Afrique du Sud : 15 années de lutte du prolétariat contre l'Apartheid

Cercle Léon Trotsky
15/12/1989

L'évolution de l'Afrique du Sud, telle qu'on peut la percevoir aujourd'hui d'Europe, semble contradictoire.

D'un côté viennent des signes qui sembleraient indiquer l'acceptation par le régime lui-même d'un changement qui, il y a quelque temps encore, aurait été jugé impensable.

Ainsi la libération récente de la plupart des dirigeants historiques de l'ANC, après 25 ans de prison et de bagne.

Ainsi l'acceptation de l'indépendance de la Namibie, que l'Afrique du Sud occupait depuis 70 ans et où elle menait une véritable guerre coloniale depuis 20 ans.

Ainsi même la récente rencontre officielle - la deuxième du genre en six mois - entre le chef de l'État, Frederic De Klerk (qui a succédé à Pieter Botha), et Nelson Mandela, le dernier des leaders de l'ANC encore en prison.

De l'autre côté, l'apartheid - ce monstrueux système raciste - est toujours en place et ne semble guère bouger. Car les petites concessions qui viennent d'être faites : déségrégation des dernières plages ou des transports en commun qui étaient encore réservés aux seuls Blancs, constitution de quelques zones de résidence ouvertes désormais à toutes les prétendues races, semblent bien dérisoires en regard de ce qui demeure : la privation des droits politiques, et les résidences forcées dans des zones spéciales pour tous les non-blancs.

Alors sommes-nous à la veille de voir l'écroulement de l'apartheid, à la suite d'une lutte des opprimés noirs, faite de grèves et d'émeutes, faite aussi de milliers de morts, lutte qui n'a pratiquement pas cessé depuis qu'elle a repris il y a 15 ans, en 1973 ?

Ou bien le régime ne fait-il quelques concessions que dans l'intention de mieux tenir l'essentiel, et cette lutte des opprimés est-elle encore bien loin de sa fin comme de sa victoire ?

L'apartheid, un système de surexploitation capitaliste

Quand, en 1910, l'Union Sud-africaine naquit de la paix retrouvée entre colonisateurs anglais et colonisateurs afrikaners, ce pays était déjà une nation capitaliste.

Les premières lois de l'Union Sud-africaine furent des lois qui prolongeaient la ségrégation héritée du colonialisme. Les Blancs s'appropriaient 87 % du territoire national pendant que les noirs disposaient du reste, dans les régions les moins fertiles bien sûr.

Les hasards de l'histoire donnèrent à l'Afrique du Sud cette particularité qu'on trouvait dans le même pays la société blanche colonisatrice et le monde noir colonisé, la métropole et la colonie n'étant plus à des milliers de kilomètres de distance, mais imbriqués sur le même territoire.

Et ce qui s'était passé dans tous les pays d'Europe à la fin du 19e siècle et au début du 20e, le fait que la classe ouvrière des pays métropolitains ait obtenu une amélioration de ses conditions de vie en raison de la surexploitation des peuples colonisés, prit en Afrique du Sud un tour particulier.

Les dirigeants du mouvement ouvrier sud-africain, à l'instar des bureaucraties ouvrières des pays d'Europe, se firent les défenseurs de leurs intérêts corporatistes en refusant toute alliance dans les luttes avec les travailleurs noirs. Et la corruption politique des dirigeants ouvriers réformistes prit en Afrique du Sud une couleur raciste.

Les politiciens blancs, en particulier les nationalistes afrikaners, surent tirer démagogiquement profit de cette coupure entre le prolétariat noir et le prolétariat blanc pour souder, toutes classes confondues, la société blanche.

Après la Première Guerre mondiale, il y eut des lois pour interdire aux noirs de se trouver dans une zone blanche dès qu'ils ne « servaient plus les besoins de l'homme blanc » . Il y eut des réglements, toujours plus de réglements pour rejeter les noirs des emplois qualifiés, pour interdire les mariages mixtes et les relations sexuelles inter-raciales. Le « pass » , ce document administratif qu'on pouvait demander à tout moment aux gens de couleur pour justifier leur présence en zone blanche, devint l'objet de multiples renforcements.

Mais les nécessités du capitalisme en main-d'oeuvre firent que, lois ou pas, des Noirs s'installaient dans les villes comme squatters, comme locataires, se construisaient des maisons et en devenaient les propriétaires de fait. Une petite-bourgeoisie noire naissait, faite de commerçants, d'enseignants et d'avocats, de pasteurs et de curés.

La Deuxième Guerre Mondiale, en créant un besoin impérieux de main-d'oeuvre noire pour remplacer les travailleurs blancs partis au front, accéléra ce processus.

La mise en place de l'apartheid

A la fin de cette guerre, des grèves du prolétariat noir déclenchèrent un réflexe de défense de toute la société blanche. La peur qu'en conçurent, pour des raisons différentes, la bourgeoisie et les petits blancs, petits bourgeois ou ouvriers, fit pencher la balance dans le sens de la réaction, du retour en arrière.

C'est donc à partir de 1948 que les politiciens afrikaners du Parti National de Malan tentèrent d'accentuer encore la ségrégation et la discrimination et d'en faire un système cohérent, qu'ils baptisèrent « apartheid ».

La population fut soigneusement étiquetée en fonction de sa prétendue race. Au sommet de la hiérarchie se trouvaient les Blancs, suivis de deux catégories intermédiaires, les Métis et les Indiens. Tout en bas, se trouvaient bien sûr les Noirs.

Chacune de ces quatre prétendues races se vit attribuer des zones de résidence obligatoires.

Il fut décidé d'expulser les non-blancs des centres des villes blanches ainsi que les faubourgs, les bidonvilles ou les ghettos trop proches des quartiers blancs.

Toutes ces expulsions et déplacements de populations furent l'occasion d'un gigantesque tri qui permit aux autorités de déporter vers les réserves des centaines de milliers de Noirs africains.

Quant aux travailleurs noirs dont les patrons blancs avaient besoin, ils furent soumis à un autre cloisonnement encore. Il y eut les travailleurs « permanents » qui pouvaient résider en zone blanche dans un de ces « townships » spécialement conçus pour eux. Le « township » était une sorte de ghetto dortoir relié par bus ou par train aux zones minières ou industrielles et composé de petites baraques, toutes semblables, que le Noir indigène pouvait louer.

Il y eut aussi les travailleurs « migrants », parqués dans les hôtels réservés les uns aux femmes, les autres aux hommes, ou dans les baraquements des zones minières. Ces « migrants » étaient automatiquement renvoyés dans les réserves s'ils n'avaient plus de travail - réserves dont les habitants étaient contraints de se déplacer chaque jour vers les usines des zones blanches pour des travaux temporaires afin d'éviter d'y végéter dans la misère et la famine.

Enfin, ce furent ces réserves que les politiciens racistes envisagèrent de transformer peu à peu en États indépendants baptisés « Bantoustans » ou « Homelands », confiés à des maffias indigènes qui géreraient ainsi ces réservoirs de main-d'oeuvre pour capitalistes blancs.

Les multiples embûches du système étaient destinées à empoisonner la vie des Noirs, à les maintenir dans l'insécurité complète, à en faire des travailleurs dociles, taillables et corvéables à merci pour les patrons blancs. Par exemple, un Noir né dans une ville où il avait vécu 50 ans et qui la quittait, ne serait-ce que deux semaines, n'avait plus le droit d'y revenir plus de 72 heures - d'où des situations familiales dramatiques. Autre exemple : il fallait demander une autorisation aux autorités pour un mariage ou un enterrement, parce que les réunions étaient interdites.

L'apartheid fut un retour en arrière : pour les Métis de la région du Cap, qui avaient eu jusque-là le droit de vote et le perdirent ; pour les travailleurs noirs, qui s'étaient installés dans les villes blanches et en furent chassés ; et pour toute la petite-bourgeoisie noire naissante. Ce fut aussi un retour en arrière pour beaucoup de Blancs car il n'était pas possible d'imposer une telle violence raciste sans recourir à un pouvoir politique dictatorial qui imposait l'abêtissement et l'ordre policier à la société blanche elle-même.

L'apartheid n'était pas le produit nécessaire du développement capitaliste, mais il fournit à la bourgeoisie sud-africaine une arme politique, psychologique et juridique pour surexploiter la main-d'oeuvre non-blanche.

L'industrialisation des années 60 et 70

Le système avait été conçu par les esprits bornés, réactionnaires et un peu malades des théoriciens afrikaners pour la société sud-africaine des années 1940, qui était par bien des côtés encore celle des fermiers boers du 19e siècle. Les trente années qui suivirent ont, dans les faits, complètement bouleversé cette société.

Ce sont les années 1960 qui ont façonné le paysage industriel de l'Afrique du Sud. Elles furent des années d'expansion ininterrompue. Là aussi, on parla de « miracle économique ». L'industrialisation modifia le pays.

Aujourd'hui, l'Afrique du Sud est une puissance économique. Elle est, de loin, le plus puissant et le plus industrialisé des pays d'Afrique. Elle attire vers elle 50 % des investissements étrangers en Afrique. Pétrole exclu, elle extrait 40 % de tous les produits minéraux africains, produit 90 % de l'acier, 60 % de l'électricité, 45 % des voitures de tourisme, et cela bien qu'elle ne représente que 6,6 % de la population de ce continent.

Le fermier afrikaner armé, qui faisait travailler des Noirs, a gardé son fusil mais il règne maintenant sur une ferme mécanisée. Quatre-vingt dix mille fermes blanches se répartissent la quasi totalité des terres cultivables et produisent avec des rendements élevés. La mécanisation a jeté hors des campagnes un demi-million d'ouvriers agricoles en dix ans.

Autre composante de la base sociale de l'apartheid, la classe ouvrière blanche a en partie disparu. Le million et demi de travailleurs blancs est maintenant employé à des fonctions de contrôle, de surveillance ou de commandement.

Ce miracle économique a, bien sûr, été la conséquence des richesses minières et du boom économique mondial. Mais il doit aussi beaucoup à l'apartheid qui favorisait la surexploitation de la main d'oeuvre noire.

C'est même cette surexploitation qui demeura le trait permanent d'une Afrique du Sud qui, par ailleurs, changeait du tout au tout.

En 1966, le rapport des salaires entre Blancs et Noirs était de 1 à 5 dans l'industrie et le bâtiment, et de 1 à 17,5 dans les mines !

L'apartheid fut une aubaine pour les capitalistes en favorisant le développement économique et l'accumulation des richesses ; mais ce développement bouscula le système et ses règles. Car l'expansion économique allait aussi entraîner un développement énorme de la classe ouvrière et l'urbanisation de millions de Noirs, alors qu'on avait voulu les expulser des villes.

En 1970, les Noirs, Indiens et Métis étaient déjà plus nombreux que les Blancs dans toutes les grandes villes sud-africaines : 64 % à Johannesbourg, 62 % au Cap, 71 % à Durban.

L'agriculture n'emploie qu'un Blanc pour seize non-Blancs, les mines un pour onze. L'industrie, longtemps plus fermée aux Noirs, s'y ouvrit pendant le boom économique : 200 000 Noirs de plus, rien qu'entre 1960 et 1966. 40 % des Noirs employés dans l'industrie et la construction l'étaient à des postes semi-qualifiés. Ceux-ci étaient théoriquement réservés aux Blancs, mais nécessité de la production fait loi pour les patrons.

Et bien sûr, apartheid ou pas, droit de propriété ou pas, il se développa une petite-bourgeoisie noire souvent misérable, opprimée et dans une situation précaire, mais tout de même différente de la masse du prolétariat.

L'ANC et la Conscience Noire

La mise en place de l'apartheid dans les années 1950 ne se fit pas sans réactions de la part de la population noire.

Une vague de protestation contre le système des pass, pendant les années 1950, fut conduite par l'ANC. En 1960, une nouvelle campagne se termina par une série d'émeutes et de massacres sanglants à Sharpeville.

L'ANC (le Congrès National Africain, fondé en 1912), était la plus ancienne organisation nationaliste. Son discours fut longtemps très modéré. Dans les années 1950, les dirigeants et les militants du Parti Communiste rejoignirent l'ANC quand leur parti fut interdit. Mais surtout, ces années 50 portèrent à la direction une nouvelle génération avec Mandela et Sisulu, qui dotèrent l'ANC d'un programme intitulé la « Charte de la Liberté ».

Dans un commentaire de la Charte de la Liberté, Mandela en précisait ainsi les limites bourgeoises :

« Si la Charte proclame la nécessité de changements démocratiques, il ne s'agit en aucune manière d'une prise de position pour un État socialiste mais d'un programme pour l'unification des différentes classes et regroupements populaires sur une base démocratique. (...) Sous le socialisme, les travailleurs possèdent le pouvoir d'État. Eux et les paysans possèdent les moyens de production, la terre et toutes les usines. Toute la production est pour l'usage et non plus pour le profit. La Charte n'envisage pas des changements économiques et politiques si profonds ».

Et il ajoutait que la Charte de la Liberté devait, au contraire, ouvrir « un horizon nouveau au développement d'une classe bourgeoise prospère non-européenne (...). Le commerce et l'entreprise privée connaîtront un boom et fleuriront comme jamais auparavant » .

Par la « Charte de la Liberté, qui est toujours son programme aujourd'hui, l'ANC s'affirmait clairement comme un parti nationaliste bourgeois, rien de plus. Ni la présence des militants du PC, ni les discours parfois marxisants ne changent ce fait fondamental.

A la suite des émeutes de Sharpeville, l'ANC fut interdite ; comme le fut également d'ailleurs le Congrès Panafricaniste, le PAC, une scission qui reprochait à l'ANC de faire des alliances avec des organisations blanches, ou d'accepter des Blancs parmi ses membres, en particulier le Parti Communiste justement.

L'ANC, tout en restant sur les mêmes bases politiques, se radicalisa et décida alors le passage à la lutte armée. Cela entraîna une répression accrue. Ses dirigeants et ses militants furent arrêtés, condamnés à des dizaines d'années de bagne et de prison. L'ANC disparut pratiquement pendant des années de la scène politique, ses militants en prison, en exil ou condamnés à la plus stricte clandestinité. Et pendant les dix ans qui suivirent, le régime sembla avoir gagné une paix totale et l'apartheid accepté sans contestation possible.

Pourtant, après 1968 et sans lien avec les générations militantes précédentes ou leurs organisations, une activité politique allait renaître, d'abord dans l'ombre. Une poignée d'étudiants noirs, après un court stage dans un mouvement d'étudiants chrétiens, créa son syndicat. Ses dirigeants clamaient leur « manque de confiance dans la sincérité et la capacité des organisations multi-raciales et des Blancs » .

Se considérant au service de la communauté noire, ils entendaient augmenter son niveau de conscience. Ils cherchèrent à associer Indiens et Métis en déclarant qu'être noir, c'était une manière de voir le monde, pas une question de couleur de peau. Mais les Blancs, eux, furent toujours jugés par ce mouvement en fonction de leur couleur de peau. La « Conscience Noire » était née. Ils y ajoutèrent la « théologie noire », jumelle de la « théologie de la libération » et signe de leurs contacts avec des organisations religieuses. Avec elles, ils mirent en place la Convention des peuples noirs, en 1971-72.

1973 : l'irruption de la classe ouvrière sur la scène sociale et politique

Pourtant, ce n'était pas de cette petite-bourgeoisie naissante qu'allait naître la première explosion de contestation de l'ordre politique et social des années 70. Elle allait naître du prolétariat noir qui s'était immensément renforcé en nombre sans que le rideau de l'apartheid fasse que le monde y prête attention.

Il faut dire qu'un certain nombre de jeunes étudiants et intellectuels, sans doute influencés par l'atmosphère gauchiste des années d'après 68, des Noirs mais aussi des Blancs, tentaient d'organiser syndicalement les travailleurs noirs.

Et toute cette vie souterraine du mouvement ouvrier éclata en 1972, dans le Natal, la région de Durban, où les dockers firent une première grève qui s'étendit au Cap, pour se généraliser dans une spectaculaire explosion sociale au début de 1973.

Le 9 janvier 1973, 2 000 ouvriers d'une fabrique de briques et tuiles, regroupés sur un stade de la banlieue de Durban, exigeaient une hausse des salaires. Pour éviter de livrer certains des leurs à la répression, les travailleurs refusaient de désigner des délégués et les patrons durent discuter avec 2 000 grévistes, sur un stade. Cette grève allait briser l'image de soumission prêtée jusqu'alors aux travailleurs noirs. La une des journaux montrait des centaines d'ouvriers noirs marchant derrière un drapeau rouge. Le drapeau n'était là que pour ralentir le trafic, mais l'effet fut radical.

La grève s'étendit à des milliers d'ouvriers noirs et indiens. Elle atteignit le coeur de Durban et arriva dans les quartiers blancs, s'étendant en un jour à 16 000 travailleurs, puis à 30 000. La police arrêta 150 travailleurs du bâtiment qui marchaient d'usine en usine pour y déclencher la grève, dispersa un meeting avec des gaz lacrymogènes. Le mouvement retomba. Mais dans le Natal, 160 grèves avaient mis en mouvement 60 000 travailleurs.

Dans les mois et les années qui suivirent, il y eut des grèves aux quatre coins du pays, en même temps que la mise sur pied d'organisations syndicales. Des augmentations de salaires importantes furent arrachées. Les salaires des mineurs, qui avaient dû affronter la mitraille, quadruplèrent même entre 1972 et 1975. Tout cela, bien que la grève fût illégale et les syndicats noirs indépendants pas reconnus.

1976 : Soweto

Et puis, en 1976, ce fut Soweto et l'explosion de la jeunesse scolarisée noire.

A Soweto, l'agitation fut déclenchée par la décision du ministre de l'Education bantoue de faire donner la moitié des cours en anglais et l'autre en afrikaans, notamment les mathématiques. Enseignants, parents et élèves, modérés comme radicaux, se mobilisèrent car l'anglais était indispensable pour trouver une place. A partir du 17 mai, ce fut la confusion. Les élèves quittaient les classes, y retournaient, les quittaient à nouveau. Un syndicat de lycéens et d'étudiants, proche de la Conscience Noire, prit la tête de la protestation, appelant à une manifestation le 16 juin 1976 et mettant en place une coordination étudiante.

Ce jour-là, à 7 h du matin, 15 000 lycéens de 10 à 20 ans étaient dans la rue avec des pancartes portant des slogans : « A bas l'afrikaans ». La manifestation était joyeuse, levait le poing et lançait le cri de « Amandla » ( « Pouvoir » ). Elle rencontra un cordon de policiers. Ce fut l'affrontement. La police lança des gaz lacrymogènes, les lycéens répliquèrent avec des pierres. La police tira. Pierres contre balles, la jeunesse de Soweto insurgée érigea des barricades. Des administrations furent incendiées, des bars mis à sac. L'émeute recrutait parmi les 500 000 jeunes de Soweto. Revenant en bus de leur travail en zone blanche, les parents de Soweto durent affronter les forces policières qui les cognaient et lançaient des gaz lacrymogènes. Ils furent à la hauteur de leurs enfants. La police reçut un déluge de pierres. Les bus furent brûlés.

Cet épisode marqua aussi un tournant. La jeune génération avait eu le courage de se battre, d'affronter le pouvoir. Et dans les familles, où l'on pleurait des enfants tués ou disparus, on était, aussi, fier de la révolte.

Le pouvoir comprit alors que rien ne serait peut-être plus tout à fait comme avant. Il réprima sauvagement comme à son habitude, et les jeunes qui s'étaient soulevés et les militants de la « Conscience Noire » ; Steve Biko et d'autres furent assassinés. Mais en même temps, il annonça bientôt de vagues réformes destinées à tenter d'intégrer àl'ordre établi une petite-bourgeoisie noire.

A partir de 1979 : la montée des luttes ouvrières et des syndicats

La pression se fit à nouveau sentir dans la classe ouvrière.

Les syndicats de travailleurs blancs avaient, depuis des décennies, seuls le droit de syndicalisation ainsi que le monopole des négociations. Ils prirent peur devant la montée des syndicats noirs indépendants et créèrent des syndicats noirs dits « parallèles », avec une cotisation obligatoire, déduite de la paie et convenue avec le patron. En même temps, ils faisaient la guerre, y compris par la dénonciation, aux syndicats noirs indépendants ; Mais ces syndicats noirs grandissaient malgré tout et les travailleurs noirs faisaient sentir leur pression. La bourgeoisie et le pouvoir savaient déjà qu'ils ne pouvaient pas se contenter de ces tours de passe-passe.

Le 1e mai 1979, le gouvernement publiait un rapport, salué comme une réforme exceptionnelle. Le texte recommandait que les syndicats noirs et mixtes soient reconnus officiellement ; il ne devait plus exister de métiers fermés aux Noirs. Mais il y avait aussi encore bien des restrictions aux droits nouveaux qu'on se proposait de donner aux travailleurs noirs : le système du « closed shop », utilisé parfois par les syndicats blancs pour écarter les travailleurs noirs, n'était pas supprimé ; deux lois barrant l'accès au travail qualifié dans les mines et le bâtiment n'étaient pas abrogées.

C'était tout de même un pas en avant. Mais la réforme fut de courte durée.

Un livre blanc du gouvernement fut élaboré, qui entérinait les contrôles proposés par le rapport et revenait sur les droits des migrants et des travailleurs sous contrat. Or, la plupart des syndicats noirs organisaient largement les travailleurs sous contrat. Les ordonnances sur la protection du travail qualifié blanc étaient maintenues. Une Cour de justice devait trancher tous les cas. De la réforme, était sorti un nouvel arbitraire. Il mobilisa contre lui non seulement les syndicats noirs indépendants, mais une partie du patronat réformateur, et même des syndicats « parallèles » liés aux syndicats blancs.

Ce furent en fait la lutte et les grèves des travailleurs qui imposèrent la reconnaissance de leurs organisations syndicales, dans la période qui suivit.

En avril 1979, les travailleurs métis et noirs de Fattis, usine de fabrication de pâtes et de pain du Cap, furent licenciés en voulant imposer à leur patron la reconnaissance de leur syndicat. Ils lancèrent un boycott des produits Fattis diffusés dans les zones noires. Fait nouveau, les commerçants noirs se rallièrent à cette campagne et désorganisèrent le réseau de vente. L'action Fattis dégringola à la Bourse. Le boycott, coïncidant avec la montée du mécontentement politique dans les communautés noires, s'étendit au Transvaal. Les grévistes possédaient endurance et détermination. Finalement, Fattis reprit les grévistes et reconnut le syndicat en déclarant : « Nous n'avons fait qu'une seule erreur, croire qu'on pouvait ignorer des travailleurs organisés » .

Le second succès fut la grève chez Ford à Port-Elizabeth, lors du licenciement d'un militant politique noir. Ford prit vite contact avec le syndicat noir de l'Automobile, reprit le licencié et paya les heures de grève. Mais les travailleurs blancs protestèrent contre les « faveurs » que Ford faisait aux travailleurs noirs en soulignant pesamment que la cantine mixte de l'usine était sale à cause des Noirs. La lutte recommença, cette fois contre le racisme. Le mouvement toucha deux autres usines. Ford menaça. Les grévistes ne cédèrent pas et furent licenciés. La campagne commença. Les licenciés mirent sur pied un comité ouvrier pour obtenir le soutien de l'opinion mondiale contre Ford. Et le Consul américain du Cap lui-même intervint pour la réintégration des licenciés, que Ford dut accepter.

A la fin des années 1970, il y eut un foisonnement de syndicats noirs indépendants, sans liens entre eux ou même opposés en fonction des inspirations politiques de leurs dirigeants. Mais tous se renforçaient et s'implantaient. Et partout, des militants de la classe ouvrière surgissaient à l'occasion des grèves, victorieuses ou non. Car, bien sûr, beaucoup échouèrent.

Dans le Natal, par exemple, un minuscule syndicat proche de la Conscience Noire s'ouvrit à toutes les races. En quelques mois, les 5 000 adhérents triplèrent leur nombre. Les employeurs durent affronter une vague de grèves plus forte qu'en 1973. Les grévistes s'affrontèrent souvent à la police. On parlait de Gqweta, le dirigeant de ce syndicat, comme d'un Walesa.

Entre juillet et novembre 1981, par exemple, la tension monta encore quand les autorités essayèrent de convaincre les travailleurs de ne plus emporter avec eux l'argent de leur pension quand ils changeaient d'emploi. Pour les travailleurs noirs, c'était un moyen d'avoir un peu plus d'argent tout de suite. La colère explosa. Le soulèvement se généralisa, touchant non seulement l'Est du Cap, mais aussi le Transvaal et le Natal. Des milliers de licenciés réclamaient leur argent ! 27 grèves pour les pensions mobilisèrent 30 000 travailleurs.

Alors, le patronat sud-africain imposa au gouvernement d'abandonner le projet. Les syndicats noirs avaient eu assez de force pour faire céder non seulement les patrons, mais aussi le gouvernement.

En décembre 1982, le patronat des mines lui-même, qui jusque-là avait discuté à coups de fusil avec les travailleurs noirs, accepta de jouer le jeu. Juin 1983 vit une rencontre insolite entre lui et des militants du NUM, le syndicat des mineurs noirs.

Le nombre d'adhérents des syndicats noirs bondit de 70 000 en 1979 à plus de 400 000 en 1983. Avec les syndicats parallèles, le nombre total de travailleurs noirs syndiqués était de 740 000.

1984-1986 : deux années de luttes de masse

Au début de l'année 1984, les tensions sociales et politiques montèrent dans l'ensemble de l'Afrique du Sud.

A l'agitation dans les entreprises pour les salaires et contre les licenciements correspondait aussi une agitation dans les « townships ». Les mouvements de grève des loyers, les refus des paiements d'électricité, les boycotts des transports dont les tarifs augmentaient trop vite, se multipliaient.

En mai 1984, 200 000 étudiants participaient à un boycott des classes.

Dans les « townships », la récente création de conseils municipaux noirs avait été présentée par le régime comme un embryon de participation des Noirs à la vie politique. Ils étaient en fait un moyen, pour le gouvernement, de se débarrasser de la gestion de ces monstrueuses banlieues jusque-là gérées par les municipalités des grandes villes blanches.

Pour faire face à des besoins financiers croissants, les conseils municipaux noirs multiplièrent les augmentations de loyers, les impôts locaux, les charges, qui déclenchèrent un peu partout des réactions souvent violentes.

Dans le même temps, on assistait à une croissance et à une réorganisation de l'opposition anti-apartheid.

En 1983, le Front Uni Démocratique, l'UDF, sous l'influence de l'ANC, toujours interdit évidemment, se constituait en regroupant de très nombreuses organisations politiques et religieuses, des associations locales et certains syndicats qui acceptaient de se réclamer de la « Charte de la Liberté ». L'UDF était le signe que l'ANC, grâce au prestige de quelques activités de guerilla, et grâce à sa capacité d'accueillir dans les pays africains limitrophes les jeunes qui avaient dû s'exiler après les émeutes de 1976, avait repris la primauté et l'influence sur la génération de militants sortis de ces émeutes.

Au même moment, autour de l'AZAPO, Organisation du peuple d'Azania, qui était l'avatar de la Conscience Noire, un autre regroupement, le National Forum, se formait, composé de tous ceux qui refusaient le leadership de l'ANC ou refusaient toute alliance avec les organisations blanches, fussent-elles libérales. Ce courant était beaucoup plus minoritaire. En théorie, il insistait aussi davantage sur le rôle primordial que devait jouer la classe ouvrière noire.

Les élections déclenchent les émeutes

L'approche des élections de députés aux Assemblées métis et indienne, assemblées sans pouvoir que le régime avait créées pour tenter de séparer les communautés métisse et indienne de la communauté noire, donna à l'UDF comme au National Forum l'occasion d'une campagne d'agitation politique contre le régime.

Les élections furent un échec pour le pouvoir. Il y eut parfois dans les bureaux de vote plus de policiers que d'électeurs. La participation électorale fut de 18 % pour les métis et 13 % pour les Indiens. Les travailleurs métis et indiens montraient une nouvelle fois qu'ils se considéraient bien comme faisant partie de la grande communauté noire opprimée. Les misérables tentatives de division du régime avaient échoué. Encore plus qu'auparavant, les jeunes et les travailleurs métis et indiens seront désormais partie intégrante des luttes de la population noire.

Lors de la séance inaugurale du Parlement, le 30 août 1984, la protestation prit la forme par endroits de véritables soulèvements. Les affrontements qui eurent lieu dans les « townships » entre les résidents et la police rappelaient par leur violence et leur ampleur ce qui s'était passé huit ans plus tôt à Soweto. Et immédiatement la révolte s'étendit à toute la région industrielle du Vaal, autour de Johannesbourg.

Dans l'un des « townships » de cette région où les loyers étaient encore plus élevés qu'ailleurs, des milliers de personnes décidèrent de ne pas aller au travail pour manifester auprès du Conseil municipal. Dès 5 heures du matin, les manifestants s'agglutinèrent le long des routes menant aux bureaux du Conseil. La police intercepta les manifestants. Des affrontements violents firent plusieurs morts. La rumeur du carnage se répandit et c'est une foule déchaînée d'hommes et de femmes de tout âge qui s'attaqua à toutes les structures locales de l'apartheid.

En quelques jours d'émeutes, les manifestants ravagèrent et incendièrent bâtiments de l'administration noire locale, école normale, logements pour policiers noirs, magasins, débits de boisson, brasseries, dépôts de bus, bureaux de poste et maisons appartenant aux conseillers municipaux. Et le mouvement fit tâche d'huile. A Sharpeville, le maire et trois autres conseillers furent tués.

Les mineurs entrent dans la lutte

Le régime répondit au soulèvement des « townships » par la répression.

Les unités de police n'osaient guère s'aventurer, même dans les principales rues des « townships », que dans des autos blindées. Mais elles tiraient gaz lacrymogènes et balles, en caoutchouc ou réelles, sur tout ce qui bougeait.

Depuis des années, les rassemblements publics dans la rue étaient interdits dans toute l'Afrique du Sud. A partir du 11 septembre, le furent tous les rassemblements politiques, aussi bien publics que privés, dans les districts jugés chauds.

Pour manifester « légalement », il ne restait plus que les enterrements des victimes de la répression. Ceux-ci se transformèrent systématiquement en rassemblements politiques de milliers, voire de dizaines de milliers de personnes. On y entonnait des chants de liberté, on hissait la bannière de l'ANC, on y criait des slogans antigouvernementaux ou en faveur de la guerilla. A quelques mètres, la police attendait que le cortège se disloque pour provoquer, frapper, tirer, arrêter. Chaque enterrement se terminait par des affrontements, qui se transformaient en véritables batailles meurtrières.

La police multiplia les arrestations de militants politiques. Mais le développement du mouvement faisait surgir de nouveaux militants.

En cette même mi-septembre, le syndicat des mineurs, le NUM, fort de quelque 90 000 adhérents, mit en avant la revendication d'une augmentation des salaires de 60 %. Le patronat proposa un accord de dernière minute sur une augmentation de 16,3 %.

C'était trop peu et trop tard. 45 000 mineurs cessèrent le travail le 17 septembre. Et le lendemain, 8000 mineurs affrontèrent la police pendant des heures. Les bâtiments de la direction furent brûlés. A la fin de la semaine, on comptait au moins 9 morts du côté des mineurs, sans doute plus, ainsi que des centaines de blessés. Mais la révolte ouvrière continua à se développer dans les mines d'or.

Une fois de plus, le pouvoir répondit par un pas supplémentaire dans la répression. Le 7 octobre, le régime annonça que non seulement on augmenterait de 45 % le nombre de policiers, mais que l'armée serait utilisée pour renforcer la police contre les émeutes.

Un bataillon de l'armée fut envoyé à Soweto. Tous les « townships » importants de la région furent occupés militairement. Policiers, militaires, hommes de main, perquisitionnaient, arrêtaient, déportaient. Le « township » de Sebokeng, par exemple, fut quadrillé par la troupe. Des soldats blancs stationnaient tous les quinze mètres, toute la population fut soumise à des interrogatoires à l'issue desquels chaque personne portait sur la main la marque d'un tampon indélébile qu'elle devait obligatoirement exhiber pour sortir du ghetto et se rendre au travail. Les soldats distribuaient des badges « je suis votre ami, faites-moi confiance » dont ils essayèrent d'imposer le port. Mais la colère était si grande que dès que l'opération fut terminée et que les renforts de la police et de l'armée s'en furent allés, on vit quelque deux mille personnes s'attaquer aux forces de police qui restaient et l'émeute reprit.

Fin octobre 1984, l'ensemble de la région du Transvaal était encore ravagée par les émeutes. L'ensemble des organisations anti-apartheid prirent l'initiative d'une grève générale régionale pour les 5 et 6 novembre.

Toutes les organisations politiques, syndicales, étudiantes, ou simplement de quartiers, qu'elles soient liées à l'UDF, à l'AZAPO ou indépendantes, s'unirent pour constituer un comité de grève régional. Les syndicats traditionnellement réticents à se mêler aux luttes politiques se mirent de la partie. Un important travail de propagande fut fait pour entraîner les travailleurs « migrants » logés dans des hôtels pour célibataires, les non-syndiqués, le prolétariat des plus petites entreprises.

Les revendications étaient le retrait de l'armée et de la police des « townships », l'arrêt des augmentations de loyers, la démission des conseillers municipaux, la libération et la réintégration de tous les prisonniers.

La participation à la grève fut estimée à 80 % dans les entreprises où existaient des syndicats. Les Blancs durent se passer de domestiques et d'essence. Partout, les jeunes étaient en pointe. Ils empêchaient les bus de fonctionner. S'ils persistaient, ils y mettaient le feu. Des barricades furent érigées pour bloquer les routes et gêner les déplacements des blindés.

Devant l'extension du mouvement, la bourgeoisie sud-africaine s'inquiète

La répression fut féroce. La police ratissa les quartiers, les hôpitaux, arrêta et tortura tous ceux qui avaient été blessés par balle.

Mais le mouvement gagnait déjà d'autres régions du pays, en particulier, le Sud-Est, fortement industrialisé autour de la ville de Port-Elizabeth. Les boycotts, les grèves, les émeutes culminèrent le 9 novembre en une grève générale régionale.

Du côté du pouvoir et de la bourgeoisie sud-africaine, le vent était à l'inquiétude. Et à la suite de ces deux grandes grèves régionales qui venaient de se succéder à une semaine d'intervalle, les trois plus importantes associations de patrons condamnèrent, le 14 novembre, les interventions trop musclées de la police et firent une déclaration commune mettant le ministre de l'Intérieur en garde contre une vague de mises en détention de syndicalistes qui pourrait compromettre la paix sociale et aggraver une situation déjà très « délicate » dans le monde du travail.

Ces organisations patronales étaient en train de négocier, avec les syndicats indépendants, des garanties contre le risque d'une nouvelle grève générale, et les vagues d'arrestations de militants politiques et syndicaux les gênaient.

Toutes les forces blanches libérales, sociales, politiques et religieuses, qui, depuis longtemps, préconisaient un compromis plus souple afin d'éviter les explosions, critiquaient l'intransigeance du gouvernement.

La visite d'Edward Kennedy, invité en janvier 1985 par Desmond Tutu, l'archevêque anglican noir, prix Nobel de la Paix, fut l'occasion de nombreuses prises de position contre les excès du régime, en particulier parmi les hommes d'affaires.

On put lire, dans le Financial Mail : « Jamais, dans les temps modernes, les hommes d'affaires de ce pays n'avaient été aussi unis dans leur condamnation du gouvernement et de sa politique économique et sociale » .

Le gouvernement fit quelques gestes de conciliation. En janvier, Botha proposa de relâcher les prisonniers politiques qui s'engageraient à ne plus recourir à la violence. Le ministre du Développement projeta d'ouvrir 44 quartiers commerciaux multiraciaux. Puis il annonça qu'il suspendait les déplacements de la population noire indûment présente en zone blanche, sauf s'il s'agissait de squatters ou de « volontaires ».

Mais ces quelques fausses mesures d'apaisement ne calmèrent pas la colère. Et comment les masses auraient-elles cru Botha quand, quelques jours plus tard, ce même gouvernement opérait une grande rafle contre les opposants politiques, dont les principaux dirigeants de l'UDF ?

1985 : tout le pays dans la tourmente

En ce début d'année 1985, six mois après les premières émeutes, partout le mouvement se radicalisait, même dans les villes moyennes, plus provinciales et qui jusque-là avaient connu grèves de loyers et boycotts scolaires, mais sans que la violence embrase les quartiers noirs. Cradock, petite ville à quelque 200 km de Port-Elizabeth, devint le symbole de ce phénomène.

Depuis un an et demi, les résidents étaient en quelque sorte installés dans une grève des loyers et avaient créé un Comité, la Cradora, dirigé par Matthew Goniwe, un instituteur qui avait déjà passé cinq ans dans les prisons du Transkei pour propagande marxiste. Dans l'espoir de briser l'influence de la Cradora, le gouvernement envoya Goniwe dans une école à 800 kilomètres de là. Goniwe refusa. Il fut licencié. Mais immédiatement les élèves indignés organisèrent un boycott des écoles.

Cette lutte engendra un cycle d'affrontements. La répression s'abattit sur le Comité de la Cradora, mais celui-ci subsista dans la clandestinité et continua d'organiser la lutte des 15 000 Noirs de la communauté.

Les maisons des conseillers et de tous ceux qui étaient liés à l'administration blanche furent brûlées. En janvier 1985, tous les conseillers municipaux avaient démissionné sous la pression. La Cradora prit la relève et se mit à gérer le ghetto noir.

A la fin du premier trimestre 1985, la région de Port-Elisabeth connut une nouvelle flambée de révoltes.

Les associations locales liées à l'UDF appelèrent à la grève à partir du 16 mars, ainsi qu'au boycott des magasins blancs et des bus, pour protester contre les augmentations de prix et des tarifs de transport. L'AZAPO et les principaux syndicats qui avaient refusé, dans un premier temps, de soutenir cette grève, furent entraînés dans le mouvement par son succès. Le centre ville fut mort et les magasins blancs furent boycottés à 100 %. Il y eut douze morts dans les affrontements avec les flics. Des bandes de jeunes lapidèrent et brûlèrent les buildings gouvernementaux et les voitures de police ainsi que les magasins et les maisons de collaborateurs.

Dans l'ensemble de la région, plus de 70 personnes furent tuées dans les jours qui suivirent. Dans un « township », la police tua au moins 20 jeunes en tirant sur une foule de 500 personnes qui se rendaient à un enterrement.

Ce massacre, qui marquait un degré dans l'escalade de la violence policière, provoqua des émeutes et des manifestations dans tout le pays.

On peut dire qu'en avril-mai 1985, le mouvement de révolte était en train de gagner toute l'Afrique du Sud.

Les habitants des « townships » prenaient confiance en eux-mêmes. Non pas que la peur disparût, car la répression frappait fort, très fort même. Mais un nombre croissant d'hommes, de femmes, d'enfants voyaient que parfois la peur changeait de camp. Ils voyaient comment policiers et conseillers municipaux noirs, en fait pour la plupart hommes de paille du régime, abandonnaient bien vite. Ils voyaient aussi comment, en maintes circonstances, les jeunes de quinze ou seize ans faisaient, un temps au moins, reculer les policiers blancs.

Partout le prolétariat noir était le principal protagoniste de ces événements. C'étaient les travailleurs noirs, ouvriers, employés, domestiques, qui, dans les « townships », faisaient les grèves des loyers, les boycotts. C'étaient eux qui, au terme d'une journée de travail à l'usine, trouvaient leur quartier quadrillé par la police et l'armée et apprenaient qu'on avait arrêté, torturé, voire tué un fils, une fille, un jeune de la famille ou du voisinage. Ou encore qu'une famille, un illégal, avaient été déportés. C'étaient eux qui allaient, lors des enterrements, grossir les foules de manifestants.

Les prolétaires étaient manifestement le gros des forces combattantes. Mais le prolétariat n'était pourtant pas à la tête de la lutte, c'est-à-dire en tant que classe consciente d'elle-même, de son rôle et de sa force, faute d'un parti pour lui donner conscience et cohésion.

Les principales organisations de ce prolétariat noir étaient d'abord les syndicats, qui s'étaient développés dans la période précédente. Mais leurs dirigeants, qui entendaient séparer la lutte syndicale des luttes politiques, ne mirent que ponctuellement leur poids dans le combat, ne cherchant jamais à lui donner une direction et une perspective d'ensemble. En cherchant, pour ceux qui ne se rallièrent pas purement et simplement à l'UDF, à préserver leur autonomie, ils limitèrent ainsi et leur action et celle des travailleurs qu'ils prétendaient représenter, à un rôle de soutien.

C'est donc vers les regroupements politiques dont nous avons parlés plus haut, l'UDF lié à l'ANC et dans une moindre mesure le National Forum autour de l'AZAPO, que les regards se tournaient.

Mais ces deux courants étaient nationalistes et non prolétariens, malgré leurs références au socialisme, au marxisme, voire à la classe ouvrière. Et cela allait marquer les principaux aspects du mouvement.

Les affrontements continuaient. Certains quartiers noirs n'étaient plus ni gouvernables, ni gouvernés. Les conseils municipaux qui n'avaient pas encore démissionné le faisaient. Le 13 avril, les funérailles faites aux 27 victimes des émeutes d'un « township » nommé Kwanobuhle, rassemblèrent de 60 000 à 80 000 personnes.

Des grèves éclatèrent une nouvelle fois dans les mines d'or. Fin avril, 20 000 mineurs furent licenciés. Des milliers furent renvoyés directement dans les « homelands ».

L'Afrique du Sud vivait dans une atmosphère de guerre civile.

Le gouvernement se sentit à nouveau obligé de faire quelques gestes. Il annonça, en dépit des pressions du Parti conservateur et de l'extrême-droite, son intention d'abroger deux vieilles lois interdisant les relations sexuelles et le mariage entre les races.

Par ailleurs, le ministère du Développement annonça un sursis pour 700 000 Noirs qui devaient être déportés vers les « homelands ».

Et les bourgeois, les plus puissants, ceux qui vivaient de l'exploitation des mines d'or et de diamants, les plus gros industriels et derrière eux l'impérialisme, firent comprendre au pouvoir en place que l'apartheid ne les intéressait qu'aussi longtemps qu'il leur permettait de surexploiter en paix les millions de travailleurs noirs. Ils réclamaient du régime qu'il sache apaiser les masses. Et même, pour certains, qu'il discute et négocie avec l'ANC si tel était le prix de la paix sociale.

A partir de ce moment, l'attitude du régime allait être marquée par l'oscillation entre une politique de concessions et d'ouverture, au risque de voir se dresser son aile la plus raciste, et une politique répressive s'appuyant sur la police, l'armée et la mise en place des escadrons de la mort et des groupes de « vigilantes », des sortes de milices recrutées dans le lumpen-prolétariat noir, qui semaient la terreur.

Juillet 1985 : l'état d'urgence n'empêche pas que la lutte s'étende

Le 21 juillet 1985, le jour même des funérailles de Matthew Goniwe, l'instituteur de Cradock qui avait été assassiné et dont on avait trouvé le corps mutilé avec celui de trois autres militants, le gouvernement proclama l'état d'urgence dans les régions qui avaient été à la pointe des luttes.

Une violente vague d'arrestations et d'assassinats décapita un certain nombre d'organisations locales. Nombre de militants ou d'activistes durent se réfugier dans la clandestinité. Dans les régions où sévissait l'état d'urgence, l'UDF s'orienta vers des formes d'actions relativement souples et décentralisées comme le boycott de commerces tenus par les Blancs ou le boycott des écoles. Mais l'agitation ne cessa pas. Le feu s'étendit au contraire aux régions qui étaient restées jusque-là un peu en arrière dans la lutte.

Le Natal est peuplé essentiellement de Zoulous qui sont encadrés par une organisation dirigée par Buthelezi, un leader noir favorable au compromis avec le pouvoir blanc. Les tensions sociales et politiques y avaient été un temps escamotées par les conflits entre Indiens et Zoulous, puis par les luttes d'influence entre l'organisation de Buthelezi et l'UDF. Mais l'assassinat, en août 1985, d'une dirigeante de l'UDF provoqua une série d'émeutes anti-gouvernementales.

Puis ce fut le tour de l'agglomération du Cap, traditionnellement plus libérale et où la population est essentiellement métisse. Là, l'explosion surgit à l'occasion d'une manifestation pour la libération de Mandela.

Arrestations de dirigeants de l'UDF, répression contre les manifestants, en quelques heures, l'un des plus grands « townships » fut le théâtre d'une bataille entre la police et les manifestants qui fit onze morts. Le centre de la ville du Cap, avec ses grandes banques, ses sièges de sociétés multinationales et d'administrations, était entouré d'un cercle de feu. L'enterrement des morts de cette nuit tragique fut l'occasion d'une manifestation où l'on vit non seulement des drapeaux de l'ANC, mais des banderoles qui demandaient des armes à l'ANC.

Le 14 octobre, un quartier commercial blanc fut attaqué par des jeunes. La guerre civile débordait directement dans le monde des Blancs.

Toutes les régions étaient entrées dans le mouvement. Certains homelands eux-mêmes n'étaient plus à l'écart.

Pendant toute la fin de l'année 1985 et la première partie de 1986, les affrontements continuèrent un peu partout. Jusqu'à ce que, le 12 juin 1986, pris de panique à l'idée que la célébration du deuxième anniversaire de Soweto ne déclenchât une gigantesque insurrection dans tout le pays, le gouvernement décrète l'état d'urgence national. Quelque temps auparavant, il avait dû faire encore une concession, en abolissant le système des « pass ».

L'ANC : une politique nationaliste radicale mais opposée au pouvoir des masses populaires

L'UDF était incontestablement le courant politique le plus influent. Et son âme, on le sait, était en fait l'ANC.

Cela ne signifie pas, évidemment, que l'UDF contrôlait complètement le mouvement. La myriade d'associations, de comités, d'organisations de toutes sortes n'était certainement pas encadrée par un appareil politique, fût-ce celui de l'ANC. Mais c'est vers l'UDF-ANC que la majorité regardait et c'est d'elles qu'elle attendait perspectives sinon directives.

L'ANC résuma alors sa politique par un slogan : « paralysons le système et rendons les townships ingouvernables » . C'était apporter un soutien sans réserve aux masses en lutte. C'était aussi ne pas ouvrir de véritables perspectives révolutionnaires à un mouvement qui, par bien des aspects, pouvait être le commencement d'une véritable révolution.

Paralyser le système et rendre les « townships » ingouvernables, c'était exactement ce que le mouvement faisait depuis le début : conseillers ou policiers noirs en fuite ou réfugiés dans un bunker fortifié dont ils ne sortaient que rarement et sous la protection des blindés, bâtiments officiels incendiés et en ruine, l'armée elle-même quadrillant, arrêtant, tuant, mais incapable de s'opposer aux boycotts, aux grèves, aux émeutes et aux manifestations. Oui, les townships, les uns après les autres, étaient bien devenus ingouvernables. Le boycott des écoles par les élèves, qui a duré parfois un an ou deux, allait dans le même sens. Celui des grandes surfaces ou des commerces appartenant à des Blancs, dont certains furent conduits à la faillite, aussi. De même, les grèves locales ou régionales.

Mais cela, en revanche, ne construisait pas le contre-pouvoir de ces masses en lutte, contre-pouvoir indispensable pour remplacer un jour le système. Car il ne suffit pas que celui-ci soit paralysé pour qu'il soit renversé.

Pour cela, il aurait fallu que se mettent peu à peu en place une organisation démocratique de ces masses en lutte, des réseaux de comités contrôlés par la population, dans les « townships », dans les usines, faisant le lien entre eux, faisant le lien d'une région à une autre, faisant finalement des 25 millions de pauvres et de prolétaires de l'Afrique du Sud, une force unique et irrésistible.

L'UDF et l'ANC n'ont jamais ni proposé cela, ni invité leurs partisans à le faire.

L'ANC, en effet, comme il le disait tout à fait clairement, n'attendait du mouvement des masses et de leur soulèvement que la paralysie du système. Alors, calculait sans doute l'ANC, le système devrait bien ou céder la place ou au moins négocier avec ceux en qui les masses avaient confiance, c'est-à-dire l'UDF-ANC lui-mêmes.

Comme tous les nationalistes, ceux de l'ANC sont prêts à une lutte radicale contre le régime en place. Ils sont prêts à inciter les masses à cette lutte radicale. Mais ce qu'ils visent, c'est le remplacement du régime par leur propre appareil politique, pas par le pouvoir des masses populaires elles-mêmes. Au plus fort du mouvement, l'ANC, qui se faisait peut-être des illusions, lança le slogan : « l'année prochaine le drapeau ANC flottera sur Johannesbourg » . Il n'était pas question du pouvoir des masses noires, mais de celui de l'ANC. C'est bien significatif.

Comme est significatif l'usage qu'il fit de son petit appareil militaire durant ce mouvement, qui vit des affrontements sans nombre entre l'armée et les masses populaires.

L'ANC multiplia alors les attentats contre les hommes ou les installations du gouvernement. Cela lui valut un regain de prestige dans les masses.

Mais ses quelques milliers de guerilleros, entraînés et instruits des choses militaires, il ne les utilisa pas au service de la population soulevée des « townships », pour les aider à commencer à mettre sur pied une organisation militaire au service de la population et contrôlée par elle.

Non, il lui suffisait que ses guerilleros réalisent quelques prouesses qui renforcent dans les masses l'illusion que l'ANC se battait pour elles contre le régime ; il lui suffisait que le cri de « Vive l'ANC » soit repris de plus en plus et partout ; il lui suffisait que les masses lui reconnaissent le leadership et le droit de parler en leur nom.

C'est pour cela aussi que peu à peu, au cours du mouvement, l'ANC laissa, en les incitant même sans doute parfois, ses partisans s'attaquer aux militants des autres courants politiques, en particulier ceux de l'AZAPO et du PAC, ces autres partis nationalistes concurrents. Chaque comité, chaque association, chaque bande de jeunes, ceux qu'on appelait les « camarades », qui dirigeaient un « township » ou un quartier, et qui faisaient allégeance à l'UDF, entendaient contrôler ce territoire, contre les sbires du régime, bien sûr, mais bientôt aussi contre tous ceux qui pouvaient se dire en désaccord.

C'était, au fond, tout ce que l'UDF leur demandait. En tout cas elle ne leur demandait pas de mettre sur pied une organisation démocratique de la population. Et c'est ainsi que boycotts ou grèves furent imposés parfois par la force, puisqu'ils n'étaient pas discutés et décidés par la population qui était appelée à les faire. C'est ainsi que furent pourchassés non seulement les hommes du régime, mais aussi les militants des courants minoritaires. Le trop fameux supplice du collier - un pneu autour du cou du malheureux qu'on arrose d'essence - n'a pas seulement servi à mettre à mort les « collaborateurs », mais sous cette épithète un certain nombre de militants de l'AZAPO ou d'opposants de gauche de l'ANC.

On vit même, à certains moments, en particulier dans la région de Port-Elizabeth, de véritables batailles rangées entre des bandes et des militants de l'UDF et de l'AZAPO qui « tenaient » des quartiers différents.

Il faut dire que certains dirigeants de l'UDF se sont parfois émus de ces luttes fratricides et ont essayé de s'y opposer. Mais c'est la politique même de l'ANC, sa volonté d'être reconnu comme le seul représentant des masses noires, qui les provoquaient fondamentalement.

Volonté qui s'est fait bien sentir aussi, par exemple, dans les syndicats. Ceux-ci, on le sait, étaient au départ tout à la fois jaloux de leur autonomie, ce qui les amenait à se replier sur une région ou une corporation, et méfiants vis-à-vis de la lutte politique. Leur regroupement en une confédération pouvait constituer un pas en avant pour unir la classe ouvrière et lui faire prendre conscience de sa force en tant que classe.

Une confédération fut créée en novembre 1985, le COSATU. Les militants de l'UDF, de l'ANC et du PC avaient travaillé à ce résultat. Mais dès le début, il apparut aussi que leur préoccupation était beaucoup plus d'amener les syndicats regroupés ainsi à faire allégeance à l'ANC, en reconnaissant formellement la Charte de la Liberté comme leur programme, que de construire une force ouvrière plus grande. Cela devait amener par la suite de nouvelles scissions au sein des syndicats adhérents à COSATU ou empêcher certains autres de rejoindre la centrale. Cela montre surtout que la politique de l'ANC consiste seulement à se subordonner toutes les forces politiques et sociales, y compris le mouvement ouvrier organisé.

Pour abandonner l'apartheid sans rien changer d'essentiel, le régime et la bourgeoisie trouveront-ils les moyens nécessaires ?

Lorsque le régime décreta l'état d'urgence national le 12 juin 1986, la répression n'était bien sûr pas une chose nouvelle pour les militants sud-africains. Les forces de répression, même lorsqu'elles n'osaient plus s'aventurer ouvertement dans certains « townships », n'en étaient de toute façon jamais bien loin. Les arrestations, les brimades, les interrogatoires, les affrontements dans la rue, les fusillades lors des manifestations, les peines de prison, pour ne pas parler des tortures et des exécutions sommaires, faisaient inévitablement partie de l'apprentissage de tous ceux qui avaient choisi de s'opposer au régime.

Ce qu'il y avait de nouveau dans cette vague de répression qui suivit juin 1986, c'était son étendue et son caractère systématique.

Du jour au lendemain, des milliers de dirigeants, de cadres, d'organisateurs locaux, de militants du rang furent arrêtés et internés sans autre forme de procès.

Outre les dirigeants nationaux, en particulier ceux de l'UDF, l'objectif numéro un des flics était la myriade d'associations, d'organisations, de comités quadrillant les « townships ». C'est de là que l'UDF tenait son influence. Mais surtout, c'est autour d'eux que s'effectuaient la mobilisation et la politisation de la population noire, c'est par eux qu'étaient recrutés les militants de l'opposition, c'est avec eux que la population pauvre des « townships » organisait la résistance.

Depuis 1986, pas moins de 40 000 personnes ont été à un moment ou à un autre internées, certaines pour des années, certaines plusieurs fois en trois ou quatre ans. Et il s'agit seulement là de ceux qui ont été internés sans jugement par la police en vertu de l'état d'urgence, pas de ceux que les tribunaux réguliers, sous un prétexte ou un autre, ont envoyés en prison.

Il faut ajouter ceux qui sont laissés ou remis en liberté mais qui sont « interdits », c'est-à-dire qu'ils n'ont le droit ni de s'exprimer, ni de participer à une réunion, ni de faire le moindre acte politique. Aujourd'hui même, ils sont plus de six cents encore dans ce cas.

Enfin, il y a eu tous les militants purement et simplement assassinés par les escadrons de la mort mis sur pied par certains policiers. Une commission pour les droits de l'homme a recensé 45 militants tués dans les cinq dernières années, onze pour 1989 seulement, sans compter les « militants » disparus sans laisser de trace. Et la dite commission souligne que, dans la situation sud-africaine, son recensement est certainement loin du compte.

L'une des caractéristiques de cette répression, c'est le nombre considérable des très jeunes prisonniers politiques. Ces arrestations ne sont pas le simple effet de la barbarie des forces de répression. Elles reflètent la profondeur du mouvement, qui se caractérise par la politisation de la jeunesse. Un seul exemple suffira. Le plus jeune interné de la première heure s'appelait Stompie Mokhetsi. Il avait 11 ans. Dans son « township », il était connu comme le « petit général ». Mais ce n'était pas par dérision. Il dirigeait réellement les « moins de 14 ans », une véritable armée de plus d'un millier d'enfants qui, depuis un an, tenaient tête à la police municipale et aux « vigilants ».

On mûrit vite dans les « townships » et on choisit vite son camp. Des jeunes comme Stompie et les siens, il y en a probablement des centaines de milliers. Ils demeurent aujourd'hui encore un ferment pour l'avenir et une base militante potentielle en cas de nouvelle explosion.

La classe ouvrière et ses organisations syndicales bien vivantes

Dans la répression générale contre les organisations politiques et populaires, il y eut tout de même une chose remarquable : les seules à ne pas connaître le reflux commun furent les syndicats. Les arrestations de responsables à tous les échelons, les attentats contre les locaux syndicaux, les exécutions sommaires de syndicalistes en grève ne manquèrent pas. Mais cela ne suffit pas. Il était peut-être plus difficile de déraciner des organisations solidement implantées au sein des entreprises. Peut-être aussi le patronat a-t-il hésité à risquer au sein même des entreprises le chaos économique qui aurait résulté d'une répression massive ? Enfin, une partie du patronat tenait sans doute à conserver les interlocuteurs que peuvent être les syndicats.

En tout cas, les syndicats ont continué à se développer, même si la vie leur a été rendue plus difficile. Leur force reste aujourd'hui considérable, organisant 35 % des salariés du commerce et de l'industrie dont plus de la moitié dans des syndicats en opposition ouverte avec le régime.

Et, du coup, depuis 1986, si les luttes dans les « townships », les émeutes, les boycotts de consommateurs ou les grèves d'écoliers ont presque disparu - pas complètement, tout de même, car il y en a eu - , les grèves en revanche ont continué.

Depuis trois ans, elles ont été innombrables. Elles ont aussi été, souvent, très dures. En Afrique du Sud, la grève, c'est toujours la guerre de classe.

Deux exemples parmi les plus récents : la semaine dernière s'est terminée une grève de sept semaines des travailleurs des brasseries. Ils demandaient des augmentations de salaire et le droit de ne plus faire d'heures supplémentaires. Ils ont d'ailleurs perdu. Durant cette grève, douze travailleurs sont morts. Les uns sont des grévistes tués par la police ou par les tenanciers de bars des « townships », qui s'opposaient au boycott de la bière que les grévistes essayèrent de mettre sur pied. Les autres sont des jaunes abattus par des grévistes.

Aujourd'hui même, il y a une grève de 40 000 cheminots qui dure depuis six semaines pour la reconnaissance de leur syndicat. Un gréviste a déjà été tué par la police, des dizaines de cheminots mais aussi des voyageurs ont été blessés dans les heurts avec la police, les « vigilantes » au service de la direction, ou encore des cheminots blancs. Ces derniers, en effet, constituent une catégorie privilégiées : ils touchent bien plus que le salaire de leurs collègues noirs pour le même travail, et ils ont choisi le côté de la direction. L'un d'eux a été brûlé par les grévistes en colère. La direction a licencié 16 000 grévistes et expulsé mille d'entre eux de leurs hôtels, ce qui signifie certainement le rapatriement forcé dans les « homelands ». Il y a deux ans, la précédente grève des cheminots avait fait une quinzaine de morts et s'était terminée par les peines de dizaines d'années de prison pour certains grévistes.

Pourtant répression ou pas, rien ne sera plus comme avant en Afrique du Sud. Tout le monde le dit ou l'avoue, y compris le gouvernement. Les événements de Soweto puis ceux de 1984-86 ont marqué un point de non-retour.

Ce fait, une fraction au sein même de la bourgeoisie sud-africaine a dû l'admettre depuis quelques années. Pas en vertu d'un altruisme soudain mais en se livrant à un raisonnement simple. Si le maintien de l'apartheid doit conduire à des explosions sociales de l'ampleur de celles des quinze dernières années, c'est que l'apartheid est devenu lui-même trop risqué. Après tout, si les bourgeoisies du monde entier parviennent à exploiter leur classe ouvrière sans le recours à l'apartheid, la bourgeoisie sud-africaine doit bien pouvoir en faire autant.

Sans compter que la bourgeoisie sud-africaine n'existe pas dans le vide. Elle est également dépendante de l'impérialisme qui, lui, veut à tout prix éviter la persistance d'une poudrière dont l'explosion pourrait un jour embraser tout le continent africain. C'est largement du fait de ces pression que l'Afrique du Sud a fini par normaliser ses relations avec les pays noirs limitrophes et par accepter l'indépendance de la Namibie. Dans ce cas, d'ailleurs, il faut sans doute ajouter les pressions de l'URSS sur les organisations nationalistes, parallèles à celles des USA sur le gouvernement sud-africains, pour que les deux parties trouvent un compromis.

Si nombre de compagnies étrangères ont choisi de retirer leurs capitaux d'Afrique du Sud, c'est sans doute moins par désapprobation morale de l'apartheid que parce qu'elles jugent la situation sociale et politique trop instable et trop risquée. Mais cela exerce une pression de toute façon. De même qu'exerce une pression le fait que le gouvernement sud-africain éprouve d'incessantes difficultés à emprunter sur le marché financier international.

Le régime et la bourgeoisie à la recherche d'interlocuteurs

Le régime de Prétoria est donc à la recherche de la pierre philosophale. Comment se débarrasser de l'apartheid tout en conservant pour l'essentiel la société sud-africaine telle qu'elle est, c'est-à-dire en gros faire en sorte que les privilégiés d'aujourd'hui soient toujours les privilégiés de demain, que les capitalistes gardent leurs propriétés et même les petits-bourgeois, blancs pour l'essentiel, leur mode de vie ? Comment se débarrasser du mot, voire de la loi, mais garder la même situation ?

Le régime sait bien que ce n'est pas aisé. Il se demande même si c'est possible. En avançant dans cette voie, les contradictions et les risques d'explosion sont partout.

Il y a le risque de voir une partie des Blancs, petits-bourgeois de toute sorte, fermiers, salariés aussi, s'opposer par les armes. Et ils sont tout de même des millions, même s'ils sont la minorité. Depuis des décennies, le régime s'est appuyé sur eux, en les privilégiant, en leur mettant surtout dans la tête l'idée que leur sort est lié au maintien de l'apartheid. Le Parti Conservateur, opposition de droite au Parti National au pouvoir, n'a fait que gagner du terrain dans les élections (le Parti Démocratique aussi d'ailleurs, lors des dernières élections : preuve sans doute d'une nouvelle polarisation dans l'électorat blanc, et aussi qu'une partie de celui-ci peut-être gagné à l'idée qu'il faut en finir avec l'apartheid). Les groupes d'extrême-droite prospèrent. Et avec ces tenants forcenés de l'apartheid, les liens et les sympathies de la police et de l'armée sont, on s'en doute, innombrables.

Il y a surtout le risque que la population noire ne se contente pas d'une abolition formelle de l'apartheid, mais réclame à juste titre un changement de la société, qu'elle exige que les richesses de toutes sortes - à la disposition aujourd'hui des bourgeois et privilégiés blancs - soient mises au service de toute la population ?

Ce que le régime craint par-dessus tout, c'est que les concessions, loin de calmer la situation, entraînent l'explosion.

Alors Botha, puis maintenant De Klerk qui lui a succédé il y a deux mois à la tête de l'État, restent là à danser d'un pied sur l'autre, à dire et répéter qu'ils veulent des réformes, mais sans dire lesquelles, et surtout sans s'y engager d'une façon décisive.

Non que rien n'ait changé en Afrique du Sud, depuis quelques années.

Le mois dernier, l'annonce par le régime de la déségrégation des plages a fait grand bruit dans la presse occidentale. Mais cette mesure n'est que la plus récente, et certainement pas la dernière des mesures qui tendent à supprimer non pas l'apartheid, mais ses manifestations les plus immédiates. Car la ségrégation dans la rue, dans les transports, les édifices et les lieux publics, celle que l'on montrait en photo dans les journaux occidentaux libéraux, appartient déjà au passé, au moins dans les grandes villes. Les entrées séparées pour Blancs et Noirs à la poste, les bancs publics différents pour les uns et pour les autres, tout cela c'est fini. Pour cela, il a fallu quand même l'insurrection générale de la population noire. Mais tout cela, ce n'est que le « petty apartheid », l'apartheid mesquin, comme il porte si bien son nom.

La base même de l'apartheid est toujours là, c'est-à-dire les zones de résidence différentes pour les prétendues différentes races, et les droits politiques réservés de fait aux Blancs.

C'est à cela que le gouvernement n'a pas su ou n'a pas voulu s'attaquer jusqu'ici. Et quand il a fait mine de le faire, il ne l'a fait que d'une façon totalement « bidon », comme par exemple en accordant aux métis et aux Indiens d'élire des parlements séparés sans aucun pouvoir. De même, c'est sur la pointe des pieds qu'il vient d'instituer dans les grandes agglomérations quelques zones d'habitation ouvertes à toutes les races, zones qui l'étaient déjà de fait. Par la même loi, il a renforcé la ségrégation des zones réservées aux Blancs. C'est significatif : il paie toujours la moindre concession aux adversaires de l'apartheid par des gages renouvelés à ses partisans.

En fait, pour pouvoir avancer dans cette voie, pour pouvoir rejeter l'apartheid, tout en s'assurant que les privilégiés de la société sud-africaine le resteront, et qu'en tout cas les intérêts des capitalistes seront respectés, le régime a besoin de trouver des alliés dans la population noire ou parmi ses représentants. Il a besoin de trouver des gens et des partis qui pourraient maintenir le clame et, du coup, seraient les garants de cette évolution en douceur qu'il recherche.

Il y a bien longtemps que le régime a tenté de faire naître au sein de la population noire, ou tout au moins de sa petite-bourgeoisie, une couche sociale dont les intérêts lui soient liés et qui puisse lui servir d'interlocutrice.

La création des « homelands » et la prétendue indépendance qui leur fut octroyée avec un fantôme d'appareil d'État, une police, une armée, une administration firent partie de ces tentatives. La mise en place des conseils municipaux noirs dans les « townships » aussi. Les subventions accordées pour faire naître une petite-bourgeoisie d'affaires, commerçants, petits entrepreneurs, dans la population noire correspondaient aussi à ce dessein.

Rien de tout cela pourtant n'a jusqu'ici donné au régime un interlocuteur ou un allié disposant d'un poids suffisant sur la population noire.

C'est-à-dire que le régime est, qu'il le veuille ou non, confronté maintenant à la question de ses relations avec les organisations nationalistes, et notamment la plus puissante d'entre elles, l'ANC.

L'énorme poids acquis dans la mobilisation populaire par l'UDF et l'ANC ne lui a pas laissé le choix. Dès 1984, on l'a vu, des représentants qualifiés de la bourgeoisie prônaient des négociations avec l'ANC. Certains effectuaient même déjà le déplacement à Lusaka, où siège la direction de l'ANC en exil, pour prendre langue avec elle. Et cette fois, il ne s'agissait plus de quelques universitaires libéraux isolés mais bien de représentants de grandes compagnies, parmi lesquels ceux de la Compagnie Minière Anglo-Américaine, le plus puissant trust sud-africain.

On a appris récemment que dès 1986, au moment même où la quasi totalité des dirigeants de l'UDF était mise en prison par le régime, une équipe de hauts fonctionnaires était mise sur pied sous la direction du ministre de la Justice en personne pour établir un cadre de discussions permanent avec Nelson Mandela, toujours en prison. Et si peu de choses ont filtré de ces discussions au sommet, on sait, par exemple, que c'est dans ce cadre qu'a été négociée la mise en liberté, en octobre dernier, des compagnons de Mandela, les dirigeants de l'ANC condamnés avec lui au début des années soixante.

Depuis 1986, les prises de position en faveur d'un règlement négocié avec les organisations nationalistes illégales se sont multipliés. Comme se sont multipliés les contacts de notabilités blanches des affaires, du sport, de la politique, avec l'ANC, et les voyages à Lusaka. Venant d'abord de politiciens blancs obscurs, ces prises de position ont gagné les plus hautes sphères de la machine gouvernementale. Jusqu'à ce que cette année, même si c'est avec de multiples précautions et réserves, le gouvernement lui-même laisse entendre qu'il serait prêt à envisager un tel règlement.

Bien sûr toutes ces déclarations savamment dosées, toutes ces discussions dans l'ombre, toutes ces mesures de clémence longuement calculées à l'égard de quelques dirigeants en vue, font partie d'un chassé-croisé complexe qui n'exclut nullement la répression. L'état d'urgence, dont le ministre de l'Information avait laissé entendre en mai dernier qu'il pourrait être levé, a été reconduit en juin. Neuf cents prisonniers politiques qui étaient enfermés sans inculpation dans le cadre de l'état d'urgence, ont bien été relâchés en février dernier, à la suite d'une série de grève de la faim, mais ils ont déjà été remplacés par d'autres. Depuis mai dernier, une série de grandes manifestations ont été autorisées par la police, pour la première fois depuis bien des années, et des dirigeants de l'UDF juridiquement tenus par l'état d'urgence de s'abstenir de toute prise de position publique ont ouvertement défié cette interdiction sans être poursuivis. Mais, en même temps, la même police a multiplié les interventions et les fusillades contre les grévistes.

Le régime semble tout faire pour éviter que la population noire pauvre reprenne confiance et sente le moment venu de faire entendre sa voix comme elle l'a fait il y a cinq ans. Il préfère d'ailleurs certainement négocier avec des organisations qui restent affaiblies sur le terrain. Mais, en tout cas, quelle que soit la voie finalement retenue, la répression, en particulier contre la classe ouvrière et la population des « townships », reste une pièce essentielle dans la politique de négociation du gouvernement.

L'ANC en faveur d'un règlement négocié avec le régime

Sur le fond, les organisations nationalistes n'ont bien entendu aucune objection à une solution négociée.

Depuis des mois, le problème de l'attitude à adopter face au problème d'éventuelles négociations avec le régime se discute ouvertement dans la presse proche des organisations en lutte contre le régime. Et pratiquement tous les courants ont participé à ce débat, de l'UDF-ANC au Congrès Pan-Africain en passant par le Parti Communiste, les organisations de la Conscience Noire et les grands syndicats. Leur problème reste de savoir quelle place leur sera reconnue à la table des négociations.

Voici comment l'hebdomadaire New Nation, l'un des porte-parole officieux de l'UDF les plus lus, pose le problème dans son numéro du 10 novembre dernier :

« La mise en liberté des sept de l'ANC est un début. On peut aussi s'attendre à une prochaine mise en liberté de Mandela et à la levée de l'état d'urgence.

Mais le régime ne semble vouloir des négociations que pour alléger les pressions internationales, pour diviser et démobiliser le mouvement démocratique et pour se gagner de nouveaux alliés. (...)

D'un autre côté, nous ne pouvons rejeter entièrement le principe d'une négociation. Cela permettrait au régime de faire valoir que les forces démocratiques ne sont pas raisonnables ce qui ferait diminuer les pressions qu'il subit.

Il nous faut voir les négociations comme un autre terrain de lutte et prendre nous-mêmes l'initiative de définir un processus de règlement négocié qui puisse avoir l'agrément de la communauté internationale » .

Ainsi, cela fait déjà longtemps que l'ANC entretient des contacts directs avec des représentants de la bourgeoisie blanche. Selon ses propres dires, plus de trente rencontres de ce type ont été organisées depuis 1986. Mais cette année, l'ANC a tenu à leur donner une publicité et un caractère particuliers. Ainsi en juin, l'ANC a invité 115 personnalités blanches à une conférence à Lusaka. Parmi les invités, on comptait 15 politiciens du Parti Démocratique, 20 hommes d'affaires en vue, 23 universitaires et un assortiment complet de membres des professions libérales. A cette audience de choix, un membre de la direction du Parti Communiste a expliqué longuement que « l'expérience du Mozambique et d'autres pays africains nous a montré le genre de désastre qui peut résulter de nationalisations trop hâtives. »

Deux mois plus tard, une nouvelle rencontre a eu lieu, cette fois-ci à Genève, entre membres de l'ANC et des personnalités financières liées au gouvernement, et pas des moindres puisqu'on y comptait le président de la banque de développement, celui de la commission nationale de la main d'oeuvre et le gouverneur adjoint de la banque de réserve sud-africaine. L'objectif de la réunion était de discuter d'une future stratégie économique et financière pour l'Afrique du Sud.

Les nouvelles alliances dont parle New Nation visent donc d'abord la bourgeoisie blanche. Les nationalistes tiennent à rassurer par avance les représentants du capital sud-africain comme ceux de l'appareil d'État et tous les politiciens blancs qui veulent bien leur prêter l'oreille : l'ANC saura se montrer accommodante et responsable vis-à-vis des intérêts de la bourgeoisie. Le message vise aussi les États impérialistes qui pourraient avoir des doutes ou des hésitations, comme en témoigne la réunion de Genève où s'est en particulier discutée la politique future de l'ANC à l'égard de l'or et des diamants du pays.

Les nouvelles alliances visent enfin les couches de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie noire, tous les privilégiés noirs.

Depuis longtemps, la politique de l'ANC a consisté à englober dans un front sous son influence toutes les forces politiques et sociales qu'elle pouvait. Cette politique est encore plus à l'ordre du jour que jamais. L'an dernier, diverses organisations proches de l'UDF ont constitué un nouveau Front, le Mouvement Démocratique de Masse (MDM), une coalition floue et dépourvue de structure organisationnelle afin de tourner les restrictions frappant les organisations existantes depuis février 1988.

Le week-end dernier a été organisée, autour de l'UDF, du MDM, du COSATU et de toutes les organisations qui leur sont liées, la « Conférence pour un futur démocratique ».

Près de mille organisations diverses, pas moins, ont pris part à cette conférence. Des dizaines d'entre elles sont liées de fait à l'ANC-UDF, mais il y avait aussi les organisations religieuses, les Eglises, et puis le Parti Démocratique, l'opposition politicienne blanche libérale, certains des prétendus chefs d'État ou partis au pouvoir dans les « homelands », le prince héritier zoulou, qui est opposé à Buthelezi, enfin toute une série d'organisations patronales ou des professions libérales, depuis celles des dentistes et des aubergistes jusqu'à celle des propriétaires de taxis.

C'est avec tous ceux-là que l'ANC et l'AZAPO, qui pour la circonstance s'est réconciliée avec son rival, discutent aujourd'hui de la tactique et du contenu d'éventuelles négociations à mener avec le régime.

Tous ces gens-là veulent sans doute la fin de l'apartheid, au moins à terme, mais ils veulent tout autant le maintien de la propriété privée, de l'ordre capitaliste, de l'exploitation de la classe ouvrière. Et ils veulent certainement aussi que la fin de l'apartheid se fasse dans le maintien de l'ordre et sans explosion sociale.

En tentant de regrouper tout ce monde dans un même front pour négocier le changement avec le régime, l'ANC ne donne pas seulement des gages aux capitalistes sud-africains et internationaux. Par cette vaste alliance de classes, comme toujours dans les prétendues alliances de classes, l'ANC soumet les intérêts propres des classes pauvres et de la classe ouvrière à ceux des petits bourgeois et des aspirants bourgeois noirs.

La classe ouvrière jouera-t-elle le rôle qui devrait être le sien

La classe ouvrière, comme toutes les couches pauvres de la population noire, aurait évidemment intérêt à l'abolition de l'apartheid, à laquelle elles aspirent sans aucun doute. Même si cette abolition était obtenue à travers une négociation avec le régime en place.

Mais d'abord l'abolition de l'apartheid n'est nullement acquise par cette voie, même s'il y avait enfin de vraies négociations. Le régime - toute son attitude le montre - atermoiera tant qu'il le pensera possible. Pour le forcer à céder, il faudra peut-être de nouvelles grandes luttes de toute la population opprimée, de nouvelles explosions sociales ou au moins leur menace.

Et puis, cette abolition de l'apartheid sera de toute manière le résultat des luttes de la population pauvre et de la classe ouvrière. C'est parce que les « townships » se sont mobilisés, parce que les travailleurs ont fait grève, parce que tous ont livré des combats dans lesquels des milliers sont tombés qu'aujourd'hui le régime envisage, peut-être, de négocier avec l'ANC ou les autres. La négociation, c'est le résultat de la lutte des opprimés. Ceux-ci mériteraient mieux que de remplacer le capitalisme raciste par le capitalisme tout court. Car si l'oppression du premier est odieuse, et si l'on ne peut qu'applaudir à sa chute, l'exploitation du second ne fera que changer la couleur des chaînes qui lient et entravent le prolétariat d'Afrique du Sud.

Oui, la classe ouvrière sud-africaine mérite mieux. Et elle a la force de faire mieux. Elle aurait la force de conduire la transformation sociale de ce pays jusqu'au bout : de prendre elle-même le pouvoir.

Certes, aujourd'hui, comme dans le passé récent, l'énorme majorité de cette classe ouvrière ne semble pas consciente de cette force potentielle qui est la sienne.

Ainsi l'immense majorité de ceux qui se prétendent ses représentants, les différents partis ou courants nationalistes, la plupart des syndicats, ont pu participer à la « Conférence pour un futur démocratique ». Ils n'avaient donc aucune crainte d'avoir à rendre compte à ceux qu'ils prétendent représenter des compromissions qu'ils discutent avec des représentants de la bourgeoisie. Et ceux qui n'y ont pas participé, comme le PAC, s'ils ne l'ont pas fait, c'est pour des raisons purement de chapelle, parce qu'on ne leur réservait pas au sein de ce Front la place qu'ils pensaient devoir leur revenir, non pour défendre les intérêts propres des classes pauvres. De toutes les organisations politiques et syndicales sud-africaines, seules deux faibles organisations de gauche, qui ont connu l'influence trotskyste, la « Cape Action League » et le « New Unity Movement », ont refusé de se laisser englober dans ce vague front en ne participant pas à la « Conférence pour un futur démocratique ». La classe ouvrière sud-africaine est, on le voit, encore loin d'avoir le parti politique nécessaire pour la représenter et défendre ses intérêts.

Mais la classe ouvrière sud-africaine, toutes les couches pauvres du pays, ont montré dans la dernière décennie, qu'elles pouvaient faire des bonds en avant si grands et si rapides, que nous n'avons nulle raison de désespérer. Alors que sévissait la répression par la police et l'armée, avoir été capable de se mobiliser, faire grève, construire des organisations syndicales, les imposer, organiser les «townships», les vider ne serait-ce qu'un moment des représentants du régime, est plus qu'un prouesse. Cela montre que, dans les conditions les plus effroyables, le prolétariat sud-africain a déjà su relever la tête, montrer sa force et en user.

Prendre complètement conscience de sa force et de son rôle possible, prendre résolument et consciemment la tête d'une nouvelle lutte de tous les opprimés ne serait ni plus difficile, ni un effort qualitatif plus grand. Mais alors le prolétariat pourrait balayer d'Afrique du Sud non seulement l'odieux régime de l'apartheid, mais aussi le règne de la bourgeoisie. Et ce serait alors, à n'en pas douter, le début d'une ère nouvelle non seulement pour le continent africain, mais sans doute pour le monde entier.