Crise ou relance, le capital le fait dûrement payer au prolétariat de la planète

Cercle Léon Trotsky
09/11/1990

Les journalistes, les écrivains, les politiciens bourgeois, ne tarissent plus sur ce qu'ils appellent la fin des idéologies, la faillite du communisme et celle du marxisme, et ce qu'ils disent être le socialisme dans l'économie. Gorbatchev, il est vrai, les y a un peu aidés. Tout ce concert anti-communiste n'a rien d'étonnant.

Mais le plus remarquable, au bout du compte, c'est bien plutôt la prudence de tous ces gens-là. Ils ont la victoire modeste. Ils se gardent bien de parier sur le triomphe et la pérennité du capitalisme. Ils seraient même plutôt en proie, en cette fin d'année 1990, sinon au doute, du moins à toutes les incertitudes. Et avec quelques raisons.

Une économie de paix, l'économie de marché débarrassée de la rivalité Est-Ouest ? On voit depuis le mois d'août ce qu'il en est. Les chantres d'un capitalisme de paix avaient à peine eu le temps de nous en parler, qu'ils n'y songeaient même plus : il a suffi que le gouvernement américain déploie son armada dans le Golfe et en Arabie Séoudite, et enjoigne à ses vassaux européens de participer à l'effort de guerre, pour que nos bons apôtres, de l'économie de marché pacifique, se transforment en quelques jours en parfaits « va-t-en guerre ».

Retrouvée, la prospérité économique ? Fraîche et joyeuse, la conquête pacifique de l'Est ? Loin s'en faut. Les capitalistes ouest-allemands annoncent qu'il ne faut pas s'attendre à des miracles, et promettent à la classe ouvrière des deux côtés de l'Allemagne réunifiée, que ce sont les files de chômeurs, l'inflation et le ralentissement de la croissance économique qui l'attendent. Même le rêve américain n'est plus ce qu'il était, sauf peut-être pour un temps encore dans les imaginations soviétiques : les États-Unis seraient au bord de la récession économique, et leurs infrastructures économiques à eux aussi sont en bien mauvais état, avec de nouvelles poches de pauvreté et de sous-développement.

Après la chute du mur de Berlin, on nous avait promis des lendemains capitalistes qui chantaient, la paix et la prospérité. Un an n'est pas encore passé, qu'on nous parle aujourd'hui de guerre et de récession économique.

Les économistes bourgeois eux-mêmes reconnaissent que l'économie mondiale, à l'issue pourtant de plusieurs années de reprise de la croissance dans les pays riches, n'a jamais été aussi vulnérable, aussi instable.

Il n'aura donc pas suffi que le Tiers monde paye pour les pays riches, pour assurer l'avenir de l'économie impérialiste. Et pourtant la population du Tiers monde a payé très cher. Alors même qu'on parlait de relance économique en Europe, au Japon et en Amérique du Nord, la plupart des pays d'Afrique et d'Amérique latine ont connu depuis 1982 une régression économique catastrophique.

La paupérisation du Tiers monde a eu son reflet dans les pays riches

Mais cet étranglement du Tiers monde, avec la complicité des classes dirigeantes locales, n'aura même pas permis à l'impérialisme d'assurer les bases d'une nouvelle croissance durable.

Il y a bien eu une reprise économique dans les pays les plus industrialisés, avec même, à partir de 1985, une reprise des investissements productifs. Mais il y a une chose qui n'est pas venue au rendez-vous : c'est l'amélioration des conditions de vie des classes populaires.

La paupérisation du Tiers monde a eu son reflet dans les pays riches, et en particulier dans le plus représentatif d'entre eux, les États-Unis.

Le résultat de ces huit années de reprise économique aux États-Unis, avec l'envol des bénéfices des multinationales et l'enrichissement d'une petite minorité, aura été l'appauvrissement de toute une partie de la société américaine, et le délabrement progressif des infrastructures économiques.

Les ponts et chaussées américains commencent à devenir célèbres pour leur état misérable (les routiers ont même publié les cartes des nids de poule les plus fameux !). Des milliards de dollars seraient paraît-il nécessaires pour retrouver la qualité des autoroutes américaines construites dans les années 60.

A cela s'ajoutent la vétusté des services publics, l'aggravation de la pollution... Les ordures ménagères sont ramassées moins fréquemment (quand les habitants ne doivent pas porter eux-mêmes les sacs poubelles dans les décharges). Des écoles ferment faut d'argent ; celles de New York sont surchargées par suite de regroupements ; les ramassages scolaires sont réduits. Des matières d'enseignement sont parfois supprimées (langues vivantes, sports, activités d'éveil). Les bibliothèques municipales de New York ferment un ou deux jours supplémentaires par semaine. Les droits d'inscription aux universités augmentent, etc. Et le niveau scolaire américain serait aujourd'hui inférieur à celui des années 60.

La grande majorité n'a pas profité de la croissance, très loin de là. La pauvreté ne touche d'ailleurs pas seulement les Noirs, et les latino-américains, mais commence aussi à s'étendre au sein de la population blanche elle-même.

La mortalité infantile dans les grandes villes américaines a considérablement augmenté. Un quart de la population enfantine américaine vit aujourd'hui en dessous du seuil de pauvreté, du seuil occidental bien sûr. Mais tout de même. Cela signifie qu'aujourd'hui, la première puissance mondiale met au ban de sa propre société le quart de sa génération future, vouée à la délinquance, à l'illettrisme, au chômage ou aux petits boulots.

Et encore une fois, cette évolution n'est pas le simple vestige de la récession de 1982, mais caractérise toute la période de reprise économique.

Ces traits, particulièrement accusés aux États-Unis, se retrouvent peu ou prou dans le reste du monde industrialisé, y compris en France, où le chômage n'a pratiquement pas diminué, où l'État, entre autres choses, n'est même plus capable d'entretenir et rénover en temps voulu les lycées et les collèges.

Les fléaux sociaux propres aux périodes de récession, et de crise : le chômage, le paupérisme, la dégradation du capital productif, accompagnent désormais les périodes de relance elles-mêmes. Contrairement à ce qu'avait pu dire toute une génération d'intellectuels, dans les années de reconstruction puis de prospérité relative d'après guerre, la croissance économique se traduit aujourd'hui par un approfondissement des inégalités sociales.

Et c'est le capitalisme lui-même qui se charge d'actualiser le marxisme, au moment où tant de gens voudraient bien l'enterrer.

Dans les années 60 aussi, il était de mode, y compris dans les milieux de gauche, de dire que le marxisme, en tout cas sa version révolutionnaire, était dépassé. Mais à l'époque, ce n'était pas tout à fait comme aujourd'hui : tout le monde se disait plus ou moins progressiste, social. Même les gaullistes faisaient du « social ». Mais il y a une chose qui mettait vraiment tout ces gens-là d'accord contre le marxisme : la théorie de Marx sur l'accroissement inéluctable du paupérisme dans la société capitaliste.

Selon Marx, en effet, la transformation continuelle d'une partie de la population ouvrière en travailleurs inoccupés ou semi-occupés, c'est-à-dire au chômage partiel ou total, était l'une des conditions d'existence du mode de production capitaliste, plus précisément l'une des conditions de sa croissance et de son extension.

Plus le capital s'accroît, plus il crée de paupérisme autour de la classe ouvrière en activité. Telle est la loi absolue et générale de l'accumulation capitaliste disait Marx. Une loi qui bien évidemment condamne l'avenir d'un tel mode de production.

Il y a 20 ans, on voulait faire passer cette analyse pour une vieillerie apocalyptique du marxisme, tout juste bonne à décrire un stade dépassé du capitalisme au 19e siècle. Le plein emploi des années 1960-70, les hausses de salaires, les produits de grande consommation, furent le prétexte qui permit un temps à la petite bourgeoisie et à la bureaucratie ouvrière réformiste, de faire croire que le capitalisme était désormais plus civilisé, ouvrant la perspective d'un progrès social continu, où les contradictions de classes pourraient s'atténuer. Le pendant de cela dans les pays du Tiers monde, fut la propagande nationaliste qui consista à faire croire aux peuples qu'il était possible de construire des économies nationales modernes sous la protection d'États indépendants, émancipés de la tutelle coloniale.

La crise économique des années 1970 et 1980 a mis fin à ces illusions. Le chômage est monté très rapidement dans les pays riches. Dans le même temps, les capitales du Tiers monde on vu grossir leurs immenses ceintures de bidonvilles de millions de paysans appauvris voire réduits à la famine.

Mais le plus notable encore, c'est que la période de reprise économique dans les métropoles impérialistes, à partir de 1983, n'a pour l'essentiel rien changé à cette situation, et l'a même aggravée dans bien des pays. La croissance capitaliste sans chômage et sans paupérisme, qui somme toute a caractérisé les pays industrialisés pendant moins de vingt ans sur un siècle (et encore, aux dépens de la surexploitation néocoloniale du Tiers monde), est une période bien révolue. Et c'est bien plutôt la vieille analyse que Marx fit en 1867, qui se révèle aujourd'hui d'une actualité dramatique. A une nuance près : le paupérisme moderne a seulement changé d'échelle géographique et numérique, et a pris des dimensions proprement effrayantes au fur et à mesure que les lois du capitalisme ont urbanisé le Tiers monde.

Des « bidonvilles » de Casablanca, en passant par les « gourbivilles » de Tunisie, ou les « shanti-towns » (les villes déchets) des pays de langue anglaise, les « cités de la lune » de Séoul, ou encore « villas de miseria » ou « villas perdidas » d'Argentine, les « campamentos » du Chili ou les « colonias proletarias » du Mexique, quel que soit le nom porté, ce sont 200 millions d'êtres humains qui vivent aujourd'hui dans des conditions concentrationnaires, dans des baraques de planches, de débris de tôle, de plastique de récupération, au milieu des tas d'ordure... le plus souvent sans eau et sans électricité, ni bien sûr de tout--à--l'égout.

Bien sûr, cette paupérisation du Tiers monde ne recèle plus aujourd'hui grand mystère. La poignée des grands États usuriers occidentaux a pris à la gorge la foule des pays débiteurs. Le marchand de Venise, cet usurier qui réclamait une livre de chair à son débiteur tel que l'avait imaginé Shakespeare, était un humaniste à côté des technocrates du FMI dont les moindres décisions, prises discrètement, dans un quasi anonymat, à distance respectable de leurs futures victimes, pèsent immédiatement sur le sort de millions de personnes.

Mais la façon dont le capital financier international, grâce à l'entremise des grands États impérialistes via le FMI, a recouvré plusieurs fois le montant de la dette du Tiers monde, vaut la peine d'être relatée.

La dette du Tiers monde déjà plusieurs fois remboursée

Récession ou reprise économique, la dette du Tiers monde ne s'est pas allégée jusqu'à présent. Tout au contraire. La dette a dépassé le cap des 1000 milliards de dollars et depuis plusieurs années, le Tiers monde rembourse plus en intérêts que ce que l'Occident capitaliste lui prête à nouveau.

Mais cette dette, c'est quoi ?

Plus de 1 000 milliards de dollars, ça peut paraître énorme. Mais la dette publique des seuls États-Unis s'élève à 2 000 milliards de dollars (le double). Le chiffre d'affaires annuel des 200 plus grandes sociétés multinationales, lui, se monte à 3 000 milliards de dollars, le triple. Ce qui veut dire, vu leurs marges bénéficiaires, que leurs seuls bénéfices sur 3 ou 4 ans paieraient sans doute la dette du Tiers monde cumulée sur 15 ans.

Cela dit, même dérisoire au regard des rentrées et des déficits des vrais riches du monde, cette dette a ruiné complètement des pays pour ne pas dire un ou deux continents entiers, elle a fait s'effondrer des économies qui n'étaient pas parmi les plus sous-développées, comme celle de l'Argentine. Le pillage a eu lieu en plusieurs phases, car le mécanisme usuraire a son histoire.

En 1972-1973, c'est le « boom » des prêts dans le Tiers monde et le « boom » des investissements. Les banques occidentales prêtent généreusement, et d'autant plus qu'avec une partie de l'argent prêté, les dirigeants du Tiers monde achètent des marchandises et quelques usines aux grosses sociétés françaises par exemple. Ils achètent même et surtout quantités d'armes aux Thomson, aux Dassault et autres Messerschmitt. Les États du Tiers monde s'endettent jusqu'au cou. Et d'une façon ou d'une autre, c'est tout bénéfice pour les banques et les trusts mondiaux.

Malgré les deux chocs pétroliers, le ralentissement de la croissance dans les pays industrialisés, malgré la hausse importante des taux d'intérêt, malgré la baisse du prix des matières premières, malgré surtout le fait que deux récessions ont rétréci le marché entre temps et que l'inflation monétaire prend d'énormes proportions, l'endettement grimpe de quelques 25 % par an jusqu'en 1982.

C'est en août 1982 seulement qu'on parle de « crise de la dette », quand l'État mexicain se déclare soudain en cessation de paiement. Il n'aurait plus été en situation de payer sa dette de 80 milliards de dollars, et sa banqueroute mettait en situation très inconfortable neuf des principales banques américaines qui avaient au total 44 % de leur capital engagé au Mexique sous forme de prêts.

A moins que ce soit l'inverse ? Et que la méfiance des banques ait déclenché la crise ? C'est bien rare que le client d'une banque dont le compte est à découvert se déclare lui-même en faillite. Et un banquier lui-même affirmait, paraît-il, que « ce ne sont pas les débiteurs qui décident du moment où a lieu un défaut de paiement, ce sont les créanciers... »

Si le Mexique s'est retrouvé en faillite, c'est donc parce que les financiers internationaux en avaient décidé ainsi. En cette période de folle inflation et de dérèglement du système monétaire international, sur fond de nouvelle récession, ils craignaient la défiance en leurs propres institutions bancaires, bien plus que la défiance dans le Mexique. Car si leurs banques s'étaient écroulées, alors oui le Mexique, et probablement bien d'autres pays du Tiers monde se seraient écroulés avec. Ils ont donc décidé de tenter de redonner confiance. Mais pas n'importe comment. La prétendue banqueroute mexicaine allait être le prétexte pour passer à la phase supérieure d'étranglement du Tiers monde par la dette.

C'est là que le FMI est entré ouvertement en scène. A la fin août 1982, il convoquait une rencontre au sommet entre représentants des États flanqués de leurs spécialistes, dirigeants des grandes banques flanqués de leurs avocats, et les hommes des organismes financiers internationaux. Août 82 marque davantage le sacre du FMI que la banqueroute du Mexique. Le FMI s'érige en quasi ministère des finances mondial, habilité en cas de crise - c'est-à-dire quand les banques ne veulent plus continuer à assumer seules les risques qu'elles ont pris - à décider si on va financer tel État ou non, qui va le faire et surtout à quelles conditions.

Le Mexique avait été choisi comme modèle et cobaye.

Le commun des mortels retient du FMI qu'il élabore des plans de redressement pour les États en déficit. Qu'il leur assure des avances d'argent en échange de mesures à appliquer. Ce qu'on a oublié, c'est que le Fonds monétaire international, financé par les contributions des différents États impérialistes, est avant tout le fonds d'assurance public des banques qui ont prêté au Tiers monde. Elles ont pris trop de risque ? Leurs créances sur le Tiers monde sont « douteuses », comme on dit ? Qu'à cela ne tienne : leurs États protecteurs respectifs, par le biais du FMI, et l'argent des contribuables, leur rachètent l'essentiel de leurs créances, assument les risques, et se chargent, moyens politiques, financiers, voire militaires à l'appui, du recouvrement de cette dette. Résultat, les plans dits d' « ajustement » du FMI vont être très durs pour les peuples, et entraînent généralement :

- la réduction, voire l'interdiction des subventions étatiques aux produits alimentaires ou services de première nécessité, c'est-à-dire des hausses importantes de leurs prix ;

- la compression de dépenses sociales ou de service public ;

- la suppression du contrôle des changes, la levée des mesures protectionnistes, car on n'est jamais si bien servi que par soi-même, et le FMI favorisait ainsi les marchandises occidentales ;

- enfin, la priorité à l'exportation, c'est-à-dire la réduction de la production des produits de première nécessité, avec la surexploitation des travailleurs dans les usines produisant pour le marché extérieur.

Les émeutes contre la politique du FMI

Partout où ils ont été appliqués, ces plans d'austérité du FMI ont conduit à de véritables effondrements économiques, à la paupérisation extrême, à des émeutes aussi que la grande presse a appelées « émeutes FMI » tellement elles ont systématiquement ponctué les tentatives d'application du programme des bureaucrates internationaux.

Sur dix ans seulement, la liste en est longue, elles ont commencé avant même 1982, car cela faisait déjà quelques années que le FMI prenait ponctuellement ce genre de mesures :

- Février 1980 en Turquie : grèves, occupations d'usine, émeutes et pillage. 2 000 morts et des milliers d'emprisonnements à l'occasion de mesures FMI, en particulier la hausse des prix et licenciements massifs dans les entreprises d'État.

- Mai 1980 au Zaïre : émeutes qui dureront en fait plusieurs mois déclenchées par l'augmentation des prix des aliments et la corruption.

- Juin 1981 au Maroc : émeutes à Casablanca, déclenchées par de fortes augmentations de prix de la farine, du sucre, du beurre. 66 morts. Plusieurs milliers d'arrestations.

- Toute l'année 1982 à Madagascar : explosions sociales, en raison de la grave crise économique et de la pénurie des produits de première nécessité.

- Octobre 1982 en Equateur : grève nationale contre l'augmentation des prix, le gel des salaires, la suppression des subventions à la consommation. 7 morts et 500 arrestations.

On peut se contenter pour la suite d'énumérer les dates et les pays :

- des grèves et manifestations populaires en mai 1983 au Chili ;

- en septembre 1983 aux Philippines et au Brésil,

- en janvier 1984 au Maroc,

- en janvier 1984 en Tunisie,

- en avril 1984 en République dominicaine,

- en mars-avril 1985 au Soudan,

- en mai 1985 en Haïti,

- en septembre 1985 au Guatemala,

- en janvier 1986 en Bolivie,

- en décembre 1986 au Brésil,

- en octobre 1988 en Algérie,

- en mars 1989 au Venezuela, (200 morts sous un gouvernement socialiste qui a profité de la répression systématique dans les quartiers ouvriers pour assassiner un grand nombre de syndicalistes),

- en mai 1989 en Argentine,

- en juin 1989 au Nigéria,

- en novembre 1989 en Bolivie...

Partout dans le monde, le même scénario se reproduit. La même colère explose, la même répression s'abat, mais il n'est pas rare que la prudence, voire l'inquiétude des gouvernements s'exprime ensuite. Souvent, après avoir fait donner l'armée et la police, fait des dizaines, voire des centaines de morts comme au Vénézuélien et en Algérie, les autorités reculent et cèdent aux manifestants en reportant l'application des mesures les plus anti-populaires.

La politique du FMI ? On pourrait la comparer, à ce que les patrons d'ici appellent par antiphrase un « plan social », mais pour un pays tout entier, et en bien pire. Le FMI est un syndic de faillite. Sa seule préoccupation est le redressement du bilan financier. Il faut « dégager des recettes » à court terme. Il n'a d'égards ni pour les hommes, ni pour la moindre rationalité économique. On peut en juger à certains résultats, pris au hasard.

Pour dégager des recettes d'exportation sur injonction du FMI, le Brésil par exemple accroit sa production d'étain qui passe de 8 000 tonnes en 1983 à 22 000 en 1985. Mais le prix de l'étain s'effondre dans le même temps et le surcroît de travail consenti l'est en quelque sorte pour rien.

Pendant le premier semestre de 1985, sur les conseils du FMI, la Thaïlande augmente le volume de ses exportations de caoutchouc de 31 % par rapport au premier semestre de 1984. Elle obtient pour récompense une baisse de 8 % des recettes provenant du caoutchouc !

Et les pressions à la baisse des prix des matières premières sont bien souvent renforcées par les interventions du FMI.

La plupart des pays du Tiers monde soumis aux diktats du FMI plongent sans rémission dans une récession économique dramatique.

L'Argentine en est un des exemples les plus marquants. L'Argentine jusqu'à ces dernières années était un peu l'Europe. Ce n'était pas vraiment le Tiers monde. Mais maintenant, les gens disent là-bas qu'ils se sont sud-américanisés. Ils sont au même régime que leurs voisins d'Amérique Latine. Même sur le plan alimentaire où la viande à profusion a fait place au maïs et au riz.

Il y a un an, c'est là que la dégringolade dans la misère a été la plus brutale. L'inflation a atteint des 100 % par mois. Plus de 1 000 % pour l'année. Si l'Argentine ressemble encore à l'Europe, ce serait plutôt à l'Allemagne de 1923. En Argentine aujourd'hui, à cause de l'inflation, les gosses passent le matin, avant d'aller à l'école, acheter des dollars. Pourquoi les gosses ? Parce qu'ils font de toutes façons le déplacement et que cela évite les frais de transport supplémentaires à la famille.

L'inflation a été telle que les salaires ont dramatiquement chuté et qu'il faut compter pour tout. Les gens disent que le niveau de vie n'a jamais été aussi bas en 30 ans. Les usines ne tournent qu'à 30 % à 35 % de leurs capacités. Le chômage non indemnisé touche un tiers des actifs. Un tiers des 30 millions d'Argentins vit à la limite de l'extrême pauvreté. Un des problèmes des institutrices est de trouver de quoi acheter un ticket de bus pour aller travailler. Et faute d'argent pour nourrir le contingent, l'armée n'a incorporé en mars 1989 que 20 % des effectifs habituels.

Après l'effondrement de l'année passée, le pire est peut-être maintenant l'installation dans la misère. Les journaux font des éditoriaux pour expliquer aux petits bourgeois qui les lisent « comment on doit s'habituer à devenir pauvres » . Ce pays qui était encore un pays d'immigration voit maintenant une partie significative de sa population chercher à le quitter.

Là-bas aussi, nous l'avons vu, il y a eu une émeute contre le FMI et la dette, une vague de pillage des supermarchés et des boutiques en mai 1989, à Rosario, Buenos Aires et d'autres villes. Et ce ne sont pas seulement des jeunes des bidonvilles, les « villes de misère » comme on les appelle là-bas, qui ont mis à sac les supermarchés. Ce sont des femmes des quartiers populaires qui sont venues y manger avec leurs gosses. Parce que la nourriture est trop chère, même le lait est trop cher pour qu'on puisse l'acheter.

L'histoire de la dette du Tiers monde a connu un nouvel épisode avec la signature en juillet 1989 du « Plan Brady », du nom du secrétaire américain au Trésor. Cet accord serait historique parce qu'il admettrait enfin que la dette puisse ne pas être totalement payée. A lire les journaux, on pourrait croire que Mitterrand, qui l'a chaleureusement soutenu, et Brady, qui l'a signé, sont devenus philanthropes. C'est une fable ! La dernière combine du plan Brady, après que les États du Tiers monde aient été complètement hypothéqués, est en quelque sorte d'en prévoir le rachat total ou partiel... au rabais ! Certaines créances sont désormais transformables en actions d'ex-sociétés nationales qui seraient ainsi privatisées.

Les programmes du FMI contribuent au démantèlement des barrières et protections étatiques, ouvrent le monde entier à la libre circulation du capital financier, à ses libres investissements c'est-à-dire ses libres razzias.

En fait, le FMI ou ministère du capital financier mondial, se spécialise dans un nouveau créneau : la prise de contrôle, prise de participations ou rachat d'États.

Les riches des pays pauvres

Mais cela veut dire quoi ? Le résultat est que des pays sont ruinés, pour certains littéralement effondrés. Est-ce que les bourgeoisies nationales ont été ruinées en même temps que les peuples ? Pas du tout. Rien à voir. Les couches de parasites nationaux au contraire s'en sont mis plein les poches. Certains ont fait des fortunes extraordinaires, accédant ainsi au standing de la grande bourgeoisie occidentale.

Les Mexicains riches étaient presque 600, en 1985, à avoir déposé au moins un million de dollars chacun dans des banques étrangères. On les appelle au Mexique des « sacadolares » (ce qui ne veut pas dire en espagnol sacs à dollars, mais plutôt voleurs de dollars, ou pickpockets si vous voulez !). L'ex-président du Mexique Lopez Portillo a la réputation d'en être un parfait spécimen. Il aurait abandonné ses fonctions et son pays avec plus d'un milliard de dollars... Sans pour autant être avare d'invectives enflammées contre la rapacité des banquiers ou des « rats » du FMI !

Entre 1979 et 1983, au plus fort de la crise de la dette, le Mexique aurait vu partir vers les banques américaines ou européennes 90 milliards de dollars - l'équivalent de la totalité de la dette mexicaine de l'époque. C'est le président de la Banque Interaméricaine de Développement (mexicain lui-même) qui le dit.

La Banque Morgan - qui n'est pas un groupuscule gauchiste tendancieux ! - a calculé que si on défalquait des balances de paiements des pays pauvres les sorties ou fuites de capitaux de leurs ressortissants, on arriverait aux résultats suivants pour l'année 1985 :

- L'Argentine aurait seulement une dette de 1 milliard de dollars et non pas de 50 milliards.

- Le Mexique, une dette de 12 milliards de dollars au lieu de 97 milliards.

- Enfin le Venezuela conserverait un « crédit » de 12 milliards de dollars au lieu d'un déficit de 31 milliards officiels.

Et on ne peut pas dire que les termes d' « évasion » ou de « fuites de capitaux » soient très appropriés. Ce sont d'énormes flux. D'importants transferts. Des virements en bonne et due forme, grâce aux bons soins de grandes banques - comme la Citibank à New York - qui se sont spécialisées dans les mille et une manières de légaliser des transferts de fonds illicites.

Alors il y a les riches Mexicains, les Indiens riches aussi, les riches Coréens, les riches Argentins ou Brésiliens... qui mettent leurs capitaux dans les banques du Nord. C'est vrai que c'est encore là, en dollars, en yens ou en marks qu'ils sont le plus en sécurité. Mais d'autres les mettent dans les casinos de Las Vegas comme le raconte une page du journal Le Monde du 28 août dernier. Par goût du jeu ou du risque ? Pas vraiment. Parce que cela leur permet de planquer et blanchir leurs bénéfices et d'échapper au fisc de leur pays. On apprend ainsi qu'ils étaient près de 5 000 riches Mexicains à aller jouer leurs dollars dans les casinos de Las Vegas. Ils y avaient des marges de crédit de 50 000 à deux millions de dollars ! Aujourd'hui, précise l'article, « tout le monde en convient, les riches sont encore plus riches malgré la baisse spectaculaire de la croissance économique » .

Oui, les uns se sont outrageusement enrichis, tandis que les autres se sont terriblement appauvris. Et les différenciations se situent à une tout autre échelle que pour les pays industrialisés. De telle sorte que les chiffres que donnent les économistes sur le « PNB » (Produit National Brut) par habitant, des pays du Tiers monde, statistique qui est censée indiquer un niveau de vie moyen, n'indique rien du tout parce qu'il n'y a pas de moyenne. Entre les deux pôles, il y a un gouffre.

Prenons l'exemple de l'Inde. Un pays-continent, réputé pauvre s'il en est. 300 000 à 400 000 personnes dorment chaque nuit sur les trottoirs de Calcutta. Quelque chose comme 40 % de la population vit en dessous de ce qu'on appelle le seuil absolu de pauvreté... Tout cela est connu depuis longtemps.

Et pourtant, aujourd'hui, au hit-parade capitaliste, l'Inde est un pays prometteur. C'est un pays où il n'y a pas, comme en France, « 50 millions de consommateurs » . Il y en a plus : 100 millions. Sur 850 millions d'habitants ou presque, c'est évidemment très peu... 12 % de la population seulement. Mais certains y voient un sacré marché ! En nombre d'acheteurs potentiels, la moitié du marché américain ; deux fois le marché français. Pour les industriels et les commerçants, c'est tout bon... Une Inde « moderne », c'est-à-dire solvable, est en marche. Car dans ces 12 % de la population, l'Inde a ses classes moyennes, ses « chercheurs », ingénieurs et autres informaticiens de Bangalore... ; ses commerçants, cadres, médecins, enseignants, techniciens, qui roulent en « Maruti » (la marque de voitures en vogue en Inde).

Ils ont télé couleur, magnétoscope, machine à laver le linge, vêtements de bonne qualité et tous les gadgets, tout comme ici. Avec leur goût des voyages, comme ici... Et l'Inde a aussi ses industriels, et même ses « yuppies » et autres « golden boys » de Bombay... Et puis, il y a aussi les plus riches, les très riches. Ce ne sont plus les maharadjahs enturbannés, mais les dizaines, voire quelque centaines de milliers de membres de la « upper class » : grandes familles d'industriels. Généralement membres de la même caste (Inde oblige !), qui se marient entre eux, font des gosses et des profits entre eux... Et puis encore les quelque centaines de milliers de « NRI », ce qui signifie : « non résidents indiens »... qui, eux, n'ont qu'une ou deux résidences secondaires dans leur patrie d'origine, et vivent le plus souvent à l'étranger, à Londres, à Dubaï, et surtout aux États-Unis. Ces dernières années, ils se sont remis avec une nouvelle fébrilité aux affaires, industrielles et financières... Et ils téléphonent de Delhi à New York, ou de New York à Delhi, parce que c'est bien plus facile que de Delhi à Calcutta... La version indienne du « 22 à Asnières » !

Quant à l'affaire de la dette (l'Inde n'étant pas le pays le plus endetté, d'ailleurs), il ne faudrait pas croire, comme plus largement dans l'arène économique mondiale, que s'affronteraient le Sud et le Nord. Non, il ne faut pas être naïf ! La frontière de classes ne passe pas là. On peut constater aujourd'hui combien les aléas de la situation économique ont été supportés inégalement par les classes sociales dans le Tiers monde.

La bourgeoisie du Sud comme du Nord s'est scandaleusement enrichie. Elle n'a vraiment rien payé. On peut constater qu'on a vraiment affaire à une seule et même bourgeoisie mondiale, rôdée aux mêmes types d'investissements spéculatifs, là où elle juge que c'est le plus juteux.

Comme ce PDG argentin de la plus grosse multinationale du pays, de l'agro-alimentaire, qui a fourni à Menem deux premiers ministres de l'économie avec la politique de redressement que l'on sait, mais qui, lui, s'en fiche assez royalement parce qu'il a déjà l'essentiel de ses investissements au Brésil et prépare de nouveaux investissements en Asie. Ce qui est bon pour « Bunge y Born » (Grains et Cie, le nom de la firme), n'est pas bon pour l'Argentine !

Tous ces bourgeois, du Nord comme du Sud, sont copains comme cochons. Ils fréquentent les mêmes universités américaines, les mêmes banques américaines, les mêmes terrains de golf et les mêmes casinos américains.

Et si, par exemple, le ministre des finances mexicain semblait s'affronter durement avec Bernard Volcker, président de la Réserve Fédérale américaine, au plus fort de la crise de la dette à l'été 1982, il ne fallait surtout pas s'y fier, car le lendemain... ils allaient ensemble à la pêche au gros !

Beaucoup de pays laissés pour compte, et quelques très rares « chanceux »

Riches du Nord ou du Sud sont donc bien du même monde. De la même bourgeoisie impérialiste qui, quoi qu'il arrive, que son économie soit en croissance ou soit en récession, présente la facture aux travailleurs et aux peuples.

Le pillage de la planète par sa soumission au capital usuraire a d'ores et déjà conduit à la paupérisation extrême de presque deux continents. Des pays ou régions sont laissés pour morts : l'Afrique noire et certains pays d'Amérique latine.

Des pays laissés pour compte, il y en a davantage que des pays exploités. Les plus vulnérables sont ceux qui sont toujours restés presque en dehors des circuits impérialistes. Ces 10 ou 15 dernières années les ont encore plus marginalisés.

Mais il y en a quelques autres qui ont vraiment connu l'effondrement : le Nigéria, un grand pays d'Afrique pourtant, le plus peuplé avec ses 105 millions d'habitants, et qui avait connu les jours dorés du « boom pétrolier ».

A cette époque faste, les dirigeants et bourgeois nigérians s'en étaient mis plein les poches, et en avaient mis plein les coffres des industriels et banquiers occidentaux qui leur avaient vendu du matériel et des marchandises. Beaucoup de sociétés françaises ont fait un fric fou : tous les noms du bâtiment (Dumez, Bouygues, Fougerolles, Spie-Batignolles) ont construit des logements, des bâtiments publics, l'aéroport d'Abuja, une autoroute, le barrage de Jebba, l'aciérie d'Adjaoukuta, les tours de bureaux de Lagos, la raffinerie de Port-Harcourt. La CGEE-Alsthom, la Thomson et quelques autres étaient aussi à Lagos. Et Peugeot et Michelin qui, eux, y sont toujours.

Mais depuis que le Nigéria, avec la chute des cours des produits pétroliers, n'a plus de quoi payer... tout le monde, ou presque, a plié bagages. Laissant tout en rade. Un journaliste décrit ainsi le spectacle : « L'aéroport d'Abuja existe, mais pas les infrastructures. Un barrage pourrait fournir jusqu'à 600 000 personnes en eau potable... si on avait installé les conduites. Les autoroutes à quatre voies, désertes, s'arrêtent sur les pistes en latérite du centre ville et de superbes ponts disparaissent, enfouis sous la végétation. Un hôtel neuf de mille chambres attend, inaccessible et isolé, perdu au milieu des champs de maïs, dans un coin de la capitale » . La politique des trusts au Nigéria, c'est vraiment « laisse béton »...

Pas tout à fait pourtant. Michelin et Peugeot ont gardé au Nigéria leurs usines. C'est qu'il y a un petit marché pour l'automobile au Nigéria, ce grand pays de 100 millions d'habitants, où prospèrent depuis longtemps toute une bourgeoisie et petite bourgeoisie affairiste. Michelin, installé là-bas depuis 1962, contrôle les deux tiers du marché national des pneumatiques et y connaît une « rentabilité à deux chiffres ». Peugeot y fait monter des pièces importées. Mais à lire les descriptions des usines Michelin et Peugeot, on les prendrait pour des « Clubs Méditerranée » industriels. Séparées du reste du pays par un véritable cordon sanitaire.

Michelin, dans son usine de Port-Harcourt, forme à grands frais son propre personnel, le nourrit, le transporte, de la même façon qu'il fabrique sa propre électricité, dispose de sa propre caserne de pompiers, de ses propres implantations de caoutchouc, de son imprimerie ou de son bloc hospitalier ». Prudence nécessaire ou pas, on ne peut pas dire que Michelin fait marcher le commerce local.

Peugeot agit exactement de la même façon. Un quasi pont aérien relie les usines de Sochaux aux usines de Kano. Six avions par semaine chargés de pièces détachées. Tout est importé. Et un journaliste de Libération ironisait ainsi sur cette politique : « Sur une voiture assemblée au Nigéria, il n'y a que l'air dans les pneus qui soit nigérian ». Et la sueur des ouvriers nigérians, faudrait-il ajouter.

Les capitalistes français profitent juste de la main d'oeuvre bon marché, et leur devise pourrait se résumer à : « Prends la plus-value et tire-toi ! ». C'est vraiment l'exploitation à l'état brut.

Certains pays d'Amérique Latine, le Pérou et la Bolivie entre autres, sont en train de s'effondrer. La seule activité rentable, prospère, semble y être la culture et la commercialisation de la coca... si ce n'est sa transformation en cocaïne pour le marché mondial ! Voilà qui fait grimper le produit national brut par habitant ! En fait, la vie quotidienne y est devenue tellement dure que ceux qui peuvent partir n'hésitent plus. Les petits bourgeois ou ceux qui ont déjà de la famille ailleurs sont les mieux placés pour le faire. Et ce sont les plus misérables qui restent pris au piège.

Quelques énormes concentrations ouvrières océans de misère comme le monde n'enavait jamais connue

Ces pays, que nous évoquons si vite ici, ne se résument évidemment pas à ces quelques phrases. Des gens y vivent et y luttent. Mais le capitalisme les accule à une survie inhumaine.

Cela dit, il y a quelques « chanceux ». Quelques très rares « chanceux » qu'on peut compter sur les doigts de deux mains. Quelques pays d'Asie et d'Amérique Latine qui gardent le privilège de se faire exploiter par quelques grands trusts, modernes et même ultra-modernes. Des trusts qui exploitent en grand comme Union Carbide, à Bhopal en Inde, où une fuite de gaz en 1984 a causé la mort de 3 500 personnes.

Certains se gargarisent aujourd'hui des appellations « PVD » (Pays en Voie de Développement), ou « NPI » (Nouveaux Pays Industriels), mais c'est une mystification. L'impérialisme n'y a créé que des poches industrielles, des zones. Rien à voir avec une industrialisation « nationale ». Ce serait une autre histoire, et elle ne peut plus se refaire.

La division mondiale du travail aujourd'hui n'est plus seulement celle héritée directement de la période coloniale, avec à un pôle les pays industrialisés, à l'autre de simples réservoirs et fournisseurs de matières premières, produits agricoles tropicaux main d'oeuvre. Africaine pour les usines automobiles de France. Turque pour les usines métallurgiques ou chimiques d'Allemagne. Mexicaine ou Porto-Ricaine pour les usines américaines.

Non. Aujourd'hui, certains de ces pays du Tiers monde sont un peu plus qu'avant devenus aussi exportateurs de produits manufacturés.

En 1965 encore, 92,5 % des exportations mondiales de produits industriels venaient de seuls pays riches, et 7,5 % seulement des pays du Tiers monde. En 1985, 82 % des produits industriels venaient des pays riches, et 17 % des pays du Tiers monde.

En 1965, il n'y avait qu'un seul pays du Tiers monde dans la liste des 30 principaux pays exportateurs de produits manufacturés. En 1985, vingt ans plus tard, Hongkong et la Corée figuraient parmi les 15 premiers pays exportateurs de produits industriels, et les exportations de la Corée étaient comparables à celles de la Suède. Singapour et le Brésil figuraient parmi les 20 premiers, et leurs exportations de produits manufacturés avoisinaient celles du Danemark et de la Finlande.

Etant donné la taille du Brésil, un véritable continent, ce n'était vraiment pas une prouesse que d'égaler les exportations industrielles du petit Danemark ! Et ce mouvement de produits industriels sur le marché international, dans le sens pays du Tiers monde - pays riches, n'est souvent rien d'autre qu'une part du « commerce intérieur » des grandes firmes multinationales, rapatriant vers leurs maisons mères ou leurs seuls et véritables marchés la partie de la production qu'elles sont allées faire faire en Thaïlande ou au Mexique. Ainsi, à la fin des années 1970, la part des filiales de multinationales dans les exportations de produits manufacturés de Corée et du Mexique était de l'ordre de 30 %. Dans les exportations du Brésil, elle dépassait 40 % ; sans parler de Singapour où elle dépassait 90 %, tant Singapour n'est qu'un comptoir des multinationales.

Le Tiers monde sortirait-il du sous développement ? Ne serait-il plus formé aujourd'hui que de « Pays en Voie de Développement », de « P.V.D. », comme les revues économiques de la Banque mondiale ou de l'OCDE appellent désormais ces pays ?

Non. Le développement de zones comme nos zones industrielles ici dans le Tiers monde, souvent simples antennes des grands trusts mondiaux exploitant directement sur place une main d'oeuvre bien moins chère, crée aujourd'hui des poches d'industrialisation. Mais rien, vraiment rien, qui ressemble à une industrialisation puissante, diversifiée, nationale, comme ont pu la connaître il y a 100 ans les grands pays d'Europe et un peu plus tard les États-Unis, puis le Japon.

Le Brésil compte aujourd'hui 7 millions d'ouvriers d'industrie, mais dans un pays qui compte 160 millions d'habitants. L'Inde compte 7 millions d'ouvriers de grande industrie, à côté d'une multitude de petites entreprises industrielles, mais dans une Inde de 850 millions d'habitants.

Mais ce développement de zones industrielles dans le monde n'engendre aucun développement national. Bien au contraire. Les régions du Tiers monde sont encore plus dépendantes des centres impérialistes, plus intégrées à l'ensemble de l'économie mondiale qu'elles ne l'étaient à l'époque du colonialisme direct, ou même il y a 20 ou 25 ans, au moment des indépendances où ces pays ont continué de fait, comme à l'ère coloniale, à fournir les métropoles impérialistes en produits agricoles tropicaux, matières premières, et main d'oeuvre émigrée. Mais ces poches d'industrialisation du Tiers monde ressemblent encore une fois aux zones industrielles des grandes puissances. Souvent en plus concentré encore. Et parfois en tout aussi moderne. Même si les travailleurs de Volkswagen-Brésil, d'IBM-Indonésie, de Toyota-Mexique ou d'Union Carbide-India sont tout aussi qualifiés mais incomparablement plus pauvres que ceux d'Europe, des États-Unis ou du Japon.

Cela dit, cette industrie du Tiers monde, hétéroclite et dépendante, c'est, au Brésil, 700 000 métallurgistes dans la seule zone industrielle de Sao Paulo et sa banlieue. A l'autre bout du monde, le trust coréen Samsung, géant de l'électronique et du textile, devenu lui aussi une multinationale, la 20e du monde, emploie 178 000 personnes en Corée et dans le reste de l'Asie. L'usine d'électronique coréenne de Suwon, la plus grande usine électronique du monde, qui produit deux millions et demi de téléviseurs et un million et demi de magnétoscopes par an, regroupe à elle seule 22 000 ouvriers.

Dans les pays industrialisés, le nombre total de travailleurs employés dans les industries manufacturières est passé en 20 ans, entre 1955 et 1974, de 68 millions à 89 millions. Dans les pays du Tiers monde, et pour les mêmes 20 ans, le nombre d'ouvriers d'industrie est passé de 40 millions à 86 millions.

Il y aurait donc aujourd'hui, au total, autant d'ouvriers d'industrie dans les pays sous-développés que dans les métropoles industrielles. Quand on compare au fait que ces pays sous-développés constituent à eux tous seuls les quatre cinquièmes de l'humanité, c'est dérisoire. Mais pour les trusts mondiaux, pour les profiteurs qui les exploitent, de la façon la plus éhontée, ces 86 millions de prolétaires sont une source de profits considérable. Et, à l'opposé, pour le monde ouvrier, ils peuvent devenir demain une force considérable.

La crise a accéléré la prolétarisation cahotante des uns, la désindustrialisation des autres

Cette prolétarisation d'une relativement infime partie de cette gigantesque armée industrielle de réserve que représentent les masses urbanisées des pays du Tiers monde, et l'intégration croissante de leurs productions à la production industrielle mondiale, sont des phénomènes relativement récents qui datent surtout du début des années 1970, et que la crise a considérablement accélérés pour certains pays au cours de ces 15 dernières années, alors qu'elle continuait à désindustrialiser les autres.

Au lendemain de la crise monétaire de 1971, on l'a déjà vu, dès les années 1972-1973, on a assisté à un rapide développement des investissements dans le Tiers monde : les banques en compétition pour le placement de leurs trop abondants capitaux se tournaient alors vers les prêts aux États du Tiers monde ; des prêts qui, de plus, permettaient aux industriels de pays riches de relancer leurs activités en vendant à ces États des équipements, et surtout des stocks d'armements. Quant aux trusts industriels, ils partaient chercher dans le Tiers monde le moyen d'être plus concurrentiels en abaissant autant qu'ils le pouvaient le coût de leur main d'oeuvre. L'augmentation du prix du pétrole, et la première récession de l'année 1974 ont accéléré cette évolution.

En 1972, par exemple, le trust allemand Zeiss, face à la concurrence des appareils japonais, décidait de fermer son usine de fabrication d'appareils photo de RFA. Mais un autre fabriquant d'appareil photo, Rollei, pour les mêmes raisons, décidait de transférer toute sa production à Singapour, où la main d'oeuvre était tellement moins chère. L'année suivante, en 1973, Agfa-Gevaert, après avoir hésité entre deux pays d'Europe à main d'oeuvre meilleur marché, transférait sa production d'appareils photo au Portugal, où la main d'oeuvre lui revenait à l'époque six fois moins cher qu'en Allemagne.

Cette même année 1972, le constructeur automobile Volkswagen estimait qu'il n'était plus rentable de produire la fameuse « Coccinelle » en Allemagne, et décidait de transférer une bonne partie de la production dans une usine au Brésil, d'où il pourrait exporter vers les pays du Tiers monde, vers les USA, et même vers l'Europe. De grandes usines Volkswagen étaient ainsi implantées au Brésil, au Mexique, en Afrique du Sud, et des chaînes de montage étaient installées au Venezuela et en Indonésie.

En 1973, des centaines de compagnies japonaises d'électronique déplaçaient leurs usines en Corée, à Singapour ou en Malaisie où les salaires étaient cinq fois plus bas qu'au Japon.

On le voit, il n'y a pas que les « Petits Bateaux » de Troyes en Champagne qui ont quitté les bords de la Seine pour aller faire tricoter leurs culottes ailleurs. Si les secteurs traditionnels nécessitant une main d'oeuvre abondante et peu qualifiée, comme le textile, la chaussure ou l'électronique grand public ont été particulièrement touchés par la « délocalisation » des entreprises, ils n'ont pas été les seuls. Des grands trusts industriels à cette époque ont déplacé vers les pays du Tiers monde telle ou telle partie de leur production : montage final avec des composants venant de la maison mère, ou au contraire la fabrication de pièces détachées, rapatriées ensuite vers les usines principales. Ils ont quelquefois installé une usine moderne assurant la production de A à Z.

Les progrès et le coût des communications et des transports sont tels aujourd'hui que les grands trusts industriels peuvent pratiquer ce genre de sous-traitance aussi facilement que les patrons des manufactures textiles londoniennes pouvaient, au début du siècle dernier, faire assurer une partie de leur production par du travail à domicile dans les villages environnant Londres.

Les gros trusts, ceux qui en avaient les moyens, ont généralement choisi de s'implanter dans les grands pays du Tiers monde, les moins sous-développés, là où il y avait des clients potentiels, l'État lui-même, le plus souvent, et la bourgeoisie nationale. Quitte à accorder en échange quelques contreparties aux États accueillants : c'est ainsi que pour vendre des « coccinelles » en Amérique Latine, Volkswagen avait accepté de se mettre aussi à vendre en échange des grains de café brésilien en Europe. Les « succès » des nouvelles industries d'exportation du Brésil de ces années-là ont été surtout les succès des exportations de Volkswagen, de Fiat, de General Motors ou de Ford !

La réalité des années 1980 n'a été en quelque sorte que l'utilisation (voire le rachat au rabais par le biais des dénationalisations) des infrastructures et des quelques industries créées dans la période précédente. Elle a été marquée par la fin de toutes les protections, de toutes les réglementations. Au point qu'on peut dire aujourd'hui que l'ensemble du Tiers monde est devenu une vaste « zone franche » où les trusts mondiaux peuvent donner libre cours à leurs appétits maintenant qu'ils y ont, en plus des matières premières, une classe ouvrière à exploiter.

La nouvelle vague d'investissements vers les pays sous-développés est loin d'être susceptible de les industrialiser réellement en y créant un véritable tissu économique diversifié. D'autant que la course aux bas salaires n'est pas, et de loin, le seul critère dans la recherche du profit. Sinon, on ne comprendrait pas l'intérêt des capitalistes japonais pour les investissements aux États-Unis, ni l'intérêt, renouvelé depuis peu de temps, des capitalistes américains pour l'investissement en Europe. D'autres facteurs entrent en ligne de compte. L'infrastructure du pays, l'existence ou non d'un marché local solvable ou les avantages consentis par les États d'accueil (qui sont en quelque sorte les formes plus sophistiquées et surtout plus juteuses que prennent les pots-de-vin lorsqu'il s'agit d'arroser un trust de taille mondiale) entrent aussi dans les raisons qui incitent les industriels à installer une nouvelle usine, ou à en déplacer une d'un pays à un autre. Et le mouvement ne va pas toujours dans le même sens : certaines compagnies ont même parfois rapatrié vers un pays développé, à la suite d'une modernisation des techniques de production, une usine expédiée quelques années plus tôt dans le Tiers monde.

Pas de miracle en Corée

Il n'y a pas « UN » Tiers monde, mais il y a des pays sous-développés dont l'apparition d'une certaine industrie remonte à plus ou moins longtemps, et dont l'intégration à la division mondiale du travail est plus ou moins poussée. Il y a parmi eux des pays, comme les grands pays d'Amérique Latine, l'Argentine, le Brésil, le Mexique, qui avaient déjà connu une certaine industrialisation avant guerre, et pendant celle-ci. Il y a un pays comme la Corée qui, pour des raisons politiques et stratégiques, a bénéficié dans l'immédiat après-guerre d'une aide américaine considérable. Et il y a à l'autre bout de l'échelle les pays totalement délaissés : une Ethiopie, un Burkina Faso ou un Bangladesh.

Si bien qu'il n'est pas question de chercher à donner un tableau d'ensemble, et trop simpliste de cette évolution. Mais deux exemples, pris justement parmi les pays les moins délaissés, parmi ceux qui font partie de l'arrière-cour de l'industrie du Japon, ou des marches des États-Unis, la Corée et le Mexique donnent une idée de la valse des entreprises à laquelle on assiste ces dernières années. Une valse des entreprises qui n'est autre que le résultat de la mondialisation du marché du travail, et de la concentration croissante de la production mondiale entre les mains d'un nombre relativement limité de grands trusts.

Le plus gros de ceux qu'on a surnommés les « dragons d'Asie », chef de file de ces pays dits « nouveaux pays industrialisés », la Corée n'est pas partie de rien : elle avait 300 000 ouvriers d'industrie en 1941, 125 000 dans la partie sud de la Corée en 1947 ; et en 1962, la Corée du Sud en comptait 600 000. L'aide financière américaine massive pendant et au lendemain de la guerre de Corée, puis surtout les commandes américaines à la Corée pour la guerre du Vietnam, ont été les premiers secrets de ce qu'on a appelé le « miracle » coréen.

Mais ce sont aussi les années 1970 qui ont fait changer la Corée d'échelle. La sidérurgie s'y était développée, au temps de la guerre du Vietnam, par un foisonnement de petites unités de production retraitant notamment de la ferraille de récupération, un peu comme les célèbres Bresciani d'Italie. C'est en 1973 que l'État entreprit la construction d'un immense complexe sidérurgique à Pohang, à l'époque même où se construisait en France celui de Fos-sur-Mer. En 1983, ce complexe sidérurgique de Pohang produisait 9,6 millions de tonnes d'acier, soit plus que celui de Dunkerque, à peine un peu moins que le plus grand complexe sidérurgique d'Europe occidentale, celui de Tarente en Italie. Et la Corée est devenue exportatrice d'acier, et même d'aciers spéciaux grâce à un coût de la main d'oeuvre évalué à 25 dollars par tonne, contre 132 dollars par tonne au Japon et 164 dollars par tonne aux USA.

Ce complexe sidérurgique de Pohang, construit aux frais de l'État, est aujourd'hui en voie de privatisation : il ne faudrait pas croire que la Corée, pays phare du libéralisme dans le Tiers monde, n'a pas comme tous les autres développé son capitalisme privé avec les deniers publics.

C'est en 1973 aussi qu'est lancé le premier complexe pétrochimique de Corée, à Ulsan, suivi peu après d'un autre à Yeoncheon, et que commençait à décoller la production coréenne de machines pour l'industrie textile. Pays atelier surtout dans les années 1960, la Corée exportait alors vers les pays riches sa production textile à bas prix, fabriquée à partir de fibres synthétiques importées de ces mêmes grands pays industriels. Aujourd'hui, elle fabrique ses propres fibres, elle a commencé à déplacer ses propres ateliers textiles dans les pays du Sud-Est asiatique dont la main d'oeuvre est meilleur marché, et vend, clés en main, des usines textiles à l'Inde, et des voitures Hyunday aux États-Unis.

La Corée n'en garde pas moins bien des traits du Tiers monde : les « villages de la lune », c'est le nom donné à Séoul aux quartiers situés sur les hauteurs de la ville, les premiers à recevoir les rayons de la lune, mais les derniers à recevoir l'eau ou l'électricité. Les familles s'y entassent dans de petits logements d'au plus 15 m2, pour lesquels le pas de porte coûte dans les 7 à 8 000 francs, plus de six mois de salaire. Au cours des années 1970-80, l'État a limité au maximum les dépenses publiques. Et la ville de Séoul est la proie d'une spéculation foncière effrénée.

Ce développement de la Corée dans les années 1970 s'est fait comme ailleurs par l'endettement du pays auprès des grandes banques mondiales. Mais tous les trusts japonais de l'automobile, de l'électronique (les Honda, les Toyota, les Mitsubishi et bien d'autres), comme les américains Ford et Motorola ont aussi pris une place de choix dans le développement des industries coréennes. Cette pénétration a été largement facilitée à partir du début des années 1980, par l'abaissement des protections étatiques des industries nationales, dû, là aussi, à la plus grande dépendance du capitalisme coréen vis-à-vis des grandes banques du monde impérialiste.

En même temps que les trois plus grands trusts coréens (le géant de l'électronique et du textile Samsung, le géant de la construction navale et constructeur automobile Hyunday, et le géant de la machine-outil, de l'automobile et de l'électronique Deawoo) entraient dans le gotha des 50 plus grandes sociétés industrielles mondiales, toutes les plus grandes sociétés industrielles du monde avaient acquis leur part de l'exploitation de la classe ouvrière coréenne.

Classe ouvrière jeune, qui s'embauche dans les grands centres industriels à 16 ans, dont la grande majorité sur les chantiers navals, les chaînes de production automobiles ou de montage électronique, s'est constituée il y a tout juste 20 ans.

Mexique : l'arrière-cour des États-Unis

A l'autre bout de la planète, le Mexique est lui aussi en ce moment l'objet d'un rush peut-être encore plus important, mais, qui sait, peut-être plus éphémère que celui dans les pays du Sud-Est asiatique.

« Des milliers de producteurs américain, allant du simple atelier de fabrication de pipes, à des géants du type de Eastman Kodak, sont brusquement en train de se précipiter au Mexique à la recherche de main d'oeuvre à bon marché » , explique le numéro de l'hebdomadaire financier américain Business Week du début de novembre 1990. « Ils le font parce que, pour la première fois en un siècle, le sud de la frontière est en train de paraître comme l'une des meilleures places au monde pour les affaires » .

Le Mexique serait-il devenu le nouvel Eldorado, lui qu'on présentait il y a huit ans, en 1982, comme un pays en faillite ?

Les investissements américains n'ont en réalité jamais cessé au Mexique, et le Mexique, cette arrière-cour lui aussi, mais des États-Unis avec ses 3 000 km de frontière commune, a même été l'un des lieux privilégiés de déplacement d'une partie de la production nord- américaine.

Instauré dans les années 60 pour attirer au Mexique des investissements nord-américains, le système des « maquiladoras » n'a pris vraiment d'ampleur qu'à partir du début des années 1970. Il s'agit d'un système un peu semblable à celui des « zones franches » : favoriser l'implantation dans la région longeant la frontière du Mexique avec les USA, d'entreprises à capitaux étrangers en leur fournissant des terrains loués par l'État, de l'énergie à bon marché, et en les dégrevant de toutes taxes. La seule condition pour bénéficier de ces avantages était de réexporter hors du Mexique la plus grande partie de la production. Ces usines de la frontière mexicaine, surnommées les « maquiladoras », n'étaient au début que de petites entreprises nord-américaines qui n'employaient en tout en 1965 que 3 000 ouvriers, et 20 000 en 1970. Mais à la différence des petites usines qui allaient s'isoler dans une « zone franche » d'Asie ou d'Afrique, les « maquiladoras » de la frontière mexicaine sont à une tirée de camion de leur maison mère et de leur clientèle nord-américaine. C'est presque comme si on avait déplacé de quelque dizaines de kilomètres, rien que pour elles, la frontière sud des États-Unis.

En 1975, elles étaient déjà 454 usines employant 67 000 personnes ; en 1980, 620 usines employant 120 000 personnes. Aujourd'hui, il y a le long de la frontière entre les USA et le Mexique 1 500 maquiladoras employant un demi-million d'ouvriers. Elles ne sont plus toutes nord-américaines. Elles ne sont plus uniquement des entreprises de textile ou d'emballage, puisqu'on y trouve par exemple une usine électronique du groupe japonais Seiko-Epson, ou des usines de pièces détachées des géants nord-américains de l'automobile.

En dehors de ces « maquiladoras » où les salaires, encore plus bas que dans le reste du Mexique, tournent autour de 25 francs par jour plus un repas à l'usine, les plus grosses entreprises préféraient s'installer au coeur du pays, à Monterrey, Guadalajara, Mexico, Puebla ou Veracruz, et pouvoir viser aussi le marché de la bourgeoisie et petite bourgeoisie mexicaine, et de ses entreprises d'État.

En 1982, en même temps que se renégociait pour la première fois la dette mexicaine, le gouvernement assouplissait sa législation de 1973 sur les investissements étrangers dans le pays : cette législation de 1973 n'autorisait l'ouverture de succursales des sociétés étrangères au Mexique qu'à condition qu'elles soient à 51 % au moins de capitaux mexicains. A partir de 1982, les exceptions étaient autorisées, et de fait devenaient la règle. Et en 1985, le trust américain IBM était autorisé à implanter à Guadalajara, sur la côte pacifique à l'est de Mexico, une usine possédée cette fois par lui à 100 %, suivi de près, dans la même zone industrielle de Guadalajara, par Hewlett-Packard et plusieurs fabricants de composants électroniques.

Les grandes firmes automobiles, déjà présentes au Mexique, Général Motors, Ford, Chrysler, et Volkswagen développaient leur production en installant de nouvelles chaînes ou de nouvelles usines ; une grande partie de la production de General Motors, Ford ou Chrysler au Mexique est destinée au marché des États-Unis eux-mêmes, en remplacement de la production des usines automobiles réduites ou fermées, comme les usines General Motors de Flint dont parle le film Roger et moi, pendant la même période. Et les exportations de Volkswagen du Mexique vers les États-Unis remplacent la production de « Golf » que Volkswagen a déplacée il y a deux ans de son usine de Pennsylvanie à celle de Puebla au sud-est de Mexico.

En 1989 toutes les restrictions aux libres investissements étrangers au Mexique ont été définitivement supprimées. Le trust chimique allemand BASF a aussitôt acheté un terrain à Veracruz pour y implanter une usine de peinture ; et, de Munich ou Francfort, les groupes Bayer et Hoechst lorgnent sur la pétrochimie mexicaine.

Car aujourd'hui le gouvernement mexicain ne se contente plus d'autoriser, ou même de chercher à attirer les investissements à 100 % de capitaux étrangers au Mexique : il a décidé simplement la mise en vente des entreprises d'État. Une première vague de privatisations avait eu lieu en 1983, l'État vendant 230 petites entreprises d'État et en fermant une centaine d'autres. Mais cette fois ce sont les grandes entreprises d'État qui sont mises en solde : les mines de cuivres Cananea viennent d'être vendues, la compagnie sidérurgique Sidermex, la compagnie des téléphones Telmex et 18 banques d'État cherchent acquéreurs. La compagnie mexicaine des pétroles, première activité du pays, ne fait pas encore partie du lot des privatisables, sa nationalisation étant même inscrite dans la constitution mexicaine ; mais on en parle déjà, et pour le moins, les activités pétrochimiques annexes pourraient bien être offertes à l'appétit des trusts.

Ces entreprises d'État peuvent être rachetées avec des traites de la dette mexicaine, dont nous avons déjà parlées. Au cours fixé par le plan Brady, ces traites sont vendues sur le marché financier avec une décote de 35 %, ce qui offre sur le rachat de biens de l'État mexicain une sacrée ristourne !

Mais ce qui explique le tout dernier engouement affiché par les capitalistes nord-américains pour le Mexique, dont parle le journal Business Week du début novembre 1990, c'est une autre bonne nouvelle. Une bonne nouvelle pour eux, s'entend. La proposition faite par le président mexicain Salinas aux États-Unis de créer une zone de libre-échange entre les USA et le Mexique, et les négociations qui vont s'ouvrir entre les deux gouvernements à ce sujet. Ce n'est pas encore fait, bien sûr, et cela suscite maintes réticences aux USA mêmes. Mais quel que soit le degré d'ouverture supplémentaire des frontières auquel aboutiront les négociations entre les deux pays que Bush et Salinas doivent officiellement lancer à la fin du mois de novembre dans la ville industrielle mexicaine de Monterrey, il est d'ores et déjà clair qu'une intégration de plus en plus grande du Mexique à l'économie nord-américaine est en cours, du moins pour le moment.

L'usine d'équipements électriques pour voitures Packard de Warren, dans l'Ohio, appartenant à General Motors, a réduit ses effectifs de 13 500 à 8 400 ouvriers depuis 1973 ; Packard est allé s'installer au Mexique cette année-là, et il a aujourd'hui au Mexique 20 000 ouvriers. Très compréhensif pour son patron, le syndicaliste de l'usine Packard de Warren interviewé explique, lui, que cette opération a somme toute permis de sauver à Warren une partie des emplois, car sans le travail si peu payé des ouvriers mexicains, son entreprise ne serait pas restée compétitive.

Nous lui laissons la paternité de son jugement.

Mais la question essentielle est évidemment bien là : la différence des salaires.

Si le Mexique aujourd'hui, ce Mexique que l'on disait ne plus valoir un sou il y a encore 4 ou 5 ans, est devenu l'Eldorado, la terre promise pour un grand nombre de capitalistes nord-américains, comme d'ailleurs pour nombre de grands trusts allemands ou japonais, ce n'est pas seulement parce que les salaires au Mexique ont toujours été bien plus bas qu'aux États-Unis. C'est pire que cela. C'est que, depuis 1982, le niveau de vie de la classe ouvrière mexicaine a été considérablement réduit, l'État mexicain réduit considérablement toutes ses dépenses sociales, et le salaire réel d'un ouvrier d'industrie aujourd'hui au Mexique est la moitié de ce qu'il était en 1982.

Et la classe ouvrière des États-Unis, par le chômage, par la pression sur ses propres salaires, l'a payé aussi, même si c'est dans une moins large mesure. Et cet appauvrissement de la classe ouvrière mexicaine, brésilienne, argentine, la classe ouvrière des États-Unis risque de le payer encore plus dans les mois, ou les quelques années qui viennent, aujourd'hui que l'Amérique Latine ruinée est en passe de redevenir, justement pour cela, une terre d'élection pour l'investissement des capitaux productifs.

La crise, c'est la lutte du capital contre le travail pour l'accroissement du taux de profit

Car c'est cela, la crise. La crise, ce n'est pas l'accident de parcours d'une économie cahotante. Ce n'est pas la faillite accidentelle de pays trop fragiles, ou qui se sont endettés au-dessus de leurs moyens.

La crise, c'est la lutte de classe. C'est la lutte du capital contre le travail pour l'accroissement du taux de profits.

Ce n'est pas que les capitalistes n'aient pas trouvé les moyens d'accumuler des profits même dans les périodes de récessions des années 1974-76 et 1980-82, quitte à ce que ce ne soit alors momentanément que des profits spéculatifs, des traites tirées par avance, en quelque sorte, sur les profits à venir, et des hypothèques sur tous les biens réels existants.

Mais en faisant la grève des investissements productifs, le capital a mené sa guerre. Et aujourd'hui il passe à la caisse. Il annonce généreusement qu'il va enfin réduire la dette des pays pauvres (qui, avec l'inflation des intérêts, a pourtant été remboursée plusieurs fois) : c'est-à-dire qu'en réalité, il saisit les biens hypothéqués. Dans certains pays, et dans certains pays seulement, il promet aux ouvriers du travail et la relance (sans être du tout sûr que la relance sera au rendez-vous), parce que s'est constituée dans le monde une immense armée industrielle de réserve, et que l'appauvrissement provoqué par la crise du capitalisme lui a permis de trouver aujourd'hui, dans le monde, des ouvriers, et même des ouvriers qualifiés à 6 francs, 5 francs ou même 4 francs de l'heure.

Une réelle industrialisation des pays sous-développés, ces usines de 4 000, 5 000, 20 000 ou 30 000 ouvriers que l'on a vu pousser dans certains de ces pays au cours des 15 dernières années ? Non. Simplement des bastions industriels plantés au milieu du sous-développement.

Le début d'un développement, malgré tout, de certaines des nations du Tiers monde ? Encore moins. Il n'y a plus aucune place dans le monde d'aujourd'hui pour un développement économique national, ne serait-ce qu'un tant soit peu équilibré.

Est-ce l'apparition tout de même de quelques « Nouveaux Pays Industrialisés » ? Même la Corée, leur modèle, n'en est pas là. Elle n'est qu'une arrière-cour un peu plus équipée de bric-à-brac que les autres, du capitalisme mondial ; un sous-produit des bastions économiques impérialistes dont les équipements, bâtiments et machines peuvent très bien d'une année sur l'autre être laissés à l'abandon, ou démontés au profit d'autres ateliers textiles, d'autres chaînes de montage d'automobiles, d'autres chantiers navals, pour peu qu'une différence du coût de la main d'oeuvre en vaille le déplacement.

Est-ce que cette exploitation intensifiée de toutes les richesses du monde, ses richesses matérielles et ses ressources humaines sera suffisante pour assurer la relance ?

Nous n'en savons rien. Et les maîtres du monde capitaliste pas plus que nous, qui se posent seulement aux États-Unis la question plus limitée de savoir si l'ouverture d'un nouvel Eldorado au Mexique pourrait éloigner les nouveaux nuages qui menacent déjà à nouveau l'économie des USA.

Mais il faut au moins mettre à l'actif du capitalisme un immense succès : celui d'avoir jeté dans la grande production 86 millions de nouveaux prolétaires. 86 millions disséminés dans l'ensemble des pays sous-développés, qui comptent à eux tout seuls les quatre cinquièmes de la population de la planète. Peut-être. Mais regroupés tout de même dans des centres industriels concentrés, à plusieurs milliers, plusieurs dizaines de milliers dans la même usine, tout comme ici. Et parfois plus qu'ici. Il a au moins réussi à fournir aux 89 millions d'ouvriers d'industrie des pays riches, autant de frères de classe et de frères de combats. Des ouvriers généralement bien plus exploités qu'ici, souvent plus révoltés, et qui ne manquent pas de combativité.

La classe ouvrière du Tiers monde ne manque pas de combativité

Il y a aujourd'hui près de cent millions d'ouvriers et d'ouvrières d'usine dans la partie du monde qu'on appelle le Tiers monde. Il faudrait y ajouter les centaines de millions de travailleuses et travailleurs de petites et parfois toutes petites entreprises, mais c'est l'ordre de grandeur puisque l'Inde, à elle seule, compterait 96 millions de travailleurs de ces petites entreprises.

Sur trois milliards d'individus environ de ces pays-là, c'est évidemment très peu. Mais la classe ouvrière n'a jamais été forte par son seul nombre, et dans ce Tiers monde surexploité par le capital, elle a su faire parler d'elle ces dernières années. Au point que certaines de ses luttes - coups de colère contre l'injustice et l'arrogance patronale, grèves pour les salaires ou pour la dignité qui ont, à différentes reprises, mis en mouvement des dizaines ou centaines de milliers de travailleurs - ont su forcer un peu le barrage des médias.

Les luttes ouvrières du Tiers monde depuis la fin des années 1970 ont su aussi être utilisées par des politiciens (social-démocrates ou non) impatients de faire partie du nouveau personnel politique qui a été mis en avant pour redorer la façade des dictatures momentanément lâchées par les Américains. Lula au Brésil a joué à peu de choses près le rôle d'un Walesa en Pologne. Leurs relations avec les appareils syndicaux des démocraties impérialistes et avec le bon dieu - près de l'AFL-CIO et près du Vatican -, les ont menés - ou presque - au ciel de la carrière politicienne. Mais ces relations ne les ont pas rendus plus proches des travailleurs.

Ceux-ci ont toute une expérience à faire, et ils en sont encore au début du chemin. Mais ils ne restent pas passifs.

Le Brésil, ce n'est pas que la guerre des gangs et des mafias dans les « favelas » de Rio. La classe ouvrière brésilienne, numériquement puissante, s'est vite montrée combative. Même dans les débuts de la dictature, quand les militaires réprimaient par les armes toute vélléité d'opposition, les mouvements revendicatifs n'ont pas complètement disparu. Mais c'est au moment de l'ouverture politique, à la fin de la présidence du général Geisel et sous celle du général Figueiredo, qu'elle s'est manifestée de la façon la plus impressionnante, dans les grandes concentrations ouvrières de Sao Paulo et de sa banlieue industrielle.

Pendant trois années consécutives, en 1978, 1979 et 1980, les métallos des grandes usines automobiles de Sao Bernardo (Volkswagen avec ses 30 000 ouvriers, General Motors et Ford avec leurs 12 000 ouvriers chacun, auxquels il faut ajouter Mercedes, Fiat et quelques autres) déclenchent de grandes vagues de grèves, qui touchent rapidement toute l'agglomération et gagnent les villes ouvrières des autres États. Elles touchent aussi les dockers, les transports, les employés municipaux, le bâtiment, les postes, les banques, les secteurs de l'éducation et de la Santé.

Ce sont des grèves sauvages, illégales, qui passent outre une législation qui impose des délais, des conciliations judiciaires ou étatiques. La presse y dénonce la main des révolutionnaires. La police y voit la renaissance de la subversion et de la guérilla. Mais, malgré la propagande patronale et gouvernementale, malgré la répression qui souvent fait des morts, ces grèves s'étendent alors irrésistiblement. Et leur force probablement empêche une répression brutale généralisée.

A chaque fois, l'extension est assurée par les grévistes eux-mêmes, allant en bandes de plusieurs milliers visiter les autres usines du voisinage. En mars 1979, par exemple, ce sont 20 000 ouvriers de Volkswagen qui vont débrayer les usines voisines. Ces cortèges de grévistes grossissent en cours de route, et ce sont de 50 000 à 70 000 grévistes qui se retrouvent pour les assemblées générales dans le stade de Vila Euclides, à Sao Bernardo. Le 15 mars 1979, ils sont 60 000 à l'intérieur, et 30 000 autour qui n'ont pas pu entrer. En octobre 1979, ce sont 40 000 métallos de Sao Paulo et sa région qui sont en grève. En avril 1980, 400 000 encore, sur toute cette même région.

A partir de 1981, on ne trouve plus de telles grèves, en particulier parce que les appareils politiques et syndicaux qui sont apparus à leur suite ont réussi à les limiter, à les fragmenter, à les canaliser derrière des dirigeants ayant la confiance des travailleurs... et sachant en jouer. Mais la combativité continue à se manifester dans des mouvements multiples et sans cesse renaissants. Des mouvements pour les salaires face à l'inflation galopante de ces dernières années (près de 2 000 % d'inflation annuelle en 1989). Et il est rare de voir une semaine sans une douzaine de grèves concernant des centaines de milliers de travailleurs, dans une dizaine de villes ou de régions du pays. Mais un pays immense, il faut le préciser.

L'Inde maintenant. Elle ne se résume pas aux règlements de compte claniques sanglants entre Sikhs et Hindous. Ni aux frasques de son élite dorée. Il y a une classe ouvrière importante dans ce sous-continent. Dans les années 1982 à 1986, années d' « ouverture », en Inde comme ailleurs, aux prédations du capital financier, années où les anciens et nouveaux riches du pays se sont fait un argent fou, des vagues de grève ont eu lieu. Par secteurs. Elles ont concerné successivement les 250 000 ouvriers des 60 entreprises de textile de Bombay, les 300 000 dockers du dix grands ports du pays, les 200 000 ouvriers de l'industrie du jute de Calcutta. Chaque fois, ces grèves ont duré au moins deux ou trois mois, et la première, presque deux ans, en 1982-83.

Il y a eu d'autres grèves, de fonctionnaires, d'ouvriers de la chimie, de policiers, des grèves souvent très dures auxquelles la grande presse ne consacre que de tout petits entrefilets. Il est impossible, d'ici, d'en comprendre le pourquoi et le comment. Mais à en juger par certaines descriptions des faubourgs ouvriers de Calcutta, de leurs interminables murs d'usines recouverts de « Non à la fermeture », ou « Augmentez nos salaires », flanqués de dessins de faucille et de marteau, la classe ouvrière de l'Inde est plus proche qu'il n'y paraît de celle d'ici, même si elle est bien plus misérable.

Et il y a eu aussi les grèves coréennes. Cette classe ouvrière coréenne dont les patrons vantaient l'esprit laborieux et de soumission, a fait irruption dans la rue, et par des grèves aux mois de juillet-août 1987. Les 24 000 ouvriers des chantiers navals de Hyundai à Ulsan s'y sont mis, ainsi que les 15 000 mineurs de charbon. Et des dizaines de milliers d'autres. Cette explosion ouvrière a éclaté à l'été 1987, elle a pris le relais des manifestations étudiantes du printemps, et elle s'est soldée par 3 800 grèves dans l'année (contre quelque 200 grèves les années précédentes).

Et autant qu'on puisse en juger, là encore, la classe ouvrière coréenne donne un sacré fil à retordre aux patrons. C'est-à-dire aux PDG des multinationales, aux PDG et « cadres » du trust métallurgique Motorola, du trust électronique Tandy, qui croyaient qu'ils pourraient interdire les syndicats et les grèves. Et bien ils ne l'ont pas pu. Et leur naïveté, ou leur arrogance, mais les deux semblent coïncider, a déclenché des manifestations ouvrières spectaculaires devant... l'ambassade américaine. Ils savent qui est leur patron ! Ces ouvriers et ouvrières coréennes, qui ont entre 16 et 23 ans pour la plupart, ne sont pas apolitiques !

Les grèves continuent apparemment en Corée. Ce sont des luttes pour des salaires qui permettraient de vivre malgré les hausses des produits alimentaires et des loyers. Des luttes aussi pour le droit syndical, contre les directions patronales mais aussi contre les bureaucraties syndicales corrompues.

Le Mexique aussi connaît des grèves. En janvier 1989, la presse rapportait qu'à l'usine Ford proche de Mexico, des travailleurs « dissidents » exigeaient le départ du chef du syndicat accusé de collusion avec la direction pour réduire les salaires. Quelques jours après, des hommes en uniforme de Ford, armés de matraques et de pistolets attendaient les ouvriers dans l'usine. Dix furent blessés et un tué. La direction du syndicat serait dans le coup de cette répression. Aussitôt, les travailleurs se sont mis en grève et ont manifesté dans les rues de Mexico, dénonçant dans les mêmes slogans et le dirigeant de l'appareil syndical et le patron Ford. Et la presse relate une multitude de conflits similaires au Mexique. Flics patronaux ou flics tout court ne se gênent pas là-bas pour entrer en force dans les usines, comme cela a eu lieu en août dernier encore dans une usine de tubes d'acier de 2 400 travailleurs, en grève pour les salaires, que la police a investie en pleine nuit pour y tabasser et arrêter plus d'une centaine de grévistes.

Et puis on pourrait parler des grèves aux Philippines encore, ou en Afrique du Sud, qui ont marqué l'actualité sociale et politique mondiale de la dernière décennie.

On pourrait parler aussi de la Turquie, où le mouvement ouvrier a en fait un passé et une tradition de luttes. La classe ouvrière y est importante. Elle compte 4,5 millions d'ouvriers d'industrie, presqu'autant d'employés dans les services, sur une population active de 23 millions de personnes et une population totale de 57 millions d'habitants.

C'est bien parce que la classe ouvrière y était trop revendicative, trop combative, que la chape de la dictature militaire s'est abattue sur elle en 1980. Mais la combativité ouvrière ressurgit ces toutes dernières années, précisément depuis une première grande vague de grèves pour les salaires en 1987. Et les multiples conflits - pour des salaires ou contre des conditions moyenâgeuses de travail - illustrent l'obstination ouvrière. La grève est interdite ? Des travailleurs la font malgré tout, ou alors utilisent des stratagèmes : ils vont tous en même temps à la visite médicale ! Ils tombent tous en même temps malades ! Ou ils boycottent les cantines. Il faut dire que la dégradation du niveau de vie se traduit aussi par une alimentation de plus en plus frelatée que la bourgeoisie offre aux classes populaires.

Mais les grèves qui ont lieu en Turquie et touchent successivement un peu tous les secteurs, sont dures. Comme elles le sont partout dans le Tiers monde où la défense du salaire contre l'inflation est une question de survie. Et ces travailleurs du public en grève, en avril 1989 en Turquie, avec sur leurs T-shirts l'inscription « Nous avons faim » , est bien à l'image de l'impérialisme aujourd'hui : capable d'engendrer une classe ouvrière nombreuse et moderne, qui porte T-shirts et baskets, mais qui crève de faim...

Mais la classe ouvrière doit renouer avec la politique révolutionnaire

En même temps que le capitalisme a créé ou grossi des nouvelles zones d'exploitation, sa rapacité a engendré des réactions ouvrières. Toute une gamme de coups de colère, de grèves ou d'actions de résistance passive. Patrons et PDG occidentaux détachés à Rio, Séoul ou Mexico n'ont pas trouvé la sinécure. De même que le capitalisme a créé des poches d'industrialisation, la classe ouvrière, elle, a créé autant de foyers de luttes, explosant ici ou là selon des contingences locales, mais sous la nécessité partout, pour la classe ouvrière pressurée par la même poignée de trusts internationaux, de défendre sa survie.

Le problème, c'est que la somme de ces foyers de lutte ne font pas encore un mouvement ouvrier, une seule et même force consciente d'elle-même. Cela ne fait pas un seul et même camp. Pas encore.

A quelle distance en est-on ? Est-ce que la classe ouvrière mondiale peut franchir ce pas, et comment, dans quels délais ? Ce sont autant de questions auxquelles nous ne pouvons pas répondre.

Nous savons seulement que ce n'est pas la combativité qui manque.

Ce ne sont pas non plus les conditions objectives qui font défaut. L'impérialisme est plus que pourrissant. Si ses hommes peuvent encore se tenir à l'abri dans leurs buildings de verre et d'acier, imputrescibles et climatisés, leur système condamne le reste du monde à vivre sur un tas d'ordures. Littéralement. Jusques et y compris au coeur des métropoles impérialistes.

Mais c'est la conscience politique qui manque à la classe ouvrière. Elle lutte, elle résiste, à tour de rôle même en des temps rapprochés, elle subit la répression, la démoralisation (surtout quand elle perd ses illusions dans les politiciens social-démocrates qui se présentent à elle comme ses sauveurs suprêmes), mais jusqu'à présent, elle retrouve à chaque fois ses forces. Cela dit, tout se passe comme si la classe ouvrière repartait chaque fois à l'attaque sans avoir assez retenu du passé.

Ce n'est pas pour nous étonner. Si un mouvement ouvrier digne de ce nom a existé dans le passé, si des travailleurs se sont réunis, se sont concertés, se sont organisés non seulement pour la défense de leurs conditions d'existence mais aussi pour discuter de l'avenir du monde, de la transformation indispensable de la société, et s'il en reste encore quelque chose - et peut-être bien plus qu'il n'y paraît -, c'est parce que la politique s'est imposée au mouvement ouvrier.

En fait, des hommes et des femmes, des révolutionnaires, des communistes depuis Marx l'ont proposée au mouvement ouvrier. Ils ont milité pour une Internationale, pour un programme et une direction du mouvement ouvrier mondial. Les grandes grèves des ouvriers français, allemands ou russes du début du siècle n'ont peut-être pas été, à chaque période, ni plus nombreuses, ni plus longues, ni même plus victorieuses que les vagues de grève du Tiers monde de ces dernières années. Mais même quand des révolutionnaires ne les animaient pas directement, l'existence de partis ouvriers, d'une Internationale faisait qu'elles se déroulaient dans un contexte conscient pour la classe ouvrière.

C'est cela qui n'existe plus, ou tellement peu, et qui reste à reconstruire. Mais c'est indispensable, et c'est possible. En tout cas, encore une fois, la période n'y est pas défavorable. Et si nous avons parlé des manifestations de la classe ouvrière, sur le terrain revendicatif (ce qui peut fonder nos espoirs pour l'avenir), il ne faut pas non plus oublier que d'autres forces politiques, réactionnaires et obscurantistes, se manifestent aujourd'hui aussi dans le monde.

Dans ces pays du Tiers monde, par exemple, les militaires ne désarment pas. Ils sont toujours là, même s'ils ont laissé momentanément le devant de la scène. Certains sont des noyaux possible, si ce n'est déjà agissants, de formations fascistes.

En Argentine, par exemple, de tels hommes et courants font parler d'eux, et réussissent même à se faire entendre dans les milieux populaires les moins conscients.

Dans ce Tiers monde aujourd'hui, où une partie des classes moyennes sont sévèrement et brutalement paupérisées elles aussi, et où il ne manque pas de «lumpen» pour se faire enrôler dans des mafias anti-ouvrières, on pourrait voir se développer rapidement des courants réactionnaires anti-ouvriers. Et comment pourrait-on s'en étonner, dans des régions - l'Amérique Latine ou les Philippines - où la violence anti-populaire armée est une vieille tradition ?

Le réformisme aujourd'hui - et depuis longtemps d'ailleurs - n'a pas d'autre avenir que comme soutien de la bourgeoisie. Alors, ou bien dans la période à venir les courants réactionnaires l'emportent, et le monde ne sera alors pas à l'abri de la barbarie guerrière. Ou bien les révolutionnaires sauront utiliser les possibilités objectives, et le mouvement ouvrier pourra renouer avec la lutte politique révolutionnaire.