Amérique latine : les gouvernements entre collaboration et tentatives de s'affranchir de la domination des États-Unis

Cercle Léon Trotsky
24/11/2006

L'Amérique latine est un quasi-continent, peuplé par près de 600 millions d'êtres humains. C'est un vaste ensemble de pays de tailles très différentes. Le Mexique occupe une surface presque quatre fois plus grande que celle de la France avec une population un peu supérieure à 100 millions d'habitants. Le Brésil, le seul pays de langue portugaise dans cet ensemble où l'on parle partout ailleurs espagnol, a une population approchant les 200 millions d'habitants sur un territoire plus de quinze fois plus grand que celui de la France. Mais d'autres pays ont des dimensions beaucoup plus modestes, tel le Nicaragua, moins de trois fois la taille de la France et à peine plus de 5 millions d'habitants.

D'autre part, les pays d'Amérique latine connaissent des conditions géographiques et climatiques très variées qui se reflètent dans la grande diversité de leurs ressources minérales comme de leurs productions agricoles. Cela rend leurs économies, pour beaucoup tournées vers la production de matières premières, très différentes.

Mais tous ces peuples, tous ces pays, ont en commun de vivre sous la tutelle des États-Unis.

Laissant de côté les îles des Caraïbes, nous avons choisi de ne parler que des divers gouvernements latino-américains, du Mexique au nord à l'Argentine et au Chili au sud, qui ont tenté, au moins un moment, de s'affranchir de la domination des États-Unis.

Sous la coupe de l'Espagne et du Portugal

La conquête de cette Amérique, qu'on allait nommer latine, par l'Espagne et le Portugal, a profondément bouleversé la vie des peuples qui l'habitaient. Les conquistadores ont traversé l'Atlantique à la recherche de trésors, d'or. Et pour en trouver, ils ont pillé, volé, torturé, massacré. Depuis les peuples chasseurs-cueilleurs jusqu'aux empires aztèque et inca, tous ont subi ce choc brutal au 16e siècle. Non seulement les cultures, les civilisations, les sociétés ont été détruites, mais aussi bien souvent les populations elles-mêmes.

En quelques dizaines d'années, les Espagnols et les Portugais ont raflé les métaux précieux que des générations d'Indiens avaient ramassés dans les rivières d'un continent entier. L'or et l'argent ont été chargés sur les galions et ont pris la direction de l'Europe. Cela a été le premier acte d'un immense appauvrissement de l'Amérique latine et d'un enrichissement considérable de la bourgeoisie en plein développement en Europe occidentale. Dans ce processus historique, l'Espagne et le Portugal n'ont joué que le rôle de passerelle dans le transfert des richesses d'Amérique latine vers les coffres de la bourgeoisie des Pays-Bas, d'Angleterre et de France. L'essor du capitalisme marchand y a été accéléré grandement grâce au siphonnage des ressources naturelles d'Amérique. En ce sens, si la découverte et la colonisation de l'Amérique par les Européens a été une catastrophe pour ses habitants, elle a joué un rôle important dans l'histoire de l'humanité : en unifiant l'économie à l'échelle mondiale et en donnant à la bourgeoisie en Europe la possibilité d'accélérer le développement capitaliste.

Les espagnols ont découvert, au milieu du 16e siècle, de grands gisements miniers de métaux précieux. Dans les zones qu'ils dominaient, on assista aussi à la constitution d'immenses domaines terriens. Il s'agissait là de produire de quoi nourrir les grandes concentrations d'Indiens soumis à la corvée minière. La mine d'argent de Potosi, située dans l'actuelle Bolivie, donna naissance - en trente ans à peine - à une ville de 100 000 habitants, de la taille de Londres ou de Paris à l'époque. Sur des centaines de kilomètres à la ronde, les mines aspiraient les Indiens qui y étaient envoyés de force, et y mouraient au travail le plus souvent. Des exploitations minières, principalement d'argent, mais aussi d'or, virent le jour du Mexique au Chili actuels. L'Europe était inondée de ces richesses arrachées au sous-sol américain par l'exploitation des Indiens.

Un mélange de modernisme et d'archaïsme

Le futur Brésil vit naître, de son côté, l'économie de plantation avec l'introduction de la canne à sucre par les Portugais. Des terres de plus en plus vastes furent consacrées à cette culture. Le sucre et ses dérivés étaient très demandés sur le marché européen. Le planteur amassait rapidement une fortune, d'autant plus qu'il avait acquis la propriété des terres sans débourser d'argent, juste par le droit de conquête, et qu'il usait jusqu'à la mort les Indiens réduits en main-d'oeuvre esclave. À tel point que bien des Indiens préféraient s'enfuir dans les profondes forêts de l'intérieur du continent. C'est ainsi que l'on s'est mis à importer des Africains, plus faciles à maintenir en esclavage si loin de leur région d'origine.

Dans ce premier développement du Brésil l'on vit se mélanger des caractéristiques sociales et économiques modernes à côté d'autres parfaitement rétrogrades. La production était organisée rationnellement, elle était tournée vers la satisfaction du marché européen. Des ports commerciaux se créaient et furent administrés par les marchands. C'étaient des caractéristiques dérivées de la société bourgeoise en développement en Europe aux 16e et 17e siècles. Mais en même temps, sur les vastes domaines accaparés par les grands propriétaires terriens, des générations de paysans sans-terre allaient travailler en dehors de tout développement technique. La renaissance à grande échelle de l'esclavage s'avéra en effet un frein à tout progrès technique. Cette société brésilienne en construction était un mélange de modernisme et d'archaïsme. C'était également un mélange, et dans une grande mesure un métissage, de trois populations : les Indiens, les Européens et les Africains.

La Grande-Bretagne, premier client de l'Amérique latine

L'Amérique latine, portugaise comme espagnole, a connu une succession de vols systématiques des richesses du continent mis en valeur par le travail des populations indiennes et africaines. Le bois, le sucre, le café, le cacao, le sisal, le tabac, et bien d'autres productions agricoles ont suivi le chemin des matières premières minérales en direction de l'Europe. En Amérique latine seule la classe des propriétaires fonciers a développé sa richesse. Mais elle l'a fait comme intermédiaire du pillage. Le fonctionnement à sens unique de cette économie commune, que la bourgeoisie a développée en liant l'Europe à l'Amérique et à l'Afrique, a pour toute une période complètement stérilisé les possibilités d'un développement industriel en l'Amérique latine.

Cette économie rurale ne nécessitait que peu de produits manufacturés, que l'Angleterre fournissait à bon marché. De plus, la Grande-Bretagne a utilisé son influence grandissante sur le Portugal au 18e siècle pour qu'il interdise les raffineries de sucre au Brésil, cantonnant sa colonie au rôle d'exportateur de jus de canne. Le Portugal a aussi ordonné de brûler les tissages et filatures du Brésil, pour offrir ce marché à l'industrie textile anglaise. L'Amérique latine se bornait à produire toujours plus de matières premières très peu transformées et à développer des ports importants faisant le lien entre les grands domaines de l'arrière-pays et le marché européen. Les richissimes propriétaires séjournaient alternativement sur les domaines, dont l'exploitation était souvent confiée à un régisseur blanc, et dans leur hôtel particulier situé dans les grandes villes portuaires. Ils dépensaient leur fortune en produits de luxe importés d'Europe, contribuant à nouveau à la concentration de richesse sur la rive européenne de l'Atlantique.

Cette évolution sans développement de la société latino-américaine, sous domination espagnole et portugaise, reposait évidemment sur l'exploitation sans limite de la main-d'oeuvre disponible. Cela ne s'est pas déroulé pendant trois siècles sans révoltes. Les esclaves africains se sont soulevés bien des fois dans les plantations, ou bien s'enfuyaient dans les épaisses forêts. Les Indiens aussi se sont lancés dans des insurrections, parfois derrière des chefs leur promettant le retour à un mythique âge d'or inca. Mais l'ébranlement du système colonial est venu des propriétaires terriens eux-mêmes.

Au 18e siècle, le capitalisme britannique était devenu le principal client pour les matières premières d'Amérique latine. Le système des plantations liait de plus en plus les classes dominantes d'Amérique latine avec le capitalisme britannique pendant que les liens se distendaient avec le Portugal et surtout avec l'Espagne. Ces deux pays européens étaient en décadence par rapport à leur gloire passée. Quand, en 1808, la France de Napoléon 1er a envahi la péninsule ibérique, les colonies américaines se sont trouvées en situation de se gouverner elles-mêmes de façon autonome. Et dès que la monarchie espagnole a essayé de reprendre le contrôle de son empire par la force, la guerre civile a commencé en de nombreux points.

Les guerres d'indépendance

La guerre menée par l'Espagne a été terrible. Elle a été émaillée d'atrocités et de massacres. De 1810 à 1824, les guerres d'indépendance, dominées par la figure de Simon Bolivar, ont ravagé l'Amérique latine. Les luttes d'indépendance ont duré de longues années car, initialement, les troupes espagnoles ont pu recruter des Noirs et des Indiens qui voyaient dans les forces indépendantistes leurs oppresseurs directs. Bolivar était l'héritier d'une riche famille de propriétaires, possédant plantations et esclaves dans l'actuel Venezuela, et il était représentatif de la classe sociale oppressive qu'il menait au combat. Ce n'est qu'à partir de 1816 que Bolivar a fait le choix de promettre la fin de l'esclavage pour les Noirs, des droits pour les Indiens et l'égalité pour les métis. Bolivar a ainsi recherché et obtenu le soutien populaire qui avait tout d'abord manqué aux forces indépendantistes, ce qui lui a permis de renverser le rapport de forces, et de saper la puissance espagnole de façon décisive.

Les armées de Bolivar ont pu enfin libérer le Venezuela des troupes royales espagnoles en 1821, puis la Colombie. Bolivar avait alors le projet de créer un grand État englobant l'essentiel de l'Amérique anciennement espagnole. Il a poursuivi la guerre plus au sud au travers de l'Équateur vers le Pérou. Il a rencontré là les troupes indépendantistes venues d'Argentine qui avaient repoussé les Espagnols vers le nord, à travers l'actuel Paraguay et le Chili. Mais, alors que diminuait la menace militaire espagnole et que s'agrandissaient les territoires libérés, les forces centrifuges prenaient de l'ampleur, contrecarrant le projet unitaire de Bolivar.

Ce sont les riches propriétaires qui ont exercé le pouvoir politique une fois l'Espagne mise à la porte. Et ils l'ont fait au mieux de leurs intérêts. Or, il n'existait aucune unité économique dans ce vaste continent américain. Les planteurs de café du Venezuela ne commerçaient pas avec les propriétaires de ranchs du Mexique, ni avec les éleveurs argentins ou les propriétaires de mines du Pérou. La production de chaque région était uniquement destinée à être vendue aux capitalistes européens, principalement britanniques. Les propriétaires terriens s'enrichissaient en servant d'intermédiaire entre les richesses naturelles d'Amérique, produites par le travail des Indiens et des Noirs, et le capitalisme européen en plein développement. Ils n'avaient nul besoin d'un État de taille continentale pour cela. Au contraire, dans chaque région les possédants ont crée leur propre État local à leur service exclusif sur les ruines émiettées de l'empire espagnol.

Les nouveaux État indépendants d'Amérique latine n'ont pas tenu les promesses de Bolivar sur l'émancipation des esclaves. Au Venezuela, seuls les enfants d'esclaves nés après 1821 seront libres, mais après avoir travaillé pour leur maître jusqu'à l'âge de 25 ans. L'abolition totale de l'esclavage attendra le milieu du 19e siècle dans la plupart des pays d'Amérique latine. Et les esclaves brésiliens ne seront libérés qu'en 1888.

De grands propriétaires terriens, mais une bourgeoisie embryonnaire

Chaque État était dominé par une classe de propriétaires terriens qui n'était absolument pas intéressée par le développement industriel de leur pays. Ce sont les capitalistes de liverpool et de Londres qui déterminaient ce qui était produit en Amérique latine, à quel prix c'était vendu, et ce que l'industrie anglaise fournissait en échange. Le joug espagnol a été remplacé d'autant plus solidement par la tutelle anglaise que les destructions matérielles et les centaines de milliers de morts des luttes d'indépendance avaient mis à genoux les finances des nouveaux États latino-américains. Ils se sont très vite trouvés dans l'obligation d'emprunter des capitaux aux banques anglaises qui, outre les profits qu'elles tiraient des intérêts de ces prêts, bénéficiaient alors d'un pouvoir considérable de contrainte qu'elles exerçaient pour imposer à ces nations, que l'ont disait indépendantes, une politique extérieure et une politique économique favorables aux capitaux britanniques. Le mécanisme cruel de la dette, dont l'Amérique latine est encore prisonnière aujourd'hui, s'est enclenché très tôt dans cette partie du monde.

Les latifundia, ces immenses territoires possédés par un seul individu ou par une compagnie étrangère, étaient le fondement de l'économie. Dans les faits, les propriétaires exerçaient un droit de vie et de mort sur les paysans qui travaillaient pour eux. Ils les maintenaient dans un quasi-esclavage. Par l'endettement personnel, par l'achat forcé au magasin du propriétaire, par les contraintes de toutes sortes, les ouvriers agricoles étaient enchaînés à la terre aussi sûrement que les serfs du moyen-âge. L'analphabétisme, l'isolement, conjugués à la forte proportion, parmi ces damnés de la terre, d'Indiens qui ne parlaient pas ou mal espagnol, ajoutaient au morcellement de cette classe rurale extrêmement pauvre et opprimée. La grande propriété était souvent un monde clos, au sein duquel on s'ingéniait à couper encore plus les travailleurs du reste du pays pour les empêcher de fuir ou de se révolter.

En Amérique, les grandes propriétés ne sont pas les vestiges du féodalisme. Il n'y a jamais eu de féodalisme de ce côté-là de l'Atlantique. Les formes sociales et de propriété imposées par les Européens l'ont été en fonction du développement de l'économie capitaliste. Beaucoup de ces grandes haciendas ont été constituées pour produire la nourriture nécessaire aux concentrations humaines dans les régions de plantations et dans les zones minières. D'autres sont nées du besoin des commerçants d'approvisionner les marchés européens avec les produits exotiques comme le sucre et plus tard le café et le cacao. Cette économie retardataire, qui enchaîne, jusqu'à aujourd'hui, des millions de paysans aux terres possédées par d'autres, est un produit du capitalisme alors en ascension à l'échelle mondiale.

Vers la fin du 19e siècle, l'Amérique latine est devenue un terrain d'investissement pour les capitaux toujours plus abondants des bourgeoisies opulentes d'Europe occidentale ou des États-Unis. Mais ces capitaux, vecteurs de la domination impérialiste, servaient principalement à acheter des mines et des haciendas et très peu à développer l'industrie. La bourgeoisie locale n'existait qu'à l'état embryonnaire. Ce sont, par exemple, les capitaux étrangers qui ont développé le chemin de fer... mais uniquement dans la mesure où il était utile pour relier les sources de matières premières aux ports qui en permettaient l'exportation par bateaux vers l'Angleterre, l'Allemagne, la France ou les États-Unis.

Au Mexique, une révolution paysanne pour « la Terre et la Liberté »

C'est au Mexique que ces structures économiques et sociales ont été pour la première fois profondément remises en cause par une révolution paysanne d'une grande ampleur. En 1910, pour chasser le vieux dictateur Diaz au pouvoir depuis trente-cinq ans, un jeune politicien du nom de Madero avait lancé une proclamation appelant à l'insurrection. Madero faisait partie d'une très riche famille du nord du pays. Il représentait les possédants, bourgeois et propriétaires terriens réunis, qui étaient lassés de la trop longue dictature de Diaz et de son clan. Cela aurait pu n'être qu'un de ces nombreux coups de force, si fréquents en Amérique latine, au moyen desquels les possédants remplacent un dictateur usé par un autre plus neuf, en changeant le moins possible les structures sociales.

Mais les paysans mexicains ont placé en Madero un espoir qui dépassait de beaucoup ce qu'il était prêt à faire réellement. Ils ont pris au sérieux ses promesses de rendre les terres injustement volées aux paysans.

Dans le nord du pays, un ancien gardien de troupeau, Pancho Villa, prit les armes et, à la tête de bandes paysannes, mit en déroute l'armée à la fin de l'année 1910. Au sud, dans l'État de Morelos, où le quart des terres était accaparé par une quarantaine d'haciendas qui produisaient du sucre, Emiliano Zapata, un paysan possédant un peu de terres, mais pas assez pour en vivre, prit la tête des paysans insurgés. Deux mois après le début des combats, 4 000 hommes avaient rejoint l'armée de Zapata et les troupes de Diaz s'enfuyaient devant les paysans en armes. Le partage des terres des haciendas commença alors immédiatement au Morelos.

Ne pouvant contenir la marée montante de la révolution, Diaz s'enfuit en mai 1911. Madero a immédiatement voulu désarmer les paysans du Morelos en essayant de convaincre Zapata que la révolution était finie. En même temps l'armée se réorganisait et lançait une offensive contre l'armée paysanne du sud. Mais il n'était pas question pour Zapata de désarmer les paysans et de rendre les terres déjà distribuées. L'armée était de nouveau chassée du Morelos à la fin de 1911, et Zapata rompait politiquement avec Madero en publiant un programme politique de révolution agraire résumé dans le slogan « Terre et Liberté ». Contrairement à toutes les réformes agraires organisées d'en haut, il prévoyait le partage des terres des haciendas immédiatement et, si besoin était, leur défense les armes à la main. Début 1912, les paysans de trois autres États du sud du Mexique commençaient à appliquer ce programme à leur tour.

Si une partie des propriétaires terriens avait encouragé Madero à renverser Diaz, ce n'était pas pour voir surgir une révolution paysanne qui leur confisquerait les terres. De son côté, la faible bourgeoisie mexicaine avait vu d'un bon oeil l'idée de Madero de s'en prendre aux compagnies étrangères qui pillaient le pays en empêchant le développement de leurs propres affaires. Mais les possédants jugeaient à présent Madero incapable de faire rentrer les paysans dans le rang. En février 1913, le général Huerta organisait un coup d'État militaire et, avec la complicité de l'ambassadeur des États-Unis, assassinait Madero.

Toutefois, l'arrivée au pouvoir de ce général n'avait pas résolu le problème des grands propriétaires mexicains. Car partout, dans le pays, les paysans étaient amenés à penser que seule leur propre détermination leur permettrait de prendre possession de la terre qu'ils convoitaient. Et la révolution, loin d'être terminée, était relancée.

Pancho Villa, emprisonné puis évadé, entrait de nouveau en campagne. En 1914, il était à la tête de la Division du Nord, qui n'était pas seulement une force militaire mais, dans sa marche sur Mexico, jouait un rôle révolutionnaire. Dans les régions que la division de Villa libérait, les haciendas étaient soit partagées entre les paysans, soit réquisitionnées pour approvisionner l'armée directement ou grâce à l'argent de la vente de la production aux États-Unis. Les propriétaires, les gros commerçants, les juges, tous ces personnages habitués à opprimer et pressurer les paysans, fuyaient devant l'avance de Villa. Dans le sillage de ses troupes, des écoles étaient fondées par Villa, lui qui avait appris à écrire seulement un an plus tôt en prison.

En août 1914, la pression des armées paysannes était telle que Huerta s'enfuyait de Mexico, laissant la place à deux hommes politiques de la bourgeoisie : le général Obregon et Carranza, un propriétaire foncier qui se présentait comme le continuateur de Madero. Carranza représentait tous les privilégiés qui voulaient voir la révolution s'arrêter, la grande propriété respectée et les paysans retourner au travail, soumis comme avant. Obregon, lui, sentait qu'il fallait que les riches lâchent du lest, s'ils voulaient arrêter la mobilisation révolutionnaire. Il insistait auprès de Carranza pour que la journée de huit heures soit reconnue, qu'un salaire minimum soit fixé et que le repos dominical soit instauré. Cela lui attirait la sympathie des syndicats ouvriers qui pouvaient se développer librement. Mais rien n'était fait pour satisfaire la soif de terre des paysans.

Or, les armées révolutionnaires qui avaient permis à Carranza et Obregon de gouverner à Mexico étaient précisément constituées de ces paysans mécontents représentés par Zapata au sud, qui avait déjà mis en application le partage des terres dans les territoires qu'il contrôlait, et par Pancho Villa au nord. Elles entraient en rébellion contre le pouvoir. Les dirigeants de la bourgeoisie n'essayèrent même pas de s'opposer à la marée montante de la révolution paysanne. Ils n'avaient tout simplement pas de forces suffisantes à lui opposer. Carranza et Obregon s'enfuirent à leur tour de Mexico, pour se réfugier à l'est du pays, sous la protection des troupes des États-Unis qui avaient envahi la zone pétrolière pour protéger directement les investissements nord-américains. Décidément, aucun gouvernement mexicain n'arrivait à endiguer la révolution.

Les armées paysannes prennent Mexico... et s'en vont

C'est ainsi que Pancho Villa et ses troupes ont fait leur entrée à Mexico, fin novembre 1914, rejoints quelques jours plus tard par Zapata et son armée. Il avait fallu quatre années de combats acharnés pour que les éléments les plus radicaux de la révolution mexicaine s'emparent de la capitale du pays. Quatre années pendant lesquelles le cri de « Terre et Liberté » était poussé par les paysans pauvres, indiens pour la plupart. Mais si les paysans armés ont pris Mexico, ils ne se sont pas emparés du pouvoir. Leurs dirigeants non plus. Ils n'aspiraient qu'à regagner les terres qui étaient enfin à eux, qu'ils avaient arrachées aux propriétaires d'haciendas de haute lutte et qu'ils voulaient cultiver sans subir l'oppression des riches. Ils n'avaient pas d'autre programme politique.

Zapata et Villa ont visité le palais présidentiel. Ils se sont assis chacun à leur tour dans le fauteuil présidentiel « pour voir comment ça fait ». Et en janvier 1915, ils quittaient Mexico, Zapata et ses troupes vers le sud, Villa et les siennes vers le nord, illustrant ainsi les limites d'une révolution paysanne, fût-elle extrêmement radicale.

De son côté, la faible classe ouvrière et ses dirigeants n'ont offert aucune autre perspective aux paysans armés qui campaient dans la plus grande ville du pays. Et une partie des syndicats ouvriers, dirigés par de curieux anarchistes, allait même jouer un bien triste rôle.

Revenus à Mexico, Carranza et Obregon recherchaient des soutiens populaires pour en finir avec la révolution paysanne. Obregon fit des concessions aux dirigeants syndicalistes en limitant la durée de la journée de travail, en instaurant un salaire minimum et surtout en leur donnant à gérer l'aide sociale, ce qui leur donnait une influence importante sur les pauvres des villes. En échange, la plupart des dirigeants syndicaux se rangèrent derrière Obregon, enrégimentant, malgré l'opposition de plusieurs syndicats, des milliers de membres des organisations ouvrières dans l'armée bourgeoise au sein de prétendus « bataillons rouges ». Assuré d'une base populaire, Obregon reprit l'offensive contre la Division du Nord de Villa qui fut battue à plusieurs reprises. La révolution reflua dans tout le nord du pays au fur et à mesure que l'armée de Villa se débandait. Pancho Villa en était réduit à mener une guérilla dans les montagnes.

Mais, après ces succès, Carranza et Obregon ont estimé qu'ils n'avaient plus besoin de payer le soutien des syndicats. Les bataillons abusivement appelés « rouges » étaient dissous en février 1916. Dans plusieurs villes, les dirigeants ouvriers les plus remuants étaient arrêtés par les forces armées. Une agitation croissante toucha la classe ouvrière. Et, en juillet 1916, Obregon réprimait une tentative de grève générale, mettant fin pour toute une période à la contestation ouvrière.

La révolution était en recul dans l'ensemble du Mexique. Mais la résistance des paysans était beaucoup plus dure dans le Morelos, l'État où Zapata avait fait rentrer la propriété paysanne dans les faits depuis 1912, qui vivait en quasi-autonomie. Il fallut, à partir de 1916, trois années encore aux troupes gouvernementales pour venir à bout de Zapata et de ses compagnons. La guerre civile a été particulièrement dévastatrice au Morelos. Dans les villes et les villages qui tombaient aux mains des soldats de Carranza la répression était féroce. Pillage, vols, tueries, viols, déportation de la population, tout l'arsenal de la contre-révolution était utilisé contre les paysans dont le seul crime était de vouloir une terre à cultiver pour leur propre compte.

Quand Zapata écrivait à Lénine

L'assassinat de Zapata, lors d'un guet-apens, en avril 1919 a marqué la fin de la révolution mexicaine. Pancho Villa déposa les armes, ce qui ne l'empêcha pas d'être assassiné à son tour en 1923. Et les années qui ont suivi ont vu le retour des propriétaires terriens qui reprenaient les meilleures terres aux paysans. L'économie mexicaine était à nouveau la proie des entreprises nord-américaines qui étaient intéressées par les matières premières et surtout le pétrole.

Mais cette révolution paysanne, qui s'est terminée au moment même où l'Europe était ébranlée par la crise révolutionnaire qui a suivi la Première Guerre mondiale, aurait pu s'intégrer dans une remise en cause de tout l'ordre capitaliste mondial.

Deux mois avant d'être assassiné, Zapata écrivait à Lénine, dont on n'est pas sûr qu'il ait jamais reçu cette lettre : « Nous gagnerions beaucoup, et l'humanité et la justice gagneraient beaucoup, si tous les peuples d'Amérique et toutes les nations de la vieille Europe comprenaient que la cause du Mexique révolutionnaire et la cause de la Russie sont et représentent la cause de l'humanité, l'intérêt suprême de tous les peuples opprimés. (...) Ici comme là-bas, il y a de grands seigneurs, inhumains, ambitieux et cruels qui de père en fils ont exploité jusqu'à la torture de grandes masses paysannes. Et ici comme là-bas, les hommes asservis, les hommes dont on a endormi la conscience, commencent à se réveiller, à se secouer, à s'agiter, à se venger. (...) Il ne faut pas s'étonner, par là même, que le prolétariat mondial applaudisse et admire la révolution russe, de la même manière qu'il donnera son adhésion, sa sympathie et son appui à cette révolution mexicaine, quand il se rendra vraiment compte de ses buts ».

Évidemment, le ralliement de la social-démocratie à l'ordre capitaliste, puis la dégénérescence stalinienne, ont fait que dans tous les mouvements sociaux qui ont ensuite secoué l'Amérique latine, la perspective de la révolution prolétarienne n'a plus jusqu'ici été défendue auprès des masses en lutte. Et cela, comme nous allons le voir, a fait cruellement défaut. Mais cela reste pourtant la seule qui vaille pour l'avenir.

Le Mexique de Cardenas

Le Mexique d'après Zapata et Villa était cependant resté fortement marqué par la révolution qui l'avait si profondément ébranlé. Et cela fut particulièrement visible lors de la grande crise économique des années trente. L'agitation populaire avait repris. Le général Lazaro Cardenas, qui a présidé le pays de 1934 à 1940, choisit alors de donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux paysans et aux ouvriers. Il s'appuya sur la constitution de 1917, et mit en oeuvre une politique inspirée de celle d'Obregon. Son but était de s'appuyer sur les masses pauvres dans le cadre d'une politique d'indépendance nationale, face aux États-Unis et à leurs trusts qui étranglaient le pays.

Cardenas engagea une réforme agraire. Les terres étaient plus souvent prises à l'Église, mise au pas, qu'aux propriétaires individuels et qu'aux compagnies qui exploitaient les haciendas pour l'exportation. De plus, les terres attribuées aux villages étaient le plus souvent des terres non irriguées. Malgré toutes ces limites, plus de terres ont été distribuées aux paysans sous la présidence de Cardenas que sous celle de tous ses prédécesseurs depuis 1917.

Cardenas cherchait aussi l'appui des syndicats ouvriers, et il donna aux dirigeants qui le soutenaient le monopole syndical. Un syndicaliste devint ministre. Les syndicats devinrent, avec les organisations paysannes, un fondement du régime, à condition d'accepter la tutelle du parti de Cardenas, le Parti de la révolution mexicaine. C'est en s'appuyant sur eux que Cardenas nationalisa l'industrie pétrolière en 1938.

Les bourgeoisies américaine et anglaise ont protesté, bien sûr, en parlant de vol, elles qui avaient volé au peuple mexicain toutes ses ressources naturelles. Le Mexique a alors été soumis à un boycott pétrolier, mais Cardenas le contourna en vendant le pétrole mexicain à l'Allemagne et à l'Italie. Au lieu de se soumettre à la volonté de Washington et de Londres, il nationalisa également les chemins de fer. Grâce au soutien populaire dont il bénéficiait, le régime de Cardenas a pu tenir tête à l'impérialisme.

La crise entre le Mexique et les USA s'est résorbée au cours de la marche vers la Seconde Guerre mondiale. Cardenas a indemnisé les compagnies pétrolières étrangères. Son successeur a soutenu Washington en déclarant la guerre à l'Allemagne. En échange de quoi le Mexique a pu développer dans une certaine mesure son industrie en complément de l'économie de guerre des États-Unis.

De nos jours, l'industrie mexicaine est encore fondamentalement marquée par une position de sous-traitance au service des grandes entreprises américaines. Seules se sont développées, au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, les maquiladoras, ces usines qui assemblent les pièces pour que l'industrie des États-Unis profite des zones franches et de la main-d'oeuvre mexicaine bon marché. Toutefois, l'avantage de la proximité géographique des USA n'est pas une garantie pour l'économie mexicaine et les maquiladoras déclinent à présent car les capitaux américains les mettent en concurrence avec les usines chinoises où, paraît-il, on peut exploiter la main-d'oeuvre pour trois fois moins cher.

L'Argentine à la fin de la Seconde Guerre mondiale

Maintenant, nous allons faire un saut dans l'espace, vers le sud du continent, et s'intéresser à ce qui se passait en Argentine durant cette même période de la Seconde Guerre mondiale.

Comme l'ensemble de l'Amérique latine, l'Argentine était à cette époque le théâtre de la rivalité continentale entre la Grande-Bretagne, puissance impérialiste déclinante, et les USA dont l'hégémonie se renforçait. Aussi le groupe de militaires, dont faisait partie le colonel Peron, qui prit le pouvoir par un coup d'État en 1943, voulait profiter de la guerre, qui occupait ces deux puissances, pour dégager le pays de l'influence de l'une comme de l'autre. L'Argentine, pourtant sous pression, n'accepta de déclarer la guerre à l'Allemagne que dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale.

La situation économique était favorable pour l'économie argentine, durement touchée dans la période précédente par la crise des années trente. Les produits agricoles trouvaient à nouveau un débouché massif pour nourrir les populations et les troupes des pays en guerre, et l'industrie pouvait se développer en l'absence des marchandises en provenance des États-Unis ou d'Angleterre. La production industrielle dépassait en valeur la production agricole pour la première fois dans l'histoire du pays.

Le prolétariat se développait, le nombre d'ouvriers doubla au cours des années quarante et ils revendiquaient. Mais les syndicats influencés par le Parti communiste et le Parti socialiste se mettaient en travers des luttes ouvrières et s'opposaient aux grèves pour ne pas ralentir la contribution de l'Argentine à l'effort de guerre allié. Ils militaient pour l'entrée en guerre derrière les USA et la Grande-Bretagne, et étaient particulièrement hostiles à toute revendication des travailleurs dans les compagnies à capitaux américains et britanniques, c'est-à-dire dans les plus grandes entreprises. Leur popularité déclinait et Peron, secrétaire d'État au Travail, voyait là une possibilité de mettre la classe ouvrière directement à sa remorque. Il voulait créer des syndicats corporatistes, c'est-à-dire associant ouvriers et patrons d'une même branche de l'économie sous la direction de l'État.

Cherchant le soutien de la classe ouvrière, Peron donna satisfaction à certaines revendications du mouvement ouvrier. Le régime des retraites fut étendu à deux millions de travailleurs, des congés payés accordés. Les loyers furent gelés. Les ouvriers agricoles se virent reconnaître un salaire minimum et des conditions de travail réglementées par un statut. Peron soignait sa popularité personnelle en organisant des opérations de charité en direction des miséreux, aidé par sa femme Eva, plus connue sous le diminutif Evita, qui était issue d'un milieu modeste.

Peron inventa un nom pour désigner sa politique qui prétendait chercher la justice sociale, le « justicialisme ». Mais ce justicialisme n'avait rien à voir avec le socialisme comme le proclamait Peron lui-même le 1er mai 1944 : « Nous cherchons à supprimer la lutte des classes en la remplaçant par un juste accord entre ouvriers et patrons, sous la protection de la justice qui émane de l'État ». Devant les patrons, il expliquait qu' « il faut savoir donner 30 % à temps, pour ne pas perdre tout, tout de suite » ; et devant les officiers de l'armée : « Si nous ne faisons pas la révolution pacifique, le peuple fera la révolution violente ». Peron assignait clairement à sa politique le but d'embrigader le mouvement ouvrier en le soumettant à l'État, afin de lui permettre, en s'appuyant sur une base populaire, de gagner une indépendance vis-à-vis des puissances impérialistes.

Mais l'influence de l'ambassadeur des USA à Buenos Aires se faisait sentir. Les États-Unis poussaient les généraux au pouvoir à se débarrasser de Peron et à rechercher de bonnes relations avec eux.

Le soutien populaire impose Peron

Le 10 octobre 1945, Peron fut contraint de démissionner du gouvernement, et emprisonné dans une forteresse. Le 15 octobre, le syndicat des ouvriers du sucre de la province de Tucuman débutait une grève de soutien à Peron. Les travailleurs craignaient en effet de perdre le bénéfice des mesures sociales récentes. Eva Peron, speakrine à la radio, appella à la mobilisation et les syndicats liés à Peron lancèrent un mot d'ordre de grève pour le 18 octobre. Mais, dans l'agglomération de Buenos Aires, c'est dès le 17 que deux à trois cents mille travailleurs affluèrent vers le palais présidentiel. Dans la chaleur de l'après-midi, ils étaient nombreux à avoir ôté leur chemise, ce qui leur valut le surnom de descamisados, les sans-chemise, que la propagande péroniste utilisa par la suite pour illustrer le soutien des pauvres à Peron. Devant le déferlement des quartiers ouvriers, le gouvernement paniqua et, dès la soirée du 17 octobre, ramena d'urgence Peron à Buenos Aires pour calmer la foule. Peron se retrouvait en position de force au sein de l'armée.

Plus question, dès lors, de se contenter d'un second rôle. Peron avait imposé une prochaine élection présidentielle et menait sa campagne en s'appuyant sur la partie du mouvement ouvrier qui le soutenait en créant des comités de base dans les quartiers. Fin 1945, Peron accordait aux salariés un treizième mois mois obligatoire. Les entreprises refusèrent de payer et organisèrent une sorte de « grève patronale ». Le gouvernement appuya de son côté une grève ouvrière pour les contraindre à payer.

Les élections de février 1946 furent supervisées par l'armée... et par l'ambassadeur des États-Unis qui faisait campagne contre Péron. Elles furent peut-être, de ce fait, les élections les plus régulières que le pays ait connues jusque-là. Peron l'emporta et devint chef de l'État avec les mains libres pour mener sa politique. Très vite, il mit au pas le mouvement ouvrier qui avait pourtant été son principal soutien. Les syndicalistes qui s'alignaient derrière lui étaient évidemment les bienvenus dans le nouveau parti péroniste qui tâchait d'encadrer les travailleurs, mais ceux qui voulaient garder leur indépendance étaient traités en ennemis. Des militants furent jetés en prison sur dénonciation de bureaucrates syndicaux péronistes. Les partis politiques furent interdits, à l'exception du parti péroniste. Les lois sociales étaient confirmées mais le droit de grève était supprimé dans la nouvelle constitution.

Peron lança une politique d'industrialisation du pays. Pour cela, il s'efforça de concentrer dans les mains de l'État argentin les rênes de l'économie. Il nationalisa les chemins de fer que possédaient des capitaux britanniques. Il instaura un monopole du commerce extérieur pour que l'État dispose des devises que rapportait la vente de produits agricoles argentins sur le marché mondial. Et il réorienta ces capitaux vers la création d'une industrie sidérurgique, puis automobile. Mais assez rapidement l'économie argentine se retrouva devant la réalité d'un monde dominé par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Et pour vendre ou acheter il fallait en passer par les conditions des trusts américains.

Le régime de Peron se heurta à des difficultés. La hausse du niveau de vie des travailleurs, engendrée par les lois sociales, était remise en cause par l'inflation, bien que les salaires aient pourtant progressé de 80 % de 1943 à 1949. La période faste pendant laquelle l'économie argentine avait ravitaillé les puissances en guerre, puis, après la guerre, l'Europe dévastée et affamée, prit fin vers 1950. Devant la menace de banqueroute, l'Argentine incita les USA à exploiter le pétrole de Patagonie et leur demanda un prêt financier, marquant ainsi sa soumission à l'impérialisme. Dans ce contexte la bourgeoisie argentine n'avait aucune envie de lâcher de nouvelles miettes à la classe ouvrière, ce qui aurait pourtant été nécessaire à Peron pour garder sa popularité

Il fut certes réélu président, mais il n'achèva pas son second mandat. En juin 1955, l'armée de l'air bombarda la présidence et la foule rassemblée devant, faisant 200 morts, mais elle échoua à prendre le pouvoir. Et c'est l'armée de terre, le propre corps du colonel Peron, qui devait le déposer quelques mois plus tard. Il partit en exil et laissa la place à une autre faction de l'armée, pour mener une politique plus classique où les intérêts des propriétaires terriens argentins et des trusts américains passaient avant tout. Peron devait revenir au pouvoir en 1973, nous en reparlerons tout à l'heure. Mais ce fut pour utiliser ce qu'il avait encore d'influence sur les travailleurs pour les tromper et ouvrir le chemin à la pire dictature qu'ait connue l'Argentine.

Car les hommes politiques qui, comme Peron, peuvent à certains moments s'appuyer sur une base populaire, sont tout à fait capables, quand les intérêts des possédants l'exigent, de mener une politique diamétralement opposée.

Nous reviendrons donc en Argentine. Mais nous allons d'abord faire un saut vers le nord, et nous intéresser à la Bolivie qui à partir du début des années quarante a connu une évolution politique rappellant celle de l'Argentine.

Le « Mouvement nationaliste révolutionnaire » en Bolivie

La Bolivie était - et est encore - le pays le plus pauvre de l'Amérique du Sud. Au milieu du 20e siècle, 70 % des trois millions de Boliviens survivaient grâce à l'agriculture, et une proportion semblable était analphabète. Les campagnes étaient très retardataires et la corvée existait toujours pour les Indiens qui constituent la majorité de la population. Le pays possédait de riches mines d'étain, mais elles étaient sous le contrôle des États-Unis qui avaient construit une fonderie au Texas pour traiter l'étain bolivien. Supplantant les entreprises britanniques, les compagnies américaines transportaient et transformaient l'étain. Elles en contrôlaient le marché et les prix. La Bolivie ne retirait de cette richesse aucun bénéfice pour son propre développement économique.

Les mines d'étain étaient situées dans des régions de haute altitude où l'on ne pratique presque pas d'agriculture, ce qui plaçait les mineurs et leurs familles dans la dépendance des magasins des compagnies minières qui pratiquaient des prix élevés pour les produits de base. Les mineurs, au nombre d'environ 50 000, constituaient une force sociale importante, surtout au regard de la faiblesse de la bourgeoisie bolivienne dans ce pays où toute l'économie moderne était aux mains des trusts étrangers.

Le Mouvement nationaliste révolutionnaire, le MNR, un parti qui participait au gouvernement bolivien dans les années quarante, essaya d'utiliser la puissance des organisations de mineurs, et leur combativité, à son profit. Le MNR réussit à faire adopter une loi abolissant les corvées dans les campagnes. C'était une tentative pour moderniser le pays. Et bien que l'usage des corvées n'ait pas disparu entièrement avec cette loi, le MNR gagna en popularité dans la population pauvre. Essayant de gagner une indépendance vis-à-vis des États-Unis, le gouvernement bolivien résistait aux pressions pour lui faire déclarer la guerre à l'Allemagne. Au contraire, les dirigeants staliniens du Parti communiste militaient pour l'alliance avec les États-Unis. En attaquant le MNR sur ce terrain, les militants staliniens ont perdu beaucoup de leur influence sur les mineurs. Ils laissaient le champ libre à Lechin, le dirigeant pro-MNR de la fédération syndicale des mineurs qui, lui, n'était pas avare en discours révolutionnaires fustigeant l'impérialisme américain.

L'intervention de la classe ouvrière

Le gouvernement auquel participait le MNR fut renversé par l'armée en 1946. Ses chefs s'enfuirent en exil, mais l'influence du MNR demeurait, y compris dans l'armée où certains officiers y adhérèrent clandestinement. En avril 1952, le chef de la police de La Paz, la capitale, passa au MNR, ce qui déclencha tout de suite des affrontements entre l'armée et la police. Ce qui aurait été une tentative de coup d'État presque anodine, dans un pays qui en a connu beaucoup, changea de nature quand les mineurs s'armèrent et affluèrent vers la capitale pour participer aux combats. L'insurrection, qui fit 500 morts, fut victorieuse. L'armée s'évapora et le chef du MNR, Estensorro, prit le pouvoir. La foule l'acclama, mais réclama aussi la nationalisation des mines et la réforme agraire. Lechin fut nommé ministre des Mines. Mais le Mouvement nationaliste révolutionnaire, s'il s'appuyait sur les classes populaires, ne voulait rien faire qui aille à l'encontre des intérêts des possédants boliviens.

Lechin créa la Centrale ouvrière bolivienne, la COB, et dirigea de fait l'ensemble du mouvement ouvrier. La COB, dont l'épine dorsale était la fédération des mineurs, donna cinq ministres au gouvernement du MNR, lui assurant ainsi son soutien en toute circonstance. Lechin réclama la nationalisation des mines et des chemins de fer, mais il ne voulait pas l'imposer en mobilisant la classe ouvrière.

Le gouvernement MNR hésita beaucoup à nationaliser les mines. Et s'il le fit finalement, ce fut en indemnisant les propriétaires. Cela coûta au budget de l'État l'équivalent de deux tiers de ses réserves en dollars. Le MNR confia à la bureaucratie syndicale de la COB des postes d'administrateurs dans la nouvelle société nationale des mines comme récompense pour le soutien apporté au gouvernement. Mais la nationalisation ne changea malheureusement rien à la situation de la Bolivie qui dépendait des États-Unis pour la commercialisation de l'étain.

Le MNR était encore plus réticent pour ce qui est de la réforme agraire. À la campagne, les paysans sans-terre avaient envahi des haciendas sans attendre la permission du gouvernement, forçant les propriétaires à s'enfuir en ville. Le gouvernement finit par officialiser la situation et un quart des terres cultivées passa aux mains des paysans. Le MNR donna également le droit de vote aux femmes et aux analphabètes, c'est-à-dire à bon nombre de paysans. Mais le pays fut confronté à une grave crise économique à partir de 1954. Les possédants, qui n'avaient pas vu d'un bon oeil la politique consistant à s'appuyer sur les mineurs, se dressaient maintenant contre le MNR. L'inflation et le marché noir se développaient, les impôts ne rentraient plus, les caisses de l'État étaient vides.

Le discours nationaliste du MNR ne l'empêcha pas de faire appel aux USA. Ceux-ci envoyèrent argent et conseillers pour aider à reconstituer l'armée bolivienne. Ils voyaient dans les appels à l'aide financière un excellent moyen de reprendre le contrôle du pays. Ils imposèrent des conditions drastiques à la Bolivie, notamment la réduction des dépenses de l'État, le retour des compagnies américaines et la fin des subventions alimentaires. Ce dernier point toucha particulièrement les mineurs qui dépendaient des magasins des mines, à présent nationalisées. Les prix augmentèrent brutalement en 1956. Lechin, à la fois ministre et dirigeant de la Centrale ouvrière bolivienne, fit tout pour empêcher les mineurs de se lancer dans une grève pour la défense de leurs acquis.

De son côté, le MNR accusait les mineurs de vouloir défendre des privilèges corporatistes et de refuser des sacrifices au moment où le pays était en crise. Cette propagande contribua à isoler les mineurs des paysans et des autres couches populaires urbaines. Dans cette crise Lechin et la COB perdirent beaucoup de leur influence. Lechin ne parvint pas empêcher les mineurs de se lancer dans des grèves, mais celles-ci furent désorganisées par leur propre centrale syndicale. Le gouvernement de son côté emprisonnait les dirigeants syndicaux combatifs.

Après les élections de 1960 qui virent la victoire du MNR et d'Estensorro, ce fut celui-ci qui rompit avec la COB et avec Lechin. Les mineurs se trouvaient confrontés à l'armée sans que la politique de la COB les ait aidés à y faire face, entraînant la démoralisation des militants. À la campagne, les propriétaires engageaient des milices pour revenir par la force sur la réforme agraire. L'armée, que le MNR avait reconstituée, paracheva le processus contre-révolutionnaire en renversant Estensorro en 1964 et en instaurant une dictature militaire. Douze années de pouvoir de ceux qui se disaient « nationalistes révolutionnaires » avaient laissé la Bolivie tout aussi dépendante des trusts américains.

Il faudra attendre 2006 pour voir un chef d'État bolivien tenter à nouveau de prendre ses distances vis-à-vis de l'impérialisme. Nous y reviendrons.

Le Brésil de Getulio Vargas

Le Brésil, le plus vaste et le plus peuplé des pays latino-américains, a aussi été le théâtre, durant cette même période qui entoure la Seconde Guerre mondiale, d'une tentative pour desserrer l'étau des impérialismes américain et britannique sur le pays. Cela sous la férule de Getulio Vargas, un ancien officier, qui avait accédé au pouvoir en 1930 à la suite d'un coup d'État. Pendant quinze ans, il exerça sa dictature, menant un temps une politique de rapprochement avec l'Allemagne. Toutefois, comme ni les capitaux étrangers, ni les brésiliens ne s'investissaient dans le développement industriel du pays, l'État brésilien investit directement dans la sidérurgie et dans l'hydroélectricité.

La dictature de Vargas s'essouffla nettement vers la fin de la guerre. Il fut déposé par un coup d'État militaire en 1945 mais retrouva le pouvoir en 1951, cette fois-ci grâce aux élections. Il relança alors l'intervention de l'État dans l'économie en créant notamment une compagnie pétrolière nationale. Vargas rechercha alors le soutien du mouvement ouvrier dans un bras de fer avec les USA. Mais il craignait d'être débordé par les luttes ouvrières. En 1953, une grève de 300 000 ouvriers éclata à Sao Paulo, illustrant le développement de l'industrie et de la classe ouvrière dans cette ville. Elle fut suivie par une autre grève entraînant 100 000 dockers dans tout le pays. Vargas doubla le salaire minimum, mais n'arriva pas à enrayer la montée populaire. La bourgeoisie brésilienne n'appréciait pas et l'armée s'agitait dans les coulisses. Face à une crise imminente, Vargas choisit de démissionner en se suicidant en 1954.

L'émotion populaire fut telle à l'annonce de sa mort, que les militaires accusés d'avoir poussé Vargas au suicide renoncèrent à un coup d'État en préparation. Le régime de Vargas continua donc sans lui. Les multinationales étaient invitées à investir dans le pays, ce que firent les firmes automobiles européennes. Les luttes ouvrières se développaient à nouveau au début des années soixante, pendant qu'à la campagne les paysans sans-terre se mobilisaient. Devant cette situation le président brésilien d'alors, Goulart, lança en 1964 une réforme agraire et nationalisa les raffineries de pétrole. Quinze jours plus tard éclatait un coup d'État militaire appuyé par les États-Unis. Goulart ne voulait surtout pas s'appuyer sur les travailleurs pour s'opposer aux généraux. Il ne résista pas. L'armée instaura une dictature militaire qui allait durer vingt ans et faire du Brésil le plus sûr appui des États-Unis en Amérique latine.

L'exemple de Vargas, comme de Goulart, est significatif de ces hommes politiques de la bourgeoisie qui peuvent rechercher un moment le soutien des masses. Mais qui, à l'heure décisive de l'intervention de l'armée, se retirent... ou se suicident, et laissent de toute façon les masses désarmées face à la répression.

L'année 1954, qui avait vu le suicide de Vargas, avait aussi été marquée par l'intervention militaire directe des États-Unis au Guatemala. Pensez-donc, le président du Guatemala, Arbenz, avait osé faire voter une réforme agraire qui concernait les terres des grands domaines laissés en friche, et seulement celles-là. Mais pour le trust américain United Fruit Company c'était inacceptable. Des mercenaires entraînés par les USA et appuyés par des avions américains chassèrent Arbenz qui démissionna et s'exila au Mexique.

Le développement des mouvements de guérilla

Dans les années soixante un autre type de contestation de la main-mise des États-Unis sur l'économie latino-américaine allait se faire jour. Nous n'aborderons pas ici en détail les Caraïbes en général et la révolution cubaine en particulier, à laquelle a déjà été consacré un Cercle Léon Trotsky. Toutefois, la guérilla cubaine, victorieuse en 1959 parce qu'elle avait rencontré un soulèvement paysan, et l'affrontement avec les USA dont Castro était sorti sans se soumettre ont eu un retentissement considérable dans toute l'Amérique latine. Dans les années soixante le castrisme y a bénéficié d'une immense popularité. Castro est devenu le maître à penser d'une génération de militants qui se sont lancés dans des activités de guérilla.

Ils provenaient d'horizons divers : des partis communistes, de syndicats ouvriers ou étudiants, de mouvements catholiques de gauche... La diversité des opinions ne les gênait pas car le radicalisme de leur action armée leur tenait souvent lieu de programme politique. Les guérilleros uruguayens, les tupamaros, écrivaient clairement que « les mots nous divisent, l'action nous unit ». La misère des villes et des campagnes, l'oppression brutale des dictatures servaient d'agent recruteur, surtout parmi la jeunesse. Mais la plupart des guérillas n'ont regroupé que de toutes petites minorités. Quelques dizaines d'hommes partaient dans la sierra et tâchaient de harceler l'armée. C'était la théorie des focos, des foyers révolutionnaires qui s'allumaient dans les zones reculées. À l'époque où la population d'Amérique latine devenait majoritairement urbaine, les militants guérilléristes s'en éloignaient.

Le meilleur exemple de l'impasse de cette politique fut sans doute la tentative, en 1967, de Che Guevara de développer une guérilla dans la jungle bolivienne avec l'espoir de contester la dictature militaire par les méthodes qui avaient réussi à Cuba dix ans auparavant... parce que là-bas elles avaient rencontré un soulèvement paysan. À la tête d'une troupe de quelques dizaines de militants, Guevara lança un appel aux mineurs boliviens qui avaient une tradition de luttes impressionnante. Il s'adressait à eux dans des termes qui reflètent bien la mentalité de ces militants : « Camarade mineur, n'écoute plus les faux apôtres de la lutte de masse qui interprètent celle-ci comme une marche du peuple, compacte et de front, contre les armes de la répression. (...) La lutte de masse dans les pays sous-développés (...) doit être menée par une petite avant-garde mobile. » La proclamation finissait par « Camarade mineur, les guérillas (...) t'attendent les bras ouverts ». Or, au même moment, les mineurs affrontaient violemment l'armée bolivienne à chacune de leurs grèves, mais ce n'était pas le problème de Guevara. Et ce n'est qu'après sa mort et celle de ses hommes, en octobre 1967 dans la montagne, que bien des mineurs boliviens ont appris leur présence en Bolivie.

La plupart des groupes guérilléristes ont péri, isolés des paysans et des ouvriers, dans un affrontement inégal avec des forces de répression plus nombreuses, mieux armées et plus centralisées. Dans toute l'Amérique latine, des milliers de jeunes révoltés par la misère et l'oppression sont tombés victimes de la répression, mais aussi d'une politique qui les a menés dans une impasse.

Dans certains pays, la guérilla s'est enracinée durablement, sans pouvoir renverser les dictatures. Le contrôle de zones entières pendant des décennies a parachevé la transformation des organisations guérilléristes en mini-appareils d'État imposant sa présence et sa volonté aux paysans dans des relations qui sont tout sauf démocratiques. Au Pérou et en Colombie notamment, les guérilleros continuent de nos jours à se financer par le trafic de drogue, et n'hésitent pas à assassiner les militants syndicaux qui leur déplaisent.

Nicaragua : de l'insurrection sandiniste à la nouvelle présidence d'Ortega

Le seul pays où un mouvement de guérilla a réussi à renverser une dictature, en s'inspirant de l'exemple cubain, c'est le Nicaragua. Dans ce petit pays d'Amérique centrale, les sandinistes ont mené le combat contre la dictature infâme des Somoza pendant une quinzaine d'années. La victoire est venue en 1979 de la combinaison d'actions de guérilla appuyées sur une mobilisation populaire et d'une alliance avec les forces bourgeoises opposées au clan Somoza. Au terme d'une guerre civile qui fit 50 000 morts, c'est un gouvernement où se retrouvaient dirigeants sandinistes et représentants des forces bourgeoises classiques qui s'installa au pouvoir. Le gouvernement nicaraguayen comprenait alors, aux côtés de ministres sandinistes comme Daniel Ortega, la dirigeante de l'opposition bourgeoise à Somoza, un ex-dirigeant du patronat, un ex-président de la Chambre de commerce, quatre prêtres, un ancien colonel qui devint ministre de l'Intérieur et un propriétaire terrien appartenant à la démocratie chrétienne comme ministre de l'Agriculture.

Les méthodes des sandinistes pour arriver au pouvoir avaient été radicales, ils avaient livré une lutte armée déterminée pour renverser Somoza. Mais le fond de leur politique était le même que tous les régimes rêvant d'émanciper leur pays de l'hégémonie des USA qui les avaient précédés en Amérique latine. Les sandinistes ont gouverné avec les mêmes contradictions, consistant à vouloir moderniser le pays et développer l'économie nationale sans vouloir remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie. Ortega a demandé beaucoup de patience aux ouvriers et aux paysans, en faisant reposer sur leurs efforts la reconstruction du pays. Le gouvernement a limité les nationalisations aux banques et aux biens de la famille Somoza, pour ne pas léser la bourgeoisie nicaraguayenne. Ce n'est qu'au bout de deux ans qu'une réforme agraire assez modérée a été lancée, tandis que le droit de grève était suspendu. Dans ces conditions le soutien populaire au régime sandiniste a commencé à s'effriter.

La modération des sandinistes n'a pourtant pas empêché les représentants de la bourgeoisie de quitter le gouvernement. D'autant plus que les USA, avec leur argent et leurs moyens militaires, avaient mis sur pied une contre-guérilla, la « contra », encadrée par les anciens sbires de Somoza. Ce qui gênait les États-Unis, ce n'était pas tant la politique des sandinistes, respectueuse de la propriété privée, y compris celle des entreprises américaines. C'était le fait qu'ils étaient arrivés au pouvoir en renversant Somoza, l'homme que les USA avaient choisi pour gouverner le Nicaragua. Et cela pouvait servir, involontairement de la part des sandinistes, d'exemple aux autres peuples de la région confrontés eux aussi à des dictatures au service de l'impérialisme américain.

Au début des années quatre-vingt il n'y avait en effet pas qu'au Nicaragua que des luttes étaient engagées contre ce type de dictatures. Mais les dirigeants des guérillas ne voyaient pas au-delà de leur horizon nationaliste. Ce n'étaient pas les peuples qui avaient découpé l'Amérique centrale en sept pays dont les frontières ne tiennent absolument pas compte des populations indiennes et de leur unité culturelle. Mais bien que dans le Salvador voisin une guérilla affrontât, au prix de 30 000 morts, une dictature soutenue par les USA, au moment même où le régime d'Ortega au Nicaragua voisin était confronté à un harcèlement de « contras » suscité par la CIA, ces deux luttes sont restées séparées. Chacune isolée par le nationalisme des dirigeants guérilléristes.

Au cours des années quatre-vingt, le Nicaragua a payé chèrement cette guerre que lui ont imposée les États-Unis. En 1990, les sandinistes, lâchés par les représentants traditionnels de la bourgeoisie qu'ils avaient associés au pouvoir, l'ont perdu au profit de ces derniers à la suite d'élections. Le mouvement sandiniste s'est ensuite transformé en une force politique classique, laissant loin derrière lui les théories justifiant la guérilla. Le retour au pouvoir de Daniel Ortega, qui vient de remporter l'élection présidentielle au Nicaragua, n'a plus qu'un très lointain rapport avec ce que représentaient les sandinistes en 1979.

Ce mouvement avait pourtant suscité bien des espoirs, non seulement parmi les intellectuels de gauche européens, qui y voyaient la révolution socialiste en marche - ce qui n'a aucune importance ! -, mais aussi parmi les paysans pauvres du Nicaragua. Il avait suscité des trésors de dévouement et d'abnégation dans la jeunesse nicaraguayenne. Mais tout cela n'aura débouché sur rien.

Ce gâchis, c'est aussi le prix dont nous payons le fait que, depuis trois quarts de siècle, le stalinisme a étouffé la voix du communisme, de l'internationalisme prolétarien, la seule qui aurait pu ouvrir une autre perspective à tous ceux que révoltaient ces régimes où l'impérialisme faisait la loi.

Le Chili, d'Allende à Pinochet

C'est une voie bien plus classique que la guérilla qu'avait empruntée au Chili, à partir de 1970, le socialiste Salvador Allende pour tenter de moderniser le pays. Élu président avec l'appui de la démocratie-chrétienne, Allende a nationalisé - on disait « chiléniser » - les mines de cuivre, jusque là aux mains des trusts américains, qui représentaient 80 % des exportations chiliennes. Il s'agissait d'attribuer à l'État chilien une plus grande part des ressources financières issues des activités minières.

Mais le soutien des masses populaires à la politique d'Allende n'était pas un soutien passif. La classe ouvrière se mobilisa. Elle aurait pu constituer le meilleur point d'appui du régime contre toutes les tentatives qui se préparaient pour le renverser. Mais, en bon serviteur de l'ordre bourgeois, Allende craignait plus cette mobilisation ouvrière qu'un putsch militaire. Non seulement Allende n'a pas préparé du tout les travailleurs à résister au coup d'État militaire qui se préparait avec l'aide de la CIA, mais il a tout fait pour les chloroformer, faisant jeter en prison les marins qui dénonçaient leurs officiers conspirateurs.

Le danger était pourtant évident. En juin 1973, une première tentative de putsch militaire avait déjà eu lieu à Santiago, la capitale du pays. Mais, de tous les quartiers populaires les travailleurs étaient descendus sur le centre de la ville et, devant cette mobilisation, les militaires étaient rentrés dans leurs casernes. La seule décision que prit Allende à la suite de cela fut de faire entrer le chef de l'armée, le général Pinochet, au gouvernement.

Le 11 septembre 1973, ce même Pinochet lança ses forces à l'assaut du gouvernement et de la classe ouvrière. Pour éviter la répétition des événements de juin, il soumit les quartiers ouvriers à un véritable bombardement. Allende commença par minimiser le coup d'État et recommanda le calme aux travailleurs alors que son propre palais gouvernemental était lui aussi bombardé. Finalement, il préféra se suicider plutôt qu'appeler les travailleurs à se défendre, les livrant du même coup aux bourreaux. La répression menée par Pinochet a fait des milliers de morts, des disparus, des exilés, des emprisonnés, des ouvriers licenciés par centaines de milliers. Le mouvement ouvrier chilien, un des plus vieux et des mieux organisés d'Amérique latine, a subi un recul très important dont les conséquences pèsent encore aujourd'hui.

Sous Pinochet, l'État chilien a assumé pleinement à nouveau son statut de vassal des USA, et son rôle a diminué dans l'économie au rythme des privatisations.

Mais, dans cette Amérique latine où les masses populaires ont livré tant de combats, la tragédie chilienne n'a pas empêché d'autres peuples de se dresser pour de nouvelles luttes.

En Argentine, du retour de Peron à la dictature militaire

En Argentine, quinze ans après la chute de Peron, une révolte populaire, mêlant ouvriers de l'automobile et étudiants, secoua la ville industrielle de Cordoba en 1969. Ce fut le point de départ d'une mobilisation ouvrière croissante. Pour faire face à la situation, la bourgeoisie se résigna à faire appel au vieux général Peron qui, rappelé d'exil, fut triomphalement élu président. Mais il n'était pas question cette fois-ci pour Peron de satisfaire quelques revendications ouvrières que ce fût. Son aura de défenseur des pauvres, acquise trente ans auparavant, il l'utilisa pour mettre au pas les ouvriers et les étudiants en lutte. De son retour d'exil à sa mort un an plus tard, Peron a préparé les conditions qui ont permis à l'armée de prendre directement le pouvoir en 1976.

Une période de répression à grande échelle s'est alors ouverte à la suite de ce coup d'État, contre tous les militants argentins qui avaient eu tant d'illusion dans le péronisme. 30 000 victimes ont disparu pendant les sept ans de la dictature, des jeunes intellectuels, mais aussi des milliers de militants ouvriers.

Rappelons en passant que l'armée argentine, tout comme l'armée chilienne, et l'armée brésilienne au pouvoir depuis 1964, ont bénéficié des conseils en répression de l'armée française qui a envoyé des officiers, forts de l'expérience acquise en Algérie, donner des cours de torture. Le sinistre Aussaresses a ainsi été envoyé en mission dans les années soixante-dix pour prodiguer ses conseils aux officiers brésiliens à une période où les dictatures d'Amérique du Sud s'entraidaient pour assassiner les opposants des pays voisins en exil chez elles, ce qu'elles ont appelé le « plan Condor ».

Mais il faut rendre aux USA ce qui leur appartient : le rôle principal dans le soutien aux dictatures militaires qui ont souvent pesé sur les épaules des classes populaires d'Amérique latine. La CIA et l'armée américaine ont entraîné des dizaines de milliers d'officiers latino-américains aux techniques de répression, à la contre-guérilla, à la chasse à tout ce qui de près ou de loin ressemblait à des communistes. Ces officiers sont devenus bien souvent les cadres de dictatures pro-USA. Les États-Unis possèdent même une école militaire spécialisée pour cela, appelée l'École des Amériques, implantée jusque dans les années quatre-vingt au Panama, dans la zone du canal directement sous leur administration.

Usée jusqu'à la corde, vomie par la grande majorité de la population, la dictature argentine, après l'aventure de la guerre des Malouines, a dû céder la place à un régime parlementaire en 1983. Mais cela n'a en rien arrêté l'appauvrissement de la population laborieuse en Argentine. Au cours des années quatre-vingt-dix, la privatisation massive de toutes les entreprises d'État, au prix de 300 000 licenciements, menée - ironie de l'Histoire - par un politicien se réclamant de l'héritage de Peron, a dégagé 50 milliards de dollars qui ont atterri dans les coffres des banques étrangères. Les retraites ont été baissées, les salaires des fonctionnaires aussi, et même carrément non versés dans les provinces éloignées de Buenos Aires. Le pays a souffert d'hyperinflation. Le gouvernement a arrimé la monnaie au dollar. Rien de tout ça n'a empêché la dette de gonfler dans des proportions gigantesques. Les économies de la petite bourgeoisie ont même été bloquées pour éviter l'effondrement du système bancaire.

Mais le krach économique s'est tout même produit en 2001 après une crise de plusieurs années. Les 20 et 21 décembre 2001 des émeutes ont éclaté à Buenos Aires au cri de « qu'ils s'en aillent tous », adressé à tous les politiciens corrompus qui avaient plongé le pays dans la pauvreté. Malgré la répression policière qui a tué 36 manifestants et en a blessé 400 autres, le président a été obligé de démissionner.

Cette révolte n'a pas empêché les conséquences sociales du krach d'être dévastatrices. En 2002, sur une population de 35 millions d'Argentins, on comptait 20 millions de pauvres soit qu'ils l'aient toujours été, soit qu'ils le soient devenus récemment. Et parmi ces 20 millions de personnes, 9 millions étaient considérés comme indigents. Cela dans le pays qui a longtemps bénéficié du niveau de vie le plus élevé de la région.

Chavez et la « révolution bolivarienne »

Depuis quelques années, le Venezuela tente de suivre une voie de développement national s'appuyant sur les nationalisations et le soutien des pauvres pour mettre en échec le poids écrasant de l'impérialisme américain. Devant la corruption des partis bourgeois traditionnels et surtout leur incapacité à maintenir la stabilité de la société vénézuélienne, profondément inégalitaire, un groupe d'officiers avait tenté deux putschs successifs en 1992 au nom d'un Mouvement révolutionnaire bolivarien au discours essentiellement nationaliste. L'échec de ces coups d'État avait amené un certain lieutenant-colonel Chavez en prison pour deux ans.

Libre, Chavez s'est présenté aux élections en promettant de changer la Constitution et de balayer les partis corrompus. Il a bénéficié du vote de beaucoup de pauvres touchés par la crise économique dans laquelle se débattait le pays et a été élu président en 1998. Le Venezuela est un important producteur de pétrole et, depuis que Chavez est au pouvoir, les cours du pétrole, partant d'un niveau bas, n'ont cessé de grimper pour connaître les sommets de ces derniers mois. Le Venezuela et Chavez en profitent. Chavez ne s'oppose pas aux trusts mondiaux du pétrole qui sont invités à en extraire toujours plus au Venezuela. Simplement, il impose un partage des bénéfices plus favorable à l'État. Indépendamment des insultes que s'échangent régulièrement Bush et Chavez, le pétrole vénézuelien est toujours vendu au plus gros client de la région : les USA. C'est d'ailleurs sur le territoire américain que sont situés les raffineries qui traitent le pétrole brut pompé au Venezuela. Ce circuit économique, qui est fondamentalement celui du pillage des richesses des régions sous-développées soumises à la domination des pays riches, continue à fonctionner très bien, même s'il rapporte un peu plus au Venezuela que par le passé.

Tout en continuant à payer la dette extérieure du pays, Chavez a utilisé une partie du budget de l'État pour répondre aux besoins vitaux des classes pauvres. Ce n'était évidemment pas la façon habituelle de fonctionner de l'État vénézuelien qui servait traditionnellement de source de revenus, souvent illicites, pour la bourgeoisie. La part des dépenses publiques est passée de 12 % du PIB en 1999 à 34 % en 2004. Cela a donné beaucoup de moyens à Chavez. Il a d'abord utilisé l'armée pour mobiliser les soldats dans des programmes d'éducation, de santé publique et de logement. Il a supprimé les droits d'inscription scolaire et utilisé des casernes comme écoles pour les enfants des pauvres qui pouvaient enfin avoir accès à l'éducation. Grâce aux relations diplomatiques avec Cuba, le Venezuela a bénéficié de l'aide de médecins cubains, et les pauvres ont eu accès à des dispensaires.

Chavez a construit sa popularité sur des mesures que les politiciens du pays n'avaient jamais envisagées, tellement ils méprisent les 80 % de la population constitués de pauvres. Il a mis en place des « cercles bolivariens », sortes de comités de quartier pour s'assurer le contrôle des couches populaires. Et il en a eu besoin car, à trois reprises, Chavez a eu à affronter les forces réactionnaires liées aux États-Unis. En avril 2002, un coup d'État l'a écarté du pouvoir, à la grande satisfaction des USA. Mais seulement pour 48 heures. Le temps que le gros de l'armée vénézuélienne choisisse de le soutenir, tenant ainsi compte des manifestations populaires grandissantes dans la rue en sa faveur. En décembre de la même année, le patronat a lancé un mot d'ordre de grève pour forcer Chavez à la démission, payant les jours de grève pour inciter les salariés à y participer. L'épreuve de force a duré plusieurs semaines. La grève a paralysé les services publics et surtout l'entreprise pétrolière nationale. Mais elle a tourné court car les sympathisants de Chavez ont remis en route les entreprises sans l'aide des patrons, ni des cadres. N'ayant pu l'abattre ni par la force, ni par le sabotage économique, les adversaires de Chavez ont essayé de le remettre en cause par les urnes. En utilisant tout leur poids financier et particulièrement les médias qu'ils contrôlent, ils ont réclamé en 2004 un référendum portant sur la destitution du président. Peine perdue, Chavez a encore fait la démonstration à cette occasion de sa popularité en remportant ce scrutin.

Cette haine tenace des possédants s'explique par la peur qu'ils ont de la population pauvre qui soutient Chavez. Elle est attisée par le langage socialisant du régime - Chavez aime parler de « socialisme du 21e siècle » - et par son alliance démonstrative avec Cuba, évidemment mal vue des USA. Pourtant, Chavez n'a pas attaqué les privilèges de la bourgeoisie vénézuelienne. Il se contente juste d'encourager les syndicats à remettre en route les usines que les patrons ferment. C'est une nécessité vitale car, mis à part le pétrole, l'économie reste très faible, le chômage massif et les trois quarts des salariés sont employés dans le secteur informel. Chavez n'a pas non plus attaqué la toute puissance des grands propriétaires terriens à la campagne. Sa réforme agraire n'a touché que 10 % des terres, la plupart étant possédées par l'État qui les met à la disposition des familles paysannes. Pour ce qui est des grandes propriétés privées, il n'y a que les terres en friches, c'est-à-dire les moins productives, qui sont en théorie concernées par la réforme agraire. Mais les propriétaires se défendent eux-mêmes les armes à la main, n'hésitant pas à tuer les paysans trop revendicatifs, et en cela ils bénéficient souvent de la complicité d'autorités locales corrompues à souhait.

C'est à la répartition de la manne pétrolière que Chavez s'est vraiment attaqué. La loi impose désormais aux compagnies étrangères de s'associer à la compagnie nationale qui pilote ainsi l'exploitation pétrolière avec 60 % des actions de ces nouvelles sociétés mixtes qui payent 30 % de royalties à l'État vénézuélien, contre seulement 1 % auparavant, et 50 % d'impôts sur les bénéfices, contre 36 % avant. Les trusts pétroliers ne sont pas à plaindre car, dans le même temps, la hausse du brut leur a permis d'accroître tout de même les profits qu'ils font au Venezuela. Et ils tiennent à y rester, quitte à être obligés, comme le trust français Total, à payer plus de 100 millions d'euros d'arriérés d'impôts. Ce nouveau partage des revenus du pétrole en faveur de l'État, qui en tire les trois quarts de ses moyens financiers, a tout de même fortement contrarié les trusts pétroliers si peu habitués à ce que leur voracité de profit soit contestée. Leur bras armé, le gouvernement des États-Unis, exerce une pression constante sur le régime de Chavez.

Chavez ne peut mener sa politique, face à des adversaires comme les USA et aux soutiens que ceux-ci trouvent dans la bourgeoisie vénézuélienne, qu'en s'appuyant sur les classes populaires. C'est pourquoi il utilise une partie des revenus du pétrole pour soulager la pauvreté la plus criante et pour développer l'éducation et la santé principalement. En revanche, sortir le Venezuela du sous-développement économique et de sa relation fondamentalement inégale avec les pays riches, n'est pas à sa portée. Chavez n'a pas touché à la propriété et aux richesses des classes possédantes vénézuéliennes. L'économie du pays est tout aussi dépendante du pétrole qu'auparavant, et il suffirait que les cours baissent pour que le Venezuela soit très rapidement étranglé par sa dette. Nous ne savons pas combien de temps Chavez pourra maintenir sa politique dans un contexte aussi instable, ni ce qu'elle serait si les travailleurs entraient en lutte pour leurs propres objectifs. Mais il est certain que si la classe ouvrière a les mêmes ennemis que ceux que Chavez doit affronter aujourd'hui, elle n'a pas les mêmes intérêts fondamentaux.

En Bolivie, Evo Morales sur les traces de Chavez

En Bolivie, il semble qu'Evo Morales ait mis ses pas dans ceux de Chavez. De nos jours, ce n'est plus l'étain, comme dans les années cinquante, mais les hydrocarbures boliviens, le pétrole et surtout le gaz qui sont l'objet de la convoitise des grandes compagnies étrangères à qui le démantèlement de la compagnie nationale en 1996 avait donné le champ libre, contre un impôt modique de 18 % des bénéfices. Une vague de privatisations massives, au cours des quinze dernières années, afin de trouver les fonds pour payer la dette de l'État bolivien auprès des grandes banques occidentales, a touché l'ensemble des services publics, notamment l'eau. Cette politique a profondément révolté la population pauvre qui, par ses mobilisations, a obligé l'État à rompre les contrats qui donnaient l'eau à gérer au trust américain Bechtel, en 2000, et au trust français Suez, en 2005.

C'est toutefois autour de l'enjeu du gaz que les classes populaires ont connu récemment leurs plus fortes mobilisations, dans un pays aux longues traditions de luttes ouvrières. En septembre 2003, l'intention du président bolivien Lozada de donner la concession du gaz à une compagnie américaine a provoqué le blocage de routes par des paysans, la grève générale et la descente à La Paz des habitants du faubourg populaire d'El Alto qui surplombe la capitale. Une répression faisant des dizaines de morts n'a pas entamé ce mouvement qui, au bout d'un mois, a forcé Lozada à démissionner de la présidence. Il a été remplacé par son vice-président, Mesa, qui a promis de relever les impôts des compagnies étrangères à hauteur de 50 % des bénéfices.

L'agitation ne s'est alors arrêtée que provisoirement. En mai 2005, quand Mesa a voulu mettre en oeuvre cette nouvelle taxation, mais toujours sans nationaliser le gaz, la mobilisation a repris. Les manifestants ont afflué de tout le pays vers la capitale, elle-même envahie par les travailleurs d'El Alto. Trois semaines plus tard Mesa était forcé de démissionner à son tour. Son remplaçant aurait dû être le président du Sénat, un politicien réactionnaire dont tout le pays savait qu'il était opposé à la nationalisation du gaz. Avant même d'avoir eu le temps d'être intronisé, il dut céder la place au président de la Cour suprême devant le redoublement de la pression de la rue. Ce dernier personnage, en accédant à la présidence, a compris qu'il était plus prudent de calmer le jeu en promettant de nouvelles élections présidentielles.

Evo Morales, dirigeant du MAS, le Mouvement vers le socialisme, s'est porté candidat comme il l'avait déjà été auparavant, en faisant le choix de freiner la mobilisation des masses. Morales est un ancien mineur reconverti dans la culture de la coca. Il est un des dirigeants syndicaux représentant les cultivateurs de coca, très opposés aux États-Unis qui font pression pour l'éradication de cette culture. Les ouvriers et les paysans peuvent donc se reconnaître en lui. D'autant plus qu'il revendique fièrement le fait d'être un Indien, dans un pays où la majorité de la population se sent indigène et rejetée du système politique pour cela.

Morales a gagné l'élection et il gouverne la Bolivie depuis le début de l'année. Il a annoncé, le 1er mai 2006, la nationalisation des gisements d'hydrocarbures par le biais d'une prise de contrôle, à 51 % par la compagnie nationale, des filiales locales des compagnies étrangères. Morales n'a pas ordonné une expropriation. Il a ouvert une phase de six mois de renégociation des contrats pétroliers et gaziers pour aboutir à un partage des revenus en faveur de l'État bolivien en ne laissant plus que 18 % des bénéfices aux trusts, alors que 10 ans auparavant c'était tout l'inverse : 18 % seulement revenaient à l'État. Bien sûr, les entreprises étrangères comme le français Total, l'espagnol Repsol, l'américain Exxon ou le brésilien Petrobras ont protesté vivement, directement ou par l'intermédiaire de leur gouvernement. Mais il semble qu'ils se soient fait une raison en signant de nouveaux accords avec la Bolivie. Les cours mondiaux de l'énergie sont si élevés que leurs perspectives de profits sont encore bonnes dans ce pays. Si cette nationalisation ne change fondamentalement rien à la position dépendante de la Bolivie face à l'impérialisme, il n'en reste pas moins que le régime de Morales a osé affronter les maîtres de la planète que sont les trusts pétroliers.

Et il a tenu bon jusqu'à présent. Cet été, Morales a doublé le salaire minimum qui permet à la fraction de travailleurs embauchés dans les entreprises officielles de toucher un salaire au moins équivalent à une centaine d'euros par mois. Il a aussi lancé une réforme agraire, limitée aux terres que possède l'État. Morales n'a pas touché à la grande propriété terrienne. Mais il a déjà eu à faire face en septembre à une journée de grève organisée par les partis politiques réactionnaires. Pour l'instant l'armée, qui a pourtant un passé chargé de répression contre les pauvres, accorde son soutien à Morales dont la politique ne quitte pas le terrain du nationalisme étatique. Les ouvriers et les paysans boliviens qui soutiennent Morales ne sont pas entrés en lutte pour leurs intérêts propres. S'il le faisaient, ce serait une illusion de croire que Morales représenterait les intérêts des travailleurs jusqu'au bout face à la bourgeoisie bolivienne, son État et son armée. En tout cas, le devoir des révolutionnaires serait de les préparer à faire face un retournement de Morales.

Le Brésil de « Lula »

C'est une politique beaucoup plus conciliante vis-à-vis des puissances impérialistes que mène Lula au Brésil. Au pouvoir depuis quatre ans, Lula tâche de faire de ce pays le « bon élève » du système capitaliste international se payant le luxe, aujourd'hui, de rembourser les traites de la dette en avance sur le calendrier du FMI. C'est d'ailleurs la combinaison d'industries qui fonctionnent en lien avec les USA et de productions minières et agricoles sur un immense territoire qui permet à l'économie brésilienne de profiter pleinement des cours actuellement élevés des matières premières et des profits records des grandes entreprises américaines, et à l'État brésilien de bénéficier de rentrées d'argent exceptionnelles.

Depuis quatre ans Lula n'a rien bouleversé des structures sociales profondément inégalitaires du Brésil. Si, d'un côté, il a étendu le système des « bourses aux familles », sorte d'allocation, à plus de pauvres que ces prédécesseurs, il n'a en rien donné les terres des grands propriétaires aux paysans qui pourraient les cultiver. Au contraire, il a favorisé les gros exportateurs de produits agricoles, dans le but d'utiliser les devises qu'ils rapportent au pays pour leur faire prendre le chemin des banques occidentales créditrices du Brésil. Il s'est attaqué aux revenus des fonctionnaires pour faire baisser les dépenses de l'État, en même temps qu'il augmentait considérablement les taux d'intérêts payés aux financiers pour qu'ils laissent leurs capitaux sur place.

Lula a tout de même augmenté fortement le salaire minimum, ce qui l'amène aux environs de 150 euros par mois. Mais qui en bénéficie réellement quand on sait que plus de la moitié des travailleurs brésiliens sont employés dans le secteur informel, c'est-à-dire par des patrons qui ne respectent pas les lois en matières d'impôts, de salaires ou de droits des salariés ?

Suffisamment de pauvres au Brésil ont cependant gardé l'espoir que Lula changera un jour leur sort pour lui permettre d'être réélu le mois dernier à la présidence. Cela malgré la corruption dont son proche entourage composé des hauts dirigeants du PT, le Parti des travailleurs, a fait preuve tout au long de son mandat. Le PT est devenu ouvertement ce qu'il a toujours été sur le fond : un parti comme les autres au Brésil. Seul son électorat populaire et son chef de file issu de la classe ouvrière le distinguent. Mais le PT passe des alliances avec n'importe quel autre parti ou politicien bourgeois pour peu que ça lui rapporte un poste de gouverneur ou de maire d'une grande ville. Et Lula a choisi un politicien de droite pour être son vice-président.

Le PT et Lula sont au pouvoir, mais les classes pauvres du Brésil sont toujours confrontées aux mêmes difficultés, même si certains ont vu leur sort s'améliorer un peu. Dans les régions rurales où le problème de la terre est si pressant, les propriétaires mènent en toute impunité leur guerre civile en assassinant au besoin les paysans qui occupent les terres non cultivées. La pauvreté, la faim, l'illettrisme sont encore des plaies quotidiennes. Et l'économie brésilienne, malgré le rideau de fumée de ceux qui parlent à nouveau de « miracle brésilien », est tout autant qu'avant soumise aux grands groupes capitalistes mondiaux et aux aléas de la conjoncture mondiale. L'État brésilien est dominé par l'impérialisme américain qui en a fait depuis longtemps son principal point d'appui dans la région. Ce qui permet à l'occasion au Brésil de jouer sa carte de puissance régionale. Ainsi, depuis plusieurs années, les États-Unis sous-traitent aux troupes brésiliennes leur présence militaire en Haïti.

Le Mercosur, sorte de marché commun que le Brésil essaie de développer depuis quinze ans, regroupant autour de lui plusieurs pays d'Amérique du Sud dont l'Argentine et récemment le Venezuela, ne constitue d'ailleurs aucunement une menace pour la domination des États-Unis. Comme chacune des économies du Mercosur est tournée vers les exportations de matières premières, seuls 11 % des échanges commerciaux se font entre partenaires du Mercosur. Cette tentative n'offre pas de perspectives réelles de marché intérieur suffisamment vaste pour déboucher sur un développement économique autonome par rapport aux grands trusts occidentaux.

L'avenir est à la classe ouvrière

Malgré les multiples tentatives faites pour essayer de desserrer l'emprise de l'impérialisme américain, l'Amérique latine est restée dans la dépendance de celui-ci. Un pays comme le Brésil illustre ce qu'est le développement combiné, avec des concentrations industrielles gigantesques et des zones rurales où dominent encore des structures héritées du 16e siècle. La pauvreté ne recule pas. Depuis un quart de siècle, la proportion de Latino-américains vivant avec moins de 2 dollars par jour est restée la même, environ 25 % d'après la Banque Mondiale. Une partie importante de la population a faim, elle n'a pas accès à l'éducation, à l'eau potable et courante, à l'électricité, à des logements en dur et décents. En Amérique latine, le chômage est massif et bien des travailleurs ne survivent que grâce à l'économie informelle. Beaucoup de paysans réclament encore la propriété de la terre qu'ils cultivent. D'autres viennent grossir les rangs des habitants des bidonvilles faisant de Sao Paulo et de Mexico les villes les plus peuplées du monde. La corruption est répandue, ainsi que la production et le trafic de drogue. La criminalité pèse sur les pauvres, au quotidien dans les bidonvilles, ou bien contre ceux qui se défendent et s'organisent et qui sont victimes des bandes privées d'hommes armés au service des riches, en plus de la police et de l'armée. L'absence de perspectives pousse les Latino-américains à tenter toujours plus nombreux leur chance aux USA, passant clandestinement une frontière toujours plus surveillée.

Depuis le début du 20e siècle, les travailleurs d'Amérique latine, ouvriers et paysans pauvres, ont trouvé en eux-mêmes des ressources extraordinaires pour lutter pour la défense de leurs intérêts et pour plus de justice sociale. Aux quatre coins du sous-continent, les paysans ont bravé les hommes de main des propriétaires terriens. Au Chili, la première tentative de putsch de l'armée, en juin 1973, avait dû reculer devant la mobilisation de la classe ouvrière. En Argentine, malgré la sanglante répression déclenchée par les généraux en 1976 et l'assassinat de milliers de travailleurs combatifs, des noyaux militants se sont maintenus durant toute la dictature.

Malheureusement, ce courage, cette combativité, ont toujours été mis au service de politiques qui ne cherchaient qu'à desserrer un peu l'étreinte de l'impérialisme, en défendant ce qu'ils estimaient être les intérêts bien compris de leur bourgeoisie nationale, et qui, à l'heure des affrontements décisifs, choisissaient la capitulation sans gloire, en abandonnant à leur sort les masses qui leur avaient fait confiance. Ce n'est pas la volonté de lutte qui a manqué aux travailleurs latino-américains, c'est la claire conscience de leurs intérêts de classe. Ils ont su affronter maintes fois leurs ennemis ouverts. Mais à chaque fois aussi ils ont été abandonnés ou trahis par leurs faux amis.

Pourtant, la classe ouvrière d'Amérique latine a entre ses mains, en plus de ses traditions de lutte, des atouts considérables. Elle est nombreuse, et dans certains pays, comme le Brésil, très concentrée. Elle bénéficie de la quasi-unité linguistique d'un sous-continent, partagé entre deux langues cousines, l'espagnol et le portugais. Le prolétariat latino-américain constitue en outre une composante extrêmement importante de la classe ouvrière des États-Unis, et uni au reste des travailleurs de ce pays, il pourrait changer la face du monde.

Il n'y a pas de développement économique national possible dans un pays sous-développé. Mais les prolétaires d'Amérique latine ont des droits, comme les travailleurs des États-Unis, sur les richesses que les banques et les trusts ont accumulées à partir de leur exploitation, dans la métropole impérialiste.

C'est seulement en mettant toutes les richesses accaparées par les puissances impérialistes au service des travailleurs du monde entier, de l'humanité entière, qu'il sera possible de construire une société d'où seront bannies la faim, la misère, et l'exploitation. S'il y a une tâche qui s'impose aujourd'hui à tous ceux qui se réclament des idées révolutionnaires, c'est bien de travailler à redonner cette conscience internationaliste aux travailleurs de tous les pays.