Cent cinquantenaire de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises : esclavage et capitalisme

Cercle Léon Trotsky
12/06/1998

C'est le 10 juin 1848 que le décret d'abolition de l'esclavage fut promulgué en Guyane, colonie française - voici donc 150 ans et deux jours. L'abolition datait du mois de mai en Martinique et en Guadeloupe, et elle n'eut lieu qu'en décembre à la Réunion.

Mais c'est la date du 27 avril que les autorités ont retenue en France, anniversaire du décret pris par la IIe République qui venait d'être instaurée par la révolution parisienne de février 1848.

A l'occasion de ce 150e anniversaire, Chirac comme Jospin ont patronné des cérémonies officielles destinées à leur donner le beau rôle, en tant que dirigeants de la bourgeoisie française. Il ne s'est pas agi, bien entendu, de commémorer les révoltes des esclaves aux Antilles ni l'insurrection populaire parisienne, qui furent pourtant le contexte déterminant dans lequel l'abolition fut arrachée (et non pas octroyée). Car il est bien difficile pour une classe exploiteuse et ses défenseurs de commémorer quelque intervention révolutionnaire que ce soit.

Et, surtout, les autorités ont bien pris soin de ne guère évoquer, malgré l'occasion, le souvenir des siècles d'esclavage, non plus que celui du rôle important que la bourgeoisie française a joué dans cette ignominie : ce sont des souvenirs qu'elles voudraient bien étouffer.

Voici seulement cinquante ans, pour le centenaire de l'abolition (1948), la municipalité de Fort-de-France en Martinique voulut organiser une manifestation. Elle fut interdite par le préfet, qui fit donner la police. On n'en est plus là. Aujourd'hui, la manière est doucereuse. Jospin s'est rendu à Champagney, en Haute-Saône, pour une partie de campagne avec menu antillais et concert métissé, destinée à honorer ce village, dont le cahier de doléances adressé au roi Louis XVI en mars 1789 avait comporté un article demandant qu'il abolît l'esclavage dans ses possessions coloniales.

C'était beau, et tout à l'honneur de l'époque. Les thèmes anti-esclavagistes étaient répandus dans une partie du peuple, et pas seulement à Champagney, loin de là.

Mais une autre partie de la réalité, qu'il convient de ne pas escamoter, c'est que d'autres cahiers de doléances et en particulier ceux émanant des régions maritimes demandaient au contraire le maintien du commerce négrier, et même parfois une protection renforcée pour les armateurs qui s'y adonnaient. Ici, c'était la riche bourgeoisie maritime qui donnait le ton.

Cela, évidemment, les héritiers de la bourgeoisie esclavagiste préfèrent aujourd'hui le passer sous silence.

L'esclavage à Athènes et à Rome

La pratique de l'esclavage a accompagné toute l'histoire des sociétés d'exploitation. Comme Engels l'a écrit, « à peine les hommes avaient-ils commencé à pratiquer l'échange que déjà, eux-mêmes furent échangés ».

Mais tenons-nous-en aux sociétés qui sont considérées comme les berceaux de la civilisation et de la culture occidentales.

La société grecque dite classique, celle de la «démocratie athénienne», aux Ve et IVe siècles avant l'ère actuelle, reposait sur le travail des esclaves - même si cela gêne certains historiens, qui, en conséquence, cherchent à en minimiser l'importance. Il ne s'agissait plus d'un phénomène sporadique. Fournis par les guerres et la piraterie, les esclaves travaillaient avant tout dans l'agriculture, mais des grands propriétaires en louaient aussi pour le travail dans les mines d'argent du Laurion, par exemple.

Même chose pour la République romaine. Vu l'importance croissante des conquêtes militaires, il finit par y avoir beaucoup d'esclaves, et ils ont fini par tout faire, du haut en bas de la société.

Plus qu'à un enrichissement sans fin (comme dans le sens capitaliste), ce travail des esclaves était jugé, à Athènes et à Rome, indispensable à l'accomplissement social des « hommes libres » qui pouvaient se consacrer entièrement à la politique, à la discussion, aux loisirs, en vivant dans l'opulence - l'esclavage des uns servant de fondement à la liberté des autres.

Il n'est pas étonnant que le philosophe grec Aristote, au IVe siècle avant l'ère actuelle, ait élaboré une théorie sur le Barbare d'après lui «servile par nature». «L'utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes», écrivait-il. Une théorie qui a bien servi à d'autres par la suite ! Pour ces Athéniens, les «Barbares», c'étaient tous ceux qui ne parlaient pas le grec... Ce n'était pas une question de race.

De telles sociétés baignent forcément dans la violence et la cruauté. Sous Néron, par exemple, des esclaves étaient jetés dans les viviers à murènes, et - c'est plus connu - on faisait des élevages de gladiateurs pour les spectacles du cirque.

Il y a eu des révoltes d'esclaves, bien sûr. On sait qu'il y en a eu notamment deux qui ont pris de l'ampleur en Sicile, et on connait mieux celle de Spartacus, gladiateur captif d'une « école » à Capoue. En 73 avant notre ère, elle a fait trembler la république esclavagiste romaine, qui fit crucifier 6 000 esclaves pour l'exemple. Spartacus, pour sa part, n'est pas mort crucifié, comme une tendance qui voudrait en faire une espèce de Jésus-Christ l'a souvent présenté, mais sur le champ de bataille en combattant l'armée de Crassus à la tête de son armée d'esclaves.

Il reste que ces sociétés où on ne se contentait plus de massacrer les captifs faits au cours des guerres, mais où on exploitait leur travail en tant qu'esclaves dans le cadre de la production agricole, ont correspondu à un progrès dans l'histoire de la civilisation humaine à une certaine étape de son développement. Le surproduit dégagé par le travail des esclaves n'a pas seulement permis le luxe, les frasques et les gaspillages de la classe dominante de l'époque. Il a été la source de cette accumulation qui a constitué le fondement sur lequel s'est épanouie la brillante civilisation athénienne, avec ses conceptions philosophiques et artistiques. Il a permis l'extension de la civilisation romaine, qui a réalisé une sorte de première unification de l'Europe, grâce à ses progrès techniques, ses voies de communication, ses aqueducs, etc., ses réalisations juridiques et culturelles.

Bien sûr, le mode de production esclavagiste a fini par épuiser ses possibilités et se heurter à ses propres limites, entraînant la décadence de la société romaine.

Le système est devenu caduc. Les grandes équipes d'esclaves se sont désagrégées peu à peu. Des captifs se sont vus attribuer un lopin de terre, la possibilité d'élever eux-mêmes leurs enfants, devenant des « esclaves casés », qui furent plus tard appelés « serfs ». Le servage s'est lentement substitué à l'esclavage en Europe occidentale. Cependant, cela s'est étalé sur plusieurs siècles, et des circuits de traite d'esclaves ont perduré dans toute l'Europe chrétienne pendant le Moyen Age.

Le « jugement de dieu »...

Il ne faudrait de toute façon pas croire que le christianisme et l'Eglise ont combattu l'esclavage. L'Eglise l'a pratiqué pendant des siècles sous l'Empire romain, et elle l'a toujours pourvu en justifications de sa farine. Pour saint Augustin, c'était une punition imposée au pécheur, «et cela n'arrive que par le jugement de Dieu, en qui il n'est point d'injustice». Pour Bossuet, bien plus tard, au XVIIe siècle, c'est «le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état et n'oblige point les maîtres à les affranchir».

C'est au nom de leur dieu et de leur mission d'évangélisation que, avec la découverte de l'Amérique, les «conquistadores» ont, au XVIe siècle, réduit les Indiens en esclavage, quand ils l'ont pu, et puis ont entrepris d'aller capturer des Africains pour les faire travailler dans les mines et les plantations d'Amérique et des Caraïbes. C'était la justification des curés qui accompagnaient les expéditions lancées au nom du Roi. Un Bartolomé de Las Casas, qui a dénoncé le génocide des Indiens, relaté comment, entre autres atrocités, les soudards de la conquête tuaient des Indiens pour les donner à manger à leurs chiens, est un cas tout à fait isolé.

L'Eglise catholique a été étroitement associée à l'esclavage, de la conquête des Amériques jusqu'au XIXe siècle, appuyée sur le bras armé des rois très-chrétiens. Et, de ce point de vue, rien n'a distingué les protestants des catholiques.

L'esclavage et l'essor du capitalisme (XVIe et XVIIe siècles)

L'esclavage n'est pas passé au musée des Antiquités avec la chute de l'Empire romain. Longtemps après, à partir des XVe-XVIe siècles, le développement de la bourgeoisie marchande puis du capitalisme en Europe occidentale lui a donné une nouvelle vie et une tout autre ampleur.

Ce nouvel esclavage et l'essor du capitalisme ont bel et bien marché de pair.

Sur la scène internationale et sous le signe de la concurrence

Les entreprises du roi du Portugal Henri II et de ses navigateurs, au XVe siècle, le long du continent africain, rapportèrent un butin qui comportait des Africains réduits en esclavage. Ils durent cultiver la canne à sucre dans les îles de Madère ou des Canaries ; d'autres étaient emmenés à Lisbonne.

C'étaient les débuts. Avec la découverte de l'Amérique et de ses mines d'or et d'argent, puis avec le système des plantations, un problème de main-d'oeuvre d'une tout autre dimension allait se poser très rapidement.

Les États conquérants, les monarchies portugaise et espagnole, entrèrent, immédiatement après la découverte, en concurrence pour un premier partage du monde connu. Dès 1494, le Pape présida à ce partage, le Brésil et l'Afrique tombant dans l'escarcelle portugaise. Le roi de France François Ier, pas content, aurait déclaré alors : « Le soleil brille pour moi comme pour les autres. J'aimerais bien prendre connaissance de la clause du testament d'Adam qui m'exclut du partage du monde »...

Le grand capitalisme marchand naissait d'emblée sur la scène internationale, et sous le signe de la concurrence.

Le capitalisme commercial des cités-États telles que Venise, Anvers et Gênes, était déjà derrière les entreprises des monarques et armateurs espagnols et portugais. Gênes et Séville étaient associées, entre elles de même qu'à des banquiers allemands.]]

Quand il s'agit d'aller d'Europe en Afrique pour y chercher de la main-d'oeuvre et la transporter aux Amériques, ce furent trois continents qui furent reliés par les caravelles. Et bientôt, quatre - car le grand commerce capitaliste touchait aussi l'Asie. Si l'Europe en voie d'enrichissement était avide des soies, du thé, de la porcelaine de la Chine, des épices diverses des Indes, en revanche les pays asiatiques n'étaient pas très demandeurs des produits d'Occident. Ils préféraient les piastres, monnaie d'argent. Si bien que le commerce d'Asie s'est fait, pendant quelque trois siècles, au moyen de grandes quantités d'argent en provenance d'Amérique.

Les cotonnades de l'Inde furent un des articles caractéristiques de ce « mondialisme ». De Madras, Calicut, etc., tissus imprimés et colorés furent rapportés en Europe pour être revendus aux marchands négriers - lesquels s'en servaient pour acheter des esclaves sur les côtes de l'Afrique de l'ouest, en vue de les déporter pour les faire travailler aux Amériques...

L'empire colonial hispano-portugais débordait largement les possibilités de ses métropoles. Le commerce avec leurs colonies échappa de plus en plus à celles-ci, au profit de la contrebande ou « interlope ». Les galions espagnols chargés de trésors excitaient toutes les convoitises.

Les banquiers anversois ou génois dépassés, Amsterdam prit la relève. Amsterdam fut, au XVIe et surtout au XVIIe siècle - son «siècle d'or» -, la première république bourgeoise, le centre économique et financier de l'Europe, une ville cosmopolite, avec une grande banque de type moderne qui fut l'instrument des bourgeois et des princes régnants. Le roi d'Espagne écoulait par elle l'argent parvenant des Amériques à Cadix.

La puissante Compagnie hollandaise des Indes orientales, créée en 1602, se servait de piastres dans son vaste commerce entre pays asiatiques. C'était une entreprise commerciale d'avant-garde pour l'époque. Elle établit sa domination sur l'archîpel indonésien, réduisant les paysans javanais à un quasi-esclavage, spécialisant chacune des îles dans un type de production (clous de girofle, cannelle, etc.) et détruisant par la force les cultures non autorisées par elle (elle introduisit aussi l'opium, par ailleurs). L'armée et la police de la compagnie hollandaise étaient redoutables.

Le commerce hollandais en Asie était concurrencé par celui des Anglais. Car Amsterdam et les Provinces-Unies étaient malgré tout un petit pays, et Londres allait les supplanter.

Les besoins en main-d'oeuvre changeaient d'échelle. Du XVIe au XVIIe siècle, le nombre des esclaves africains débarqués dans le Nouveau Monde fut multiplié par dix, passant de 125 000 à environ 1 290 000. En Angleterre, les pirates de la Reine devenaient des «sirs», comme Francis Drake ou John Hawkins considéré comme le premier Anglais à avoir pratiqué la traite des Africains.

C'est à partir du XVIIe siècle à peu près que les «négociants» ont entendu se différencier par le terme lui-même des simples marchands traditionnels, en tant que catégorie récente, liée au commerce au loin, comme le capitalisme commercial. Les richesses s'accumulaient au sein de certaines familles, et elles n'allaient plus cesser de s'y concentrer au cours de multiples générations successives.

Les bourgeoisies et les chasses gardées coloniales

C'est en s'appuyant sur les initiatives de flibustiers - mais la flibuste était une forme du commerce - que la monarchie française s'est emparée de la Martinique et de la Guadeloupe, ainsi que d'une partie de l'île appelée Hispaniola par Christophe Colomb, partie qui allait devenir la St-Domingue française (et plus tard, Haïti). En 1635 pour les unes, en 1647 pour l'autre. Les rois de France, leurs grands ministres comme Richelieu puis Colbert, y firent cultiver, outre le manioc, le tabac puis une nouvelle culture, la canne à sucre, et montèrent des sucreries.

A l'autre bout du monde, dans l'Océan indien, l'île de la Réunion, qu'on appelait alors l'île Bourbon, fut livrée à la Compagnie française des Indes orientales. Son conseil d'administration la géra, en y déportant des esclaves depuis l'Inde et Madagascar, puis l'Afrique, pour cultiver le café.

Les relations entre métropoles et colons étaient régies par les règles de ce que nous connaissons sous le nom de Pacte colonial (on disait alors « l'Exclusif » ). Ainsi, sous Colbert, les plantations de canne à sucre des Antilles devaient fournir la matière première, après un premier traitement, en exclusivité aux raffineries réservées à la métropole. Cela se combinait avec la traite, puisque, en sens inverse, les planteurs ne devaient s'approvisionner que par les soins de la métropole en main-d'oeuvre esclave, de même qu'en tous autres produits nécessaires, des instruments agricoles au ravitaillement, des chaudières aux tissus de différentes sortes selon qu'ils étaient destinés à l'habillement des esclaves ou à celui des maîtres.

De même, de leur côté, les colonies anglaises de l'Amérique du Nord et des Antilles ne devaient commercer qu'avec l'Angleterre, en utilisant uniquement des bâteaux anglais. Un exemple de ce jusqu'où cela pouvait aller : les serviteurs et esclaves des plantations tropicales étaient obligés de porter des vêtements de laine... ! Anglaise, bien sûr, car il s'agissait d'encourager l'industrie lainière, première industrie d'Angleterre à l'époque.

Chaque bourgeoisie essayait déjà de se créer ses chasses gardées, pour des formes de production résolument liées au marché international.

Ce système d'exploitation et de pillage procurait, et on voit à quel prix, de grands atouts aux bourgeois européens : d'une part, la possibilité de transférer des cultures d'une partie du monde dans une autre, selon ce qu'ils jugeaient devoir leur être le plus profitable.

Ainsi, l'introduction de la canne à sucre aux Antilles, par exemple, après son acclimatation au Brésil. Ou encore, le coulage du Yémen, d'où provenait le café, quand la Compagnie hollandaise put se fournir dans ses terres de Java, quand les marchands marseillais le feront venir des Antilles ou de l'île Bourbon pour le réexporter dans le Moyen-Orient.

Et puis, élément capital, indissociable, la bourgeoisie conquérante trouva parallèlement sa solution pour disposer de la main-d'oeuvre indispensable : par la violence pure, mineurs indiens, captifs africains, paysans javanais, tous furent assujettis au profit commercial en plein essor.

Le commerce triangulaire : sous l'impératif de la rentabilité du capital

A la pointe de cet essor, les plantations pratiquant la monoculture étaient particulièrement demandeuses de main-d'oeuvre esclave. La traite est devenue le moyen « normal » de concentration de la main-d'oeuvre.

Le grand commerce maritime dans leur orbite était dit « triangulaire », ou « circuiteux », par différence avec le commerce « en droiture » - simple aller et retour - parce qu'il consistait à partir des grands ports européens sur l'Atlantique pour se rendre sur les côtes occidentales de l'Afrique : première étape ; puis à naviguer ensuite jusqu'aux Amériques, dans toute l'aire caraïbe : deuxième étape ; avant de revenir enfin en Europe avec les denrées produites dans les plantations, qui étaient destinées soit à la vente sur les marchés intérieurs, soit à la réexportation qui était une source importante de profits commerciaux supplémentaires.

La durée moyenne du circuit a été évaluée à 18 mois. Pour les Portugais, par exemple, et à partir de Lisbonne, les deux autres pointes du triangle étaient l'Angola et le Brésil.

Les capitaines négriers qui faisaient ainsi le « commerce de Guinée », comme on disait pour masquer la réalité de ce commerce de chair humaine, et parce qu'on englobait alors sous le nom de Guinée l'ensemble de l'Afrique noire occidentale qu'on connaissait, ces capitaines ne prenaient pas part eux-mêmes à la capture parmi les populations indigènes, sauf exception.

Ces régions et leur arrière-pays n'en étaient plus depuis longtemps à un stade primitif. Des sociétés divisées en classes et l'exploitation de l'homme par l'homme y existaient, de même que des États. Reliée au monde islamique, une ville comme Tombouctou, avec ses lettrés, fascinait les voyageurs.

L'esclavage existait, mais dans ce sens que des esclaves pourvoyaient aux besoins domestiques des riches, comme au prestige des princes et des chefs guerriers. Mais l'agriculture ne reposait pas sur l'esclavage, même là où de grands royaumes étaient établis, avec leurs hiérarchies sociales et leurs appareils guerriers.

C'est l'arrivée des marchands européens qui porta l'esclavagisme africain, de forme ancienne, à un niveau beaucoup plus large, pour la vente sur le marché mondial, un niveau capitaliste.

Ces Européens, avec leur assortiment de marchandises, de tissus, de multiples objets manufacturés et aussi d'armes à feu fort appréciées, trouvèrent des intermédiaires parmi les chefs et les puissants pour leur procurer des hommes en échange, et ils utilisèrent à leur profit les réseaux marchands existants.

Tout un système de troc s'organisa. Les différents capitaines européens se concurrençaient pour s'assurer des hommes jeunes et forts et en bonne santé - ce qui permettait à certains chefs africains expérimentés d'en profiter pour faire monter les prix.

Nous ne nous attarderons pas sur la description du sort de ces hommes et de ces femmes, convoyés brutalement, entassés dans les cales des bâteaux à entre 400 et 600 en moyenne, battus et affamés, marqués au fer. De nombreux livres et films l'ont évoqué. Nombreuses étaient les révoltes, les tentatives de fuite au moment du départ des bâteaux pour l'inconnu, nombreux aussi les suicides, plus rares ensuite les révoltes en mer, évidemment.

Les capitaines négriers n'étaient pas forcément de purs sadiques, même si certains l'étaient. Leur problème, leur souci, leur hantise même, à eux qui fonctionnaient aux ordres des armateurs et négociants installés dans leurs bureaux de Liverpool, Nantes, Amsterdam ou Lisbonne, c'était la rentabilité de l'expédition.

Toute cette infâmie obéissait aux seuls impératifs de la rentabilité, du tant pour cent de profit sur les retours.

D'où la nécessité de faire au plus vite sur les côtes africaines, de veiller à perdre le moins possible des esclaves achetés, par suicides, maladies ou révoltes. Il convenait à un négrier compétent d'en prendre un minimum de soin, notamment de prévoir le stade du « rafraîchissement » avant la vente aux planteurs au Brésil ou dans les Antilles, c'est-à-dire de la remise en état présentable de la marchandise afin d'en tirer le meilleur profit.

Un commerce protégé et aidé par l'État

Enfin, il y a un autre trait qui caractérise le commerce des esclaves et qui n'est pas sans évoquer ce que nous connaissons du fonctionnement du capitalisme aujourd'hui : il s'est fait avec la protection attentive et directe des États.

Évidemment, les États ont d'abord joué le rôle décisif dans les conquêtes coloniales proprement dites. Mais c'est aussi de l'État que le grand commerce maritime et colonial, incluant donc le commerce négrier, a reçu l'impulsion décisive dans les pays d'Europe occidentale, et pas seulement en Hollande. Pendant toute une époque, les États mirent sur pied, ou essayèrent de le faire, des grandes compagnies détentrices de monopoles, qui furent des leviers dans la concentration des capitaux.

Certes, les investisseurs dans ces entreprises maritimes prenaient tout de même des risques, de leur point de vue. Le capital de départ pour un navire du commerce « circuiteux » était nécessairement relativement important ; la navigation était souvent aléatoire, des navires sombraient ; la mortalité parmi les captifs destinés à la vente pouvait parfois atteindre 20 ou 30 % des effectifs (elle était toujours élevée, y compris parmi les matelots) ; la vente aux Antilles pouvait se faire dans de mauvaises conditions, surtout parce que le paiement par les planteurs - qui s'effectuait en marchandises coloniales et non en numéraire - se faisait parfois attendre pendant des années.

Mais, malgré les pertes, le commerce était très fructueux, et le risque, il faut le croire, valait la peine d'être pris ! D'Europe ou de « Guinée » en Amérique, le prix des marchandises et celui des hommes doublaient, au minimum. D'ailleurs, les armateurs, prévoyants, diversifiaient autant que possible leur fret pour pouvoir jouer sur différents tableaux ; et, surtout, ces Messieurs du commerce se groupaient en associations à risques partagés, dans lesquelles entraient des gens de la finance parisienne notamment, et même aussi parfois des bourgeois vivant bien au-delà des villes portuaires, des marchands bourguignons, par exemple.

Ces associations financières jouaient un rôle majeur dans le commerce négrier. Et il faut souligner que le titre de simple associé a dissimulé l'origine négrière de bien des patrimoines bourgeois.

Le risque était largement amorti par l'État. A partir de Louis XIV et Colbert, pour la France, tout un système d'encouragement de la traite fut mis en place, qui dura pendant un siècle, avec des perfectionnements : des primes par tête d'esclave débarqué aux Antilles (donc, maintenu en vie jusque là...), des dégrèvements d'impôts frisant l'exemption totale, des réductions sur les droits de douane concernant les marchandises destinées à la traite ou provenant de la vente des esclaves, des privilèges accordés à tel ou tel port, etc.

La traite des Noirs a été une activité subventionnée.

Le « Code noir » (1685)

Que l'esclavage fut une partie officielle de la politique coloniale française, c'est ce que montre bien la promulgation par Colbert du « Code noir », en 1685. Ce Code était inspiré par la nécessité de la survie de la force de travail, au nom des intérêts généraux que défendaient l'État et le roi de France.

Le Code noir considère les esclaves comme des biens meubles, d'où s'ensuit une série d'articles destinés à réglementer leur circulation entre les propriétaires blancs, leur place dans les affaires d'héritage, etc. Il prohibe le mariage entre esclaves en dehors du consentement du propriétaire. Les enfants d'esclaves entrent automatiquement dans sa propriété, il peut tout à fait les vendre eux aussi. Les rares affranchis sont constamment sous la menace de perdre leur précaire statut de « libres », s'ils manquent de respect à n'importe quel Blanc. Leurs noms et leur habillement sont réglementés.

Enfin, bien évidemment, le Code noir réglemente les punitions que les propriétaires peuvent infliger « lorsqu'ils croiront que leurs esclaves l'auront mérité » - le nombre de coups de fouet par exemple. En cas de fuite, ce sont les oreilles coupées et le marquage d'une fleur de lys sur l'épaule.

Tel quel, ce Code noir a pu apparaître comme un adoucissement du sort des esclaves, un progrès en quelque sorte, étant donné la pratique des colons dans les plantations ; et il faut bien dire que les témoignages qui sont parvenus jusqu'à nous sur les supplices infligés dans la réalité témoignent d'un sadisme particulièrement impressionnant.

Tout cela se référait au droit romain, et à la Bible. Voici l'opinion d'un théologien du XVIIIe siècle, par exemple : «Le plus grand malheur qui puisse arriver à ces pauvres Africains serait la cessation de ce trafic. Ils n'auraient alors aucune ressource pour parvenir à la vraie religion dont on les instruit à l'Amérique... Eh ! Plût à Dieu que l'on achetât tous ces misérables nègres et qu'on dépeuplât l'Afrique».

Quand l'Église a critiqué quelque chose, c'était la négligence des maîtres à remplir leurs devoirs religieux vis-à-vis des esclaves. Ainsi, elle entra en concurrence avec eux sur la question du travail du dimanche... à cause de la messe, bien sûr. Les esclaves rivés au travail le dimanche, c'était un manque à gagner pour leur dieu...

L'apogée de la bourgeoisie négrière (XVIIIe siècle)

Le système esclavagiste, socle sur lequel se développa le capitalisme commercial occidental, ne correspond pas à une sorte de recyclage de survivances d'un lointain passé.

Les plantations avec leurs monocultures d'exportation étaient les grandes entreprises capitalistes de l'époque, et le commerce lié au trafic d'esclaves mobilisait la part majeure du capital commercial.

Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, où l'ampleur et les profits de ce système s'accrurent brutalement, la filière sucrière centrée sur St-Domingue représentait ce qu'il y avait de plus «capitaliste» dans l'économie française.

Nous y avons vu apparaître la première concentration considérable de main-d'oeuvre, fruit d'une immigration massive, sous le fouet, au sens propre du terme, du Capital. En 1789, il y avait près de 460 000 esclaves dans la St-Domingue française, pour environ 30 000 Blancs.

Nous y avons vu également se développer le type de la production à échelle mondiale. En 1789 toujours, St-Domingue fournissait les trois quarts de la production mondiale de sucre brut.

Et, d'un point de vue capitaliste, l'île représentait un marché intégral, puisqu'elle ne permettait aucune économie de subsistance et devait tout importer, vivres et produits manufacturés.

De même, à leur échelle, que dans les colonies anglaises de l'Amérique du nord.]]. Et ce gros de la richesse nouvelle s'est transformé en Angleterre, en France, dans toute l'Europe occidentale, en une masse de capitaux à la disposition d'une bourgeoisie impatiente de trouver des champs d'investissements profitables dans d'autres secteurs de l'économie, disponible pour des investissements nouveaux.

L'enrichissement global de la bourgeoisie maritime

Il est impossible de dissocier les profits tirés du commerce des denrées coloniales de ceux tirés du commerce des hommes, ceux du commerce en droiture de ceux du commerce triangulaire. Ils étaient totalement imbriqués. Sans la traite négrière qui a forcé la concentration de la main-d'oeuvre, pas de plantations à esclaves aux Amériques, et sans plantations à esclaves, il n'y aurait pas eu à l'époque de commerce fructueux du sucre et du reste, ce sucre dont la consommation croissait avec la croissance de la consommation du thé et du café dans les villes européennes.

Et il n'y aurait pas eu pour les manufactures le marché privilégié, réservé, offert par les colonies elles-mêmes.

D'ailleurs, pour les armateurs-affréteurs-négociants impliqués dans le commerce colonial, le bénéfice était tout un, au retour des expéditions. Ils ne distinguaient pas dans leurs livres de comptes les bénéfices « honteux » du commerce négrier de ceux, « respectables », du commerce des marchandises.

Un mémoire rédigé au milieu du siècle par les « Messieurs du commerce nantais » le montre bien. Il déclarait : « Les richesses de nos colonies sont aujourd'hui le principal objet de notre commerce,et le commerce de Guinée en est tellement la base que, si les négociants français abandonnaient cette branche du commerce, nos colonies seraient nécessairement approvisionnées de Noirs par les étrangers, et, par une suite infaillible, de toutes les denrées de l'Europe qui s'y consomment (...) » , pour conclure « de là le fait que nous n'avons point de branche de commerce aussi précieux en l'État que le commerce de Guinée et qu'on ne saurait trop le protéger » (rappelons que l'expression « le commerce de Guinée » signifie la traite négrière).

Nantes fut, au XVIIIe siècle, le premier port négrier de France. Elle assura 43 % de ce commerce. Sa réussite était si éclatante qu'elle attira la participation de marchands de l'intérieur. Bordeaux, troisième ville du royaume après Paris et Lyon, jouait plutôt un rôle de grand entrepôt, expédiant aux colons des farines, des salaisons, des vins, et réexportant une grande partie du sucre et des autres produits coloniaux qu'elle recevait vers l'Europe du Nord et la Baltique. Rouen, Honfleur, Saint-Malo, Lorient, La Rochelle, traitaient des affaires d'une moins grande ampleur. Marseille, qui s'occupait surtout du commerce du Levant, importait du sucre et du café pour les réexporter elle aussi.

Bref, c'est l'ensemble de la bourgeoisie maritime, comme on l'appelait, qui a été peu ou prou négrière. Les liens entre négociants métropolitains et planteurs esclavagistes étaient d'ailleurs étroits, ne serait-ce que parce que les paiements des colons s'étalaient sur plusieurs années. Ces délais allèrent en s'allongeant et leur dette en s'accumulant. Si bien que les énormes créances détenues sur eux par les maisons de Bordeaux ou du Havre amenèrent celles-ci à établir des filiales commerciales dans les ports des colonies antillaises, voire à s'approprier une partie des plantations de l'intérieur. La gestion des plantations pouvait passer sous le contrôle des armateurs, qui se réservaient ainsi le transport de toute leur production. Ces liens étant assez souvent consolidés, comme il se doit, par des mariages avec des Créoles, c'est-à-dire des Blancs de là-bas.

On peut d'autant moins isoler les profits de la traite, comme cherchent à le faire certains historiens peu scrupuleux en vue de les minimiser, que le grand commerce international s'accompagne, bien sûr, d'opérations de banque et de finance. Le rôle des grands financiers n'a pas cessé d'augmenter pendant toute cette période, en France et en Angleterre, pour des raisons plus générales, mais l'extension des sociétés pour l'armement des bâteaux, le financement des contrats d'assurances maritimes, imposaient de recourir à des capitaux considérables, et cela joua un rôle important. Soit dit en passant, la fameuse Lloyd britannique avait dans ses activités alors l'assurance des vaisseaux négriers.

En outre, depuis ses débuts, le grand commerce avait entraîné le développement de toute une activité de type industriel greffée sur ses besoins : ceux de la construction navale et de ses annexes, bien sûr, et les besoins en marchandises pour la traite comme pour les plantations. Cela allait de la fabrication des fers et des chaînes pour les esclaves, à celle des textiles pour les acheter, en Bretagne et en Normandie, aux produits des verreries, teintureries, des distilleries pour l'eau-de-vie, des forges pour les roues et chaudières des moulins à sucre, des minoteries pour les farines, etc., aux manufactures de fusils à Saint-Etienne par exemple, et bien sûr aux raffineries de sucre.

Globalement, les provinces maritimes de la France étaient alors les plus industrialisées.

Mais la bourgeoisie dans son ensemble profitait largement de ce fonctionnement économique, car il ne faudrait pas oublier les hommes d'État, les privilégiés de toutes sortes, bien des penseurs « éclairés » tout comme des ducs et des lords.

La bourgeoisie anglaise en tête pour le commerce des esclaves

La bourgeoisie anglaise venait en tête, ce qui ne s'était pas établi par des voies pacifiques. L'Angleterre et la France n'avaient pas cessé de guerroyer depuis l'époque de Louis XIV. Ces guerres, dites « de succession d'Espagne », « de succession d'Autriche » dans nos livres scolaires, avaient, aussi, pour enjeux les possessions coloniales, le sucre, le tabac, le café, et le trafic des esclaves, leur fourniture aux colonies espagnoles notamment.

Londres, Bristol et surtout Liverpool furent fournisseuses d'esclaves pour leurs colonies américaines et aussi pour celles des rivaux. Les planteurs de St-Domingue notamment ne cessaient d'en réclamer, leurs esclaves mouraient beaucoup plus vite qu'ils ne faisaient d'enfants... Liverpool fut le premier port négrier du monde. Des bustes de Noirs et d'éléphants décoraient son Hôtel de ville : c'étaient des emblèmes de la traite.

Dans les années 1770, l'économiste écossais Adam Smith, théoricien du capitalisme libéral et des vertus de la concurrence, pouvait bien se montrer très critique envers le système colonial, peu productif, et qui détournait les capitaux du secteur industriel en train de se former. Il avait une petite longueur d'avance. La traite britannique représentait pas loin de la moitié de celle de l'Europe entière.

Le capital n'est pourtant pas raciste. Les autorités anglaises ordonnaient la déportation comme main-d'oeuvre dans les plantations américaines ou antillaises de forçats, de non-conformistes religieux ou politiques, d'Irlandais récalcitrants ; ou encore les juges multipliaient les peines capitales pour toutes sortes de délits afin de proposer la déportation en échange... Des recruteurs en vinrent au kidnapping dans les ports, les maisons de correction, au rapt d'enfants orphelins.

Des recruteurs - en France aussi - engageaient des pauvres sous des contrats qui les livraient aux planteurs dans les conditions de l'esclavage, mais pour la durée que leur prendrait le remboursement du voyage - s'ils tenaient le coup jusque là.

Mais, évidemment, le capital pouvait se fournir à une autre échelle sur les côtes africaines.

Et la peau noire de ces esclaves présentait un certain avantage, par rapport à la peau blanche, pour repérer les évadés, les fuyards, le « marronnage », disait-on, d'après un mot espagnol.

Les sources d'approvisionnement ont connu une évolution, il a fallu aller de plus en plus loin, jusqu'en Angola, et doubler le cap de Bonne-Espérance pour remonter jusqu'au Mozambique. Même le petit Danemark a participé à la curée. C'est au cours de ce XVIIIe siècle, considéré comme celui des Lumières en Europe, qu'elle a le plus massivement saigné l'Afrique noire.

La bourgeoisie française, révolutionnaire et négrière

L'exploitation esclavagiste était au coeur du fonctionnement des secteurs en plein essor de l'économie française, au coeur de la « croissance », comme diraient nos économistes d'aujourd'hui. Entre 1783 et 1789, St-Domingue doubla sa production. Il faut se représenter que ce petit pays qu'est aujourd'hui Haïti, parmi les plus pauvres de la planète, était alors la plus riche colonie du monde, dont le commerce représentait le tiers du commerce extérieur du royaume de France. Il a eu le malheur d'être parmi les premiers à subir le poids du système capitaliste mondial.

Moyennant quoi Bordeaux, Nantes n'étaient plus des simples ports au vin ou à la morue. Les riches bourgeois s'achetaient des domaines viticoles, et édifiaient des demeures fastueuses. La bourgeoisie maritime avait davantage d'arrogance que de mauvaise conscience... La bourgeoisie bordelaise, ouverte sur le monde, était cosmopolite. Dans son sein, des Irlandais, des Flamands, des Hollandais, des Allemands, des membres de la diaspora juive portugaise et espagnole, étaient tout à fait intégrés aux affaires et comptaient parmi les grandes familles.

On comprend que, dirigeant de grandes affaires à l'échelle internationale, emplis d'assurance et de dynamisme, ces bourgeois aient voulu conduire eux-mêmes les affaires générales du pays.

Par bien des aspects, ils étaient liés avec la partie la plus éclairée et la plus moderne de l'opinion publique du temps, dans les sociétés de lectures, les loges maçonniques, et frottés de Voltaire et Rousseau. Dans la France d'Ancien régime, ils étaient la bourgeoisie la plus avancée.

Les étudiants de Rennes, en pointe dans la période qui précéda la convocation des États généraux en 1789, se montrèrent d'autant plus hardis dans leur contestation de l'Ancien régime qu'ils avaient derrière eux la richesse et la force de la bourgeoisie nantaise.

Celle-ci fut révolutionnaire et négrière à la fois. Comme ses consoeurs de classe de Bordeaux, Marseille, etc.

Le temps des « Lumières » à l'épreuve de l'esclavagisme

Pour les intellectuels qui furent les idéologues de cette bourgeoisie montante, les porteurs, à des degrés divers, des idées nouvelles, la situation n'a pas été exempte de contradictions et d'ambiguités.

La Révolution allait asseoir la domination égoïste d'une nouvelle classe exploiteuse , mais le courant de pensée des « Lumières » la parait des valeurs universelles de liberté et d'égalité.

Les bourgeois prirent le drapeau de l'égalité car ils se révoltaient contre une vieille société où la simple naissance dans l'ordre de la noblesse suffisait à conférer supériorité sociale et privilèges. Mais les événements révolutionnaires montrèrent vite, dès 1789, que la déclaration « Les hommes naissent libres et égaux en droits » dont la bourgeoisie révolutionnaire fit son manifeste entendait par « droits de l'homme » ceux des propriétaires.

Or, les esclaves noirs des colonies étaient une propriété, propriété des détenteurs de l'argent, du capital.

La contradiction était grave - du moins pour des intellectuels.

D'autant que, dans la vague d'optimisme et de générosité, dans l'aspiration au progrès, qui accompagnèrent l'ascension spectaculaire de la richesse de la bourgeoisie, dans sa révolte contre une société marquée encore par le féodalisme, un vaste sentiment d'appartenance à une commune humanité s'était développé. Les témoignages et les récits de voyages lointains abondaient, et les écrivains voulaient du bien au monde entier...

Pourtant, on n'en était plus au temps des grandes découvertes ! Le Nouveau Monde au XVIIIe siècle était un monde colonial, dominé par les Européens. Et la représentation que pouvaient s'en faire les intellectuels européens s'en ressentait. L'homme européen apparaissait supérieur, supérieurement civilisé, ce qui semblait suffire à justifier sa domination, au moins jusqu'à nouvel ordre.

Les grands représentants intellectuels de l'époque n'étaient nullement anti-colonialistes. Pour les esprits avancés, comme les rédacteurs de la grande Encyclopédie des Lumières, les colonies étaient justifiées dans la mesure où elles enrichissaient la métropole.

Sur la question de la traite et de l'esclavage, les écrits de ces penseurs sont souvent contradictoires. Ainsi, Montesquieu, qui condamnait l'esclavage d'un point de vue de juriste, pouvait écrire aussi « Il faut dire que l'esclavage est contre la nature, quoique, dans certains pays, il soit fondé sur une raison naturelle (...) Il faut donc borner la servitude naturelle à de certains pays particuliers de la terre ».

Voltaire a eu quelques belles pages de dénonciation, notamment lorsqu'il promène son Candide à Surinam, mais il avait lui-même, selon certains auteurs, des intérêts dans le commerce des Isles. Rousseau a pourfendu l'esclavage des sociétés antiques (sans toutefois parler de la traite de son temps !). Certains articles de Diderot, ou d'autres moins connus, pour l'Encyclopédie sont, eux, bien envoyés. Helvétius, pour qui il n'y avait pas de peuples « nés pour l'esclavage », a récapitulé les méfaits de la traite, en y incluant le dur sort des matelots blancs, pour conclure sur la phrase célèbre : « ... on conviendra qu'il n'arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teinte de sang humain ».

Malgré tout, le courant réformateur qui se dégagea se limita à tenter de concilier humanité et intérêt, la morale (l'esclavage est une iniquité) et le fait (on ne peut pas s'en passer). Et ce qu'il déplorait ou réprouvait, quand il ne restait pas dans l'abstrait, c'étaient les abus, les mauvais traitements, la férocité du sort fait aux esclaves.

D'éventuelles réformes étaient évoquées en termes d' » adoucissement » du sort de « ces malheureux nègres ». Ce qui n'était pas très différent, d'ailleurs, des projets émanant du courant réformateur qui existait sur le sujet au sein de l'administration royale de la marine et des colonies elle-même.

Au mieux, Condorcet, rempli de bonne volonté, proposa un plan d'abolition de l'esclavage par degrés, à petits pas, avec dédommagement des propriétaires ; plan qui s'échelonnait sur... 70 ans, ce que Condorcet regrettait sincèrement.

Car ce qui apparaît dominant dans les propositions de réformes graduelles, et chez Condorcet lui-même, c'est la crainte devant l'idée d'une libération brusque et massive des esclaves. « Il ne faudrait pas faire et tout à coup par une loi générale un nombre considérable d'affranchis », recommandait déjà Montesquieu, qui s'inquiétait du « danger du grand nombre d'esclaves ». Plus encore à la veille de la Révolution, le nombre écrasant des esclaves à St-Domingue avait sûrement quelque chose d'inquiétant. Dans les dénonciations des « abus » commis contre les esclaves, revient la menace d'un soulèvement général, d'une vengeance terrible de leur part, généralement pas comme un espoir (sauf dans quelques cas tout de même), mais plutôt comme une mise en garde adressée aux maîtres trop cruels et trop obstinés, dans leur intérêt et pour sauver les colonies de la ruine.

D'où la nécessité d' « humaniser » le sort des victimes, voire de les préparer progressivement à la liberté afin de les en rendre dignes, les esclaves étant considérés comme trop abrutis pour être capables de l'affronter d'emblée.

Derrière ce prétexte, se profilaient aussi le souci de la continuité de la production des denrées coloniales et l'absence de vues sur des solutions de remplacement.

En 1788, cependant, une Société des Amis des Noirs fut créée, inspirée d'une initiative anglaise, par des personnalités éminentes comme Brissot, Condorcet, Mirabeau. Ils désiraient que l'esclavage disparaisse, à terme - cela n'est pas en cause - mais ils s'inclinaient devant les nécessités économiques du temps, les lois du marché de l'époque !

Pourtant, les Amis des Noirs allaient servir d'épouvantail, brandi par les colons et leurs amis parisiens, lorsque les Assemblées révolutionnaires durent évoquer le problème. Ils furent traités de « vendus aux Anglais » ou de « fauteurs de troubles ».

La toute nouvelle liberté de parole et de presse permettait tout de même de mettre ouvertement la question sur la scène politique, dans cette première phase de la Révolution où fleurissaient les tirades philanthropiques et universalistes. Mais y compris les plus militants de la cause des Noirs ne purent que constater leur impuissance politique sur ce terrain.

La Révolution française et la révolte des esclaves de St-Domingue

Ce qui a changé les choses, c'est le fait que les esclaves sont eux-mêmes entrés en scène à St-Domingue à partir de 1791.

On peut relever, en passant, qu'aucune des grandes histoires générales de la Révolution française ne parle de cette question ; seulement Jaurès dans son Histoire socialiste de la Révolution française.

Et Jaurès écrit que, sur la question de l'esclavage, « La bourgeoisie révolutionnaire recula devant la clameur des grands intérêts soulevés ».

Il faut se rappeler que la révolution était une révolution pour la liberté. Mais une révolution bourgeoise. C'est-à-dire que, par liberté, les bourgeois - une fois réglée la question de leur liberté individuelle par l'abolition des privilèges du sang - entendaient liberté du commerce. Et celle-ci était, à leurs yeux et dans les conditions de l'époque, indissociable de la liberté de perpétuer l'esclavage.

Et, même si les intérêts de la grande bourgeoisie maritime ne coïncidaient pas toujours avec ceux des planteurs blancs des colonies, le drapeau de la liberté du commerce était le sien, inséparable de celle de la traite et du système esclavagiste.

D'ailleurs, ces hommes voyaient si peu de contradiction en cela que des bateaux négriers partirent de Nantes en 1790, 1791, 1792, qui s'appelaient La Fraternité, Le ça ira, L'Egalité...

Un Comité fut organisé par les Chambres de commerce des ports pour demander que la Déclaration des droits ne soit pas appliquée aux colonies, que la traite des Noirs soit maintenue, etc. Les villes maritimes lancèrent des adresses à la Constituante contre les projets attribués à la Société des Amis des Noirs, qui, à en croire leurs suppliques, allaient entraîner la ruine de la Nation. Le Havre s'alarmait à la perspective du désastre économique et social que causerait la suppression du trafic négrier. De Bordeaux, les administrateurs faisaient mine de s'inquiéter pour les ouvriers en cas de suspension des travaux du port : « Ces travaux si actifs, si variés, assuraient la subsistance d'une foule immense d'ouvriers de tout genre, et l'on ne peut se dissimuler que la tranquillité publique serait compromise, si cette classe intéressante de nos concitoyens était privée de cette unique ressource (...) ».

Déjà, les bourgeois usaient du chantage à l'emploi ! En réalité, ils étaient soucieux de ce que rien ne vienne à compromettre leur mise antillaise, leurs énormes créances sur St-Domingue et l'avenir de leurs profits.Tandis que les planteurs menaçaient de faire sécession, de se placer sous la souveraineté anglaise.

Le soulèvement des esclaves et la reconnaissance des droits des propriétaires mulâtres

Cependant, aux Antilles mêmes, conséquence des événements, les différentes fractions de la bourgeoisie coloniale commencèrent à se livrer une guerre entre elles, généralement planteurs contre commerçants. Ils avaient tous un tel mépris des Noirs, une telle certitude de les tenir en main, qu'ils n'hésitèrent pas à mobiliser leurs esclaves et à les armer, dans cette lutte entre possédants.

Mais se posa alors la question des mulâtres.

Il y avait à St-Domingue quelque 30 000 mulâtres et noirs affranchis, qu'on appelait « les gens de couleur libres », parmi lesquels une couche véritablement privilégiée possédait un quart des terres, cultivées par des esclaves. Privés de tout droit politique, leurs porte-parole revendiquaient llquote égalité avec les Blancs sur ce plan, tout en affirmant leur solidarité avec eux en tant que propriétaires d'esclaves.

Parmi les Amis des Noirs à l'Assemblée constituante, certains auraient vu d'un bon oeil qu'on leur donnât satisfaction, afin de s'en servir comme de contremaitres pour contenir les esclaves noirs.

Ce fut en vain, et, dans l'impasse, les propriétaires mulâtres s'insurgèrent, en octobre 1790. Fait significatif, leur représentant, Ogé, avait pourtant tenu à répéter leur communauté d'intérêts avec les propriétaires blancs, et à promettre de ne pas s'appuyer sur les esclaves. La révolte fut écrasée, Ogé fut supplicié sur la place du Cap le 25 février 1791 en présence des colons blancs de la province au complet.

En août suivant, la ville du Cap était attaquée par les esclaves, soulevés à l'appel de l'esclave Boukman. Repoussés hors de la ville, ils incendièrent les plantations environnantes. Le gros des troupes d'esclaves finit par se retirer à la frontière entre la colonie française et la colonie espagnole qui se partageaient la grande île, où ils furent rejoints par un Noir, intendant d'une plantation, qui allait devenir leur chef sous le nom de Toussaint Louverture.

A la nouvelle du soulèvement, les négociants de La Rochelle, de Bordeaux, proposèrent leurs vaisseaux pour envoyer des troupes. Quelques mois plus tard, en mars 1792, l'Assemblée législative finit par accorder l'égalité des droits aux « hommes de couleur libres ». C'est la peur de la révolte des esclaves qui la poussait, et qui fit reconnaître les droits des propriétaires mulâtres.

Pendant ce temps, les esclaves noirs par milliers continuaient à déserter les plantations et à grossir les troupes de Toussaint Louverture, qui avait trouvé un appui intéressé et de l'armement auprès des autorités espagnoles.

La résistance des esclaves, une longue histoire

Il y avait déjà eu bien des révoltes d'esclaves dans les colonies. Dès le début du XVIe siècle, le roi d'Espagne avait promulgué ordonnance sur ordonnance en vue de les mater, et l'histoire de ces trois siècles en est jalonnée.

La résistance des esclaves s'exprimait souvent par des suicides, des auto-mutilations, ou encore des empoisonnements dans la famille des maîtres, mais surtout par la fuite, ce qu'on appelait le « marronnage ». Les esclaves fugitifs, les « nègres marrons », se réfugiaient dans les montagnes ou les forêts, et furent parfois à même de former des regroupements clandestins, les « quilombos », comme au Surinam hollandais, à Cuba et surtout au Brésil. La république de Palmarès, dans le Nord-Est du Brésil, rassembla jusqu'à 20 ou 25 000 « marrons » et réussit, entourée de ses fortifications, à résister prendant un siècle contre les expéditions portugaises et hollandaises.

Dans l'île Bourbon, où le marronnage était important, les colons organisaient des battues vengeresses, les « chasseurs de Noirs » étaient récompensés. A la Jamaïque, les Anglais eurent à affronter en permanence des groupes de marrons armés.

De même à St-Domingue. C'était la colonie la plus riche, et celle où les colons furent particulièrement féroces. Les esclaves pouvaient être bourrés de poudre à canon et mis à feu, broyés au moulin...

Quand l'heure de l'explosion générale sonna, le soulèvement fut massif et impitoyable. Les esclaves n'allaient pas capituler.

1793-1794 : la première abolition de l'esclavage

1793 fut une année critique. La République proclamée en France, Louis XVI exécuté, la France en guerre avec l'Angleterre et l'Espagne, les colons se retournant contre la Convention et prêts à passer aux Anglais... Le commissaire jacobin Sonthonax n'hésita pas à promettre l'affranchissement à tout esclave qui viendrait au secours de la République. 10 000 esclaves déferlèrent sur le Cap, mettant en déroute les troupes royalistes, pour rejoindre ensuite celles de Toussaint Louverture. Le 29 août, alors que les troupes anglaises étaient sur le point de débarquer, Sonthonax annonça l'abolition de l'esclavage.

Et le 4 février 1794, la Convention votait enfin son abolition dans toutes les colonies, sans débat. Danton montra alors comment l'opportunisme pouvait faire bon ménage avec les grands principes, en s'exclamant : « Nous travaillons pour les générations futures ; lançons la liberté dans les colonies ; c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort (...) L'Anglais voit s'anéantir son commerce ».

Mais enfin, comme les hommes de 93 n'avaient pas craint, à l'heure du grand péril, de s'appuyer sur les masses populaires, ils montrèrent une audace analogue en s'appuyant sur les « Jacobins noirs » insurgés.

Ceux-ci rejoignirent la République et, en quelques mois, balayèrent les troupes anglaises. Toussaint allait devenir gouverneur de la colonie, et le premier général noir de la République.

St-Domingue : l'échec de la tentative de restauration de l'esclavage

Une fois l'urgence passée, cependant, la bourgeoisie française ne voulut pas renoncer à l'exploitation esclavagiste de ses colonies à sucre.

Dès 1802, Bonaparte, quand il eut les mains libres du côté de l'Angleterre pour un temps, et cherchant à plaire aux colons et à la bourgeoisie maritime, entreprit de ramener dans l'esclavage ces hommes et ces femmes qui avaient placé leur confiance dans la République. Il y parvint en partie. Le général Richepanse rétablit l'esclavage à la Guadeloupe. La Martinique restait provisoirement sous domination britannique. Dans l'île Bourbon, devenue île de la Réunion en 1793, les planteurs avaient refusé le décret de février 1794 et rembarqué de force, plus tard, les deux commissaires envoyés par le Directoire. L'île allait prendre pour quelques années le nom de son nouveau propriétaire : île Bonaparte.

Mais à St-Domingue, Bonaparte ne réussit pas.

Il lança une expédition militaire forte de 22 000 soldats et 86 vaisseaux, sous les ordres de Leclerc et Rochambeau. Parallèlement, le commerce négrier fut officiellement rétabli pour toutes les colonies, les déportés africains tombèrent en esclavage comme avant, les agents de la bourgeoisie maritime s'empressaient de placer des commandes, de Nantes ou du Havre on s'inquiétait de savoir si on pouvait placer des Noirs, les colons émigrés revenaient - bref, les affaires reprenaient...

Alors, tout le peuple noir et mulâtre se souleva. Malgré les horreurs et les déchaînements racistes des colons blancs et de Rochambeau - qui fit venir de Cuba des chiens spécialement dressés à la chasse aux Noirs - l'insurrection, et la démoralisation des troupes françaises, tinrent en échec la plus puissante armée d'Europe. Les Noirs de St-Domingue avaient appris à se battre, et ils refusèrent, au mépris de la mort, de retourner en esclavage.

Bonaparte parvint à enlever Toussaint Louverture et à le faire mourir, enfermé au fort de Joux, dans le Jura. Ce fut sa vengeance, mais les officiers noirs sous la direction de son second, Dessalines, proclamèrent, le 31 décembre 1803, l'indépendance de la colonie, qui fut rebaptisée Haïti, pour bien souligner la rupture avec la France.

L'heure de l'hégémonie britannique et la traite clandestine

A l'aube de la nouvelle époque qui s'est ouverte avec la défaite de la France et la fin des guerres napoléoniennes, les vieilles puissances semi-féodales d'Europe centrale semblèrent triompher. Mais, en réalité, c'était la suprématie britannique qui s'imposait. Contrairement au rêve de Danton, « l'Anglais » n'était pas mort... Suprématie maritime, et surtout suprématie économique lorsque la Grande-Bretagne, où la révolution industrielle avait pris le départ, allait pouvoir inonder le monde des produits de ses usines, rendus bon marché par le bas prix du travail et la production en masse, qu'un vaste marché extérieur stimulait.

Avant tout, des produits de son industrie cotonnière.

Cette grande industrie nouvelle n'a pas le goût du sucre, mais c'est quand même encore, pour une large part, une histoire d'exploitation esclavagiste.

La fabrication des cotonnades avait été au départ un sous-produit du commerce d'outre-mer, qui s'était développé à l'arrière des grands ports coloniaux. Elle ne supplanta pas tout de suite l'industrie lainière, mais celle-ci se renouvelait peu, tandis que celle du coton était en plein dynamisme machiniste. La production du coton lui-même connut un bouleversement spectaculaire lorsque l'égreneuse mécanique inventée par Eli Whitney multiplia par cent le rendement du travail des esclaves. Et les nouvelles machines à filer et à tisser permirent d'accroître la production industrielle dans des proportions jamais vues.

Après que la bourgeoisie anglaise eût ruiné l'industrie cotonnière florissante de l'Inde, l'industrie du coton fut le secteur d'entraînement du capitalisme britannique pendant toute une époque. Il ouvrit, avec les espoirs que faisait naître l'extension du machinisme, des perspectives de profits inouïes devant les détenteurs de capitaux. Rien qu'entre 1790 et 1800, sur dix ans, les exportations de cotonnades avaient été multipliées par 20.

Le capital était là : négociants et banquiers, l'ensemble de la bourgeoisie, l'avaient accumulé à travers le grand commerce, celui des hommes comme celui des denrées. Marx a pu écrire : « Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe, le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d'accumulation primitive ».

Le capital pouvait s'investir largement dans les nouvelles machines, les nouvelles usines. Pour la main-d'oeuvre, nous savons - Engels l'a largement décrit et dénoncé - comment les capitalistes et l'État à leur service l'ont rassemblée par la force et la violence, avec la couverture de lois iniques, sur les lieux de production, en particulier à Manchester et sa région, le Lancashire.

On ne peut pas dissocier ces villes voisines, Liverpool et Manchester, dans cette affaire. Et cela d'autant moins que la matière première, le coton, arrivait par Liverpool en provenance des plantations esclavagistes du sud des États-Unis (l'indépendance des colonies d'Amérique, depuis 1783, n'avait nullement arrêté le développement des échanges avec l'ex-mère-patrie).

Il fallait de plus en plus de coton, pour que les capitalistes du Lancashire puissent tirer la plus-value du travail des enfants dans leurs usines, qui faisait exploser leurs profits. Il fallut donc de plus en plus s'esclaves en Virginie, en Géorgie, dans les Carolines, et ça n'allait pas s'arrêter là. « En somme », concluait Marx, « il fallait pour piédestal à l'esclavage dissimulé des salariés en Europe, l'esclavage sans phrase dans le nouveau monde ».

L'abolitionnisme britannique...

Cela n'a nullement empêché les dirigeants britanniques de se poser durant le XIXe siècle en champions d'une croisade pour faire abolir la traite.

Le mouvement anglais pour l'abolition de la traite avait pris naissance dans les années qui suivirent la formation des États-Unis en 1783. La perte de ces colonies créait une nouvelle situation, où le maintien de l'esclavage dans les petites colonies antillaises perdait beaucoup de son intérêt, d'autant que les capitalistes anglais avaient les yeux tournés vers l'Inde, où l'emploi des travailleurs « libres » ne leur coûtait guère... Les économistes comme Adam Smith critiquaient l'emploi des esclaves comme finalement plus coûteux.

Sans aucun doute, le mouvement en faveur de l'abolition de la traite mobilisa bon nombre de gens réellement philanthropes, des courants religieux se réclamant de l'Evangile, des militants désintéressés, qui condamnaient l'ensemble de l'esclavage. Mais cela ne suffit pas à faire oublier qu'il tira sa force et son influence des intérêts bourgeois bien compris. C'est le premier ministre britannique Pitt, qui n'était pas un humanitaire, qui poussa l'abolitionniste célèbre Wilberforce à mener campagne activement.

Condamner la traite, c'était bien sûr du même coup l'interdire aux États négriers concurrents. Il fallait que l'humanitarisme fût lucratif ! Marx a écrit à ce propos que « Comme la liberté en France, l'humanitarisme est devenu maintenant en Angleterre un article d'exportation pour les affairistes de la politique »... La traite anglaise fut abolie en 1807. En 1815, au Congrès des puissances à Vienne, l'Angleterre obtint leur accord de principe. Elle mena dès lors toute une guerilla pour s'assurer de l'application de cette décision - et de fait de son contrôle des mers du même coup - à travers un droit de visite sur les bateaux négriers. La marine de guerre anglaise donna la chasse aux négriers clandestins et elle avait des moyens.

Entre 1808 et 1867, environ 1600 négriers furent arraisonnés.

Mais toute l'hypocrisie de cette prétendue croisade humanitaire se mesure par exemple au fait que, pendant la même période, plus de deux millions d'Africains furent tout de même déportés aux Amériques. La capture des hommes pour la traite connut alors, au Congo, une ampleur sans précédent.

Le sort des esclaves transportés s'en est trouvé empiré. Dans les nouveaux voiliers construits pour échapper aux bâtiments de guerre, ils étaient entassés plus à l'étroit que jamais, et les capitaines, quand ils étaient surpris, les jetaient souvent à la mer...

...et la réalité persistante (et lucrative) de l'esclavage

La traite, même déclarée illégale, ne pouvait disparaître que très lentement, au cours du XIXe siècle, tant que l'esclavage lui-même était toujours pratiqué et largement.

Et il l'était de plus en plus largement dans les États du sud des USA. Il y avait aux États-Unis environ 750 000 esclaves vers 1780, au moment de l'indépendance. En 1860, à la veille de la guerre de Sécession, ils étaient quelque quatre millions. La production du coton avait augmenté dans la même période, en volume, de... 1 500 fois.

La bourgeoisie anglaise s'en accommodait fort bien, et pour cause, puisqu'il était la condition du boom de ses profits. Et les nantis anglais ne sont pas toujours hypocrites, comme en témoigne cet extrait d'un éditorial du « Times » de Londres, en 1857 : « Nous savons que, pour toutes sortes de raisons mercantiles, l'Angleterre fait partie des États-Unis et qu'en fait nous sommes associés aux planteurs du Sud ; nous avons une lettre de créance sur ses biens et ses meubles, sa vie et ses stocks ; nous retirons la part du lion des bénéfices réalisés par l'esclavagisme (...) Nous faisons fête à Mrs Stowe [l'auteur du livre compatissant « La case de l'oncle Tom » ] , nous pleurons sur son livre (...), mais entre-temps nous nous habillons et habillons le reste du monde avec du coton cueilli et trié par « l'oncle Tom » et ses compagnons de misère. C'est notre commerce. C'est le principal produit de l'industrie britannique ».

L'esclavage était largement pratiqué aussi à Cuba, et surtout dans le vaste Brésil. Là aussi le capitalisme britannique en profitait. La Grande-Bretagne avait de grands intérêts commerciaux au Brésil, elle s'y procurait sucre, café, coton, et c'était un marché pour ses cotonnades, ou pour les produits que ses usines envoyaient à leurs agents cubains ou brésiliens pour acquérir des esclaves... Des établissements bancaires installés au Brésil - comme la banque Baring, par exemple - assuraient les cargaisons négrières. Les compagnies minières britanniques y faisaient travailler une main-d'oeuvre esclave.

Alors, il ne faut pas s'étonner que Cuba et le Brésil aient formé la plaque tournante de tout un trafic négrier international, théoriquement clandestin, qui a alimenté le fonctionnement et la « croissance » capitalistes presque jusqu'à la fin du siècle dernier. Le Brésil n'a aboli l'esclavage qu'en 1888.

Naissance des États-Unis, république esclavagiste

Les États-Unis s'étaient constitués à la fin du XVIIIe siècle en s'affranchissant de la tutelle coloniale de la monarchie britannique. En même pas un siècle, ils devenaient une puissance capitaliste dont on pouvait se rendre compte qu'elle allait avoir les moyens d'entrer en compétition avec la Grande Bretagne.

Il avait fallu sept années de guerre aux 13 colonies anglaises échelonnées le long de la côte de l'Atlantique pour se libérer et fonder un État de type fédéral, indépendant, peu avant la Révolution française, en 1783. Les 13 ex-colonies lorgnaient évidemment vers l'ouest du continent, d'immenses territoires relativement peu peuplés. Ce n'étaient pas les populations indiennes clairsemées qui allaient les arrêter.

Si ces États n'étaient pas encore vraiment riches, par rapport aux puissances européennes riches d'alors, comme l'Angleterre ou la France, ils avaient un avantage sur eux : ils n'avaient pas à entretenir toute une caste féodale héritée du passé, contrairement aux futurs États indépendants de l'Amérique latine, par exemple.

Depuis 1619, 150 ans auparavant, des Noirs y avaient été importés, d'abord au même titre que des serviteurs à terme ou des forçats blancs expédiés d'Europe. Mais le statut d'esclaves des Noirs se précisa et se généralisa, avec l'extension des plantations.

Bien sûr, étant donné les conditions imposées par l'Angleterre pendant la période coloniale, la métropole retirait la part du lion des profits engendrés, mais une poignée de grands planteurs accumulèrent des fortunes.

Si, lors de la guerre d'indépendance, les colonies américaines s'étaient battues pour se débarrasser de la domination coloniale de l'Angleterre, ce n'avait pas du tout été pour changer les structures sociales du pays.

La République fédérale que leurs bourgeois créèrent était une république esclavagiste. Les hommes mêmes qui sont considérés aux États-Unis comme les « pères de l'indépendance », Georges Washington, héros de la guerre, premier président, Thomas Jefferson, rédacteur de la proclamation d'indépendance, troisième président, étaient des propriétaires d'esclaves de Virginie. Jefferson en posséda plus de 200. Washington, voulant sans doute acheter son ticket d'entrée au paradis, affranchit les siens sur son lit de mort...

Dans ces conditions, inutile de s'étonner de ce que la Déclaration des droits américaine, qui contribua à inspirer la Déclaration des droits de l'homme française, ne concernât absolument pas les esclaves (ni les Indiens, ni les femmes en général non plus, d'ailleurs).

Et il se trouva que, dans cette époque-charnière où en Europe occidentale le capitalisme moderne de la grande industrie commençait son grand bond en avant, le nouvel État américain, prolongement de l'Europe pour une bonne part, put bénéficier d'emblée ou presque du nouveau dynamisme économique.

C'est-à-dire qu'en profitèrent avant tout les colonies du Nord, colonies de petits fermiers mais aussi de marchands, d'entrepreneurs, de constructeurs de bateaux (qui commerçaient depuis longtemps avec les Antilles, les fournissant en denrées alimentaires, et prenant part y compris au trafic négrier).

Un antagonisme économique et social conduisant au conflit politique

Cependant, la situation n'avait rien d'un équilibre stable. Les États-Unis s'étendaient. Au fur et à mesure que les pionniers quittant l'Est et les nouveaux immigrants venant d'Europe, avançaient vers l'Ouest dans de nouvelles contrées, des nouveaux États se constituaient à partir d'un certain seuil de peuplement, et demandaient à être admis dans l'Union, sur la base de cette colonisation par des paysans libres.

Au contraire, les vieilles colonies de Virginie, Géorgie, Caroline, avec la croissance spectaculaire de la production de coton, étendaient leur système - monoculture et esclavage - dans le sud-ouest, vers l'Alabama, le Mississipi, la Louisiane, bientôt le Texas conquis sur le Mexique. L'importation d'esclaves africains, quoiqu'illégale, battit des records. La Virginie, le Maryland en vinrent à se spécialiser dans l'élevage d'esclaves pour la vente, pour l'exportation vers les nouvelles plantations des États plus au sud et dans le sud-ouest, engendrant tout un commerce négrier entre les États, entre les mains de marchands professionnels.

Les planteurs étaient expansionnistes. Ils cherchaient à imposer que les nouveaux États introduits dans l'Union soient ouverts à leur système économique et social, ils avaient des projets de conquête en direction de Cuba, de l'Amérique centrale. En effet, ce système, où le travail des hommes réduits à la condition de bêtes de somme est peu productif, épuise rapidement la main-d'oeuvre - les esclaves des plantations mouraient en quelques années - et il épuise rapidement les sols. Il exige toujours plus de terres, et toujours plus d'esclaves.

Autant dire que cette tendance à l'extension de l'esclavage (on disait hypocritement « l'institution particulière »...) entrait en contradiction aiguë avec la marche vers l'Ouest des cultivateurs libres, qui ne pouvaient envisager cette concurrence. Mais elle entrait en contradiction aussi avec les intérêts de la grande industrie nordiste en expansion, à la recherche de marchés de plus en plus vastes, et c'était lié. Car une société fondée sur l'esclavage, qui n'investit pas elle-même dans l'industrie, ne peut manquer de tomber dans la dépendance de fournisseurs extérieurs, tant pour les indispensables produits de l'industrie en matière d'habillement, d'outillage, etc. (sans même parler des produits alimentaires encore plus indispensables), que pour les avances de crédits et la commercialisation des récoltes... Les planteurs étaient de perpétuels endettés. Non seulement les banques anglaises mais également New York, centre financier, drainaient une grande partie de la richesse du Sud cotonnier.

Cependant, cette société n'offrait qu'un marché limité : celui d'une minorité de grands planteurs, fort riches certes mais environnés par une grande masse de petits planteurs, petits fermiers, « pauvres Blancs », tous en fait passablement misérables, et par un gros tiers de la population démuni de tout, la population esclave.

Le grand capital industriel du Nord aspirait, lui, à se créer un vaste marché intérieur, un marché national à la dimension du continent, avec une main-d'oeuvre « libre », non dépendante de liens de propriété privée - bref, tout un environnement social, technique et aussi idéologique, à son image.

Toutes les forces du capitalisme industriel le poussaient au moins à stopper l'extension du système esclavagiste à de nouveaux États, beaucoup pensant que si on le confinait dans son vieux domaine il s'éteindrait progressivement de lui-même.

Un compromis fut conclu par lequel la pratique de l'esclavage ne serait admise qu'au sud d'une certaine ligne géographique. Le passage de « la ligne » devint un rêve pour nombre d'esclaves. Vers le milieu du siècle, une organisation secrète d'esclaves affranchis et de Blancs assura la fuite vers le Nord, voire le Canada, de plusieurs dizaines de milliers d'esclaves évadés, par l'itinéraire de ce qu'on appela le « chemin de fer clandestin ».

La guerre civile (1861-1865)

C'est finalement l'élection, en 1860, d'un membre du Parti républicain comme président des États-Unis qui mit le feu aux poudres. Son programme, qui était celui des possédants du Nord, n'annonçait nullement l'abolition de l'esclavage. Mais les dirigeants des États sudistes ont préféré tout de même prendre les devants : en février 1861, sept États sudistes firent leur sécession d'avec l'Union et annoncèrent qu'ils s'organisaient en une Confédération indépendante. Ils furent ensuite rejoints par quatre autres. Et ce fut le signal de la guerre civile, dite de Sécession.

Le camp nordiste partait gagnant à terme, car celui des grands planteurs sudistes ne disposait pas d'arrières économiques suffisants pour tenir la distance dans cette guerre qui allait durer quatre ans, jusqu'en 1865, et faire environ 600 000 morts. Mais d'autres forces entrèrent en jeu : les Sudistes trouvèrent des appuis du côté de l'Europe. Et avant tout en Angleterre, dont la Sécession faisait le jeu.

Les intérêts directs de l'industrie du Lancashire, comme le disait crûment le « Times » de Londres cité précédemment, étaient associés à ceux des planteurs sudistes, et les capitalistes britanniques avaient aussi des intérêts dans les chemins de fer, les sociétés d'assurances, les sociétés minières, financières, aux États-Unis.

En fait, ils étaient entrés en rivalité avec les capitalistes nord-américains pour la domination d'une partie au moins du continent. Si la Sécession offrait une chance de voir se dissoudre les États-Unis, ils ne voyaient pas cela d'un mauvais oeil... Napoléon III non plus, d'ailleurs.

Karl Marx se trouvait à Londres à l'époque. Dans sa correspondance et ses articles, il dénonçait l'atmosphère belliqueuse que la presse et le gouvernement britanniques visèrent à entretenir contre le Nord, à la recherche d'un prétexte pour s'immiscer dans la guerre civile. Alors même que l'Angleterre était officiellement anti-esclavagiste, et officiellement neutre dans cette guerre, elle fut à un moment donné sur le point de reconnaître officiellement l'indépendance de la Confédération sudiste. Et Marx notait avec satisfaction que la guerre attendue était impopulaire dans les milieux ouvriers, malgré le chômage massif dans l'industrie textile.

En août 1862, Lincoln mettait les points sur les i : « Mon objectif primordial dans cette lutte est de sauver l'Union, non de sauver ou de détruire l'esclavage. Si je pouvais sauver l'Union sans libérer aucun esclave, je le ferais ; si je pouvais la sauver par la libération de tous les esclaves, je le ferais ; si je pouvais la sauver en en libérant certains et en laissant les autres de côté, je le ferais également (...) ».

La guerre civile durait déjà depuis plus d'un an et menaçait d'exiger de durs sacrifices encore pendant longtemps. Le 23 septembre, Lincoln annonça que les Noirs en esclavage dans les États rebelles à l'Union seraient émancipés à partir du 1er janvier 1863, et auraient en même temps le droit de servir dans l'armée.

Encore fallait-il bien sûr être en mesure de faire appliquer cette décision dans les États rebelles en question... Mais la décision était politique, et elle avait aussi le mérite de rendre difficile l'intervention de l'Angleterre ou de toute autre puissance européenne en faveur des esclavagistes.

Finalement, l'Union l'emporta militairement et en 1865 c'en fut fini de la sécession. Abraham Lincoln proclama l'abolition de l'esclavage dans toute l'étendue de l'Union, juste avant d'être assassiné (14 avril 1865).

Dans tout cela, on était bien loin du jour philanthropique sous lequel cette guerre civile a été présentée, et l'est encore parfois. Le courant abolitionniste avait, cela est vrai, largement sensibilisé l'opinion publique à l'ignominie de l'eslavage des Noirs, du moins dans le Nord et même si les Noirs y étaient largement victimes d'une ségrégation raciale. Mais pour les capitalistes et leurs représentants politiques tels qu'Abraham Lincoln, il ne s'agissait évidemment pas, quant au fond, de mener une croisade pour la libération des Noirs au nom des grands principes. Le sort ultérieur de ceux-ci dans la société américaine l'a bien montré.

Il ne fut jamais question de toucher aux plantations pour en distribuer les terres aux anciens esclaves, et il suffit de quelques années pour que les ci-devant esclavagistes reprennent leur pouvoir dans le Sud, que le travailleur agricole noir retombe à la merci du planteur blanc ou, avec l'extension de la révolution industrielle dans le Sud dans les années 1880, à celle du patron dans les nouvelles usines. Et les « nouveaux libres » furent même bien vite écartés des droits civiques et politiques reconnus aux habitants blancs, par une législation d'apartheid généralisé, reconnue officiellement par la Cour Suprême.

1848 : la Deuxième république, et l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises

Malgré les ornements idéalistes dont les dirigeants de la bourgeoisie aiment à la parer, la décision d'abolir l'esclavage dans les colonies françaises en 1848 n'a pas davantage été dictée par des considérations humaines.

L'esclavage était économiquement dépassé ? Sans aucun doute. Et le sucre de canne était désormais concurrencé par le sucre de betterave ? Sans aucun doute aussi. La production basée sur l'esclavage avait perdu beaucoup de son enjeu.

Mais, à elles seules, ces considérations n'auraient pourtant pas suffi. Les vieux intérêts dominants ne disparaissent pas aisément, par la seule vertu de l'évolution économique. Il y a fallu le contexte d'une nouvelle révolution en France !

La Société française pour l'abolition de l'esclavage, apparue en 1834, même si elle comprenait des « grands noms » du régime - des députés et des pairs de France - qui furent rejoints plus tard par des opposants républicains célèbres comme le poète Lamartine ou Victor Schoelcher, en resta longtemps au niveau de la propagande. Pour la plupart de ses membres, il fallait préparer doucement les Noirs esclaves à la liberté en les « moralisant »...

Victor Schoelcher était le fils d'un fabricant de faïence, d'idées républicaines, qui avait voyagé aux Amériques. Revenu révolté par la condition des esclaves et l'inhumanité des colons, il en vint, quant à lui, à militer pour l'émancipation immédiate et définitive - avec indemnisation des colons, tout de même. Personne ne l'envisageait autrement.

Les abolitionnistes rappelaient que l'Angleterre venait d'abolir l'esclavage dans ses propres colonies, en 1833, sans en pâtir. Les propriétaires avaient été dédommagés, les esclaves devinrent des « apprentis » pour sept ans, devant jusqu'aux trois quarts de leur journée à leurs maîtres.

En fait, cette abolition devait beaucoup aux révoltes d'esclaves dans les colonies anglaises, à la Jamaïque l'année précédente, en Guyane britannique, à la Barbade, quelques années avant. La victoire des esclaves de St-Domingue, l'existence d'Haïti, première république noire indépendante, avaient eu des répercussions qui ébranlèrent toute la Caraïbe.

Mais, même si la pression britannique était très forte, les intérêts français s'accrochaient, et la période de 1815 jusqu'aux années 1830 a été une des « belles » périodes du commerce des esclaves pour la France négrière.

Les esclaves martiniquais n'attendent plus

Lorsque la révolution éclata en France, le 24 février 1848, et que la IIe République fut proclamée, la question de l'abolition de l'esclavage se posa immédiatement. Le Gouvernement provisoire commença par rechercher un compromis avec les colons propriétaires, mais Victor Schoelcher, nommé sous-secrétaire d'État aux colonies, emporta une décision de principe dès le 4 mars : un décret proclamait que «nulle terre française ne peut plus porter d'esclaves».

La nouvelle du renversement du régime à Paris et celle de ce décret parvinrent aux Antilles à la fin mars. Aussitôt, les dirigeants des colons se réunirent en vue de faire achever la récolte avant toute abolition. Dès le 31, le responsable colonial Husson fit une proclamation en français et en créole qui montre bien les craintes des planteurs et de l'administration : « La liberté va venir. Courage, mes enfants.Vous avez mérité ça. Ce sont des bons maîtres qui l'ont demandé pour vous... Mais il faut que la République prenne son temps pour préparer l'argent [il s'agit de l'argent pour indemniser les colons !]... Vous êtes toujours esclaves jusqu'à ce que la loi arrive... Jusque là, il faut travailler selon la loi, pour le compte de vos maîtres. Il faut prouver que vous savez que la liberté, ce n'est pas le droit de faire le fainéant...M. le Curé est là pour vous dire qu'il faut travailler, qu'il faut vous marier pour gagner le paradis. Demandez-lui conseil... chacun ayant à prendre soin de son mari, sa femme, des enfants, son papa, sa maman, des frères, des soeurs légitimes, tout le monde sera obligé de travailler quand tout le monde sera libre... Quand vous voudrez crier en signe de joie, criez : VIVE LES TRAVAILLEURS ! VIVE LE MARIAGE ! jusqu'à ce que je vienne moi-même vous dire : la loi est arrivée, vive la liberté ! ».

Mais, en fait de patience, les esclaves n'avaient que trop donné. L'atmosphère avait souvent été tendue déjà au cours des années précédentes. Les manifestations de résistance s'étaient multipliées : évasions vers les îles anglaises, fuites pour tenter d'aller porter plainte contre les maîtres tortionnaires, incendies dans les champs de canne, etc., et, jusqu'au bout, les maîtres avaient usé de leur arsenal répressif régi toujours par le Code noir.

Lorsque l'espoir d'une abolition à venir se propagea, en avril 1848, le travail se ralentit partout, des incidents se multiplièrent, des refus d'obéissance, des manifestations. Des meneurs étaient poursuivis. En Martinique, le 22 mai, l'arrestation de l'esclave Romain mit le feu aux poudres (il avait refusé de cesser de battre du tambour dans la nuit). Une foule de ses compagnons s'assembla pour le faire libérer. Un maire fit tirer sur un groupe d'esclaves. La situation tourna alors à l'insurrection. Les esclaves investirent la ville de Saint-Pierre, dans la nuit du 22 au 23. La maison d'un colon opposé à l'abolition fut incendiée, et les 33 personnes qui s'y étaient réfugiées y laissèrent leur peau.

Tôt le lendemain matin, le 23 mai, le nouveau gouverneur proclama sans plus attendre l'esclavage aboli ! L'émeute put se transformer en fête. En Guadeloupe, il suffit d'un rassemblement de masse pour que le gouverneur agisse de même qu'en Martinique, le 27 mai, considérant, suivant un arrêté qui ne manque pas de saveur, « que par le bon esprit dont elle a fait preuve, la population esclave s'est montrée digne du bienfait de la liberté »...

Dans l'intervalle, le 27 avril, le gouvernement républicain à Paris avait proclamé par décret l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies françaises, c'est-à-dire la libération des 248 560 esclaves de la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion et des établissements du Sénégal. Une libération pas immédiate cependant, l'application étant repoussée de deux mois après la proclamation dans chacune des colonies.

Les choses firent tâche d'huile dans les colonies hollandaises et danoises des Antilles : les esclaves s'y libérèrent eux-mêmes à leur tour entre mai et juillet. A la Réunion (redevenue île Bourbon après la chute de Napoléon, puis rétablie sous le nom de la Réunion par la révolution de 1848), les colons firent de l'obstruction au droit de vote des nouveaux libres, et ce n'est que le 20 décembre que les 62 000 esclaves (soit les deux tiers de la population de l'île) furent libérés.]]

« La liberté dans une main, l'indemnité dans l'autre... »

L'esclavage était aboli, mais les droits des propriétaires furent respectés, et même grassement.

L'homme d'État Tocqueville, réputé grand démocrate pour ses éloges de la société nord-américaine, ne déclarait-il pas : « Si les nègres ont droit à devenir libres, il est incontestable que les colons ont droit à n'être pas ruinés par la liberté des nègres » ?

Et Lamartine s'expliquait, un peu plus tard : « ... Les colons, dis-je, sont autant nos frères que les noirs et de plus ils sont nos compatriotes. (...) En droit naturel, le noir enchaîné a toujours le droit de s'affranchir ; en droit social, la société qui l'affranchit doit indemniser le colon. Elle le doit pour deux motifs, d'abord parce que la société est juste, et secondement parce que la société est prudente. (...) Il n'y a point de prudence à lancer les esclaves dans la liberté sans avoir pourvu à leur sort ; or, de quoi vivront-ils dans le travail libre, si les colons qui possèdent les terres n'ont aucun salaire à donner à leurs anciens travailleurs affranchis ? Et s'il n'y a dans les colonies ni capital, ni salaire, vous condamnez donc les blancs et les noirs à s'entre-dévorer. Il faut absolument (...) que vos appels à l'abolition de l'esclavage des noirs soient combinés avec la reconnaissance d'une indemnité due aux colons ; il faut que les deux mesures soient simultanées pour être vraiment humaines ; il faut vous présenter aux colonies la liberté dans une main, l'indemnité dans l'autre (...) ».

Une petite merveille d'hypocrisie pour une sordide histoire de gros sous, de marchandages sur la question du prix de la « tête d'esclave ».

Les tractations autour de cette affaire d'indemnité furent interminables. La loi votée en 1849 prévit pour l'immédiat un budget de 12 millions de francs. Les colons obtinrent même que la case, le jardin et les quelques arbres fruitiers qui avaient permis à certains esclaves d'améliorer leur sort retournent à leurs ex-maîtres.

Ainsi, l'État a payé, a racheté aux esclavagistes la liberté de leurs victimes. Avec l'argent des contribuables, y compris des ex-esclaves eux-mêmes ! Ils n'ont strictement rien perdu dans l'opération, et ils ont pu perpétuer leur domination. Les structures économiques n'ont quasiment pas changé. En particulier en Martinique, les grands propriétaires de plantations, la bourgeoisie des « békés » comme on les appelle, c'est-à-dire des « grands Blancs » créoles, est restée la classe dominante, tout en ne représentant qu'une petite minorité de la population. Les conséquences sont encore présentes aujourd'hui. Ces békés, descendants d'esclavagistes et néanmoins fiers de leur filiation, contrôlent la quasi-totalité des richesses, qui leur viennent de cette époque.

En 1848, la grande peur des possédants avait été que les esclaves libérés désertent les plantations. En Martinique et en Guadeloupe, ce ne fut pas beaucoup le cas. Très peu eurent la possibilité d'exploiter une terre pour eux-mêmes. Un contrat dit d'association, mais qui était en vérité de travail forcé, les lia aux planteurs. Pour fixer les « nouveaux libres » sur les plantations sucrières, des mesures furent prises tout de suite pour réprimer le délit dit de vagabondage...

Par la suite, le Second Empire ne fit que renforcer cette répression. Des arrêtés stipulèrent que « tout individu de l'un ou l'autre sexe âgé de plus de dix ans serait tenu de travailler habituellement sous peine d'être réputé vagabond ». Obligation fut faite aux affranchis d'être munis d'un livret ou de contracter un engagement de travail d'une année au moins.

Et, avec la construction de grandes usines sucrières, c'est l'esclavage salarié qui succéda bientôt à l'esclavage tout court.

En vue de disposer d'un volant de main-d'oeuvre à salaires encore plus bas que ceux des affranchis, comme pour assurer la concurrence entre les travailleurs, les autorités organisèrent le recrutement de travailleurs dits « engagés », à partir de l'Afrique, de la Chine et surtout de l'Inde, souvent par la violence et le rapt, travailleurs qu'on appelait « coolies ». Cette pratique fut d'ailleurs générale de la part des puissances coloniales, pour approvisionner en main-d'oeuvre leurs colonies à travers le monde. Les Hollandais importèrent ainsi des « engagés » de l'île indonésienne de Java, et cela dura pour la Hollande jusqu'en 1931. Globalement, ce trafic des « coolies », cette traite déguisée, a touché des millions d'hommes.

C'est un phénomène difficile à évaluer, comme il est difficile d'évaluer le nombre des victimes du commerce des esclaves noirs. Les historiens aujourd'hui parlent de 12 à 15 millions de déportés, au total. A quoi il faut ajouter quelque deux millions de morts pendant le voyage à travers l'Atlantique. Et à quoi il faut ajouter encore, et c'est également difficile à mesurer, tous ceux qui périrent en Afrique même, au cours des razzias pour les capturer, ou par suite de la perte des forces vives de vastes régions, avec toutes ses conséquences sur la production vivrière et la démographie.

Le présent porte profondément la marque de ce passé - douloureuse aux États-Unis, aux Antilles, en Afrique. Même dans les pays comme la France ou l'Angleterre, bien des patrimoines bourgeois, s'ils se laissaient examiner de près, montreraient qu'ils tirent leur origine du « commerce de Guinée » et du sucre de St-Domingue teinté de sang humain.

Cette origine est même inscrite dans la pierre des belles demeures nantaises, bordelaises ou malouines.

Les capitalistes, bien sûr, mais aussi les idéologues de leur système ont fait un silence systématique là-dessus. Les recherches historiques à ce sujet sont généralement de l'époque récente. Et il se trouve des historiens pour chercher avant tout à restreindre la portée de ce qui est si évidemment peu glorieux. Ils s'en prennent aux analyses de Marx, pour tenter de prouver que les profits de la traite négrière, par exemple, n'auraient joué qu'un rôle tout à fait marginal dans le démarrage de la révolution industrielle, parce que tels armateurs de Nantes ou de Liverpool n'auraient pas mis leurs capitaux dans l'achat direct d'usines... C'est voir un phénomène d'ampleur mondiale depuis la fenêtre d'une minuscule mansarde, réduire l'analyse historique de Mars et Engels à un petit point de vue provincial, évidemment. C'est même franchement ridicule, et c'est en tout cas une mission impossible que de chercher à repeindre en rose l'histoire du capitalisme.

Marx et Engels ont non seulement établi le rôle de l'esclavage dans l'accumulation initiale de capital par la bourgeoisie commerciale, du XVIe au XVIIIe siècle ; ils ont aussi été témoins de l'ampleur du rôle joué par «l'institution particulière» dans le dynamisme du capitalisme américain au XIXe. L'esclavagisme sudiste n'avait rien d'antique, il était inséré dans le mode de production dominant, le mode de production capitaliste.

Et l'esclavage a été un des facteurs constitutifs du mondialisme de l'économie capitaliste.

Quand Engels, dans son livre « L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État », paru en 1884, écrivait en une sorte de résumé que « L'esclavage est la première forme de l'exploitation, la forme propre au monde antique ; le servage lui succède au Moyen Age, le salariat dans les temps modernes. Ce sont là les trois grandes formes de la servitude qui caractérisent les trois grandes époques de la civilisation », il ajoutait dans la même phrase « l'esclavage, d'abord avoué, et depuis peu déguisé, subsiste toujours à côté d'elles » .

Il ne s'agit pas d'un passé à jamais révolu

L'esclavagisme et le commerce d'êtres humains réduits au niveau le plus nu de la marchandise sont parmi les traits qui caractérisent le plus crûment l'inhumanité du système capitaliste.

Mais s'agit-il d'un passé lointain et surtout, à jamais révolu ?

Rappelons d'abord que, même dans les pays développés si fiers de leur civilisation comme la France ou l'Angleterre, et même sur leur propre sol comme les États-Unis, l'esclavage institutionnel n'a été aboli qu'il y a à peine plus d'un siècle. Pour les bourgeois libéraux, il faisait tache, mais en réalité les pays impérialistes l'ont accepté, voire consolidé et même propagé dans le reste du monde.

Pour ce qui concerne la France, il ne faut pas oublier que si elle a prétendu en 1848 abolir tout esclavage dans des territoires français, cela ne l'engageait pas au-delà des Caraïbes et de la Réunion ; et que, dans les colonies qu'elle a conquises ultérieurement, en particulier en Afrique, l'existence de l'esclavage ne l'a pas gênée. Elle a même largement fait son affaire.

Pour ne prendre qu'un exemple : on parle aujourd'hui, parfois, de la Mauritanie pour la stigmatiser parce que la vieille forme d'esclavage de caste n'y a été formellement abolie qu'en 1980. Mais nous n'oublions pas que la Mauritanie a été colonie française jusqu'en 1960, et que l'impérialisme français a trouvé dans cet esclavage un relai de sa domination.

Et nous n'oublions pas non plus que, par-dessus le marché, partout dans ses colonies, l'impérialisme a imposé aux peuples le travail obligatoire, les travaux forcés à coup de chicotte, pour le portage, la construction des chemins de fer, la récolte du caoutchouc ou d'autres produits - système qui s'est maintenu dans le XXe siècle, encore après la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Aujourd'hui même, les associations qui dénoncent ce qu'elles appellent l'esclavage moderne ont bien du mal à faire la distinction entre les pratiques esclavagistes qu'on peut considérer comme des survivances ou de résurgences du passé, et celles qui ont des formes prétendument salariales.

Où passe la distinction, en effet ?

Il arrive qu'on apprenne par les informations l'histoire de telle jeune femme séquestrée, ici en France comme dans d'autres pays riches, par des bourgeois, du haut personnel d'ambassade, privée d'existence reconnue puisqu'on a pris soin de lui voler ses papiers, livrée au bon plaisir et aux coups des maîtres et maîtresses. Alors, on se dit que c'est odieux et révoltant, mais somme toute rare et marginal. Mais ce n'est pas si simple. Il ne s'agit pas de survivances localisées de moeurs qui seraient globalement révolues. C'est notre société impérialiste pourrie qui sécrète l'odieux tous les jours, et à grande échelle à travers le monde.

Des trafics d'êtres humains, surtout des femmes et des enfants, enlevés parfois, mais plus souvent poussés par la misère de familles à la limite de la survie, fonctionnent sur des circuits à l'échelle mondiale, alimentés par des fournisseurs professionnels. Même si des charters remplacent les bateaux, même si les ventes ne se font plus chaînes aux pieds sur la place publique, même si quelques sous versés sous conditions servent de couverture salariale pour une apparence de légalité, où passe la limite avec l'esclavage pour ces domestiques sri-lankaises, philippines, bangladeshi et autres, qui sont livrées dans les émirats du Golfe ou encore à la merci des bourgeois du Liban ? Ou pour les fillettes corvéables à merci que les Marocains aisés se procurent pour rien dans les campagnes misérables ?

Où passe-t-elle pour les enfants livrés aux bordels de Thaïlande ? Pour les petits qui cousent des ballons de football ou qui fabriquent des briques au Pakistan, ou ceux qu'on envoie sous terre dans les mines d'accès difficile de Colombie parce que justement ils sont petits, et que c'est plus pratique pour leurs exploiteurs ?

Quand des millions de gens sont réduits en servitude pour dettes dans toute l'Asie et aussi au Brésil ou au Guatémala, et que c'est pour la vie, et que des employeurs peuvent transférer la dette des parents aux enfants et petits-enfants pour continuer d'exploiter gratuitement leur travail dans des usines ou des grands domaines - cette barbarie ne relève pas d'une révoltante survivance des siècles passés.

Mettre fin à l'organisation sociale fondée sur l'exploitation de l'homme par l'homme

Oui, on a du mal, dans bien des situations d'aujourd'hui, à démêler ce qui sépare la forme d'exploitation moderne, le salariat, ou comme disait Marx, l'esclavage salarié, de l'esclavage sans phrase.

Certes, Marx a été le premier à dire que cette forme d'exploitation salariée occupe un échelon supérieur sur l'échelle du développement des sociétés. Mais cette société est encore une société fondée sur l'exploitation. Et c'est tout naturellement que, fondée sur sa forme la plus moderne, elle nourrit en son sein, sécrète dans ses interstices, des formes d'exploitation dépassées depuis longtemps par l'évolution humaine.

D'autant plus naturellement que, si le capitalisme érige la liberté individuelle en principe, du moins en règle générale, la force de travail humaine reste une marchandise. C'est-à-dire que les muscles, l'intelligence, la culture, les sentiments même, de l'homme sont des marchandises qu'on achète et qu'on vend. Pas définitivement, pas pour la vie, mais au jour le jour : cela n'en exprime pas moins le fait que l'humanité n'est pas encore sortie de la barbarie.

On ne pourra éradiquer les formes anachroniques de l'exploitation qu'en supprimant la société d'exploitation tout court - parce que l'anachronisme, le véritable anachronisme, c'est l'organisation sociale fondée sur l'exploitation de l'homme par l'homme.

Pour cette tâche, des décrets ne suffiront pas, cela ne pourra se faire que révolutionnairement. Mais il n'y a pas d'autre voie pour que l'humanité devienne un jour vraiment humaine.