70e anniversaire de la révolution d'Octobre 1917 : actualité de la révolution prolétarienne

Cercle Léon Trotsky
13/11/1987

Le 7 novembre 1917, Lénine, s'adressant au Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd, déclarait :

« Camarades, la révolution des ouvriers et paysans est réalisée. Que signifie cette révolution ouvrière et paysanne ? C'est que nous aurons un gouvernement des Soviets, notre pouvoir à nous, sans la moindre participation de la bourgeoisie.(...) Les masses opprimées créeront elles-mêmes le pouvoir. » Et il conclut : « Nous devons aujourd'hui nous consacrer en Russie à l'édification d'un État prolétarien socialiste.

Vive la révolution socialiste mondiale. »

Le premier État ouvrier était né.

Mais pour Lénine, pour les bolchéviks, ce n'était qu'un début. Le début de la révolution socialiste mondiale.

C'était une période nouvelle qui s'ouvrait... Celle d'un immense espoir pour les masses opprimées du monde. Celle aussi d'un combat à l'échelle de la planète, avec ses avancées, ses reculs, ses échecs.

Mais cette journée du 7 novembre 1917, c'était aussi un aboutissement, le couronnement d'une situation qui avait débuté huit mois plus tôt par l'irruption soudaine des masses dans la rue.

Oui, soudaine. Inopinée, même.

Car cette explosion politique, cette explosion sociale avait surpris presque tout le monde : la police du Tsar, mais aussi la quasi-totalité des militants révolutionnaires, ceux-là mêmes qui préparaient ardemment cette échéance depuis des années.

Les journées qui ébranlèrent le monde

En février, la révolution commençait. Mais la majorité de ses acteurs, au tout début, n'en avait pas pleinement conscience, ou plutôt, n'avait pas pleinement conscience des tâches qu'il lui faudrait accomplir.

Bien peu nombreux, en effet, étaient ceux qui, dans cette Russie embourbée dans une guerre meurtrière depuis près de trois ans, pensaient que les manifestations organisées à l'occasion de la Journée internationale des Femmes, ce 23 février 1917, allaient constituer le début d'une vague qui, en quelques jours, couvrirait tout le pays.

Et pourtant, il ne fallut que cinq journées pour balayer le Tsar, sa dictature et son régime totalement vermoulu. Cinq journées qui furent suivies de quelques autres. Sans doute un peu plus que les dix que John Reed décrivit dans son livre. Mais ce qui est incontestable, c'est que ces journées-là ébranlèrent effectivement le monde. Et pas qu'un peu !

Et pas seulement le monde de l'époque. Les effets de la secousse partie de Pétrograd il y a 70 ans se manifestent encore aujourd'hui. Au niveau des nations, au niveau des peuples et, bien entendu, à une plus petite échelle, à notre niveau à nous qui situons notre combat dans la perspective ouverte par les prolétaires de Russie.

Le flot populaire, déferlant à l'initiative des ouvrières des faubourgs de Pétrograd, n'allait pas rentrer dans son lit, une fois le Tsar chassé de son trône.

Les ouvriers ne retournèrent pas à l'usine, ni les soldats dans leur caserne. Ou plutôt si, ils y retournèrent. Mais pas pour se remettre au travail sous les ordres des contremaîtres et des chefs d'atelier, pas pour se remettre sous la coupe de leurs capitaines et de leurs généraux. Ils y retournèrent, mais continuèrent à discuter de leurs problèmes.

La paix, le pain, la terre

Comment mettre fin à cette guerre atroce, dont les objectifs n'avaient rien à voir avec les intérêts de la population ? Comment organiser la société pour donner du pain à tous ? Comment donner la terre à ces millions de paysans, à ces moujiks que l'on avait revêtus d'un uniforme, et qui se retrouvaient dans les tranchées et les casernes ? Comment mettre fin à l'oppression nationale qui régnait dans cet empire russe qui avait bien mérité le surnom de « prison des peuples » ?

Ces questions en débat étaient des questions concrètes, vitales même, au sens le plus fort du terme. Elles concernaient chacun dans ses intérêts les plus immédiats. Car la terre, le pain, la paix, ce n'était pas que des mots. Cela ne devait pas rester que des mots. Mais ces questions-là aboutissaient toutes à une seule et unique interrogation : quelle classe aurait la force, et en même temps la volonté et la détermination politique de se doter des moyens de réaliser ces tâches ? Qui aurait le pouvoir et qui saurait s'en servir pour faire la paix, pour mettre fin à cette boucherie dont personne ne voulait plus, sauf ceux qui y avaient intérêt, les marchands de canons et les puissances impérialistes liées à la Russie ? Qui saurait donner la terre aux paysans, ou plutôt qui aurait l'audace de soutenir les paysans qui, sans attendre, s'attaquaient aux seigneurs féodaux et se distribuaient leurs terres ? En un mot, qui saurait réaliser les aspirations qui avaient poussé la population dans la rue, ou pour mieux dire, dans une révolution ?

Alors, qui ?

La bourgeoisie ? Les hommes politiques qui la représentaient, aussi bien ceux qui le faisaient ouvertement que ceux qui, tout en se réclamant du socialisme, s'en faisaient les valets, révélèrent leur incapacité. Incapables de rompre avec les alliés impérialistes, français et anglais, pour faire la paix. Incapables d'affronter les féodaux pour redistribuer la terre. Incapables de s'attaquer aux profits et aux privilèges des capitalistes qui s'étaient enrichis dans la guerre. Et pour cause. Car ils étaient liés à tous ces gens-là. A cela s'ajoutait le fait qu'ils avaient la plus grande méfiance, les plus grandes craintes à l'égard de cette révolution, de ce peuple qui, dans un premier temps, leur avait laissé le pouvoir.

Alors, qui d'autre ?

Ce fut le prolétariat, cette classe qu'aucun intérêt n'attachait à l'ancien ordre social, ni aux féodaux, ni aux marchands de canons, ni aux impérialistes alliés. Cette classe dont Marx avait dit soixante-dix ans plus tôt qu'elle n'avait que ses chaînes à perdre et tout un monde à gagner. Un monde à gagner non seulement pour elle-même, mais également pour toute la société.

La politique de Lénine et des bolchéviks

Dès mars 1917, Lénine, qui n'avait pas pu encore quitter son exil pour rejoindre la Russie, écrivait qu'une des tâches actuelles du prolétariat révolutionnaire de Russie était de « faire passer le pouvoir d'État des mains du gouvernement des grands propriétaires fonciers et des capitalistes... dans celles du gouvernement des ouvriers et des paysans. »

Donc pour Lénine, dès le début, la perspective était claire. Il revenait au prolétariat, allié à la paysannerie (qui constituait l'immense majorité de la population de Russie) de mener jusqu'au bout cette révolution. C'est-à-dire de prendre en charge les intérêts de la société.

Pour Lénine et les bolchéviks, ce n'était pas une simple pétition de principe, ce n'était pas des phrases de meeting comme celles qui fleurissaient dans les discours de l'époque où l'on parlait à profusion du peuple, de ses misères, et de sa grandeur ; et cela d'autant plus qu'on voulait le duper !

Dès février-mars 1917, le gouvernement des ouvriers et des paysans était réellement à l'ordre du jour. Pas seulement comme un projet, mais comme quelque chose qui existait déjà sous forme d'une solide ébauche.

Car cette fois, le prolétariat ne s'était pas cantonné au rôle de fantassin, il ne s'était pas borné à tirer les marrons du feu pour d'autres, comme cela avait été le cas dans les révolutions antérieures.

Les soviets, organes de la démocratie prolétarienne

En effet, d'abord à Pétrograd, puis à Moscou, puis rapidement un peu partout, les ouvriers dans les usines, les soldats dans les casernes et dans les régiments avaient désigné leurs représentants dans des comités, dans des conseils. En russe, cela se dit soviet, un mot qui allait bientôt enrichir le vocabulaire international.

Ces soviets, dans lesquels les élus étaient responsables, révocables, devant ceux qui les y avaient envoyés, constituaient des organes de la démocratie vivante, celle des travailleurs, celle du peuple. Mais c'était plus que cela. C'était les organes d'un pouvoir nouveau, celui des ouvriers et des paysans, qui se présentait comme une relève possible au pouvoir d'une bourgeoisie défaillante.

Au début, les travailleurs avaient porté à la tête de ces soviets les éléments les plus modérés, les plus conciliateurs. Cela se passe toujours ainsi. Toutes les révolutions connaissent cette période d'enthousiasme, d'unanimisme où le sentiment dominant est que c'est l'union du « peuple entier » qui a permis de mettre à terre l'ordre ancien. Tout le monde semble soudé par la volonté de réaliser le même idéal. Mais cette fraternité masque des clivages, plus même, elle masque des intérêts antagoniques.

La révolution russe n'a pas failli à cette règle.

Dès le départ, les soviets constituaient le pouvoir réel. Mais cela n'avait pas empêché que ce pouvoir, ils s'en dessaisissent et le remettent à un gouvernement provisoire qui n'avait qu'une préoccupation : détourner la révolution de ses objectifs.

Le développement des événements allait révéler les contradictions et mettre en évidence les divergences d'intérêts. La paix attendue ne se faisait pas. Les décisions concernant la distribution des terres se faisaient attendre. Tout risquait de retomber dans l'ancien ordre des choses.

Les travailleurs pouvaient vérifier à travers leurs expériences qui était avec eux et qui était dans le camp d'en face. Mais la simple expérience n'est pas suffisante pour franchir positivement les obstacles. Elle peut tout aussi bien conduire à la démoralisation qu'à la conscience. Il faut qu'à chaque étape, on puisse tirer les leçons de l'épreuve, mesurer sa force, celle de ses adversaires, qu'on puisse mettre en évidence les intentions des uns et des autres.

Et c'est à cela que servirent les huit mois qui séparèrent la révolution de février de celle d'octobre. Huit mois qui permirent que soit faite la démonstration publique de l'impotence de la bourgeoisie et de ses représentants politiques et qui, dans le même temps, permirent au prolétariat de prendre la mesure de sa puissance, de ses responsabilités et de ses tâches.

Si cette expérience ne se fit pas d'une manière tâtonnante, empirique, si le prolétariat sut garder l'initiative et traverser les épreuves de l'année 1917 à son avantage, c'est que ses éléments les plus avancés, les plus conscients avaient, eux, une vision claire de la situation.

Car il existait en Russie un parti révolutionnaire, lié au prolétariat, qui s'était forgé dans la période précédente, et qui avait su capitaliser l'expérience du passé et ainsi se préparer aux tâches à venir.

Ceci dit, il n'était pas écrit à l'avance que ce serait le prolétariat qui prendrait le pouvoir en Russie, dans un pays où ce prolétariat, justement, était infiniment minoritaire, noyé dans une immense masse paysanne.

S'il y avait une situation où l'on aurait pu penser que la révolution passerait dans un premier temps par l'étape bourgeoise, capitaliste, s'il y avait un pays où l'on pouvait croire que ce serait la paysannerie qui jouerait à la fois le rôle moteur et le rôle dirigeant dans cette révolution, et que l'heure du prolétariat viendrait bien plus tard, c'était bien la Russie.

D'ailleurs ces conceptions étaient largement défendues en 1917. Et au départ, elle recueillait l'adhésion de la majorité dans la population, y compris de la classe ouvrière qui, dans les soviets, remettait le pouvoir aux représentants de la bourgeoisie.

Oui, la Russie était un pays sous-développé dans lequel la situation n'était pas mûre pour le socialisme, c'était évident pour tout le monde.

Et lorsque Lénine disait qu'il fallait que le prolétariat prenne le pouvoir, il n'ignorait rien de cette situation.

Mais il avait clairement conscience que seul le prolétariat était capable d'assumer les tâches que la révolution de février avait mises à l'ordre du jour alors que toutes les autres forces sociales et politiques allaient déclarer forfait. Il savait surtout que si le socialisme n'était pas à l'ordre du jour en Russie, il l'était à l'échelle de l'Europe et du monde. Il savait que si le prolétariat était ultra-minoritaire en Russie, ce n'était plus le cas si on le considérait comme faisant partie intégrante de la classe ouvrière internationale.

Et c'est parce que Lénine et le Parti bolchévik se plaçaient dans cette perspective qu'ils avaient à la fois l'audace et la lucidité qui leur permettaient de voir, dès mars 1917, contrairement à l'opinion qui dominait alors, que c'était la révolution prolétarienne qui était à l'ordre du jour. En Russie, mais aussi ailleurs. En mai 1917, Lénine déclarait : « Observant au XIXieistrike0caps0 siècle le mouvement prolétarien de divers pays et envisageant les possibilités de révolutions sociales, Marx et Engels ont dit maintes fois que les rôles de ces pays seraient d'une façon générale fonction des particularités historiques, nationales de chacun d'entre eux. Cette pensée, ils l'exprimèrent brièvement ainsi : l'ouvrier français commencera, l'ouvrier allemand achèvera.

Le grand honneur de commencer est échu au prolétariat russe, mais il ne faut pas oublier que son mouvement et que sa révolution ne sont qu'une partie du mouvement révolutionnaire qui grandit et devient de jour en jour plus puissant, par exemple en Allemagne. Nous ne pouvons déterminer nos tâches que sous cet angle. »

En 1917, pour les bolchéviks, il n'y avait pas de révolution « russe ». Il n'y avait qu'une révolution prolétarienne... en Russie . Ce n'était qu'une première victoire dans le combat pour la révolution socialiste mondiale ; une victoire qui, pour des raisons spécifiques, s'était produite dans l'ancien empire des tsars, mais qui n'avait de sens que dans une perspective bien plus vaste.

La vague révolutionnaire de 1917-1920

La révolution russe ouvrait en effet une période, celle des années révolutionnaires 1918-19, années pendant lesquelles les masses ouvrières allaient monter à l'assaut. Ce fut une période de guerres de classe intenses dont l'enjeu était la victoire du prolétariat à l'échelle internationale. Les prolétaires de Russie avaient réussi, ils avaient planté le drapeau du communisme international à l'autre bout de l'Europe, dans ce qui n'était qu'un pays pauvre, une semi-colonie des grandes puissances. La révolution qui avait éclaté à Pétrograd et à Moscou n'était qu'une étincelle jaillie de l'immense brasier qui couvait sous les cendres et les destructions laissées par la guerre. L'impérialisme, miné par ses contradictions, apparaissait affaibli, défait dans ses bastions les plus réactionnaires en Europe centrale, en Allemagne et en Autriche. Les grands empires centraux, de l'Allemagne de Guillaume II à l'Empire ottoman avaient éclaté. Les nationalités jusque-là opprimées redressaient la tête, s'organisaient en États séparés. Les peuples, eux, attendaient de la fin de la guerre que ce soit la fin des autocrates, comme en Russie, c'est-à-dire la fin des dictatures et de l'oppression.

Les peuples d'Europe avaient payé un lourd tribut à la soif de rapine des grandes puissances : des millions de morts, des destructions sans fin, des sacrifices inouïs. Ils aspiraient à une Europe débarrassée de la guerre mais aussi du militarisme, à une Europe enfin démocratique et unie.

Les fraternisations, qui avaient commencé dans les tranchées en 1917, réprimées un temps, se généralisaient.

Des grèves éclataient. De Barcelone à Glasgow, de la Lorraine au Piémont, de New-York à Winnipeg. Des grèves contagieuses, qui gagnaient une ville, une région, un pays, ne s'arrêtaient que pour reprendre plus loin. Même la paisible Suisse ne fut pas épargnée.

La révolution à venir ne pouvait être qu'une révolution mondiale. C'était la conviction profonde de tout le mouvement ouvrier, depuis des décennies. Et, enfin, le moment semblait venu. Les bolchéviks étaient tellement convaincus de cette idée qu'ils auraient été prêts à sacrifier la Russie révolutionnaire si cela avait pu permettre à la révolution de gagner ailleurs, et notamment de l'emporter en Allemagne. Lors des pourparlers de Brest-Litovsk entre les Soviets russes et le gouvernement allemand, en janvier 1918, Lénine déclarait : « Si nous pensions le mouvement révolutionnaire allemand susceptible d'éclater dès la rupture des pourparlers, nous devrions nous sacrifier, la révolution allemande devant être très supérieure à la nôtre. Mais elle n'a pas encore commencé. Nous devons tenir jusqu'à la révolution socialiste générale »...

Oui, la « révolution socialiste générale » n'était plus une utopie. La vague révolutionnaire pouvait balayer la guerre et ceux qui en portaient la responsabilité : les impérialistes. Les premiers craquements s'étaient fait sentir en Russie, mais celle-ci ne faisait que précéder dans l'abîme les autres puissances en guerre. « La révolution était née de la guerre, selon le mot de Victor Serge, mais la guerre n'était point russe. »

Dans les Empires centraux, Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie, dans ces immenses territoires qui avaient été réduits pendant la guerre à une « famine génialement organisée » sous prétexte d'assurer l'effort de guerre, on assistait à l'écroulement des régimes : les monarques abdiquaient, prenaient la fuite. Pendant la guerre, tout le pouvoir, toute l'organisation sociale s'étaient concentrés dans les mains des armées. Elles étaient maintenant défaites, en déroute, complètement désorganisées. Dans certains cas, comme la Hongrie, il n'y avait même plus de pouvoir central. Le problème était pour la classe ouvrière de prendre les choses en mains, comme en Russie. L'armistice survenu en novembre 1918 précipita encore la chute des États défaits.

La révolution en Europe centrale

En novembre 1918, la révolution éclata simultanément à Vienne, à Budapest et à Berlin. Elle frappait cette fois au coeur des vieilles capitales européennes. Des Conseils d'ouvriers et de soldats surgissaient, prenaient le devant de la scène. Des milliers de militants, issus des rangs de la social-démocratie pour la plupart, qui, pour certains, avaient pu accepter sans trop rechigner les sacrifices demandés au nom de l'effort de guerre, qui avaient subi les tranchées, le front, la boucherie, espéraient cette fois que la fin de la guerre marquerait l'avènement promis du socialisme. Ils ne voulaient plus attendre. Les drapeaux rouges fleurissaient. Le socialisme était dans toutes les bouches, dans tous les coeurs. A l'image de ce qui se passait dans l'ancien empire des tsars où, de l'Oural au Caucase, les Soviets l'avaient emporté, des conseils prenaient le pouvoir à Berlin, Hambourg, Munich, Vienne, Budapest. De gros bataillons de la classe ouvrière basculaient dans le camp de la révolution.

En face, c'était la panique. En Hongrie, les hommes de la bourgeoisie préféraient capituler sans combat. Le représentant du pouvoir bourgeois, le comte Karolyi, déclarait solennellement remettre le pouvoir dans les mains du prolétariat et laissait le pouvoir aux socialistes qui allaient tirer de sa prison le jeune leader du Parti Communiste, Bela Kun, pour lui demander de former un gouvernement des Soviets.

En Allemagne, l'état-major temporisait, pliait devant l'offensive des masses et les journées insurrectionnelles de Berlin... Hindenburg lui-même reconnaissait officiellement le pouvoir des conseils ouvriers. Cependant que les dirigeants socialistes, eux qui avaient le plus ouvertement collaboré pendant la guerre avec le régime de l'Empereur, eux qui avaient engagé le prolétariat à verser son sang pour l'Empereur, cautionnaient les conseils.

La contre-révolution à l'échelle internationale

Mais, dans l'ombre, la main dans la main avec l'état-major, ils préparaient la répression et la remise sur pied de l'ordre bourgeois. « L'un de nous doit faire office de bourreau » , avait dit le « socialiste » Noske en posant sa candidature au rôle de bourreau de la classe ouvrière.

L'insurrection était noyée une première fois dans le sang à Berlin en janvier 1919. Le Parti Communiste était décapité par l'assassinat de ses dirigeants Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Cependant le prolétariat n'était pas définitivement vaincu. La révolution écrasée de nouveau en mars à Berlin, triomphait en Bavière.

Un instant désarçonnées, les forces de la bourgeoisie tentaient de se ressaisir, et elles y parvenaient grâce à la trahison ouverte, ou à la complicité des dirigeants socialistes qui continuaient leur collaboration avec la réaction. Le combat gigantesque du prolétariat qui postulait au pouvoir, remettait en route la production, réorganisait même la vie sociale, ce combat n'était pas joué d'avance. De 1918 à 1920, le prolétariat, qui avait gardé les armes, reprenait la guerre, mais contre les armées de la bourgeoisie, cette fois. Non sans succès. Sous la poussée de l'Armée Rouge hongroise, une République des Soviets slovaque se constituait. Mais à Vienne, c'était la police aux couleurs « socialistes » qui brisait l'insurrection ouvrière, en juin 1919.

La contre-révolution l'emportait en Europe. La révolution allemande était finalement vaincue aussi en Bavière. Horthy installait sa dictature en Hongrie. Pilsudski installait la sienne en Pologne d'où il prenait l'offensive contre l'Armée Rouge. Celle-ci, en riposte, pénétrait en Pologne mais devait céder le terrain. La révolution était à son tour en danger en Russie, encerclée par les armées blanches, alimentées, financées, appuyées par les puissances impérialistes.

Les troupes de la contre-révolution l'emportaient finalement et partout où elles passaient, en Finlande, en Pologne, en Ukraine, en Hongrie, ce fut la terreur blanche, les massacres d'ouvriers, les pogroms d'une brutalité incroyable, dépassant dans l'horreur ceux du Tsar. Kornilov n'avait pas vaincu en août 1917 en Russie. Ses congénères prenaient leur revanche aux quatre coins de l'Europe.

Pourtant, si le premier élan de la révolution était stoppé, la révolution, bien qu'en proie aux pires difficultés dans la Russie étranglée par le blocus des armées impérialistes, faisait encore la preuve de sa vigueur et de la force des ses idées par la création d'une internationale révolutionnaire et communiste, la Troisième Internationale, qui avait pour tâche immédiate de servir d'état-major international à la révolution. En mars 1919, l'Internationale tenait son premier Congrès. Et l'écho de la révolution russe assourdi, amoindri par le siège, était tel dans le monde, que jusqu'en Extrême-Orient, jusqu'au fin fond de l'Asie, dans les colonies mêmes de l'impérialisme, tout comme dans les métropoles, les éléments les plus conscients du mouvement ouvrier, de la jeunesse ralliaient le drapeau des Soviets. Et la Deuxième Internationale, qui avait trahi la révolution, voyait ses militants, ses partis, en masse la quitter pour rejoindre les rangs de l'Internationale Communiste.

En 1920, la classe ouvrière, loin d'être écrasée ou démobilisée, repartait à l'assaut. Des grèves éclataient en France, notamment à l'initiative du Parti Communiste. En Italie, les ouvriers occupaient les usines, là encore des conseils couvraient le pays. En Allemagne, la tentative contre-révolutionnaire du coup d'État du général Kapp était brisée par la grève générale. La bourgeoisie n'avait plus les moyens de l'offensive. Elle ne pouvait plus trouver de nouvelles troupes pour aller combattre les Soviets, et quand elle en trouvait, des mutineries éclataient, comme dans l'escadre française de la Mer Noire.

Cependant, nulle part ailleurs que dans l'ancien empire des tsars, la classe ouvrière ne parvenait à l'emporter. Au début des années 20, l'élan révolutionnaire du prolétariat était brisé. La bourgeoisie consolidait son pouvoir dans ses bastions.

Une vague de réaction sans précédent

Pour le mouvement ouvrier, pour toute la société, le prix à payer fut considérable. En Europe centrale, c'était directement la victoire des bandes blanches, des pogromistes, mais jusques et y compris dans les vieilles démocraties, la bourgeoisie se vengeait de la peur qu'elle avait eue. Aux États-Unis, c'est par la loi du lynch et la chaise électrique que la bourgeoisie se vengeait sur les militants ouvriers. L'anticommunisme l'emportait. C'était un recul pour toutes les libertés, et même pour toute idée de progrès.

La société entière subissait une vague de réaction sans précédent, preuve par la négative de l'unité du destin du prolétariat et de la société. La prolétariat vaincu, la société entière régressait.

Car si la révolution fut internationale, la contre-révolution le fut aussi. Elle avait triomphé partout en Europe sous des formes plus ou moins féroces, mais elle avait atteint également la Russie Soviétique.

L'existence d'un État ouvrier en Union Soviétique a fait que la vague de réaction n'est pas allée jusqu'au bout, n'a pas réussi à rétablir la domination de la bourgeoisie, mais a marqué de façon dramatique l'État et la société soviétiques.

C'est à partir de l'appareil même de l'État ouvrier que les forces conservatrices émergèrent et se consolidèrent en une bureaucratie qui a fini par dominer toute la société et exercer une dictature féroce sur le prolétariat lui-même.

En énonçant après la mort de Lénine l'idée que le socialisme pouvait être construit dans un seul pays, Staline, en porte-parole d'une bureaucratie alors naissante, entérinait et théorisait un brutal changement de perspectives. Un changement aux antipodes des idées de Marx et de Lénine et de tous les révolutionnaires marxistes qui étaient tous des militants de la révolution prolétarienne internationale. Mais aux antipodes surtout de la seule perspective qui pouvait changer le rapport de force en Union Soviétique elle-même en faveur du prolétariat.

Le prolétariat russe avait fait dans le cadre du seul territoire soviétique tout ce qu'il était en son pouvoir de faire. Mais s'il a continué àsubir le poids économique et la pression militaire de la bourgeoisie, alors pourtant qu'il avait radicalement exproprié les bourgeois en Union Soviétique, c'est parce que ce poids, cette pression venaient de l'extérieur. Parce que la bourgeoisie comme le prolétariat sont des classes internationales.

C'est seulement à l'échelle internationale que le prolétariat russe aurait pu espérer que le rapport de force cesse d'évoluer en sa défaveur. Coupée du restant du prolétariat, la révolution russe était condamnée à périr et le prolétariat subir la bureaucratie, mais à subir aussi la bourgeoisie, comme la classe ouvrière soviétique n'a pas cessé de la subir. Indirectement par le poids que la pression économique de l'impérialisme répercutée par la bureaucratie exerçait sur la classe ouvrière, et bientôt militairement lors de l'agression hitlérienne contre l'Union Soviétique.

Le dernier événement révolutionnaire qui aurait pu rompre l'enchaînement de contre-révolutions et de réactions fut la révolution chinoise de 1925-1927. Mais la révolution chinoise aura eu le triste privilège d'être la première en date des victimes de la politique de la bureaucratie montante. C'est en effet sous l'injonction de Staline et de l'Internationale Communiste que le jeune Parti Communiste Chinois s'est dissout à l'intérieur de l'organisation nationaliste bourgeoise, le Kuomintang, subordonnant volontairement le prolétariat à la bourgeoisie nationaliste. Non seulement le prolétariat chinois fut ainsi empêché de jouer un rôle autonome dans la montée révolutionnaire ; mais il s'est trouvé complètement désarmé et livré au massacre lorsque la direction du Kuomintang, sous l'égide de Tchang Kaï Chek, s'est retourné contre la révolution.

Avec le triomphe de la réaction au milieu des années 20, le cours de la révolution a été brisé. Les révolutionnaires prolétariens de l'époque, du moins ceux qui avaient gardé leur conscience et leur énergie dans cette période d'adversité pour leur classe, espéraient que cela ne serait que pour un court laps de temps. En un certain sens, ils ne se trompèrent pas car le prolétariat n'a finalement pas mis beaucoup de temps pour se remettre des défaites des années vingt et de la défaite bien plus grave intervenue quelque dix ans plus tard en Allemagne, où en 1933 le fascisme s'installait sur l'écrasement complet du prolétariat allemand et de ses organisations.

La vague révolutionnaire de 1934-1936

Car finalement, à peine le fascisme au pouvoir en Allemagne, il y eut une nouvelle vague révolutionnaire du prolétariat. Commencée en 1934, elle culmina en 1936, embrasa successivement ou simultanément la France, l'Espagne et les États-Unis. Elle déferla bien plus largement sur la Pologne, la Yougoslavie, la Grèce, sur le Maghreb, sur le Moyen-Orient et jusqu'en Indochine.

La raison de cette vague était, en dernier ressort, tout simplement qu'à peine la bourgeoisie avait consolidé son règne par la défaite du prolétariat, son économie précipitait l'humanité dans une nouvelle crise, celle de 1929, une crise qui a d'abord accentué la démoralisation du prolétariat international, qui a subi une défaite grave en Allemagne en ne réussissant pas à empêcher la montée et la prise du pouvoir par le nazisme, ligoté qu'il était par ses chefs réformistes ou staliniens.

Mais défait en Allemagne, le prolétariat a eu l'énergie d'un soubresaut révolutionnaire dans un nombre suffisant de pays pour qu'il ait de nouveau ses chances, au moins autant que le prolétariat russe avait les siennes en 1917.

Pourtant cette période s'est terminée par la défaite ; même là où, en France comme aux États-Unis, elle semblait se terminer par une demi-victoire.

Pourtant ce n'est pas l'énergie révolutionnaire qui avait manqué au prolétariat, c'est une politique. Et Trotsky pouvait, malheureusement légitimement, écrire au sortir de cette période : « la crise historique de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire » .

La classe ouvrière avait atteint des degrés de mobilisation et d'organisation et des degrés de conscience politique divers, entre des pays comme la France, l'Espagne ou plus loin les États-Unis ou des pays plus petits d'Europe Centrale, du Maghreb ou du Moyen-Orient.

Mais il y avait d'abord le fait même de cette vague où la mobilisation du prolétariat dans un pays aurait pu susciter et encourager la mobilisation et la prise de conscience d'un autre pays, pour autant que les dirigeants des différents prolétariats aient eu cette politique.

Et puis, quand les ouvriers de Pétrograd s'emparèrent des armes et fraternisèrent avec les soldats en février 1917, ils n'étaient pas plus conscients que les ouvriers de Barcelone, agissant de la même façon pour barrer la route à Franco.

Et le prolétariat français engagé dans le mouvement gréviste le plus puissant de son histoire n'était pas au bout de son énergie.

Mais en Russie, dans les mois qui suivirent la Révolution de Février, il y eut un parti, le parti bolchévique, qui s'efforça de développer systématiquement la conscience de classe des travailleurs dans le cours tumultueux de la révolution en éclairant le sens de chaque évènement pour que les masses ouvrières comprennent quelles tâches elles pouvaient accomplir. Aucune classe ouvrière ne peut être d'emblée consciente de sa capacité à prendre le pouvoir et à diriger la société. La classe ouvrière russe ne l'était pas davantage qu'une autre en Février 1917.

Mais les travailleurs ont appris pendant la révolution. Et il y avait en son sein des militants, même minoritaires mais déterminés, pour que cela se passe ainsi, et il y avait surtout une politique orientée en permanence dans ce sens.

Les Fronts populaires : une politique pour étouffer la prise de conscience du prolétariat

Malheureusement, la seule politique qui a été proposée aux militants et par leur intermédiaire à toute la classe ouvrière, dans l'année décisive de 1936, par les organisations réformistes ou staliniennes et, dans le cas de l'Espagne, par les Anarchistes, a été aux antipodes d'une politique de classe. C'était même une politique destinée à empêcher toute prise de conscience de classe.

La situation était sans doute fort différente entre l'Espagne et la France, mais on peut dire que les deux pays ont servi de terrains d'expérimentation en grand à cette fameuse politique de Front Populaire proposée conjointement par les organisations social-démocrates et par les organisations staliniennes à la classe ouvrière.

Cette politique de Front Populaire servira ultérieurement bien des fois à la bourgeoisie pour étouffer dans l'oeuf et, lorsque cela se révèlera impossible, pour briser toute prise de conscience de la part du prolétariat, de ses intérêts spécifiques, de ses intérêts de classe.

Mais c'est en Espagne et en France que les « recettes » du Front Populaire ont en quelque sorte acquis leurs lettres de noblesse aux yeux de la bourgeoisie des puissances impérialistes comme ultime rempart, symétrique du fascisme dans la défense de l'ordre social capitaliste. Et c'est là où les « recettes » ont été codifiées et peuvent être résumées de la façon suivante :

- Empêcher la prise de conscience du prolétariat en s'opposant à toute idée de lutte de classe menée ans la perspective de la conquête du pouvoir ;

- Substituer aux notions de classe, à l'opposition fondamentale entre le prolétariat et la bourgeoisie des notions comme la démocratie contre le fascisme, camp républicain contre dictature des militaires, gauche contre droite ;

- Affirmer que la classe ouvrière, dans l'intérêt d'idéaux proclamés supérieurs comme la démocratie, comme la république, devait mettre de côté ses revendications de classe ou, en tous les cas, les limiter au plan corporatif, économique et ne pas les exprimer sur le plan politique ;

- Idéaliser la démocratie bourgeoise comme institution précisément à une époque où elle était en train de faire faillite ;

- Substituer le nationalisme à l'internationalisme ;

C'est au travers de cette politique que les chefs de la classe ouvrière ont mis les travailleurs, et en Espagne, et en France, à la remorque de leur bourgeoisie.

Pour faire passer cette politique dans la classe ouvrière, dans cette période d'agitation révolutionnaire, il a fallu des partis qui aient du crédit. Et c'est là où les partis communistes devenus staliniens ont rempli un rôle irremplaçable en cette période au service de la conservation de l'ordre bourgeois.

La dégénérescence de l'Union Soviétique entraînant la dégénérescence de l'Internationale Communiste et puis du mouvement communiste dans son ensemble a été rapide, au point de surprendre le prolétariat qui voyait encore la révolution prolétarienne en Russie derrière des hommes, derrière des partis dont l'effort principal était déjà d'empêcher d'autres révolutions prolétariennes en Espagne, en France ou ailleurs.

La classe ouvrière d'Allemagne brisée, celle de France désarmée puis démobilisée par les illusions du Front populaire, celle d'Espagne défaite à l'intérieur même du camp républicain, le champ était libre de nouveau devant la bourgeoisie et devant ses solutions. Le champ fut libre pour une nouvelle guerre mondiale.

Même défait, le prolétariat hantait la bourgeoisie

Mais même défait, le prolétariat n'a pas cessé de hanter la bourgeoisie. Elle se souvenait de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle tant de prolétaires partis la fleur au fusil étaient devenus en quelques années des enragés. Elle se rappelait comment la vague révolutionnaire mûrie dans la misère, la souffrance et le désespoir des masses avait déferlé sur toute l'Europe et bien au-delà encore.

La Révolution russe et les révolutions qui s'étaient développées dans son sillage avaient montré que si les crises révolutionnaires sont imprévisibles, leur développement et leur issue le sont encore plus. Et les dirigeants politiques du monde bourgeois n'avaient pas oublié comment une poignée de révolutionnaires avaient conduit le prolétariat russe au pouvoir en tablant sur la conscience de cette classe sociale et en basant toute leur politique sur la conviction que, même en Russie, le prolétariat devait et pouvait conquérir le pouvoir car cette victoire politique servirait de tremplin à la lutte révolutionnaire du prolétariat dans d'autres pays.

Alors, un quart de siècle plus tard, malgré toutes les défaites de la classe ouvrière, la bourgeoisie, de façon cohérente et obstinée, mettait tout en oeuvre pour empêcher que le prolétariat ne réédite, quelque part dans le monde, et surtout en Europe, un nouvel Octobre 1917.

C'est la volonté de se prémunir contre les risques de révolution prolétarienne pendant ou à la fin de la guerre qui a été à la base de toutes les politiques de « résistance ». Ces politiques visaient moins, dans les pays occupés par l'Allemagne nazie, à conduire la guerre contre l'Allemagne nazie qu'à subordonner le prolétariat à la bourgeoisie et à ses chefs, au nom du nationalisme ou au nom de la lutte contre le fascisme.

C'est à cette préoccupation que répondait, en bien plus grand, l'entente entre les puissances impérialistes opposées à l'Allemagne et Staline pour se partager la surveillance de l'Europe au lendemain de la guerre.

Comme c'est à cette préoccupation que répondait la constitution à la fin de la guerre de gouvernements à participation communiste où les partis staliniens s'engageaient à mettre loyalement leur crédit au sein de la classe ouvrière au service de la remise en place de l'appareil d'État de la bourgeoisie et de la reconstruction des économies au seul profit de la classe bourgeoise.

Les dirigeants politiques de la bourgeoisie essayaient par tous les moyens de prévenir une montée révolutionnaire, de prévenir un développement de la combativité ouvrière qui aurait pu déboucher sur la prise de conscience par le prolétariat de ses intérêts politiques.

Mais les dirigeants du monde capitaliste ne recoururent pas qu'à ces méthodes de dissuasion politique. Les armées des pays vainqueurs terminèrent la guerre par des massacres, inutiles du point de vue militaire et destinés à intimider les peuples. Car c'était pour bien montrer jusqu'où les responsables du maintien de l'ordre bourgeois sur la planète étaient prêts à aller pour défendre leur domination de classe qu'on procéda aux bombardements systématiques des villes allemandes à concentrations ouvrières comme Dresde et Hambourg, et à l'utilisation de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.

La vague révolutionnaire que les dirigeants de la bourgeoisie s'étaient employés à stériliser ne vint pas là où ils l'attendaient et la redoutaient le plus.

La vague révolutionnaire dans les pays coloniaux et semi-coloniaux

L'incendie ne se produisit pas en Europe où rapidement la situation se stabilisa. Mais il y eut pourtant une vague révolutionnaire, puissante, contagieuse qui naquit et se développa dans les immenses empires coloniaux dont la guerre avait disloqué les anciens liens coloniaux et où les peuples voulaient en finir avec la domination coloniale qu'ils subissaient depuis des décennies.

Il y eut, dans les années de l'immédiate après-guerre la révolution chinoise : cette vaste et profonde insurrection paysanne qui porta au pouvoir Mao Tsé Toung et son parti. Mais il y eut aussi dans un grand nombre de pays du Sud-Est asiatique, et puis aussi au Moyen-Orient, au Maghreb, à Madagascar, une série de révoltes paysannes, d'insurrections nationales, des explosions de colère et de mouvements révolutionnaires d'ampleur. Certains de ces mouvements furent écrasés, d'autres portèrent au pouvoir, comme en Inde, des nationalistes à qui la puissance colonisatrice concernée proposa un compromis. Plusieurs débouchèrent sur des révolutions qui aboutirent, bien souvent après de nombreuses années de lutte armée, à la conquête de l'indépendance nationale.

Ces mouvements révolutionnaires se placèrent tous sur le terrain de la lutte contre la domination impérialiste. Ils furent tous dirigés par des nationalistes radicaux issus de la petite bourgeoisie.

Nulle part le prolétariat n'intervint de façon autonome. Nulle part on ne vit des dirigeants intervenir au nom de ses intérêts de classe, ni même proposer en son nom une politique rattachant ces mouvements révolutionnaires à la lutte que le prolétariat mène contre la bourgeoisie à l'échelle du monde. Et cette absence politique du prolétariat dont certains ont tiré la conclusion que l'heure de la révolution prolétarienne était passée, n'était pas une fatalité.

Il serait bien sûr absurde de refaire l'histoire pour dire où et comment le prolétariat aurait pu jouer un rôle.

Bien qu'il ait été absent politiquement, le prolétariat n'était pas inexistant, loin de là.

Dans les colonies ou semi-colonies, qui s'émancipèrent par la lutte révolutionnaire de la tutelle impérialiste directe, dans la vague révolutionnaire des lendemains de la Deuxième Guerre mondiale, la classe ouvrière était en général très minoritaire en comparaison de la paysannerie, et même en comparaison de la petite bourgeoisie urbaine. Mais dans nombre de ces pays elle n'était finalement ni plus faible ni moins concentrée qu'elle ne l'avait été dans la Russie de 1917. Elle constitua même, dans la plupart de ces révolutions une partie importante des combattants.

L'effacement politique du prolétariat par les nationalistes révolutionnaires

Ce furent des révolutionnaires nationalistes bourgeois qui prirent la tête du mouvement révolutionnaire partout. Mais ce fait, alors qu'en Russie, où ce furent également des révolutionnaires petits-bourgeois qui furent portés à la tête de la révolution dans sa première phase, ce fait n'avait pas empêché le prolétariat d'apparaître bien vite comme une force révolutionnaire différente, se séparant au travers des épreuves de la direction petite bourgeoise de la révolution. La révolution en Chine, en Indochine, ou en Algérie - et dans des circonstances un peu différentes à Cuba - s'accompagna d'un effacement politique total du prolétariat.

Les dirigeants nationalistes radicaux avaient, eux, une conscience de classe. Ils menaient autoritairement une politique qui ne laissait pas de place à la contestation de la part de représentants du prolétariat et ils faisaient la guerre à toute tentative d'organisation indépendante de ce dernier. « Le pouvoir au peuple » était une formule destinée à tromper le bon peuple et en premier lieu la classe ouvrière. Mais si les nationalistes radicaux ne rechignaient pas devant la phraséologie populiste ou marxisante, ils cherchaient par dessus tout à éviter ce qu'avait fait Lénine, conduire les masses exploitées et le prolétariat à la conquête et à l'exercice du pouvoir. Ils étaient des petits bourgeois conscients qui voulaient le pouvoir pour eux-mêmes, au nom des intérêts de leur classe sociale, la bourgeoisie.

C'est délibérément qu'ils donnèrent aux fronts qu'ils contrôlaient l'exclusivité de la représentation politique et qu'ils firent de l'appareil militaire qu'ils avaient construit dans la guerre l'instrument de la prise du pouvoir. Les masses étaient là pour se battre, pour appuyer leur politique, pas pour diriger, pas même pour contrôler ni la lutte, ni le nouveau régime qu'elles avaient contribué à mettre en place.

Mao avait été le premier à diriger sur ces bases, jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la victoire, une révolution, sans être débordé par les masses dont il avait néanmoins exprimé et utilisé toute la combativité. Et c'est même à cause de cela que le maoïsme servit de référence dans les révolutions ultérieures. Car la petite bourgeoisie radicale sut tirer de cette expérience bien des leçons politiques.

Mais voilà, alors que la bourgeoisie savait tirer, elle, les leçons du passé lointain et immédiat pour empêcher l'intervention politique du prolétariat, il n'y avait par contre personne dans le camp du prolétariat pour tirer profit des victoires et des défaites du dernier quart de siècle. Car il n'y eut personne pour défendre en son sein les perspectives de la révolution prolétarienne. Il n'y eut personne pour dire au prolétariat des pays colonisés qu'il lui fallait reprendre l'initiative et devancer partout où il était encore temps, les mouvements nationalistes afin que la lutte des peuples colonisés serve àautre chose qu'à la mise en place d'États bourgeois, indépendants certes, mais condamnés au sous-développement.

Pour que le prolétariat joue un rôle politique dans les révolutions anti-coloniales, il aurait fallu qu'il trouve en son sein des militants, des dirigeants susceptibles de lui proposer une politique de classe.

Faute de les trouver dans le pays même, il aurait pu les chercher ailleurs, là où le mouvement ouvrier était plus fort et plus organisé. Mais tout le problème, c'est que justement les prolétariats des pays en lutte contre l'impérialisme ne voyaient du prolétariat occidental que le visage hideux de chefs réformistes ou staliniens, ministres de gouvernements bourgeois, cautionnant les massacres, les guerres coloniales de leur impérialisme.

Les nationalistes révolutionnaires qui ont pris la tête des luttes révolutionnaires des peuples colonisés sont allés loin, très loin dans plusieurs pays, sur le terrain qu'ils avaient choisi, celui de l'indépendance nationale. Certains ont même été capables de préférer assumer la rupture que leur imposait l'impérialisme plutôt que se démettre. Ils n'ont pas craint de s'appuyer sur l'énergie révolutionnaire des masses en révolte. Mais il y a un domaine où ils n'ont pas donné à l'élan révolutionnaire toute son ampleur, ce fut celui de l'extension possible de la révolution.

La révolution avait éclaté simultanément ou presque dans de nombreux pays colonisés, et cela à plusieurs reprises de la lutte d'émancipation nationale de l'après-guerre. Mais pas une seule fois les révolutionnaires nationalistes ne proposèrent une politique visant à coordonner les luttes et à entraîner les peuples dans une même révolution.

Ce n'était pas une erreur, c'était la conséquence même de leur choix politique fondamental, de la perspective nationaliste qu'ils fixaient à la lutte. Un choix qui les poussait à renforcer leur rapport de force en recherchant l'alliance des classes possédantes et pas celle, active, des masses exploitées des pays voisins. Leur opposition à l'impérialisme, pour violente et armée qu'elle fut dans le cadre national, allait avec le respect des fondements de la société bourgeoise. Elle allait avec le respect de la propriété, de la division de la société en classes, de la patrie et, finalement, le respect de l'ordre impérialiste mondial qu'ils ne cherchaient pas à détruire. Ils voulaient seulement contraindre cet ordre impérialiste àcomposer avec eux.

Pour aller au-delà, pour que ces luttes servent à l'émancipation de l'humanité, il aurait fallu une tout autre perspective, une tout autre idéologie, celle du prolétariat. Et même si la majorité du prolétariat était alors dans les pays industrialisés, même si elle était passive, il y avait une politique prolétarienne possible dans les pays coloniaux. Celle qui tend à faire que chaque révolution soit un maillon de la révolution mondiale pour le renversement du capitalisme. Celle qui tend à s'appuyer non seulement sur le radicalisme des masses, mais sur la conscience de classe du prolétariat et à pousser jusqu'à ses dernières limites, jusqu'à la prise du pouvoir la lutte de classe du prolétariat. Cette politique-là, menée au nom du prolétariat des pays opprimés, était la seule susceptible de faire sortir le prolétariat des nations impérialistes de sa relative passivité.

Et elle était la seule susceptible d'assurer aux peuples des pays pauvres des alliés au coeur des puissances impérialistes.

Bilan de la Révolution d'Octobre

Alors, 70 ans après, quel bilan faire de la Révolution d'Octobre et dans quelle perspective ?

Dans un récent article du Monde, son directeur, André Fontaine, portait sur la Révolution d'Octobre le regard du bourgeois se voulant libéral et intelligent. L'article était intitulé : « La révolution septuagénaire » .

Et c'est avec une condescendance quelque peu ironique que André Fontaine soulignait l'ambition de la Révolution d'Octobre d'être la jeunesse du monde et sa volonté de voir l'avènement de la « république mondiale des soviets », en rappelant au passage qu' « Octobre est fondamentalement internationaliste, littéralement apatride : l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques est le seul pays du monde dont l'appellation officielle soit pure de toute attache territoriale pour cette bonne raison qu'elle se voulait ouverte à tous les peuples » .

Mais tout cela, pour l'auteur, est manifestement de l'utopie, dont l'histoire, brutalement personifiée par Staline et sa volonté de « bâtir le socialisme dans son seul pays », a tôt fait d'avoir raison. Ses sympathies vont davantage au réaliste Gorbatchev qui, lui, s'écarte enfin du « manichéisme léniniste » et qui « renonce au dogme de la victoire », « du socialisme à la sauce soviétique ».

Car pour André Fontaine si « marxiste ou pas, tout homme un peu intelligent et honnête ne peut pas ne pas mesurer à quel point le socialisme réel correspond peu aux rêves de Marx et de Lénine » , c'est aussi un système en crise, tout comme le système bourgeois, mais dans le cas de l'Union Soviétique, à cause de ce qui y resterait encore de Lénine et de ses « dogmes ».

Mais le parallèle qu'il trace entre ce qu'il appelle les deux systèmes qui sont aujourd'hui en crise, est fondamentalement vicieux. Car l'un des deux systèmes, celui du capitalisme, a un passé de plusieurs siècles de développement derrière lui. Alors que l'autre représente ce qui reste de l'élan brisé d'une jeune classe révolutionnaire qui n'a jamais été en position de diriger la société auparavant.

Le capitalisme a mis plusieurs siècles pour se développer dans quelques pays d'Europe et d'Amérique et pour parvenir, à partir de là, à la conquête du monde.

L'histoire a mis plusieurs siècles à la disposition de la bourgeoisie capitaliste pour accéder à la technique, à la culture, à la maîtrise de la société, plusieurs siècles pour former ses hommes et ses cadres.

Aujourd'hui, ce système bénéficie de la domination du monde entier ; il bénéficie d'être installé dans les pays les plus riches de la planète.

Et pourtant, tout cela pour aboutir à des crises successives dont la crise économique actuelle, une crise d'autant plus révoltante qu'elle n'est pas due à la pauvreté des sociétés des pays impérialistes d'où elle est partie, mais au contraire à son excès de richesses ou, plus exactement, à l'incapacité du système capitaliste et de la classe bourgeoise à gérer l'économie au mieux des intérêts de la société !

Oui, des décennies, sinon des siècles de progrès techniques capitalistes,pour que les produits les plus en pointe de ce progrès technique soient mis au service des lois obscures du marché boursier ; pour que le krach se propage à la vitesse de la lumière et au gré des interconnections d'ordinateurs !

Des siècles d'accumulation de connaissances et de sciences pour la bourgeoisie, pour que ses hommes les plus compétents en soient à avouer qu'ils ne comprennent rien au fonctionnement de leur propre système et qu'ils ne peuvent rien contre ses crises !

Des siècles d'accumulation de culture en faveur de la bourgesoisie pour que ses intellectuels les plus cultivés en soient peut être, demain, si la crise conduit à la réssurgence de la barbarie fasciste et à la guerre, à justifier l'une et l'autre.

L'autre système est issu de la toute première tentative historique du prolétariat d'émanciper l'humanité, et de l'échec de cette tentative. Il resprésente ce qui reste du tout premier pas vers la réalisation d'une économie basée sur la collectivisation des moyens de production.

Si l'État soviétique, lui, est en effet septuagénaire, c'est pendant quelques courtes années seulement que le prolétariat russe a pu déployer son énergie révolutionnaire, pendant que les guerres, la pauvreté et la pression bourgeoise l'affaiblissaient, et avant que la bureaucratie la brise. Et ce que le prolétariat a réalisé, il l'a réalisé dans un pays pauvre, portant les marques économiques, techniques et même culturelles de l'arriération.

Alors, on peut faire le bilan de la Révolution d'Octobre en se plaçant dans deux perspectives différentes et même fondamentalement opposées.

Dans l'une des perspectives, celle d'André Fontaine, et celle de la quasi totalité des commentateurs, la Révolution d'Octobre est une révolution russe, unique, achevée ; qui a créé un système, destiné à évoluer suivant ses lois propres, en compétition avec le système capitaliste, mais dans un monde partagé entre les deux. C'est la perspective qui se fonde sur la pérennité de l'ordre bourgeois.

Dans l'autre perspective, celle de la révolution prolétarienne internationale visant à renverser la domination de la bourgeoisie définitivement, à l'échelle du monde, Octobre l9l7 est une première tentative de la nouvelle classe révo-lutionnaire, restée confinée dans le temps et dans l'espace. La question essentielle est alors de mesurer ce qui reste de cette première tentative,

et si ce qui reste rend les choses plus faciles ou plus difficiles, du point de vue du développement futur de la révolution prolétarienne.

Les acquis de la Révolution d'Octobre en URSS

Mais examinons donc la Révolution d'Octobre du point de vue des deux perspectives.

Eh bien, du point de vue du développement de la société humaine, le prolétariat n'a pas à renier la Révolution d'Octobre, malgré la dégénérescence et malgré le fait que l'Union Soviétique actuelle n'a pas grand chose à voir ni avec le socialisme ni avec le communisme. Car, même dans son échec, la Révolution d'Octobre a réussi, dans les frontières de l'URSS, des réalisations que n'ont réussi ni le capitalisme libéral dans les pays d'un niveau de développement comparable à celui de la Russie, ni même aucune révolution dirigée par des nationalistes radicaux.

Si, malgré la gabegie de la bureaucratie, l'Union Soviétique a connu un rythme de développement industriel dont le taux fut nettement supérieur pendant plusieurs décennies à ceux de tous les pays du monde capitaliste, c'est grâce à l'économie planifiée résultant de l'expropriation de la bourgeoisie et aussi grâce au caractère radical, au caractère de classe de cette expropriation.

Le prolétariat russe au pouvoir a accepté de composer pendant un temps, sur le plan économique, avec la bourgeoisie mais en ne cessant jamais de la contrôler. Et lorsqu'il a été amené à exproprier cette bourgeoisie, il a pu le faire de façon radicale, mettant ainsi l'intégralité des richesses et des moyens accumulés par les classes privilégiées russes au service du développement du pays.

Ce développement économique dans le cadre d'un seul pays n'était certainement pas l'objectif des bolchéviks pour qui il était évident que seule une économie unifiée à l'échelle du monde, sans frontière, sans barrière, sans monnaies différentes et, bien entendu, sans les classes parasites qui vivent sur tout cela, pouvait permettre aux forces productives de la société humaine à faire un nouveau bond.

Mais il n'y a pas que l'aspect quantitatif du développement. Pendant la période de l'après-guerre où l'économie capitaliste a retrouvé une sorte de seconde souffle, les investissements impérialistes avaient développé la production dans un certain nombre de pays sous-développés, quoique toujours à un rythme moindre que l'Union Soviétique. Mais si, sous l'aiguillon des inves-tissements impérialistes un pays comme le Brésil par exemple, comparable à l'Union Soviétique à bien des égards, s'est dans une certaine mesure développé, ce développement a un tout autre caractère.

Le Brésil s'est peut-être doté d'un certain nombre d'entreprises sans équivalent dans la Russie des Soviets. Mais, de Rio de Janeiro à Saô Paulo, les favelas ont poussé encore plus vite que les buildings ! Ce qu'il y a eu comme développement industriel est allé de pair avec le développement de la misère et pour reprendre une expression qui dit bien ce qu'elle veut dire: le développement du sous-développement.

Les investissements impérialistes n'obéissent qu'à la seule logique du profit. Et cette logique prend, dans les pays pauvres, un caractère parti-culièrement brutal. Elle ne diminue pas, elle accentue les inégalités, entre les classes sociales comme entre les régions. Le développement de la région de Saô Paolo par exemple, outre la misère qu'il a accumulé autour de cette métropole industrielle, a confiné le Nordeste ou l'Amazonie dans l'arriération, en donnant à cette arriération un caractère encore aggravé. Pareil en Inde, pareil dans tous ces pays asiatiques où les sociétés impérialistes ont investi, pour profiter de la main d'oeuvre bon marché, pour créer des entreprises ouvertes sur le marché mondial, mais sans s'intégrer le moins du monde dans l'économie locale.

L'industrialisation de l'Union Soviétique, s'appuyant sur les moyens procurés par l'expropriation radicale de la bourgeoisie, bien qu'elle fut exécutée pour l'essentiel à l'ère stalinienne, avec les méthodes brutales du dictateur, n'a cependant pas obéi aux lois de la recherche du profit avec toutes ses tares indélébiles. Au moment d'Octobre, non seulement la Russie était un pays sous-développé, mais l'État russe tenait sous son contrôle de vastes régions, de véritables colonies, dont certaines vivaient encore dans des structures économiques et sociales du Moyen-Age et dont d'autres en étaient à peine au-delà de l'âge de pierre.

L'Union Soviétique d'aujourd'hui n'a pas seulement hérité du tsarisme la Russie d'Europe, les régions relativement développées des confins occidentaux ou encore les régions relativement favorisées du Caucase, mais aussi les vastes étendues sibériennes aux populations vivant d'une économie primitive ou un certain nombre d'émirats ou de khanats de l'Asie Centrale, parmi les plus rétrogrades de leur époque.

Eh bien, le développement industriel de l'Union Soviétique n'a pas accentué les décalages mais, au contraire, il les a considérablement diminués.

Et puis, il y a le simple fait que les multitudes de peuples et d'ethnies aient pu coexister et maintenir unie l'entité territoriale la plus vaste de la planète.

Oh ! Ce n'est pas la révolution prolétarienne qui a réuni ensemble ces mosaïques de peuples qu'est l'URSS : c'est le tsarisme. Et ce n'est pas dans l'enthousiasme d'une révolution, mais sous l'oppression d'un empire vermoulu. Très exactement comme d'autres empires tout aussi vermoulus de l'époque, comme la monarchie austro-hongroise ou la Turquie, ont réuni sous leur houlette d'autres mosaïques de peuples.

Mais l'Union Soviétique s'est constituée précisémment au moment où ces autres empires s'écroulaient !

Malgré la politique de mépris grand-russe et d'oppression nationale pratiquée par Staline à l'égard de ces peuples, l'URSS n'a pas éclaté en de multiples morceaux.

Malgré l'appui militaire des États impérialistes et leurs promesses d'aider les nations qui se seraient détachées de l'URSS, rien n'y a fait. Malgré les épreuves de la guerre civile et malgré les exactions de la bureaucratie stalinienne, les peuples qui avaient été entraînés par la tourmente révolutionnaire de 1917 et éveillés à une nouvelle vie et une nouvelle dignité sont restés fidèles à l'État ouvrier, malgré toutes ses tares bureaucratiques. Les liens créés par la révolution entre les peuples de l'ancien empire tsariste se sont révélés jusqu'à présent plus solides que tout le reste.

La comparaison est à cet égard significative entre ce qu'a été capable de réaliser le prolétariat révolutionnaire, et ce que la bourgeoisie sénile de l'ère impérialiste n'est plus capable de réaliser nulle part. L'Europe capitaliste crève d'autant plus de ses frontières que son économie est plus développée, plus interdépendante que ne l'étaient les différentes parties de ce qui allait devenir l'Union Soviétique. Mais les bourgeoisies des pays européens, avec leurs égoïsmes nationaux, avec leur besoin de se cramponner à leurs États nationaux pour s'assurer contre la concurrence du voisin, rèvent à voix haute d'une Europe unie depuis plusieurs décennies. Non seulement elles ne l'ont pas réalisée, mais au moment même où le prolétariat unifiait les peuples de l'Union Soviétique, la bourgeoisie, par l'intermédiaire du traité de Versailles, a dépecé encore un peu plus le vieux continent.

L'oppression de la bureaucratie - pas nécessairement celle qui s'exerce spécifiquement sur le terrain national, car du point de vue des libertés et des droits, le composant russe de la population n'est guère mieux loti - a compromis bien des fois dans le passé cette coexistence entre peuples. L'opposition dans les minorités nationales à la dictature de la bureaucratie a déjà emprunté dans le passé, et pourait emprunter dans l'avenir, le canal du nationalisme. C'est bien pourquoi toute politique révolutionnaire prolétarienne en Union Soviétique devrait reconnaître à chaque peuple de l'URSS le droit à la séparation - tout en indiquant que la seule véritable solution c'est le maintien de l'union des peuples, mais débarassés de la bureaucratie.

En tout cas, soixante-dix ans après Octobre l9l7, le maintien d'un vaste ensemble cohérent, débarrassé de l'exploitation des bourgeois, est un des acquis essentiels de la Révolution prolétarienne.

Les responsabilités écrasantes de la bourgeoisie

« Qui oserait aujourd'hui, au vu du sang versé au Moloch stalinien, parler de bilan globalement positif ? » , s'interrogeait André Fontaine dans l'article déjà cité. Mais seuls les esprits les plus étriqués feraient à la Révolution française le reproche d'avoir donné naissance à l'aristocratie bonapartiste singeant les titres et les mascarades de la monarchie renversée précisément par la Révolution.

Oui, la première révolution prolétarienne, a suscité une réaction profonde et a engendré un régime monstrueux.

Les commentateurs libéraux de la bourgeoisie ont le loisir de reprocher à la classe ouvrière soviétique, d'avoir engendré un régime totalitaire. Comme si, au demeurant, le tsarisme ne l'avait pas été. Ils peuvent à loisir reprocher au prolétariat soviétique le fait qu'il a rêvé de république socialiste universelle, et qu'il n'a pas eu l'énergie nécessaire de s'opposer à ce que le passé barbare ressurgisse et, de surcroit, au sein même de son appareil d'État.

Mais, pendant que la société soviétique versait tant de sang pour le Moloch stalinien, combien donc de sang versé à la même époque au Moloch du capitalisme ?

Parce qu'au moment où l'URSS arriérée engendrait le stalinisme, une des démocraties impérialistes les plus riches de la planète, l'Allemagne, engendrait le fascisme. Et finalement c'est au mal engendré par l'impérialisme que le peuple russe, comme d'ailleurs les autres peuples, y compris le peuple allemand, ont dû payer le plus lourd tribut de sang.

Et pendant que Staline envoyait en camps de concentration des millions d'hommes, combien de pays coloniaux étaient transformés en entier par les impérialismes les plus « démocratiques » en immenses camps de concentration, où les hommes vivaient sous la cravache et la misère et mouraient de faim ?

Dans le sordide bilan arithmétique de l'horreur et des crimes, le monde capitaliste, y compris et surtout ses nations les plus développées, les plus « civilisées » ont de toutes autres responsabilités. Y compris, en dernier ressort la responsabilité du stalinisme lui-même.

Mais il reste sûrement à ceux qui se placent, non pas du point de vue de l'arythmétique, ni même de la comparaison chiffrée entre les méfaits du stalinisme et ceux du capitalisme pourrissant, mais du point de vue de la révolution, à mesurer les effets du stalinisme sur la classe ouvrière et sur la révolution prolétarienne.

Le stalinisme, force conservatrice décisive

On l'a vu, le stalinisme a été une force conservatrice décisive, précisémment pendant les quelques années, à la veille de la Deuxième Guerre impérialiste mondiale et en ses lendemains, qui étaient des années décisives dans l'affrontement de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat. Et aujourd'hui encore, l'Union Soviétique donne aux masses ouvrières de par le monde l'image hideuse d'un régime de dictature, de parti unique, où toute la société, et avant tout la classe ouvrière elle-même, est privée de liberté.

Ce repoussoir pèse sur les consciences et sur les choix politiques. Encore que, même dans ce domaine, l'image de certains acquis de la révolution éclipsent l'image de la bureaucratie. Et, en particulier, bien des prolétaires et des pauvres des pays pauvres - eux qui n'ont de toute façon jamais connu autre chose que la dictature et la répression - voient que l'économie soviétique a tout de même permis de nourrir et de loger toute la population même si c'est très modestement ; que toute la population, même des coins les plus reculés, est alphabétisée ; que l'instruction et la culture ne sont pas l'apanage d'une minorité de privilégiés ; que les soins, même s'ils ne sont pas d'une bonne qualité, ne sont pas réservés à une minorité disposant de l'argent ; et qu'enfin, il n'y a pas de chômage, du moins pour le moment.

La durée même de la bureaucratie soviétique et de son régime est d'un côté le reflet du retard de la révolution prolétarienne ; mais d'un autre côté, cette durée montre la solidité des fondations jetées par la Révolution d'Octobre. La solidité de l'économie planifiée elle-même qui a permis à l'Union Soviétique d'échapper dans une certaine mesure à la crise de l'économie capitaliste pendant la Grande Dépression, même si elle ne lui a évidemment pas permis d'échapper à cette ultime conséquence de la crise qu'était la guerre. Economie planifiée qui a survécu à l'invasion hitlérienne et qui a facilité la reconstruction de l'après-guerre d'un rythme de développement industriel rapide.

Plus on s'éloigne dans le temps, moins cependant ce qui reste des fondations jetées grace à la Révolution d'Octobre suffisent pour assurer le développement de l'économie.

L'économie soviétique progresse moins vite depuis plusieurs années déjà et se heurte à des problèmes que les dirigeants de la bureaucratie sont bien forcés de constater et auxquels ils cherchent des remèdes.

C'est une des principales raison des réformes - ou faut-il plutôt dire pour l'instant tentatives de réformes ? - engagées par Gorbatchev.

Et pourtant ce sont eux les bureaucrates qui affirmaient que l'économie de l'Union Soviétique pouvait progresser indéfiniment dans le cadre d'un seul pays ! Ce sont les tenants du stalinisme qui prétendaient qu'il était possible à l'Union Soviétique de bâtir le socialisme ou le communisme dans un monde dominé par le capitalisme impérialiste !

Le principal mal dont souffre l'économie soviétique n'est même pas la gestion bureaucratique ou, plus exactement, même cela n'est que la conséquence d'une cause première. Le principal mal de l'économie soviétique, c'est la persistance du règne du capitalisme sur la majeure partie de la planète.

De façon immédiate, malgré le monopole du commerce extérieur et malgré la planification, l'Union Soviétique n'échappe pas completement aux effets de la crise de l'économie capitaliste. Même si l'URSS participe peu à la division internationale du travail, avec ses importations, ses exportations, ses dettes et ses crédits, elle y participe par l'intermédiaire d'un marché international en crise. Et de façon générale l'économie soviétique souffre sans doute plus encore aujourd'hui qu'au temps où elle jetait les bases d'une industrie nationale de ne pas pouvoir participer pleinement à la division internationale du travail, de subir en permanence la pression militaire de l'impérialisme qui l'oblige prélever sur la production nationale une part importante pour ses dépenses militaires.

Mais il y a aussi d'autres maux qui sont plus directement liés à la gestion bureaucratique.

La bureaucratie elle-même souffre de l'opacité de son système, de la gabegie, des dissimulations, des fausses statistiques et surtout de l'insuffisance de motivations des hommes.

Aujourd'hui, elle le déplore ouvertement par la bouche de Gorbatchev et cherche avec inquiétude à y trouver des remèdes. Il y a quelque chose de cocasse dans le fait que cette bureaucratie, qui a longtemps prétendu tout centraliser, tout régenter et tout décider, avoue qu'elle ne le peut pas parce qu'elle ne sait pas grand chose de ce qui se passe réellement dans l'économie, et que plus l'économie devient complexe, diversifiée, moins elle le peut.

Mais s'il n'y a pas de « transparence » dans la gestion de la bureaucratie, ce n'est pas parce que les vieilles générations de dirigeants - auxquels Gorbatchev vient de succéder - ont été trop séniles pour y penser, c'est parce que la bureaucratie avait et a toujours des raisons sociales de ne pas vouloir vraiment la transparence, car c'est précisément l'opacité du fonctionnement économique qui lui permet de prélever sur le travail de la classe ouvrière de quoi assurer ses privilèges.

Mais l'opacité n'a rien à voir avec le socialisme. C'est même le contraire. L'économie socialiste ne se réalisera que lorsqu'on aura substitué au contrôle économique puissant des lois aveugles du marché le contrôle conscient des hommes. Mais ce contrôle exige quelque chose de bien plus que la transparence : le contrôle de la production par la population laborieuse, le recensement des besoins comme des capacités de production et le libre choix entre les différentes options pour mettre en adéquation les uns avec les autres. La liberté la plus complète en est la condition absolue.

On ne peut pas faire du socialisme à moitié ou à 10 %. La seule motivation au travail qui puisse réellement se substituer aux motivations égoïstes et à la recherche du profit individuel en cours dans l'économie capitaliste, c'est la conscience et la responsabilité des hommes. Autant dire que c'est incompatible avec la mainmise sur la société d'une quelconque bureaucratie !

Alors, en cherchant quand même à sortir des contradictions engendrées par leur gestion qui est en effet un frein direct au développement économique de l'Union Soviétique, la bureaucratie, lorsqu'elle est réformatrice, lorgne nécessairement du côté des vieilles recettes du capitalisme.

Aujourd'hui, Gorbatchev, pour porter remèdes aux maux de l'économie soviétique sous gestion bureaucratique, redécouvre les notions d'entreprise individuelle, de marché, de rentabilité, d'intéressement. Il redécouvre aussi les charmes des prix à la consommation définis par les lois du marché et réduisant donc inévitablement le niveau de vie du prolétariat. Il redécouvre les vertus éducatives des licenciements et, peut-être - mais ce n'est pas dit qu'il ose aller jusque-là - du chômage pour donner - comme ils disent là-bas comme ici - une motivation aux travailleurs !

Les laudateurs du capitalisme peuvent y trouver un certain réconfort, à une époque où le monde capitaliste lui-même n'en fournit guère.

Mais on peut évidemment se poser la question si, au-delà de leurs aspects anti-ouvriers évidents, les réformes esquissées par Gorbatchev ne vont pas dans le sens d'une évolution vers l'économie capitaliste.

D'une certaine manière, oui, elles vont dans ce sens. D'ailleurs, les seules réformes que la bureaucratie peut envisager vont nécessairement dans ce sens. La haute bureaucratie est infiniment plus proche de la bourgeoisie, de ses conceptions, de ses valeurs, que du prolétariat. Et elle cherche infiniment plus facilement des solutions du côté de la bourgeoisie, des lois de l'économie capitaliste que du côté de la démocratie prolétarienne et de la révolution internationale.

De ce point de vue, il n'y a pas réellement de changement entre Gorbatchev et son illustre prédécesseur en réformes avortées, Khrouchtchev, ni même au fond entre Khrouchtchev et Staline. Mais il y a peut-être des étapes dans une même tendance.

Le changement fondamental vient de Staline. Gorbatchev veut se donner les traits d'un homme politique d'une démocratie bourgeoise au fonctionnement normal. Staline avait les traits de Hitler, c'est-à-dire d'un homme politique d'une ex-démocratie bourgeoise en crise. Mais les deux ont été attirés à leur façon par le modèle occidental. Seulement l'un a dirigé et l'autre dirige un pays dont les conditions, les structures ont été profondément marquées par la révolution prolétarienne, au point que plusieurs décennies après ils n'ont pas pu et ne peuvent toujours pas y échapper.

Jusqu'où pourront aller les réformes engagées par Gorbatchev ? L'avenir le dira, mais Gorbatchev ne pourra probablement pas réformer la gestion économique de la bureaucratie et le fonctionnement de son système que dans d'étroites limites.

Et s'il y a quelque chose de vraiment positif à attendre des réformes de Gorbatchev, ce que les discussions même étroitement surveillées qu'elles déclenchent ; que l'effervescence même extrêmement feutrée qu'elles suscitent dans les rangs de plus vastes couches de la bureaucratie entre ceux qui aspirent à un certain changement et ceux qui souhaitent que rien ne bouge ; que les débats qu'elles peuvent entraîner dans l'intelligentsia attirent l'attention et l'intérêt du prolétariat soviétique lui-même ; oui, ce qu'on peut en espérer de mieux, c'est que la classe ouvrière soviétique se mêle de tout cela. Qu'en entendant parler de transparence, le prolétariat ait envie de l'imposer avec ses propres moyens, en cherchant et en trouvant des références dans sa propre conscience collective du passé.

Ce qu'on peut souhaiter, c'est que les ouvriers veuillent contrôler de nouveau l'économie, et le comment, et le pourquoi. Et qu'ils ont envie de donner à la démocratisation un autre sens que le simple fait de remplacer les soporifiques vieillards qui ont précédé Gorbatchev par un homme au look de cadre dynamique, essayant timidement d'utiliser les méthodes et les ficelles des politiciens des démocraties impérialistes. Et qu'ils ont envie de donner à ce mot le sens qu'il avait en 1917, 1918, le sens de la démocratie prolétarienne.

On peut encore espérer autre chose, c'est que, si Gorbatchev décide, comme il en a paraît-il l'intention, de remettre en cause la politique menée par ses prédécesseurs en Afghanistan et si, là encore, cela se développe en discussions entre ceux qui sont pour retirer immédiatement les troupes soviétiques de l'Afghanistan et ceux qui sont partisans de les y laisser en invoquant les arguments de l'internationalisme prolétarien, eh bien, le mieux qu'on puisse en attendre, c'est que les prolétaires russe retrouvent le véritable internationalisme prolétarien qui n'est ni la répression militaire contre un peuple qui ne veut pas d'un régime, ni le repliement sur la seule Union Soviétique, mais qui est de se considérer en tant que prolétraires russes comme faisant partie du prolétariat mondial.

Mais autant dire que l'avenir de l'URSS ne dépend pas des réformes de Gorbatchev si ce n'est par les réactions qu'elles sont susceptibles d'entraîner, si elles doivent en entraîner.

La révolution prolétarienne : une nécessité historique

L'avenir de l'Union Soviétique n'est nullement entre les mains de la bureaucratie. L'avenir de l'URSS dépend des rapports de force entre la bourgeoisie et le prolétariat international. Il dépend de l'avenir de la révolution prolétarienne.

Même avant la crise, le capitalisme n'a réglé aucun des problèmes cruciaux de l'humanité.

Au contraire ! Pour autant qu'ils se soient développés, l'économie et la société se sont développés en aggravant les inégalités entres les minorités privilégiées et les majorités exploitées, entre les pays riches et les pauvres pauvres.

Et puis voilà qu'aujourd'hui, la crise sape tout ce qui semblait être des certitudes, les routines, les illusions dans l'harmonie des classes, y compris dans les pays impérialistes.

Alors, si la Révolution prolétarienne d'Octobre reste d'actualité, c'est d'abord parce que la révolution prolétarienne demeure une nécessité historique. Parce que le développement de l'humanité est de toute évidence bloqué. Il l'était déjà avant la crise. Car seuls des esprits étroits et intéressés pouvaient envisager et espérer que la société humaine puisse continuer à ne se développer que dans la toute petite portion des pays relativement riches.

Mais la crise en rend plus perceptibles les mécanismes. Parce que ces mêmes lois aveugles du marché, cette même recherche du profit, qui conduisent en ce moment vers une nouvelle crise généralisée, y compris et surtout dans les pays riches constituent également le fondement de l'inégalité de développement entre pays et à l'intérieur des pays.

Il est indispensable pour tout progrès du genre humain que cette humanité, qui a poussé les sciences et la maîtrise des techniques à un degré tel qu'elle est capable de monter à l'assaut du ciel, puisse maîtriser sa propre vie sociale. Mais le fossé formidable entre la rigueur dont l'humanité est capable de faire preuve dans les sciences et les techniques et sa totale dépendance par rapport aux forces obscures qui font hausser ou baisser ses actions ou ses monnaies (lesquelles n'ont aucune autre réalité que ce que les hommes veulent bien leur consentir), ce fossé-là n'est ni culturel, ni scientifique : il est social.

La révolution prolétarienne est tout aussi actuelle et sans doute même plus du point de vue des nécessités objectives des progrès de l'humanité qu'en 1917. Mais ce n'est pas qu'une question de nécessités objectives. Il faut que le prolétariat en soit conscient et ait l'énergie pour faire sauter les carcans de la vieille société.

Même durant les quelque trois décennies passées, durant lesquelles il n'y a pas eu de vagues révolutionnaires comparables à celles d'après 1917, des années trente ou celle de la révolution coloniale consécutive à la Deuxième Guerre mondiale, le prolétariat n'était pas du tout absent de la scène de l'histoire.

Il y a eu 1953 à Berlin-Est, 1956 en Pologne ou en Hongrie et, quoi qu'à un degré bien moins élevé et sans même parler de la politique de sa direction, la classe ouvrière polonaise a montré récemment l'énergie qu'elle recèle.

Dans bien des soulèvements qui ont continué à agiter le monde dominé par l'impérialisme en Amérique Centrale ou aux Philippines, le prolétariat était physiquement présent.

Et le prolétariat a mené bien des luttes économiques plus ou moins dures, plus ou moins susceptibles de déboucher sur des perspectives plus larges au Brésil, en Argentine ou en Afrique du Sud.

Seuls les esprits les plus limités pouvaient considérer, même pendant ces décennies, que la lutte de classe avait cessé d'exister. Car, en réalité, les deux classes fondamentales de la société, la bourgeoisie et le prolétariat, n'ont jamais cessé de s'affronter à un bout ou à un autre de la planète.

Mais le problème fondamental, c'est que, ici en raison d'un degré de mobilisation insuffisant, là en raison de l'absence d'une conscience politique de classe, partout en raison d'une absence de direction, aucun de ces développements révolutionnaires ne se situait consciemment dans la perspective du renversement de la bourgeoisie à l'échelle du monde.

Le caractère souvent isolé des développements révolutionnaires que l'on avait connus pendant les dernières décennies, s'ajoutant à l'absence d'un mouvement révolutionnaire international, ne facilitait pas les choses.

Et, de ce point de vue, peut-être que la crise qui s'amorce est susceptible de modifier les choses. Ne serait-ce que parce que la bourgeoisie, en renforçant sa pression sur le prolétariat à l'échelle du monde, risque de déclencher des luttes de la classe ouvrière, simultanément ou successivement et pour une même et unique raison, dans un grand nombre de pays, y compris dans les pays impérialistes développés.

La question demeurera en entier de savoir si le prolétariat sera alors capable de se donner des directions et une politique qui incarne, consciemment, l'unicité des intérêts du prolétariat mondial et qui mène avec conséquence la politique qu'il faut pour que, des crises sociales à venir, surgissent une vague révolutionnaire cette fois capable de l'emporter.

Mais, disons que le prolétariat aura moins de raisons d'être surpris comme il l'a été dans les années trente en particulier par le stalinisme. Quant au prolétariat des pays pauvres, le nationalisme radical, après vingt ou trente ans d'indépendances, aura probablement une capacité moindre de semer des illusions.

Mais, évidemment, il est impossible de faire des prophéties sur les avancées, les reculs, au travers desquels l'histoire accomplit son oeuvre. On peut tout au plus consacrer ses efforts militants à ce que la classe ouvrière renoue avec les traditions révolutionnaires d'Octobre 1917. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'ensemble du monde risque d'entrer dans une nouvelle ère d'agitation sociale et de lutte de classe aiguë.

Les forces potentielles du prolétariat

Lorsqu'on cherche à évaluer les forces avec lesquelles le prolétariat risque d'entrer dans une nouvelle ère de lutte de classe, on constate que le temps n'a pas travaillé contre la classe ouvrière et contre la révolution.

Dans la sphère du monde sous la domination directe de la bourgeoisie, la pénétration accrue du capitalisme, même dans les régions les plus reculées de la planète, a recruté de nouvelles forces potentielles pour le prolétariat. Le prolétariat existe aujourd'hui partout dans le monde, même dans les pays pauvres d'Afrique ou d'Asie où il était inexistant au temps de Lénine.

C'est du point de vue encore des intérêts de la révolution future qu'il convient de revenir sur ce qui reste des acquis de la Révolution d'Octobre.

Parce que, bien plus que le bilan du passé, ce qui est important, c'est de savoir si l'Union Soviétique telle qu'elle est, est plutôt un obstacle ou un avantage sur le chemin de la révolution prolétarienne internationale.

L'URSS de la bureaucratie est certainement un obstacle. La bureaucratie est définitivement et irrémédiablement du côté de la bourgeoisie, contre la classe ouvrière. Elle l'a montré bien des fois dans le passé, en écrasant les insurrections authentiquement ouvrières dans sa propre sphère d'influence et en prêtant bien des fois main forte à la bourgeoisie.

Mais, d'un autre côté, l'évolution de l'URSS, même sous l'égide de la bureaucratie et, en particulier, le développement industriel de l'Union Soviétique sous l'économie planifiée ont engendré une classe ouvrière puissante, concentrée. C'est en URSS que se trouvent aujourd'hui, hors des États-Unis, les plus forts contingents du prolétariat mondial et un prolétariat qui, du fait du caractère particulier de l'Union Soviétique, a des traits qui favorisent la révolution.

Il est concentré dans des entreprises importantes, à des degrés bien supérieurs à n'importe quel pays capitaliste même développé. Il ne connaît pas les divisions découlant du chômage. Et surtout il a ce grand poids social dans un pays où il n'y a pas en face de lui une bourgeoisie nombreuse.

Le fait social sans doute le plus important qui reste encore de la Révolution d'Octobre, c'est que la bourgeoisie radicalement extirpée en 1917 et après n'a pas réussi à se réinstaller depuis.

Dans les quelques pays impérialistes où le prolétariat est d'un poids social comparable à celui de l'URSS, il y a partout une classe bourgeoise vaste et nombreuse. La grande bourgeoisie, les deux cents familles sont situées au sommet d'une pyramide de centaines de milliers, de millions de bourgeois, moyens et petits, attachés à la propriété privée, attachéss à l'économie de marché. Rien de tel en Union Soviétique !

Et même si le régime politique de l'Union Soviétique, l'absence de libertés et les obstacles de toutes sortes devant le déplacement des idées et des personnes atomisent cette classe ouvrière, elle est en même temps objectivement unifiée par le fait que, d'un bout à l'autre d'un territoire qui - rappelons-le - est le plus vaste du monde, elle est confrontée à un même pouvoir bureaucratique au lieu d'être confrontée à une multitude de patrons privés.

Alors, bien sûr, la dictature qui pèse sur la classe ouvrière est un obstacle devant la progression de sa conscience et de son organisation et c'est d'ailleurs la raison d'être principale de la dictature du point de vue de la bureaucratie.

Mais la démocratie n'est pas une notion seulement formelle. Même en imposant la plus féroce des dictatures, le simple fait que plusieurs générations de prolétaires soient nées dans un pays où la révolution prolétarienne a supprimé la propriété privée des moyens de production, que les travailleurs aient été accoutumés depuis des générations à cette situation et éduqués dans cet esprit, constitue - même en l'absence de tout contrôle politique direct de la part de la classe ouvrière - une puissante pression sociale sur la bureaucratie.

Et cela dit en passant, c'est bien le problème de la transparence pour la bureaucratie. La bourgeoisie peut, elle, accepter la transparence. Oh ! Sûrement pas sur ses affaires, ni sur ses profits, mais sur son droit au profit, qui est basé sur la propriété privée des moyens de production, socialement admis, y compris par le prolétariat hors des périodes révolutionnaires.

Eh bien, les bureaucrates, il faut qu'ils se cachent, ils n'osent pas affirmer leur droit à leurs privilèges, à leurs profits, alors qu'ils en meurent d'envie. Parce qu'il y a de fait une pression sur eux au moins sur ce point par la classe ouvrière qui refuse la propriété privée des moyens de production. Et cette conscience collective, qui est encore l'héritage de la Révolution d'Octobre par-delà les soixante-dix ans écoulés, est un atout considérable pour la révolution prolétarienne à venir en Union Soviétique.

Alors, le prolétariat soviétique, qu'il soit mis en mouvement contre les aspects des réformes de Gorbatchev qui le frappent ou, au contraire, en reprenant à son compte et en transformant ce qui, dans les dires du secrétaire général, va dans son sens, ou pour tout autre raison, se heurtera inévitablement à la bureaucratie.

Le prolétariat ne pourra pas reprendre la direction de l'État soviétique par des réformes successives mais seulemnt par une victoire révolutionnaire contre la bureaucratie. Car même à supposer que la bureaucratie puisse faire certaines réformes, elle ne se réformera pas et elle ne se dissoudra pas.

Mais une fois la bureaucratie renversée, le prolétariat soviétique pourra reprendre ce qu'il avait commencé en 1917 et dans les années qui suivirent. A un tout autre niveau et avec de toutes autres possibilités.

S'il a la volonté politique de réintégrer le combat du prolétariat international, il pourra être d'un apport considérable et d'abord, bien entendu, pour la cause des prolétaires des pays de l'Est opprimés par la bureaucratie.

Alors, camarades, lorsque la crise de l'économie capitaliste engendrera une nouvelle ère de lutte de classe, il faudra que le prolétariat mène la lutte sous son propre drapeau de classe et au nom de l'internationalisme prolétarien, de la révolution prolétarienne internationale.

En 1917, les soldats des tranchées adverses ont été les premiers à fraterniser. Tout le poids des souffrances endurées après plus de trois ans d'affrontements fratricides se muait en expérience commune, pour la raison profonde de ne plus s'arrêter à la couleur de l'uniforme ou à la différence de langue, pour rejeter ensemble toute cette folie de la guerre impérialiste. Ce sont dans de telles situations que les appels d'une poignée d'hommes, Lénine et ses camarades, quelques militants au travers de l'Europe, peuvent recevoir un écho extraordinaire, une approbation passionnée. Les travailleurs reconnaissent une voix qui leur est commune, qui exprime ce qui est, qui les appelle à conquérir une nouvelle dignité et à prendre en mains leur propre destinée.

Aucune prison, aucun barbelé, aucune frontière ne peuvent alors empêcher la voix de l'internationalisme d'atteindre les travailleurs où qu'ils soient. Car cette voix répond à un besoin collectif et puissant de sortir de l'impasse dans laquelle les classes possédantes les ont jetés.

Le monde dans lequel nous vivons a évolué dans une direction qui facilitera le regroupement des prolétaires autour du même drapeau de la révolution ouvrière internationale. Sur le plan de la technique, tout d'abord, tous les phénomènes économiques et sociaux se trouvent connus beaucoup plus vite et leur écho peut en être très fortement amplifiés par l'ensemble des moyens de communication. Les boursicoteurs l'ont appris à leurs dépens. Les ordinateurs et la transmission par satellite ont facilité leurs spéculations effrénées. Les mêmes moyens techniques ont été aussi rapides et efficaces pour les délester d'une partie de leur fortune.

Le téléphone, les téléscripteurs et les ordinateurs pourraient tout aussi rapidement propager les idées et les faits d'une révolution prolétarienne qu'ils ont su propager les délires du système boursier ces dernières semaines.

L'impérialisme, avec sa technique, a de fait rapproché les possibilités de communication entre les hommes. Les informations se transmettent plus vite aujourd'hui d'un continent à un autre que d'un village à un autre au début de ce siècle.

Et puis l'impérialisme a rapproché les hommes autrement, et en particulier les ouvriers. Dans les usines des métropoles impérialistes, le grand capital a rassemblé dans une même exploitation des hommes de plusieurs pays, de plusieurs continents. Aujourd'hui, le patronat sait jouer sur les hostilités chauvines ou sur les préjugés racistes pour diviser et affaiblir la classe ouvrière.

Mais les ouvriers du Maghreb, d'Afrique Noire, de Turquie ou de Yougoslavie côtoient ceux des pays riches de l'Europe Occidentale. Les ouvriers américains, noirs et blancs, côtoient des ouvriers en provenance de toute l'Amérique Latine et de toute la Caraïbe. Ce brassage actuel peut être demain un facteur facilitant la propagation d'un mouvement ouvrier à caractère révolutionnaire. Car, quand ceux qui se considéraient comme concurrents et comme différents, se découvriront dans la marche des évènements comme frères et comme membres d'une même classe, les jours du vieil ordre capitaliste seront effectivement comptés.

Alors, vive l'Union des Républiques Socialistes du monde entier !

Vive la Révolution socialiste mondiale !