et mafias tondent d'une partie de sa couverture forestière. À Moscou, récemment, deux gouverneurs-affairistes ont essuyé les balles de tueurs et le vice-PDG de la seconde compagnie pétrolière [[Loukoil.]] a été victime d'un enlèvement. Quant aux dirigeants de RousAl, l'un est décédé de mort violente, deux se terrent à l'étranger sous le coup de mandats d'arrêt, le dernier est « seulement » soupçonné de liens avec la mafia [[Voir en Annexes Galerie de portraits.]].

Même sous Poutine qui se targuait de remettre de l'ordre dans le bazar social, économique [[Depuis la fin de l'URSS, l'économie souterraine n'a cessé de croître. Selon le ministère russe de l'Intérieur, elle est passée de 10-11 % du PIB en 1990-1991, à 27 % en 1993, 45 % en 1995 et 50 % fin 2002. En Ukraine, le phénomène est, pour les mêmes raisons, identique et aurait même un peu plus d'ampleur.]] et politique laissé par Eltsine, cette réalité n'a guère changé [[« L'économie russe n'a connu que peu de changements structurels effectifs au cours des trois dernières années » [en gras dans le texte], « en dépit de l'impressionnant programme de réformes élaboré, les maux demeurent fondamentalement les mêmes qu'avant la crise de 1998 ». (Note de synthèse du 28 juin 2002 - Mission économique de l'ambassade de France en Russie).]].

 

L'Occident et la Russie

 

Quant à l'intervention de l'Occident impérialiste dans les changements en Russie, elle a bien sûr tenu un certain rôle par le biais de ses institutions financières internationales [[Aussi par les programmes d'aide de l'Union européenne, de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, cette BERD créée lors de la chute du mur de Berlin pour « favoriser la transition vers l'économie de marché des pays d'Europe centrale et orientale et de la CEI » (l'ex-URSS), but que lui assigne l'article premier de ses statuts.]].

Durant l'ère Eltsine, certains de ces organismes ont octroyé des prêts à la Russie. Moins dans l'espoir de la transformer d'ailleurs, que pour aider l'État russe à boucler ses fins de mois et éviter ainsi son effondrement. On a vu le résultat : les clans au pouvoir ont détourné cet argent.

Certains crédits avaient pour but d'encourager les trusts occidentaux à palier l'absence d'investisseurs autochtones. Mais sans les convaincre de se risquer sur le marché russe qui aurait pu les tenter. À bien des égards, on est aujourd'hui dans la même situation qu'il y a cinq ou douze ans. Et pour les mêmes raisons.

 

Hémorragie de capitaux, production en recul et faiblesse des investissements étrangers productifs

 

Après la disparition de l'URSS, qui a entraîné dix années de chute continue de la production, et le krach de 1998 qui l'a enfoncée dans la récession, l'indice du produit intérieur brut (PIB) affiche une légère progression. Mais la production n'a que regagné son niveau d'avant le krach, pas même celui de 1990, quand l'économie commençait déjà à être paralysée. Son niveau actuel n'est qu'à 70 % de celui d'alors.

Khrouchtchev, célèbre pour ses rodomontades, fixait à l'URSS l'objectif de dépasser la Grande-Bretagne en vingt ans. Poutine se voulait plus modeste quand, tablant sur une croissance annuelle de 8 %, il disait pouvoir rattraper le Portugal en quinze ans. Même cela n'en prend pas le chemin [[La croissance a été officiellement de 8,7 % en 2000, de 5 % en 2001 et 3,9 % en 2002. Le conseiller économique de Poutine a déclaré au Figaro (2 octobre 2002) : « Le PIB ne croît plus depuis deux trimestres ».]].

La fuite des capitaux ? Elle n'a pas cessé. Son rythme aurait ralenti à quinze milliards de dollars par an, contre vingt avant 1999. En tout cas, la razzia sur les ressources du pays se poursuit. Et depuis plus d'une décennie.

L'été dernier, Poutine a publiquement demandé aux plus riches des affairistes de rapatrier une partie de l'argent qu'ils ont à l'étranger en échange d'une amnistie pour, disait-il, procéder aux investissements indispensables, alors qu'ils sont au point mort. Poutine n'a pas eu de réponse : l'avenir du pays, de son économie, ces gens s'en moquent comme du premier milliard qu'ils ont détourné !

Voici comment un journal proche du gouvernement russe [[Vedomosti (Le Bulletin du Gouvernement) 21 novembre 2002 commente les données du Comité d'État aux statistiques sur les trois premiers trimestres 2002 (12,9 milliards de dollars d'investissements étrangers, toutes catégories confondues). Les données sur l'origine des investissements viennent de la même source.]] présente la situation économique pour 2002 : « Les investissements étrangers [sont] en gain de près de 33 % sur un an. Les investissements directs, eux, continuent à décliner et le volume des investissements russes à l'étranger est encore plus élevé que le volume des investissements étrangers en Russie ».

Sans même parler de fuite illégale des capitaux, ceux qui désertent légalement dépassent donc en volume les investissements étrangers en Russie. Parmi ceux-ci, ce journal distingue les investissements imprécis et ceux qualifiés de « directs », les seuls censés servir à produire des biens réels, selon la terminologie internationale. Or, ces derniers, à peine un cinquième du total, ont diminué de plus de 10 % en un an.

Pourtant, la Russie semble disposer de nombre de ce qui passe pour des attraits aux yeux des capitalistes. D'une part, les salaires y sont inférieurs à ceux de bien des pays pauvres dans lesquels les capitalistes occidentaux délocalisent, de surcroît, elle dispose d'une main-d'oeuvre qualifiée.

Mais en 2002 comme les années précédentes, les principaux investisseurs dans l'industrie russe ne sont pas les grandes puissances du monde impérialiste. Non, le premier, haut la main, est Chypre, connu pour vendre des pavillons maritimes de complaisance et offrir un paradis fiscal aux aigrefins et mafieux, dont ceux de l'ex-URSS. Juste après, on trouve une autre plaque tournante des transactions en quête de discrétion, la Suisse.

Même quand on ajoute aux fonds chypriotes et suisses ceux, bien moindres, venant des Pays-Bas, troisième pays de la liste, d'Allemagne, d'Italie, des USA, d'Angleterre, de France, etc., on obtient 4 milliards de dollars d'investissements directs pour 2002 [[4,3 milliards de dollars en 1999 ; 4,4 en 2000 ; 3,9 en 2001 ; 4 en 2002.Vedomosti, 19 février 2003.]]. Pour avoir une idée précise de ce que cela signifie, il suffit de rappeler que la BNP a mis presque la même somme sur la table, l'espace d'une seule semaine de novembre, pour tenter de s'emparer de seulement un sixième du capital du Crédit Lyonnais [[Précisément, 16,23 % de son capital pour 3,2 milliards d'euros (et soulignons que le Crédit Agricole, qui l'a finalement emporté sur la BNP, envisage lui de racheter 100 % du capital du Crédit Lyonnais. Cela représente l'équivalent de... 5 à 6 années cumulées d'investissements directs en Russie !).]]. Presque autant que tout ce que la Russie a reçu en un an ! On mesure à quel point les flux financiers vers la Russie sont marginaux dans l'activité du capitalisme international, puisqu'à la portée d'une seule banque d'un pays impérialiste de second rang.

Cela dit, même à doses infinitésimales, des capitaux occidentaux pénètrent en Russie. Après McDonald's, Auchan, Ikea et quelques autres ont investi dans les grandes villes. On peut citer : Danone, qui produit déjà en Russie et envisage d'y racheter le numéro un local des jus de fruits ; des firmes du tabac, tel Philip Morris qui lance la fabrication de sa cigarette Next près de Saint-Pétersbourg, dans une zone hors taxe. On trouve aussi Coca-Cola [[Dont certaines activités ont été subventionnées par la BERD.]]. Dans l'industrie, le bilan est encore bien plus maigre [[« Si les choses bougent à Moscou, un ingrédient crucial continue à manquer : l'investissement direct étranger » écrivait le Wall Street Journal du 18 octobre 2002.]].

 

De la rente pétrolière et de son usage

 

Le pétrole, à en croire le gouvernement russe, serait « le carburant de la transition ». Redevenue premier exportateur mondial de pétrole devant l'Arabie saoudite, la Russie en tire la plus grande partie de ses rentrées de devises.

On comprend que la bureaucratie veuille garder pour elle-même la poule aux oeufs d'or et qu'elle s'oppose à ce que des trusts étrangers mettent la main dessus. C'est ce qui explique le peu d'investissements étrangers dans le pétrole russe par rapport aux autres ex-républiques soviétiques, surtout l'Azerbaïdjan [[Selon le bulletin financier Euromoney (septembre 2002), la Russie, qui représente la moitié de la population et les trois quarts du potentiel économique de l'ex-URSS, ne reçoit que 10 % des investissements étrangers venant en ex-URSS, d'ailleurs eux-mêmes bien inférieurs à ceux reçus par les petits pays d'Europe centrale ou la Chine, bien moins industrialisés que l'ex-URSS.]]. La fusion annoncée, il y a quelques jours, entre Ioukos et Sibneft pour créer une grande compagnie russe qui sera le numéro 4 mondial du secteur, vise encore à garder les ressources pétrolières sous contrôle national.

Pourtant, en février, BP a annoncé la création d'une société avec les holdings russes Alfa et AAR, BP devant ainsi accroître de 25 % sa production. Cet accord, dit le président d'Alfa, serait la marque d'un regain de « confiance des investisseurs étrangers ».

Pourquoi cet assouplissement vis-à-vis des capitaux étrangers ? L'État russe n'avait guère le choix. Depuis des mois, il se demande ce qu'il pourrait vendre et à qui, pour faire face aux échéances de sa dette internationale [[Il a obtenu 1,7 milliard de dollars (le dixième de ce qu'il doit verser en 2003) en vendant Slavneft, 7e groupe pétrolier russe, aux magnats Abramovitch et Fridman.]]. Ensuite, cela lui permet d'espérer que BP investira en Russie les 6,7 milliards de dollars promis [[Ce serait le plus gros investissement jamais réalisé en Russie.]] dans un secteur, vital pour l'État russe, mais qui pâtit d'un manque relatif d'investissements. Car les sociétés russes qui contrôlent le pétrole et le gaz n'y investissent qu'après avoir usé les équipements jusqu'à la corde, une bonne part de ce qu'elles en retirent s'ajoutant au flot des capitaux en fuite. Le reste revient selon des cheminements le plus opaque possible.

Ces capitaux pétroliers, qui représentent 80 % du total des investissements étrangers directs en Russie, sont donc principalement le fait non de trusts occidentaux, mais de groupes russes, via leurs structures basées dans des paradis fiscaux, où finissent par revenir les profits de ces opérations. Autant dire que, tout en n'ayant pas de pétrole, la Suisse, Chypre ou les îles Caïman profitent plus que la Russie de ses pétrodollars [[Il est dérisoire de les qualifier de « carburant de la transition » vers l'économie de marché, comme l'a fait un supplément publicitaire du Monde du 20 février 2003 (« Russie, an III des réformes »). Le Premier ministre russe rappelle que cet argent n'est réinvesti en Russie que pour moitié et presque uniquement dans le secteur des matières premières et de leurs industries connexes. En clair, dans ce qui rapporte aux grands clans de la bureaucratie et non pas dans un développement général de l'économie.]].

L'économie russe délabrée par le pillage bureaucratique est devenue quasi exclusivement une économie de rente dont profite d'abord l'Occident. Finalement, même le pétrole, le seul secteur tant soit peu dynamique de l'économie russe, contribue à développer... l'Occident impérialiste.

 

Les banques russes et celles d'Occident

 

On pourrait en dire autant de la pléthore [[Elles sont 1 300. Ce nombre n'a guère varié en une décennie, malgré le krach de 1998. Cela donne d'ailleurs une idée du nombre des groupements d'intérêts au sein de la bureaucratie - ou qui en sont issus - ayant le besoin et les moyens de faire vivre chacun sa propre banque « de poche » comme on dit en Russie.]] de banques que l'on a vu surgir dans ce pays depuis la fin de l'URSS.

Présentant son rapport 2002, le représentant de la Banque mondiale en Russie [[Cité par le quotidien économique Les Échos du 3 novembre 2002.]], constatait : « Il n'y aura pas de croissance en Russie sans investissements massifs ». Et d'ajouter que les Occidentaux « restent dans les starting-blocks quasiment depuis la dissolution de l'URSS faute d'un cadre général leur accordant des garanties souveraines » (de l'État) tandis que les banques russes « ne font pas leur métier puisque leurs crédits ne représentent que 3 à 5 % du PIB » et qu'elles « sont au coeur du système de corruption » où des intérêts très puissants sont retranchés. [[Même son de cloche dans le spécial Russie du Banker d'octobre 2002 : « Le climat international peut sembler évoluer actuellement de façon favorable, mais investir reste aussi dangereux que cela l'était il y a quatre ans ». Il cite, au titre de leurs « problèmes inhérents », « l'incapacité des banques russes » à financer le développement économique et « le manque d'un régime de protection des affaires et du commerce, qui sont corrompus ».]]

Effectivement, les banques privées russes ne jouent pratiquement aucun rôle dans le financement d'un embryon de marché et du développement d'une économie capitaliste. Dans l'Europe de l'Ouest et l'Amérique du Nord du 19e siècle, une multitude de petites et toutes petites banques avaient eu en cela un rôle primordial. Elles avaient drainé l'épargne publique en la mettant à la disposition des capitalistes pour qu'ils développent l'industrie. L'activité des banques russes est tout autre, sinon à l'exact opposé. Créées par les clans de la bureaucratie, elles leur servent à mettre l'abri à l'étranger ce qu'ils prélèvent sur l'économie. Cumulé sur une décennie, le montant est phénoménal : plusieurs années du budget de la Russie et au moins deux fois sa dette internationale [[Actuellement 130 milliards de dollars. Les seuls intérêts à payer à ce titre en 2003 sont de 17 milliards de dollars. C'est l'équivalent du total des investissements russes et étrangers dans le pays !]], qui, de son côté, a explosé.

 

Le marché : plus facile

 

à décréter qu'à faire surgir

 

Saignée à blanc, privée d'investissements depuis plus d'une décennie, l'économie russe aurait-elle vu surgir ne serait-ce qu'un semblant de marché ?

En créer un dans le domaine de la consommation est relativement facile : en tout cas, on a vu spontanément s'ouvrir un peu partout des commerces.

Mais, pour qu'on puisse parler de marché au sens plein du terme, il ne suffit pas que des articles de consommation soient à vendre et à acheter. Il faut que ce soit également le cas des moyens de production. Et là, la Russie continue, dans une grande mesure, à porter l'héritage politique, économique et social que lui a légué l'URSS.

Sur ce terrain, les investisseurs occidentaux ont eu largement le temps de faire leur expérience. Celle - dit une publication du patronat français de la construction automobile consacrée à l'ex-URSS [[La Lettre d'information du Comité des constructeurs français d'automobiles de décembre 2002. Voir en Annexes Dans le rétroviseur.]] - des « incertitudes réglementaires » et de l'absence de lois stables et d'un État qui les fasse respecter. Celle d'un système économique dont l'évolution, douze ans après, « ne répond à aucun schéma connu » des capitalistes ; un système dont la « transformation (est) incertaine » et qui n'a toujours pas réussi à créer un réseau d'équipementiers automobiles, condition indispensable mais pas suffisante, dit le patronat automobile français, pour envisager de produire sur place.

Un constat qui vaut pour d'autres branches de l'industrie. En Russie, constate la BERD, les PME ont « un rôle mineur ». « De plus (leurs) activités (...) concernent essentiellement le commerce et l'approvisionnement, tandis que très peu d'entre elles produisent des biens réels » [[Rapport annuel 2002 de la BERD.]]. Ce réseau dense de sous-traitants, de petits et tout petits fournisseurs, indispensable à l'industrie capitaliste, la Russie n'en dispose toujours pas.

 

L'héritage économique de l'URSS

 

Car l'économie de ce pays, mise à mal par les bureaucrates et les réformes conseillées par le monde impérialiste, reste dominée par des géants industriels qui avaient été conçus du temps de l'URSS selon une logique échappant aux lois du marché. C'est sur cette base que se sont développées ces entités industrielles et, autour d'elles, le reste de l'économie soviétique qu'elles ont façonné à leur image et selon leurs besoins durant trois quarts de siècle.

Ces entreprises, aujourd'hui sous une raison sociale privatisée, fonctionnent toujours dans un contexte économique et politique où bien des hommes d'affaires occidentaux avouent perdre leur latin, sinon leur russe. Un contexte, produit d'une longue histoire et de rapports sociaux différents, qui reste marqué, par exemple, par l'absence des PMI. Car les organisateurs de l'économie soviétique avaient fait le choix de concentrer dans de grands ensembles toute la chaîne de production d'un produit souvent fort complexe.

À cela se superposaient des traits dus au fonctionnement de la bureaucratie elle-même. Le fait, par exemple, que la direction de ces entreprises se devait de nouer des relations d'interdépendance permanente avec les autorités, locales ou non, puisque c'était d'elles seules que dépendait la résolution des problèmes d'approvisionnement, de main-d'oeuvre, etc. Tout cela fonctionnait et ne pouvait fonctionner que sur des bases fort éloignées de celles que l'on connaît en Occident. Et si, dans la Russie actuelle, cela fonctionne encore vaille que vaille, c'est en grande partie dans ce cadre-là.

Certes, à la différence de l'URSS, dans la Russie d'aujourd'hui, les très riches affichent un train de vie parfois supérieur à celui de nombre de PDG d'ici. On peut regarder ces milliardaires comme les prototypes du règne de la fortune en Russie. Mais, précisément, ce sont des prototypes surgi de la décomposition de l'État et des réformes eltsiniennes, non des types socialement achevés d'une société capitaliste fondée sur le marché. Et pour une raison fondamentale : ni l'une ni l'autre n'existent en Russie. En tout cas, pas encore.

Le troc, qui dominait jusqu'aux trois quarts de l'économie sous Eltsine, n'a pas disparu. Il s'est réduit, mais reste un mode de fonctionnement « normal » pour cette économie dont les liens ne s'établissent généralement pas sur le marché.

En outre, elle doit vivre pratiquement sans investissements. Car investir suppose que l'on ait de bonnes raisons de penser que les capitaux qu'on jette dans la production rapporteront du profit à court ou moyen terme. On voit bien, en Occident, que sans cette confiance en l'avenir, les capitalistes n'investissent pas. Dans les pays riches, c'est l'État qui prend alors le relais. Mais l'État russe, sans le sou, n'a plus les moyens d'une telle intervention.

Et, plus le temps passe, plus cette économie s'installe dans le mode de fonctionnement qui est le sien, moins les investisseurs étrangers sont tentés de s'y aventurer. [[À ce propos, voici ce que déclare une revue française du commerce international, le MOCI : « Echaudés par les expropriations - impensables à peu près partout ailleurs ! - d'entreprises qui se sont fait purement et simplement « piquer » leurs locaux et spolier sans autre forme de recours, les entreprises françaises recommandent une grande prudence dans l'approche du marché russe ». Cela date non pas d'il y a cinq ou six ans, mais d'octobre 2002, dans un numéro intitulé (de l'humour, sans doute) « Russie, la nouvelle donne ». Pas très engageante cette « nouvelle donne » pour des capitalistes qui n'ont bien sûr pas envie de « donner » leurs capitaux pour les voir réapparaître, ensuite, au nom d'un affairiste russe, en Suisse ou aux Bahamas.]]

Évidemment, dans cette Russie dite en transition vers le marché, la question des investissements est décisive. C'est l'épreuve de vérité pour le profit, c'est là où se manifeste toute la différence entre le profit capitaliste et celui que bureaucrates et affairistes privés russes tirent de leur parasitisme tous azimuts.

Quand nous disons que la bureaucratie n'a pas de racines économiques profondes, à la différence de la bourgeoisie, c'est là que se situe la différence - dans la nature du profit de l'une et de l'autre. La puissance de la bourgeoisie s'exprime au travers de l'accumulation de ce profit qui lui permet de transformer la plus-value extraite du travail humain en capital, en entreprises, afin de reproduire l'exploitation capitaliste. Or, ce n'est pas cela, on le voit, qui se met en place dans les profondeurs de l'économie russe, ou alors bien incomplètement et de façon encore marginale.

Alors, qu'est-ce qui a changé depuis douze ans ? Bien des choses, quantitativement. Mais, pas, ou pas encore grand-chose de fondamental dans le domaine des rapports sociaux [[Avec « la privatisation massive, constate l'économiste Y. Afanassiev, on a eu (...), et il ne pouvait pas en être autrement, une privatisation du pouvoir d'État [et] obtenu [non le capitalisme] mais la nomenklatura sans sa hiérarchie interne et son inclusion dans la pyramide du pouvoir, mais avec ses privilèges transformés en propriété privée ». (De la Russie, pp. 309-310).]]. Ce qu'il y a de nouveau, outre la forme privatisée prise par le pillage de la bureaucratie, c'est son caractère désormais en partie individuel. C'est aussi le fait que, si le système actuel a été conçu dans le cadre strict de la hiérarchie nomenklaturiste sous Brejnev, cette hiérarchie ne s'appuie plus sur un pouvoir centralisé en une structure pyramidale, mais sur des morceaux d'un État éclaté. Et, dans cette société qui n'est pas encore le capitalisme mais où l'argent règne en maître à l'ombre du pouvoir, certains bureaucrates-hommes d'affaires ont pris parfois assez de poids pour dépasser en richesse et en puissance leurs anciens parrains.

 

En guise de conclusion

 

Il est impensable de prévoir l'avenir sans se tromper sur les délais, sur les formes et même sur le résultat final. Même dans les pays impérialistes les plus développés, des armées de spécialistes, d'économistes, de prévisionnistes, sont incapables de prévoir les cours de la Bourse, même à 24 heures près.

Alors, au risque de décevoir, nous n'avons pas de réponse même approximative à la question posée en titre de cet exposé : « Où va la Russie ? ». Nous ne pouvons qu'évoquer un certain nombre de possibilités sur son devenir en fonction de l'évolution actuelle, si tant est qu'on puisse parler d'évolution.

Des changements importants se sont produits depuis l'ère Gorbatchev et surtout pendant les douze ans qui nous séparent de la dislocation de l'Union soviétique. Mais ces changements s'inscrivent plus dans le vocabulaire que dans la réalité sociale.

Les dirigeants du pays non seulement ne se revendiquent plus du communisme mais certains d'entre eux sont violemment anti-communistes. Mais anti-communistes, ils l'étaient bien avant et de façon bien plus nuisible pour le communisme et pour son avenir qu'aujourd'hui. Car c'est au temps où ils se disaient communistes que les dirigeants de la bureaucratie compromettaient aux yeux du mouvement ouvrier, et gravement, l'idée même du communisme. C'est en se prétendant communiste que la bureaucratie a fait dans le mouvement ouvrier international des dégâts qui ne sont pas surmontés jusqu'à nos jours, à commencer par le massacre de milliers de cadres bolcheviques et en continuant par la trahison de mobilisations révolutionnaires, de la Chine en 1927 à l'Espagne ou la France en 1936. Et, depuis la guerre, la bureaucratie russe est devenue un des éléments de la stabilisation du monde impérialiste tant par ses interventions directes dans les pays de l'Est européen que par son influence pourrissante sur les partis dits communistes.

L'aspect principal des douze dernières années est l'éclatement de l'Union soviétique, et même celui de fait de la Fédération de Russie.

Par ailleurs, les inégalités, tant dissimulées pendant la phase prétendument socialiste de la bureaucratie, apparaissent aujourd'hui ouvertement par les deux bouts : l'enrichissement fantastique de quelques-uns au sommet et la grande misère des couches les plus pauvres de la population qui commence à atteindre le niveau des pays sous-développés de la planète.

Mais, malgré l'apparition d'une bourgeoisie encore fragile, dépendante du pouvoir politique, la couche dominante reste pour l'essentiel la bureaucratie. Autant, partout dans les pays économiquement développés, le pouvoir politique dépend du pouvoir économique, autant en ex-URSS cela reste en grande partie l'inverse.

Ce pouvoir, source de richesses, y prend bien des formes : celle de bandes armées qui ravagent le Caucase et l'Asie centrale ; celle de mafias qui ont étendu leurs tentacules partout ; celle de satrapes régionaux en Russie même.

Car il faut sans cesse rappeler l'immensité de ce pays qui, même amputé des autres républiques soviétiques, reste encore le plus étendu de la planète. Ceux qui ne jugeraient que par Moscou, Saint-Pétersbourg et quelques autres grandes villes du pays, qui ressemblent beaucoup à celles du monde capitaliste, feraient la même erreur que ceux qui jugeraient la situation d'un pays sous-développé comme la Côte-d'Ivoire par sa capitale, Abidjan, ses banques, ses immeubles commerciaux, ou encore ceux qui ne verraient de la Chine que le foisonnement des affaires à Shanghaï et Pékin, en ignorant l'effroyable arriération du reste.

Alors, État ouvrier dégénéré par ses origines, très rapidement dégénéré, la Russie est aujourd'hui un État ouvrier dégénéré en décomposition très avancée [[Tout en définissant l'État soviétique comme un « État ouvrier dégénéré », Trotsky a éprouvé le besoin de donner une définition longue (dans La Révolution trahie) pour parler de la société soviétique :

« Qualifier de transitoire ou d'intermédiaire le régime soviétique, c'est écarter les catégories sociales achevées comme le capitalisme (y compris le « Capitalisme d'État ») et le socialisme. Mais cette définition est en elle-même tout à fait insuffisante et risque de suggérer l'idée fausse que la seule transition possible pour le régime soviétique actuel mène au socialisme. Un recul vers le capitalisme reste cependant parfaitement possible. Une définition plus complète sera nécessairement plus longue et plus lourde.

L'URSS est une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme, dans laquelle : a) les forces productives sont encore trop insuffisantes pour donner à la propriété d'État un caractère socialiste ; b) le penchant à l'accumulation primitive, né du besoin, se manifeste à travers tous les pores de l'économie planifiée ; c) les normes de répartition, de nature bourgeoise, sont à la base de la différenciation sociale ; d) le développement économique, tout en améliorant lentement la condition des travailleurs, contribue à former rapidement une couche de privilégiés ; e) la bureaucratie, exploitant les antagonismes sociaux, est devenue une caste incontrôlée, étrangère au socialisme; f)la révolution sociale, trahie par le parti gouvernant, vit encore dans les rapports de propriété et dans la conscience des travailleurs; g)l'évolution des contradictions accumulées peut aboutir au socialisme ou rejeter la société vers le capitalisme; h)la contre-révolution en marche vers le capitalisme devra briser la résistance des ouvriers; i)les ouvriers marchant vers le socialisme devront renverser la bureaucratie. La question sera tranchée en définitive par la lutte de deux forces vives sur les terrains national et international. »]]. Les bureaucrates, qui n'acceptent plus le carcan d'une dictature pour arbitrer la répartition d'un usufruit collectif, ont en quelque sorte accaparé cet usufruit à titre individuel et, plus encore, au titre des clans bureaucratiques. Mais le parasitisme et l'absence d'enracinement dans l'économie, qui caractérisaient la bureaucratie il y a vingt ou trente ans, demeurent.

Bien sûr, les relations internes à la bureaucratie et leur fonctionnement même ont changé. Pas seulement d'ailleurs au cours des douze dernières années, mais déjà bien avant. Si, dans certaines républiques et régions, les bureaucraties locales gèrent l'économie exactement comme avant - quoique à un niveau très nettement inférieur, conséquence du recul de l'activité économique à l'échelle du pays -, dans les régions les plus engagées sur la voie vers le capitalisme, les pas en avant, ou plutôt en arrière, consistent principalement en une sorte de division du travail entre ceux qui exercent le pouvoir politique et ceux qui ont réussi à mettre la main sur tel ou tel secteur de l'économie.

Mais il y a entre eux une interdépendance étroite. Les enrichis du secteur économique ont besoin du soutien du pouvoir politique et le pouvoir politique a besoin des revenus contrôlés par les « nouveaux riches ». Entre Poutine et les principaux « nouveaux riches », ou encore entre les bureaucrates dirigeant les régions ou les grandes municipalités et les chefs des entreprises de leur secteur, c'est « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Les responsables politiques ont autant besoin des détenteurs du pouvoir économique que ceux-ci, dont la propriété nominale n'a pas l'enracinement de la propriété capitaliste, ont besoin du pouvoir politique.

C'est évidemment encore une situation labile et transitoire. Mais cette phase finale de la bureaucratie dure tout de même depuis dix-huit ans, si on part de l'accession de Gorbatchev au pouvoir en URSS, et douze ans depuis l'éclatement de celle-ci.

On l'a vu, cette forme de la domination de la bureaucratie s'est traduite par un recul considérable de la production industrielle.

S'est-elle traduite par une intégration plus grande de l'ex-URSS dans l'économie mondiale au sens d'une intégration plus grande de l'économie russe dans la division internationale du travail ? Eh bien, paradoxalement, ce n'est même pas le cas. Les échanges de marchandises [[Intégrée au G8, le « club » des grandes puissances, la Russie n'y pèse guère en termes de commerce mondial : les pays du G7 en représentent 66 %, la Russie 0,6 %. Cent dix fois moins.]] et de biens réels entre la Russie et l'extérieur se sont effondrés au lieu de s'accroître, alors, pourtant, qu'aucun obstacle légal ne s'y oppose plus.[[ Pour ce qui est du commerce avec les États hors CEI (c'est-à-dire à l'extérieur de l'ancienne URSS), la baisse des échanges est d'environ 30 % depuis 1990. Pour le commerce intra-CEI - entre douze des quinze républiques issues de l'ancienne URSS qui forment la CEI, la Communauté des États indépendants -, les données sont très incertaines, mais la baisse serait de 60 % sur la même période. Du point de vue de ses échanges avec l'extérieur, la Russie vient derrière la Corée du sud et elle est au niveau de la Malaisie (cf. Radvanyi : La Nouvelle Russie, éd. A. Colin, 2003).]]

Et, au-delà de la quantité échangée, il y a la nature de ces échanges. Ce qui quitte la Russie, c'est l'argent et les matières premières. Ce qui y entre, ce sont des marchandises occidentales pour qui peut se les payer. Avant, pour accéder aux produits de luxe dont ils avaient envie, les bureaucrates avaient leurs magasins réservés, alors que les classes populaires manquaient souvent du nécessaire. Aujourd'hui, l'accès aux magasins de luxe est libre, mais l'argent remplace le contrôle à l'entrée. La plupart des travailleurs et des paysans, qui étaient écartés des magasins réservés, restent tout aussi écartés de ces boutiques dont ils n'ont pas les moyens de se payer les produits.

Les échanges de la Russie avec l'extérieur ressemblent donc de plus en plus aux échanges caractéristiques des pays sous-développés avec les pays impérialistes. Un publiciste, à la recherche d'une formule-choc, a inventé cette expression pour la Russie actuelle : « C'est le Burkina-Faso, avec des missiles en plus ». L'image n'est juste qu'à condition de prendre le mot « missiles » non pas uniquement sous l'angle de la puissance militaire mais comme le symbole d'une industrie capable de les produire.

Car, si en effet la majorité des citoyens de la Russie ont un niveau de vie à peine supérieur à celui des habitants du Burkina-Faso, c'est dans un pays qui a un tissu industriel, des entreprises, des équipements que n'ont pas les pays sous-développés. Ces entreprises industrielles fonctionnent au quart, au dixième de leurs capacités, mais elles sont là. Et paradoxalement, c'est bien un des problèmes de la bourgeoisie internationale : il ne suffit pas de changer les structures juridiques pour faire fonctionner ces grandes entreprises. Ces combinats de la métallurgie, de la construction mécanique ou de la chimie - qui n'ont pu être bâtis et qu'on n'a pu faire fonctionner pendant des dizaines d'années que grâce aux possibilités de la centralisation étatique - ne sont pas à la portée des capitaux privés. Le grand capital occidental n'est tout simplement pas intéressé à reprendre ces grandes entreprises à son compte, en tout cas pas pour les faire fonctionner.

Dans les rares secteurs qui pourraient être les plus intéressants pour la bourgeoisie internationale - pas pour les faire fonctionner tels quels, mais pour en faire fonctionner une partie, quitte à licencier la majorité des salariés - la bourgeoisie se heurte à des oppositions venant de la bureaucratie elle-même. Non pas qu'il y ait une opposition idéologique entre deux fractions de la bureaucratie, l'une partisan du capitalisme, l'autre opposée. Mais tous les bureaucrates ne peuvent pas devenir des bourgeois au sens capitaliste du terme, c'est-à-dire capables de faire fonctionner leurs entreprises pour faire du profit sur le marché. Il n'y a pas assez de place, pas assez de richesses à partager. De surcroît, la mangeoire à partager diminue avec la baisse de la production.

Combien de grandes entreprises continuent à tourner, lentement, avec des à-coups et qui ne répondent absolument pas aux critères de rentabilité capitalistes ? Elles tournent quand même parce qu'elles donnent un pouvoir social aux bureaucrates qui les contrôlent. Et, accessoirement pour ces derniers, mais essentiellement pour la population des villes ou régions concernées, cela permet à une partie de la classe ouvrière de ne pas se retrouver au chômage, de conserver certains équipements sociaux.

Une des idées essentielles de Trotsky, formulée dans un ouvrage [[Staline]] écrit juste avant son assassinat par un sbire de Staline, était en substance que la bureaucratisation de l'État soviétique n'aurait été qu'une courte phase transitoire avant le retour au capitalisme, si le capitalisme lui-même n'avait pas perdu tout son dynamisme.

Autrement dit, cette formation sociale particulière qu'a été l'État ouvrier dégénéré a été le sous-produit d'une époque historique où, après son avancée formidable au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'activité politique de la classe ouvrière, celle en particulier qui visait au renversement du pouvoir de la bourgeoisie, a reculé alors même que le capitalisme n'avait plus le souffle de sa jeunesse pour regagner le terrain perdu.

La période historique dont parlait Trotsky a été bien plus longue que ce qu'il avait imaginé. À vrai dire, on n'en est pas encore sorti. On peut seulement constater que la bureaucratie a beau ouvrir toutes ses portes devant le capitalisme, la Russie n'est pas devant un essor économique sur une base capitaliste.

Regardons donc le Brésil, regardons l'Argentine, sans parler de l'Inde, pays qui n'ont jamais quitté le giron de l'impérialisme, pour tenter de prévoir le devenir de la Russie qui y revient.

Le capitalisme parviendra tout au plus à se développer dans un certain nombre d'îlots qui l'intéressent. Cette évolution engagée dans des villes comme Moscou, Saint-Pétersbourg et quelques autres, pourrait concerner encore quelques grands ports ouverts au commerce international. Des îlots de capitalisme dans un territoire immense, dont les régions riches en matières premières seront réduites au rang de fournisseurs aux bas salaires, pendant que, dans le reste du pays, continuera à prévaloir l'autarcie régionale complétée sans doute, parce que cela va souvent ensemble, par des despotismes locaux, une exacerbation du nationalisme, voire du micro-nationalisme, plus ou moins teinté de démagogie religieuse. Sans parler des guerres qui, même si elles durent, ne gêneront pas plus que cela la direction politique de Moscou, et encore moins les grands groupes capitalistes internationaux vers lesquels une bureaucratie compradore drainera les richesses du pays. Après tout, cette manifestation de la barbarie existe déjà dans toute une partie de l'Afrique dominée par l'impérialisme et, d'une certaine façon, au Moyen-Orient.

Ce sera une régression économique et sociale considérable.

Pourtant, il ne serait pas difficile de remettre en marche l'économie en Russie, dans l'optique de satisfaire les besoins de la population. Si la production industrielle a considérablement reculé, l'appareil productif existe. En l'absence d'investissements depuis au moins douze ans, les machines, les équipements sont vétustes. Si ces entreprises industrielles ne sont pas rentables du point de vue de l'économie capitaliste, c'est-à-dire pour dégager un profit suffisant, elles pourraient quand même être remises en route. Même compte tenu des dégradations intervenues, elles suffiraient amplement à satisfaire les besoins du pays en grands produits de base, acier, produits chimiques, rails de chemin de fer, tracteurs, camions, locomotives...

Du point de vue de la logique sociale et humaine, il vaudrait mieux que les grands combinats industriels du passé soient remis en fonctionnement en donnant par la même occasion du travail à tous.

Les sommes colossales obtenues par la vente des matières premières, qui sont aujourd'hui détournées vers les banques d'Occident par une bureaucratie cupide, devraient rester dans le pays et être investies dans l'appareil productif. L'absence d'investissements d'aujourd'hui n'est pas une loi de la nature. Elle ne découle pas d'une insuffisance de ressources - elle vient de l'appropriation de ces ressources par la bureaucratie.

Les combinats industriels hérités du passé sont gigantesques ? Mais ils ont été conçus pour fournir un pays immense ! Et, après tout, par un tout autre cheminement historique, l'économie capitaliste a aussi créé des entreprises gigantesques qui ont la prétention de fabriquer leurs produits pour le marché planétaire.

Reste cette faiblesse de l'économie qui date des choix antérieurs de la bureaucratie, qu'est l'insuffisance d'entreprises de taille moyenne fournissant des produits de consommation courante à une région ou à une ville. Mais si l'Union soviétique des bureaucrates a su, dans les années trente, faire surgir de grandes entreprises à partir de rien, la classe ouvrière russe sachant qu'elle travaille pour satisfaire ses propres besoins, et pas pour permettre à quelques parvenus d'amasser des fortunes, pourrait aisément faire surgir des entreprises produisant pour les besoins de la population locale.

Oui, remettre en marche l'économie ne serait pas impossible. Mais ni les bureaucrates pilleurs ni, demain, les grands groupes capitalistes susceptibles d'être intéressés par les seuls secteurs juteux ne le feront. La seule voie permettant de relever l'économie et la société russes passe par l'expropriation des entreprises capitalistes, en réalité peu nombreuses, et par la mise à l'écart des bureaucrates de la direction des autres entreprises. Il faudrait soumettre celles-ci au contrôle de leurs travailleurs et de la population laborieuse de leur région. Il faudrait rétablir le monopole du commerce extérieur, non pas pour détruire tous les liens de l'économie russe avec l'économie mondiale, mais pour empêcher la fuite des capitaux, pour contrôler ce qu'on importe et exporte. Une fois remises en route les entreprises que les bureaucrates laissent totalement ou partiellement en friche, il serait possible de coordonner leurs activités dans le cadre d'un Plan car elles ont été conçues à l'origine dans ce cadre.

Contrairement aux pays occidentaux où le contrôle des classes laborieuses sur l'économie se heurtera inévitablement non seulement à la grande bourgeoisie, mais aussi à tout ou partie de la bourgeoisie moyenne, voire petite, et où l'idée même d'une économie étatisée et planifiée serait une nouveauté, elle n'en est pas une pour la grande majorité de la population russe. Et, à en juger par ce qu'on sait de la haine qu'éprouve la majorité de la population pour les « nouveaux riches », cet acquis, culturel, de la révolution russe demeure dans les consciences.

Mais dire cela, c'est dire aussi que la seule force sociale capable d'imposer ces idées est la classe ouvrière. L'avenir de la Russie pour les années qui viennent n'est pas écrit d'avance. Il dépendra de la question de savoir qui l'impulsera : la bureaucratie ou la démocratie ouvrière.

Depuis ses origines, les perspectives de l'État ouvrier, créé en 1917, étaient liées aux perspectives du prolétariat mondial. Il en a été ainsi lors de l'essor révolutionnaire des débuts, comme lors de la bureaucratisation qui était le reflet à l'échelle de la Russie soviétique du recul du mouvement ouvrier dans le restant du monde. Il en est ainsi encore aujourd'hui.

À l'époque de la dictature stalinienne, Trotsky pensait peu vraisemblable que la remontée du mouvement ouvrier révolutionnaire puisse intervenir en URSS avant qu'elle se produise dans les pays occidentaux. Si, à l'époque, c'était le poids du recul - celui qui de la révolution victorieuse a conduit à la révolution trahie - qui a pesé sur la classe ouvrière soviétique, ainsi que le poids de la dictature bureaucratique, aujourd'hui ce qui pèse, c'est la détérioration de la situation économique, l'appauvrissement, le chômage, et bien plus encore, l'absence de perspectives politiques.

Aujourd'hui, une organisation révolutionnaire prolétarienne devrait tenir compte de ce facteur essentiel qu'est l'existence d'un appareil économique qui n'est pas complètement détruit, sans qu'il existe une classe capitaliste à la mesure de cet appareil. Les tâches du prolétariat, s'il retrouvait le chemin de l'activité politique consciente, s'en trouveraient d'autant plus facilitées que ces dernières années ont dû dissiper bien des illusions sur le capitalisme, et pas seulement parmi les travailleurs.

Nous n'avons bien sûr aucun indice permettant d'espérer que cela arrivera dans une période proche. Ce que nous pouvons dire, c'est que c'est la seule voie.

Le maintien du système impérialiste a engendré bien des monstruosités à l'échelle de la planète. Dans le cas de la Russie, on a la bureaucratie et ses avatars actuels. Mais ni l'Histoire, ni l'Humanité n'ont heureusement dit leur dernier mot. Toutes les sociétés humaines ont connu bien des aléas, mais le progrès n'a finalement pas cessé depuis le début de l'Humanité. Les scories du passé finiront bien par être balayées. En Russie, comme ailleurs.