De l'avant-guerre à l'après Seconde Guerre mondiale : La « Libération » et la continuité de l'État français

Cercle Léon Trotsky
07/10/1994

Ce ne sont pas seulement les événements de l'été 1944 qui - cinquantenaire oblige - sont redevenus d'actualité ces dernières semaines, c'est aussi toute la période du régime de Vichy, à partir des réactions suscitées par la publication du livre de Pierre Péan sur la jeunesse de Mitterrand.

Les fausses indignations de ceux qui font mine de découvrir le passé de Mitterrand ne nous sont pas plus sympathiques que la « compréhension » dont font preuve ses fidèles. Les faits dont parle Péan ne sont des « révélations » que parce que le monde politique et les milieux journalistiques avaient soigneusement occulté, pendant des années, un passé connu. D'un côté, parce que tous les défenseurs de l'Union de la Gauche, y compris les dirigeants du Parti Communiste Français, ne voulaient jeter aucune ombre sur l'homme dont ils avaient fait en 1974 le « candidat unique de la gauche ». De l'autre, parce que toute la droite, pour mieux récupérer les voix de la partie la plus réactionnaire de l'électorat, était également intéressée à consolider cette légende du Mitterrand, « homme de gauche de toujours ». Que Mitterrand soit un « faux homme de gauche », notre camarade Arlette Laguiller l'a largement dénoncé en 1974, bien avant la publication du livre de Péan.

Mais notre propos n'est pas de revenir sur le passé du chef de l'État. Nous ne nous attarderons donc pas sur le fait de savoir comment le jeune Mitterrand pouvait pousser la distraction jusqu'à tout ignorer de la législation antisémite du régime de Vichy en 1942, ou comment le président de la République de 1981 pouvait être si mal informé du rôle de Bousquet dans la déportation de milliers d'hommes, de femmes, et d'enfants juifs.

Mais à la télévision, avec Jean-Pierre Elkabbach, au lendemain de la parution du livre de Péan, Mitterrand a présenté un résumé de l'histoire du régime de Vichy qui vaut qu'on s'y arrête.

Ce régime était, pour Mitterrand, « une pétaudière » , « un vieil homme derrière lequel s'infiltraient un tas de gens... qui en ont profité pour faire une révolution qu'ils ont voulu appeler révolution nationale... » , « des minorités activistes qui ont saisi l'occasion de la défaite pour s'emparer du pouvoir » . Ce sont ces minorités qui seraient, selon lui, « comptables des crimes » de Vichy, « pas la République, pas la France » . Pour Mitterrand, Vichy aurait donc été une sorte d'accident de parcours, sans lien de continuité avec la IIIe République, ni évidemment avec la IVe qui a suivi Vichy.

Pourtant Pétain, « ce vieil homme », comme dit Mitterrand, n'est pas arrivé au pouvoir tout seul. L'immense majorité des députés, des sénateurs de 1940 lui ont confié les pleins pouvoirs. Les hommes qui ont gouverné de 1940 à 1944 sortaient presque tous du personnel de la IIIe République. De la même manière que la grande majorité des hommes qui ont gouverné après l'été 1944 avaient auparavant appartenu au personnel politique de Vichy, Mitterrand n'étant aucunement une exception en la matière.

Et c'est précisément de cette continuité entre la IIIe République et « l'État français » de Pétain, puis entre l'État français et la IVe République, que nous voulons parler.

L'arrivée au pouvoir de Pétain. Dans la continuité d'un glissement à droite de la société antérieur à la défaite de mai-juin 1940

L'histoire officielle fait de la mise en place du régime de Vichy un phénomène dont la seule cause aurait été la défaite militaire de mai-juin 1940.

C'est oublier que l'arrivée au pouvoir de Pétain, loin d'être une rupture brutale dans l'histoire de la IIIe République, s'inscrivait dans la continuité du glissement à droite que la société française vivait depuis trois ans.

La classe ouvrière française avait certes, en juin 1936, arraché à une bourgeoisie affolée par une vague de grèves sans précédent et surtout par les occupations d'usines, quelques revendications qui, sans changer fondamentalement le rapport des forces, avait amélioré la condition des travailleurs. Mais une fois ce mouvement retombé, la bourgeoisie s'employa à reprendre un à un tous les avantages qu'elle avait dû consentir.

Les dirigeants du Parti Socialiste et du Parti Communiste, qui s'étaient employés à contenir, puis à arrêter, le mouvement gréviste en 1936, en proclamant qu'il fallait « savoir terminer une grève », firent tout pour démobiliser la classe ouvrière, émietter ses tentatives de riposte. Ceux du Parti Radical, qui avaient adhéré au Front populaire dans la phase ascendante du mouvement, se tournèrent de plus en plus ouvertement vers la droite.

Ce recul, amorcé dès 1937, s'accentua en 1938, dans un climat où le danger d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne devenait de plus en plus évident.

L'impérialisme français ne souhaitait pas la guerre. Il se trouvait à la tête d'un immense empire colonial, alors qu'il était devenu une puissance de deuxième ordre, et dans sa compétition avec l'impérialisme allemand, il avait tout à perdre et rien à gagner à un nouveau partage du monde. En outre, l'expérience de 1914-1918 lui avait montré comment la guerre pouvait aboutir à la révolution, et si Hitler présidait aux destinées d'un impérialisme rival, il avait aussi aux yeux de la bourgeoisie française le mérite d'avoir écrasé la classe ouvrière allemande - la plus puissante, la mieux organisée, la plus politisée d'Europe - et d'être un champion de l'anti-communisme.

Les classes dirigeantes françaises essayaient donc à tout prix d'éviter la guerre et elles ne s'y préparaient que mollement. Mais le prétexte de l'armement du pays lui servit à exiger des classes populaires des sacrifices croissants.

L'offensive fut menée par un des anciens leaders du « Front populaire », Daladier, le chef du Parti radical, qui en avril 1938 constitua un gouvernement allant des radicaux à la droite nationaliste.

Le ministre des Finances de ce gouvernement, un homme de la droite, Paul Reynaud, entouré de collaborateurs parmi lesquels figuraient deux futurs premiers ministres de la Ve République, Michel Debré et Couve de Murville, entreprit de faire table rase de ce qui restait des conquêtes de juin 36. En novembre le gouvernement prit une série de décrets-lois portant sur le rétablissement de la semaine de six jours, la suppression des majorations pour la plupart des heures supplémentaires, le rétablissement du travail aux pièces, les sanctions pour le refus d'heures supplémentaires. En novembre 1938, la grève générale de vingt-quatre heures à laquelle la CGT appela, après avoir laissé isolées les premières tentatives de riposte ouvrière, et alors que les travailleurs étaient démoralisés, fut un échec. Les sanctions patronales furent nombreuses : plus de 800 000 salariés furent mis à pied dans le secteur privé et plus de 10 000 licenciés.

Et comme toujours, quand la classe ouvrière recule, c'est toute la société qui en fait autant. La réaction se renforçait tandis que l'anti-communisme trouvait de plus en plus d'écho.

La droite, qui avait senti passer le vent du boulet en 1936, non seulement à cause de la situation française, mais aussi par rapport à la crise révolutionnaire qu'avait ouvert en Espagne le soulèvement franquiste de juillet 1936, voulait sa revanche.

La signature du pacte germano-soviétique, en août 1939, donna au gouvernement une occasion supplémentaire d'accentuer l'anti-communisme en interdisant toute la presse communiste.

La guerre venait, mais elle n'avait vraiment rien d'une croisade de la démocratie contre le fascisme. Par exemple, les antifascistes allemands, juifs compris, qui avaient cru trouver une terre d'asile en France, se retrouvèrent au contraire bien vite parqués dans des camps de concentration, où ils allèrent rejoindre les dizaines de milliers de républicains espagnols, les réfugiés de gauche de toutes nationalités, que la IIIe République, que la Chambre issue des élections de mai 1936, y avaient déjà enfermés.

Les députés communistes eurent beau voter le 2 septembre les crédits de guerre, une semaine plus tard un décret retirait la qualité de français à ceux dont l'attitude était contraire à l'intérêt national et le 26 septembre 1939, après l'entrée des troupes soviétiques en Pologne, le PC était officiellement dissout. L'extrême-droite faisait campagne pour la condamnation à mort des dirigeants communistes Duclos et Guyot.

En avril 1940, le ministre socialiste Sérol fit même adopter un décret qui permettait de condamner « tout Français qui aura participé sciemment à une entreprise de démoralisation de l'armée » et dont l'exposé des motifs précisait qu'il visait en premier lieu « la persistance des menées communistes ».

De l'entrée en guerre à juin 1940, Pétain, l'homme de l'armistice et de la sauvegarde de l'État français

Préserver les intérêts de l'impérialisme français dans la défaite

La déclaration de guerre n'avait cependant pas marqué le déclenchement des hostilités à l'ouest. Pendant que Hitler dépeçait la Pologne (bientôt imité par Staline), l'armée française était restée l'arme au pied. Ni les classes dirigeantes, ni l'État-major, n'avaient vraiment envie d'en découdre avec l'Allemagne, et ils préféraient attendre derrière la ligne Maginot. Ce fut la « drôle de guerre », qui se prolongea jusqu'au printemps 1940.

Mais le 10 mai 1940, l'armée allemande prit l'offensive, envahissant la Belgique, et crevant le front français près de Sedan. Ce fut la panique dans le gouvernement. Le 19 mai, on voulait encore croire au miracle. On assista à une grotesque procession commencée sous les voûtes de Notre-Dame, où l'on pouvait voir Reynaud (qui avait pris la tête du gouvernement deux mois plus tôt) et Daladier, accompagnés des ministres, y compris des plus notoirement francs-maçons, et d'une kyrielle de députés, honorer la vieille statue de Sainte Geneviève, qui avait été exposée pour la dernière fois en septembre 14 ! Mais il n'y eut point de nouveau « miracle de la Marne ».

Le 5 juin commençait la bataille de la Somme, perdue cinq jours plus tard. Le 12 juin les lignes françaises étaient rompues. Rouen, Elbeuf, puis Paris, étaient occupées. Des millions de civils avaient pris la route de l'exode. L'Italie entrait en guerre du côté de l'Allemagne. L'Armée française comptait déjà 100 000 morts. Le général Weygand, nouveau commandant en chef de l'armée, estimait l'armistice inévitable, car disait-il « on ne peut laisser ce pays à la dérive : il faut garder quelques troupes pour préserver l'ordre public qui peut être gravement menacé demain » .

Une issue qui rallie l'ensemble de la bourgeoisie

Cette position ne fit pas immédiatement l'unanimité parmi le personnel politique. Certains évoquaient la possibilité de continuer la guerre à partir de l'empire, encore intact, avec un gouvernement installé à Alger par exemple. Mais très vite la balance pencha du côté de la demande d'armistice. C'est que pour la bourgeoisie française, il n'était pas question de déménager, de passer avec entreprises et marchés en Afrique du Nord. Et le choix devant lequel elle se trouvait était simple. Ou bien, en continuant les hostilités elle acceptait de fait l'occupation militaire totale de la France, qui se trouverait alors placée sous administration allemande (à l'image de ce qui venait de se passer en Belgique, en Hollande, et encore pire en Pologne). Ou bien, elle utilisait la possibilité de négocier avec l'Allemagne en s'appuyant sur ses derniers atouts (la flotte, le contrôle de son empire colonial) pour obtenir une sortie des hostilités qui permettrait le maintien d'un appareil d'État français en métropole.

Paul Reynaud céda donc la présidence du Conseil au vieux maréchal Pétain, ouvertement partisan lui aussi de la demande d'armistice. Pétain expliquait ainsi son choix : « Le devoir du gouvernement est quoi qu'il arrive de rester dans le pays sous peine de ne plus être reconnu pour tel. Priver la France de ses défenseurs naturels dans une période de désarroi général, c'est la livrer à l'ennemi » . En remplaçant le mot « France » par celui de « bourgeoisie française », on a là effectivement l'explication de la politique qui mena à la demande d'armistice. La bourgeoisie, l'impérialisme français, avait besoin de son « défenseur naturel » , c'est-à-dire de son État : c'est celui-ci que Pétain, avec l'appui de l'immense majorité de la classe politique, allait essayer de sauvegarder. Et si Pétain était conscient que cet armistice ne pourrait vraisemblablement être qu'une solution provisoire, il ajoutait : « Le renouveau français il faut l'attendre en restant sur place, plutôt que d'une conquête de notre territoire par des canons alliés, dans des conditions et dans un délai impossibles à prévoir. »

C'était évident, d'autant que les canons alliés n'étaient à l'époque que ceux de l'armée anglaise, bien mal en point elle-même, car les USA étaient encore militairement neutres, personne ne pouvant dire jusqu'à quand.

La gauche parlementaire - ou du moins ce qu'il en restait, puisque le Parti Communiste était hors-la-loi depuis septembre 1939 et ses députés déchus de leur fonction - c'est-à-dire le Parti Socialiste, apporta sa caution à la politique de Pétain, deux socialistes entrant dans son gouvernement.

Par ailleurs, dans cette situation de déroute militaire, la bourgeoisie et la classe politique avaient aussi en tête les expériences d'un passé récent : les mutineries de 1917, la Révolution russe, la Révolution allemande de 1918-19. Malgré les défaites subies par la classe ouvrière de 1937 à 1939, la bourgeoisie craignait que dans le vide étatique amené par un effondrement du régime, son « ordre » social soit mis en danger. De folles rumeurs de prise du pouvoir par les communistes dans les villes évacuées (évacuées surtout par les autorités !), circulèrent même dans les milieux gouvernementaux.

La politique qui consistait à demander l'arrêt des combats, et à essayer de maintenir un appareil d'État français rallia donc l'immense majorité du personnel politique de la bourgeoisie, d'autant que, la victoire définitive de l'Allemagne lui apparaissant certaine, la plus grande partie de celui-ci escomptait que la France serait en meilleure situation pour négocier les traités de paix si elle savait d'ores et déjà composer avec le vainqueur, plutôt que d'attendre qu'une paix de compromis entre le Reich et la Grande-Bretagne se fasse sur son dos.

Il n'y eut vraiment pas grand monde, en juin 1940, parmi le personnel politique de la bourgeoisie française, pour se déterminer en fonction d'une autre perspective. De Gaulle, obscur général de brigade à titre temporaire en juin 1940, ancien sous-secrétaire d'État du cabinet Reynaud, n'était qu'un second rôle. Et ses appels pour rallier ceux qui voulaient continuer la guerre aux côtés de l'Armée britannique ne rencontrèrent guère d'écho.

De Gaulle n'était pas plus « français » que Pétain, la bourgeoisie ne connaissant comme patrie que son portefeuille, ses affaires et ses marchés. Il n'était pas non plus « moins à droite » que Pétain, dont il avait été pendant des années le fidèle collaborateur. Mais, d'une part, il avait été réquisitionné par Churchill pour appeler à la radio de Londres à continuer la lutte, bien plus d'ailleurs parce que Churchill comptait sur les troupes et les matières premières des colonies françaises que pour autre chose. Et, d'autre part, si le sort de la guerre n'était pas encore joué, si l'Empire britannique se révélait avoir des ressources suffisantes pour tenir, si les USA étaient amenés à intervenir dans le conflit pour empêcher l'Allemagne de s'assurer une position hégémonique en Europe, il faudrait, à ce moment-là, que la France, que l'impérialisme français, soit du côté des vainqueurs. Ce qui en même temps pouvait permettre à de Gaulle de réaliser des ambitions personnelles à l'échelle de l'histoire. De toutes façons, il n'avait rien à perdre à jouer cette carte. Il préparait donc l'avenir, par une action qui, du point de vue de la bourgeoisie française, était plus complémentaire de celle de Pétain qu'elle ne s'y opposait.

Les conditions de l'armistice

La demande d'armistice formulée par Pétain rencontra un écho favorable du côté allemand. Hitler estimait en effet qu'une armée française faisant la guerre depuis l'Afrique du Nord aurait obligé l'Axe à disperser dangereusement son effort militaire. Il voulait aussi éviter la fusion des deux marines de guerre française et anglaise qu'il n'aurait guère eu de moyens militaires d'empêcher. Et il redoutait aussi que l'Allemagne ne s'empêtrât en territoire français dans de nombreuses difficultés notamment, disait-il, « dans le domaine administratif » .

C'est pourquoi les conditions d'armistice, compte tenu de la situation militaire de la France, furent somme toute modérées, ne comprenant pas en particulier les deux clauses que Pétain aurait eu le plus de mal à accepter : la livraison de la flotte et l'installation de troupes allemandes et italiennes dans l'empire colonial.

Pour le territoire métropolitain, le traité d'armistice stipulait qu'il serait divisé en deux zones ayant un statut différent. Une zone occupée, les trois-cinquièmes du territoire, dont Paris. Et une zone non occupée, dite libre par un euphémisme dont les Juifs, en particulier, ne tarderaient pas à vérifier les limites. Mais la France gardait un État qui restait l'État de l'ensemble du pays. La possibilité était même envisagée de transférer, à terme, le gouvernement à Paris.

Il était prévu que l'Armée allemande n'interviendrait pas dans l'administration des territoires occupés qui restaient administrés par le gouvernement français. Une collaboration des fonctionnaires avec les autorités allemandes était néanmoins prévue, ceux-ci devant aider les autorités allemandes à exercer leurs « droits de puissance occupante ». Cela dit ces fonctionnaires pouvaient néanmoins exercer de façon indépendante leur activité « pour autant qu'ils ne s'opposent pas aux exigences d'opérations allemandes ».

L'aviation serait désarmée, mais la France gardait en métropole une armée de 100 000 hommes stationnée en zone non occupée, ce qui était considéré comme nécessaire au « maintien de l'ordre » , les mêmes effectifs d'ailleurs que les alliés vainqueurs avaient consenti à l'Allemagne en 1919. La flotte n'était pas dissoute mais devait rester neutre dans ses bases, l'armée coloniale également.

Par ailleurs, le gouvernement français devrait payer des frais d'occupation. Une clause interdisait tout transfert de valeurs d'une zone à l'autre.

Cette dernière entrave économique gênait sans doute plus la bourgeoisie française que les frais d'occupation dont l'État imposait la charge à l'ensemble de la population, et bien plus encore que la clause stipulant que la France devrait livrer sur simple demande des autorités nazies les ressortissants allemands qui se trouvaient en zone libre. Car le sort des antifascistes allemands, dont de nombreux juifs, internés depuis des mois dans les camps de concentration du midi, n'intéressait ni la bourgeoisie française, ni ses hommes politiques.

Mais aucune clause de l'armistice de 1940 ne se rapportait au type de régime politique qui devait gouverner la France. C'est avec un gouvernement de la IIIe République que les autorités allemandes avaient traité, et c'est le personnel politique de la IIIe République qui allait se charger d'immoler celle-ci, sans que les pressions allemandes y soient pour quoi que ce soit.

Le régime vichyste : une dictature réactionnaire directement issue de la IIIe République

Sous l'égide de l'« union nationale »

Le paradoxe de 1940, c'est que des chefs militaires non seulement vaincus, mais ayant présidé à un effondrement sans précédent, se retrouvèrent portés au pouvoir, pour y jouer les premiers rôles. Mais cette situation avait sa logique. Devant l'ampleur de la défaite, il fallait bien trouver des responsables. Et on ne pouvait en chercher que de deux côtés, du côté des politiques, ou du côté des militaires. Or si la bourgeoisie peut facilement se passer de parlementaires, elle a un besoin vital d'un appareil d'État, d'une armée, pour maintenir le cas échéant sa domination. Et aussi incompétent que se soit montré l'État-major français en 1940, il représentait une institution qu'il n'était pas question de remettre en cause, en tant que tel. Seul le commandant en chef, Gamelin, se vit demander des comptes.

Restait donc à rendre les politiques responsables du désastre, solution d'autant plus tentante pour la droite qu'elle permettait du même coup de rejeter toute la responsabilité de la défaite sur ce « Front populaire » qui rappelait de si mauvais souvenirs à la bourgeoisie.

Et comme toujours en pareil cas, les politiciens « de gauche » montrèrent qu'ils étaient de fidèles serviteurs de la bourgeoisie, en consentant au sacrifice qu'on leur demandait. La démarche, pour la gauche parlementaire en tant que telle - car il y eut bien sûr des transfuges - , était suicidaire. Elle faisait le jeu de la droite la plus réactionnaire, lui ouvrait des possibilités inespérées, mais il faut leur rendre cette triste justice, la plupart des hommes politiques qui se disent de gauche sont capables de se suicider, politiquement, et parfois même physiquement, quand les intérêts de la bourgeoisie l'exigent.

La mise en place du régime le plus réactionnaire, le plus dictatorial, que la France ait connu depuis l'avènement de la IIIe République, ne fut donc pas l'oeuvre de la seule droite, mais se déroula au contraire sous l'égide de « l'union nationale » , l'immense majorité de la droite, et la grande majorité de la gauche se trouvant d'accord pour confier les pleins pouvoirs à Pétain.

Le régime né en 1940 fut donc bien, quoi qu'en dise Mitterrand, un enfant de la IIIe République.

Pétain et Laval : des politiciens du sérail

Pétain lui-même n'était pas simplement le militaire qui avait derrière lui une carrière marquée, non seulement par la bataille de Verdun, mais aussi par la répression des mutineries de 1917, et plus tard par la campagne menée au Maroc contre Abd el-Krim. C'était aussi un maréchal politique que les émeutes de février 1934 avaient amené à siéger au gouvernement Doumergue. Candidat à un rôle éventuel de Bonaparte, entretenant des relations avec les réseaux anticommunistes, les partis bourgeois « de gauche » lui faisaient plutôt bonne presse, au point que bien avant 1940, certains en avaient fait un sauveur possible, susceptible d'être accepté par l'ensemble de l'éventail politique bourgeois.

Laval, que les historiens présentent volontiers comme le traître de l'histoire, vendu à l'Allemagne, et qui fut chargé en 1945 de tous les pêchés de Vichy, était aussi un pur produit de la vie parlementaire française et de la IIIe République. D'origines modestes, il avait même un passé « d'homme de gauche » . Attaché au barreau de Paris, il s'était fait un nom en obtenant l'acquittement d'un ouvrier accusé d'activités anarchistes. Spécialisé dans les conflits du travail, il fut un temps avocat de la CGT. En 1914, il avait été élu député d'Aubervilliers, il appartint ensuite à l'aile pacifiste de la SFIO et fit sensation en juin 1917, en accusant le gouvernement d'avoir employé des troupes annamites contre des manifestations pacifistes.

Après la guerre, il rompit avec les socialistes et il fit dès lors preuve d'un anti-communisme profond. Entre 1925 et 1935, il fut onze fois ministre et plusieurs fois président du Conseil. Un Mitterrand avant la lettre, en quelque sorte !

Président du Conseil en 1931, Ministre des Affaires étrangères entre 1934 et 1936 et artisan, à ce titre, du pacte Laval-Staline, il fut aussi président du Conseil (en plus) de juin 1935 à février 1936. Mais battu aux élections de 1936, il se retrouva provisoirement sur la touche pendant quatre ans. Malgré cette éclipse, on voit à quel point Laval était un homme du sérail pour la classe politique.

Quand le gouvernement Pétain qui venait de signer l'armistice décida de convoquer l'Assemblée pour lui faire abroger la constitution de 1875, qui fondait la IIIe République, et donner à Pétain non seulement les pleins pouvoirs dans l'immédiat, mais mandat pour rédiger une autre constitution, Laval fut le chef d'orchestre de la manoeuvre, travaillant de concert avec le monarchiste d'Action Française Alibert pour liquider cette IIIe République.

La Chambre des députés et le Sénat, réunis à Vichy, eurent donc à se prononcer en juillet 1940 sur la liquidation des institutions républicaines. En quelques jours, tout était réglé, sans coup de force. Et si des rumeurs d'une intervention possible des troupes commandées par de Lattre de Tassigny - auquel le titre de maréchal fut décerné plus tard pour son rôle lors de la « Libération » - ont couru, c'est parce que certains parlementaires avaient besoin de se faire peur. Aucune résistance, même parlementaire, ne fut donc opposée à l'exécution de la République.

Le 10 juillet 1940, les deux chambres, la Chambre des députés - celle qui avait été élue le 26 avril et le 3 mai 1936, lors du Front populaire - et le Sénat, donnaient les pleins pouvoirs à Pétain, y compris celui de décider d'une nouvelle constitution. Le vote fut significatif. Manquaient évidemment à l'appel les 72 députés communistes radiés. Manquaient les parlementaires qui s'étaient embarqués pour l'Algérie au moment où le gouvernement français hésitait encore sur la voie à suivre. Manquaient aussi quelques députés prudents, qui préféraient attendre et voir. Mais sur les 666 parlementaires présents, il n'y en eut que 80 pour voter contre et 17 pour s'abstenir. C'est-à-dire que non seulement la droite, mais la grande majorité des élus socialistes (90 sur 126) et des radicaux (170 sur 197) avaient voté pour.

Encore n'y eut-il tant, si l'on peut dire, d'opposants, que parce que Laval ôta toute possibilité d'émettre un « oui, mais... », la plupart des opposants étant favorables aux pleins pouvoirs à Pétain, et n'hésitant que devant l'abolition de la République. « Nous n'accepterons - déclara en effet Laval - aucun amendement, vous aurez à voter pour ou contre, de façon à ce que le vote soit clair devant le pays et devant le monde » . Il eut en outre le mérite de la clarté en précisant : « Ne vous y trompez pas, nous vivons maintenant sous le régime de la dictature... les Chambres auront une activité réduite... » .

Les plus hautes autorités de la IIIe République appuyèrent la manoeuvre. Jules Jeanneney (le président du Sénat), qui la veille encore paraissait réticent, appela à voter « pour forger à notre pays une âme nouvelle, pour y faire croître force créatrice et foi, le muscler fortement aussi, y rétablir enfin avec l'autorité des valeurs morales l'autorité tout court » .

Edouard Herriot, président de l'Assemblée, qui devait de nouveau occuper cette charge de 1947 à 1955, après avoir lui aussi tergiversé, exhorta les députés à voter le texte: « Autour de monsieur le Maréchal Pétain, dans la vénération que son nom inspire à tous, notre nation s'est groupée dans sa détresse, prenons garde à ne pas troubler l'accord qui s'est établi sous son autorité » .

Les parlementaires donnèrent à Pétain les pleins pouvoirs, sauf celui - mais le problème n'était pas vraiment d'actualité - de déclarer la guerre sans l'assentiment des assemblées. Il avait les mains libres pour instaurer les bases d'un régime autoritaire.

Investi par le Parlement, le nouveau régime substitua le titre « d'État français » à celui de « République » , et la devise « Travail, Famille, Patrie » au triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité » , dont l'origine jacobine donnait des boutons à l'entourage de Pétain qui, depuis longtemps, rêvait d'écraser « la gueuse » , c'est-à-dire la République. Il fut bientôt reconnu par la grande majorité des États étrangers, dont l'URSS et les USA.

Débarrassé du Parlement, les ministres légiférèrent à tout va, sur la base d'une politique réactionnaire qui n'était pas une exigence de l'Allemagne, mais une politique souhaitée par toute cette droite qui vit dans l'avènement de Pétain une « divine surprise » , selon le mot de Maurras, et l'occasion de prendre sa revanche.

Les délits d'opinion et d'appartenance se multiplièrent. Il était interdit d'être communiste, bien sûr, mais aussi franc-maçon. Les Juifs furent considérés comme des citoyens de seconde zone. Les étrangers furent exclus de la fonction publique, les naturalisations accordées depuis 1927 révisées. Une cour suprême de justice fut désignée pour juger les ministres de la IIIe République : Reynaud, Daladier, Blum, Vincent Auriol, Marx Dormoy et le général Gamelin.

Les Allemands s'en prenaient aux juifs dans la zone Nord. Mais l'administration française les aidait. Vichy fit plus. Il rétablit en octobre à sa façon l'unité administrative de la France en publiant un statut des Juifs pire, par certains côtés, que les fameuses lois raciales de Nuremberg.

Le personnel politique et l'État français : toujours prêt !

A l'image du pouvoir, l'ensemble du monde politique, administratif, judiciaire et même artistique ou littéraire, apporta son soutien à ce régime réactionnaire qui s'inspirait des dictatures de Salazar, de Franco et de Mussolini.

Certains basculaient sans doute par crainte, car les pressions étaient fortes. Si l'on parle encore beaucoup, cinquante ans plus tard, de « l'épuration » réalisée à la « Libération », personne n'évoque les nombreux limogeages qui marquèrent le début du régime de Vichy. La droite réglait ses comptes avec tout ce qui lui paraissait « libéral ». Cinquante mille fonctionnaires, surtout parmi les enseignants, furent révoqués parce qu'ils étaient juifs, francs maçons, de gauche, ou suspects de tiédeur vis-à-vis du nouveau régime. 49 préfets et 58 sous-préfets et secrétaires généraux furent évincés ; des milliers de maires de gauche, de conseillers municipaux, furent démis de leurs fonctions ; 163 conseils municipaux, le plus souvent de grandes villes, furent remplacés par des délégations désignées d'en haut.

Mais les craintes que certains pouvaient éprouver pour leur carrière n'explique évidemment pas tout ; l'opportunisme non plus. Du haut en bas de la pyramide, la classe politique était emportée par la même vague réactionnaire.

Les magistrats étaient tenus de jurer serment de fidélité à Pétain. Ils le firent quasiment tous. Parmi les enseignants, beaucoup choisirent de se taire, ou embouchèrent les trompettes du « Travail, Famille, Patrie », en fai sant semblant de ne pas remarquer la disparition de tel ou tel élève juif déporté.

Vichy n'a jamais manqué de personnel politique. L'extrême-droite y trouva naturellement sa place, mais elle n'y fut pas seule. Quand des crises se présentèrent, les responsables du régime trouvèrent des hommes de rechange pour remplacer ceux qui devenaient importuns ou gênants. Fin décembre 1940, par exemple, Laval fut mis à l'écart. L'Amiral Darlan le remplaça. Il s'entoura de politiciens, de hauts fonctionnaires qui avaient bien souvent été des personnalités de la IIIe République, comme Barthélémy et Carcopino.

Le personnel politique de Vichy, ce n'étaient pas quelques aventuriers. On y trouvait beaucoup de brillants jeunes gens sortis de l'Ecolte polytechnique ou de l'Ecole normale supérieure d'Ulm, beaucoup de grands commis de l'État, liés aux plus grandes familles.

Une collaboration avec l'Allemagne qui est le fait de toute la classe politique

Dans la mythologie héritée de la « Libération », il y a les résistants et les « collabos ». Mais c'est une distinction qui n'a pas beaucoup de sens sur le plan politique, car comme nous le verrons, parmi les responsables politiques des partis bourgeois, les réels ou les prétendus résistants de 1944 avaient bien souvent été les fidèles serviteurs de Vichy de 1940 à 1942, voire plus tard.

Mais c'est une distinction qui n'a aucun sens sur le plan économique, car, à moins de renoncer à ce qui fait son essence même, à renoncer à la recherche du profit, la bourgeoisie française n'avait pas d'autre choix, de 1940 à 1944, que de « collaborer » avec l'impérialisme allemand.

L'armée française avait été, dans les années qui précédèrent la guerre, et plus encore pendant la « drôle de guerre », le meilleur client des industriels de l'aéronautique, de l'armement, du ciment, de l'automobile et de bien d'autres branches. Une fois mise hors de combat, réduite à la portion congrue, c'est vers la Wehrmacht que ces industriels devaient se tourner pour trouver des débouchés équivalents ; et pour les marchands de ciment, le « mur de l'atlantique » vint à point remplacer la ligne Maginot.

Certes, dans un premier temps, le pillage pur et simple tint une place non négligeable dans les relations économiques entre l'Allemagne et la France. Durant l'été 1940, la réquisition de stocks et de machines fut monnaie courante. Les destructions dues à la guerre, la pénurie de matières premières et d'énergie, la perte d'un certain nombre de débouchés extérieurs, tout se conjugua pour faire de 1940 une année noire pour les industriels et les financiers.

Mais bien vite, les choses allaient changer. Les relations économiques entre l'Allemagne et la France allaient se normaliser, et le rôle du régime de Vichy fut de défendre, face à l'Allemagne, les intérêts de la bourgeoisie française. D'antant que, au fur et à mesure que la guerre se prolongeait, les besoins de la Wehrmacht augmentaient, non seulement dans le domaine de l'armement, mais dans ceux de la métallurgie, de la chimie, du tissu, du vêtement, des chaussures, en fait dans pratiquement tous les domaines de la vie économique.

Et les autorités allemandes allaient payer, sans rechigner, même si elles allaient le faire en partie avec des fonds français.

Car l'Allemagne avait imposé à la France le paiement d'énormes indemnités d'occupation, de centaines de millions de francs de l'époque qu'il fallait régler chaque jour. On estime qu'entre 1940 et 1944, cela a correspondu à 58 % du revenu national. Mais c'était la population qui payait, une bonne partie de cet argent allant dans les coffres des Boussac, de Wendel ou Lesieur, par l'intermédiaire des relations commerciales avec l'Allemagne. Les indemnités d'occupation aboutissaient donc à un vaste transfert de richesses des plus pauvres vers les plus riches.

Pour tous ces bourgeois, le célèbre mot d'ordre « L'Allemagne paiera » qui avait symbolisé les revendications françaises au lendemain de la première guerre mondiale ne fut paradoxalement jamais aussi réaliste qu'au lendemain de la défaite de 1940.

Les années suivantes furent donc marquées par une véritable « reprise » économique... qui n'améliora évidemment pas le sort de la population. En 1942, à Saint-Denis, les commandes allemandes représentaient 11 % du chiffre d'affaires de la chimie, 35 % de celui de la métallurgie. En 1943 ces chiffres passaient respectivement à 20 et 50 %. A Saint-Brieuc, en 1942 les commandes allemandes représentaient 42 % de l'activité de la métallurgie, en 1943 82 %.

Bien évidemment, dans une société où tout s'achète, les autorités allemandes pouvaient aussi s'acheter des hommes, et la situation suscita un certain nombre de vocations de mercenaires, prêts à vendre leurs services au vainqueur du moment. Mais la bourgeoisie française ne manquait pas non plus de serviteurs fidèles. Et pour l'essentiel les hommes de Vichy menaient une politique où ils défendaient pied à pied ses intérêts économiques, et s'employaient à la mettre dans la meilleure position possible, pour un avenir que la plupart voyaient dominé par l'Allemagne.

De l'appel du 18 juin à la « Libération » : la laborieuse mise en place d'une alternative gaulliste

Pour la bourgeoisie française de 1941-42 les activités de de Gaulle, qui s'agitait à Londres, n'avaient pas grande importance. D'autant que la « France Libre » qu'il prétendait incarner ne représentait pas grand-chose. Il y avait bien eu, à la veille de l'armistice, quelques flottements chez des militaires, surtout chez ceux qui étaient cantonnés aux colonies, hésitant sur l'opportunité de suspendre les combats. Mais l'immense majorité s'était ralliés à Pétain.

Les seuls territoires coloniaux qui rallièrent de Gaulle en 1940 furent Djibouti et l'Afrique Equatoriale Française. De Gaulle avait aussi enregistré quelques adhésions individuelles d'un certain poids, celle du général Catroux, ancien gouverneur de l'Indochine, celle de l'amiral Muselier, le grand rival de Darlan, (pour un temps, car il allait bientôt lui devenir hostile).

Parmi les politiques, les ralliements furent aussi rares en 1940 : un seul - et obscur - député le rejoignit durablement, un certain Olivier Lapie ; un seul universitaire un peu connu, René Cassin ; un journaliste, Maurice Schumann.

Un mois après le 18 juin, les « Forces Françaises Libres » ne comptaient que 7 000 hommes. En 1941 leurs effectifs ne se montaient qu'à 41 000, en dépit du recours à l'enrôlement de troupes coloniales.

Tout cela ne faisait ni une armée, ni un empire, ni un embryon d'État.

Du côté de la Grande-Bretagne, dont la situation en 1940-41 n'était pas très brillante, de Gaulle recevait certes une aide en argent et en moyens matériels, mais il ne constituait pas aux yeux des dirigeants britanniques la seule carte jouable.

Ceux-ci ne voulaient pas se fâcher avec Pétain. Ils étaient bien plus intéressés par une éventuelle réentrée dans les hostilités de l'Armée de Vichy à leurs côtés, que par le renforcement du squelettique appareil militaire de de Gaulle. Ils étaient particulièrement préoccupés par les choix que pouvait faire la flotte française, redoutant qu'elle s'allie à l'Allemagne. Or la flotte c'était l'amiral Darlan. Pas de Gaulle. Pas même Muselier.

Les dirigeants britanniques menaient leurs opérations sans se préoccuper des susceptibilités gaullistes, comme par exemple en juillet 1940, quand à Mers El-Kébir ils torpillèrent la flotte française, qui avait refusé d'aller se faire désarmer en territoire neutre.

Durant toute la guerre, les relations de de Gaulle avec les Anglais d'abord, puis avec les Américains, furent des plus orageuses ; pas seulement à cause des oppositions de caractère des uns et des autres, comme on le dit souvent. De la même manière que Pétain s'efforçait de défendre les intérêts de la bourgeoisie française auprès de l'Allemagne, de Gaulle s'employait à lui donner les moyens de faire prévaloir ses prétentions le jour où le vent tournerait du côté des alliés. C'était d'ailleurs pour lui le moyen de se rendre indispensable vis-à-vis de la bourgeoisie française, donc de réaliser ses ambitions personnelles. De Gaulle craignait, à juste titre, les visées de la Grande-Bretagne sur l'Empire colonial français, ainsi que l'anticolonialisme de façade - et intéressé - des Américains qui, de deux manières différentes, avaient un même objectif : déposséder la France de cet empire.

Pour de Gaulle, il s'agissait de faire en sorte que la France soit du côté des vainqueurs si l'Allemagne perdait la guerre, et d'être aussi une alternative à Vichy. Avec ses troupes, il maintenait la présence française dans le camp allié, même si cette présence restait symbolique. Mais il était bien obligé de se contenter de ce qu'il avait.

En octobre 1940, fut créé le « Comité de Défense de l'Empire » . De Gaulle s'employa à structurer ses services, mêmes squelettiques ; il mit en place des réseaux de renseignements que les Américains et les Anglais court-circuitaient d'ailleurs très souvent, car sur ce terrain, ils préféraient avoir leurs hommes, et même des relations d'État à État avec Vichy.

En 1941, il enregistra quelques ralliements supplémentaires, les uns venant des milieux de gauche et des milieux syndicalistes, comme ceux d'Adrien Tixier, membre du Bureau International du Travail, de Soustelle (eh oui ! à l'époque ce futur dirigeant de l'OAS était considéré comme un « homme de gauche » ), de Pierre Bloch ; les autres venaient de la droite, voire de l'extrême-droite, comme celle de Dewavrin-Passy qui était d'un anticommunisme viscéral.

Mais il fallut attendre 1942 pour que les événements lui donnent la possibilité, à la fois de rallier à lui des secteurs importants de l'appareil d'État vichyste, et de trouver une assise populaire en Métropole.

Le retournement du rapport de forces en faveur des Alliés ne suffit pas à donner une chance à de Gaulle

De Gaulle avait misé depuis le début sur un retournement du rapport de forces en faveur du camp anglo-saxon. Il avait tablé sur une entrée en guerre des USA qui aboutirait à la défaite de l'Allemagne et du Japon, espérant que le régime vichyste déstabilisé s'écroulerait alors. Dans cette perspective, il se préparait à jouer les sauveurs de la France. Mais quand cette hypothèse se concrétisa, il faillit bien être marginalisé.

Les États-Unis entrèrent en guerre en décembre 1941. Mais ce fut seulement fin 1942-début 1943, que la situation militaire se retourna. A l'Est, l'armée allemande, qui avait atteint Stalingrad, allait y connaître sa plus grande défaite. Des 500 000 soldats allemands qui participèrent à cette bataille qui dura plusieurs mois, moins de 10 000 en revinrent qui ne furent ni tués ou blessés, ni faits prisonniers. Au Proche-Orient, l'Afrikakorps, qui menaçait Le Caire, avait été battu à El-Alamein. Et le 8 novembre 1942 les Américains réussissaient leur débarquement en Afrique du Nord.

Pourtant l'heure n'avait pas encore sonné pour de Gaulle, car les alliés anglo-saxons ne se retournèrent pas vers lui et cherchèrent ailleurs des interlocuteurs français.

Ainsi, de Gaulle ne fut-il pas prévenu du débarquement du 8 novembre en Algérie et au Maroc. Roosevelt et Churchill tentaient en effet d'obtenir, sinon le ralliement de l'État français, du moins celui de la flotte et de l'Armée d'Afrique du Nord. Ils firent appel à l'amiral Darlan, le « dauphin » de Pétain, chef des armées de Vichy qui, alors en tournée d'inspection en Algérie, accepta de négocier avec les autorités militaires américaines. Tandis que, parallèlement, Laval, chef du gouvernement de Vichy, négociait, lui, avec Hitler qui exigeait une coopération militaire franco-allemande en Afrique du Nord contre les forces anglo-américaines.

Vichy se trouvait écartelé entre ces diverses négociations. La politique qui consistait, depuis juin 1940, à se tenir à l'écart de la guerre et à essayer de maintenir de bons rapports tant avec l'Allemagne qu'avec les États-Unis, se trouvait confrontée maintenant au fait que des territoires placés sous la domination de « l'État français » redevenaient un théâtre d'opérations.

Par ailleurs, pour contrer le fait que la rive sud de la Méditerranée était presque toute entière passée sous contrôle anglo-américain, l'armée allemande franchissait le 11 novembre 1942 la ligne de démarcation, envahissait la zone Sud et désarmait l'armée française d'armistice qui n'offrit pas de résistance. Seul le général de Lattre de Tassigny fit mine de vouloir se battre, mais il fut désavoué, jugé et condamné pour cela.

La liberté d'action du régime de Vichy se trouvait sérieusement amputée d'un coup. Pétain avait choisi de maintenir ce qui pouvait l'être de « l'État français », au prix d'une collaboration forcément plus poussée avec les forces d'occupation allemandes, qui amena en 1943 à la création de la « Milice », police supplétive plus spécialement chargée de la chasse aux résistants. Les chefs en étaient évidemment des hommes d'extrême-droite, mais c'est la bourgeoisie dans son ensemble qui bénéficiait du maintien d'un appareil d'État français.

Dans sa lutte contre ses rivaux d'Alger...

Le « dauphin » de Pétain, Darlan, qui n'avait d'ailleurs pas tellement d'autre choix, se rangeait en novembre 1942 dans le camp anglo-américain, et voyait se rallier à lui toute l'administration coloniale de l'AOF, désormais coupée de Vichy.

Darlan instaura ainsi en Algérie une sorte de vichysme local (puisque la législation de « l'État français » contre les juifs, les communistes, etc., y restait entièrement en vigueur), et cela sous protectorat américain. Mais cela ne faisait évidemment pas le bonheur des gaullistes qui avaient été joués. Darlan fut assassiné fin décembre 1942 fort opportunément par un jeune homme d'extrême-droite, qui n'eut guère le temps de s'expliquer car il fut aussitôt condamné à mort et exécuté.

Mais les Américains ne se tournèrent pas pour autant vers de Gaulle. Ils sortirent alors de leurs cartons le général Giraud, un des chefs de l'armée française de 1940, rendu célèbre en avril 1942 par une évasion romanesque du camp de prisonnier où il séjournait, qui avait gagné l'Algérie. Sur le plan de la politique intérieure, Giraud était tout à fait d'accord avec Pétain, et il attendra mars 1943 pour déclarer abolie en Afrique du Nord les lois les plus réactionnaires de Vichy, et septembre pour se prononcer contre le fait que Pétain puisse jouer un rôle dans l'avenir. Mais c'est justement pour cela qu'il était en meilleure situation que de Gaulle, l'administration coloniale et l'armée d'Afrique considérant de Gaulle à la fois comme un homme qui avait rompu la discipline militaire en juin 1940, qui avait amené des troupes françaises à tirer sur d'autres troupes françaises à Dakar et en Syrie, et qui acceptait la collaboration du Parti Communiste.

C'est donc au départ sous l'égide de Giraud, et non sous celui de de Gaulle, que l'armée française d'Afrique du Nord, qui avait, dans un premier temps, accueilli les Américains à coups de canon, se retrouva engagée dans la guerre à leurs côtés. Et s'il y eut quelques ralliés volontaires, comme de Lattre de Tassigny qui rejoignit à ce moment-là l'Algérie, la conversion de la plupart des cadres de la nouvelle armée française qui se reconstruisit en Afrique, à commencer par celle du futur maréchal Juin, qui commandait les forces vichystes en Algérie en 1942, n'était due qu'à un hasard géographique.

Les atouts politiques de de Gaulle

Pendant plusieurs mois il y eut donc deux pôles pro-alliés, Londres avec de Gaulle, et Alger avec Giraud, car de Gaulle ne s'avouait pas battu. Il bénéficiait de l'antériorité, de services secrets rompus aux coups tordus et d'un sens politique qui semble avoir faire défaut à son rival.

C'est le fait qu'il acceptait de s'appuyer sur le Parti Communiste - fait que lui reprochaient le plus ses adversaires - qui lui permit de l'emporter. De Gaulle était un homme de droite, mais il avait compris quels services le Parti Communiste, lancé dans une politique d'union nationale, était capable de lui rendre dans la tâche qu'il s'était fixée. Son représentant, Jean Moulin, avait réussi en mai 1943 à fédérer l'ensemble des organisations de résistance, y compris celles liées au Parti Communiste Français, au sein du « Conseil National de la Résistance ». Cette politique amena à de Gaulle le soutien de la résistance intérieure.

Cela ne se fit pas sans une série de crises, marquées d'abord par la création, en juin 1943, après cinq mois de guérilla verbale, du Comité Français de Libération Nationale, le CFLN, co-présidé par Giraud et de Gaulle. Cet organisme se définissait, selon le souhait de de Gaulle, non pas comme une simple émanation des alliés, mais comme un pouvoir central français, chargé de diriger « l'effort français dans la guerre sous toutes ses formes et en tous les lieux » et d'exercer « la souveraineté française sur tous les territoires placés hors du pouvoir de l'ennemi » .

La création, en septembre 1943, par le CFLN, d'une « Assemblée consultative » dans laquelle figuraient des représentants des anciens partis politiques, montrait que pour toute une partie du personnel politique de la bourgeoisie, le vent était en train de changer de côté, et qu'il importait maintenant de se préparer à l'après-guerre. Il n'y avait pas, alors, que le jeune François Mitterrand pour se poser à Vichy le problème. La plupart de ceux qui avaient prudemment cessé toute activité politique après juillet 1940, ou qui avaient fait carrière dans l'ombre de Pétain, préparaient l'avenir. Les uns étaient déjà à Alger. Les autres continuaient leur carrière à Vichy, tout en se préparant des curriculum-vitae de résistants.

Pour beaucoup d'entre eux (dont Mitterrand), cette évolution passa d'abord par un ralliement à Giraud. Ce fut le cas par exemple de Peyrouton, un ex-ministre de Vichy, qui venait d'être nommé gouverneur en Algérie, et qui s'écarta d'ailleurs quand Giraud fut éliminé ; ce fut aussi le cas de Couve de Murville, qui faisait fonction de directeur des échanges extérieurs au Ministère des Finances de Vichy jusqu'en 1943. A la même époque se rallièrent René Mayer, Le Troquer, Louis Marin.

En octobre 1943, Giraud fut confiné à un commandement militaire des Forces Françaises qui était en fait un placard, et écarté de la direction politique du CFLN, dont de Gaulle se retrouva le seul président.

De Gaulle l'avait emporté. Mais les dirigeants anglo-américains étaient encore bien loin de le considérer comme le seul interlocuteur possible. Pour les États-Unis, le CFLN, bien loin d'être un gouvernement à part entière, n'était, d'après leur déclaration de reconnaissance, - appréciez la subtilité de la rédaction ! - qu'un « organisme administrant les territoires d'outre-mer qui reconnaissent son autorité » .

La minutieuse préparation d'une « Libération » contrôlée d'en haut

« L'hiver approche. Tout annonce qu'il sera le dernier avant que les armes décident. Mais quel pouvoir va demain s'établir à Paris ? » C'est en ces termes que de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre, rapporte la question qui préoccupait en novembre 1943 la bourgeoisie française dans son ensemble, ses hommes politiques, ainsi que les Alliés.

Pour les alliés, le problème était de savoir si le gouvernement de Vichy serait capable d'assurer une transition en exerçant le pouvoir, mais sous tutelle américaine cette fois. Ou bien s'il faudrait recourir à une tutelle plus directe et mettre carrément en place une administration militaire américaine provisoire. Ces deux solutions étaient évidemment combattues par de Gaulle qui projetait de constituer, à partir du Comité Français de Libération Nationale d'Alger, un gouvernement qui assumerait la gestion du pays au fur et à mesure que les armées alliées avanceraient. Pour qu'il soit en mesure de gouverner, il faudrait bien entendu qu'il dispose d'un appareil d'État, c'est-à-dire d'une armée, d'une police, d'une administration, capable de maintenir l'ordre, d'empêcher toute explosion sociale, de protéger ces commerçants, ces bourgeois, ces industriels grands et petits qui avaient accru leur fortune en appauvrissant la population, en profitant largement du fait que les revendications, les grèves, les marches protestataires, étaient interdites, sanctionnées de prison, de déportation, ou pire encore. D'autant que la police risquait d'être largement déconsidérée et exposée à la vindicte populaire. Par exemple, ceux des juifs du camp de Drancy qui n'avaient pas encore été déportés en août 1944 ont pu voir les gendarmes mobiles qui gardaient le camp depuis quatre ans, arborer du jour au lendemain des brassards tricolores marqués « France d'abord ! ».

De Gaulle recherchait le consensus le plus large de la classe politique. Le remaniement du CFLN de novembre 1943, s'il écartait Giraud et les giraudistes « pur sucre », était caractérisé par une ouverture à tous les courants politiques, même si de Gaulle, qui n'entendait nullement réinstaurer la Troisième République, et qui conservait un solide mépris pour le parlementarisme, prenait les décisions seul. Le Parti Communiste Français, invité à y participer, y fut représenté à partir de mars 1944 par Fernand Grenier et François Billoux.

Dans ces mois qui précédèrent le débarquement, la plus grande partie de l'activité du CFLN fut ainsi consacrée à la préparation de la mise en place du pouvoir.

Les ordonnances du 10 janvier, du 14 mars, et du 19 mai 1944 règlaient l'organisation des pouvoirs et l'exercice de l'autorité au cours de la « Libération ».

Il était prévu que dix-huit commissaires régionaux de la République dotés de pouvoirs exceptionnels et résidant dans dix-huit villes de province, ainsi que le Préfet de la Seine, seraient chargés, suivant la formulation utilisée plus tard par de Gaulle dans ses Mémoires, de « prendre toutes les mesures propres à assurer la sécurité des armées françaises et alliées, à pourvoir l'administration du territoire, à rétablir la légalité républicaine et à satisfaire aux besoins de la population ».

« Dans chaque ministère - précisait de Gaulle - un haut fonctionnaire nommé d'avance secrétaire général assurera la marche des services jusqu'à l'arrivée du ministre. Les communes verront rétablir les conseils municipaux de 1939 que Vichy a bien souvent remplacés par des délégations. » Afin d'attribuer localement à la résistance « un rôle dans la remise en marche, un moyen normal d'expression, voire un exutoire à d'inévitables bouillonnements, la création d'un Comité de Libération est prévu dans chaque département. Ce comité formé de délégués locaux des partis et mouvements représentés au Conseil National de la Résistance, donnera ses avis au préfet comme le faisait naguère le Conseil général en attendant que celui-ci soit rétabli par les élections ». Enfin un « commissaire national délégué en territoire libéré prendra sur place les mesures immédiates qui paraîtront nécessaires ».

Ce Commissaire fut Le Troquer qu'on désigna dès avril. Les Commissaires de la République étaient sollicités en secret par Parodi et Michel Debré, et devaient se tenir prêts à « surgir (dixit de Gaulle) des fumées de la bataille ».

Ils sortirent aussi, pour la plupart, de l'appareil de Vichy. Ainsi Parodi, délégué général de de Gaulle en France, n'en était pas moins maître de requête au Conseil d'État sous Vichy. Et Michel Debré était lui aussi un haut fonctionnaire vichyste jusqu'en 1943.

Le délicat problème de la justice n'était pas laissé au hasard. « La fuite des allemands risquera fort d'être le signal de sommaires et sanglantes revanches », écrivait, quelques années plus tard, de Gaulle dans ses Mémoires, et il ajoutait : « Pourtant en dépit de tout, nul particulier n'a le droit de punir les coupables. C'est là l'affaire de l'État. » Et il ajoutait : « Encore faut-il que celui-ci le fasse et que dans les moindres délais sa justice instruise les causes et rende les verdicts sous peine d'être débordée par la fureur des groupes et des individus ».

Autrement dit, il fallait que l'appareil judiciaire prononce quelques condamnations, pour éviter que les masses soient tentées de se faire justice elles-mêmes en demandant des comptes à tous ceux qui s'étaient enrichis pendant l'occupation.

Cependant, compte tenu du nombre de gens qu'il aurait fallu poursuivre pour « intelligence avec l'ennemi », mais « considérant que les circonstances étaient exceptionnelles, en raison de l'attitude et des ordres du gouvernement de Vichy », de Gaulle conçut une nouvelle peine : « l'indignité nationale », qui comportait la privation des droits politiques, l'exclusion des emplois publics, et - au maximum - l'exil. Autrement dit, une peine largement symbolique, qui permettrait à nombre de bons serviteurs de Vichy de s'en tirer à peu de frais.

Et comme on pouvait penser que les tribunaux ordinaires seraient mal placés pour juger ces causes, car, disait de Gaulle, beaucoup de magistrats avaient « été contraints de prêter serment au Maréchal et de rendre des arrêts conformes aux ordres de Vichy », on innova. On décida la création de « Cours de Justice » où collaboreraient des magistrats choisis par la Chancellerie, et des jurés tirés au sort sur une liste établie avec le concours de représentants de la résistance. La création d'autres instances de même type était prévue.

Le premier procès intenté à un haut responsable vichyste fut celui de Pucheu, ex-ministre de l'intérieur, qui était passé en Afrique du Nord en 1943 pour offrir ses services... à Giraud. Il lui était reproché, entre autre, d'avoir établi des listes d'otages destinées aux autorités allemandes. Son procès eut lieu à Alger, en mars 1944. Il se termina par une condamnation à mort qui fut exécutée car de Gaulle ne voulut pas faire preuve de clémence pour ne pas heurter la résistance intérieure. L'exécution de Pucheu était un geste politique qui ne signifiait pas que la même sévérité serait la règle.

Parmi les problèmes qui se trouvaient posés au CFLN, il y avait celui de la fusion des forces militaires venues les unes des « Forces Françaises Libres » d'avant 1942, les autres de l'Armée d'Afrique du Nord de Vichy ralliées après le 8 novembre, et enfin les militaires de carrière restés en métropole, ainsi que les forces issues de la résistance.

De Gaulle prévoyait de fusionner les forces militaires classiques issues de l'armée de métier, sans les pénaliser pour leur fidélité au Maréchal, dès lors qu'elles se rallieraient. Quand aux noyaux armés résistants, encore engagés dans des activités clandestines, ils devraient se rattacher dès la « libération » de leur secteur à l'autorité centrale. Y compris bien sûr les FTPF (Francs-Tireurs et Partisans Français), liés au Parti Communiste Français qui, reconnaissait de Gaulle, constituaient en 1944 les deux-tiers des maquis.

En mars 1944, l'ensemble des forces armées de la résistance étaient d'ailleurs regroupées au sein des FFI (les « Forces Françaises de l'Intérieur » ) et, comme telles, chapeautées et dirigées - au moins formellement - par les autorités gaullistes.

A la « Libération » : de Gaulle s'impose en montrant sa capacité à assurer la transition dans l'ordre

L'état-major gaulliste était donc prêt à jouer un rôle décisif le jour du débarquement des troupes alliées en France. Les affaires de de Gaulle avaient certes bien avancé depuis juin 1940, mais il avait fallu attendre le 26 août 1943 pour que les USA, la Grande-Bretagne et l'URSS établissent des relations officielles avec le CFLN. Ce qui n'empêcha pas que le CFLN soit maintenu à l'écart de toutes les discussions et conférences alliées et, en particulier, de la préparation du débarquement. De Gaulle avait beau avoir un projet tout prêt pour gouverner au fur et à mesure que les forces allemandes évacueraient la France, les dirigeants anglo-américains continuaient à le traiter de haut.

Pour parer aux dangers politiques, au vide administratif et politique que risquait de créer l'écroulement probable du régime de Vichy, les dirigeants anglo-américains avaient amené dans leur valise un remède : l'AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories - Gouvernement militaire allié des territoires occupés) qui avait déjà fonctionné en Italie. Des officiers des « Civil affairs » étaient prêts à assurer eux-mêmes le gouvernement local, le « maintien de l'ordre » directement ou en contrôlant les forces locales, à organiser l'emploi de la main d'oeuvre civile, les réquisitions d'hommes et de véhicules, à remplacer éventuellement les fonctionnaires indésirables ou à maintenir ceux qui pourraient leur rendre des services. Il y avait déjà des plans de nomination d'officiers américains destinés à faire fonction de maire de telle ou telle ville, ou à tenir tel ou tel poste.

C'est dire que dirigeants britanniques et américains étaient prêts à se passer de de Gaulle et de son plan. Et c'est ce que confirme le fait que de Gaulle ne fut prévenu du débarquement que la veille du jour J.

Trois jours avant ce débarquement, de Gaulle avait rebaptisé le CFLN, « Gouvernement Provisoire de la République Française ». Mais il était si peu accepté par les Alliés que les Américains avaient imprimé, à son insu, des « francs », des billets de banque, destinés à leur armée.

Les représentants américains étudiaient des solutions politiques dans d'autres directions que celles de de Gaulle. Du côté en particulier, de l'administration de Vichy.

De Gaulle en était donc réduit à s'imposer en prenant les devants, en envoyant vite fait, au fur et à mesure du départ de l'armée allemande, ses hommes occuper la place.

Vichy avait donné des consignes à ses préfets pour organiser la vie locale s'il arrivait qu'une région ou un département soit coupé du centre, des délégations de crédit avaient été attribuées aux trésoreries générales des départements. Bref, les forces de la résistance ne se trouvaient pas toujours devant des places vides. Et la confusion fut souvent au rendez-vous.

Par exemple, le 14 juin 1944, à Bayeux, de Gaulle, qui venait d'arriver en France, se trouva en concurrence avec le sous-préfet pétainiste qui avait pris en main la situation et s'apprêtait à présider les cérémonies de la « Libération ». Mais laissa finalement la place. De Gaulle, acclamé par la population, marqua ce jour-là un premier point, vis-à-vis des autorités anglo-américaines.

Cependant, après le succès du débarquement proprement dit, la progression des troupes anglo-américaines se heurtait à une résistance énergique de la Wehrmacht. Pendant sept longues semaines, les armées anglaise et américaine cherchèrent sans y parvenir à enfoncer le dispositif allemand. C'est quand celui-ci finit par céder, en août, que se joua pour de Gaulle, avec l'épisode de la « libération » de Paris, la scène décisive.

L'État-major américain n'avait pas fait de Paris un de ses objectifs prioritaires : autant, estimait-il, laisser le plus longtemps possible aux Allemands la charge du ravitaillement d'une agglomération de plusieurs millions d'habitants ! De Gaulle, et surtout le PCF, allaient lui forcer la main, grâce à une « insurrection » qui ne joua pas un grand rôle sur le plan militaire, car l'armée allemande n'avait aucune intention de s'accrocher à Paris, mais un rôle politique certain. D'une part, cette « insurrection » contribua à refaire une virginité à une police parisienne qui avait jusque-là accompli sans rechigner toutes les basses oeuvres de Vichy. D'autre part, elle témoignait que de Gaulle était celui qui pouvait, avec le moins de difficultés, contrôler cette « résistance » liée au PCF, lequel était le plus apte à empêcher toute intervention intempestive de la classe ouvrière et de la population. L'accueil de la population parisienne, au lendemain de la « libération » de Paris, conféra à de Gaulle une représentativité dont les alliés allaient devoir tenir compte.

D'ailleurs, de Gaulle allait faire plus amplement, dans les semaines suivantes, grâce à la coopération du Parti Communiste Français, la démonstration de sa capacité à assurer la transition avec le régime de Vichy dans le respect de l'ordre capitaliste et avec le moins possible d'incidents, compte tenu des circonstances.

Dans le quart sud-ouest du pays la « Libération » revêtit en effet un aspect tout particulier. Au lendemain de la réussite du débarquement de Provence, les garnisons allemandes stationnées entre la Loire et le Rhône se mirent en mouvement vers le nord, pour ne pas être prises en tenaille par les armées alliées venant de Normandie et celles arrivant de Provence, qui convergeaient vers la Bourgogne. De ce fait, une grande partie du territoire national fut « libéré », sans avoir vu l'ombre d'un « libérateur » anglais ou américain, et se retrouva administré par les organismes créés par la résistance, conformément aux directives du CFLN, et coupé pendant plusieurs semaines du pouvoir central.

On a beaucoup écrit, quelques années plus tard, sur cette période, dans laquelle la plupart des historiens ont voulu voir une épreuve de force entre gaullistes et communistes, quand ce n'est pas une tentative du PCF de s'emparer du pouvoir. C'est que sur ce problème, comme sur celui de la biographie de Mitterrand, tout le monde avait intérêt à mentir. Tout en affirmant le caractère « national » de son action, le PCF ne fut pas fâché, après le départ du pouvoir de de Gaulle en 1946, de se voir prêter des buts politiques différents de ceux de de Gaulle. Et les gaullistes, à partir de la même époque, valorisaient leur rôle auprès de leur public en se présentant comme le rempart qui avait empêché le Parti Communiste de s'emparer du pouvoir. Mais la vérité est que le PCF joua loyalement le jeu de l'appui à de Gaulle, et que compte tenu des conditions de l'époque (c'est-à-dire du désir de vengeance de la population contre tous les profiteurs de la guerre, et du fait que le Parti Communiste Français, au sortir de la clandestinité, n'exerçait pas forcément un contrôle total sur les hommes qui se réclamaient de lui), la transition du régime de Vichy au Gouvernement Provisoire s'effectua le mieux du monde pour les classes possédantes.

Ce Gouvernement Provisoire avait si bien démontré sa capacité à gérer la situation au mieux des intérêts de la bourgeoisie que le 23 octobre 1944 il était enfin officiellement reconnu par les gouvernements alliés.

Quand de Gaulle assure à son tour la continuité de l'État français

Maintenant que de Gaulle avait joué son rôle politique et réalisé ses ambitions personnelles en s'imposant à la tête de l'État, devenant le représentant officiel de l'impérialisme français auprès des alliés et du reste du monde, il lui fallait, d'une part, faire en sorte que l'économie du pays se remette en route et que l'ordre règne et, d'autre part, remettre en place un appareil d'État susceptible de faire accepter aux masses les sacrifices nécessaires à la reprise des profits de la bourgeoisie. L'appareil administratif ne pouvait alors servir tel quel pour jouer ce rôle.

La remise en route de l'économie

Au sortir de la « Libération », la situation économique était catastrophique. Les derniers mois de la guerre, les combats dans certaines villes, les bombardements opérés par l'aviation alliée, avaient entraîné des destructions massives. Les transports étaient désorganisés. Les ports étaient détruits. La situation dans laquelle vivaient les classes pauvres, en particulier la classe ouvrière, était très difficile. Les salaires de ceux qui avaient un travail étaient bas et la désorganisation économique s'accompagnait d'un vaste chômage. On employait la population à déblayer, à réparer. Mais partout c'était la misère. Les problèmes de ravitaillement étaient critiques dans la plupart des grandes villes. Une partie importante de la grande bourgeoisie s'était enrichie dans la guerre en collaborant, officiellement ou non, avec l'État allemand. Une partie de la petite et moyenne bourgeoisie s'était enrichie dans les trafics et le marché noir. Et de Gaulle comme toute la bourgeoisie d'alors craignait que ce mécontentement ne débouchât sur une crise sociale. Il y avait eu quelques grèves en mars et mai 1944, avant le débarquement. Et le patronat craignait que ne se développent des tensions sociales et politiques.

Le patronat et de Gaulle le redoutaient d'autant plus qu'ils s'apprêtaient à imposer de nouveaux sacrifices à la classe ouvrière. Pour remettre en route l'économie, pour continuer de participer à la guerre et en tirer profit, il faudrait faire travailler plus dur que jamais et avec des salaires toujours aussi bas.

Pour faire accepter une telle politique, il fallait la collaboration totale des appareils politiques et syndicaux de la classe ouvrière. En particulier celui du Parti Communiste Français. C'est pour avoir sa caution, sur ce terrain entre autre, que de Gaulle l'avait intégré dans les instances dirigeantes de la Résistance, puis lui avait proposé de participer au Gouvernement Provisoire. Le PCF s'associa donc à la remise en route, dans l'ordre, de la production.

Au fur et à mesure de la « Libération », des Comités de Libération (CDL) avaient été créés. Ils étaient composés de représentants des différents courants de la Résistance et dans bien des endroits, les communistes y étaient très influents. Le vide laissé par le départ des Allemands, ou encore par le départ de dirigeants des entreprises qui craignaient pour eux-mêmes, donna à bien des comités l'occasion de prendre des initiatives. On mettait sous séquestre des biens et des entreprises qu'il fallait remettre en route. On peut citer Berliet à Lyon, les Ciments Lafarge, des entreprises diverses dans la région de Montluçon, de Béziers, de Marseille, de Toulouse. De Gaulle s'inquiétait. Mais le Parti Communiste mit très vite tout son poids dans la balance pour que les CDL laissent la place aux organismes officiels. Toutes les entreprises d'armement et assimilées furent remises en route avec la caution des syndicats. Par exemple, dans le Jura, une entreprise métallurgique, Baudin, avait notoirement collaboré et menait une politique très dure vis-à-vis des travailleurs. Le CDL s'apprêtait à arrêter Baudin. Mais le gouvernement passa à cette entreprise, en décembre 1944, une commande de 400 000 grenades, en affirmant en même temps dans une note ministérielle qu'il était de ce fait « impossible d'arrêter Baudin ». Et Baudin put librement continuer ses affaires fructueuses avec l'État français. Ce n'est là qu'un petit exemple, mais l'attitude des syndicats et du PCF fut la même dans les entreprises plus importantes.

En décembre 1944, Jacques Duclos concluait le discours qu'il prononçait devant l'Assemblée consultative par ces mots : « Le gouvernement provisoire de la République française, que préside Monsieur le Général de Gaulle, sait qu'il peut compter sur nous pour l'aider dans l'accomplissement de sa tâche. Nous attendons de lui qu'avec l'énergie et l'audace indispensables dans la période difficile que nous vivons il s'emploie à rassembler tous les Français, à les galvaniser, à les entraîner au combat et au travail, sous le signe de l'indépendance et de la grandeur de la France ».

Grâce au PCF et à la SFIO, l'ancêtre de l'actuel Parti Socialiste, le patronat pouvait escompter traverser cette période difficile sans crise sociale. C'est ce qu'exprimait en tout cas un patron de Pont-à-Mousson en écrivant en novembre 1944 : « Dans les milieux économiques que certains d'entre nous fréquentent, le fait d'avoir évité la révolution brutale par la force crée une sorte d'euphorie et la plupart de ces gens-là croient au retour des anciens partis de gauche qui ne cassent rien... Il est possible que les choses se passent ainsi et qu'avec quelques mesures sociales généreuses tout puisse rester en place ». La « gauche qui ne casse rien », c'était une heureuse formule, à double sens !

Une seule armée, une seule police

Sur le plan politique, l'un des problèmes du moment était la reconstruction d'une armée française suffisamment puissante pour que l'impérialisme français puisse défendre sa part de gâteau quand viendrait l'heure des règlements mondiaux.

« Fondre en une seule armée les troupes venues de l'Empire et les forces de l'Intérieur », selon la formule de de Gaulle, voulait forcément dire qu'on désarmait les maquis en tant que tels et qu'on les incorporait à l'armée régulière. Une armée régulière qui, sans tarder, devait aller continuer la guerre aux côtés des armées alliées dans le but de défendre les droits de la bourgeoisie française à avoir sa part dans l'occupation de l'Allemagne et de ses alliés européens... et dans les réparations de guerre qu'on ne manquerait pas de leur imposer. Une armée qui, s'il le fallait, irait défendre sa mainmise sur les pays de son empire colonial.

Bien peu de militaires avaient suivi de Gaulle en 1940. Les Leclerc, les Koenig, ralliés dès le début, devenus généraux en 1944, n'étaient à l'époque que des officiers subalternes, capitaines l'un et l'autre, dont le brillant avancement devait beaucoup à l'absence de concurrence ! Quant au vieil état-major, ou à ceux qui avaient pris trop ouvertement parti contre les Anglais ou en faveur des Allemands, il valait mieux ne pas les mettre en avant. Il fallut même en écarter quelques-uns.

Mais, pour l'essentiel, de Gaulle utilisa les cadres qu'il avait hérités de l'armée de Vichy en 1942, tel de Lattre de Tassigny. De Gaulle n'était pas rancunier, puisque de Lattre avait fait partie du Conseil de guerre vichyste qui l'avait condamné à mort par contumace en 1940. Tel aussi le général Juin dont la carrière avait été accélérée par Vichy et qui, après avoir essayé de résister pendant trois jours au débarquement américain en Algérie, commanda en 1943 le corps expéditionnaire français en Italie aux côtés des alliés. Telle encore une pléiade d'autres généraux moins connus, qui avaient tous été de fervents maréchalistes jusqu'en 1942, voire plus tard.

Tels ont été les cadres militaires que de Gaulle mit dans sa devanture tellement il avait besoin de légitimité vis-à-vis de tous ces corps de l'État qu'il voulait rassurer à l'avance sur ses intentions. Et c'est dans cette armée que, selon un décret du 23 septembre 1944, il décida d'incorporer les maquisards. Les hommes qui voulaient continuer à se battre devaient contracter un engagement en bonne et due forme pour la durée de la guerre... Ce qui en conduisit plus d'un en Indochine au lendemain de la fin du conflit en Europe.

Les volontaires furent répartis dans différents secteurs, certains furent reversés dans la police. L'Armée de terre incorpora plus de 300 000 soldats venus des FFI. De Lattre en prit 100 000 en charge. Les autres constituèrent de nouvelles divisions.

La restauration de la police s'avéra encore plus délicate que celle de l'armée. C'était en effet un corps dont la population avait eu directement à souffrir. Non seulement les juifs, les résistants, les réfractaires, ceux qui osaient protester devant une injustice. Mais aussi tout un chacun essayant de trouver du ravitaillement à la campagne pour nourrir sa famille.

Les policiers, en cet été 1944, ne constituaient pas un corps très efficient. Ils étaient démoralisés, exposés à des règlements de compte. D'autant que la découverte de certains charniers avait jeté une triste lumière sur les agissements de certaines forces de police contre la résistance. Les policiers devaient désormais arrêter ceux qui hier leur donnaient l'ordre de pourchasser les résistants, et ils n'étaient pas plus à l'aise quand il s'agissait de procéder à ces arrestations que quand il s'agissait de s'affronter à la population qui protestait contre tel ou tel jugement, ou contre les difficultés de la vie quotidienne.

Le PCF : une collaboration sans faille à la politique d'ordre de de Gaulle

Dans ce contexte, pendant plusieurs semaines une partie des tâches de police avaient été exécutées par les « milices patriotiques » issues de la résistance.

En septembre, le Gouvernement Provisoire voulut les dissoudre. L'Humanité commença par protester. Mais le problème fut réglé grâce au ralliement ouvert de Thorez aux vues de de Gaulle, un Thorez qui mérita ainsi la grâce qui lui avait été accordée avec le droit de rentrer en France, puisqu'il était, depuis 1939, sous le coup d'une condamnation à mort par contumace pour désertion. Mais Thorez était cohérent avec la politique suivie depuis quatre ans par son parti quand il déclarait que la sécurité publique devait être assurée « par les forces régulières de la police constituées à cet effet. », et que « Les gardes civiques et d'une façon générale tous les groupes armées irréguliers ne doivent pas être maintenus plus longtemps »... Et quand il ajoutait : « Il y a un gouvernement. Il doit y avoir une seule armée, une seule ; il doit y avoir une police, une seule... » De même quand il appelait les travailleurs à retrousser leurs manches, selon un des slogans célèbres à l'époque, injuriant les mineurs qui ne se tuaient pas au travail, comme il le fit dans un discours fameux, à Waziers, dans le Nord.

Une « épuration » organisée par le nouveau pouvoir et destinée à faire diversion

Mais de Gaulle savait très bien qu'il ne suffisait pas de remettre en place la machine économique, ni d'avoir l'aval du Parti Communiste dont il se méfiait, pour que soit durablement rétabli l'ordre social et politique dont avait besoin la bourgeoisie. Il fallait un consensus populaire. Il avait conscience que la fraction des classes populaires qui avait payé le plus lourd tribut à la guerre et avait appuyé la résistance, parmi laquelle on comptait la base du PCF, n'aurait confiance dans le nouveau régime que si celui-ci donnait l'impression de rompre vraiment avec le régime antérieur, et de sanctionner les crimes et les compromissions.

Cette question avait fait l'objet de nombreux décrets, qui se traduisaient par une législation spéciale, par la mise en place de cours spéciales qui devaient, le moment venu, remplacer les tribunaux constitués à l'initiative de la résistance. Les dernières semaines de la guerre, en effet, avaient vu se multiplier, en réponse aux cours martiales de Vichy, les tribunaux populaires et les exécutions sommaires. La multiplication des expéditions contre les maquis, les accrochages entre ceux-ci et la Milice ou les GMR (les gardes mobiles), de même que les dénonciations, les déportations, avaient exacerbé les tensions.

Or ces cours de justice improvisées, impulsées par les milices patriotiques, continuaient à agir une fois les troupes d'occupation disparues. D'après l'historien Henri Amouroux, l'« épuration » des derniers mois de l'occupation et des premiers mois de la « Libération » aboutit à 8 142 exécutions sommaires, dont 75 % avant le débarquement. C'est le nombre qu'en donnent les historiens de l'Institut du Temps Présent. Même si Amouroux considère qu'ils peuvent être en dessous de la réalité, ces chiffres n'ont rien à voir avec les 100 000 exécutés dont certains ont parlé.

Dans ce climat, les autorités mises en place par le Gouvernement Provisoire, les commissaires de la République, les tribunaux eurent donc du mal à s'imposer. Car la mise en place de ces tribunaux et leur fonctionnement faisait de plus en plus apparaître la volonté du Gouvernement Provisoire de faire échapper cette justice au contrôle et aux pressions de la population.

De Gaulle voulait récupérer tout ce qui pouvait l'être de l'appareil d'État vichyste, mais il fallait quand même que l'épuration apparaisse suffisamment ferme pour donner l'illusion que la justice était en train de se faire.

Les organisations de la résistance, à commencer par le PCF, s'employèrent donc à trouver des boucs émissaires pour sauver ceux à qui la population laborieuse aurait eu le plus de compte à demander. Bien des miliciens, qui ne valaient sans doute pas grand-chose, mais qui n'étaient que des exécutants, finirent devant un peloton d'exécution pendant que les hommes qui avaient inspiré leurs actions se reconvertissaient dans le nouveau régime, pendant que les possédants qui avaient prospéré sous Vichy s'apprêtaient à continuer sous de Gaulle. Sans compter le spectacle répugnant des innombrables femmes tondues, humiliées, promenées nues à travers les villes pour « collaboration horizontale » - selon le mot de l'époque - réelle ou supposée, pour servir à la fois de défouloir et de dérivatif à la colère populaire.

Cette justice à deux vitesses n'alla évidemment pas sans quelques déraillements. L'intendant de police Lelong, responsable du maintien de l'ordre de Vichy en Haute-Savoie, et à ce titre de la répression du maquis des Glières, avait été condamné à mort, mais non exécuté. En novembre 1944, il fut enlevé dans sa prison, en même temps que le général Marion, dernier préfet vichyste du département, par des inconnus (en fait des FTPF ayant appris que Lelong devait être grâcié et agissant de leur propre initiative). Les deux hommes furent passés par les armes. Les organisations de résistance, y compris le PCF désavouèrent les auteurs de cette exécution. Mais un rapport confidentiel de police notait que « la population est unanime en ce qui concerne le châtiment infligé à l'intendant Lelong », et ajoutait que « si les tribunaux continuent à faire preuve d'une trop grande clémence, de nouvelles exécutions sommaires sont à craindre ».

Cette clémence des magistrats envers les accusés qui appartenaient à leur milieu s'explique d'autant mieux qu'ils avaient souvent le même passé politique. C'est ainsi que dans le secteur de Reims 16 des 23 magistrats appelés à juger de la collaboration... jugeaient quelques mois plus tôt des résistants.

Un blanchiment qui ne peut même pas créer une illusion de justice

Les cours de justice et chambres civiques siégèrent pendant plusieurs années, et jugèrent des milliers d'affaires, mais pas les affaires de l'armée, ni celle de la police, ni celle des ministres de Vichy, confiées à des instances spécialisées. Elles examinèrent 124 751 causes et prononcèrent 2 853 condamnations à mort en présence de l'accusé, dont 767 furent exécutées, ainsi que 3 910 condamnations à mort par contumace, dont l'immense majorité ne furent pas confirmées. Il y eut 38 266 condamnations à de la prison et 49 723 dégradations nationales, peine tout à fait symbolique inventée pour la circonstance.

Mais tout cela fut un rideau de fumée, une illusion de justice. Non pas parce qu'il n'y avait pas eu assez de condamnés, mais parce que dans l'ensemble, ce sont des deuxièmes couteaux de la « collaboration » qui ont été poursuivis. Toute cette épuration avait pour but essentiel de permettre la restauration de l'appareil d'État que De Gaulle entendait réinstaller dans ses fonctions et son rôle, avec finalement, ou peu s'en faut, les mêmes hommes. Un appareil d'État que de Gaulle estimait de son devoir de blanchir pour qu'il continue de servir les intérêts d'une bourgeoisie qui avait besoin de son armée, de sa police, de sa justice, de son administration pour assurer sa domination non seulement dans la métropole, mais aussi sur les peuples qui faisaient encore partie de son empire colonial.

L' « épuration » des grands corps de l'État se réduisit à bien peu de choses. A l'exception des militaires ayant joué un rôle politique sous Vichy, l'épuration de l'armée fut réalisée par des commissions d'épuration de l'armée même, et l'indulgence fut au rendez-vous. Pour les officiers restés en métropole, qui étaient les plus susceptibles d'avoir collaboré, il fut décidé qu'ils devaient demander leur réintégration, le certificat de résistance étant une pièce maîtresse dans ces dossiers de réintégration. Si l'on en croit les bilans, il n'y aurait eu que 5 000 militaires touchés par des mesures d'épuration, dont quelques centaines auraient été révoqués.

Il en fut de même dans la police. De Gaulle l'avait réhabilitée globalement à la suite de l'insurrection parisienne. Il écrivit dans ses Mémoires : « A voir ce corps que son service maintint en place sous l'occupation, tout frémissant aujourd'hui de joie et de fierté, on discerne qu'en donnant le signal et l'exemple du combat les agents ont pris leur revanche d'une longue humiliation ». Des mesures d'épuration concernèrent 4 500 policiers. Mais prenons, comme exemple « d'épuré », le commissaire Dides, qui fit parler de lui en 1956 comme supporter de Poujade. Dides avait fait partie des équipes chargées de la répression anti-juive à la Préfecture de Police. En 1941, il était un des responsables des Renseignements Généraux chargés des étrangers et notamment des Juifs étrangers. Il resta à ce poste jusqu'à la « Libération ». Il était responsable de plusieurs milliers de déportations si l'on en croit les témoignages datant de 1948 d'un autre policier. Epuré en 1944, Dides ne connaîtra pas un seul jour de prison et, en 1951, le Préfet de police socialiste, Jean Baylot, le réintégra avec reconstitution de carrière et indemnité équivalente.

Quant à l'appareil judiciaire qui, dans son ensemble, avait prêté serment à Pétain et participé à tous les tribunaux spéciaux de Vichy, il fut innocenté par de Gaulle qui invoqua le devoir accompli. Mais là encore un simulacre d'épuration était nécessaire. D'après François de Menthon, ministre de la Justice de de Gaulle, sur 2 100 magistrats, 260 auraient été suspendus. Et dans leur majorité ces suspensions furent temporaires.

Un bon exemple du passé des magistrats de l'époque est rapporté par l'ex-ministre de Vichy Benoist-Méchin. C'est celui du président Béteille qui fut chargé d'instruire son procès. Béteille, nous dit-il, avait « instruit successivement, en 1939, le procès du général Dusseigneur pour le compte de Daladier ; en 1941, après avoir prêté serment au Maréchal, le procès de Daladier pour le compte du gouvernement de Vichy ; en 1945 celui des principaux ministres de Vichy pour le compte du Gouvernement Provisoire ». Et, ajoute Benoist-Méchin, « à chaque fois, il avait obtenu de l'avancement ».

La continuité fut encore plus caricaturale dans les rangs des grands commis de l'État et des corps de hauts fonctionnaires. Ils ne furent pratiquement pas touchés. Sur les membres de la Cour des Comptes en service en 1942, 98 % figuraient encore dans l'annuaire de 1946. 97 % des Inspecteurs généraux des Finances en activité en 1948 l'étaient déjà en 1942. Et les nouveaux venus du temps de Vichy restèrent en place après la « Libération ». Les quelques inspecteurs frappés furent ceux qui ont jouèrent un rôle politique. Le Conseil d'État fit aussi preuve d'une remarquable stabilité. Plus de 70 % de ses membres de 1942 étaient encore là en 1946. Les radiés de la haute administration étaient essentiellement ceux qui avaient été préfets, poste un peu trop public.

Parmi les diplomates, sur les 1 100 noms de 1947, 450 étaient en place en 1939 et 200 avaient été intégrés sous Vichy. En fait, la fameuse « épuration » de 1944 a non seulement préservé la continuité de l'État, mais elle fut plus mesurée que celle opérée en 1940 par Vichy.

En réalité, ce fut le personnel politique qui a été le plus touché. Les politiciens, les maires, les députés, les ministres ont eu plus de mal à s'en remettre.

Une classe politique largement compromise et innocentée...

Les Ministres de Pétain furent jugés par une Cour spéciale, la Haute Cour, instituée en octobre 1944. 108 causes lui furent confiées, et elle mit quatre ans à les instruire. Dans quarante-deux cas les poursuites furent arrêtées. Huit accusés moururent avant d'être jugés. Seize furent jugés par contumace. Huit furent condamnés à mort. Trois furent exécutés (Laval, le chef de la milice, Darnand, et de Brinon). Dix-sept accusés furent condamnés à des peines de prison ou de travaux forcés, quatorze à la dégradation nationale.

Quant aux parlementaires qui avaient voté les pleins pouvoirs, ils furent déclarés inéligibles pour un temps. Mais cela n'empêcha pas certains de revenir bien vite à la vie politique. De Gaulle lui-même avait donné l'exemple de l'apaisement, en appelant Jules Jeanneney, le Président du Sénat de 1940 qui, à ce titre, avait présidé la réunion où avaient été votés les pleins pouvoirs à Pétain, à faire partie du gouvernement provisoire dès septembre 1944. Il est vrai que formellement, en tant que président de l'assemblée, Jeanneney n'avait pas voté les pleins pouvoirs. Mais il avait appelé les parlementaires à le faire. Peu importa à de Gaulle, d'autant qu'un certain nombre de ceux qui avaient voté ces pleins pouvoirs, se voyaient octroyer des circonstances atténuantes.

Antoine Pinay, par exemple, les avait votés lui aussi. Il avait même été nommé au Conseil de Vichy et chargé de participer à la rédaction de la nouvelle constitution. Il était resté maire de Saint-Chamond. Et était même accusé, en tant que propriétaire d'une tannerie, d'avoir fourni des livraisons à l'Allemagne. On le retrouva néanmoins membre de la Constituante en 1946, puis Président du Conseil en 1952 et plusieurs fois ministre des IVe et Ve République.

Un autre président du conseil de la IVe République, Joseph Laniel, celui dont les décrets-lois furent à l'origine de la vague de grève de 1953, avait lui aussi voté les pleins pouvoirs à Pétain.

On peut aussi citer René Coty, qui était dans le même cas et fut relevé de son inéligibilité par un jury d'honneur. Député dès 1946, il sera Président de la République de 1954 à 1958.

De nombreux hauts fonctionnaires de Vichy firent aussi par la suite une carrière parlementaire, sans être inquiétés. Ainsi Michel Debré n'eut pas à souffrir d'avoir été sous Pétain chargé de missions à la Résidence de France au Maroc, puis Maître des requêtes au Conseil d'État. Jusqu'en 1943, Couve de Murville était directeur des Finances extérieures et des Changes de Vichy. Mais lui aussi sut rejoindre Alger au bon moment. Il y dirigea la Commission des Finances du CFLN en juin 1943, et connut ultérieurement une tranquille carrière de Ministre puis de Premier Ministre gaulliste.

Maurice Papon ne se donna même pas la peine de faire le voyage à Alger. Secrétaire de la Préfecture de la Gironde sous Vichy, responsable de la déportation de nombreux juifs, il fut blanchi pour « faits de résistance ». Préfet de police sous de Gaulle, il ajouta à son palmarès le massacre des Algériens lors de la manifestation d'octobre 1961, à Paris, et la féroce répression de celle de Charonne, avant de devenir ministre du Budget (1978-1981). Mais il paraît qu'il sera jugé un jour pour « crimes contre l'humanité »... si toutefois il vit assez vieux !

Mitterrand n'était pas un bien haut personnage à Vichy. Mais il y avait commencé sa carrière comme pétainiste bon teint. Le cours des événements le fit évoluer vers Giraud en 1943, puis vers de Gaulle quand le premier eut perdu la partie. Ses amitiés à l'extrême-droite lui permirent d'obtenir, aux élections de 1946, le soutien d'un comité qui regroupait des transfuges du PSF de de La Rocque ainsi qu'Edouard Frédéric-Dupont, ancien vice-président du Conseil Municipal de Paris sous Vichy, et d'autres personnalités du même acabit. Mitterrand s'était engagé alors à mener une campagne anticommuniste et semble avoir donné satisfaction à Frédéric-Dupont qui écrivait à ce propos : « J'ai vérifié qu'il avait fait une campagne conforme à ses engagements. J'avais des amis dans la Nièvre, des industriels qui n'avaient pas été très loin de Vichy, ils l'ont complètement parrainé sur place. Ils ont fait ce qu'ils ont pu notamment financièrement » . Il fallait pour emporter cette circonscription, d'après l'un de ces soutiens d'extrême-droite, Barrachin, un candidat « pouvant arguer de titres de résistance honorables et capable cependant de ne pas hérisser des électeurs qui furent tous fidèles au Maréchal » .

On ne peut tous les citer, car la liste serait trop longue. Car en fait quasiment tous les hommes de la classe politique qui avaient l'âge ont fait partie de l'administration vichyste. Par exemple Chaban-Delmas, « général » de la résistance en 1944, faisait encore partie en 1943 du corps des inspecteurs des finances.

Certains, plus compromis, ont mis plus de temps pour revenir à la surface. Hersant avait même été poursuivi sous Vichy pour escroquerie contre des Juifs, avant de devenir responsable d'un chantier de jeunesse. Il écopa de dix ans d'indignité nationale, et dut attendre 1952 pour être amnistié... par Pinay. Après avoir lancé L'Auto-journal, pour décrocher un mandat de député, il s'apparenta en 1956 à l'UDSR... de Mitterrand. Invalidé à la suite de révélations sur son passé, il fut réélu en 1958 et 1962. Après 1968, la gestion de son empire de presse prit le pas sur ses activités politiques, même si ces dernières subsistent puisque par exemple, Hersant s'est fait élire député aux élections européennes de 1994.

Le bras droit d'Hersant, lorsque celui-ci se lança dans la presse et la politique, Jean-Marie Ballestre, avait lui été Waffen-SS. Mais il fut déporté par les nazis... pour avoir essayé de trafiquer avec du matériel allemand. Incarcéré en 1945, il a bénéficié d'un non-lieu en 1947, et a obtenu depuis une carte de déporté-résistant. Il est actuellement président de la Fédération Internationale de Sport Automobile.

Quant aux hommes politiques écartés par l'épuration, ils n'ont généralement pas eu de difficultés à se reconvertir dans le monde des affaires. Pour avoir été secrétaire général de la police de Vichy, et comme tel responsable, entre autres choses, de la déportation de milliers de juifs, Bousquet n'a pas été empêché de siéger dans de nombreux conseils d'administration... ni de fréquenter, à titre amical, l'Elysée sous François Mitterrand. Ils s'étaient tant aimés...

Leguay, l'adjoint de Bousquet, révoqué à la « Libération », avait obtenu en 1955 sa réintégration de principe dans le corps préfectoral, sur décision du Conseil d'État, sur la vue d'un dossier fourni... par Leguay lui-même. Entre temps il avait travaillé chez l'Oréal, et pas comme manoeuvre-balai, bien sûr, puisqu'il devait mener jusqu'à sa mort une fructueuse carrière internationale dans le monde des cosmétiques.

Une classe possédante même pas inquiétée !

Quant aux groupes économiques qui avaient prospéré sous Vichy, ils ont continué après comme avant.

Péchiney fit de l'or avec son aluminium, métal stratégique. A partir de 1943, 100 % de l'aluminium qu'il produisait était livré à l'industrie militaire allemande. En 1944, Pechiney mit en route le premier atelier de plastique français, sous licence allemande. Et le comte Raoul de Vitry d'Avaucourt resta à la tête du groupe après comme avant la « Libération ».

La direction de Pont-à-Mousson avait deux têtes. L'une, un certain Marcel-Paul Cavallier, ouvertement pétainiste, oeuvrait en coopération étroite avec les autorités allemandes qui ouvraient au trust des marchés au Brésil. L'autre, son frère, Henri Cavallier, second directeur du groupe, se contentait de gérer une fonderie en Corrèze sans s'engager politiquement. La « Libération » venue, le modeste corrézien put, en s'affirmant résistant, chapeauter l'ensemble. Et le groupe se vit décerner très officiellement, en juin 1945, un brevet de résistance avec les avantages correspondants.

Quant à Jacques Lemaigre-Dubreuil, époux de la fille Lesieur, il avait fait son beurre. Avant-guerre, la firme Lesieur avait raflé le marché intérieur en vendant de l'huile en bouteille, plutôt qu'à la tireuse. Sous l'occupation, Lesieur avait su remédier aux difficultés de transport de l'arachide en implantant des usines de raffinage en Afrique, sur les conseils des ministres de Pétain. Lemaigre-Dubreuil, cagoulard en 1937, avait joué en 1943 la carte Giraud à Alger. Tant de revirements lui valurent des soupçons de toutes parts. Mais après un non-lieu concernant ses affaires avec l'Afrikakorps, il continua tranquillement ses affaires. Il devait finir assassiné au Maroc en 1954, en tant que partisan d'une politique « libérale » de conciliation avec divers milieux marocains.

Il y eut aussi Boussac, fournisseur de tissus aux armées ; à l'armée française en 1914-18 et puis en 1940, et ensuite à l'armée allemande (110 millions de mètres de tissu à la seule marine allemande !). Boussac sut, après la guerre, faire financer en partie ses équipements ultra-modernes, achetés aux USA, par le plan Marshall.

Dans ce monde-là, les sanctions ne veulent rien dire. A peine prononcées, leurs effets en sont annulés. Ces hommes d'affaires n'ont pas trinqué. Ou plutôt si, ils ont trinqué à la santé de leurs profits, pour le plus grand bien, par exemple, des champagnes Taittinger, dont le propriétaire avait été président du Conseil municipal de Paris sous Vichy, ou des cognac de Charente dont l'Inspection des Finances refusa d'entériner la confiscation en 1944 sous prétexte qu'on allait tuer « notre industrie d'exportation » .

De Gaulle ou Pétain ? Une question pipée pour les travailleurs

On le voit donc, de la IIIe République à « l'État français » de Pétain, de celui-ci à la Quatrième, puis à la Cinquième République, ce sont pour l'essentiel les mêmes hommes qui, en tant qu'hommes politiques, hauts fonctionnaires, magistrats, officiers, ont eu en charge la défense des intérêts de la bourgeoisie française. Et cette continuité de l'État, à travers les vicissitudes de l'histoire, n'a été rendue possible que grâce à la collaboration des partis se réclamant de la classe ouvrière, non seulement du Parti Socialiste, mais aussi du Parti Communiste.

Alors, certains nous diront - c'est un argument qui a beaucoup servi - que le PCF n'a certes pas mené une politique révolutionnaire, mais qu'il a au moins choisi le moindre mal, parce qu'il valait mieux de Gaulle que Pétain, parce qu'il valait mieux la domination américaine sur le monde que celle de l'Allemagne hitlérienne, et qu'il reste au moins de la « Libération » des « acquis sociaux ».

Et c'est vrai que la « Libération », comme ils disent, ce fut le retour à la plupart des libertés démocratiques, et que pour des milliers de juifs, pour tous ceux qui défendaient des idées qui n'étaient pas celles du régime de Vichy, ce fut enfin la possibilité de vivre sans se dire chaque jour qu'ils ne seraient peut-être plus libres le lendemain.

Mais pour ceux qui voulaient défendre les intérêts des travailleurs, n'y avait-il pas un autre choix que cette question pipée : de Gaulle ou Pétain ?

Car la remise en selle de l'État français à laquelle le Parti Communiste Français participa, la reconstruction de cette armée qui permit à la bourgeoisie française d'être présente dans le camp des vainqueurs, ce fut aussi la possibilité donnée à cette même bourgeoisie, avec la bénédiction des mêmes politiciens dits de gauche, de poursuivre ses exactions coloniales.

Et où était-il le retour aux libertés démocratiques pour les milliers d'Algériens bombardés, mitraillés, fusillés, à Sétif en 1945 ? Pour les Malga ches dont les aspirations à la liberté furent sauvagement réprimées en 1947, pour les Indochinois qui durent supporter pendant des années une guerre commencée par les Leclerc, les Thierry d'Argenlieu, les de Lattre, les fameux « héros » français de la « croisade des démocraties contre le fascisme » ? Pour les peuples des ex-colonies françaises d'Afrique qui n'ont échangé après 1958 la dictature coloniale et le travail forcé que contre des dictatures autochtones mises en place sous la protection de l'armée française ?

Quand à ces « acquis sociaux » de cette période 1944-47 dont le PCF tire tant de fiertés, ce n'était, dans le meilleur des cas, qu'une maigre compensation pour faire supporter aux travailleurs la continuation de l'exploitation, des bas salaires et des rations de misère - la Sécurité Sociale n'étant là que pour assurer le minimum de soins permettant de survivre, et le reste un déguisement « social » pour des mesures indispensables à la relance de l'économie capitaliste, comme les principales nationalisations de l'époque.

Alors oui, il y aurait eu pour un parti ouvrier en cette période terrible une autre politique à mener, une politique qui aurait appelé les travailleurs à se libérer, non seulement de l'occupation, mais du capitalisme. Une politique qui leur aurait appris à reconnaître leurs pires adversaires, ceux de leur propre pays, et à voir dans les ouvriers et les paysans sous l'uniforme de tous les pays, leurs frères de classe.

C'est un parti capable de mener une telle politique, quelles que soient les circonstances, fidèle aux principes de l'internationalisme prolétarien, qu'il nous faudra reconstruire, si nous voulons un jour échapper à ces hommes politiques de la bourgeoisie capables de passer sans état d'âme de la francisque à la rose au poing... et vice et versa s'il le fallait.