Capitalisme et immigration

Cercle Léon Trotsky
03/10/1997

Le sujet de cet exposé du Cercle Léon Trotsky était prévu au mois d'avril dernier - lorsque Chirac a fait le « coup » dont les politiciens de droite lui sont si reconnaissants depuis, en lançant une campagne électorale inopinée... Jospin a donc remplacé Juppé. Mais, s'agissant de ses décisions concernant les travailleurs immigrés, il n'incarne pas de changement, au point même qu'au lieu de « A bas les lois Pasqua-Debré », nous devons dire aujourd'hui « A bas les lois Pasqua-Debré-Jospin » !

Car Jospin a refusé d'abolir les lois Pasqua-Debré, contrairement aux promesses électorales de son parti et aux siennes propres.

Une telle abrogation aurait été surtout symbolique, tant sont nombreuses les lois qui limitent les droits des travailleurs immigrés, et les soumettent au contrôle et au bon vouloir de l'administration.

Mais Jospin a refusé même ce geste-là. Le projet préparé par Chevènement aggrave même un certain nombre de dispositions répressives. Au point que la Commission nationale consultative des droits de l'homme, un organe placé auprès du Premier ministre pourtant, vient elle-même de demander une réécriture complète des textes, qui met en pièces ceux que le gouvernement a préparés, au nom du simple respect des droits de l'homme.

Ces textes maintiennent en effet les contrôles policiers préventifs arbitraires ; les refus de titre de séjour pour « menace à l'ordre public », à la discrétion des préfets ; le pouvoir des maires de suspendre des mariages mixtes qu'ils jugent « suspects » ; les refus de visa non motivés ; la double peine pour ceux qui, ayant dûment purgé une condamnation, peuvent en outre être expulsés du territoire. Est même prolongée, dans ces projets, la durée de la rétention administrative, que Pasqua avait déjà fait passer de 7 à 10 jours et que ce gouvernement propose de faire passer à 14 jours !

Est aussi maintenue et systématisée la décision Pasqua demandant aux caisses de sécurité sociale de consulter les fichiers des préfectures afin de radier leurs affiliés en situation irrégulière. L'universitaire Patrick Weil, auteur du rapport qui est à la base des projets de loi actuels, insiste : « Il est indispensable qu'aucun étranger en situation irrégulière ne puisse avoir accès aux prestations de sécurité sociale » , de même que Chevènement, devant ses militants : « Les tenants des papiers pour tous auraient tôt fait de ruiner les acquis sociaux de notre pays » ...

Sont maintenus enfin les fameux certificats d'hébergement à faire signer par les maires. La gauche gouvernementale ne se renie d'ailleurs pas, en fait, puisque c'est elle-même qui les avait introduits en 1982.

Certes, le débat au Parlement est à venir et il donnera lieu à des marchandages. On verra alors quelle sera l'attitude des députés du PC et des Verts. On verra ce que fera, par exemple, le député-maire de St-Denis, Patrick Braouezec, qui déclare aujourd'hui « J'aurais beaucoup de mal à voter le texte du gouvernement sur l'immigration, si l'avant-projet de loi n'était pas largement amendé et profondément modifié » . Suffira-t-il de quelques concessions mineures pour avoir moins de mal à digérer la couleuvre ?

Bien sûr, il y a eu une circulaire Chevènement en juin, qui promettait la régularisation d'un certain nombre de sans-papiers, au cas par cas. Cela se fait vraiment à doses homéopathiques. Chevènement lui-même vient de reconnaître que le processus de régularisation est « particulièrement lent », puisque, d'après lui, sur quelque 120 000 dossiers déposés, environ 5 000 régularisations seulement auraient été effectuées.

Dans le même esprit, le gouvernement prévoit le rétablissement de l'acquisition automatique de la nationalité française à l'âge de 18 ans, pour les jeunes nés en France de parents nés à l'étranger, sans l'obligation de faire la demande spéciale introduite par la loi Méhaignerie (mais à condition tout de même de prouver qu'on a résidé en France pendant 5 ans depuis l'âge de 11 ans).

Et c'est à peu près tout pour avoir l'air « de gauche » ! Ce qui domine, c'est l'insistance sur les thèmes tels que « il faut contrôler les flux migratoires » et « pas de faiblesse à l'égard de l'immigration irrégulière ». Car, en réalité, ce que cherche avant tout le gouvernement, c'est ce qu'il appelle un « consensus républicain » sur la question, c'est-à-dire à plaire aux partis de droite et à leur électorat, à les prendre dans le sens du poil en mettant avant toute chose l'accent sur les aspects répressifs.

Il existe un consensus général de fait, dans la classe politique en France, pour affirmer que l'immigration poserait un « problème ». Y compris à gauche, même si on précise qu'on entend par là uniquement l'immigration clandestine. L'immigration clandestine a bon dos - et nous y reviendrons. Sa dénonciation est une arme dirigée en fait contre l'ensemble des travailleurs immigrés.

Bien sûr, c'est Le Pen qui a fait de la question un nauséabond fonds de commerce politique. Les immigrés, « les immigrés du tiers-monde », précise-t-il parfois, seraient la cause directe de tous les problèmes de la société, la délinquance, le déficit de la Sécurité sociale, l'épidémie de Sida, etc., et avant tout évidemment du chômage. Les immigrés voleraient le travail des Français !

Comme si, quand Michelin, Renault ou Peugeot licencient, par exemple, c'était pour embaucher des travailleurs immigrés !

La société est en crise générale à cause du système capitaliste, de l'avidité de profits du patronat et de la bourgeoisie, qu'aucune politique gouvernementale n'a jamais tenté, si peu que ce fût, de contrecarrer. Les travailleurs immigrés n'y sont pour rien : ils ont même largement contribué à l'accroissement de ces profits, en même temps qu'ils ont, ne serait-ce que depuis la dernière guerre, construit en France l'équivalent d'un logement sur deux ou 90 % des autoroutes, par exemple.

La scandaleuse exploitation de la présence de travailleurs étrangers comme boucs-émissaires n'est pas une nouveauté. Elle ressort spécialement aux époques de crise, comme on l'a vu lors de la crise des années 30, comme on l'avait déjà vu à la fin du XIXe siècle, dans les années 1880, où elle servit de dérivatif à « la question sociale », ainsi qu'on disait à l'époque.

L'existence d'une immigration étrangère est un instrument tout trouvé pour politiciens bourgeois en mal d'inspiration démagogique. Démagogique, car les migrations ouvrières sont foncièrement une nécessité du système et des profits capitalistes, dont ces hommes politiques sont les serviteurs.

C'est vrai depuis l'origine, depuis les XVe-XVIe siècles, et ces migrations n'ont pas respecté les frontières des États nationaux - d'autant moins, évidemment, que la consolidation de ceux-ci a été largement ultérieure.

Le capitalisme s'est édifié et étendu sur la base de l'inégalité de développement des territoires les uns par rapport aux autres, en recherchant systématiquement la pression d'une « armée industrielle de réserve » au niveau de la main-d'oeuvre. Les réservoirs de force de travail, il les a trouvés dans les campagnes d'abord, au sein des chasses gardées des différentes bourgeoisies ; parmi les enfants très souvent ; parmi les femmes aussi, que les valeurs bourgeoises réservent pourtant en principe à l'usage domestique. Et puis, il a enrôlé à son service les masses paysannes ou paupérisées des pays voisins économiquement en retard, et de plus en plus, avec l'impérialisme, celles des pays sous sa domination à travers le monde.

Une grande puissance capitaliste comme les États-Unis, mais aussi l'Australie et le Canada, se sont même édifiés par l'immigration, sur des continents où les populations originelles clairsemées ont été massacrées.

On sait moins, sans doute, que la France est elle aussi un grand pays d'immigration, et même le premier du monde entre les deux guerres, proportionnellement à sa population. Parmi les pays européens, c'est celui où se sont installés le plus grand nombre d'étrangers, au point que sans cette composante depuis une centaine d'années, la France compterait aujourd'hui, si on en croit les études démographiques, quelque 12 millions d'habitants de moins.

Les migrations populaires sont constitutives de ce qui est devenu la nation « française ». Et, plus spécifiquement, constitutives de la classe ouvrière de ce pays.

Et c'est ce qui nous amène à évoquer, d'abord, la façon dont l'industrie capitaliste et la classe ouvrière se sont constituées.

Un agrégat de peuples divers

Sans remonter aux migrations de nos ancêtres les Africains de l'Est ni refaire l'histoire de l'humanité, laquelle s'est largement posée en termes de migrations, rappelons tout de même que l'Europe occidentale, ne serait-ce qu'après la chute de l'immense Empire romain, a connu quelque 600 ans de brassages d'une multitude de peuples qui, d'invasions en croisades, de conquêtes en reconquêtes, se sont aussi bien mêlés qu'entre-égorgés.

La France doit son nom à un ensemble de tribus germaniques, les Francs, qui établirent un royaume en Gaule au VIe siècle. Quelques siècles plus tard, au Xe, le royaume capétien, à l'origine de la dynastie qui a donné ses rois à la France ensuite, plus ou moins directement, jusqu'à la Révolution, fut fondé comme un agrégat de peuples divers ; son fondateur, Hugues Capet, fut proclamé à Senlis « roi des Francs, des Bretons, des Normands, des Aquitains, des Goths, des Espagnols et des Gascons » .

Bref, dans ce que les nationalistes aiment à considérer comme le "socle" de la nation française, la "souche" de "notre peuple", il y avait de tout ! [[Plus tard, les régiments des rois de France furent eux-mêmes largement composés d'Écossais et de Suisses. Les compagnons de Jeanne d'Arc étaient, pour bon nombre d'entre eux, ce qu'on appellerait aujourd'hui des Belges, des Allemands, des Suisses, des Italiens, des Espagnols, et même des Britanniques...]]

Quant à l'immigration économique en France, c'est un phénomène ancien. Avec l'essor nouveau de l'économie, dès la période précédant la révolution industrielle, la monarchie française a fait appel aux compétences professionnelles les plus diverses : celles des Génois dans la construction navale, celles des Allemands indispensables techniciens pour les mines, sans oublier l'imprimerie, celles des Hollandais pour l'assèchement des marais dans l'Ouest... Les villes appelaient des artisans italiens.

Quant aux Anglais, ils comptèrent beaucoup, car ils apportaient des innovations techniques dans le domaine de la métallurgie.

Au total, cette immigration ne représentait sans doute pas un nombre considérable de personnes, mais elle a contribué à son échelle à préparer la révolution industrielle à travers l'Europe.

La traite esclavagiste, première grande migration internationale de main-d'oeuvre

Celle-ci a eu une racine commune : l'accumulation initiale de capitaux par la bourgeoisie marchande entre le XVIe et le XVIIIe siècles, grâce à un phénomène migratoire d'une autre nature et d'une tout autre ampleur : l'émigration forcée, le commerce d'hommes et de femmes africains réduits en esclavage.

Sous l'égide de ce qui était pratiquement une même grande famille régnante à l'échelle de l'Europe, les bourgeoisies espagnole, portugaise, hollandaise, danoise, française et anglaise ont édifié sur cette « traite », en grande partie, la base de leur fortune.

Le capitalisme naissant, en se développant d'emblée sur la scène internationale, a jeté les bases du prolétariat aussi à une échelle internationale, sous le signe de la déportation esclavagiste.

Avec la découverte des Amériques [[Tôt dans le XVe siècle, des navigateurs avaient déjà emmené d'Afrique des gens réduits en esclavage, pour le service et le caprice des gens riches des villes méditerranéennes.]] et l'exploitation des mines et des cultures tropicales, dans l'Amérique espagnole et portugaise, dans l'ensemble des Caraïbes, et plus tard dans les colonies britanniques d'Amérique du nord fondées au début du XVIIe siècle, le commerce des personnes capturées dans les régions côtières de l'Afrique de l'Ouest devint une entreprise multinationale à hauts rendements, qui connut son apogée au XVIIIe siècle

Les historiens évaluent à entre 15 et 20 millions, depuis les débuts jusqu'au XIXe siècle, le nombre des travailleurs ainsi transplantés, mais le nombre des victimes africaines est infiniment plus considérable, car les guerres pour se les procurer faisaient plus de morts que de captifs, et les conditions de la déportation également.

Dans les guerres entre les puissances européennes de l'époque, le monopole de ce commerce infâme a constitué un enjeu primordial, et c'est l'Angleterre avant tout qui s'est imposée, avec, au XVIIIe siècle, 41 % des expéditions à elle seule.

Le développement du capitalisme a exigé les migrations de travailleurs

L'esclavage a été lié directement au « décollage » qui a lancé la révolution industrielle en Grande-Bretagne de 1780 à 1800, à travers l'industrie cotonnière. Celle-ci supplantait alors la vieille et florissante industrie lainière anglaise. Elle s'est développée à l'origine comme un sous-produit du commerce d'outre-mer, à l'arrière des grands ports coloniaux, Bristol, Glasgow, et surtout Liverpool, dont Karl Marx a pu ainsi résumer le rôle : « ... Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe, le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d'accumulation primitive. Et, jusqu'à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d'esclaves, « lequel développe l'esprit d'entreprise jusqu'à la passion, forme des marins sans pareils et rapporte énormément d'argent » (...). Dans le même temps que l'industrie cotonnière introduisait en Angleterre l'esclavage des enfants, aux États-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des Noirs en un système d'exploitation mercantile. En somme, il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe l'esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde » .

Marx aurait pu, bien entendu, parler aussi bien de Nantes ou de Bordeaux.

Il soulignait l'imbrication du prolétariat au niveau mondial. Et en Grande-Bretagne même, l'industrie capitaliste exigeait une vaste migration de main-d'oeuvre.

Le processus avait été préparé en quelque sorte par une transformation qui avait commencé au XVIe siècle en Angleterre : la liquidation des cultures communales médiévales avec leurs champs ouverts et leurs prés communs, qui fit disparaître l'exploitation paysanne traditionnelle de simple subsistance, et jeta sur les routes les pauvres gens des campagnes réduits à la misère.

C'est ainsi que fut forcée la constitution de la classe génératrice des profits. A la vaste migration interne se sont ajoutées une nombreuse immigration de pauvres venus de l'Ecosse voisine, et surtout l'immigration irlandaise. Engels a écrit alors que « le rapide développement de l'industrie anglaise n'aurait pas été possible si l'Angleterre n'avait disposé d'une réserve : la population nombreuse et misérable de l'Irlande » .

États-Unis : l'immigration, condition de l'expansion du capitalisme

Avec l'essor de l'industrialisation capitaliste au XIXe siècle, les migrations de main-d'oeuvre ont connu un déploiement sans précédent, favorisé par les bouleversements dans les moyens de transport : chemins de fer, bateaux à vapeur...

Précisons d'abord que le commerce des esclaves, bien que rendu illégal en 1807-1808 par des traités internationaux, n'en a pas moins bel et bien continué pendant environ un demi-siècle. Des réseaux de traite clandestine basés surtout au Brésil et à Cuba alimentaient toute une économie de l'ombre (un peu comme pour le trafic de la drogue aujourd'hui), qui vit plus de 7000 navires négriers transporter deux millions et demi de captifs africains vers l'Amérique pendant cette période, pour leur faire produire canne à sucre, riz, café et coton.

Aux États-Unis, le nombre des esclaves, qui était d'environ 700 000 vers 1800, était, à la veille de l'abolition de l'esclavage en 1865, passé à quelque 4 millions.

On peut dire que cet infâme système d'exploitation a connu un « boom » à l'heure même de la formation du capitalisme industriel aux États-Unis. Ils se sont nourris l'un de l'autre. L'esclavage a créé la fortune des planteurs du Sud et été également l'un des fondements qui servirent au décollage de l'industrie du Nord.

Un autre trafic prospérait : celui des travailleurs sous contrat souvent appelés « coolies ». Recrutés surtout en Chine, en Inde, en Océanie, en fait souvent enlevés de force, comme parmi les paysans chinois venus à Shanghaï, par exemple, ils étaient envoyés aux quatre coins du globe dans les colonies des diverses grandes puissances bourgeoises, et bien sûr aux États-Unis, pour être exploités dans les plantations, les mines, ou dans la construction des chemins de fer.

Les évaluations de ce trafic vont de 12 millions à 37 millions d'hommes, pour le XIXe siècle. Ce système des « coolies », progressivement aboli à la fin du siècle, resta en vigueur dans les colonies hollandaises jusqu'en... 1941.

L'émigration européenne

Mais c'est l'Europe qui a alors représenté le foyer primordial d'émigration, tout un continent en mouvement. Elle a envoyé de l'ordre de 60 millions d'émigrants entre 1800 et 1910, pour l'essentiel aux Amériques. A eux seuls, les États-Unis reçurent près de 40 millions d'immigrants au cours du siècle.

L'énorme appel de main-d'oeuvre que constituaient les États-Unis pour la mise en valeur des terres et pour la construction de chemins de fer transcontinentaux, puis pour les industries, se conjugua avec des causes de départ multiples de la vieille Europe paysanne, et il n'y eut pendant longtemps aucune limite numérique à l'immigration.

Vers 1890, le peuplement du continent jusqu'à la côte ouest était réalisé, mais l'énorme puissance d'expansion de la grande industrie engendra de nouvelles vagues d'immigration. Il y eut environ un million d'immigrants chaque année au cours des dix ans précédant la Première guerre mondiale.

Ces paysans pauvres de multiples nationalités, n'ayant que leurs bras, souvent illettrés, arrivèrent par bâteaux entiers, dans l'espoir d'améliorer leur vie. Ils étaient triés et contrôlés au centre administratif du port de New York, Ellis Island. Ils constituèrent la masse des manoeuvres dans les industries et s'entassèrent dans les villes. Les nouveaux États constitutifs des États-Unis, les compagnies ferroviaires et routières, les compagnies de paquebots, elles-mêmes en plein boom et constituant un important secteur de profits, organisaient des réseaux d'agents recruteurs en Europe, passaient des publicités dans la presse, avançaient au besoin les billets du voyage, et rassemblaient leurs clients à partir de leurs villages lointains, pour les emmener jusqu'aux ports d'embarquement.

Le rythme était souvent donné par les besoins du capitalisme américain ; il suivait plus ou moins les hauts et les bas de la production. Du côté des émigrants potentiels, l'information se transmettait à partir des lettres des premiers partis et des renseignements fournis par les agents recruteurs, afin d'adapter l'offre à la demande...

A peu près un travailleur de l'industrie sur trois, à la fin du XIXe siècle, était un immigrant et ces nouveaux ouvriers étaient concentrés dans les secteurs les plus importants des mines et de l'industrie. A propos de Chicago, un témoin a pu dire « Tous les arrivants étrangers ne sont pas des ouvriers, mais dans les grandes villes en tout cas, on peut presque dire que tous les ouvriers sont des étrangers » .

La France au XIXe siècle :

Du retard de la grande industrie...

De son côté, la France des débuts du XIXe siècle apparaissait comme la principale puissance en Europe, l'État le plus peuplé, représentant presque le quart de l'ensemble européen.

La bourgeoisie française était riche et prospère, elle avait elle aussi puisé dans l'esclavage et la traite une source essentielle du capital accumulé. Et la Révolution, en brisant les entraves de toute nature que l'Ancien régime mettait à son plein développement, lui avait permis de prendre les commandes d'un appareil d'État à son service, bouleversé et modernisé, que la dictature napoléonienne avait consolidé.

Pourtant, le développement de la grande industrie ne s'est produit en France qu'avec un grand retard sur l'Angleterre. Son « grand bond en avant » ne devait avoir lieu que dans les deux dernières décennies du siècle.

Les débuts de l'industrie se caractérisaient par sa dispersion en milieu rural.

Peut-être les bourgeois français avaient-ils été marqués par la peur que leur avait inspirée l'irruption des masses populaires sur la scène politique lors de la grande Révolution, donc la peur de leur accroissement et de leur concentration, toujours est-il que leur mentalité essentiellement rentière et promotrice de l'épargne s'est bien accommodée d'une population d'ouvriers-paysans et d'ouvriers migrants temporaires, fournissant une main-d'oeuvre facile à exploiter de leur point de vue, et un marché du travail « souple »...

Lorsque, en Grande-Bretagne, la population urbaine dépassa pour la première fois celle des campagnes, vers le milieu du siècle, la France était encore un pays largement rural, comptant une nombreuse paysannerie propriétaire, relativement prospère. Et si un certain exode rural avait lieu, il est resté lent et progressif. La population commençait à se concentrer en Ile-de-France et dans les villes industrielles tandis que la partie ouest du pays déclinait, mais cela n'a rien eu de comparable avec ce qui s'était passé en Grande-Bretagne [[Une ville comme Paris grossissait surtout en raison d'un secteur artisanal ou semi-artisanal important et actif, renforcé par des immigrants qualifiés, comme les ébénistes, cordonniers ou bottiers allemands par exemple.]]. A la veille de 1914 encore, plus de 55 % de la population en France vivait dans les campagnes, contre 40 % en Allemagne et 22 % seulement en Grande-Bretagne

Un second trait caractérisait la France de l'époque : malgré les apparences, elle était entrée, depuis le milieu du XVIIIe siècle, en déclin démographique, relativement aux autres grands pays européens. La cause réside semble-t-il dans les pratiques de limitation des naissances de plus en plus répandues dans l'ensemble de la population.

Ce phénomène de chute de la natalité s'est accéléré de façon sensible à la fin du siècle, à l'époque de la IIIe République. La France était considérée maintenant comme un pays anémié, qui avait même des difficultés pour peupler ses colonies. Et c'est aussi pourquoi elle a fait figure d'exception dans le vaste mouvement migratoire européen en direction de l'Amérique. Pour le siècle, sa part a été de moins de 1 % de l'émigration européenne totale.

Tant et si bien que, lorsque à partir des années 1880 la grande industrie moderne a commencé vraiment à « décoller » en France, les capitalistes industriels se sont heurtés à un problème de main-d'oeuvre, et la France est devenue un pays d'immigration. Le phénomène, ancien, lié aux corps de métier spécialisés et aux provinces frontalières, est alors devenu massif.

... à la nécessité de faire appel à des travailleurs étrangers

Il fallut des bras pour les productions de houille, de fonte, d'acier, qui allaient doubler ou tripler, pour une production industrielle qui connut une croissance des deux tiers entre 1898 et 1913, créant 1 600 000 emplois industriels en dix ans.

Le patronat se heurta à des résistances tenaces face à la discipline et aux cadences du travail dans la grande industrie. Les patrons se plaignaient d'une pénurie constante de main-d'oeuvre dans les branches où le travail est très dur, comme les mines. Dans le secteur du Creusot, les compagnies minières « se volaient » les ouvriers, au point de déposer des plaintes devant le juge de paix ! Tel industriel d'Alençon affirmait que, dans la région, « Toute tentative pour faire entrer ces paysans dans une usine provoquerait une révolution » ; à Carmaux, la direction essaya pendant longtemps de modifier les horaires dans le but d'empêcher les ouvriers de se livrer ensuite au travail des champs.

La situation du canton de Longwy offre une illustration de la façon dont les grands patrons résolurent le problème.

Dans ces années 1880, le canton de Longwy comprenait déjà près de 30 % de travailleurs étrangers, plus de 7 000. Avec l'ouverture de nouveaux gisements de minerai de fer, les besoins s'accrurent. Comme les ouvriers issus des familles paysannes proches ne donnaient pas toute satisfaction, car ils étaient fortement absentéistes, quittant souvent l'usine lors des travaux des champs, les maîtres de forges allèrent recruter directement en Italie. La France terre d'accueil logea ces travailleurs immigrés dans des baraquements infects autour des puits...

Cette Lorraine dont le Comité des Forges était si fier, avec un bassin produisant 28 % de la production mondiale de fer, a « décollé » grâce à la chair à profits immigrée.

Alors que les travailleurs étrangers recensés en France étaient environ 380 000 en 1851, vers 1890 ils étaient plus d'un million.

Ces travailleurs immigrés, que les agents patronaux sont allés chercher, ont d'abord été surtout des Belges, puis des Italiens. La population de Roubaix a, pendant un demi-siècle, été constituée pour moitié de Belges. Les Italiens fournirent leurs bras, outre à Longwy, pour les grands travaux de terrassement ou les docks de Marseille - un habitant de Marseille sur cinq, vers 1900, était italien - puis dans les naissantes industries de la région parisienne. Ce sont ces « braccianti » qui ont construit la ligne de chemin de fer du PLM. En 1914, le personnel des usines de St-Michel-de-Maurienne et d'Ugine était aux trois quarts italien.

Et même, des troupes d'enfants pauvres, peut-être 1600 à 1700 par an, étaient amenées du sud de l'Italie sur commande des verreries de Rive-de-Gier, de Givors et de la région parisienne. Une traite qui ne fut interdite qu'en 1910 !

Et des Polonais commençaient à arriver, des Espagnols, des Juifs polonais et russes chassés par la misère et les pogroms, des Kabyles aussi.

La bourgeoisie et la consolidation de son État national : création des « papiers » !

Sur le plan politique, cette période d'essor industriel et qui fut marquée par la naissance du mouvement ouvrier, était aussi celle où le système parlementaire faisait ses débuts en France.

Le régime était né à la fois de la défaite de 1870 devant l'Allemagne de Bismarck, et de la grande peur causée par la Commune de 1871, malgré la sauvage répression à laquelle les représentants de la bourgeoisie s'étaient livrés.

Pour la bourgeoisie, nationalisme et peur sociale allaient se combiner significativement.

La République bourgeoise éprouvait le besoin de se consolider et d' « homogénéiser » le pays. C'est entre 1888 et 1893 que fut vraiment établie, sur le plan juridique, la notion de « nationalité française » et donc d' « étrangers » par rapport aux nationaux, et que l'administration mit au point les techniques d'identification individuelles fondées sur les papiers d'identité.

Pendant des siècles, les gens avaient eu un horizon limité à leur « petit pays », la plupart des déplacements ne se faisaient que dans un rayon étroit, et les habitants des différentes provinces étaient des étrangers les uns pour les autres. La notion de sujet du royaume primait sur celle de « Français », un royaume qui pouvait d'ailleurs fort bien mettre à la tête de son gouvernement par exemple l'Italien Mazarin ou le Suisse Necker.

Cela fut particulièrement renforcé par l'idéologie cosmopolite européenne des Lumières, et la révolution bourgeoise en France s'était d'abord placée elle-même sous le drapeau de l'homme universel. En août 1792, la Convention avait accordé le titre de citoyen français à une série d'Anglais, d'Allemands, d'Américains, etc., pour avoir « sapé les fondements de la tyrannie et préparé les voies à la liberté ». Le Prussien Cloots et l'Anglo-américain Thomas Paine furent élus députés à la Convention.

Mais, en même temps, contradictoirement, la Révolution accouchait de l'État national de la bourgeoisie française. Les guerres et l'Empire aidant, elle a fait s'imposer la notion de nation, confirmée par ses frontières, que la Troisième république a donc solidement établie finalement.

Mais non sans difficultés. Aujourd'hui, cela peut paraître étonnant, mais tout au long du XIXe siècle les préfets et les gens de police ont rencontré des difficultés ne fut-ce que pour recenser la population - les gens changeaient de nom facilement et "la police était obligée de se fier à la seule mémoire de ses agents" (comme le disait un rapport de police de l'époque). La distinction entre français et étrangers parmi les habitants est longtemps restée floue, y compris pour les juristes eux-mêmes [[Ce n'était pas même bizarre dans un pays où les Niçois et les Savoyards, étrangers d'hier, n'étaient devenus ou redevenus des Français que depuis 1860, tandis que les Alsaciens-Lorrains, eux, étaient devenus des étrangers depuis 1870 !]]

En 1889, fut donc adopté ce qu'on peut considérer comme le premier code de la nationalité : il avait quand même fallu près de huit années de débats parlementaires ! Il consacrait ce qu'on appelle le « droit du sol » : les étrangers nés en France de parents eux-mêmes nés en France n'ont pas le choix, ils sont français ; s'ils sont nés en France de parents nés, eux, à l'étranger, ils sont français aussi, à leur majorité, sauf s'ils déclinent ce droit expressément.

Par ailleurs, les naturalisations étaient facilitées.

On a pu dire que « l'ombre des bureaux de recrutement » avait plané sur cette décision, vu la nécessité de « faire du soldat », dans un contexte de rivalités inter-impérialistes. La propagande trouvait alors injuste que des hommes résidant en France puissent échapper au service militaire...

Sur un autre plan, en 1893, une loi dite « sur la protection du marché du travail national » obligea tout travailleur salarié étranger à aller déclarer en mairie son domicile en France, opération à renouveler à tout changement de résidence, et lui fit obligation de porter sur soi le certificat officiel reçu en échange, attestant de la régularité de son séjour - sous peine d'expulsion.

C'était le début des papiers d'identité. Les rapports de police témoignèrent de la difficulté à faire appliquer les nouvelles lois. Des rapports de gendarmes locaux qualifiaient encore d'étrangers les travailleurs saisonniers étrangers... au département. Inondés de circulaires, les maires rechignaient, égaraient les registres, etc. Nombre d'étrangers installés en France depuis longtemps n'accomplissaient pas la démarche, se croyant français, ne se pensant pas concernés par ces lois, etc. C'était trop contraire aux habitudes pour entrer rapidement dans les moeurs.

Quant aux porte-parole du grand patronat industriel, et de certains secteurs de l'agriculture, ils se montrèrent partisans d'un droit de la nationalité ouvert, et ils voyaient d'un oeil pour le moins réservé des mesures qui risquaient d'éloigner la main-d'oeuvre qui leur était indispensable [[Ainsi, le journal Le Temps , lié aux milieux patronaux, souhaitait que les policiers ne se montrent pas i « ... trop rigoureux pour la production de pièces servant à établir l'identité d'un individu (...). Le mieux serait assurément d'accepter, pour cette catégorie d'étrangers, les déclarations verbales sans production de « papiers » qui sentent la bureaucratie française et qui étaient autrefois le dernier mot de la gendarmerie »... ]]

Le patronat ne tenait pas à trop de législation, comme en témoigna la Conférence internationale qui se tint à Paris en 1889 sur ces problèmes, d'où il ressortit que les gouvernements devaient laisser faire les lois du marché. Cependant, les techniques de contrôle individuel des travailleurs présentaient des avantages : la Compagnie minière de Courrière inaugura l'identification anthropométrique de l'ensemble de ses ouvriers en 1905, puis ce fut au tour de celle de Liévin : c'était un moyen pour repérer les militants syndicalistes !

En outre, l'instauration de quelques mesures de protection sociale pendant la période, sur une base de ségrégation entre travailleurs français et étrangers, amena l'État à généraliser la « mise en carte » des individus ; et la guerre mondiale fournit, un peu plus tard, l'occasion d'imposer la généralisation de ces procédés, ne serait-ce d'abord que la création de la carte -d'identité pour les étrangers, liée à un contrat d'embauche.

L'élaboration de la législation de la Troisième République sur la nationalité et le contrôle de l'immigration fut évidemment favorisée par la montée de l'idéologie nationaliste.

Certains intellectuels et hommes politiques, rompant explicitement avec tout cosmopolitisme hérité du passé, cherchaient à rassembler bourgeoisie et classe ouvrière française contre un ennemi commun : l'étranger, l'Anglais rapace et l'Italien traître, mais surtout l'Allemand promu ennemi héréditaire, et, simultanément, l'« ennemi de l'intérieur » comme ils disaient, en lui donnant essentiellement la figure du Juif, mais aussi du franc-maçon ou du nomade. L'écrivain Maurice Barrès symbolisa ce courant. Il voulait explicitement utiliser le nationalisme pour intégrer la classe ouvrière dans la société. Il promouvait spécialement le culte nostalgique des « racines » rurales et « l'instinct du terroir », contre la « désagrégation » et le « déclin » de la société française.

Cette nauséabonde idéologie franchouillarde, antisémite, chantre des vertus de Jeanne d'Arc la Lorraine et de la terre de France, a, depuis, refait surface périodiquement, particulièrement bien sûr dans les périodes de crise. Elle n'a certes rien de nouveau ni de « moderne » !

Le mouvement ouvrier face aux divisions entre les travailleurs

En cette époque de la fin du XIXe siècle où la société française vivait une profonde transformation, où, pour dépasser le stade de l'industrie rurale et accoucher d'une grande industrie moderne et performante, ses capitalistes faisaient affluer dans les mines et les usines des masses d'ex-paysans, autochtones ou immigrés, la question importante pour nous, révolutionnaires socialistes, c'est comment le mouvement ouvrier a fait face à la situation.

Celle-ci n'était pas entièrement nouvelle. D'emblée, la formation même du prolétariat s'était faite sous le signe de la concurrence. La révolution industrielle a brisé et balayé les nombreuses formes d'organisation et d'association antérieures, telles que corporations et compagnonnages, qui, en regroupant les travailleurs dans des structures collectives, leur fournissaient une forme de protection, voire des possibilités de promotion. Elle a imposé comme règle de comportement la concurrence généralisée entre les individus, la guerre de tous contre tous. Le patronat industriel veut une masse de travailleurs émiettée, des prolétaires vendant individuellement leur force de travail sur le marché de l'emploi.

D'emblée, le système a mis en concurrence entre elles les catégories naturelles dans la population travailleuse : les hommes, les femmes, les enfants.

Engels, écrivant, en 1844-45, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, attribuait avec de bonnes raisons une place centrale au rôle de la concurrence dans les difficultés de la classe ouvrière naissante à se constituer en tant que classe autonome ayant des intérêts globaux distincts face à la bourgeoisie.

Il expliquait que « les travailleurs se font concurrence tout comme les bourgeois se font concurrence » et que c'est là « l'arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat » , que « la domination de la bourgeoisie n'est fondée que sur la concurrence des ouvriers entre eux, c'est-à-dire sur la division à l'infini du prolétariat, sur la possibilité d'opposer entre elles les diverses catégories d'ouvriers » ; et il avait sous les yeux, outre les exemples de violence des affrontements que cela entraînait, celui de la pression exercée sur les salaires ouvriers par la misère et le -d-é-sespoir auxquels les immigrants irlandais étaient réduits.

C'est face à cette situation justement que le mouvement révolutionnaire communiste a constitué son programme. Son axe, tout le combat de Marx et d'Engels, portait sur la nécessité, le caractère indispensable de l'union des travailleurs.

Ce n'était pas un point de vue étroitement sentimental. Quand Engels dénonçait les méfaits de la concurrence entre les travailleurs, il soulignait en même temps tout ce que les travailleurs irlandais apportaient, concrètement, de vigueur dans le mouvement ouvrier britannique (grâce à quoi, commentait-il, non sans humour, « l'ouvrier anglais n'est plus un Anglais, il n'est pas comme son riche voisin, un homme d'argent calculateur ; il a des sentiments pleinement évolués » ...).

Car, ce qui l'intéressait dans la situation, tout comme Marx, ce n'était pas tant de décrire ce qui divise les producteurs entre eux - une donnée de fait évidente - que de souligner ce que tous les travailleurs ont en commun, au-delà de la concurrence, que celle-ci s'exerce à l'intérieur des États nationaux ou pas ; de mettre en valeur ce qui peut les unir en fonction du rôle qu'ils sont susceptibles de jouer pour l'avenir de l'humanité. L'internationalisme communiste est une conclusion normale de cette identité d'intérêts de tous les travailleurs.

Il a fallu la culture et la capacité de synthèse et d'anticipation avant tout de Marx et d'Engels, pour établir clairement le rôle historique que peut assumer le prolétariat sur la base de son unité de classe.

Bien évidemment, la situation de l'époque fournissait des prémisses. Des associations ouvrières se formaient, et il y avait eu l'expérience du mouvement ouvrier dit « chartiste » en Grande-Bretagne. Dans ces mêmes années, l'intellectuelle Flora Tristan militait d'ailleurs, vaillamment, de son côté pour un projet d'Union ouvrière rassemblant les travailleurs sans distinction de sexe ni de nationalité.

Le milieu des artisans allemands que Marx connut à Paris se disait même parfois communiste. Mais c'était un communisme qui n'allait pas au-delà de la révolte contre la misère des pauvres, et, dans l'ensemble, l'avant-garde révolutionnaire à travers l'Europe de l'époque restait dominée par les souvenirs de la Révolution française, par des principes moraux et des conceptions utopistes, par un romantisme de la conspiration et des sociétés secrètes.

« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »

Le Manifeste du Parti communiste, lui, paru en janvier 1848, inscrivait le rôle historique possible du prolétariat dans le cadre d'une vision d'avenir de l'humanité, bien conscient en même temps, comme il le disait lui-même, que « l'organisation du prolétariat en classe et par suite en parti politique est sans cesse détruite par la concurrence que les ouvriers se font entre eux » .

C'est bien pourquoi il assignait pour objectif militant aux révolutionnaires communistes « dans les luttes nationales des prolétaires de différents pays » d' « évoquer » et « mettre au premier plan « les intérêts communs de tout le prolétariat, intérêts indépendants de toute nationalité » .

Que l'internationalisme prolétarien n'est pas un internationalisme abstrait, la fondation de l'Association internationale des travailleurs à Londres, 16 ans plus tard, en 1864, allait le montrer.

Son Adresse inaugurale et ses statuts, rédigés par Marx, répondaient sans complaisance à une situation concrète. Après la retombée du mouvement ouvrier « chartiste » en Grande-Bretagne et la défaite des révolutions de 1848 sur le continent, une période de réaction s'était abattue sur l'Europe et la classe ouvrière avait pu sembler résignée. L'Adresse concluait que l'ensemble de la classe ouvrière avait pâti du manque de solidarité d'action entre la classe ouvrière de Grande-Bretagne et celle du continent, et que l'ennemi lui avait infligé en tout cas une « solidarité de défaite » .

L'A.I.T. analysait le manque « de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d'une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays » pour conclure que le mouvement renaissant « donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs » de ce type. C'était la raison même de sa fondation : la volonté de répondre à la politique de division de la bourgeoisie, consciente ou pas, par une politique consciente des travailleurs.

Le programme communiste et le combat pour l'organisation internationale des travailleurs

Et l'époque d'essor de l'impérialisme a montré la valeur du programme ainsi affirmé pour la classe ouvrière, la valeur du « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » proclamé par le Manifeste communiste et repris par l'Internationale ouvrière.

L'arrivée d'une masse de travailleurs étrangers, en particulier en France alors (pour nous en tenir à l'Europe), n'a bien sûr pas manqué d'être exploitée par le patronat. Les patrons s'en sont servis pour faire pression sur les salaires, sur l'intensité et la durée du travail, pour casser les grèves au besoin ou remplacer des grévistes licenciés. La Compagnie des mines de Carmaux, par exemple, fit venir des travailleurs de Belgique pour montrer aux mineurs du cru « combien il est possible d'extraire plus de charbon en beaucoup moins de temps » ...

Du coup, les réactions ouvrières défensives ont parfois pris une coloration anti-belge ou anti-italienne, même s'il s'agissait généralement davantage de réactions de rejet, en quelque sorte « classiques », contre la concurrence, que de véritables accès de xénophobie.

La plus grave, sans doute, s'est produite en août 1893.

Aigues-Mortes 1893

On était en plein débat au Parlement et dans la presse sur la « protection du travail national » ; on était aussi en campagne électorale, et Le Figaro publiait les diatribes de Barrès titrées « Contre les étrangers ! ».

A Aigues-Mortes, dans le Gard, la Compagnie des Salins du Midi employait, pour la récolte du sel, une main-d'oeuvre mixte, des ouvriers italiens venant tous les étés depuis une dizaine d'années, et des manoeuvres français embauchés temporairement parmi une masse d'itinérants qu'on appelait les trimardeurs, qui inspiraient de la crainte à la population locale.

La Compagnie jouait sur la division de sa main-d'oeuvre, dans un climat particulièrement empoisonné. A la suite d'une bagarre entre des trimardeurs et des Italiens, le bruit courut que des Français avaient été massacrés, ce qui était faux, mais suffit pour qu'une partie de la population, 500 ou 600 hommes armés de manches de pioche, de fusils, mène une chasse aux Italiens pendant plusieurs jours. On compta officiellement 8 morts, mais un nombre inconnu dut périr pourchassés dans les marais. Le Times de Londres parla de 50 morts.

Tous les travailleurs italiens furent licenciés, y compris ceux qui étaient installés avec leurs familles, et expédiés au consulat d'Italie à Marseille.

L'affaire provoqua de violentes réactions anti-françaises en Italie ; de son côté, la Compagnie eut beaucoup de mal à terminer les travaux en cours. En tout cas, les quelques inculpés furent acquittés peu après, et un journal conservateur, félicitant les Aigues-Mortais, qui avaient « su si bien se purger de la vermine italienne » , lança « Aigues-Mortes aux Aigues-Mortais, voilà notre devise » ...

Ce pogrome d'Aigues-Mortes de 1893 concentre la plupart des éléments de la situation.

Le mouvement syndical, légal seulement depuis 1884, faisait ses premiers pas. Se donnant pour but la simple défense des intérêts immédiats et momentanés des travailleurs, les syndicats revendiquèrent parfois des clauses protectrices contre l'emploi de travailleurs étrangers dans telle ou telle branche, quand les patrons jetaient les ouvriers à la rue au gré de leurs intérêts du moment. Ils traitèrent au besoin les ouvriers étrangers de nouveaux « Sarrasins »...

Disons tout de même qu'à la même époque, l'« élite » cultivée, disposant de tous les atouts possibles, exaltait les valeurs guerrières et revanchardes, parlant d'en découdre avec l'Allemagne pour récupérer l'Alsace et la -Lorraine ou avec l'Angleterre à cause de la compétition impérialiste en Afrique - les messieurs avocats et médecins eux-mêmes militaient pour obtenir la protection officielle de leurs lucratives positions professionnelles contre des concurrents venus de l'étranger...

Mais, il existait alors en Europe un mouvement politique ouvrier vivant se réclamant du marxisme, qui, allant au-delà des horizons limités du syndicalisme, se donnait pour tâche de représenter l'avenir de l'ensemble du mouvement ouvrier.

Une quarantaine d'années après le Manifeste de Marx et d'Engels, à peine vingt ans après la fin de la Ière Internationale, le mouvement socialiste européen pouvait organiser et mobiliser de larges masses de prolétaires derrière le drapeau rouge et au chant de l'Internationale ; faire du 1er Mai, en liaison avec le mouvement ouvrier américain, une Journée des travailleurs dans le monde pour la revendication de la journée de 8 heures ; rassembler les ouvriers des anciens métiers urbains et ceux de la grande industrie ; unifier concrètement les travailleurs belges et français dans le Nord, les travailleurs italiens et français, et d'autres encore, à Marseille, dans des luttes solidaires. Pour tout cela, il avait fallu tout un travail de propagande, d'éducation et d'organisation au sein des masses, il avait fallu le dévouement désintéressé, l'héroïsme même souvent, d'une foule de militants et de cadres socialistes de multiples pays.

Mais il avait fallu avant tout que ceux-ci aient trouvé, dans le programme marxiste, l'indispensable : c'est-à-dire une perspective, une vision historique.

La classe ouvrière a, certes, été d'emblée largement métissée, physiquement internationalisée en somme, particulièrement à l'époque de l'impérialisme. Mais encore fallait-il en tirer les conclusions politiques !

D'autant plus que l'époque impérialiste a enrichi la panoplie de la bourgeoisie en matière de moyens pour diviser la classe des travailleurs. L'abondance de ses surprofits lui a fourni l'arme de la corruption matérielle et idéologique qui a commencé à gangrener les sommets du syndicalisme très tôt, via leur intégration aux organismes étatiques. Cette corruption a consisté aussi à ouvrir quelques possibilités d'amélioration de son sort à une minorité parmi les travailleurs (du moins dans certains moments privilégiés). Et l'immigration a joué son rôle dans ce processus, permettant la discrimination ouverte, quelquefois officialisée comme dans la Fonction publique, par l'accès de travailleurs « nationaux » à des emplois plus qualifiés et moins mal payés, chaque dernière vague de main-d'oeuvre étrangère étant quasi-systématiquement reléguée dans les emplois les plus rebutants, les moins qualifiés, les moins payés.

Mais ce que cette époque de la fin du XIXe siècle a montré en même temps, c'est le rôle des migrations de travailleurs dans la propagation des idées socialistes à travers le monde, aux États-Unis bien sûr et jusqu'au Japon, jusqu'en Afrique du sud ou encore en Argentine.

Ces migrations ont déraciné des masses de paysans et les ont confrontés à la discipline capitaliste, aux contraintes de la production de masse. Oui. Mais, dans l'épreuve, elles les ont du même coup confrontés au progrès culturel et aux idées du prolétariat moderne. Et le rôle positif que jouèrent les militants ouvriers internationalistes des partis de la IIe Internationale grâce à leur volonté politique de propager leurs convictions révolutionnaires socialistes à travers les luttes et l'organisation communes aux travailleurs de tous pays qu'ils purent alors côtoyer, ne sera jamais assez souligné.

Les années 1920, deuxième grande période d'immigration en France

La Première guerre impérialiste mondiale a brisé la IIe Internationale, mais cet élan pour réaliser l'unité internationale de la classe ouvrière allait reprendre à partir du foyer révolutionnaire allumé en Russie en 1917.

Pendant la guerre, l'État français avait organisé la transplantation de centaines de milliers d'hommes, non seulement pour servir de chair à canon mais aussi pour les besoins de main-d'oeuvre des usines d'armements et de l'agriculture. Il avait installé des postes de recrutement aux frontières italienne et espagnole, et envoyé des agents en Afrique et à Madagascar, jusqu'en Indochine et en Chine !

Après la guerre, l'industrie française eut un pressant besoin de main-d'oeuvre en face duquel le recours à la main-d'oeuvre féminine et au réservoir du monde paysan ne suffisait pas, même si des milliers de Bretons affluaient à St-Denis et Aubervilliers ou dans les usines Michelin de Clermont-Ferrand. La France connut une deuxième grande période d'immigration, d'ailleurs amorcée avant la guerre. Les organisations patronales telles que le Comité des Forges et celui des Houillères organisèrent elles-mêmes le recrutement, en Italie, en Espagne et surtout en Pologne.

La filière polonaise envoyait ses agents sur place pour mieux sélectionner des hommes et des femmes qui, transportés en France, étaient ensuite à nouveau examinés en vue de leur « rentabilité » au travail, en particulier dans le centre de tri de Toul, avant d'être expédiés surtout dans le Nord et le Pas-de-Calais pour le travail dans les mines. Certains patrons venaient choisir directement leur main-d'oeuvre sur place.

Cette sorte de nouvelle traite fut très lucrative pour la Société générale d'immigration, la SGI, constituée en 1924 sous le contrôle des patrons de la grande industrie. Ce qui n'empêcha pas une immigration « clandestine » de s'effectuer, ne serait-ce qu'au bénéfice de patrons désireux d'économiser les frais de commission empochés par la SGI... Le gouvernement régularisait la situation de ces immigrants une fois sur le sol français.

En l'espace de dix ans, de 1921 à 1931, plus d'un million d'ouvriers étrangers vinrent travailler en France ; ils constituèrent 42 % des effectifs des mines, plus encore parmi ceux qui travaillaient au fond, 38 % de ceux de la métallurgie lourde. Les Polonais étaient passés de 46 000 à plus de 500 000.

Un autre trait nouveau était constitué par l'immigration venant des colonies françaises, d'Afrique du Nord et de l'Indochine.

Enfin, l'immigration de populations réfugiées pour des raisons politiques connut alors un essor : Russes, Arméniens, Turcs, plus tard Espagnols...

Et la règle fonctionnait : plus le travail était pénible, plus les travailleurs étrangers étaient nombreux. C'était frappant dans l'industrie minière, mais cela commençait à se voir aussi sur les chaînes dans les grandes usines.

Des témoignages publiés sur la vie ouvrière de l'époque rapportent que l'endroit le plus animé de Billancourt à la fin des années 1920 était le portail principal de l'usine Renault, où des militants se hâtaient de faire des prises de parole avant l'arrivée de la police, tandis que des petits commerçants de multiples nationalités proposaient leurs marchandises et qu'un éventaire « alignait des journaux arméniens, roumains, tchèques, hongrois, de Vienne et Berlin, d'Italie et d'Espagne » ...

Pendant ces années 1920, le jeune Parti communiste, section française de l'Internationale communiste, et la CGTU, menèrent une amorce de politique internationaliste en direction des travailleurs immigrés.

Ils créèrent des structures spéciales d'accueil dans leur sein, des groupes de langues, des associations diverses, et une presse d'entreprise en plusieurs langues, comme « Le Galérien des Aciéries de Longwy » ou « L'Exploité de Micheville », Micheville où, disait cette feuille, le prolétariat est international, vu qu'on y a compté jusqu'à 24 nationalités différentes. Malgré la répression, qui frappait spécialement les travailleurs étrangers, les communistes connurent des succès notamment dans le bassin industriel de Longwy, en liaison avec les militants ouvriers italiens qui avaient fui Mussolini et avec les communistes du Luxembourg.

L'égalité de salaires et de droits entre ouvriers français et étrangers était un thème central pour la CGTU, qui se prononça « contre tout refoulement et limitation de l'emploi de la main-d'oeuvre immigrée, et pour la liberté complète des frontières ».

Parallèlement, les communistes publièrent des tracts, brochures et journaux à destination des peuples colonisés, dans leurs langues, qui étaient acheminés par Marseille, Le Havre et Bordeaux, grâce à un appareil semi-clandestin monté par les cellules communistes des ports et des bâteaux, la CGTU et les Cercles de marins. Ils entamèrent une intervention auprès des travailleurs dits « coloniaux » immigrés en France et eurent un début d'implantation au sein du prolétariat algérien qui se constituait, pour une bonne part, à travers cette immigration en métropole ; ils aidèrent directement à la publication du journal « Le Paria », « Tribune du prolétariat colonial » dont l'un des rédacteurs fut le futur Ho Chi Minh ; en 1924 et 1925, le PC présenta dans des élections à Paris des candidats « coloniaux ». Bref, la Préfecture de la Seine avait quelque raison de se préoccuper de ce que les travailleurs indochinois et nord-africains soient préservés des « contacts sociaux malsains susceptibles de modifier leur mentalité dans le mauvais sens » ...

Crise économique et crise de xénophobie

Dans les années 1920, les situations de concurrence n'étaient généralement pas trop aiguës parce que les étrangers allaient surtout dans les emplois dont les travailleurs français ne voulaient pas ou plus, mais, après 1929, avec la crise économique et l'installation du chômage, les choses changèrent.

La société française connut, particulièrement à partir de 1931, une crise de xénophobie violente et générale, et ses pires manifestations ne sont pas venues, loin de là, des rangs de la classe ouvrière. Les soi-disant « élites » ne furent pas brillantes. Les jeunes avocats, par exemple, pour faire barrage à 300 jeunes réfugiés allemands qui terminaient leur droit, parvinrent à faire réviser le Code de la nationalité en 1934 : il fut désormais imposé un stage de dix ans à partir de la naturalisation, avant de pouvoir exercer. Les médecins, eux, usèrent d'une autre arme, « l'intérêt du public » prétendument menacé par l'envahissement de la profession par des « métèques ». Ils se mobilisèrent pendant plusieurs années, Académie de médecine en tête, en fait pour la vulgaire raison qu'il y avait un trop grand nombre de diplômés et un problème de clientèle pour les jeunes médecins... Avec une loi qu'ils obtinrent en 1933, on ne put plus exercer la médecine en France si on n'était pas de nationalité française. Mais cela ne suffit pas aux étudiants. Ils voulaient aussi des mesures restrictives à l'encontre des naturalisés. En 1935, ils menèrent, en compagnie de jeunes dentistes, juristes et élèves des grandes écoles d'ingénieurs, des grèves massives, des manifestations de rue, avec le soutien de l'Action française.

Le point de vue du grand patronat était différent. Il fut résumé par un nommé Georges Mauco, démographe nationaliste, auteur en 1932 d'une thèse, qui constituait une nouveauté, sur « Les Etrangers en France, leur rôle dans l'activité économique » : « C'est aux travailleurs étrangers que la France doit notamment le prodigieux développement de la construction depuis la guerre, les grands travaux d'équipements hydroélectriques en montagne, le développement de la grande métallurgie et l'exploitation des mines (...) En période de crise, la main-d'oeuvre immigrée permet une diminution du chômage et donne à notre marché du travail une souplesse exceptionnelle (...). »

Le gouvernement prit en 1932 une loi dite encore une fois de « protection de la main-d'oeuvre nationale », fixant des quotas d'étrangers par profession ou par régions, et organisa de spectaculaires retours forcés d'immigrés par trains entiers. Cela ne réduisit pas le chômage. (Dans la même période, quelque 300 000 femmes travailleuses furent renvoyées au foyer...).

En fait, c'est la loi du marché du travail qui régit la situation, et les flux et reflux de l'immigration reflétaient étroitement les fluctuations de la vie économique, presque mois par mois dans certaines périodes - et c'était la tâche du Service de la main-d'oeuvre étrangère dépendant du ministère du Travail de veiller à cet ajustement.

La déception du Front populaire

La politique du gouvernement de Front Populaire n'allait pas changer cela. Après quelques premières mesures adoucissant les conditions de renouvellement de la carte d'identité, les conditions d'expulsion et de changements de résidence, des mesures de protection pour les réfugiés allemands, qui ne furent qu'une brève embellie, il poursuivit la politique précédente : les contingentements ne furent pas remis en cause. Bien vite, les contrôles policiers et les refoulements furent même aggravés. Et parmi les immigrés qui avaient accueilli le Front Populaire avec enthousiasme, qui avaient afflué dans les syndicats, la déception fut immense. Plus encore parmi les immigrés des territoires coloniaux lorsque, dès 1937, ce gouvernement recourut à la répression contre les vagues de grèves en Indochine, en Tunisie, au Maroc, contre les nationalistes algériens et les communistes vietnamiens.

Le PC, ayant désormais rompu avec la politique de ses débuts, avait pris son « tournant national ». Vaillant-Couturier avait réclamé « La France aux Français ! » et Marcel Cachin déclaré que « les communistes ont de la terre de France à leurs souliers »... une bien malodorante gadoue.

La politique du gouvernement de Vichy : dans la continuité des intérêts patronaux

Et finalement la politique du gouvernement de Vichy ne fit, sur le fond, qu'aggraver une politique qui ne changea pas de nature. Elle avait même été préparée par les décrets-lois Daladier de 1938, qui renforcèrent la surveillance et la répression en particulier contre les réfugiés allemands, espagnols, autrichiens, promus au rôle de boucs-émissaires, qui simplifia la procédure de déchéance de la nationalité française pour la rendre plus expéditive et mit en place des camps d'internement pour les expulsés.

A peine installé, le régime du maréchal Pétain annula 15 000 naturalisations obtenues sous le Front Populaire, annonça la révision de toutes celles qui avaient été opérées après 1927, et développa les camps mis en place par ses prédécesseurs.

Mais, pour les Français au « sang pur », il allait exalter le culte de la terre, les vertus de la culture paysanne et des « arts et traditions populaires »...

En même temps, législation ou pas législation, les gouvernants surent toujours ménager dérogations et assouplissements pour répondre aux voeux du patronat, qui, vu les menaces de guerre notamment, manquèrent à nouveau de bras dans les travaux industriels les plus durs, ou pour les emplois d'ouvriers agricoles.

La mobilisation et la guerre amplifièrent les besoins en main-d'oeuvre. Ce fut une des grandes préoccupations du Reich en particulier, d'autant que le potentiel industriel de l'Allemagne était le plus élevé d'Europe.

Dès août 1940, les autorités allemandes se soucièrent de recenser les chômeurs étrangers en France, pour les envoyer travailler en Allemagne. La position de force conquise par les armées allemandes, occupant tout le continent européen, permit au régime hitlérien de mettre la main sur de vastes ressources en marchandises et en main-d'oeuvre. A la fin de 1944, on estima, sans même parler des quelque deux millions de prisonniers de guerre, à 7 millions et demi le nombre des civils étrangers emmenés de force pour travailler dans les usines, les mines et les champs.

Dans les territoires de l'Est, Pologne, Ukraine, ils furent souvent capturés au terme d'une féroce chasse à l'homme, et traités en esclaves qu'on laissait mourir d'épuisement, de faim, de froid, d'infections de toutes sortes. Les usines d'armement de la famille Krupp von Bohlen und Halbach se firent attribuer des milliers de travailleurs forcés.

Ce n'était somme toute que la logique du fonctionnement capitaliste poussée à l'extrême.

Les « Trente Glorieuses » du patronat, ou la surexploitation des travailleurs immigrés

Si l'ensemble de l'Europe occidentale capitaliste a connu une forte croissance économique, croissance des profits patronaux en tout cas, pendant ce qu'elle appelle ses « Trente Glorieuses », elle le doit pour beaucoup à l'immigration de travailleurs étrangers.

Après avoir été elle-même un foyer intense d'émigration, l'Europe est devenue, au moins à l'Ouest, en Angleterre, Suisse, Belgique, Allemagne, etc., une zone d'immigration massive à partir des années 1950, immigration en provenance du Maghreb, puis d'Afrique noire, de Turquie, etc., bref, du Tiers-Monde.

Malgré le recours systématique au travail des femmes, et on doit ajouter, pour la France en tout cas, malgré un exode rural qui s'est brutalement accéléré [[La population active dans l'agriculture est tombée d'environ 20 % de la population active totale au début des années 60, à 6 % à la fin des années 80.]], malgré cela la main-d'oeuvre nationale n'aurait pas suffi

En France, pour 45 000 entrées de travailleurs par an, en moyenne, entre la fin de la guerre et 1960, on est passé à 122 000 entrées annuelles, puis 133 500, toujours en moyenne, pendant toute la période suivante jusqu'en 1973.

Dans ces années-là, où des intellectuels dissertaient sur la disparition de la classe ouvrière, un salarié sur deux était un ouvrier ; le nombre des OS a fait un bond, entre 1954 et 1975, avec un million et demi d'emplois supplémentaires, OS qui étaient des jeunes venus des campagnes, souvent des femmes, et des immigrés.

Des ordonnances de 1945...

En 1945, à la fin de la guerre, les décisions à prendre en matière d'importation de main-d'oeuvre avaient constitué une question de première importance. De Gaulle souhaitait 12 millions de beaux bébés pour la France, il souhaitait aussi qu'on introduise « avec méthode et intelligence, de bons éléments d'immigration dans la collectivité française » .

Dans ces débats, toute une mentalité d'inspiration colonialiste se manifesta, notamment parmi les cadres de l'administration héritée du régime vichyste. A force de considérer les êtres humains en termes de main-d'oeuvre, qu'on peut « importer » ou « refouler », décréter « indésirable » ou « assimilable », certains de ces responsables en étaient venus, déjà avant la guerre, à établir des tableaux de classement des groupes ethniques. Alfred Sauvy et surtout Georges Mauco - ce dernier avait participé sous l'Occupation allemande au journal raciste L'Ethnie française - prônaient une sélection ethnique des travailleurs appelés à venir se faire exploiter dans les usines françaises, type de sélection que De Gaulle approuva d'ailleurs, dans un premier temps.

Ces gens ne voulaient pas d'Africains, pas d'Asiatiques, pas de juifs d'aucune nationalité, pas de Balkaniques ni de Levantins, bref, pas « des Méditerranéens et des Orientaux dont l'afflux a profondément modifié la structure humaine de la France depuis un demi-siècle » . Les seuls vraiment désirables étaient les Nordiques...

Finalement, les ordonnances de 1945, toilettées tout de même plus conformément au climat de l'époque, ne comportèrent pas de hiérarchie ethnique proclamée. Georges Mauco est resté néanmoins à son poste jusqu'en 1970.

L'État était désormais censé monopoliser la planification des entrées, au moyen d'un Office national de l'immigration, l'O.N.I., remplaçant les anciennes sociétés patronales. Les syndicats étaient membres du conseil d'administration de l'O.N.I., ils en furent écartés en 1948.

Le décret fondateur partait du principe de la protection de la main-d'oeuvre nationale. L'O.N.I. devait, avant de traiter les demandes d'embauches de travailleurs étrangers déposées par les patrons, s'assurer qu'il n'y ait pas de travailleurs français susceptibles de faire l'affaire. Les immigrés n'obtenaient une carte de séjour que si le Ministère du Travail leur délivrait un contrat de travail, avant l'entrée en France. La procédure était longue et lourde, les patrons y virent bien vite une entrave inutile, si bien qu'après les premières années de la reconstruction l'O.N.I. ne fonctionna guère.

Un des grands objectifs fixés par les hommes politiques en 1945 était de « repeupler la France », de lui insuffler un sang neuf, au moyen d'une immigration européenne et familiale.

Ce n'était pas le problème des patrons, qui, eux, voulaient avant tout des hommes célibataires, des jeunes en bonne santé, en grand nombre, rapidement disponibles, et renouvelables à volonté.

... à l'immigration « sauvage » sous la tutelle des grands patrons

Les colonies françaises, surtout l'Algérie, fournirent les gros bataillons. Y compris pendant la durée de la guerre d'indépendance, il y eut un va-et-vient continu de travailleurs algériens, et leur nombre augmenta encore après 1962, jusqu'en 1975. Ils payèrent un lourd tribut à la soif de profits patronale. Dans un recueil sur « La vie quotidienne des immigrés en France », l'écrivain Jean Anglade indiquait par exemple, en 1976 : « Tous les deux jours, un cercueil d'accidenté du travail atterrit sur un aérodrome algérien. Au plus fort de sa construction, l'ensemble pétrochimique de Fos produisait un mort par jour parmi les travailleurs immigrés » .

La plus grande partie de l'immigration s'est faite hors la loi, en-dehors de l'O.N.I., sous la tutelle des grands patrons ! Dans les années 60 et 70, les grandes entreprises mirent en place une infrastructure, des filières, envoyant des émissaires sur les places des villages dans le sud du Maroc en particulier, chargés de rassembler, sélectionner, trier, convoyer les hommes destinés aux chaînes de l'industrie automobile.

Même le sérieux CNRS fut convié par la direction de Renault à mener une enquête, vers 1969-70, dans le but de rechercher une politique de recrutement des « bonnes ethnies ». La Régie en tira des conclusions inspirées du point de vue de ses agents de maîtrise, qui jugeaient par exemple les travailleurs marocains assidus, « très malléables et disciplinés » , les Tunisiens en revanche difficiles, « insatisfaits perpétuels » , et les Africains noirs dotés d'un « amour-propre excessif » ...

De la fin des années 50 jusqu'en 1972-1974, les gouvernements ont encouragé ce nouveau marché aux esclaves, encouragé les patrons, car leur rôle ne consistait qu'à procéder à la régularisation a posteriori des travailleurs une fois sur place. En 1965-66, 80 % des entrées furent régularisées ainsi, après coup, 82 % en 1968 !

Pompidou ne déclarait-il pas lui-même (en 1963) : « L'immigration est un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail et de résister à la pression sociale » ?

Quand le gouvernement commença à exprimer des velléités de contrôle, vers 1972, il rencontra de vives réticences de la part du CNPF, pourtant assuré que dérogations et assouplissements seraient largement appliqués dans la pratique.

Au besoin, pour la satisfaction des bourgeois, des accords spéciaux étaient conclus, comme l'accord avec le gouvernement portugais autorisant les Portugaises à venir nombreuses, avec leurs petites valises en carton, pour servir de bonnes et de concierges dans les beaux quartiers par -exemple...

L'immigration de travailleurs portugais prenait à son tour une grande ampleur.

Ces hommes et ces femmes devaient quitter le Portugal, passer les frontières espagnole puis française, dans l'illégalité, au moyen de filières clandestines et ruineuses, dans des conditions terribles. Une fois en France, les autorités veillaient par contre à les régulariser car les patrons avaient un pressant besoin de leurs bras. Un ouvrier portugais racontait ainsi, en 1970, dans la revue « Le Paria » : « Citroën a les dents longues. Beaucoup de camarades portugais qui passent la frontière sans papiers ont peur d'être ramassés par la police française ou espagnole et d'être renvoyés au Portugal. Il se trouve que la police même d'Hendaye leur donne l'adresse de Citroën, pour qu'ils y aillent directement » ... Un bureau spécial à Paris diffusait en portugais par affiches et par hauts-parleurs dans les bidonvilles des informations sur les facilités de régularisation des travailleurs portugais. Ces bidonvilles, notamment celui de Champigny, pouvaient être en même temps un marché du travail, vers le milieu des années 60 - des patrons venant recruter directement, parfois par camions entiers.

Les travailleurs portugais ont constitué le gros des équipes qui ont construit, à Paris, le boulevard périphérique et le RER.

Toute la politique des gouvernements s'est résumée à entretenir le marché du travail au profit du patronat. Sur le plan du logement - un vieux problème de toute façon pour la classe ouvrière - il s'est donc limité au minimum correspondant à cette politique, c'est-à-dire aux foyers pour salariés célibataires tels ceux de la Sonacotra, société spécialisée dans le logement des travailleurs musulmans d'Algérie, qui ne furent qu'une goutte d'eau.

Chaque période passée d'afflux massif, de travailleurs belges, italiens, polonais, juifs d'Europe de l'Est, arméniens, espagnols, a connu ces entassements dans les vieux quartiers insalubres, les garnis, les baraquements en tout genre. Dans les années 60, les travailleurs algériens et portugais ont peuplé les bidonvilles qui se sont étendus dans les banlieues ouvrières autour de Paris, Lille, Marseille, etc. Le bidonville de Nanterre a rassemblé 10 000 personnes, celui de Champigny jusqu'à 12 000.

Ce n'est guère qu'en 1970, dans une période où des travailleurs immigrés s'étaient de plus en plus manifestés dans les mouvements revendicatifs ouvriers, et plus spécialement après l'incendie d'un taudis à Aubervilliers où cinq Maliens avaient péri, que la résorption annoncée des bidonvilles fut entamée réellement.

Ainsi, on peut dire que c'est l'État lui-même qui patronnait alors une nombreuse immigration clandestine !

Les débuts de la crise (1973-1974)

Ce n'est qu'avec l'apparition de la crise pétrolière et du chômage, fin 1973, que la pratique des régularisations massives après coup fut suspendue. On se mit alors à parler d'immigration « sauvage ». Mais, sinon, jusque là, l'immigration n'était pas encore un « problème » pour les partis politiques. S'il y avait lieu parfois de s'apitoyer, on laissait cela aux organisations charitables. La convergence des intérêts patronaux et de l'État français, et aussi des États des pays d'origine, était trop forte pour qu'il n'y eût pas consensus global, y compris au niveau des médias.

A la suite de l'embargo sur les produits pétroliers par les pays exportateurs de l'OPEP, le magazine patronal L'Expansion exprima sa crainte de voir se créer une OPEM, Organisation des pays exportateurs de main-d'oeuvre, la crainte que « la deuxième colonne de la prospérité européenne depuis 20 ans, à savoir l'afflux annuel garanti, et à très bon compte lui aussi, de 500 000 à un million de paires de bras étrangers » ne soit « lézardée » . Yvon Chotard, au nom du CNPF, déclarait la main sur le coeur : « Dans les entreprises françaises, il n'y a aucune discrimination d'aucune sorte. (...) nous avons eu l'occasion de dire bien souvent, car c'est une réalité, que l'économie française, aujourd'hui, a besoin des travailleurs étrangers. Et parmi ces travailleurs étrangers, effectivement, les Algériens représentent une partie importante. » .

Le journal gaulliste « La Nation », en septembre 1973, pour couronner ce bouquet : « Personne n'affirme sérieusement dans aucun État industrialisé que les travailleurs immigrés font concurrence aux travailleurs nationaux » .

Même en 1974, pendant la campagne présidentielle, alors que Giscard d'Estaing allait prendre la décision officielle de suspendre l'immigration de travailleurs non originaires de la Communauté européenne, le candidat Le Pen n'apercevait pas de problème de cet ordre. Le texte de sa « profession de foi » pour cette élection ne contenait pas un mot sur les immigrés. Le Pen se présentait comme un chef d'entreprise, père de famille bien sûr, reprenait les thèmes classiques de l'extrême-droite comme l'anti-communisme, et préconisait une limitation du droit de grève. Le Pen était le même à l'époque que ce qu'il est aujourd'hui, mais il faut croire qu'il ne considérait pas alors l'immigration comme un thème démagogique payant sur le plan électoral.

La décision de juillet 1974, qui fut présentée plus ou moins comme provisoire et qui avait été précédée, fin 1973, par celle du gouvernement algérien de suspendre l'émigration vers la France, fut prise avec l'accord des grands patrons et aussi de la CGT et de FO. Des décisions analogues furent prises dans la plupart des pays capitalistes européens, presque en même temps.

En fait, l'arrêt de l'immigration fut très relatif. Il ne s'appliquait d'ailleurs pas aux salariés hautement qualifiés, ni aux ressortissants de la Communauté européenne, ni aux travailleurs saisonniers de l'agriculture. Et le gouvernement ménageait l'avenir, bien des patrons craignant tout risque de pénurie de main-d'oeuvre en cas de reprise économique. Des entreprises ont continué sur leur lancée, des patrons eurent des besoins « incompressibles » de main-d'oeuvre étrangère, et la nouvelle réglementation ne fit que créer des illégaux.

Et pourtant, le même Giscard d'Estaing qui avait, en 1974, instauré en signe d'ouverture un secrétariat d'État à l'Immigration, qui avait invité avec ostentation des éboueurs africains à prendre un petit déjeuner en sa compagnie à l'Elysée, allait opérer une certaine volte-face en l'espace de quelques années. En 1977, son ministre Lionel Stoléru lançait une initiative d'incitation au retour, le fameux « million », qui ne connut pas un grand succès, quoiqu'il aidât certains patrons à faire passer des licenciements. En 1978-79, Giscard concocta même un plan dont l'objectif était carrément le retour, volontaire ou forcé, par le non-renouvellement de leurs titres de séjour, de plusieurs centaines de milliers d'étrangers sur cinq ans ; il visait surtout les Algériens.

C'était sans doute impraticable. Le projet hautement démagogique de Giscard capota, en tout cas.

Mais on était au lendemain de Législatives gagnées par une droite divisée, et en pleine préparation de la présidentielle de 1981... Lors de ces législatives de 1978, les 160 candidats du Front national avaient cette fois fait campagne sur le thème « Les Français d'abord », dénonçant « le caractère excessif de l'immigration », annonçant que leurs consignes pour le second tour seraient fonction des positions des candidats sur cette question.

Le Pen était en train de trouver son créneau, dans une ambiance où les surenchères xénophobes de la part des hommes politiques en concurrence n'allaient plus qu'empirer.

La gauche au gouvernement et la montée des surenchères xénophobes

La période qui s'est ouverte avec l'élection de Mitterrand en 1981 a été particulièrement marquée, comme on sait, par la montée du Front national.

Les causes en sont évidentes, de même que celles de son audience croissante dans une partie des classes populaires. Elles résident dans l'incapacité, assumée, des partis gouvernementaux d'arrêter le chômage et l'extension de la pauvreté, puisque toute leur politique commune se résume à leur volonté de permettre au patronat d'accroître ses profits, à la faveur de la crise. Les partis de gauche, PCF compris, ont en outre assumé la responsabilité d'avoir discrédité l'idée même qu'une autre politique était possible, cette fois en faveur des travailleurs.

Alors, comme dérivatif, c'est le thème de l'immigration qui est venu au centre de la scène. Le Front national en a fait son cheval de bataille et, comme cela a paru « payant » électoralement, les partis de droite se sont alignés, pour ne pas se laisser grignoter. Avec l'exploitation d'une démagogie anti-arabe, et aussi, amalgamée, anti-noire, anti-antillaise, et par intermittences anti-juive, l'ensemble de la droite a repris ces chemins qui la font renouer avec la droite de Barrès, de Maurras et de l'Action française.

Alors qu'aux débuts de la crise économique, vers 1973-74, L'Expansion s'interrogeait sur « Peut-on se passer d'Ahmed ? » (en exprimant des doutes), désormais au contraire la droite reprit les thèmes de la nationalité qui devrait être liée à l'archaïque « droit du sang », de la fantasmatique supériorité des « racines françaises », et de la prétendue « invasion » étrangère qui menacerait l'« identité » française. Désormais, le Figaro Magazine et Giscard d'Estaing se demandaient - c'était en octobre 1985 : « Serons-nous encore français dans 30 ans ? » .

Récurrent à chaque période de crise, ce thème alarmiste de l'« invasion » est devenu de rigueur.

Et Chirac comme Giscard ont multiplié les signaux du style « Je vous ai compris » en direction des électeurs de Le Pen ; le Front national a d'ailleurs accueilli pas mal de cadres politiques venant du RPR et de l'UDF. Aujourd'hui, les vases sont communicants.

Et la gauche ? Alors au gouvernement, elle s'illustrait par une absence totale de politique indépendante, soumise encore plus servilement si possible, et avec même plus de zèle, que chiraquiens et giscardiens aux volontés du patronat ; eh bien, face à la montée de la démagogie xénophobe, elle n'a rien trouvé d'autre que de s'aligner elle aussi !

Oh, bien sûr, il y a eu une brève phase à coloration de gauche en 1981, quelques mesures, comme aux tout premiers temps du Front populaire : la régularisation exceptionnelle de 132 000 personnes en situation irrégulière, entre 1981 et 1983 ; quelques garanties judiciaires dans les procédures d'expulsion ; quelques droits nouveaux comme la pleine liberté d'association, sans autorisation préalable, dont ne disposaient même pas les étrangers en France depuis 1939 ; et la création en 1984 d'un titre unique, regroupant cartes de séjour et de travail, pour une durée de dix ans, renouvelable de plein droit, ce qui remplaçait les anciennes cartes de 1, 3 et 10 ans, assurait plus de stabilité et supprimait un certain nombre de démarches. Des mesures qui n'ont pas été négligeables, bien sûr, pour les personnes intéressées, mais qui ne suffisent pas à constituer une politique indépendante.

Et les envolées programmées sur le pays des Droits de l'homme, les mises en scène à grand spectacle sur le thème de l'antiracisme - autant de diversions - ne pouvaient en tenir lieu.

Très vite, en fait, socialistes et communistes au gouvernement ont pris peur de leur ombre : dès les premières réactions hostiles et les accusations de « laxisme » venant de l'électorat et des milieux politiques de droite. Dès 1982-83, sans autre pression que celle-là, électoraliste, « alimentaire » en quelque sorte pour la caste politique, le gouvernement Mauroy a non seulement rétabli mais durci les contrôles aux frontières et les refoulements expéditifs, ouvert ou légalisé 13 centres de rétention, mis des restrictions à l'immigration familiale en la soumettant à des conditions de ressources et de logement, instauré les fameux certificats d'hébergement, repris même une politique incitant au retour des immigrés dans leur pays. Cette fois, on a parlé d'aide « à la réinsertion » pour les travailleurs victimes des grandes vagues de licenciements dans l'automobile ; il s'agissait en fait surtout d'une aide aux grands licencieurs, Citroën, Peugeot et Talbot.

L'émergence électorale du Front national

1983, c'était l'année où le Front national a fait sa première sérieuse percée électorale, encore localisée, à l'occasion d'élections municipales, à Dreux et à Aulnay-sous-Bois. L'immigration avait été le thème central de la campagne. Gaston Defferre excitait la xénophobie « sécuritaire » à Marseille, Pierre Mauroy disait, entre autres propos de la même eau sale, à propos des OS immigrés grévistes de Renault, qu'ils étaient « agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises » ... [[ Le Monde du 11/2/83.]]

Dès lors, et avec l'émergence électorale du FN au plan national lors des Européennes de 1984, la montée de la concurrence, sur ce terrain pourri, a jalonné toute la période, relancée par les alternances des gouvernements dits de cohabitation. Charles Pasqua a symbolisé ces intermèdes.

Mais, après la période de 1981 à 1986, au retour d'un gouvernement du Parti socialiste, de 1988 à 1993, à quelques retouches près, cela a été la même chose. Le gouvernement a même multiplié les réformes répressives.

Et ces prétendus gens de gauche se sont vantés, toute honte bue, de battre la droite sur ce terrain, d'avoir fait davantage de reconduites à la frontière ou de charters d'expulsions.

Et n'exceptons pas le PC, ce Parti communiste qui écrivait dans le programme pour son Congrès, en 1991, « Il est de l'intérêt commun des travailleurs immigrés comme des travailleurs français, alors que le chômage prend des proportions considérables, d'arrêter toute immigration nouvelle ; le droit au regroupement familial, qui doit être garanti, devant être maîtrisé et contrôlé afin qu'il n'entraîne pas une nouvelle immigration illégale » !

Il n'y avait pas d'immigration nouvelle de travailleurs, mais le PC feignait lui aussi de voir une relation de cause à effet entre immigration et chômage. Quant à restreindre le regroupement des familles, cela sonnait comme du Pasqua. C'est cohérent, de la part du PC, puisqu'il se place sur le terrain des intérêts de « l'économie nationale » et du « fabriquons français ».

Une politique identique à celle de la droite

Aujourd'hui, la politique du gouvernement est dans la continuité. D'ailleurs, le rapport Weil qui l'inspire est entièrement axé, en contrepoint à l'aggravation de la répression, sur la nécessité de faire un distingo entre « ceux », dit-il, « qui ont droit à un séjour durable » - chercheurs, étudiants, entrepreneurs - « dont le pays a besoin » (et par « le pays », entendons le patronat pris dans son ensemble), et d'autre part « ceux qui ne l'ont pas : les immigrés non qualifiés ». Et il insiste : pour ceux-ci, la porte doit rester fermée. Il ne faut ouvrir les frontières que d'une manière sélective, en fonction des besoins actuels du patronat, baptisés intérêt « national ».

Patrick Weil est paraît-il d'obédience chevènementiste. Mais ceux qui s'intitulent la « Gauche socialiste » comme Julien Dray n'hésitent pas, quant à eux, à plaider en faveur d'un retour à une politique ouvertement discriminatoire de quotas par pays - des quotas de travailleurs étrangers négociés d'État à État - qui permettrait, selon eux, de « responsabiliser » les pays d'émigration... Quant à Chevènement, il n'a pas craint de déclarer, tout récemment, devant une assemblée de son mouvement : « Quand la France compte cinq millions de chômeurs réels, faut-il au nom du libéralisme sans frontières accroître le nombre de chômeurs en Seine-Saint-Denis ou ailleurs ? » .

D'une façon générale, les partis de la gauche gouvernementale n'ont à proposer qu'une politique identique à celle de la droite, et, sur le terrain de l'immigration, on les voit aujourd'hui s'attacher même à souligner leur volonté de ne pas s'en différencier, au point que Jospin-Chevènement ont reçu un éloge de Jean-Louis Debré pour leurs projets de loi !

C'est grave.

L'escroquerie éhontée de la propagande contre les travailleurs immigrés

Il est évident que l'immigration n'est pas la cause de la crise, de la misère et de la plongée de masses populaires de plus en plus larges dans le désespoir. Elle n'est pas même la cause, en fait, de la montée du Front national.

Le Pen fait son miel de la démagogie sur l'immigration, mais son objectif, c'est le pouvoir. Il sait aussi bien que quiconque que les travailleurs immigrés ne sont en rien responsables du chômage, qu'il n'y a pas de lien, que par exemple c'est la Suisse qui a le plus fort taux d'immigration en Europe et le plus bas taux de chômage, et qu'inversement, l'Espagne avec le taux d'immigration le plus faible (moins de 1 % de sa population) connaît un taux de chômage de l'ordre de 22 %, le plus élevé en Europe.

Le Pen, et tous ces dirigeants politiques, de gauche comme de droite, savent aussi bien sûr que, si les travailleurs immigrés représentent 7,8 % de la population active totale, ils connaissent un taux de chômage bien supérieur à la moyenne nationale - autour de 20 % - et plus de 30 % si on ne considère que les immigrés non-européens - et que le chômage atteint un jeune d'origine algérienne sur deux.

Ils ne disent pas, bien sûr, qu'entre le début de la crise en 1973, et 1985, par exemple - année où les déclarations xénophobes se sont déchaînées - la baisse de l'emploi étranger en France a constitué 83 % de la baisse totale des emplois !

Et ils ne disent pas non plus qu'en réalité, alors que les patrons faisaient venir entre 100 et 200 000 travailleurs permanents par an au début des années 70, ce nombre n'a cessé de baisser depuis, au point qu'il est tombé à 25 000 en 1991, moins de 20 000 en 1994, 13 000 en 1995.

On est bien loin de la prétendue « invasion » ! La proportion d'immigrés en France, au total, avec les travailleurs saisonniers dont on parle peu, avec les familles surtout, sans oublier les étudiants, les réfugiés, etc., et compte tenu de ceux qui repartent au pays, est aujourd'hui du même ordre que ce qu'elle était en 1931, et cette proportion est restée stable depuis plus de 20 ans : autour de 7 % - ces mêmes 20 ans qui ont vu, faut-il le rappeler, le chômage s'installer et devenir massif.

Et encore faut-il préciser une chose - puisque la campagne anti-immigrés orchestrée en permanence sur la scène politique vise avant tout les travailleurs originaires d'Afrique, des Antilles, de Turquie ou du Sud-est asiatique, même si tous ceux qui la fomentent ne le disent pas explicitement - précisons donc qu'un immigré sur deux, aujourd'hui, est... européen : portugais d'abord (plus nombreux que les Algériens, d'ailleurs), italien, espagnol... Et surtout, Le Pen ne dit pas que, s'il parvenait au pouvoir, il se conformerait lui aussi aux exigences patronales, quelles qu'elles soient. Exactement comme aujourd'hui les législations et réglementations prévoient systématiquement des dérogations et des exceptions, et laissent aux autorités une large marge de manoeuvre, Le Pen dès maintenant exige la « préférence nationale » pour les emplois... en prenant soin de préciser : « sauf exception » ! Il est bien placé, lui l'héritier des ciments Lambert, pour savoir que le patronat du Bâtiment-Travaux publics fait une grande partie de ses profits sur le dos de travailleurs immigrés.

Nous le savons tous, rien de tout cela, ni chiffres ni faits réels, ne peut arrêter les démagogues de tout poil. En 1945 déjà, quand plus de trois quarts des étrangers résidant en France étaient européens, les réactionnaires s'inquiétaient du devenir de « la race »...

Les attaques contre les immigrés « clandestins » sont une démagogie qui menace l'ensemble des immigrés

Aujourd'hui, les déclarations se focalisent contre l'immigration qu'on qualifie de clandestine, inchiffrable par nature. La loi doit s'appliquer à tous, martèlent les hommes politiques, il faut être impitoyable vis-à-vis de l'immigration clandestine - à gauche, on ajoute « en respectant la dignité des gens ».

Le mot même de clandestin n'est pas innocent, il évoque la délinquance.

S'il s'agit des travailleurs surexploités dans les entreprises en délicatesse avec la législation, le fisc et l'URSSAF, il est particulièrement inapproprié car, comme les statistiques des inspecteurs du travail l'ont récemment rappelé, 90 % des travailleurs de ce genre d'entreprises sont des Français ou des immigrés en situation régulière : ce sont leurs exploiteurs qui ne le sont pas. Seuls 10 % environ sont des étrangers « sans papiers ».

De toute façon, ce secteur « informel » de l'activité économique présente pour les patrons l'avantage de fonctionner sur un marché du travail parallèle, très bon marché et en-dehors de toute législation et protection sociales. Il se développe dans tous les pays industrialisés. Des pans entiers de l'économie vivent du travail dit clandestin, en particulier là où l'activité présente des caractères discontinus ou saisonniers. L'agriculture, le bâtiment, l'hôtellerie-restauration utilisent une main-d'oeuvre non déclarée, au moins autant que le secteur de la confection où le fait est bien connu. Des entreprises ayant pignon sur rue, du BTP ou du prêt-à-porter, utilisent pour cela la sous-traitance et des sociétés écrans, qui exploitent, dans des centaines d'ateliers installés par exemple dans des villas de banlieue désaffectées, des travailleurs jusqu'à 15 heures par jour, 7 jours sur 7, dormant sur place sur des matelas dont on leur fait payer la location...

Cela se passe ici même. Moyennant quoi, par exemple, un donneur d'ordre comme la marque Morgan peut acheter 30 francs pièce des chemisiers revendus plus de 400 francs. Les grandes centrales d'achat des magasins André, Monoprix, La Redoute ou C&A recourent elles-mêmes à cette source.

En fait, la démagogie anti-immigrés « clandestins » vise à faire planer une menace permanente sur l'ensemble des travailleurs immigrés. C'est vite fait, parfois, de tomber dans la catégorie des « sans-papiers ». Mais, on le voit bien, ces « irréguliers » sont une composante, en super-précarité, de la classe des travailleurs. C'est l'ensemble du monde du travail qui tend à être réduit par le patronat et les politiques gouvernementales à une précarisation permanente, les jeunes à la « galère » des petits boulots, de l'interim et des CDD, les femmes au temps partiel, le plus souvent contre leur gré. Et c'est l'ensemble des travailleurs qui est de plus en plus devenu licenciable à merci.

Pour des communistes révolutionnaires, la notion de travailleurs « clandestins » n'a pas plus de signification que celle de travailleurs « étrangers » ! Il n'y a pas de travailleurs « étrangers » !

« Inassimilables » ?

On entend dire : d'accord, les Italiens qui sont venus travailler en France dans le passé, les Espagnols, même les Polonais, se sont intégrés, voire assimilés. Ce n'était pas pareil, car aujourd'hui, les Algériens, avec l'islam, n'est-ce pas, poseraient un « problème spécifique »... Mais c'est une foutaise.

La dernière vague d'immigrants a toujours été qualifiée d' « inassimilable ». Les choses se sont généralement passées plus ou moins dans la douleur. Déjà, les apprentis venant de la Creuse au siècle dernier étaient parfois accueillis par les ouvriers maçons à Paris avec cette réflexion : « Tu n'avais donc plus de châtaignes à te mettre sous la dent, que tu viens manger notre pain ? ». Les travailleurs polonais, les travailleurs italiens ont aussi en leur temps rencontré des difficultés de toutes sortes. Quand les Kabyles étaient plutôt vus comme des paysans, des « ploucs », venant de leur campagne mais parlant tout de même un peu de français, les dockers italiens à Marseille étaient parfois surnommés les « christos » (et ce n'était pas un compliment !), parce qu'ils travaillaient aux cris de « Per Gesù et per la madona ».

Pourtant, aujourd\rquote hui, une personne sur quatre, en France, serait immigrée ou d'ascendance étrangère, et encore, en ne remontant pas plus loin qu'aux grands-parents. [[S'agissant des Algériens, d'après une grande enquête de 1992 des instituts spécialisés, ils sont les moins pratiquants des musulmans en France. Près de la moitié des immigrés d'Algérie ont déclaré n'avoir pas de religion ou ne pas pratiquer, et cette proportion parmi les jeunes qui ont toujours vécu en France est bien supérieure encore. Dans cette génération, les unions "mixtes", c'est-à-dire en-dehors de la communauté algérienne, sont par ailleurs de plus en plus nombreuses.]]

« L'identité française », cela ne veut pas dire grand chose, à part un piège pour les imbéciles.

Une même classe ouvrière à l'échelle de la planète

Le système capitaliste lui-même, en entraînant des brassages incessants de prolétaires, fait plus que jamais des travailleurs, émigrés de là-bas, immigrés ici, une même classe à l'échelle de la planète. Les migrations de main-d'oeuvre se sont amplifiées à notre époque, généralisées, « mondialisées » en somme !

Le destin des travailleurs émigrés est lié à celui de l'ensemble des travailleurs, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, d'ici ou d'ailleurs, bref, à celui de la classe ouvrière, à ses luttes et à ses perspectives.

L'idée que de « bonnes lois » pourraient, sans toucher l'économie capitaliste elle-même, rendre le système plus humain est une utopie. Préconiser telle politique de l'immigration qui serait meilleure que telle autre n'est qu'un leurre. Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir une « bonne » politique de l'immigration, fût-elle par exception sincèrement réformiste.

S'il y avait une nouvelle période de prospérité, on cesserait probablement de présenter l'immigration comme un « problème ». Mais personne n'a de prise sur le fonctionnement chaotique de l'économie capitaliste. En période de crise, le capitalisme continue à appauvrir la partie sous-développée de la planète, et par là même, à pousser à l'émigration une fraction de ses habitants, alors même qu'il n'a pas plus la capacité d'accueillir des travailleurs immigrés qu'il n'a celle de donner du travail à ses nationaux.

Les États capitalistes peuvent bien multiplier de nouveaux murs ou rideaux de fer, se transformer en forteresses, ils ne pourront jamais empêcher que des vagues de pauvres chassés de chez eux par la misère viennent frapper à la porte là où est concentrée la richesse. Ils ne peuvent pas, malgré leur armada répressive, leurs polices des frontières, empêcher par exemple que des milliers de pauvres du Mexique et d'Amérique du sud tentent de franchir le Rio Grande, que des boat people albanais cherchent à traverser l'Adriatique ou des Marocains, des Africains, le détroit de Gibraltar - ni empêcher ceux du moins qui n'y laissent pas leur vie de retenter plusieurs fois leur chance.

Comment peut-on imaginer qu'il puisse en aller autrement quand la vie de millions de gens est telle qu'ils n'ont rien à perdre, quand c'est la survie même ou un élémentaire respect de soi qui sont en jeu ?

A bas le système capitaliste !

Aucune législation ne peut résoudre ni même atténuer l'injustice fondamentale que constitue l'inégalité économique entre les êtres humains. Il ne peut pas y avoir une « bonne » politique de l'immigration dans cette société qui ballotte des masses d'êtres au gré de la course au profit menée par une minorité de parasites, une société divisée en classes et fondée sur la concurrence. Dans ces conditions, débattre d'insertion, intégration, assimilation, pour déterminer ce qui serait préférable pour les individus et la collectivité, c'est, au mieux, de la rêverie réformiste, mais bien plus souvent du cynisme.

Nous sommes contre cette société où les travailleurs sont traités comme des citrons que l'on presse et puis qu'on jette - qu'ils soient auvergnats, turcs, maghrébins ou tout autres... Cette société est à abattre ; ce n'est certes pas l'immigration qui est un « problème », mais ce système économique et social, oui !

Dans cette perspective, l'unité de la classe ouvrière est une condition indispensable.

Et justement, si, bien entendu, l'ensemble des travailleurs ont des revendications communes à mettre en avant et à imposer, le mouvement ouvrier doit aussi, et justement pour souder ses rangs, prendre en charge les problèmes spécifiques que rencontrent les travailleurs immigrés - comme les travailleuses également, par ailleurs - et, par exemple, se battre solidairement pour qu'ils aient ne serait-ce que les mêmes droits démocratiques que tous les travailleurs. Précisément pour que leur situation soit la moins « spécifique » possible.

Mais l'unité de la classe ouvrière, des travailleurs de tous pays, il faut le savoir, ne se créera pas par des leçons de morale ou des discours sentimentaux. C'est dans les luttes communes que l'unité des travailleurs se crée et se cimente sur la base de leurs communs intérêts. Tous les grands mouvements grévistes, tous les grands moments du mouvement ouvrier l'ont amplement montré, et plus encore les périodes révolutionnaires.

Ce qui manque à la classe ouvrière tout entière, c'est un mouvement ouvrier vivant, entendant défendre par la lutte de classe les intérêts du prolétariat, implanté dans les entreprises et capable de mener son combat, mais aussi implanté dans les quartiers et les cités où elle vit, et capable de mener une activité de propagande et d'éducation communistes, comme cela a pu se faire ou en tout cas s'amorcer au début du siècle et dans les années 20.

Des préoccupations de style humanitaire ou moralisateur, des promenades dans les rues, au gré de modes et d'émotions épisodiques, ne peuvent certainement pas suppléer à la carence ou à la quasi-disparition aujourd'hui d'un tel mouvement ouvrier communiste. Il est à reconstruire.

Notre pays, la terre . Notre patrie, l'humanité !

Dans une société sous le contrôle du prolétariat, le problème ne se posera pas du tout dans les mêmes termes qu'aujourd'hui.

Une telle société oeuvrera d'abord à mettre fin aux causes profondes de l'inégalité économique, générées par les systèmes d'exploitation de l'homme par l'homme. Ce qui ne peut se concevoir que dans un monde solidaire, débarrassé des contraintes odieuses de la misère.

Et, plus avant, une société capable de planifier démocratiquement sa production de biens matériels sera capable aussi d'organiser sans contrainte les déplacements humains indispensables. L'humanité n'a aucune raison de devenir casanière, et il se trouvera toujours suffisamment de monde pour se déplacer volontiers, non seulement pour le plaisir bien sûr, mais aussi pour les travaux décidés par la collectivité, et y compris, pourquoi pas, pour la découverte de nouveaux mondes.

Alors, les notions mêmes d'étrangers et d'immigrés seront des vieilles lunes ; et l'étroitesse d'esprit et de coeur, la bêtise tout simplement, qui s'expriment à travers toutes les variantes de l'esprit de clocher seront laissées dans les poubelles de l'histoire. L'humanité n'aura plus que faire de ces gens dont Georges Brassens se moquait, ces « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Elle sera bien plus fière d'être composée de citoyens du monde, d'un monde humain !

ANNEXES

Des États-Unis formés par l'immigration

Les 13 colonies anglaises dans le Nouveau Monde qui avaient proclamé leur indépendance en 1776 et conduit à la formation des États-Unis d'Amérique après huit ans de guerre contre la monarchie britannique, s'étaient déjà elles-mêmes constituées, depuis 150 ans, par une immigration essentiellement de sujets britanniques.

A leur tête, les riches marchands et planteurs avaient levé l'étendard de la révolte contre le roi d'Angleterre avant tout pour des raisons commerciales et fiscales, et pour des raisons de concurrence avec le capitalisme anglais qui menaçait d'entraver le naissant essor de l'industrie dans ses colonies. C'était significatif.

Bourgeoise, cette première grande république de l'époque moderne l'était aussi en ceci qu'elle déclara tous les hommes égaux, mais exclut de cette égalité, dans un même mouvement, les femmes, bien sûr, les Indiens et les esclaves noirs.

C'était sous l'égide des rois et des parlements britanniques que des Africains avaient été emmenés en esclavage en Virginie et dans le Maryland pour la culture du tabac, dans un premier temps. Mais le nouvel État indépendant entendait d'autant moins se priver des profits du système que le coton, supplantant le tabac, promettait de les décupler, vu la demande en coton de l'Europe industrielle.

Les « coolies » des temps présents

L'inégalité croissante entre la minorité de pays riches et les pays du tiers-monde fait que ces derniers alimentent aujourd'hui les trois quarts des migrations internationales.

Les États-Unis continuent d'en recevoir une grande partie, alimentant une foule de PME, les secteurs de l'agriculture, du bâtiment, de la confection, avec des immigrés latino-américains et asiatiques, concentrés dans sept ou huit États. Et même si toutes sortes de mesures xénophobes sont prises ou proposées, si une forte pression s'exerce y compris à l'encontre des immigrés « légaux », et même si les autorités ont érigé depuis trois ans un véritable mur métallique de quelques dizaines de km le long de la frontière avec le Mexique pour bien montrer qu'elles luttent contre l'immigration clandestine, une bonne partie du patronat des États-Unis ne tient pas, en fait, à voir l'immigration se restreindre.

De plus en plus, la main-d'oeuvre des pays pauvres est recrutée sur la base de contrats temporaires, afin de faire face aux fluctuations de l'économie capitaliste. Ainsi, par exemple, les entreprises allemandes qui font appel à des entreprises étrangères pour des projets précis comprennent leurs travailleurs dans le lot et le contrat.

Il existe de par le monde des milliers d'agences spécialisées dans le recrutement et le placement, c'est-à-dire les trafics de main-d'oeuvre de ces temps dits modernes, et qui rappellent que le temps des «coolies» sous contrat est loin d'être révolu. Ce type de migrations de main-d'oeuvre a pris de l'ampleur à l'échelle de l'ensemble des pays asiatiques, engraissant au passage une foule d'intermédiaires et de filières.

La traite des esclaves, des esclaves misérablement salariés, fonctionne toujours, à l'échelle internationale.